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Ras le bol

Ras le bol! Je démarre ce nouveau millésime sur une remontée de bile. Je suis athée. Ça ne regarde que moi, si je considère Dieu comme une vue de l'esprit et les religions comme autant d'entraves. Pourtant je sors de ma réserve en exprimant mon exaspération.

Ainsi: est-ce que j'enquiquine mes contemporains en proclamant que le port d'emblèmes religieux ostentatoires me donne de l'urticaire? Qu'une croix démesurée me chiffonne? Que la lévite et les papillotes m'occasionnent des palpitations? Que le turban, le voile me défrisent l'ego? Que le drapé orangé des Krishna m'offusque la rétine? Que les interdits alimentaires constituent autant de sornettes que de billevesées? Non, non, mille fois non! Je demeure dans la stricte neutralité laïque de la tradition républicaine...

J'irai plus loin encore. Je ne fous pas le feu aux églises, aux temples, aux mosquées, aux synagogues. Je ne fais pas sauter des immeubles, des rames de métro, des trains, des avions.

Je n'égorge pas mes semblables. Mes mains sont nettes du sang ou des cendres d'un quelconque génocide. Je ne méprise aucune race (notion sans fondement scientifique au demeurant), aucune communauté, aucune ethnie. Je n'humilie pas mes contemporains en les traitant d'infidèles ou d'hérétiques -- vocables au passage dénués de sens pour qui ne croit en rien, sinon aux progrès homéopatiques et au cas par cas des spécimens de l'humanité. Je ne brasse pas la boue des crimes et des erreurs du passé. Je ne pratique pas la repentance. Je ne porte pas le deuil de la Saint-Barthélémy. Je ne m'arrache pas les cheveux parce que la révocation de l'édit de Nantes fut une monstrueuse connerie économique. Inutile de pleurer sur le lait versé!

Je pousse le stoïcisme jusqu'à endurer le bruyant déploiement médiatique obscurantiste de la sottise humaine, dans sa tranquille et inepte impudeur mal maquillée de religiosité ou d'idéologie -- d'ailleurs, où commence l'une, où finit l'autre?

Mais c'est fini N-I NI !

Désormais, si vous pensez que le charpentier de Nazareth est le fils consubstantiel de Dieu -- et non pas un éventuel personnage historique, gardez ça pour vous! Idem pour le chamelier de la Mecque. Si vous vous imaginez que l'univers coïncide avec l'ancienneté du calendrier biblique, gardez ça pour vous! Si vous vous voulez que la Terre soit plate, gardez ça pour vous! Si vous niez l'évolution, remisez vos convictions dans votre culotte et asseyez-vous dessus!

Et consacrez donc votre énergie à aider EN SILENCE votre voisin le plus proche, QUEL QU'IL SOIT. On verra peut-être un peu moins de misère de par le vaste monde...

Ce sont mes voeux (pieux!) pour 2007. AMEN.


Machaïrodus

Ça aura bien intrigué ma banque quand ses employés auront encaissé un versement de 170 Euros au nom du HWARANG PAL GA'N TAEKWONDO de Brou...

Mais ne nous égarons pas. Me voici sur le tard -- certes, après quatorze années d'escrime, ce qui n'est pas tout à fait rien --, me voici, dis-je, pratiquant par hasard un art martial plurimillénaire (4000 ans), à l'origine de la plupart des autres, se situant pour les béotiens quelque part entre le kung fu et le karaté. Littéralement «tae» signifie pied, «kwon» main, «do» désigne la voie. En clair: comment se défendre avec ses mains et ses pieds. Née au Pays du Matin calme, cette technique ne tarde pas à s'ériger en école de la maîtrise de soi -- pour ne pas dire en philosophie. En ce qui me concerne, j'en accepte l'augure...

Notre club, avec cinq autres, forme l'association des Machaïrodus enseignant la variante Hapkido de ma nouvelle activité. Je découvre deux choses: qu'il ne me messied point de me retrouver dans la peau d'une tigresse préhistorique, que je m'initie désormais à la branche la plus dure, la plus physique, la plus exigeante de cette forme d'affrontement.

Et je souris de moi et de mes remontées chroniques d'antimilitarisme primaire. De mes jeunes camarades, enfants et adolescents, qui doivent saluer la salle, les drapeaux coréens et français, le maître, leur adversaire avant et après l'assaut, se taire, ne pas chahuter sous peine d'exclusion, rouler leur dobok (tenue) selon les règles, saluer le maître encore, quitter la salle à reculons en s'inclinant à nouveau après la séance.

De quoi assurer dans l'immédiat une nuit de profond sommeil, à plus longue échéance la paix des classes et des familles...


Bouillotte

Avec les frimas reviennent de douillettes envies de confort. En cette veille de Toussaint, si les journées sont encore belles, les nuits deviennent plus rigoureuses. J'exhume donc du placard de la salle de bains ma vieille bouillotte. Je fais chauffer deux litres d'eau. Je remplis. Je visse avec méticulosité pour assurer l'étanchéité. Je glisse amoureusement l'objet de toutes mes attentions sous la couette. Je descends visionner un nanard à la télé. Et je ris de bon coeur à des inepties archiconnues -- ce qui prouve au passage ma fraîcheur d'âme à un âge aussi avancé. J'anticipe sur la volupté de dévorer un bon thriller, le rognon bien calé sur la source de chaleur. Dès le générique de fin, je grimpe quatre à quatre, aussitôt dépassée par ma minette télépathe. J'enfile mon vieux maxi-T-shirt. Je me glisse dans le lit. Las! une désagréable sensation d'humidité tiédasse m'agresse. Tout a fui. Car le caoutchouc, banni sous les combles pendant la canicule, est cuit. La matière devenue poreuse. Et me voilà détripant la literie, étalant le matelas devant le radiateur, balançant couette, oreiller, housse, drap-housse et tout le toutim dans le sèche-linge... D'un côté je grognole. De l'autre j'en rigole déjà, anticipant la narration homérique que je roderai le lendemain matin au café (antre de mes turpitudes), devant un public conquis d'avance.

Auparavant, levé dès potron-minet, mon époux m'offre à titre propitiatoire la copie conforme de ma défunte bouillotte.


Contentieux

J'avais bien planifié mes activités sportives: barre au sol au lever, taekwondo le mardi et le jeudi soir, escrime à Paris le samedi matin, course à pied de temps en temps selon mon caprice et celui de la météo...

Las! las! La veille du jour où j'ambitionnais d'effectuer ma rentrée, notre salle d'armes se retrouva noyée sous vingt centimètres de flotte.

À l'origine de ce sinistre, deux causes:

-- la plus lointaine tient à la fâcheuse proximité de la piscine du Centre Montparnasse avec les pistes électrifiées d'Armand Massard. Vous bénirez au passage la lumineuse compétence des architectes...

-- la plus récente est liée au désamiantage du site confié à la maison Bouygues. Après un an de fermeture, nos pistes redevinrent opérationnelles le 19 septembre. La mise en eau des bassins devant s'effectuer le 25. Que se passa-t-il entre cette date et la veille du 29 -- jour béni où mon équipement devait enfin réintégrer son casier? Nul ne le sait. Toujours est-il que deux versions s'opposent. Pour l'entrepreneur, les ouvriers de la ville ont procédé à une fausse manoeuvre aboutissant à la rupture d'une canalisation. Pour la mairie, l'entrepreneur a purement et simplement salopé le travail. De querelles d'experts en chicanes d'avocats, nos locaux ne seront -- au mieux -- opérationnels qu'à l'aube de ce nouveau millésime...

Je rappelle néanmoins la devise de notre belle capitale: «Fluctuat nec mergitur». La barque de Lutèce flotte, elle ne sombre jamais. Acceptons-en l'augure!


C/c

à Filia

 

 

Une majuscule peut faire toute la différence!

Quand je parle de la Cité -- avec la capitale à l'initiale, je me réfère au modèle antique servant de référence à la civilisation, comme le confirme l'étymologie -- c'est-à-dire à tous les progrès humains liés à la sédentarisation et à l'interaction des devoirs et des droits qu'elle implique. Autrement dit la Ville, placée sous l'égide de la sagesse, berceau de l'urbanité, matrice de la démocratie, parangon de la citoyenneté: Athènes.

Quand je n'utilise que la minuscule et le pluriel, je sous-entends tout le contraire.

Les cités qui poussent à la périphérie de nos mégalopoles sont devenues le siège du désapprentissage de la sociabilité, des franges de non-droit où prolifèrent misère, ignorance, superstition, obscurantisme, violence et barbarie. Bref le lot traditionnel des antiques ilotes. Mais si, vous savez: ces serfs vivant sous les remparts de Sparte, ces êtres à peine humains réduits délibérément par les autorités de Lacédémone au dernier stade de l'abjection afin que les aristocratiques descendants de Lycurgue persévèrent dans l'austérité du droit chemin...

Bis repetita?


Gloussements

L'autorité -- pis encore sa caricature: en l'occurrence l'autoritarisme -- ont toujours eu maille à partir avec ma petite personne.

Ainsi, quand ma grand-mère entendait morigéner les peccadilles de mon âge tendre, elle se retrouvait face à une bouille hilare, au sourire en banane d'une oreille à l'autre, le tout accompagné de gloussements niais et horripilants du plus mauvais effet.

Quand Madame Meignat, ma chère institutrice du cours préparatoire, prétendit me réprimander pour avoir raté une division à deux chiffres, elle fut confrontée à une réaction identique. De dépit elle me cassa mon ardoise sur le crâne sans toutefois endiguer mes réactions intempestives . Il y a désormais prescription, et paix à ses cendres de centenaire...

Quand ma bien chère mère excédée par mes frasques prétendait me flanquer une dérouillée, et me la collait bel et bien, elle tabassait une chose ricanante qui lui chantait ce refrain exaspérant: «Tape, tape toujours, tu ne me fais pas mal!». Je l'ai vue maintes fois se relever, se tenant la main gauche (la bonne, chez elle) bleuie par les contusions occasionnées par ma carcasse d'enfant prétendument rachitique. Pour parodier le cher Jean-Jacques, je sortais de l'épreuve en pièces, mais triomphante, avec le rictus du sarcasme au coin de la lippe et le feu de la rébellion dans le regard.

