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le Bateleur |
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Les deux vies d'Irénée |
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À l'instant zéro, Irénée jaillissait en poussant un cri à dévorer le monde. Quelques minutes plus tard, il se contentait d'un des tétons gonflés de sève de sa mère. À un an, un impact appuyé sur sa fesse gauche lui prouva non seulement que d'autres créatures existaient en-dehors de lui, mais surtout qu'il n'était aucunement le Dieu de ce monde. Le choc fut deux fois terrible. Tout d'abord par la première rencontre de la douleur, lui dont le moindre désir avait, jusque là, été satisfait dans l'instant. Mais surtout du fait d'une déchirure, d'une chute analogue à celle qu'avait connue l'ancêtre primordial, peu après avoir croqué le seul fruit qui lui était défendu. À deux ans, Irénée daigna marcher. La rancune tenace, il avait bien perçu l'enjeu de cette performance pour les deux êtres qui, tour à tour, lui introduisaient le sucré à téter dans la bouche, ou ôtaient le froid mouillé de ses fesses. Il avait su lire l'envie, l'espoir, la déception, dans les cris qui lui étaient adressés, à chaque fois qu'il faisait mine de s'appuyer sur ses jambes et surtout lorsqu'il se lâchait puis tombait mollement au sol, sur la partie la plus rebondie de son anatomie. Lorsqu'il eut consommé sa vengeance, que ses parents furent au bord du désespoir, persuadés que leur progéniture était affectée d'une tare irrémédiable, Irénée, à l'occasion d'une visite de celui qu'il devait appeler plus tard "Nono", traversa la pièce d'une seule traite et, comble de tout, lui qui n'avait jamais prononcé le moindre mot, posant ses menottes sur l'ancêtre, poussa un retentissant "PAPA" ! À trois ans, Irénée refusa d'aller à l'école, en parfait accord avec l'institutrice qui aurait dû l'accueillir, et qui jugea qu'un gamin capable de crier dans le registre du divin Caruso pendant plus de trois heures avait bien gagné le droit à une année de répit. À quatre ans, il obtint par le même procédé une année supplémentaire de vacances. En ces temps où la retraite est incertaine, qui lui donnerait tort? À cinq ans, Irénée, peu de temps avant d'être présenté une nouvelle fois à la porte de l'école, lut d'une seule traite, devant ses parents à la limite de l'hébétement, l'article "Démocratie" du dictionnaire Lachatre. Article qui, contrairement à son analogue dans le Larousse en douze volumes, dispose non pas d'un petit quart de page, mais quasiment d'un feuillet entier d'une écriture dense, de plus fort peu lisible sur le vieil exemplaire usé de la famille. Cette performance permit à Irénée d'entrer au CE1 à l'âge de 5 ans. Par la suite, il regretta souvent cette intervention, ruminant amèrement à ce propos certains sens du mot "avancé". À six ans, Irénée comprit qu'il y avait un fossé invisible, et pourtant comparable à celui, plein d'orties, où il avait découvert que l'eau peut être très froide, et qui séparait son jardin de celui du père François. Un fossé définitif, dont la traversée nécessitait "d'être grand", entre lui et la moitié des visages qui l'entouraient à l'école. Ceux que ses camarades nommaient "les quilles à la vanille". Irénée comprit également les deux vertus de la dissimulation: se soustraire au châtiment de ceux qui savent reconnaître le Bien et le Mal, mais surtout le bénéfice sucré-acide d'un trouble spécifique à tout ce qu'on garde précieusement caché au fond de soi. Marie-Bernadette participa à cette prise de conscience, ainsi que la soeur supérieure Clotilde, dont les encouragements à l'abstinence marquèrent à vie le dos de ses mains. Sept ans fut, pour Irénée comme pour beaucoup d'enfants, l'âge auquel ses parents lui refusèrent définitivement le bénéfice de l'innocence. Entré dans l'âge de raison, il ne pouvait désormais plus prétendre "ignorer la loi, les règles, les niveaux de langage, les heures où l'on se brosse les dents, fait son cartable, ses devoirs, ses besoins..." De plus, désormais il n'avait plus le droit, y compris en cas de cauchemar sévère, voire même éveillé, de forcer la porte de ses parents, et encore moins -- ce moins n'ayant ici aucun sens -- celui de dormir entre eux, comme au temps béni de l'innocence. À huit ans, le jour même de son anniversaire, une lumière s'alluma dans son regard. Une lumière différente de toutes celles qui l'avaient jusque là fugitivement habité. Une lumière qui sembla transformer son visage, au point de faire disparaître de ses lèvres tout sourire, de faire fondre ses pommettes jusque là rebondies, et même de donner l'impression à ceux qui osaient le regarder, que son front pourtant large et clair était devenu un abîme étroit, au bord de son regard. Ce fut le premier signe d'une métamorphose irréversible, dont les effets progressifs se firent sentir tant dans le quotidien de la petite famille -- Irénée devenant plus secret, plus impulsif, plus hermétique apparemment à la parole des autres -- que dans ses résultats scolaires, comme nous verrons. À neuf ans, Irénée fut le seul élève de l'école Arthur-Rimbaud -- étonnamment unique en France à cette époque -- à "faire son cours moyen deuxième année" dans la classe du directeur, avec les "certificats d'études". Plus qu'une mesure disciplinaire, il s'agissait en fait de l'ultime tentative pour lui permettre de terminer son primaire. Refusé par les institutrices de CM2 en raison de ses excès de tous ordres, autant que de son caractère imprévisible, le gamin n'avait dû sa place qu'à la curiosité du directeur, un homme craint et respecté même par les durs du certif, dans une des dernières classes menant à l'antique sésame universel, devenu peu à peu le RMI scolaire. Cette année fut l'occasion pour Irénée de parfaire ses armes de futur révolutionnaire. Il apprit l'escalade pour s'évader, par une vitre haute, du bureau où le directeur l'enferma à plusieurs reprises, devint expert en jet de projectiles (porte-plume à planter au tableau, gouache pressée violemment hors du tube, dictionnaire projeté à travers la classe) et surtout, dépassa le seuil crainte/répression, pour atteindre cet état où l'individu comprend qu'il peut s'affranchir de la menace comme de son exécution. Malgré tout, et grâce à l'infinie patience d'un homme persuadé de n'en avoir aucune, Irénée obtint l'entrée en sixième et récolta même quelques livres, au titre de "second prix de la classe du directeur". À dix ans, il fallut bien une année entière à Irénée pour découvrir tous les recoins de son nouvel établissement, dont la construction venait de s'achever, des trois petits bois qui l'entouraient, ainsi que de la petite ville de banlieue aux innombrables cafés dont plusieurs se situaient à moins d'une récréation des bâtiments du collège-lycée. C'est ainsi qu'un après-midi d'octobre, il découvrit l'existence d'une petite boîte de nuit, "Chez Lili", à une heure où le vulgum pecus s'éveillait à peine. Avec deux copains aussi délurés que lui, Irénée fut le petit chouchou du lieu pendant plus d'un mois, le temps que les autorités du coin s'avisent de ses nuisances, non repérées au moment des études d'implantation du nouveau lycée. La fermeture de"Chez Lili" remit douloureusement en mémoire à Irénée l'ostracisme de Marie-Bernadette et les coups de règles en fer qui l'accompagnaient. Il se vengea de ce monde cruel en lui envoyant des ondes de souffrance. À vie, il garda sur le dos de sa main le tatouage gratté à l'allumette de la lettre D, dont personne ne comprit jamais la signification. C'est ainsi qu'il parvint à faire le deuil des gentilles dames de "Chez Lili". À onze ans, il savoura le bonheur du redoublement. Sa première sixième avait été si désastreuse, à tous points de vue, que ses parents eurent infiniment de mal à persuader le Principal, M. Bonnenfant, de lui accorder une seconde chance. Il fallut promettre, bien au-delà de ce qu'Irénée était en mesure de tenir. Il semblait que tous les participants à la négociation en étaient conscients. C'est ainsi que malgré de nombreuses incartades, Irénée demeura, cette année-là encore, juste en-deçà de l'exclusion définitive. Il eut de nombreuses heures de colle, quelques tâches d'intérêt général, et même une ou deux mises à la porte temporaires, mais le métier qu'il avait acquis l'année précédente en sa qualité d'élève, lui permit toujours