.
 

 

1

 

Au moment précis où je m'assis à mon bureau, je fus cerné par les alligators. J'essayai bien de pagayer avec ma règle, mais sans résultat. J'étais entraîné vers les chutes qui grondaient dans l'escalier. Encore une chance! j'allais échapper aux alligators. Je dévalai dix étages dans de monstrueuses gerbes d'écume. Au passage, la petite voisine du cinquième ouvrit sa porte et cria: «Pas bientôt fini, ce vacarme?» Avant qu'elle ne la referme, je vis qu'elle était nue. Toujours ça de pris. Je me retrouvai glissant à une allure vertigineuse dans la rue et faillis me faire percuter par un autobus. Mais avant de m'atteindre, il heurta un hippopotame, et je fus sauvé.

Les berges défilaient rapidement. Au travers des fougères-couteaux, je crus voir des sauvages qui m'épiaient, hérissés de sagaies et de sarbacanes. Comme il y avait aussi 5 caméras, 8 projecteurs de 10.000 watts, un joueur de bilboquet, une formation de rock et 24 Hare Krishna, je décidai que c'était une hallucination et tâchai de penser à autre chose. Mais un terrible coup de poing s'abattit sur mon bureau. J'aurais sauté au plafond s'il y en avait eu un.

-- Quoi, hallucination? vociférait un personnage fort en colère, drapé dans une cape noire doublée de pourpre et que je pris d'abord pour Dracula.

-- Je ne suis pas le comte Dracula! tonna-t-il.

-- Mais je n'ai rien dit!

-- Vous avez fait pire, siffla-t-il, la bouche tordue par un vilain rictus, vous l'avez écrit!

Et il s'assit brutalement sur mon bureau, qui tangua avant de prendre de la gîte.

-- Attention, vous allez nous faire couler! m'inquiétai-je. Remarque d'autant plus sotte que le bureau n'était pas fixé à mon fauteuil, qui cependant l'accompagnait depuis le début avec une belle constance.

-- Je suis le prince Atanasov! me lança le personnage, en insistant sur prince.

Je m'inclinai, mais pas trop, pour éviter de chavirer.

-- Et j'aimerais vous poser une question, poursuivit-il, qu'est-ce que je fais ici?

Comme je me posais le même question, nous étions deux.

Un majordome en grand apparat s'approcha de nous, s'adressant au prince:

-- Monseigneur est servi.

Atanasov sauta du bureau, qui tangua de nouveau, et me jeta:

-- Venez, nous avons assez barboté.

Nous entrâmes dans une immense salle à manger, où le souper était servi sur une table aux proportions gigantesques. Tout au bout, une donzelle vêtue de ses plus beaux atours attendait.

-- Je vous présente ma fille Natacha! s'exclama pompeusement le prince.

 

 

2

 

Elle fit une petite révérence mutine. De toute évidence, son père ne savait s'exprimer qu'en tonitruant. Je me demandai comment il se débrouillait pour les apartés. Ce devait être aussi discret que des coups de canon.

-- Asseyons-nous! commanda-t-il.

Les sièges étaient si hauts, dans cette pièce colossale, que je me demandai comment j'allais y parvenir. Mais ma chaise replia ses quatre pieds, comme un chameau, attendit sagement que je grimpe, et se releva doucement pour m'amener à peu près au niveau de la table. Étant sujet au vertige, j'évitai de regarder en direction du parquet, où circulaient des chiens, des homards, des crevettes, dont les évolutions étaient réglées par un chorégraphe du Théâtre Kirov.

Des valets à tête de hareng servirent les entrées. Ils furent suivis par des valets-mérous, des valets-sangliers, des valets-noisettes, qui présentèrent les autres mets, sur la musique sautillante d'un orchestre de grenouilles mené par un crapaud qui ressemblait à Beethoven, ainsi qu'à Mirabeau pour les pustules. Des libellules dansaient un ballet versicolore au-dessus des candélabres et des flacons de vin aux reflets d'escarboucle.*

Le prince entreprit de me narrer ses innombrables campagnes, contre les Turcs, les Barbaresques, les Chypriotes, les hippogriffes, dragons et diplodocus. Natacha bâillait derrière sa menotte, de sa petite gueule rose de chatte ensommeillée, et moi, je sentais ma tête dodeliner et flotter comme le scion d'une canne à pêche. Tout se mélangeait: les Turcs chevauchaient, farouches, les diplodocus ; les Barbaresques naviguaient sur des hippogriffes en forme de tartanes, et Natacha enlaçait tendrement le col d'une licorne qui lui ressemblait étrangement. Quant à moi, j'errais entre ces groupes, haletant, la langue pendante comme un caniche.