Alors que Mademoiselle Barthélémy -- la bien nommée -- faisait défaillir de terreur une bonne cinquantaine de mes condisciples de 1ère Moderne, elle dut, la mort dans l'âme, se résoudre à ne plus m'envoyer au tableau tant je me tordais d'un rire hélas par trop communicatif si elle roulait ses gros yeux.

Quand nos surveillantes générales (primitif et rude avatar des conseillères d'éducation d'aujourd'hui) prétendaient nous coller après une série de lancers furtifs de petits-suisses au réfectoire (hein! Mimi Baire...), même tronche, même défi, ce qui consolida ma réputation de mauvaise tête insolente et accessoirement mal embouchée.

Je vous épargne des palanquées de partenaires de hasard, de machos, de petits chefs, de représentants de l'ordre, de religieux de toutes confessions, de mirliflores, d'universitaires, de proviseurs, d'inspecteurs-trices plus ou moins généraux-rales, de sommités autoproclamées, de baudruches, dont les nerfs pâtirent de mon hilarité.

Jusqu'à mon époux infortuné quand il me reproche des retards injustifiés, des accessoires culinaires négligemment balancés à la poubelle...

Faudra vous y résigner, braves gens...

En outre je ne suis pas un prototype exclusif.

Ma vieille amie Yvonne, du haut de ses quatre-vingt trois ans, et en dépit de ses airs sucrés, ne vaut pas mieux non plus. Marcelle, ma tornade noire préférée bientôt nonagénaire, ne dépare pas davantage le lot.

Qui se ressemble s'assemble!


Hannetons

Puisque j'en suis à évoquer confusément les turpitudes qui me valurent l'ire maternelle, en voici une parmi tant d'autres...

Nous sommes à la fin du printemps, à l'époque bénie du mois de Marie pour les âmes pieuses, à celle honnie de la retraite de la première communion pour quelques galopins et la mécréante congénitale qui vous parle.

Qu'est-ce qu'on s'embête à réviser le catéchisme dans la torpeur crépusculaire de la sacristie! Les garçons sont rangés à droite, le curé et l'abbé les endoctrinent. Les filles se trouvent à gauche, une soeur et deux grenouilles de bénitier achèvent de bourrer le crâne aux filles de l'école libre (devant) et aux mauvaises têtes de la laïque (derrière).

À six heures tout le monde s'égaille par la porte du fond. Et conformément aux évangiles, les premiers piétineront bons derniers.

Et ça va s'éterniser ainsi pendant une interminable semaine.

Que faire?

Jouer au foot en position assise, en shootant dans une vieille pomme de terre pourrie rescapée de la cantine?

Murmurer des insanités?

Péter?

Roter?

Non pas avec les orifices prévus, mais en produisant des bruits incongrus avec les mains...

Bof, ça va un temps!

S'écorcher les jambes pour se faire des bas rouges?

-- Non mais, et puis quoi encore!

Charpignon, le fils du brigadier, éprouve l'embrasement de la révélation.

Et nous voilà, à la pause de midi, le lendemain, cueillant à pleines mains les hannetons endormis dans les platanes. De quoi remplir une demi-douzaine de bérets. De quoi affoler les cornettes et la jeunesse bien-pensante.

Ainsi fut fait.

Le jeune abbé vindicatif voulut priver de communion solennelle la racaille sacrilège -- nous n'en attendions pas moins de sa sollicitude. Le brave curé arrondit les angles, et nous dûmes, à notre grand dam et à la satisfaction des parents et des commerçants locaux, accomplir nos devoirs de catholiques fraîchement rossés, confessés, absouts.

On ne m'a guère vue fréquenter l'office depuis...


Canevas

Seul le mauvais gôut, à l'instar de la bêtise, peut donner une idée de l'infini avec vertige métaphysique garanti...

Nous sommes le mercredi et je déambule parmi la faune hivernale du marché de Brou.

Afin d'éviter la multitude des veilles de Noël, je coupe derrière la rue de la Chevalerie. Je longe donc le stand d'un mercier. Ce que mes yeux perçoivent me plonge dans un abîme de perplexité. Mon cerveau met un certain temps à imprimer et à décoder. En effet, au milieu de biches aux abois, de grands cerfs dix-cors, de chatons à la pelote, de moulins en ruine, de bouquets de fleurs, j'avise un nouveau modèle de canevas: notre Johnny national (naguère candidat à la belgitude et probablement déjà helvète à l'heure où ces lignes courent sur la toile), notre ex-idole des jeunes et présentement des seniors en expansion, notre Johnny, répété-je, figé en ses meilleures années, et tel désormais que l'éternité le change, la guitare à la main, la cuisse twisteuse, comme à la belle époque des yéyés, prêt-à-broder, offrant son torse bodybuildé à l'aiguille et au coton mercerisé de ses adulatrices, tel un saint Sébastien cathodique tout de cuir revêtu...

Les bras m'en tombent!

Imaginez aussi la masure où régnera cette icône!


Famille Ubu

La famille Ubu prend le train d'assaut à Rambouillet.

Le père pénètre le premier dans le compartiment. Il affiche la petite quarantaine passablement détériorée: silhouette avachie, varices de cocher au milieu du visage, incisives supérieures manquantes, tignasse cradingue et hirsute autour d'une calvitie débutante.

Le suit de près la mère. Probablement dans la même tranche d'âge, mais déjà bien érodée par les trivialités du quotidien. Mafflue. Fessue. Informe. Hors d'haleine. Bousculée par une pétasse tout juste comestible avant la date de péremption. Qui peut avoir aussi bien treize que dix-huit printemps étiolés. Fagotée: robe en lamé criard sur un jean et des santiags en faux cuir. Les volants de ses atours dissimulent mal deux morveux pré-pubères et une gamine en bas âge accrochés à ses basques.

Tout ce petit monde se répand dans le compartiment. Le père s'acagnarde loin de sa meute.

Et ça vocifère. Ça jacasse. Ça s'engueule. En termes choisis: grosse(s) conne(s), pétasse(s), morue(s), enculé(e)(s), pouffiasse(s), pochetron, minable, raté, etc. Les petits compensent la faiblesse de leur vocabulaire en faisant assaut de borborygmes, rots et autres pets.

La fiente de l'esprit majoritairement évacuée par le cloaque de la bouche...

Et je reste par pure curiosité. En dépit de la tentation de fuir cet échantillon d'enfer domestique transhumant. Au milieu de ces échanges inarticulés, je parviens à saisir que nos voyageurs vont assister au spectacle accompagnant le train des pièces jaunes. Au passage, je souhaite bien du plaisir à David Douillet et à Bernadette Chirac...

J'ai une pensée furtive pour Fellini et pour le réalisateur d'Affreux, sales et méchants: leurs monstres existent, je viens de les rencontrer.


Rampes

On n'arrête pas le progrès dans son inexorable évolution. Ainsi, notre modeste poste se voit désormais agrémentée d'une rampe permettant aux handicapés d'accéder aux guichets au même titre que le reste du vulgum pecus.

Certes...

Deux petits os néanmoins:

On n'a pas encore troqué les vieilles et lourdes portes battantes contre une paire coulissante et fonctionnant à partir d'un jeu de cellules photoélectriques. Par conséquent, les clients en fauteuil roulant se cassent littéralement le nez sur le seuil.

Les momans accablées de progéniture en poussette laissaient naguère icelle à la maison -- du moins le temps de récupérer leur colis de la Redoute, ou d'acheter leurs timbres. À partir de dorénavant, elles propulsent le susdit véhicule à l'intérieur du bâtiment. Si bien que les autres usagers fuient devant l'invasion et le concert des braillements.

Heureusement, les préposées impavides jouissent de nerfs d'acier...


Discrétion

à Marc, Odile, Linette, Poupoune, Catherine, Sylvie, figures de mon enfance qui partagèrent un sort similaire.

 

La discrétion fait partie de mes rares vertus. Chez moi, elle ne relève pas de l'inné, mais bien plutôt de l'acquis rudement assimilé.

J'eus en effet l'infortune de subir ma mère comme professeur d'anglais de la sixième à la troisième. En utilisant un verbe aussi péjoratif, je ne remets pas en question ses indéniables qualités de pédagogue, non, non! Je vise l'inextricable réseau de complications consécutif à nos positions respectives.

En effet, j'entendais dans la cour de récréation des propos sur les enseignants que je préférais garder pour moi. À l'inverse, parvenaient à mes oreilles des décisions concernant mes condisciples que je remisais dans la poche de mon tablier avec mon mouchoir par-dessus. Le tout sous le regard suspicieux des deux parties. Or, je le jure, jamais la moindre indiscrétion ne franchit l'enclos de mes dents nacrées!

D'où cette extrême impulsivité me poussant à foncer dans le lard de mes accusateurs de caftage, surtout les plus baraqués. Bien des horions furent échangés dans l'angle mort de la cour, entre les vécés et le préau. Si je rentrais à la maison avec le cuir chevelu décollé ou un coquard, je n'en continuais pas moins à fermer ma petite gueule. Que mes profs d'arts martiaux n'aillent pas chercher ailleurs l'origine de ma science des coups vicieux ultérieurement perfectionnée dans les bas-fonds du Barrio Chino de Barcelone, du port de Pointe-à-Pitre, de la médina de Casablanca ou de Tanger, voire plus modestement, de la Goutte d'Or.


Argenterie

à Yvonne.

 

 

Aujourd'hui, on baptise du beau nom d'argenterie tout et n'importe quoi. Méritent à la rigueur cette appellation les couverts dont la surface fut dotée par électrolyse d'une mince couche du précieux métal. Dans les vieilles familles nanties, on utilise parfois dans les grandes occasions des services massifs, voire en vermeil. De vaisselle d'or, je n'en ai point usé, ayant rarement traîné mes babouches dans les émirats du Golfe persique, et encore moins promené mes escarpins sur les parquets du Gotha.

Néanmoins, dans mon extrême jeunesse, il m'arriva de faire de la figuration intelligente dans des grandes ripailles de chasse de la haute -- surtout si on manquait de cavalier pour meubler l'équipage.