d'éviter le pire. Y compris le jour où, attendant l'ouverture des grilles pour les cours de l'après-midi, il s'amusa à traverser sans crier gare devant les voitures qui passaient dans la rue. Irénée sauva la mise en expliquant au surveillant général, M Gleiser, motard convaincu, dont il connaissait l'aversion profonde pour les automobilistes, qu'il faisait oeuvre de civisme en montrant aux chauffards combien leur vitesse était excessive. À la merci d'un dernier avertissement qui aurait signé son éjection de l'établissement, Irénée n'eut qu'une heure de ramassage de papiers. Il y a gagna même la sympathie discrète mais effective de son Surgé. À douze ans, l'adolescent boutonneux qu'était devenu Irénée ne dut qu'à ses talents inventifs de conserver un certain succès auprès des créatures de l'autre rive. Il lui arriva même, à plusieurs reprises, d'être le seul garçon invité à un après-midi de fête organisé pour un anniversaire. Les escapades en compagnie de ses deux complices des années précédentes s'espacèrent. Il redevint plus hermétique et plus exubérant. En grand secret, à l'adresse du dernier sourire féminin qui l'avait charmé, il s'était mis à écrire des vers, qui parfois devenaient poèmes. Cette année-là, il ratura et déchira beaucoup, rarement satisfait de ce qui sortait de sa plume, trop fier pour affronter le jugement d'autrui. Il offrait parfois cependant un de ses textes à une belle qui faisait battre son coeur, persuadé, à douze ans déjà, d'échapper ainsi au bonheur. À treize ans, Irénée décida de tenter le sort. Depuis longtemps attiré par les sciences occultes, seule section originale des bibliothèques municipales, et en particulier par la numérologie, il voulut éprouver la puissance destructrice du nombre treize. Il essaya donc différentes substances plus ou moins inoffensives, en absorption, en inhalation, en prise. Jamais en injection, ne supportant pas l'agression d'une aiguille, même avec vue sur le paradis. Son expérience la plus poussée, il la fit par une pratique simple et pourtant très efficace d'hyper-ventilation suivie de la compression violente du thorax. Cette technique, provoquant une brève syncope accompagnée d'hallucinations aléatoires, emporta Irénée vers les territoires secrets de sa conscience. Il y découvrit les vertiges qui le hantaient, cette attirance irraisonnée pour le ciel, ou plutôt les enfers. Cette pratique, cet évanouissement provoqué où il était devenu expert, lui attira Véronique, poussée par ses copines. À quatorze ans, Irénée ne vit pas grand-chose d'autre que les yeux de Véronique, les lèvres de Véronique, l'épaule et la main de Véronique. L'année entière passa sans qu'il puisse dire s'il avait plu une seule journée, si l'hiver avait été rude, ou même quels étaient les noms de ses professeurs. Les trois trimestres filèrent comme un rêve habité par deux adolescents follement amoureux. Le divorce des parents de Véronique replongea nos tourtereaux dans une banalité dont ils n'avaient plus la moindre notion. Au mois de juin de cette année-là, Irénée eut une conscience aiguë de la distance qui séparait la Lorraine où il habitait, de la Bretagne où Véronique avait dû suivre sa mère. Après une semaine de séparation, se résignant à son malheur, plus confortable en somme que le fragile espoir auquel il aurait pu s'accrocher, il renonça totalement à celle qui, le temps d'une année scolaire, lui avait fait oublier et sa propre fragilité, et la dure réalité du monde. A quinze ans, Irénée sombra dans la mélancolie, et s'y trouva bien. Il se remit à écrire, exclusivement pour lui cette fois, dans un style qui devait autant à sa fréquentation livresque des occultistes, qu'à sa récente découverte des poètes surréalistes. Les uns faisaient plonger ses textes dans des abîmes babyloniens, cimmériens, égyptiens... les autres le libéraient des contraintes de la forme. Il inventait de savants mélanges où les mots ne tenaient souvent que le second rôle, après le geste, la couleur, le cri, l'attente, le silence, parfois le hasard. Il se mit à explorer les pouvoirs de la fatigue. Luttant contre le sommeil, il atteignait un état d'épuisement propice aux sensations, états de conscience, idées, images nouvelles. À ce tournant de sa vie, ses parents auraient encore pu le "sauver", au sens que des parents donnent à ce terme, mais ils traversaient alors des difficultés particulières, entre les conséquences de la crise économique et leurs problèmes de couple. Ce second souffle si important après vingt ans de mariage. C'est ainsi qu'Irénée glissa tout doucement vers un autisme profond, presque lumineux, perdant peu à peu le contact avec ceux qui l'entouraient. Seul son professeur de français tenta un moment de maintenir le contact avec lui, proposant en classe des textes propres à éveiller son intérêt et valorisant ses écrits. Elle en lisait de longs extraits au moment de la restitution des devoirs. Mais à la mi-décembre, un congé de maternité éloigna cette influence bénéfique, et Irénée s'enfonça davantage dans le gouffre intérieur qui le dévorait. La remplaçante détestait les Surréalistes et ignorait tout du "Grand Jeu" A seize ans, Irénée mesurait un mètre soixante-treize, pesait cinquante kilos, avait, dans un visage étroit comme celui d'un vieillard, mais lisse comme celui d'un nouveau-né, deux braises incandescentes à la place des yeux, sans cesse fixés par delà l'horizon. Ses mains très grandes aux doigts effilés trahissaient un sang noir qu'il aurait voulu, autrefois, plus visible sur sa personne. Ses parents, dont les plus grosses difficultés avaient fondu sans pourtant trouver de solution, avaient fini par s'apercevoir de l'étrangeté de leur fils aîné. Avec tout l'empressement et la maladresse dont on est capable pour un être aimé, ils tentèrent de l'aider, aboutissant au résultat inverse. Chaque fois que le père d'Irénée, réprimant sa colère, se risquait au dialogue, il aboutissait immanquablement à des explosions de cette humeur trop longtemps contenue, quand ce n'était pas Irénée qui, sans prévenir, tournait le dos et quittait la maison en claquant la porte. Même l'achat du scooter eut une conséquence funeste. Irénée ne rentrait plus chez lui qu'après avoir sillonné la campagne pendant des heures, quelles que fussent les conditions météo. Tout son argent passait dans l'achat du carburant nécessaire à ses folles équipées. Il aurait été bien en peine d'expliquer l'attrait de ces raids, de ces balades à travers de mornes étendues. Il écrivait, dessinait, criait, créait ce que lui inspirait le vent qui fouettait son corps, vibrant à l'unisson de sa machine pétaradante. Ce furent probablement ces errances qui le sauvèrent d'un repli total sur lui-même, l'obligeant à s'ouvrir, à se fondre dans la vastitude de la campagne lorraine. À dix-sept ans, le hasard voulut qu'il croise à nouveau la route de Marie-Bernadette, rencontrée tout gamin et dont l'exil avait marqué le début de son éveil. Il eut beaucoup de peine à se persuader que la petite créature marquée par la grâce s'était laissée envahir à ce point par la graisse. Orgueilleuse, vulgaire, son rire le désolait par sa bêtise. Irénée n'avait plus besoin des coups de la mère supérieure. Le corps de la jeune fille ne résista pas vraiment. Les longs doigts d'Irénée restèrent crispés sur son cou bien après qu'il ait viré au bleu... À sa grande satisfaction, les psychiatres confirmèrent la lucidité du jeune homme. Malgré son âge, il comparut devant un jury d'assises. Passif pendant toutes les audiences, il se leva pour écouter le juge prononcer la sentence: "Monsieur Irénée Thaelm, le jury vous a reconnu coupable d'homicide sur la personne de Marie-Bernadette Scabière, et vous condamne à 17 ans de réclusion." Immédiatement, Irénée partit d'un énorme éclat de rire qui étonna jusqu'aux gendarmes. Ils le laissèrent manifester son amusement tout son soûl, face au président du tribunal. Ce dernier finit par ordonner qu'on ramène au calme le prévenu, et lorsque ce fut fait, il demanda la raison de cette étrange conduite. Irénée répondit simplement: "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Eh bien moi, monsieur le juge, grâce à vous, je les ai deux fois, ces dix-sept ans!" C'est ainsi que s'exprima, voici plus de quinze lustres, ce poète mineur encore au programme des classes de Première, qui vécut l'exacte moitié de sa vie en prison.