La table fut ébranlée d'un terrible coup de poing qui fit cliqueter d'effroi l'argenterie. J'entendis le prince vociférer:

-- Mordieu! on ne m'écoute pas!

Il rajouta, terrible:

-- Puisqu'il en est ainsi, je vous laisse à Sépulcrozotar!

Il quitta la table, cependant qu'un formidable coup de gong retentissait et que la valetaille s'égaillait, hurlant de terreur. Je sentis ma chaise trembler de ses quatre membres et s'aplatir progressivement sur le sol. Je me retrouvai au milieu des chiens, des crevettes et des homards qui fuyaient en tous sens. Le parquet fut ébranlé par le choc de pas monstrueux. La porte de la salle à manger gémit sur ses gonds. On aurait cru entendre la plainte insoutenable de tous les damnés, de toutes les goules de l'Enfer. Les vantaux claquèrent contre le mur, qui s'écroula. Une chose immonde, cyclopéenne, pénétra dans la salle, précédée d'une puanteur suffocante. Je m'évanouis dans une flaque de vin.

 


* Ces clichés doivent être tirés sur papier glacé 13x19.

 

 

3

 

La petite voisine du cinquième me bassinait les tempes avec un linge humide.

-- Ça va mieux? J'ai eu une de ces peurs! Vous avez fait une telle chute dans l'escalier!

-- Ah bon? Et pourquoi? Je ne me souviens pas.

-- Je ne peux rien vous dire. J'ai entendu un grand bruit, je suis sortie, et je vous ai trouvé là.

Je m'avisai qu'elle ressemblait à s'y méprendre à Natacha. Je devais poser la question.

-- Vous appelez-vous Natacha?

-- Quelle idée! Je m'appelle Monique.

-- Plus pour longtemps! ricanèrent deux affreux jaillissant de l'ascenseur, revolver au poing.

Monique hurla. Je lui saisis la main et l'entraînai dans l'escalier de service.

-- Venez! par là!

Nous dégringolâmes les marches de fer dans un bruit assourdissant, les deux malfrats sur les talons. Il nous tirèrent dessus. Je dégainai mon Colt Anaconda SuperSunstrike et les arrosai de plomb assaisonné de quelques boules puantes, mon arme secrète. Ça leur donna à réfléchir et nous laissa le temps de dévaler dans la rue. Je la poussai dans mon roadster Funnylake 12 cylindres en étoile MarkTwain-II. Nous démarrâmes en trombe, arrachant une large bande de bitume dans laquelle ils se prirent les pieds comme dans un tapis. Je les vis sauter dans une Stopwitch Camel à refroidissement par limonade. Une Stopwitch! Ha-ha! Des amateurs!

En deux tours de bielles, nous étions à Las Vegas. Nuit cloutée d'étoiles. Néons frénétiques. Nous planquâmes la voiture dans le parking souterrain du Stardust et allâmes tenter notre chance au chemin de fer. Profitant de l'absence du chef de gare, je gagnai 120.000 dollars en misant une capsule de Kaka-Koala, m'attirant la considération des loufiats, des décavés, mais hélas aussi du maître des lieux, Waldo Vulcano, principal tentacule de la Pieuvre à Vegas.

Il s'approcha de moi et me souffla:

-- Ça va pour un coup, mais ne recommence jamais. y a pas que nous ici.

Puis, se tournant vers Monique, sur un ton cinglant:

-- Toi, Marjorie Polka, va t'habiller pour ton numéro!

 

 

4

 

Monique fila sans demander son reste. Je me dissimulai au fond de la salle sur un coin de bar, entre un cow-boyadipeux et un pédé en smoking fluo. Après la prestation d'un illusionniste qui n'illusionna que lui-même, le rideau de strass s'envola vers les cintres dans une poussière de cymbales saupoudrées de saxos en rut. Marjorie-Monique (Marjorique) fit son entrée, vêtue d'un bikini d'après l'explosion, pour se diriger vers un micro à pied serti de diamants. Ondulant des hanches, ce qui mit en érection les trois quarts de la salle équipés pour le faire, à l'exception du pédé qui gloussait bêtement, elle chanta successivement Wanna go to bed with me? - I'm a rattlesnake - Fuck me in the depths - I luv ya, asshole! et Gurgle-gee-goggle. Du grand art. J'en restai soufflé. Et voilà! on côtoie ses voisins pendant des années, et on ne sait pas qui ils sont!