Nous en sommes au dessert. Si ma mémoire est fidèle, mon voisin de droite s'appelle le marquis de Cussac. Ce charmant monsieur entre deux âges, par sympathie, par pitié, ou grâce à son exquise éducation, daigne m'adresser régulièrement la parole. À ma gauche, François bâfre à s'en faire péter la sous-ventrière. Je m'escrime sur ma portion de tarte à la framboise dont le fond fait de la résistance. Ailleurs, j'aurais déjà résolu le problème avec les doigts. Ici, je me surveille. Et que je fouaille. Et que je pousse. Et que je cisaille. Ouf! ça cède. Las! pas ma pâtisserie, mais la maudite cuiller en argent qui plie et se rompt. Tandis qu'après une gracieuse parabole, mon dessert choit dans l'assiette de mon voisin titré. Je rougis de confusion. Il me console en père de famille psychologue. Le repas s'achève. Nous sortons ensemble. Dans un bel élan républicain, les chiens ont équitablement compissé nos bottes. Nous rigolons. Nous voici amis pour la vie -- ou du moins pour le reste de la journée. Unis temporairement dans le rappel de la modestie de notre humaine condition.


Service public

Cher service public qui se moque du brave populo!

Un exemple entre mille de la détérioration de ses prestations: la gare de Chartres.

Pendant des décennies ses chiottes la ruinèrent de réputation auprès des visiteurs de sa célèbre cathédrale. Elles furent rénovées. Et illico fermées pour cause de plan vigie-pirate renforcé. Braves usagers, apprenez à vous retenir. Dans le cas contraire, allez déverser le trop-plein à L'Ouest, au Jehan de Beauce, ou au kebab de l'autre côté de la place.

Vous contribuerez ainsi à la prospérité de leurs propriétaires méritants.

Dernièrement, l'équipe des pièces jaunes -- censément cornaquée par Bernadette Chirac (absente) et David Douillet (en chair et accessoirement en os) -- nous honora de sa présence. Pour installer le podium, les autorités compétentes démontèrent les sièges du recoin faisant fonction de salle d'attente. Ils ne seront probablement jamais réinstallés pour mieux dissuader les SDF de camper à l'abri. On pratique la charité chrétienne dans la belle cité carnute!

Jadis -- je vous parle d'un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître -- je prenais mes repas au buffet justement réputé pour la qualité de ses menus et la propreté de ses toilettes. Le patron céda à une succursale de Pomme de Pain, bien tenue, mais sans vécés. Désormais plus de halte repas. La grille est baissée.

De semaine en semaine, le hall où errent des âmes en peine privées de repos pendant l'attente de correspondances souvent aléatoires et parfois improbables, vous prend des allures confirmées de contrée de l'autre côté du rideau de fer de naguère.

Bilan: une préfecture ne vivant que du tourisme, dont la circulation automobile et le stationnement sont carrément rendus dissuasifs, dont la halte ferroviaire incite à fuir vers des cieux plus propices. Pas étonnant que les redressements judiciaires se multiplient et les commerces du centre ville ferment.

Nos braves Beaucerons auraient-ils perdu leur sens élémentaire du commerce?


Tabacologues

Parmi les inutiles, je connaissais les diseuses de bonne aventure, les psychologues, les conseillers conjugaux, les orienteurs scolaires -- ces deux dernières catégories apparaissant comme des variantes abâtardies des deux premières. Désormais, nous devons compter avec les tabacologues.

Car les irresponsables que nous sommes ne sauraient abandonner l'herbe à Nicot sans le soutien d'un esprit averti et le recours à des expédients pharmaceutiques divers.

Je me marre.

Car je n'ai pratiquement jamais fumé de cigarettes.

En revanche, j'ai fait le bonheur de la maison Davidoff, à raison d'une boîte de cigarillos par semaine pendant assez longtemps. Puis le caprice me prit d'arrêter pendant quinze années. Je me suis remise à pétuner à l'occasion de compétitions d'escrime, ou lors des oraux du bac. En arrêtant immédiatement après. Sans médicaments. Sans directeurs de conscience. Sans douleur. Sans prise de poids intempestive. Quand on veut, on peut. Tout le reste, y compris les trémolos bien-pensants sur les servitudes de l'addiction, sur la prédiction génétique supposée à icelle, me semble relever de la charlatanerie la plus pure, de l'hypocrisie, voire de l'exploitation strictement mercantile de la faiblesse de caractère, des velléités, de la veulerie, du penchant à la procrastination.

Et que l'État le premier assume les soins du tabagisme, voire de l'alcoolisme ou des accidents de la route, avec l'argent perçu exclusivement sur ces substances nocives ou polluantes. Qu'il prenne modèle sur sa succursale du PMU dont la moitié des recettes va à l'amélioration de la race chevaline. Le reste de l'argent des érémistes retournant ainsi naturellement à sa source...


Repentance

Nous vivons un siècle timoré et hypocrite. Voilà-t-il pas que nous apportons les verges pour nous fustiger en multipliant les actes de repentance.

Or le passé est le passé. Arrêtons de pleurer sur le lait versé. Ou plutôt sur l'hémoglobine répandue. Ne demandons pas aux Italiens (descendants directs des Romains) de battre leur coulpe en mémoire des Chrétiens lacérés et dévorés dans l'arène. Les Espagnols d'aujourd'hui ne sont nullement responsables des exactions des soudards de Cortès. Les Nantais, les Bordelais ne pratiquent plus le commerce triangulaire ni le trafic de bois d'ébène. Les cheiks arabes ne sont plus censés opérer des razzias en Afrique noire, etc.

D'accord, je remonte à Mathusalem pour ne pas raviver la braise sous la cendre des siècles. Mais je trouve indécent qu'un ex-ministricule, en mal de battage médiatique, dénonce les atrocités de la colonisation. Les Arvernes, vont-ils chercher des poux dans la crinière chenue de la Pax Romana?

Comme la France est une terre d'invasion, de passage, de métissage, nous descendons tous peu ou prou des populations que je viens de mentionner, sans oublier les Huns, les Avars, les Alains, les Ostrogoths, les Wisigoths, les Francs qui nous laissèrent leur nom. Et pour une date plus récente, des Ritals, des Polacks, des Beurs et autres Kabyles venus silicoser leurs poumons dans nos mines désormais fermées.

Regardons plutôt de l'avant pour bâtir un avenir moins minable. Jetons les vieilles rancoeurs à la rivière. Mais j'oubliais que la position de victime est si confortable...


Froid

Je ne suis pas frileuse, mais quand même...

Cette pauvre Marguerite vient de nous quitter. Dans sa quatre-vingt-quatrième année. Après avoir survécu quelques années de trop. Le sentiment de délivrance tempère le chagrin égoïste. Hélène, sa petite-fille, m'a prévenue le mardi, soir du décès. Son fils François, le lendemain. Les funérailles se déroulent en l'église d'Illiers le vendredi à 14h30.

Connaissant les difficultés de stationnement local et l'exiguïté des lieux, je me pointe avec vingt bonnes minutes d'avance. Bien m'en a pris: les ressortissants locaux les plus âgés occupent déjà les meilleures places. Parmi ces têtes chenues ou chauves, ces visages ridés, du haut de ma pimpante et neuve soixantaine, je ferais presque figure de gamine. Passons...

Le convoi arrive au moment prévu. Tant mieux, car ça caille. Dans la nef humide et dépourvue de tout semblant de chauffage -- à Brou, au moins, nous possédons des rampes à infrarouges dans la nef, dis-je, la vapeur sort de la bouche des bavards impénitents. Toutes les travées, d'un exceptionnel inconfort, sont remplies. Un bonhomme de curé orchestre une cérémonie convenable, sans concessions à la chienlit liturgique actuelle. Cette satisfaction intellectuelle ne me réchauffe pas pour autant. Et la bonne impression première est gâchée par les prestations discordantes d'une chorale ignorant les règles élémentaires de l'harmonie.

Les minutes s'étirent interminablement. On pèle. Je me souviens que la défunte, très pieuse, le coeur sur la main, assura le catéchisme, tint l'harmonium, visita assidûment les malades avant de finir valétudinaire, podagre, impotente. Le prêtre reconnaissant lui en donne pour son argent.

On en voit le bout. Malgré mes bottes, ma doudoune, ma polaire, je suis transie. Le glas sonne la fin de la prestation. Une bise en piqué sur la joue des membres de la famille que j'assure de ma sympathie (sincère), et je me tire, séchant l'inhumation. Avec la manette du chauffage poussée à fond lors du retour.

Bref, de quoi attraper la mort avant l'heure.


Vigipirate

En ce samedi de février j'ai déjà oublié que les grandes transhumances scolaires recommençaient. C'est l'avantage de la retraite. Il faut préciser qu'au petit matin la foule ne se pressait pas encore gare Montparnasse. À treize heures ça commence à bouchonner sur les quais. Entre grommelo et parasites, une voix qui se voudrait séraphique nous informe que deux valises abandonnées devant la sandwicherie Paul seront détruites si le(s) propriétaire(s) ne radine(nt) pas illico. Voilà ma correspondance fortement compromise. Si j'avais su, j'aurais plus lourdement insisté pour embarquer Nathalie et Mongo au restaurant...

De jeunes chasseurs alpins nous refoulent. De pimpantes policières déroulent des rubans autour du périmètre de sécurité. Plus ou moins inconscients, les badauds s'entassent pour voir.

Deux petits robots télécommandés roulent benoîtement vers les bagages en déshérence.

On nous conseille de nous boucher les oreilles au coup de sifflet. Nous obtempérons. Ça pète. Les deux colis suspects partent en lambeaux sans autre forme de procès.

Je plains leur étourdi de propriétaire. La volatilisation de ses biens vaut toutefois mieux qu'un carnage.

En dépit du changement de quai, du retard, je suis parvenue à attraper la navette de Courtalain. Tout est bien qui finit bien. Encore une fois, beaucoup de bruit pour rien.


Superglue

En des temps relativement anciens, et bien que noctambule moi-même, il advint que des voisins particulièrement bruyants et déphasés parviennent à troubler l'innocence de mon sommeil de brute.

La scène se déroulait au énième étage d'un des immeubles les plus élevés de Casablanca. Il convient de préciser que la plupart des locataires, logés là par leurs compagnies aériennes, n'étaient ni particulièrement farouches, ni particulièrement bégueules. En réalité, ils constituaient une bande de redoutables fêtards toujours prêts à démarrer au quart de tour. Celui qui polluait notre espace sonore jetait donc le bouchon de champagne particulièrement loin. Je me trouvais au premier rang des victimes, habitant malencontreusement sous l'appartement de notre tortionnaire. Et impossible d'appeler, le téléphone se trouvant opportunément décroché. Inutile aussi de marteler l'huis, les baffles neutralisant la virulence de nos coups.