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L'ENTRETIEN |
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-- Bonjour. Asseyez-vous. Essayez d'oublier l'enjeu de cet entretien et posez vos mains bien en évidence sur la table. -- C'est-à-dire que... -- Ne perdons pas de temps. Comme chacune des candidates, vous disposez d'une minute pour me convaincre de vous choisir plutôt qu'une autre. -- Euh... -- Première question: Vivez-vous actuellement avec une ou plusieurs personnes? -- Avec deux, mais... -- Parfait. Un bon point pour vous. Eric appréciera. Seconde question: Parvenez-vous à satisfaire les besoins de ces deux personnes? Bien évidemment, vous pouvez nuancer votre réponse. -- Les deux à la fois, c'est difficile... mais ça m'arrive parfois. Je dois pourtant reconnaître que le plus souvent c'est l'une ou l'autre. De loin en loin, l'une après l'autre. Rarement les deux ensemble: elles ont des exigences trop incompatibles. -- Bien! bien!... Je vois déjà le sourire de Jean-Luc. Dernière question: Quelles sont, tous les trois, vos positions les plus fréquentes? -- C'est très variable. Vu la situation, ils sont souvent l'un à côté de l'autre dans le lit. Pour moi, ça dépend... -- Mais dites donc, ça devient rudement intéressant! Précisez un peu! -- Vous savez, lorsqu'on s'occupe de ses vieux parents grabataires, on est... -- Quoi!!! Mais quel rapport avec le casting pour l'émission de Jean-Luc sur les femmes libérées? -- Désolée, c'est vous qui m'avez empêchée de parler quand je me suis présentée. Ma voisine de palier, mademoiselle Rose Millefeuilles, m'a demandé de vous prévenir. Elle n'est plus intéressée. Et vous non plus, je pense, vu qu'elle a décidé de se contenter d'un seul homme. En fait, elle est tombée amoureuse de mon grand frère... -- Fichez-moi le camp immédiatement. Qu'est-ce que j'en ai à cirer, des gens normaux? Je bosse, moi! Allez, circulez! Et faites entrer la suivante. ... Quel savon il va me passer, Delarue, si je lui pêche pas au moins quatre nympho qui s'assument, pour son émission de la semaine prochaine... |
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LE CAS BENASSAYAG |
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MigueI Benassayag régalait, depuis des mois, les auditeur de France Culture à la recherche d'une voix à l'écart de la non-pensée unique, par son ton particulier, dans une chronique enlevée, vigoureuse, pleine d'humour et d'intelligence - parfois le chroniqueur évoquait, à la source de ses qualités, son sang améridien. J'étais de ceux qui traquaient ces moments particuliers, notamment parce qu'on y apprenait très souvent des faits, des événements qui auraient mérité, par leur importance, l'éclairage d'un journal télévisé, mais qui n'avaient pas suscité l'intérêt des propriétaires du grand mégaphone, pour des raisons probablement connues des annonceurs publicitaires et des hommes politiques, les uns ayant l'oreille attentive aux autres. Vendredi dernier, suite à une chronique évoquant notamment le Front National, Miguel Benassayag s'est vu remercié, sans remerciements, par la chaîne radio en la personne de Laure Adler. Aucune explication pour cette absence. Sur le site de la radio, le lien de la chronique quotidienne est toujours présent, assurant le maintien des apparences. En fait, il renvoie désormais à un message d'erreur (d'horreur ?) pnm://son.radiofrance.fr/chaines/franceculture/chroniques/benass/benass_20040322.ra. Ce fichier est incorrect; le lien est peut-être erroné ou perdu. Oui, Miguel, visiblement politiquement INCORRECT, A DISPARU. Trois jours plus tard, au petit matin, la seule chronique qui échappe encore à la pensée unique, celle de Véronique Nahoum Grappe, salue un viré: "Les voix résistantes sont rares... Je ne sais pourquoi je pense soudain à mon collègue Miguel Benassayag dont toute la vie démontre le courage, la solitude et la... le... l'espèce de force quand il s'exprime, fondée sur une... sur cette... cette espèce de... de résistance tellement rare à notre époque..." Voilà ! Un blanc, très court, puis le message du maître explicateur: "Un mot à l'attention des auditeurs qui se sont étonnés par mail de ne plus trouver Miguel Benassayag dans l'émission. Qu'ils se rassurent, dès lundi à 8h 35, nous aurons la joie d'accueillir dans l'équipe un autre chroniqueur pour donner un nouveau souffle à ce courant de pensée." Ainsi, la contestation fonctionnerait comme Midas, Speedy ou Feu-Vert, un employé chasse l'autre sans problème. Les auditeurs (clients) de Miguel à bout de souffle, accordés à ce "courant de pensée" (produit), sont désormais transférés à un autre chroniqueur. Dès lundi, ce nouvel employé, après avoir lu le cahier des charges, le manuel des procédures, et endossé l'uniforme de l'entreprise, assurera le service en remplacement de 1'intermittent Benassayag. Je me suis passé en boucle l'étonnante phrase du présentateur de France Culture "un mot à l'attention... rassurent... nouveau souffle... pensée". À la dixième écoute, un fou rire m'a pris, étreignant ma poitrine, puis s'est transformé en sanglot, jusqu'à la venue d'incompréhensibles larmes. L'émission phare de la chaîne, entre midi et les décraqués de Bertrand Jérôme, ne s'appelle-t-elle pas "Tout arrive" !... |
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On leur a volé les couleurs |
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Orange Réservé aux employés d'entretien ! Qui voudrait porter sur son dos une teinte quasi infamante ?
Vert Autrefois destiné aux aides-soignantes des hôpitaux et des cliniques, cette teinte a déchu depuis qu'elle est attribuée aux agents responsables de la propreté. Code repris aussitôt par un grand nombre de grandes surfaces. Et donc rejeté par celui qui revendique autonomie et liberté.
Jaune Réduit à l'usage quasi exclusif de la signalisation dans les boutiques, très utilisé sur les panneaux pour attirer le regard. Un code bien plus qu'une couleur.
Rouge Partie intégrante de l'uniforme de certaines professions. Chez les commerciaux (il y alternait naguère avec le vert) il tire légèrement sur le rose pour ne pas agresser le client. Plus vif, on le rencontrera sur le dos du petit personnel qui encadre les colloques ou réunions d'hommes politiques, ces femmes sobres et discrètes qui passent le micro aux intervenants de la salle.
A ces gens qui circulent dans les rues des villes, on leur a volé les couleurs. Seules les marchandises sont habillées de vif. Eux, il leur reste le noir, le blanc, les nuances ternes et le kaki. Des teintes de voitures pour des êtres réduits à déambuler dans la foire aux pigments. |
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Retour |
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Et soudain Irénée retrouvait le goût de la trace, la joie de déposer dans des volutes incertaines et pourtant déchiffrables, des indices de ses pensées. Bien sûr, il ne l'ignorait pas: pour tout autre que lui, il n'y avait là que hasard, que chaos de mots sans ordre, sans suite. Et pourtant, malgré cela, peut-être même pour cette raison précisément, ce dépôt fragile d'un sang noir sur la blancheur presque absolue de la page lui procurait à nouveau ce plaisir fou, cette joie enfantine que le départ de Blanche lui avait fait oublier. Peut-être parce qu'en lui, l'image de l'aimée, après quelques mois plongés dans une totale cécité, s'était soudainement régénérée.
Le jour où Irénée n'apporta plus de fleurs, lorsqu'il se contenta de la présence froide, si définitivement horizontale, ce jour-là, Blanche revint habiter le rêve éveillé qui était désormais sa vie.
Quelques jours plus tard, disparut la stérilité, l'assèchement qui donnaient à sa main, ses lèvres et ses pensées, depuis trop longtemps, la fébrilité de l'animal capturé.