Le public applaudit à tout rompre, produisant un bruit de pluie torrentielle. Trempé jusqu'aux os, j'avance plus facilement dans le sable mouillé. J'ai connu Mina sur cette plage. Nous nous sommes aimés devant l'océan, ses rouleaux verdâtres. Elle est entièrement vide maintenant. Et Mina, aussi improbable que si elle était morte, ou n'avait jamais existé. Pourtant, je la sentais en moi, ma peau se rappelait sa peau. Même si elle était morte, elle vivrait tant que je serais vivant. Même si elle était loin, je la sentais tout près. On vit aussi longtemps et autant de fois qu'il ya des gens qui se souviennent. J'avais l'impression que si je faisais un effort, étais capable de la concentration nécessaire, tendais toute ma volonté et mon désir, elle serait là de nouveau, couchée à côté de moi. Je vois l'océan comme une immense colonne verticale, à perte de vue, entre ciel et sable, et, tout près, le visage de Mina inondé de soleil, une mèche ébouriffée par la brise. Derrière moi, la voix grinçante de Waldo Vulcano:

-- Alors, péquenot? On prend du bon temps? Et qu'est-ce que je fais de Marjorie Polka qui chiale dans sa loge et refuse son second passage? Alors, tu les veux toutes! Je vais te dire: t'es rien qu'une ordure!

Il tire trois coups de feu. Oh, non! il ne va pas me tuer Mina!... J'ai un mal de chien. Heureusement, il a tiré sur moi. C'est moi qui suis mort. Merci, mon Dieu!

 

 

5

 

Je dois me rendre à l'évidence: je suis à mon travail, et mon travail m'ennuie. La banque n'a jamais passé pour une activité exaltante, du moins à mon niveau, le plus bas: gratte-papier derrière un bureau métallique. Service des chèques. Je ne vois pas très bien mon avenir, ou plutôt je le vois trop bien, forçat enchaîné au même banc de nage, jusqu'à la mort, dans une galère qui n'avance pas. Mes collègues sont aussi intéressants, fréquentables, que des nains en plastique dans un jardinet de banlieue. D'ailleurs, ce sont des nains en plastique. De plus, ils sont malfaisants: mauvais comme des teignes, envieux, ragoteurs, feignants. Je mets à part Ginette. C'est ma petite chérie, ma dame de coeur. Elle ne le sait pas. Personne ne le sait. Elle travaille à l'ordinateur. Les tenues de comptes. Je ne la vois que de dos. Ce n'est pas plus mal. Son visage n'est pas d'une extrême beauté, quoiqu'elle ait de jolis yeux pervenche (quand une femme n'est pas une beauté, on dit qu'elle a de beaux yeux), mais sa croupe, épanouie sur la galette du siège, a des attraits qui me conviennent. Je peux la contempler aussi souvent que je le désire sans que personne se doute de rien, surtout pas l'intéressée. Il me suffit de faire semblant de regarder l'heure à la pendule murale. Je regarde souvent l'heure. Dans les banques, on regarde souvent l'heure.

-- Dix heures vingt-cinq, Martineau! ricane dans mon dos la voix de Berlinier, le chef de service. Trois minutes de plus que tout à l'heure, apparemment.

Je hais Berlinier. Un prétentieux avec une sale gueule. Aussi plaisant que Waldo Vulcano. Il doit rire chaque fois qu'il se mord. Son grand mot, c'est “apparemment”: Monsieur Martineau, apparemment, vous êtes encore en retard... Apparemment, Monsieur Martineau, il ya une erreur, là... Va te faire voir, Berlinier. Apparemment, tu es un connard.