La nuit porte conseil. À force de virer et de virevolter sur mon matelas d'infortune, mon cerveau terrassé par les décibels connut enfin l'illumination. Dans le tiroir de la table de la cuisine je récupère un tube de Crazy Glue, plus communément connue en Europe sous l'appellation de Superglue. Je grimpe en catimini par l'escalier de service à l'heure où les pochetrons cuvent leur whisky et leurs pétards. Je déverse d'une main vengeresse le reste de colle à prise rapide dans la serrure de mon perturbateur. Et je redescends dormir enfin du sommeil du justicier.

Ajouterais-je, pour faire bonne mesure, superposant l'insulte à l'injure, que quelque temps plus tard, une nuit où j'avais un verre de trop dans le nez, entraînant les foules, je pris un délicat plaisir de gourmet à saccager la boîte de nuit de notre emmerdeur patenté.

La vengeance se mange froide, mais avec fromage et dessert.


Malentendu

Sauf pour mes intimes -- et encore -- je ne suis jamais parvenue à dissiper un certain malentendu dans mes relations avec autrui.

De l'extérieur, et surtout quand j'étais fraîche et avenante, j'apparaissais comme une fragile petite chose, déchaînant chez la gent masculine un incoercible élan protecteur. Aujourd'hui, toujours du haut de mon mètre cinquante-cinq, perchée sinon sur mes ergots, du moins sur talons hauts, entrant dans la catégorie poids mouche (inférieure à 47 kg) je continue, à l'insu de mon plein gré, à nourrir la confusion.

Or, je suis insensiblement passée du statut de peste miniature peu recommandable à celui de vieille dame indigne. Autrefois je balançais du pavé avec maestria, laissais sur le bitume les agresseurs qui prétendaient attenter à ma supposée vertu. Aujourd'hui je casse des briques avec mes petons (34 fillette) et menottes (gants 6 1/4). Entre-temps, j'ai instruit et éduqué des générations d'élèves de toutes provenances et origines -- au bas mot quelque six mille -- d'une poigne de fer pas toujours enveloppée de velours ou de filoselle.

Et dans mes relations avec le sexe prétendu fort, mon chemin a croisé celui d'innombrables costauds et balèzes, ce qui bien sûr a accru le quiproquo, quand en réalité je recherchais des partenaires suffisamment solides pour me faire un minimum d'usage...


Funérarium

Notre pauvre Martial est décédé. Sa veuve éplorée peut remercier l'industrie automobile! Son défunt travaillait à l'île Seguin chez l'un des fleurons de ce secteur d'activité. Du statut d'apprenti maison, grâce à son intelligence et son savoir-faire, il était parvenu à l'atelier des prototypes. Là, avec cent cinquante autres compagnons triés sur le volet et incarnant l'aristocratie de la classe ouvrière, il oeuvrait dans la plus stricte confidentialité. À cinquante-cinq ans on le remercia. J'eus l'honneur d'être son témoin pour la commémoration de son anniversaire de mariage. J'y appris incidemment que seule une petite poignée de ses camarades survivait encore. Au printemps suivant, un oto-rhino diagnostiquait une tumeur de la gorge -- à mes yeux consécutive à un cancer de la peau soigné par le mépris.

Il quitta ce bas-monde le jour de la Saint-Valentin.

Avec Christiane -- de passage sur nos terres -- nous lui rendons un dernier hommage.

Quelque chose me chiffonne. Dans la sérénité de la mort, il ne se ressemble pas vraiment. Tout en signant le registre, je cherche à qui il pourrait bien me faire penser. Une fois revenue dans la rue, je trouve. On dirait Lénine. Pas mal, pour un cégétiste, indéfectible membre du PC et pourfendeur du grand capital!

Comme quoi la vie, dans ses pires moments, vous réserve de ces rencontres...


Incinération

Conformément à ses dernières volontés, Martial fut incinéré.

Je conduis Yvonne et Micheline au crématorium flambant neuf de Mainvilliers.

La cérémonie se déroule dans une sobriété impeccable. Nous nous disons que c'est là que nous finirons et, pourvu que l'équipe ne change pas, nous en tirons un parfait sentiment de satisfaction.

Nous nous éclipsons pour laisser la famille dans l'intimité de son chagrin.

Comme il fait beau, nous musardons au retour et prenons un petit café. Nous évoquons l'évolution de la législation. Désormais, les proches ne peuvent plus disposer à leur gré des restes du disparu. Tant mieux. Car on a trop retrouvé d'urnes abandonnées dans les brocantes. Ce qui légalement peut finir par s'apparenter à du recel de cadavres. Sans parler de ces conjoints affligés qui continuent à partager le lit conjugal avec les cendres du défunt. Surtout quand celles-ci s'échappent du récipient et finissent en complément lessiviel impromptu dans le tambour de la machine à laver!

Nous philosophons sur l'évolution des moeurs. Qu'il est loin le temps où Charlemagne dormait aux côtés de son épouse dûment momifiée! On n'arrête décidément pas le progrès. Je me tue à le répéter!


Cantine

à Manuela

 

Quand j'étais pensionnaire, otage objective du système, je devais manger à la cantine.

Plus tard, l'impécuniosité chronique aidant, il m'arriva de fréquenter les restau-U où, je l'affirme hautement, je fus contrainte d'absorber la plus immonde des ragougnasses -- en particulier à Censier.

Un instinct très sûr m'incita à fuir comme la peste le réfectoire des profs tout au long de ma carrière enseignante. Et ce, pour au moins trois raisons:

-- D'abord le bruit. Il semblerait que les architectes spécialisés dans les édifices à vocation collective soient sourds. Car en bonne logique les repas constituent en principe une trêve où tout un chacun laisse fuser la vapeur. Ajoutez à cette activité cathartique déjà amplement sonorisée, le vacarme inhérent à la manipulations des plats et des couverts, vous atteindrez un niveau respectable de décibels. Et plus il y a de boucan, plus on en rajoute.

-- Ensuite la mauvaise gestion du temps. À une époque antédiluvienne, on pouvait encore espérer être servi. Partant, chacun recevait une ration à peu près équitable. Depuis lulure, il faut tout faire par soi-même: pointer sa carte magnétique au tourniquet, s'emparer d'un plateau et des accessoires indispensables, tendre une main hésitante vers des nourritures improbables, trouver une place -- jamais la même. Absorber des substances aseptisées et inidentifiables, mal réchauffées par la régithermie, réempoigner plateau et vaisselle, porter le tout vers la chaîne de lavage. Et pourquoi pas passer la serpillière, pendant qu'on y est?

-- Enfin, comme si la mesure ne suffisait pas, subir la conversation et les doléances des adorables chers collègues dont le ménage part en couille, dont l'autorité s'ébranle, dont les moutards posent problème, dont les vieux parents s'éternisent, dont l'avancement indiciaire piétine, dont ceci, dont cela...

Alors je préfère jeûner. Ou avaler un machin tout prêt. Seule. Ou en compagnie choisie. De préférence dans le silence des échanges télépathiques.


Six cents

Faut quand même la fêter, cette six-centième chronique!

Elle naquit du hasard:

Mon époux, observant combien j'ergotais et se demandant si finalement quelque chose ou quelqu'un parviendrait un jour à me plaire, je lui répondis qu'ignorant généralement ce que j'aimais, je me sentais néanmoins capable de dresser une liste non exhaustive de ce qui m'irritait, m'agaçait, m'intriguait, m'indisposait, me rebutait, me défrisait, m'importunait, me débectait, m'exaspérait, m'indignait, me rasait, me titillait, m'interloquait, m'inquiétait, me préoccupait, m'anéantissait, me soûlait, m'emmouscaillait, me gavait, m'interpellait (forcément quelque part!), me laissait baba, me pompait l'air, me donnait la nausée, de l'urticaire, me trouait le cul, déclenchait mes foudres ou mon hilarité, fouettait ma bile, accélérait ma tension artérielle, etc.

Ainsi fut fait.

Au rythme d'un billet d'humeur par semaine. Le tout écrit par séries couvrant d'une tirée deux ou trois mois.

Et ne croyez pas que les sujets d'inspiration se trouvent sous le pas d'un cheval ou les pneus d'une automobile. Il convient de rester sur le motif. De garder l'oeil et l'oreille à l'affût malgré l'abondance de la matière -- autrement dit l'inépuisable gisement de la connerie humaine. De noter immédiatement l'idée, même au creux de la nuit. Ensuite, il suffit de tirer à la ligne. Ce n'est donc pas exactement le bagne ou la mine de sel, je vous le concède. Cela s'avère à l'occasion extrêmement roboratif -- ô paradoxe!


Ménagerie

Jeudi soir 22h30.-- Je sors de l'assemblée générale réunie pour l'organisation de notre critérium de Mai. Dans la pénombre, je slalome entre les caravanes qui encombrent provisoirement le parking du vieux stade. Je longe mon verger. Un grand cheval noir inconnu vient me faire des grâces. Tiens, me dis-je, Monsieur Forge -- le cultivateur à qui je prête ma pâture --m'a ramené des pensionnaires! Je passe outre. Je rentre emballer le jambon dans le torchon.

Vendredi 11 heures.-- Je rentre des courses. La minette, miaulant, piaulant, les yeux en soucoupes, arrive au grand galop du fond du jardin. Elle n'a de cesse de me tirer vers l'extrémité de la propriété. Je pose mon cabas et j'obtempère. Arrivée au petit portail séparant les pelouses du reste du terrain, je me demande si je suis bien sobre, si je n'ai pas disjoncté ou fumé la moquette, car j'avise un chameau laineux de Mongolie -- qui s'avérera femelle et pleine, un lama, le quadrupède de la veille, un âne, et un énorme zébu aux cornes impressionnantes. C'est bien la première fois que je contemple une telle créature en chair et en os. Perplexe, je retourne à mes fourneaux.

Samedi.-- Le bricolage chez Jacqueline, la perspective d'assister au mariage civil d'Hélène me détournent des spéculations concernant mes pacifiques envahisseurs.