Sur la page, sur sa bouche, derrière son regard, à nouveau, "cela" écrivait. |
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Sang séché |
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Les dix paroles identiques, cri répété d'un appel au secours. Le sourire caché dans l'espace laissé libre entre les mots. L'hésitation, la phrase cent fois raturée et malgré tout envoyée... à regret. La pensée qui se cherche en se parlant à elle-même, profitant du merveilleux pouvoir réfléchissant du regard de l'autre. Tous ces personnages de peau, de chair et de désir qui peuplent en transparence, sans les forcer, chacune des courbes et des saillies du mot agonisant sur la feuille, sur l'écran. ... Ces musiques à la ressemblance de nos pensées et dont les vibrations sonores n'existent que par le mouvement, les Jivaros du nouveau monde, les réducteurs d'âmes, prétendent en extraire le suc, l'essence, dans d'hypothétiques synthèses?
Il faudrait aimer la vie au point d'accepter que chaque instant aille jusqu'au bout de son souffle, que chaque instant expire et meurt. Brûler et s'éparpiller aux quatre vents, disparaître en nourrissant la terre, mille fois l'oubli plutôt que de fournir la pierre à l'architecture des musées et des cimetières.
Même lorsqu'il ne ment pas l'homme qui embaume les mots est un traître.
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SAUVÉ ! |
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Une joie sauvage, à deux pas de cette neige en flocons qui nous rappelle l'existence d'un ciel si près de nous. Une joie sauvage à se laisser enfin submerger, balancer, saisir. Les couleurs sont revenues tapisser la clairière dissimulée dans les ronces de mes pensées. Une joie sauvage, silence qui, comme un désert, absorbe ma révolte autant qu'il l'aide à se déployer. Une joie sauvage mouchetée -- robe de panthère précisément où l'épaule du fauve prépare le crime, appelle le sang --, mouchetée de gouttes de tristesses, de souvenirs défaits. Une joie sauvage ! La tentation m'a pris de durer. Ma rage et quelques copeaux de l'enfance, l'ont forcée à m'abandonner. Pour quelque temps, je suis sauvé.
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Le séducteur |
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"Il ne suffit pas de tomber amoureux d'une belle image et des mouvements harmonieux qu'elle dessine autour d'elle, avec son corps ou son regard, il ne suffit pas de tomber amoureux d'une péronnelle, comme le sont toutes celles qui nous tapent dans l'oeil, d'une péronnelle habilement grimée en princesse des mille et une nuit, pour qu'aussitôt le paradis s'entrouvre et que, la douce enfant vous prenant par la main, vous invite à y pénétrer avec elle. Les couleurs que prennent les chairs du visage et les pensées de celui que la foudre a frappé, n'aident en rien le destin à lui devenir favorable. Cet être malicieux qui n'est que hasard pour l'homme de science, et brouillard pour celui qui a gardé un coeur. Cet être toujours prêt au contre-pied, au changement climatique soudain, au rayon de soleil transperçant au milieu de la tempête le troupeau agité des nuages violet-noir. Cet être tout en impulsions n'aide pas davantage l'amoureux que le général. La victoire, pas plus que la défaite, ne doit rien de conscient au destin. Ainsi, avoir deviné le trésor qui habitait l'enveloppe angélique d'une jeune fille, au premier jour de son printemps, ne me conférait aucun avantage sur tous les autres mâles à la recherche d'une réponse aux désirs de la chair. Douleur. Devoir, au milieu des gommeux du cheveux autant que de la parole, faire rang devant la belle, je ne pouvais m'y résoudre. Abandonner pour un temps la ronde des prétendants, en espérant qu'ils se décimeraient les uns les autres, voilà le seul choix qu'il me restait à faire, ou à laisser faire. Pendant quelques jours, je me contentais donc, à quelques pas de la cour qui potinait, de boire la lumière qui coulait de ses yeux. Un miel doux et sucré avec au creux même de sa saveur, comme une nuance acide qui s'effaçait au moment même où je la percevais. L'occupation qui me nourrit m'aida grandement alors à paraître naturel. Mon balai à la main, je pouvais faire mine de rassembler d'hypothétiques feuilles, reliquat d'un automne deux fois enterré, ou quelques papiers gras qu'auraient abandonnés ces clampins sans éducation, presque sans ombre, dont le quotidien regorge. Nul ne prêtait attention à moi, tant je me fondais dans le décor urbain, mobilier autant que l'abribus et son panneau publicitaire rotatif. Ainsi ai-je pu voir le cercle des jocrisses fondre sous les sourires et les railleries innocentes de la belle. A chaque fois que celle-ci se moquait de l'un d'eux, tous les autres l'accompagnaient en une rumeur cruelle, soulagés autant de n'être pas la cible, que de voir un concurrent écarté. Quand à moi, mon insignifiance me protégeait, et je pouvais même me permettre un peu de compassion pour celui qui sous les huées des rufians domestiques se voyait tout à trac renvoyé d'un halo de lumière vers la grisaille et la pénombre des lieux ordinaires. Mon balai suivait les traces de la belle et de son cercle de prétendant comme pour effacer toute trace de leur passage afin qu'aucun nouveau rival ne se présente à elle. J'approche du terme de mon chemin. Depuis quelque temps déjà il ne reste plus qu'un homme en la compagnie de mon aimée, de celle que je considère, à raison je le sais, comme ma promise. J'ai usé quelques ballets, mais je n'ai pas perdu leur trace. De lui, je ne m'inquiète pas, je sais qu'il l'amuse, qu'il lui plaît même un peu physiquement, mais quoiqu'il puisse se passer entre eux, une certitude m'habite: la belle est, de tout temps, à moi. Ces deux enfants qu'ils ont eu ensemble, partis depuis déjà plus de quinze ans pour donner un peu d'ampleur à leur vie, n'ont pas tissés autour d'eux des liens aussi forts que ceux, encore invisibles à cette heure, qui attachent, depuis toujours, la belle à moi. D'ailleurs, sans que Lui s'en rende compte, il arrive que nous échangions un regard. Elle feint de fixer l'horizon, je fais de même, et nos regards parallèles se rejoignent alors dans ce point de l'infinie profondeur où les visions s'effacent pour devenir des pensées si pures que leur contact permet l'échange bien mieux que la parole. Tous les deux sont sur un banc. Autour d'eux, des moineaux viennent en bande désordonnée, à trotte-menu, picorer les miettes de pain qu'ils ont semé alentour. Appuyé sur mon balai je contemple la scène, ma promise au centre de mon champ de vision.C'est à ce moment précis que la douleur jaillit à la hauteur de la poche gauche de ma chemise, comme si un clou que j'y aurait oublié, venait soudain de me percer la poitrine.Mes jambes perdent toute consistance ... Elle est là, au-dessus de ma tête, et me sourit enfin librement. Bientôt Il va savoir pour nous deux. Je redoute déjà pour lui, la peine qu'il va éprouver lorsque celle qu'il croyait être sa compagne, lui révélera la vérité. Ma main est entre les siennes le temps se ralentit peu à peu, je sais que je suis en train de devenir immortel. "C'est étrange, vois-tu Fabien, j'ai l'impression de l'avoir déjà rencontré quelque part ce vieux balayeur qui est mort devant nous." "Ce n'est pas étonnant, ils se ressemblent tous, ces noirs. Moi, ce qui m'a marqué le plus, c'est le sourire qui est resté sur ses lèvres, il avait l'air heureux de s'esbigner." |
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Vivent les violettes ! |
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Tout à l'heure, dans le jardin, en regardant les bourgeons prêts à éclater sur le poirier en espalier, il m'apparut que si cette vie étrange n'était pas absolument et définitivement monstrueuse, elle ne le devait qu'à sa lenteur extrême. Au même instant, d'en avoir seulement pris conscience me fit réaliser que la volonté du végétal était au moins égale à la mienne. Une peur rampante, un réel effroi me paralysèrent: l'absolue monstruosité m'habitait désormais de sa présence parfumée. Pas facile, d'admettre un univers étranger. On pourrait se mettre à boire... pour oublier. Décider de le détruire, ou le faire par mégarde. Mais on ne va pas contre sa nature, même menacé par La Nature. On ne s'improvise pas barbare, sauvage, criminel. Un tel projet demande du temps. Et pour ce qui me concerne, le danger est bien trop réel, la "réponse" n'a pas le temps... Alors, pactiser? Apprendre à vivre avec cet étranger d'essence si différente, dont l'odeur n'est attirante qu'assimilée à un aliment, ce qu'elle est vraiment: l'haleine de la terre, de la Terre... Sedna, Gaïa, Isha, Lilith, qu'importe... mais fatalement femme, comme tout ce qui porte la vie. Oui, pactiser! Ralentir mon pas, ne plus craindre le sien. Étendre mon corps à l'horizontale, ne plus être perçu comme une menace, me glisser contre tous ces souvenirs de morts, aussi ternes que sont vives les couleurs qu'ils nourrissent, contre cet humus qui n'en finit pas de décomposer les rêves des défunts. Coucher ma chair contre sa chair, au risque de m'oublier dans le sommeil, mais ne plus redouter, jamais, la terrible lenteur et le parfum des fleurs.