Midi cinq. Je suis au Canard automate, le bistrot de la banque et de quelques entreprises circumvoisines, installé, seul, à ma table habituelle, au fond à droite. Il ya un vacarme à décorner un zébu, une agitation factice et vaine. Mes collègues sont les plus bruyants, les plus débiles. On dirait une troupe de gamins sortis du cours élémentaire. Très, très élémentaire. Paul vient prendre ma commande. Salade de museau, tripoux, sorbet citron-vodka. Carafon de cahors. J'adore les tripoux, nourriture terrestre qui vous dégringole au fond de l'estomac comme de petits sacs de plomb incandescent. Mes origines paysannes, sans doute. Qui n'a pas d'origines paysannes? Le prince Atanasov, peut-être. Natacha.

 

 

6

 

Le service est moins somptueux que chez eux, mais enfin je suis à peu près sûr de ma chaise et mon déjeuner ne rique pas d'être interrompu par Sépulcrozotar. Un frisson parcourt mon échine. Il me semble percevoir une odeur méphitique. Aberration olfactive? Non: Lambert. L'homme de la caisse n°1, dit Livarot, pue des pieds. Naturellement, il a fallu qu'il s'installe à la table voisine! Et qui vient s'asseoir en face de lui? Ginette! Trahison! Toutes des Messaline! Je lui jette un regard chargé de reproches, qui produit autant d'effet qu'un pet de coccinelle dans le Sacre du Printemps. Cet imbécile lui fait les yeux doux. Et elle, l'inconsciente, accepte cet hommage! N'a-t-elle pas de nez? Elle en possède un, pourtant, suffisamment charnu. Il ne lui sert à rien. Ce n'est qu'un appendice décoratif. Ah, marâtre nature!... Que le Diable la patafiole.

-- Vous permettez?

Un quidam osseux s'installe en face de moi. Jamais vu un tel sans-gêne. Il a gardé son chapeau sur la tête. Ruffian! Paul s'approche, tendant un menu:

-- Monsieur?

Le quidam hésite:

-- Vous n'auriez pas... euh... des braises?

-- Des braises! Monsieur veut dire du boeuf braisé?

-- Non, non, des braises. De bonnes et honnêtes braises bien rougeoyantes. C'est succulent. Ça se croque comme des bonbons à la liqueur.

Paul s'éloigne, haussant les épaules. Il est accoutumé aux facéties des clients.

Je fixe l'original avec stupéfaction. Se penchant vers moi, il murmure:

-- Chhht! je suis ici incognito!

Il soulève son chapeau, laissant apparaître deux magnifiques petites cornes rouges:

-- Vous disiez?

Comme je bredouille une réponse inintelligible, il précise en rajustant son couvre-chef:

-- Vous parliez de quelque chose comme patafiole. Ceci m'intéresse. J'adore patafioler. Alors, que faisons-nous? Je la transforme en bourrique? Je colle les pieds de Livarot à la place des oreilles? Patafiolons! patafiolons!

Je tremble tellement que ma fourchette joue des castagnettes contre mon verre. Paul, se croyant appelé, rapplique, officieux.

-- Non-non, rien! m'excusé-je, penaud.

II me jette un oeil noir et, se tournant vers mon compagnon:

-- Monsieur a fait son choix?

-- Bof! j'ai l'éternité devant moi! (Rire théâtral.)

Je doute que Paul repasse de sitôt. Je scrute toujours mon vis-à-vis avec effroi:

-- Mais alors vous... mais alors vous êtes... vous êtes le...

 

 

7

 

-- M. Albert, coupe-t-il. Appelez-moi M. Albert.

-- Euh... vous ne préférez pas Robert?

-- Non-non. Albert, c'est parfait: on se croirait dans un film de Marcel Carné. Vous n'aimez pas Marcel Carné?

-- J'aime tout ce qu'on veut.

-- Allons, ne soyez pas pusillanime. Que craignez-vous?

À quoi je réponds, cliquetant des quenottes:

-- Vous êtes marrant!...

Il semble aux anges, si je puis dire. M'adresse un sourire béat.

-- Hein! je produis toujours mon effet, non?

J'opine servilement du chef.

-- Alors? insiste-t-il. Que faisons-nous? Lambert-Ginette, on les laisse tranquilles? Méfiez-vous! je n'aime guère qu'on me dérange pour rien.

-- Je ne vous ai pas appelé.

-- Menteur!

-- Et si on... si on leur faisait une farce?

-- Une farce! aboie-t-il, me considérant, scandalisé. C'est à ça que vous croyez que je sers? Faire des FARCES?