Dimanche 1er Avril.-- Je téléphone. Personne à la ferme. J'envisage d'aller au cirque. Cette velléité se voit remisée au magasin des accessoires à cause du passage d'Alban suité de son épouse et de sa progéniture.

Lundi.-- J'ai enfin Madame Forge au bout du fil. Elle aussi a pensé me joindre. Mais par discrétion elle a préféré ne pas empiéter sur mes prérogatives de propriétaire. Nous dissipons le malentendu tandis que mes squatters continuent de brouter mon herbe et de fumer le sol. En clair, les gens de ce cirque de Paris -- ici inconnu auparavant au bataillon -- ont dégondé ma barrière, installé leurs animaux. S'ils avaient demandé à la mairie mon identité, je leur aurais bien volontiers accordé ce qu'ils se sont arrogé à l'insu de mon plein gré. En échange d'une dizaine de billets de faveur pour distribuer aux enfants du quartier par exemple.

Mécontente, je contacte la gendarmerie. Je tombe sur un représentant de la force de l'ordre qui m'explique que mes mésaventures complètent en beauté une liste de contentieux déjà longuette entre la commune et les nouveaux venus. J'appelle le secrétariat de notre édile. Ma narration déjà préalablement peaufinée met en joie tout le personnel. On me demande ce que je veux. J'exige que désormais les dresseurs de mes hôtes involontaires soient tricards sur le territoire de notre localité. Ainsi fut fait.


Guêpes

Décidément, ce début de printemps coïncide avec des vagues successives d'envahisseurs...

Dimanche soir.-- Michel me fait observer qu'il vient de chasser deux guêpes. Je ne m'affole pas pour autant: le temps clément, les fenêtres généreusement ouvertes sur les premiers vrais rayons de soleil favorisent les intrusions. Un vieux fond d'insecticide permettra de voir venir...

Lundi matin.-- Je pars à mon stage d'informatique à Chartres. Je rentre à midi et demi. Une trentaine de ces hyménoptères indésirables squattent la maison. J'appelle les pompiers. Ils ne se déplacent plus pour ce type d'incident, mais me laissent les coordonnées du spécialiste en éradication le plus proche de notre domicile. Son épouse promet son passage en début de soirée. Survient Patricia qui prend son service à une heure. Elle a cru entendre vendredi des bourdonnements provenant de la cheminée de la chambre. Avec le bruit de la circulation et des tondeuses, elle est restée dans le doute. Je lui interdis de lever le tablier. Inutile de tenter le diable en risquant un oedème de Quinck et de passer le reste de la journée dans les affres des urgences de l'hôpital le plus proche.

D'ailleurs, nous partons à Châteaudun chez Reboul.

Pendant que Michel consulte, je prends le café sur une terrasse de la place du 18 Octobre.

Retour pénard at home.

Courses à Aldi pour tuer le temps et remplir les congélateurs.

Survient ponctuellement l'homme de l'art. Il déploie ses échelles. Endosse son scaphandre. Escalade la toiture toute neuve. Injecte une poudre bleue dans les conduits, donnant ainsi gratuitement du spectacle et de la conversation au voisinage.

La minette surveille de loin: qu'est-ce qu'on fourbite encore dans sa baraque?

Elle visite la camionnette sans la compisser. Preuve qu'elle tient l'intervenant en estime -- sait-elle qu'il réside à La Souris, près de Dangeau? Ces créatures ont de telles intuitions...

Durée de l'expédition: vingt minutes.

Coût de l'opération: 75 euros.

J'aurais dû faire la quête.


Souris

Ma maison a cent vingt ans d'existence. C'est dire si elle a vu défiler des générations de chats. Tous possédaient de fortes personnalités. De la Marrone mangeant les pigeonneaux de ma grand-mère à son insu et dans l'impunité la plus absolue, en passant par mon Bambou, qui m'a élevée et qui pratiquait l'auto-stop, pour aboutir à Nini, l'actuelle benjamine.

Comme ses prédécesseurs, elle chasse. Mais elle ne se contente plus de déposer ses trophées à notre huis. Elle en agrémente le séjour, pimente nos soirées télé en lâchant ses victimes pantelantes sur la moquette, les traque impitoyablement quand elles sortent de la planque sous le buffet. Mais je n'insiste pas. Les détenteurs de gentils félins domestiques connaissent la chanson -- parole et musique.

À Pâques, elle crut bon d'innover. Elle nous dissimula astucieusement le fruit de ses expéditions cynégétiques dans les replis plus ou moins disgracieux des hideuses housses censées protéger nos moelleux fauteuils. Nous en conclûmes qu'elle nous proposait sa version personnelle de la course aux oeufs traditionnelle.

Désormais adepte de l'escalade, elle nous réveille nuitamment pour agrémenter les descentes de lit des dépouilles de divers petits rongeurs. Elle se refuse d'admettre qu'à ces heures tardives, ou indécemment matutinales -- c'est selon --, les imbéciles d'humains n'éprouvent aucune envie de jouer.

Le dernier pas vient d'être franchi. En changeant la couette, Patricia a trouvé un petit raton. Comme je dors bien bordée, j'en conclus que l'infortuné animal fut introduit depuis la tête du lit, en reptant à mes côtés, tandis que je dormais du sommeil de l'innocence.

Moralité: si vous craignez ces petites bestioles mortes ou vives, refusez nos invitations, ou fermez solidement la porte de votre chambre, en dépit des miaulements de protestation garantis!


Lapins du Mexique

À François G, aujourd'hui bien rangé, et qui peut-être se reconnaîtra...

 

 

Nos compagnons à quatre pattes ne possèdent pas le monopole de la mauvaise (ou de l'absence d') éducation.

Certain mien petit cousin -- aujourd'hui respectable quadragénaire déplumé -- démarra dans l'existence sous les traits d'un sale gosse gâté-pourri par sa môman qui n'en revenait pas d'avoir pondu un garçon...

Parce que les parents doivent s'absenter impromptu, le gamin est confié aux mains expertes de Chochonette, ancienne institutrice d'école maternelle reconvertie par le mariage dans l'agriculture. À midi, poulet de la basse-cour au menu. On vit ici sur la ferme, le hameau se trouvant loin des commerces. Bien entendu le gamin hurle, protestant qu'il déteste la volaille. Ça démarre en fanfare. Sans se départir de son exquise urbanité, la maîtresse de maison enlève l'assiette et retourne à la cuisine. Un coup de panure sur le morceau de blanc, un aller-retour dans la poêle, une rondelle de tomate et une feuille de salade, et hop! elle dépose devant l'enfant sidéré sa spécialité fraîchement inventée: des ailes de lapin du Mexique. Pendant tout son séjour le moutard en réclama, s'en empiffra. On en fit des gorges chaudes. Cette chimère culinaire entra illico dans la légende locale.


Titres

C'est pas le tout d'avoir des idées, de se lever nuitamment pour les noter avant de les perdre, de les agencer sous la forme de petites chroniques ou de récits, encore faut-il leur donner un titre. Des esprits ingénus penseraient qu'il convient de commencer par là. Que nenni!

Prenez cette rubrique. Elle s'appela «J'aime pas!», puis «Détestations», les thèmes évoluant, la coloration autobiographique se prononçant, ce premier aspect négatif s'édulcora. J'en suis à me demander si -- la bigarrure s'affirmant -- «Humeurs du temps» ne conviendrait pas mieux. C'est probablement ce que je retiendrai, le jour improbable où j'irai tirer la sonnette d'un éventuel éditeur...

Passons aux autres textes maintenant. L'occasion fit le larron. Le premier, «Voyage en Aldonie», fut purement et simplement un corrigé-type d'écriture d'invention (quelle horrible expression -- autrefois on disait rédaction) pour illustrer une contre-utopie. Le Rédac voulut l'utiliser dans le Phare. Petite cause, grands effets. Ainsi démarrèrent ces «Atroces Petits Contes d'Ici ou d'Ailleurs». Je pris le pseudo de Nana Konda pour mettre en évidence la face obscure de mon imagination (voir photo). Je ne savais pas où j'allais: le fantastique, le merveilleux, l'irrationnel, même détournés, ce n'était pas ma tasse de thé.

Et j'ai voulu mettre chaque épisode en réseau. Croiser les personnages puisés dans l'histoire, les légendes, les mythologies universelles. Je suis restée bloquée un an. Jusqu'à ce que je fasse de la Grande Zoa l'avatar de l'Hermaphrodite, de Penthésilée, de Jeanne d'Arc, d'Élisabeth Ière, d'Éon. Ouf!

D'où l'intitulé qui s'impose désormais TRANSTEXTUELS -- en gardant le premier en sous-titre.

Ah! ma pov'dame, c'est pas facile la vie d'artiste...


Révisions

Promis, juré, croix de bois, croix de fer, avec la retraite je tourne la page, plus jamais je ne donnerai un cours...

Et me voici révisant bénévolement l'oral du bac avec des mômes de ma rue...

Ricanez, braves gens!

Mardi, mon petit monde arrive à 14 heures. Je peste car les descriptifs ne sont pas opérationnels. On fera donc au jugé, dans les grandes lignes. Je donne les questions. Je remonte le minuteur de cuisine pour bien respecter les temps. Pendant que les futurs candidats planchent, je prépare les questions communes pour l'entretien. Alizée se dépêtre avec «Les deux coqs». David avec l'épisode de l'autodafé dans Candide. Gwendoline transpire sur la symbolique de la nuit chez les Romantiques et leurs émules. La première doit justifier le recours à la fiction animalière dans l'apologue, le second se demander quels idéaux des Lumières sont illustrés dans ce passage. La troisième prépare son devoir. Du scolaire, du basique, surtout pour une élève de section littéraire et un garçon de S voulant préparer médecine. Il fait chaud. Mon petit monde dégouline de bonne volonté et se contorsionne les méninges. Je constate à l'interrogation que les grandes notions de base manquent (qu'est-ce que le Classicisme, l'Honnête Homme, le Philosophe, etc.). Je n'incrimine pas mes victimes consentantes, mais l'absurde dislocation et fragmentation des programmes. Qui aboutit à la perte de vue de l'essentiel. J'explique comment l'examinateur évalue. Petit à petit on progresse. Je n'ai pas vu passer les quatre heures pendant lesquelles les malheureux enfants ont tiré la langue...