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Le soleil était encore très haut sur l'horizon, un petit vent frais traversait l'air, juste assez pour faire frissonner le haut feuillage des peupliers -- les chênes ne sont pas si sensibles -- et donner ainsi du volume au paysage.
Irénée, qui marchait depuis près de trois heures dans ces douces terres du pays de Gorze, appréciait la caresse de la brise. Vêtu d'un fin lainage bien qu'il ne fît guère qu'une quinzaine de degrés au soleil, il n'était pas loin de transpirer malgré la fraîcheur, à force, chaque fois que le sentier descendait un peu, de courir pour délasser les muscles de ses jambes, saisissant son sac à dos à pleines mains.
On entrait dans la seconde moitié de mai. Le vert omniprésent le disputait en intensité au jaune des champs de colza, et le bord des chemins accrochait la lumière de cette fin de journée dans les reflets mauves des herbes, le velours des coquelicots et la rouge promesse qui gonflait les pousses d'ail sauvage.
Au moment de traverser un champ de seigle, deux voies s'offrirent à Irénée. L'une contournait l'étendue où courait le vent, soudain visible. L'autre passait par une forêt qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais traversée. Elle ressemblait peu aux autres étendues boisées de ce que les gens, dans les automobiles sur la route de Verdun, percevaient de loin comme un léger plateau sans grands dénivelés. Les constructeurs de routes ont toujours fait le choix des lieux les plus plats. Quant aux agriculteurs, toute terre peu accidentée devient source de revenus lorsque, dépouillée de sa couverture boisée, elle peut être mise en culture. C'est pourquoi, les seuls endroits de ces pays de grand labeur encore recouverts de forêts, sont ceux où le relief, très souvent caché -- ravines, trous d'obus, falaises, parfois même carrières -- rend toute culture impossible.
Étrangement, cette forêt-là n'était ni un ancien champ de bataille parsemé de vieilles cicatrices, ni traversé par une faille ou un ravin. Avec ses très grands arbres -- une majorité de chênes plusieurs fois centenaires -- et les vastes allées régulières qui la quadrillaient, elle ressemblait beaucoup à ces domaines dédiés à la chasse que l'on rencontre plutôt dans les anciennes villégiatures des rois de France.
Quelques minutes après avoir pénétré sous les arbres, Irénée entendit des éclats de voix dont l'origine lui sembla très lointaine. Il ne parvenait pas à distinguer la moindre parole. Aussitôt après -- une poignée de secondes peut-être -- le silence recouvrit la forêt, au point qu'il put entendre tomber d'un hêtre une feuille épargnée par l'hiver.
Irénée ralentit son pas, puis s'arrêta au bord de ce qui ressemblait à une vaste allée de galop. Ayant extrait de son sac une petite gourde de cuir, il but lentement quelques gorgées d'eau, attentif au moindre bruit. C'est alors qu'il entendit une conversation surprenante. Non pas tant par les propos qui étaient tenus -- quoique les mots utilisés lui semblèrent un peu désuets -- mais parce que, d'après le volume des voix, ceux qui parlaient auraient dû se trouver sur le chemin, à deux ou trois pas seulement du lieu où lui-même se tenait. -- Si fait, une bien belle biche, Henri! -- Et vous avez vu comme Macbeth l'a renvoyée vers la chasse! -- J'en suis encore éberlué, ce chien est d'une intelligence prodigieuse. Irénée était tout autant estomaqué que le second chasseur, mais pour une raison bien différente. -- Rejoignons le reste de la chasse. Votre protégé aux trousses de notre proie, je ne serais pas étonné que l'affaire soit rapidement menée à son terme. -- Voilà qui ne pouvait mieux tomber, quand nous avons parmi nous ce grand diable de Prussien fort en gueule et fier comme Artaban. -- Tout doux, Nemours! Je vous rappelle que ces terres sont désormais les siennes... Maudit Bazaine! Désormais, Irénée n'en doutait plus, ces paroles lui parvenaient d'un autre temps. Si lui n'avait pas quitté le début du vingt-et-unième siècle, à en croire le dernier juron que le prénommé Henri avait marmonné rageusement, les propos qu'il entendait lui parvenaient, par Dieu sait quelle porte temporelle, depuis les années 1870. A nouveau, le silence se fit. Irénée tressaillit de tout son corps. Derrière lui, à vive allure, des chevaux s'approchaient dont il entendait distinctement le galop croissant. Ils lui passèrent au travers du corps sans dommage, et sans qu'il puisse en voir le moindre atome. Dans le quart d'heure qui suivit, de nombreux cavaliers firent de même. La surprise passée, ayant fini par s'habituer à cet effet insolite, Irénée restait désormais au milieu du chemin, attentif aux conversations qui accompagnaient parfois le martèlement des sabots. -- Monsieur le maire, comment expliquez-vous ce drame? -- Je veux que vous, et tous les téléspectateurs lorrains qui regardent votre chaîne, sachiez que nous luttons depuis des mois contre ce fléau. Mais que faire devant l'inconscience des gens? On ne peut tout de même pas mettre un gendarme sur chacun de nos sentiers! -- D'après les premières constatations des experts, le choc a eu lieu de plein fouet? -- Oui! Nous avons retrouvé, grâce aux renseignements de plusieurs agriculteurs, le propriétaire de la moto. -- Et qu'a-t-il déclaré? -- Qu'il ne comprenait pas pourquoi cet homme était resté au milieu de l'allée. D'habitude, les gens qui se promènent l'entendent venir de très loin. Il n'aurait pas dû, selon lui, se trouver au milieu du chemin, juste à la sortie d'un virage. -- Irénée Thaelm avait-il des problèmes auditifs? -- Au dire de ses proches, non. D'ailleurs il était musicien et avait récemment fait jouer dans le musée de Gravelotte, le village voisin, une symphonie de sa composition à la mémoire des victimes des trois guerres qui ont décimé la contrée et tourmenté son paysage. ... Cette fois, Irénée croyait bien les voir, ces cavaliers... |
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Probablement parce que télévision, radio, journaux, etc. n'ont pas d'intention concernant leur public réel, mais arrosent d'informations ou de commentaires qui se doivent d'être généraux et à cible floue, la plupart des médias furent épargnés par la Malcomm.