Il a crié tellement fort que tout le bistrot nous regarde. Je ne sais plus où me mettre. Pour accroître ma confusion, il disparaît dans un jet de fumée. Ginette me contemple avec des yeux en boules de loto (tiens! j'ai réussi à attirer son attention!), quelques dames piaillent et Paul rapplique ventre à terre. Il époussette avec son torchon la chaise de M. Albert encore fumante et, sur un ton courroucé:

-- Monsieur Martineau! les mégots, dans le cendrier!

La plupart des clients n'a pas compris ce qui se passait. Je file comme un minable, abandonnant sur la table quelques billets trop généreux que je regretterai toute la semaine. Comment dit-on? Le salaire du Diable? Ça me fait une belle jambe. «Au diable le Diable!» Je regarde craintivement autour de moi. Heureusement, il n'a pas entendu! Les passants passent sans autre manifestation surnaturelle. Je m'efforce de passer comme eux sans attirer l'attention.

Retour à la banque. Quatorze heures. Ginette installe sa croupe sur son siège pivotant. Se tourne vers moi.

-- Ça va, Martineau? Vous avez bien déjeuné?

Je manque de tomber à la renverse. Elle m'a adressé la parole!

-- Euh... pas mal... Et... et vous?

-- Un peu trop de fumée, dans ce bistrot.

-- Je ne fume pas.

Elle se remet à sa machine sans répliquer. Je sens qu'elle n'en pense pas moins. Quatorze heures deux. Si elle m'embête, je vais me mettre à fumer. Non, mais!

Quatorze heures trois. Quatre. Cinq. Tiens! un chèque signé Atanasov! Le prince ne mégote pas sur les zéros. Pas froid aux yeux! Il ya assez de ces petits cercles pour fournir en roues le Trans-Europe-Express.

 

 

8

 

Nous avons dépassé Brasov. Sombres forêts baignées de lune. Je suis seul dans le compartiment. Je commence à m'assoupir, quand la porte glisse en chuintant. Entre un particulier, long comme un jour sans pain, enveloppé d'une cape noire.

-- Ces places sont-elles libres? demande-t-il d'une voix d'outre-tombe.

Bien envie de répondre que non. Mais je dis qu'oui... Mon honnêteté me perdra. Il s'assied, soulagé:

-- Toujours une joie, de trouver un caveau disponible... euh... un compartiment...

Ça y est! Avec la chance qui me caractérise, je suis encore tombé sur un original! Il me dédie un sourire agrémenté de quatre canines aiguës, je ne dirais pas comme des accents, mais comme des poignards. Un vampire! Je me renfonce dans mon coin et m'exclame bêtement:

-- Un vampire!

Il hoche la tête douloureusement.

-- Vous êtes Dracula!

Il ricane, excédé.

-- Dracula! Toujours Dracula! Il n'y en a que pour ce sinistre cabot! Je suis Nos...

-- Nosfératu! (Je connais mes classiques, si je ne les reconnais pas.)

-- Jeune homme, articule-t-il, menaçant, je n'aime pas la familiarité. Appelez-moi Nosféravous.

-- Ah bon!

-- C'est nouveau, ça vient de sortir.

-- Ah bon?

-- Et calmez-vous. Vous ne risquez rien.

-- Ah?...

-- Je ne supporte plus le sang. Ça me donne des aigreurs d'estomac. J'en suis réduit à ne boire que du lait. Voyez quelle est ma souffrance. Du lait! Un vampire! Je ne suis plus un objet d'horreur, mais de ridicule. Que puis-je faire? Mordre les vaches au pis? Quelle dérision. Des vaches!... Ou, pire, des nourrices!... Je suis déshonoré! Vous n'auriez pas un peu de lait sur vous?

-- Seulement de la liqueur de prune, me défends-je.

-- C'est bien ma veine!... Oh pardon!

Il ricane, accablé.

-- Mais alors, comment faites-vous?

-- Hé, oui! voilà le problème! Comment faire? Les premiers temps, je simulais le collapsus à proximité des hôpitaux. Avec un peu de chance, j'avais droit aux urgences et à une transfusion réparatrice. Mmm! quel régal divin!... Mais les hôpitaux sont parfois pleins de bonnes soeurs et de crucifix. Et, ne pouvant opérer que la nuit, j'étais contraint de disparaître avant les premières lueurs de l'aube. Vous avez déjà essayé de vous échapper d'un hôpital? Je n'aime pas les complications. Je me suis mis à cambrioler les banques du sang et à me piquer comme un drogué. Me piquer, au lieu de piquer! Déchéance!... Et puis, avez-vous pensé au sida? Moi, j'y pensais. À qui se fier, de nos jours? Ça devenait ma hantise. Vampire, camé au lait et sidaïque!...