Enfin, je les ai plongés dans le grand bain. On se fait le bise. On se quitte. On se revoit bientôt...

Décidément, je fais honneur à ma réputation de bourrelle! (On traite volontiers de tortionnaire tout enseignant osant encore pratiquer son art.)


Ères

J'ai analysé pour mes petits voisins les grandes périodes jalonnant l'évolution de la civilisation occidentale: Antiquité, Moyen Âge, Renaissance et Temps Modernes.

J'ose un parallèle entre les conséquences de l'application de l'imprimerie et de la découverte du Nouveau Monde d'une part, les effets de la révolution du net et de la conquête de l'espace de l'autre, pour demander si ces deux modifications majeures ne feraient pas basculer la fin du XXe et le début du XXIe siècles dans la post-modernité. Mon auditoire ouvre des yeux ronds tandis que je profère cette question relativement banale et purement rhétorique. Je lui explique qu'il ne faut pas avoir peur de la philosophie, que nous sommes en train de la pratiquer à notre modeste niveau. Qu'il s'agit simplement de s'interroger sur son environnement et sur soi. De prendre du recul. De sortir de l'illusion des apparences.

Sur ces entrefaites, Nini s'enfuit. Les chats sont résolument allergiques au vertige métaphysique. Ils ont le pied trop sûr. Le niveau de langue utilisé la bassine certainement. Mademoiselle se sent snobée. Certainement plus que mes disciples improvisés. N'empêche, je sens que je viens d'ouvrir une brèche. De fissurer le doux cocon des certitudes...

J'ose espérer que mes concitoyens ne me proposeront pas de boire le bol de ciguë pour avoir contribué à déstabiliser la jeunesse.


Rythme

On pourrait penser que désormais, puisque je ne suis plus soumise à un emploi du temps imposé, j'ai quotidiennement toute latitude pour peaufiner mes modestes élucubrations.

Que nenni, braves gens! Que nenni...

Naguère encore, contrainte et forcée, je pondais ma prose pendant les vacances scolaires -- de préférence à la dernière minute et à jet continu, dans l'urgence de la dernière semaine. Cinquante-deux chroniques l'an. Plus récemment, deux douzaines de contes brefs sur la même période. La pure logique, l'organisation, les notions les plus élémentaires de l'arithmétique nous font comprendre qu'à la cadence de deux textes par semaine, j'apaiserais l'ire esclavagiste de l'époux-patron-rédac. Or ce pantouflage ne sied pas à mon tempérament. Ou bien le pli est pris depuis plus d'une décennie. J'accouche sans douleur -- mais par à-coups de ma production ordinaire. Parfois sur des tirées de cinq ou six titres. Et je viens de m'en rendre compte fortuitement, toujours pendant la période qui fut celle de ma zone administrative de congés. Entre-temps je rêvasse, je rumine, je couve, je glandouille, je récapitule mentalement. Qu'importe, pourvu que je garde plus d'un trimestre de marge.

Après tout, je ne travaille pas pour l'actualité immédiate. Ni pour la postérité, compte tenu de l'immatérialité du support sur lequel vous me lisez...


Troyat

Les personnes modestes, les gens pressés prennent le métro. Je ne connais pas de moyen plus rapide pour traverser Paris. Parfois on y croise des célébrités descendues de leur Olympe. J'eus ainsi l'honneur et l'infortune de me faire piétiner les arpions pendant des décennies par un bien sympathique académicien: Henri Troyat, pour ne pas le nommer. Imaginez un colosse d'Europe centrale, dépassant les deux mètres, déambulant sur d'immenses panards en proportion. Il venait régulièrement s'asseoir en face de moi -- rassurez-vous, non pour l'agrément du spectacle, mais parce que ma taille réduite lui permettait de caler moins inconfortablement son gigantisme. Quand il se relevait pour descendre à sa station, il me massacrait les métatarses, même si je prenais la précaution de remiser au mieux mes guibolles sous le siège. Puis il partait avec un bon sourire, baissant le chef sous les portes pour ne pas se cabosser le génie.

Ma foi, j'ai gardé pour moi, pendant des années, ces contacts involontaires, douloureux et furtifs. Jusqu'à ce que mon époux me raconte qu'en pareille situation, le sympathique Pierre Tchernia lui massacrait régulièrement les orteils...

Nous n'avons pas poussé la paranoïa jusqu'à nous imaginer que la vieille Russie nous en voulait. Nous nous sommes contentés de comptabiliser quinze partout.


 

Colza

Avec les premiers beaux jours reviennent les allergies. Il paraît qu'un quart de la population nationale en serait frappée. Ça ne me surprend pas plus que cela. D'autant que dans notre extrémité du Perche Gouet, nous pâtissons de la queue de la pollution urbaine et industrielle à laquelle s'ajoutent les pires dérives de l'agriculture intensive.

Quand je circule dans nos vertes campagnes, je dois obturer toutes les ventilations de mon véhicule dès que se profile un champ de colza. J'en viens à prendre le jaune en horreur. Par une sorte de réflexe de Pavlov sa perception me fait moucher, cracher, treugler, larmoyer. Allez conduire dans ces conditions! Et je ne parle pas de l'odeur! Tenace. Vaguement sucrée. Franchement répugnante... Évoquant, on ne sait pourquoi, la culotte de petite fille qui se néglige. Pouah!

Et nous ne sommes pas tirés de l'auberge. Avec la mode des carburants écologiques et la prise de conscience du rapprochement de l'échéance de l'épuisement du pétrole!

Je remarque toutefois qu'en ville je ne pleure plus. Mais quand je quitte la capitale, quand je vois se profiler la patte d'oie d'Ablis, le cortège des autres désagréments revient à toute allure. Plus je me rapproche de mon domicile jouxtant la Beauce, pire c'est. J'en conclus que les paysans nous empoisonnent plus que les industriels.


Mouches du colza

Je viens d'évoquer les conséquences directes de la culture du colza dans nos riantes contrées. Je veux maintenant aborder les effets secondaires de la présence de cette espèce de chou bisannuel dont la graine fournit une huile de table. Car non seulement ça pue, ça pollue le paysage, mais ça entraîne aussi la prolifération de curieux insectes noirs tout ronds, familièrement appelés mouches ou puces du colza. Ces bestioles présenteraient une relative innocuité si elles se contentaient de séjourner parmi les pétales crucifères de l'oléagineux susnommé. Il n'en est rien. Elles foncent sur tout ce qui de près ou de loin s'apparente au jaune citron: pulls, nappes, chemisiers, foulards, parasols, vélums. Elles viennent s'y agglutiner en masse. Et impossible de les faire décoller. J'en conclus qu'il existe aussi une hiérarchie parmi les règnes considérés à tort ou à raison comme inférieurs. Ainsi, les guêpes ou les abeilles, attirées par des eaux de toilette fleuries, comprennent vite qu'elles ne feront point leur miel sur la personne qui s'en inonde. La vermine que je viens de mentionner se singularise par son opiniâtreté. Inutile dès lors d'arborer des patches ou des colliers insecticides. Seule la montée en graine et la moisson vous en délivreront. Et le cycle infernal recommencera l'année suivante. Voilà pourquoi je m'interroge sur l'opportunité du développement anarchique et néanmoins systématique des carburants dits verts. Si nous troquons une nuisance chimique contre de nouvelles plaies bibliques, je ne vois pas bien où se trouve l'intérêt? Veuillez pardonner d'avance à ma courte vue et à l'indigence de mon intellect...


Molaire

à Pierre Cazandjian... no comment!

 

J'ai une grosse molaire qui branle au fond de la mâchoire inférieure droite. Mon dentiste unique et préféré refuse de me l'extraire -- au prétexte que l'opération s'accompagnerait d'une lente et trop longue cicatrisation. Si je laisse la nature faire son oeuvre, mon chicot choisira un jour la liberté, sans épanchement de sang, sans gouffre de Padirac à combler. La patience ne relève guère des mes vertus cardinales, néanmoins je décide de ronger mon frein -- si je puis m'exprimer ainsi en l'occurrence --, sachant que je me mords la joue dix fois par jour, au gré des oscillations de cette maudite dent.

En attendant l'échéance, j'ai balancé par-dessus les moulins mes sages préceptes alimentaires. Nécessité faisant loi, je mastique désormais ce que je peux, et non ce qu'il faudrait. Ayant de surcroît observé que les alcools supérieurs à 40° s'avéraient à l'usage de très efficaces bains de bouche anesthésiants, je plonge le soir dans les spiritueux, ce qui m'assure des nuits presque paradisiaques.

Je vais tenir bon six longues semaines...

La providence m'envoie de menus signes d'encouragement. Ainsi une grosse souris anthracite, à moins qu'il ne s'agisse d'un petit raton, hante déjà ma chambre et mon bureau attenant. Je dois ce cadeau propitiatoire au zèle cynégétique de Nini, notre chatte.

Un vendredi, au sortir du salon de coiffure, un corps insolite choisit de venir naviguer dans ma cavité buccale. Je recrache une monstruosité aux racines barrées. La curiosité scientifique me poussant, je constaterai bientôt qu'elle dépasse les 2 cm. Tous mes problèmes venaient de là.

La représentante de la gent trotte-menu poursuit son séjour dans mes appartements privés. Un matin elle ambitionne de descendre l'escalier. Je la chope au passage et la dépose dans l'appentis à côté de mon garage.

Nini persiste et signe: le jour suivant, je trouverai une autre souris morte sous mon oreiller. Elle est vulgairement brune et de corpulence standard. Je balance cette ultime offrande à la poubelle sans autre forme d'oraison. Paix néanmoins à sa petite âme de campagnol.


Lait de poule

Les jeunes citadins d'aujourd'hui sont d'une ignorance abyssale.

J'en veux pour preuve la fille cadette de mon cher Oscar Vignon -- ancien collègue, fils et petit-fils de culs-terreux, élevé à ce titre au rude contact des choses de la nature.

La demoiselle en question préparait -- excusez du peu! -- l'agrégation de russe. Elle butait sur un point de traduction et décida donc de consulter ses enseignants de parents.

Le papa corrigeait ses copies quand il s'entendit demander quel mot ou quelle expression convenait en français pour désigner une poule qui allaitait. Il n'en crut d'abord point ses oreilles. Fit répéter la requête. Demeura pantois... le temps d'expliquer à son interlocutrice les caractéristiques des volatiles, leur mode de reproduction, etc, etc. Il omit de lui parler de l'ornithorynque -- exception qui confirme la règle, préférant en bon pédagogue ne pas semer le trouble dans un esprit fraîchement initié aux rudiments de la classification des espèces.