Partout dans le monde, les querelles étaient devenues bien trop nombreuses. Rien n'expliquait cet inquiétant phénomène qui s'étendait de jour en jour. Sans se préoccuper de la présence de curieux, de badauds qui n'auraient pas été eux-mêmes victimes d'une prise de bec, des couples, des enfants et leurs parents, souvent même des personnes d'âge respectable se lançaient les injures les plus vives, et parfois en venaient aux mains. C'est en Finlande que Pjotr Ardussen fit une découverte capitale sur cette infection qui se répandait aussi inéluctablement que la terrible peste noire du XIVe siècle. Ce savant, sommité dans le domaine des communications et du langage, étudia le phénomène dès l'apparition des premiers symptômes. Si les médias se taisaient à propos de "Malcomm", ainsi que les découvreurs de la maladie l'avaient nommée, les gens autorisés furent avertis dès l'apparition de la pandémie. Pjotr Ardussen s'aperçut, en effectuant des mesures avec des capteurs électroniques d'une grande précision, que les mots qui parvenaient aux oreilles des "écoutants" étaient de plus en plus souvent différents de ceux émis par les "parlants" lors de dialogues à forte intentionnalité (lorsque deux personnes ont réellement envie de s'entendre et de se comprendre). Il ne parvint pas à comprendre la cause du phénomène, mais localisa très précisément son origine. Au point situé exactement à équidistance des deux interlocuteurs, le son disparaissait. Un appareil de mesure placé à cet endroit ne percevait plus ni vibration ni rayonnement d'aucune sorte. Quelques centimètres avant, une partie du message avait été modifiée. Le plus grave étant que le volume concerné par ces modifications devenait sans cesse plus important au fil des jours, et ceci uniformément sur toute la planète. Il fut impossible de cacher cette découverte aux médias, seule source d'émission de parole qui ne subissait d'autres interférences que celles de la propagande et de la manipulation. Quelques semaines après cette révélation, les hommes avaient partout abandonné l'usage de la parole. ![]() Quant aux médias, la langue qu'ils employaient, le réservoir où ils pêchaient leurs échos ayant disparu, ils ne survécurent que peu de temps au silence des multitudes. |
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"Jeune & Jolie"
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"Jeune & Jolie" 1571 rue Anatole France 92598 LEVALLOIS PERRET Cedex
Madame, Puisque c'est une femme qui est rédactrice en chef de ce décapsuleur d'adolescents, je suppose, peut-être à tort, que vous n'avez pas d'ado "jeune et jolie" à la maison. Lorsque ce sera le cas, je n'aurai pas l'ignominie de vous souhaiter: -- Qu'elle se tartine à 11 ans avec le fond de teint Light N°602 et Blush N°10, Mascara Open Eyes 20, Ombre Play-On N°602 et Glossy Splash N°421 de l'humaine relookée Barbie en couverture. -- Qu'elle se demande à 12 ans (âge recommandé p.41) "que faire de ses économies" et s'aperçoive qu'il est impossible à cet âge de vivre décemment sans un compte courant, un livret d'épargne et un plan Elysée Bourse. Bien sûr, il vaudra mieux alors, avec toute cette pression bancaire, ne plus laisser traîner votre menue monnaie... et le reste. -- Qu'elle connaisse à 13 ans les techniques des pro du trottoir qui permettent, au cas où "il ne vous a pas captée", de "l'attirer comme un aimant" et qu'elle soit suffisamment avertie des choses du sexe pour, au niveau des "câlins coquins", elle aussi, "grimper aux rideaux" (p.104), ainsi que la manière de profiter de quelques minutes pour "faire l'amour avec un lance-pierre", car "c'est toujours mieux que rien et ça peut-être fun" (même page). -- Qu'à 14 elle soit capable, dans ses relations sexuelles, de "mener la danse" (p.104), de gérer calmement ses fantasmes et de découvrir des lieux inédits, car il n'y a "rien de plus excitant pour atteindre le nirvana" (p.105). -- D'aller enfin au bout de cette logique pour, à 15 ans, ayant fait remodeler son corps du bout du nez jusqu'aux orteils, elle s'aperçoive que déjà, et grâce à vous, il ne lui reste plus rien d'Elle.
Salutations.
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Elle grogne à travers la porte |
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Le visiteur n'a pas encore manoeuvré le heurtoir pour signaler sa présence, que la chienne l'a déjà refusé, du souffle, des crocs, de la queue ramenée sous le ventre. Pourtant, depuis le milieu de l'escalier de l'entrée, j'ai reconnu à travers l'imposte Charles, l'ami de toujours, le copain de jeunesse et du reste, celui avec lequel nous avons toujours presque tout partagé. Bess se met à aboyer. Elle se dresse sur ses pattes arrière, s'appuie au carreau de la porte. La bave coule de sa gueule. Je suis contraint de la tirer par le collier, de l'emmener à l'étage jusqu'à la chambre pour l'enfermer. La chienne se débat, en vient presque à me mordre, se ravisant au dernier moment, retenant à grand-peine son coup de dent. Derrière moi, je referme à clé. À nouveau devant la porte, j'entrebâille le carreau comme si je cherchais à connaître l'identité du visiteur. ![]() Je vois alors mon ami, un franc sourire aux lèvres, les bras chargés d'un gros bouquet d'oeillets. -- Ah c'est toi, Charles! Tu viens pour un mariage ou pour un enterrement? -- Tu dis ça à cause des fleurs? Ne te moque pas! C'est pour Blanche. D'habitude j'arrive toujours les mains vides. Je me suis dit qu'aujourd'hui... -- Laisse ça! Entre donc. Il doit faire un de ces froids dehors. À peine la porte est-elle entrouverte, qu'une poussée vigoureuse m'envoie valdinguer à plusieurs mètres. Quatre hommes pénètrent immédiatement et s'emparent de moi. -- Désolé, Irénée, ils m'ont forcé. Mais tu verras comme tu te sentiras libéré, quand toutes ces pensées inutiles qui encombrent ton esprit seront parties en fumée. Comme moi, tu pourras de nouveau regarder la télé... et même voter! |
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Sur ces épaules-là, il faut déposer une parure de renard. Rien moins! La fourrure et la peau joueront de leurs lumières respectives pour ensorceler, dans une musique céleste, les regards les plus fiers qui oseront approcher. -- Divine enfant, quel est ton nom? -- Maria. -- Maria! Maria!! Merveilleuse innocence, à peine en son printemps! Oui, c'est une fourrure de renard, chaude encore de la vie qui l'a quittée et que ton coeur saura ranimer ; c'est une fourrure sauvage autant que tu es douce, une fourrure capable de toutes les nuances, du blanc le plus pur au roux le plus chaud, c'est d'une fourrure de renard d'Asie qu'il faut prendre ta gorge et le haut de tes bras. ![]() Le train dans lequel tu monteras -- n'en doute pas -- s'emballera et tu verras à la fenêtre tous ceux qui te regarderont passer comme une étoile filante, les marquis, les ducs, les princes et les rois. À distance, tu les commanderas et à ton gré, les feras boire dans le creux de ta main. Oui, c'est du renard qu'il faut déposer, belle Maria, sur ces épaules-là. Un peu avant, quelques milliers de kilomètres plus loin, mais si proches, grâce à l'ingéniosité, à la farouche énergie de l'homme... |
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Et si l'équilibre que mesure le QI, les examens et autres concours, était non pas un talent mais une déficience? L'incapacité enracinée sous la forme d'un noeud, d'une tumeur (les fameuses bosses), l'incapacité à voir les nuances fines dans les couleurs, ce grain, ce poids, cette ombre à l'intérieur même de la «vraie» lumière, cette profondeur paradoxale de ce qui n'a pourtant, en pensée, que si peu d'épaisseur, incapacité à lire les courants, partout présents dans le monde du vivant, qui orientent l'espace et lui donnent son «sens» comme les vents. Et si l'intelligence n'était en définitive qu'une facilité conférée à certains, du fait d'une extrême pauvreté «d'être»? Il nous faudrait alors nous asseoir un moment sur un banc pour tenter de comprendre comment s'est opéré le renversement de toutes valeurs. Alors peut-être, au coeur des causes initiales, verrions-nous apparaître «l'écrit», ce mode de simplification dissimulé sous une complication du code, et qui finit par faire du Scribe... le nouveau Pharaon. ![]() Ainsi, l'ex-esclave chétif et malingre serait-il parvenu, en valorisant la lumière de sa lanterne au détriment de la clarté du jour, à rendre inexistante la plus grande partie du réel devenu ombre tout autour d'un cercle de lumière vive. |
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Vendredi 13 Avril 2013 |
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Ce jour avait été annoncé depuis longtemps comme celui du triomphe de la Française des Jeux puisqu'à cette date se retrouvait deux fois la séquence fétiche d'un grand nombre d'adeptes des jeux de hasard. Tout au contraire, il fut celui du dépôt de bilan de celle qui était pourtant devenue la plus grande entreprise 100% française, avec un budget annuel dépassant les 18 milliards d'euros (en croissance régulière de plus de 11% depuis 2005). L'origine de la catastrophe est connue de tous. Désiré Lacaille, Messin de 18 ans avait hérité de son père Lélio Lacaille, poète de son état, le talent particulier de chasser sans fusil des lièvres de taille peu commune. C'est ainsi que, par la pure spéculation, il avait mis à jour suivant le principe du "si j'y pense, d'autres l'ont fait avant moi" un gigantesque trafic de billets à gratter sur tout le territoire. Comme Désiré l'avait imaginé dans une petite nouvelle écrite pour divertir les abonnés à son blog, un réseau de scanners répartis dans les différentes régions de France, permettait aux distributeurs de billets de repérer ceux qui correspondaient à des lots importants, puis de les vendre à des clients choisis, lesquels leur reversaient la moitié du gain concerné. La mise à jour de ce réseau, par un inspecteur inspiré abonné au blog de Désiré, fut l'occasion d'un énorme scandale. Pourtant la Française des Jeux aurait pu s'en sortir en supprimant purement et simplement ce produit, si elle ne s'était engagée peu de temps auparavant, à l'occasion d'un autre vendredi 13, lors d'une manifestation mise en scène par l'ensemble des média nationaux, à ne pas modifier la formule de jeu jusque en 2100. Ainsi, lorsque Désiré Lacaille mit les pieds dans le plat, fictivement sur son blog, suivi par les enquêteurs de la police des jeux, la Française était tenue par un engagement auquel elle ne pouvait se soustraire sans dommage. La solution proposée par les experts consultés fut d'enrober le ticket dans une enveloppe imperméable à tout rayonnement permettant d'en scanner la structure intime: une fine (les premiers temps) pellicule de plomb enrobée dans un verre souple préfissuré à l'endroit prévu pour l'ouverture. C'est ainsi que le super casino national entra dans la spirale destructrice qui lui fut fatale: la mise au point de carapaces isolantes toujours plus protectrices, et donc toujours plus épaisses et coûteuses. La marge en vint à s'éroder progressivement jusqu'à disparaître puis, devenue négative, à absorber peu à peu la totalité des profits issus des autres "produits de jeu". ![]() Ce fameux Vendredi 13 Avril 2013, Mickael Edeubarre, tout nouveau patron, à la tête d'un déficit devenu colossal, comptait bien se refaire à l'occasion d'une de ces folles journées où les mises croissent de façon irrationnelle, sous prétexte de chance exceptionnelle (?) et de supercagnottes géantes. La découverte dans une cave, le jour même du tirage, d'une dizaine des tout nouveaux scanners à effet "trou noir borduré", donna tout au contraire le coup de grâce à la "Française". Les recettes furent gelées sur-le-champ. Les perdants exigèrent le remboursement, les gagnants de percevoir leurs gains. Le soir même, au lieu d'engranger de quoi éponger le déficit de 17 Milliards, c'est du même montant que celui-ci se creusa. Quant à Désiré Lacaille, conscient d'avoir écrit très imprudemment une petite nouvelle aux résultats funestes, il disparut fort opportunément la veille du jour où sa maison fut soufflée par une explosion qui n'en laissa aucune trace. On dit qu'il abandonna l'écriture pour s'adonner à la peinture. C'est depuis ce temps que dans toute la France, en remplacement du jeu de hasard mécanique, des paris ont été organisés pour miser sur la réussite d'artistes en début de carrière. La mise de fond du joueur est quasi identique, et la redistribution du même ordre en ce qui concerne les lots importants. Mais bien sûr plus tardive: il faut attendre que le jeune talent s'affirme et intéresse le marché de l'art. Ce qui a pour effet de fidéliser les parieurs qui poursuivent leur "investissement jeu" sur la même "promesse". En ce qui concerne les petits lots du type "remboursement", leur caractère illusoire apparut soudain aux joueurs lors de la disparition de la Française des Jeux et de ses capacités d'envoûtement médiatique. Chacun comprit l'absence d'intérêt de se voir remettre une somme destinée à être immédiatement rejouée. Le tableau exposé à l'entrée du musée des Cinq Serfs est une allégorie de cette extraordinaire chute de la maison "loterie". Curiosité: c'est un Lacaille. |
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Même avec le bouchon de coton enfoncé dans les oreilles, l'appel strident, âcre, lancé d'une voix de fausset enrayée, celle de sa patronne, cet appel ne manquait pas de la faire sursauter lorsqu'il éclatait sans prévenir, et de l'exaspérer quand il se déployait, se répétait pour mourir dans un trille final digne d'un antirossignol. Si elle avait osé, Germaine, que ce cri concernait, aurait réagi comme Bess, la chienne braque, lorsque les cloches sonnaient laudes, matines ou complies, hurlant comme un loup sous la lune. Ce n'est pas que Madame fût une mauvaise maîtresse, il lui arrivait même d'offrir à sa soubrette un petit verre de brandy, pour l'accompagner dans ses déprimes de grande bourgeoise délaissée par des enfants devenus grands, un mari constamment pris par ses affaires et le cercle incontournable de ses amis. Non, Madame était une des meilleures places que Germaine ait connues en 25 années de domesticité, mais cette voix... Il y avait aussi, bien sûr, les inévitables remarques, tranchantes comme un couperet de guillotine, à propos de l'argenterie insuffisamment polie, de la poussière -- ce doigt accusateur passé sur le haut d'un meuble d'angle à un endroit quasi inaccessible --, d'autres parfaitement injustifiées la rendant responsable de la fugue prolongée du chat, de la mauvaise humeur de Monsieur, ou même du mauvais temps qui persistait. C'est ainsi que Germaine, ayant accumulé une quantité de rancune appelant vengeance, s'était mise, d'abord de façon épisodique, puis plus régulièrement, à uriner un peu, puis davantage, dans la soupe vespérale de Madame. Monsieur, lui, dînait rarement au logis et, les rares fois où il était présent, à l'autre bout de la table, Monsieur préférait, exigeait du gibier en sauce plutôt que cette soupe, invariablement au poireau -- Madame n'en goûtant pas d'autre. ![]() Depuis des années, Germaine avait pris l'habitude, désormais quotidienne, de se soulager en partie la vessie dans la soupière de l'équivalent d'un bon verre ballon, et Madame ne s'apercevait de rien. Excepté le jour où sa domestique, satisfaite de l'augmentation conséquente de ses gages, qu'elle avait négociée et obtenue, suspendit la "punition" pour récompenser sa patronne. Ce jour-là, « la soupe avait », au dire de Madame, « un goût tout à fait étrange! » Germaine se hâta donc les jours suivants, contrainte et forcée, de restaurer la saveur originale du fameux potage. |
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Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix: «Un souvenir de Noël?... Un souvenir de Noël?...» Tout à coup il s'écria: «Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël!» Autour de lui, les semi-humaines semblèrent plus attentives; elles ne grognaient presque plus, quasi immobiles, la tête tournée dans sa direction, osant presque le regarder dans les yeux. Certaines, le visage figé -- qui les avait jamais vues ainsi? -- en étaient presque féminines. La plupart avaient perdu, dans le regard, le faciès, la position du corps, ce qui leur donnait cet aspect monstrueux, cette apparence symptomatique de la laideur des Novfems. Seule, dans un coin de la grande salle, à l'écart du demi-cercle de lumière venu des flammes de la cheminée où l'on se pressait autour du docteur, seule, une de celles qu'il avait nommées «mesdames» -- gentillesse habituelle de la part du soignant -- se tenait dans la posture habituelle des Novfems. Repliée sur elle-même, comme protégeant son ventre de ses bras croisés, les mains crispées sur les avant-bras, le front déformé par les tics, ainsi que les paupières. Les lèvres, dans une moue grotesque, singeaient le symbole de l'infini. Elle se sentait exclue du repas. Un repas de fête, si l'on en jugeait par l'attention que chacune portait à tolérer le groupe bien au-delà des limites habituelles. Car d'ordinaire, ces êtres ne se risquaient guère à moins d'un mètre de leurs congénères. En cette occasion, elles étaient serrées les unes contre les autres en un grand corps attentif.
-- C'était du temps des arbres et des fleurs, des oiseaux et des poissons, des clairières, des rivières. L'homme n'était pas encore conduit par la main, celle au bout de son bras, au bout de sa pensée. Il n'avait pas de poche pour la laisser reposer, mais instinctivement répartissait ses gestes et ses silences dans tout son corps, n'oubliant ni l'omoplate, ni la hanche, le creux du genou ou la cambrure du pied. Sa compagne n'avait pas encore saisi le confort à tirer de ces dispositions... -- Bêtadeudos? -- Oui, bien sûr, mais aussi promenades, immobilité, rêves et autres dialogues sans paroles avec la création. C'était un début de journée comme tant d'autres, mais ce jour-là, peu après le réveil de la nature, le ciel se déchira à grand bruit dans une lumière presque aussi vive que celle du soleil. -- Peurrrr! -- Oui, tous eurent très peur, bien plus qu'aux orages d'été, aux tremblements de terre. Ce jour-là, elles eurent le désir d'une plus grande protection, de peaux qui maintiendraient le danger à distance. Elles inventèrent même un mot pour le dire...