Suffrage universel

Dieu sait qu'on nous a tympanisés ce printemps avec les élections présidentielles, puis législatives! Dire que se pointent à l'horizon les municipales!

Si j'ai scrupuleusement accompli mon devoir de citoyenne, j'ai toutefois écouté avec une distance ironique les argumentaires des protagonistes de chaque camp. Ô variations mille fois rabâchées sur des thèmes archiconnus!

Et j'en retire l'intime conviction, la force des choses aidant, que Ségolène ou Bayrou auraient peu ou prou filouté leur parti et leur électorat comme n'importe quel Sarkozy...

Je propose d'introduire un brin de fantaisie dans la routine politique:

Ainsi donc, vous entrez dans l'isoloir dûment chargé des bulletins de chaque liste ou candidat. Vous les retournez. Vous fermez les yeux en comptant amstramgram, pic et pic et colégram, bourre et bourre et ratatam... Vous pliez le feuillet sans le lire. Vous le précipitez dans l'urne appropriée.

J'imagine au dépouillement et à la publication des résultats la gueule des instituts de sondages (auxquels vous aurez préalablement répondu n'importe quoi) et de nos chers édiles pendus à leurs oracles...

Serions-nous plus mal gouvernés pour autant? Que je sache, dans la cité antique, les conseillers étaient tirés au sort pour une période unique et donnée. Le creuset de notre démocratie sut s'accommoder du hasard. Pourquoi pas nous?

Je demande à voir...

J'ajouterai qu'aux assises, pour désigner les jurés, on ne procède guère autrement...


Carte d'anniversaire

Plus nous sommes nombreux sur terre et plus nous accordons d'importance aux menues péripéties de nos médiocres existences.

Ferait beau voir qu'on oubliât notre anniversaire de naissance!

L'inflation des dérives de l'individualisme s'est accompagnée d'une débauche de créativité dans le domaine des manifestations de congratulation...

C'est ainsi que voilà une trentaine d'années, je reçus ma première carte musicale. Elle succédait à des générations de messages parfumés, en relief, dépliants, holographiques, etc.

J'ouvre donc l'enveloppe. Je sors le support des amicales bonnes pensées. Je l'ouvre sur la déferlante de «Happy Birthday». Normalement, la mélodie s'arrête dès qu'on replie le bristol. En ces temps très anciens, je dus pâtir d'un prototype particulièrement défectueux. Impossible de lui fermer son clapet. On connaît mon amour immodéré pour la musique: j'entrepris d'achever le maudit message à grands coups de marteau! Et j'y parvins!


Poneys

Coincé entre le vieux cimetière et le nouveau lotissement, l'arrière de ma propriété laisse un tantisoit à désirer. Ce fut autrefois un verger opulent. De décennie en décennie, d'orages en tourmentes, les arbres fruitiers brillent désormais par leur absence. La bonne herbe, en revanche, y pousse si haute que mes invités à quatre pattes y frayent dans la semi-clandestinité. Bref, c'est désormais une sorte de pâture à la clôture refaite, mais aux barrières chancelantes. Les poneys shetlands y jouent donc à cache-cache si ça leur chante. Quand ils sont las de la verdure, ils viennent mendigoter des croûtes auprès des passants et des voisins -- et ce, en dépit de l'interdiction formelle de leur légitime propriétaire. Ils se donnent aussi volontiers en spectacle aux moments les plus inopportuns. Ainsi, je rentrais il y a peu de la salle de sports, à la brune, entourée d'une poignée d'enfants regagnant sous ma houlette leurs pénates respectives, lorsque l'un d'entre eux avisa mes équidés minitatures: le petit gris pommelé, dans tous ses états, ambitionnait de chevaucher son camarade alezan brûlé. Lequel, au demeurant, présentait une croupe complaisante sous le regard de la minuscule jument gravide. Les mômes, curieux des singularités de la nature, s'ils n'en perdirent point une miette, écornèrent d'autant leur capital d'innocence, car je dus leur confesser, devant l'évidence, que les mâles surexcités étaient pédés. O tempora! o mores!

Dites-moi, docteur, s'agit-il des retombées collatérales de la dilatation du trou dans la couche d'ozone?


Voisinage

Mon quartier jadis bucolique -- il incluait champs et fermes -- tourne désormais à la zone pavillonnaire. Avec des habitations coquettes, certes. Mais aussi avec les retombées inévitables de la promiscuité.

Mon pré, pour l'instant inconstructible, semble focaliser un certain nombre de rancoeurs et d'acrimonies. Sa végétation luxuriante dérangerait le sens esthétique des nouveaux riverains. La vigoureuse odeur de crottin émise par mes pensionnaires intermittents offusquerait les narines délicates des derniers venus.

C'est du moins les doléances dont me fit part avec une certaine gêne notre aimable officier municipal suite à la courageuse requête de ces quelques voisins de fraîche date.

Or je ne suis pas tombée de la dernière pluie: le long de ma pâture se sont installés d'anciens cultivateurs, je leur ai fermement refusé d'entreposer leurs déblais sur mon terrain, qui n'a pas vocation de décharge -- je leur laisse toute latitude d'aller amender leurs terres arables avec cet excédent. Ma dégaine, ma fermeté, mon verbe haut, ma mauvaise réputation bâtie sur de lointaines foucades de jeunesse, et ma pratique aussi tardive qu'intense des arts martiaux, les empêchent de sonner à mon huis pour exprimer courtoisement leurs doléances.

Comme je suis une personne ouverte à tous les progrès, j'envisage désormais de transformer cet ancien verger en plantation d'éoliennes. Rira bien qui rira le dernier -- car outre le pouvoir de nuisance de cette chronique à l'audience universelle, je vais dans le sens de l'Histoire, moi! Tremblez, manants!


Voisinage (bis)

Une amie très chère rentabilise son immense maison en tenant chambre d'hôte. Après tout, ne vivons-nous pas dans une riante contrée propice aux agréments du tourisme vert?

Ses voisins -- probablement nés au cul des vaches -- ne l'entendent pas de cette oreille.

Comment! Voilà une accorte personne, seule de surcroît, qui accueille des représentants des deux sexes, et pourquoi pas du troisième? De là à présumer qu'elle tient un claque, il n'y a qu'un pas allégrement franchi par les imbéciles.

C'en devient gênant. Dès qu'un véhicule franchit son portail, les rideaux se lèvent. S'il fait beau, on descend désherber toutes affaires cessantes. Au point que mon époux, votre Rédac unique et préféré, a proposé à la "tenancière" de se déguiser en huissier, avec la panoplie costard-cravate, pour faire semblant de gratter du constat. Avec photos à la clé. Afin de calmer les indiscrets.

Un bémol, toutefois. Vu leur âge, je doute qu'ils soient branchés sur le Net. C'est bien dommage au demeurant, car là, côté cul, ils trouveraient de quoi assouvir leurs phantasmes les plus inavouables! Outre qu'ils pourraient avoir la surprise de se retrouver cloués au pilori informatique.

 


Griffon des Andes

à l'intéressé et à Tata Lili, toutes affaires cessantes...

 

Mon article sur les lapins du Mexique me vaut un coup de fil de JPK. Qui me mandate pour relater ce qui suit:

Voilà quelques années, son épouse et lui-même recueillirent une pauvre chose à quatre pattes égarée en plein Bois de Boulogne. La chienne en question -- aussitôt prénommée Ulla à cause de sa provenance -- était une ignoble bâtarde, produit approximatif et surprenant de mélanges incongrus. Son maître la promenait ponctuellement sur les lieux où il l'avait trouvée. L'ignominie fort attachante -- un trésor de tendresse -- qu'il exhibait fièrement au bout de sa laisse, suscitait les quolibets des snobinards locaux et déchaînait les convoitises des mâles canins les plus racés.

Un soir, un bobo du coin trouva son chien dûment encastré dans la gourgandine au cul pelé (j'avais oublié ce détail). Devant l'inéluctabilité de la mésalliance, il s'enquit de l'origine de la fiancée. Frôlé par l'aile du génie et de lointaines réminiscences de chasse au dahu, son interlocuteur lui expliqua que sa petite chérie était la dernière descendante des griffons des Andes, une variété toltèque dont ne subsistaient que de rares spécimens. Elle devait au demeurant l'alopécie de son arrière-train à un accident d'oxygénation sur les hauts plateaux de Bolivie. Il narra avec des détails aussi imaginaires que circonstanciés son extrusion du pays natal, les trésors d'astuce déployés par les sommités vétérinaires pour la sauver, et sa vieillesse dorée dans la plus belle ville du monde. Son auditeur resta bouche bée. Puis s'excusa des privautés libidineuses de son roquet. On en rit encore dans les chaumières.

à l'intéressé et à Tata Lili, toutes affaires cessantes...

 


 Rustres

aux mânes de Goldoni, bien sûr!

 

En me relisant, mon époux me fait remarquer combien les trivialités de notre quotidien peuvent donner une piètre idée de notre localité -- et partant de nous-mêmes.

J'observe:

-- primo, l'opinion d'autrui m'indiffère...

-- deuxio, notre bucolique microcosme est une modeste réduction du macrocosme dans l'espace et dans le temps...

-- troisio, à l'instar du patriarche de Ferney je suis une pessimiste active et réaliste. En clair, je n'attends pas grand-chose de notre espèce. Je la prends comme elle est. Je n'essaie même pas d'en infléchir la nature profonde. Je me contente d'oser en influencer quelques spécimens. Au coup par coup. À commencer par les quelque six mille élèves qui eurent l'heur ou l'infortune -- je vous laisse juges -- de me passer par les mains.

Je leur ai inculqué l'insubordination, l'esprit critique, ce regard goguenard sur les êtres et les choses qui nous évite de pleurer sur le lait versé.

En clair, les querelles de voisins, ça me fait plutôt rigoler. Réaction désarmante. Bien plus que des mots grossiers. Bien plus que de vilains gestes.

 

 


Catch

Où qu'il est le beau catch d'antan?

Aujourd'hui des mastards bodybuildés, peroxydés, chargés aux anabolisants, défilent sur nos lucarnes de moins en moins étranges.