À cet instant précis de son récit, une chaise en fer s'abattit sur la tête du docteur Bonenfant, ouvrant une plaie béante d'où s'échappa un ruisseau de sang. La sourde n'eut pas le temps de regretter son acte. Quelques minutes plus tard, son corps était éparpillé sur toute la surface de la pièce. ![]() Lorsque les infirmiers pénétrèrent dans la salle, les Novfems étaient penchées, en larmes, sur le corps du docteur Bonenfant. -- Ça devait finir comme ça! -- Bien trop naïf, le toubib. Il n'y a vraiment rien de bon à tirer de ces femelles. -- À propos, Adam, tu penseras à changer la pile de la sourde. -- Tiens, je ne la vois nulle part!?... |
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-- Monsieur Wen Jiabao, en tant que représentant de la France et des Français, je souhaiterais vous poser quelques questions concernant la situation du peuple chinois. -- Je suis à votre entière disposition. Vous savez que nous sommes engagés depuis des années sur la voie de la démocratie. Nous accordons une grande importance à la transparence en matière de communication. -- Merci. J'entre donc dans le vif du sujet. Des bruits courent sur l'expropriation d'un grand nombre de petits paysans chinois, qui auraient dû quitter leurs terres revendues à prix d'or à des promoteurs immobiliers. -- Trois Airbus A320. -- Pardon? -- Trois Airbus A320. -- Euh... -- Vous avez une autre question? -- C'est-à-dire que... qu'en est-il du benzène qui a privé d'eau potable... -- Cinq Airbus A320. -- Dans la province du Jilin, le sida... -- Quinze Airbus A320. -- ... -- Cinquante Airbus A320. Nous en sommes à 150 Airbus A320, pour un montant approximatif de 9,7 milliards de dollars. D'autres questions? ![]() -- Pas d'autre question. Je crois que nous avons nos réponses. La France, les Françaises, les Français et moi-même vous remercions d'avoir répondu aussi clairement sur des sujets qui nous tenaient à coeur. Puisse la collaboration entre nos deux pays rester toujours aussi franche et sincère...
Chers téléspectateurs, nous rendons l'antenne au moment où la partie vient de se terminer:
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Ceux qui ont un véritable métier et savent l'exercer ne l'ignorent pas: s'essayer à un autre que le sien est loin d'aller de soi. C'est d'avoir négligé ce principe, que les dirigeants de l'UMP commencent à se mordre les doigts. Vendre une marque nécessite une démarche, et même une cohérence, bien différentes de celles qui permettent de mettre au point un programme, un candidat ou de préparer un projet de loi. Dans le domaine de la consommation courante, il est très fréquent de voir vendre -- cas de Nike par exemple -- une marque plus qu'un produit, certains spots publicitaires ne mentionnant d'ailleurs ni l'une ni l'autre, mais évoquant de façon plus ou moins onirique un «art de vivre» (difficilement soutenable s'il persistait dans l'esprit du «prospect» plus de quelques minutes). ![]() C'est précisément sur cette voie que s'est lancé récemment l'UMP, lors de campagnes de recrutement qui s'appuyaient beaucoup plus sur des états émotionnels que sur des constructions rationnelles. Méthode assez commune de nos jours, mais ici le dosage est tout à fait exceptionnel. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Un grand nombre d'appels de soutien ont ainsi été identifiés comme provenant d'esprits un tantinet déséquilibrés. Des «sympathisants émergeants» ont par ailleurs adhéré après avoir vu, non pas la publicité elle-même, mais les réactions d'internautes scandalisés par la méthode (messages indexés, sur certains moteurs de recherche, à des mots tels que racaille, banlieue, émeute). Il est clair que de telles adhésions s'avèrent d'une extrême fragilité pour ceux qui en «bénéficient» (ici l'UMP). Lorsque NIKE vend des chaussures de sport, son contact et sa responsabilité vis-à-vis du client intéressé sont très limités, l'interactivité produite est quasi nulle, celui-ci n'aura pas d'influence en retour sur l'entreprise (et ses éventuelles valeurs). ![]() ![]() ![]() Il en va tout autrement lorsqu'un parti -- notamment en France, où les titulaires de cartes à jour de cotisation ne sont pas légion -- recrute un nouvel adhérent. L'UMP -- avec plus d'un homme dans le poste de pilotage -- aurait pu être avertie du danger d'un marketing incisif à l'évocation floue dans sa substance et bien trop précise concernant les émotions sollicitées. Une campagne de recrutement sur la base d'une réaction positive à des mots gorgés d'affect (relayés périodiquement par le président en personne) pouvait, au mieux faire un flop complet, au pire ouvrir un mouvement jusque là relativement cohérent, ayant un passé et des idées tout à fait respectables, à une cohorte de nouveaux adhérents qu'il faudrait à plus ou moins long terme isoler d'un cordon sanitaire, l'insécurité et l'étranger se retrouvant alors, pour un certain nombre d'anciens membres du parti -- ceux pour lesquels le P de Populaire était déjà un peu excessif --, à l'intérieur même de leur formation politique. ![]() On comprend bien pourquoi, comme souvent dans sa carrière, le triomphe sarkozien est à nouveau de courte durée. Gageons qu'une réaction de l'intéressé visant à bousculer un paysage devenu défavorable, ne saurait trop tarder. |
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Je ne sais lequel de vous deux lira ce mot en premier. J'ignore également qui je préférerais que ce soit. Toi, maman? Je vois déjà les larmes jaillir de tes yeux. Toi, papa? La colère va déformer ton visage. Autour de vous, cris et lamentations ne manqueront pas d'éclater, si ce n'est déjà fait. Oui, nous avons décidé de partir, c'est-à-dire de sortir. Bien sûr, vous pensez tous que nous sommes devenus fous. Peut-être songez-vous à une sorte de suicide comme ceux de «votre temps », lorsque des hommes se faisaient exploser, cherchant à emporter avec eux dans la mort le plus possible de vivants. C'étaient des fanatiques. Ils croyaient à une existence après le dernier soupir. Ce n'est pas notre cas. Voilà pourquoi nous refusons de vivre comme des fanatiques ou des coupables. Peut-être même vous raccrochez-vous à la certitude qu'un joueur de flûte a croisé notre chemin et nous a envoûtés comme les rats de la légende, nous traînant derrière lui à notre perte. Peut-être vous revient-il à l'esprit quelque dette, vis-à-vis de ce diable, que vous auriez omis de rembourser, vous, les parents. Du côté du passé, vous n'avez pas l'âme tranquille. Non, vos enfants ne veulent plus de cette vie sous terre dans des espaces morts, épargnée aux plus fortunés, privés que nous sommes de la clarté du jour, dont nous n'avons appris l'existence que par hasard, dans des livres. ![]() Vous nous avez toujours affirmé que l'homme ne pouvait pas, ne pouvait plus survivre à l'air libre, que le moindre des parasites, microbes ou virus de la surface emporterait les plus vaillants en une semaine. Nous sommes convaincus de la fausseté de ces propos. Oui, pour la plupart, nous périrons peut-être ces prochains jours, mais la vie a des ressources inépuisables, auxquelles nous avons plus confiance qu'en votre science d'embaumeurs, votre monde de sarcophages. Certains d'entre nous survivrons, et pour ceux-là un nouveau pacte avec la Terre et Sedna sera scellé. Aucun avenir n'attend ceux qui isolent leurs aliments, puis s'enferment eux-mêmes lorsqu'ils ont compris qu'on ne pouvait tout mettre en cage sans l'anéantir. L'homme n'est pas fait pour vivre en reclus. Vous avez connu la vie au-dehors, avec ses menaces et ses incertitudes. L'âge, la faiblesse, la peur vous ont conduits à l'isolement. Pour nous qui sommes nés en prison, sans le soutien de ces souvenirs que vous possédez -- bonheurs engrangés et craintes mêlés --, l'appel est trop puissant. Impossible d'y résister. Je ne tenterai pas de vous persuader de nous rejoindre, vous êtes bien trop habitués à cette existence minérale que vous avez choisie. Peut-être qu'aucun d'entre nous ne survivra, bien que nous soyons persuadés du contraire. Au moins aurons-nous le bonheur de mourir vivants.
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© Le Phare de Frazé