J'éprouve la nostalgie des gras du bide qui firent les beaux jours de l'Elysée-Montmartre. Et même celle des minables petites tournées qui agrémentaient nos quinzaines commerciales de province.

À ce propos, je m'en vais vous narrer la dernière fois où j'assistai à une rencontre digne de ce nom. La scène se déroule déjà dans la radieuse petite localité où je suis censément venue désormais achever mes jours. Nous sommes à la veille du 14 Juillet, quelque part vers la fin des années soixante. Madame Defarcy (épouse du directeur de la laiterie), ma mère, moi-même, avons galopé afin de nous procurer en toute priorité les meilleures places pour la rencontre qui opposera le fameux Dents d'Acier des James Bond à une palanquée d'adversaires probablement plus aguerris mais nettement moins gigantesques. En attendant, l'objet de notre curiosité se trimbale en civil, du haut de ses deux mètres trente, cornaqué par une compagne manifestement légitime dont l'altitude modeste rivalise avec la mienne.

Du fretin anime la première partie. Le public piétine et siffle en attendant les vedettes. Le colosse apparaît. Sa technique laisse à désirer. Son partenaire-adversaire-complice lui fait franchir les cordes. Il atterrit sur les genoux de ma voisine dont le quintal amortit le choc. Toute la première rangée des gradins en frémit encore. Bien entendu le coup était prémédité. Notre trio se retrouve promu héros de la fête. Et tout ce beau monde pavoise lors du feu d'artifice. On savait vivre en ce temps là!


Cartables

À chaque rentrée scolaire on nous bassine avec le coût de la vie -- et ce, en dépit de l'augmentation chronique de l'allocation de même métal. Je ferais remarquer aux parents protestataires et vraisemblablement démunis que:

Les frais de vêtements liés à la croissance des chers petits n'ont rien à voir avec les accessoires indispensables à l'amélioration des connaissances des susdits. Accessoirement, et en y regardant d'un oeil parcimonieux, les dépouilles des aînés pourraient encore faire le bonheur des cadets.

Enfin, le fameux cartable devrait durer plus d'une saison.

Le mien, en belle croûte de vache, demeura opérationnel de ma sixième jusqu'à l'avant-dernière décennie de ma carrière d'enseignante. Il fut brimbalé de cour de récréation en chemins creux, d'amphithéâtres en barricades, de classes en ministères, de jury en commission d'appel. Bref, en dépit de la dizaine de kilos transportés, il illustra le constat selon lequel ma famille ne se trouvait pas assez riche pour s'offrir le luxe du bon marché. Alors, à bon entendeur, salut! Et tant pis pour la société de consommation...


Urnes

Tiens! je suis en train de ranger ma carte d'électeur. Pas sûr que je m'en resserve de si tôt.

À moins que...

À moins que je ne laisse faire le plus parfait des hasards...

Imaginons:

J'entre dans la salle des fêtes. Je moissonne les bulletins. J'emporte le tout jusqu'à l'isoloir le plus proche. Je retourne mes papelards. Je mélange. Je ferme les yeux. Plouf! Pomme! Flan! Poire! J'en tire un. Je l'enferme dans son enveloppe sans même chercher qui est l'heureux lauréat!

Voilà! Si vous voulez saborder le suffrage universel, ruiner les instituts de sondage, ridiculiser les augures, je viens de vous indiquer comment procéder. Sera-ce l'anarchie pour autant? Que nenni...

Il y a d'illustres précédents. Ainsi, dans la cité grecque antique, les membres du conseil étaient tirés au sort, tous les ans ou tous les deux ans, selon. Il suffisait d'être un homme, libre, né de parents citoyens , ce qui -- insistons pour les cervelles embrumées -- excluait les femmes, les enfants, les adolescents n'ayant point encore accompli leur service militaire, les esclaves, les étrangers. À ces menus détails près , nous voyons que les inventeurs de la politique dont nous suivons encore les principes se méfiaient de la professionnalisation de ce type d'activité. Ils n'avaient probablement pas tort!


Été pourri

On s'en souviendra de la cuvée 2007! Comme été pourri, on aura rarement vu mieux.

Ça démarre en fanfare avec un trop bel avril. Au point que je remets de jour en jour le grattage et la restauration de mes portes de garage. Quand je me réveille en mai, il flotte déjà comme vache qui pisse et jusqu'en octobre les portes saturées d'humidité sont impropres à recevoir la première couche d'enduit. Vous me direz, rien que du véniel, puisque matériel. Y a pas mort d'homme. Justement si! Cette pauvre Maryvonne fauchée le soir du 14 Juillet par une jeune chauffarde lui brûlant la politesse! Et sa mère éplorée vivant le cauchemar de lui survivre. Et une amie, une, qui perd son boulot! Bien la peine d'être juriste pour se voir spolier comme une débutante! Et une autre collègue dont l'époux file un très mauvais coton! Et que dire? Et que faire? Macérer dans le mutisme de l'impuissance...

Et garder sous le pied ce genre d'article qu'on n'a pas le courage d'écrire, et qu'on rumine, qu'on remâche...

Et pour ajouter une cerise sur le gâteau, deux énormes branches du cèdre, choisissant de craquer sous le déluge, au moment où j'écris ces lignes...

Une atmosphère délétère qui vous pousserait à vous terrer sous la couette pour peu que vous y réfléchissiez!


Égalitarisme

Avant même la caducité de la féodalité, la France possédait la manie de l'égalitarisme. Comment appeler autrement le long, lent, insidieux et irrépressible effort de la bourgeoisie depuis les premiers États Généraux jusqu'à nos jours, où enfin elle se prend à ses propres rets?

Quand Philippe IV le Bel s'appuya en 1302 sur l'opinion du royaume contre Boniface VIII, il signait avant l'heure l'acte de déchéance du malheureux Louis XVI le 10 Août 1791, et autorisait le régicide du 21 Janvier 1793.

Plus l'aristocratie quêtait des privilèges, plus le bon populo exigeait le nivellement par le bas et la décapitation de toutes les têtes susceptibles de dépasser.

Qu'on ne s'étonne donc pas aujourd'hui du haro contre les régimes spéciaux de retraite. La noire envie qui poussait le roturier à vilipender son seigneur (tout en se procurant à force d'offices une savonnette à vilains) stimule la vindicte des assujettis au système général, conduit à rejeter la récompense au mérite, à néantiser la valeur monétaire des années de travail. Les Français détestaient leurs hobereaux (substantif désignant le plus petit de nos rapaces), ils méprisent leurs clercs, détestent les riches, bref se complaisent dans leur médiocrité repue d'éternels assistés. Oyez, bonnes gens, restez dans le rang, sinon vous vous exposerez à la plus rageuse des jalousies.

En clair, un modèle unique pour un régime universel. J'attribue l'immobilisme de ces trente dernières années tant à l'autocratisme des gérontes qui nous gouvernaient, qu'à la rancoeur du plus grand nombre.


Chiottes chimiques

Et allez donc! direz-vous, encore un couplet nostalgique et protestataire...

Et comment!

En bonne citoyenne, dûment tympanisée par le credo écologique, je prends le train.

J'y économise mon temps et mon argent...

Sauf que...

... Depuis que sévissent la phobie sécuritaire et les divers plans vigie-pirate plus ou moins renforcés, il faut savoir se contenir, au propre comme au figuré. En effet, comme j'eus déjà le désagrément de le noter dans cette série de chroniques, les lieux d'aisance de la gare de Chartres sont condamnés. Vous devrez donc prendre sur vous le temps d'une correspondance... Et vous découvrez le samedi matin que tous les ouatères de tous les compartiments et wagons à destination de Paris sont fermés. Vous formulez vos doléances à de pauvres contrôleurs qui n'en peuvent mais, qui finissent par vous expliquer que les conteneurs chimiques des vécés n'ayant pu être changés le vendredi soir, que les brigades de propreté du samedi fonctionnant en sous-effectifs, vous devrez serrer les fesses et/ou comprimer votre vessie jusqu'à Montparnasse. Ah! qu'il était beau, le temps des chiottards épandant sur la voie le contenu de nos entrailles. Quel plaisir d'arroser et de fumer le ballast, de nourrir les fleurs sauvages!


Prénoms

Si jamais un jour je devenais célèbre, si la foule en délire exigeait que je rédigeasse mes souvenirs, je sais fort bien comment je les intitulerais...

Foin de Confessions, d'Essais, de Mémoires d'Outre-Tombe, laissons à nos augustes précurseurs ces mentions ambitieuses. «Noms Propres» me suffirait. Car toute l'histoire de ma vie se résume dans le glissando de mes prénoms successifs.

Et je tiens mon plan: il cascadera au gré des mutations nominales.

Avant ma conception, et pourvu que je fusse une fille, je devais m'appeler Aldona. Les chromosomes XX en décidèrent ainsi.

L'état civil de la mairie du 18e arrondissement entérina le choix de l'amie de coeur de ma génitrice. Laquelle, confrontée au conformisme provincial, à l'étroitesse d'esprit du curé de la paroisse St-Ferdinand où je fus baptisée deux ans plus tard, opéra un virage sur l'aile en improvisant Marie-Claude sur les fonts. Toutes mes copines de l'école primaire, tous les anciens de notre modeste localité usent et abusent encore de ce composé honni. Ça devint vite Coco pour les proches, les familiers, les intimes. Il fallut l'université, ma délocalisation vers d'exotiques contrées pour que je revinsse à mon appellation d'origine. Puis je me mariai. Trois décennies d'élèves me donnèrent en face du Madame Deltheil, et derrière mon dos usèrent de mon petit nom originel autant qu'original.

Nous étions plusieurs Deltheil, avec ou sans «h», à grenouiller avec plus ou moins de succès dans le même marigot littéraire. Par respect pour les mânes de Joseph, pour ne point porter un pâle ombrage à mon époux Michel ou à Gérard, pour que ce vénérable patronyme ne fût point souillé par mes élucubrations tendancieuses et scabreuses, pour que l'Éducation nationale, notre marâtre à tous, fît semblant d'en ignorer, dès que j'abordais les troubles rivages de mes contes fantaisistes compilant l'ici ou l'ailleurs, je choisis d'être Nana Konda, éphémère tueuse de mon cru sortie d'une n