 

 

9

 

-- Pire que Sammy Davis Jr.!

-- Oui, dans un autre genre... Et ma descendance?

-- Votre descendance?

-- Les vampires ne se font des enfants qu'en mordant, rappelez-vous! Leur... euh... appareil génital ne leur sert à rien. Pas de morsure, pas de progéniture. Pour comble d'infortune, je me demande si je ne suis pas hémophile...

-- Vous croyez?

-- L'autre jour, je me suis mordu la langue. Avec mon genre de denture, rien d'étonnant. Vous n'imaginez pas comme c'est peu pratique. Eh bien, ça n'arrêtait pas de saigner. Si je me vide moi-même, si je fonctionne en circuit fermé, je cours à la catastrophe.

Un nouveau voyageur pénètre dans le compartiment.

-- Salut! fait Nosféravous.

-- Salut, collègue! répond l'autre, se drapant dans sa cape, en tous points semblable à celle du précédent. Enfer et damnation! encore un vampire! Ça commence à devenir intenable. Et se fournissent-ils tous, comme les curés et les agriculteurs, à la Belle Jardinière? D'ici à ce que je me trouve dans un train bourré de vampires, chauffeur et contrôleurs compris... Trans-Quenottes-Express... Sans que rien m'assure qu'ils soient tous au régime lacté. Traverser la Transylvanie, plus jamais!

Une idée lumineuse me vient. La main devant la bouche et détournant la tête, j'imite le chant du coq. Ça ne rate pas: les deux indésirables s'envolent par la vitre ouverte, métamorphosés en chauves-souris. Il me semble entendre des flap-flap d'ailes venus d'un peu tous les wagons. J'avais vu juste! Si les vampires voyagent maintenant en chemin de fer, où allons-nous? Seraient-ils devenus paresseux?

Un type échevelé bondit dans le compartiment, brandissant d'une main une croix d'argent, de l'autre un pieu acéré.

-- Hé, on se calme! je fais. Je ne suis pas un vampire!

-- J'aime autant ça!

Il se laisse tomber sur la banquette en face de moi, posant ses armes à côté de lui. Il me dévisage avec curiosité à travers ses lunettes d'acier, tripotant le collier d'ail qu'il porte autour du cou.

-- Professeur Sigmund Frog, se présente-t-il.

-- André Martineau.

-- Pardonnez mon intrusion: je ne supporte pas les vampires.

-- Moi non plus.

 

 

 

10

 

 

Des cris affreux retentissent, ponctués de détonations.

-- Ce n'est rien, me rassure-t-il. Nous sommes attaqués par les Indiens. Tout vaut mieux que les vampires.

-- Des Indiens? Ici?

-- Quoi d'étonnant? À force d'être chassés de partout, il faut bien qu'ils exercent leurs talents quelque part.

En effet. Je le regarde et je trouve que sa tignasse ferait un beau scalp.

-- Dites-moi, remarqué-je, vous n'êtes pas gâtés, par ici! Des Indiens, des vampires...

-- Nous avons aussi des puces.

-- Vampires?

Il blêmit:

-- Je n'yavais jamais pensé!

Une vitre vole en éclats. Machinalement, il tend son crucifix vers la nuit noire. Le crucifix est brisé par une balle.

-- Païens! rugit-il par la fenêtre sinistrée.

Et, se tournant vers moi:

-- Ces sauvages ne respectent rien.

Nous nous engouffrons dans un tunnel. Sauvés! Au bout du tunnel, il ya la scène du Strompwürfahrtenhaus de Munich. Sigmund passe, monté sur un cygne de contre-plaqué, qui avance par à-coups en couinant sur ses roulettes. Moi, déguisé en Walkyrie, juché sur un rocher qui semble tout droit sorti d'une lessive ratée, je brame un texte rocailleux que je n'aurais jamais cru être à même de mémoriser, cependant que, dans la fosse, un orchestre houleux éructe ses borborygmes tragiques sous la baguette -- je le reconnais! -- de Wilhelm Gruppenführer. Ce salaud salace me fait de l'oeil! La lampe de son pupitre éclaire par en-dessous sa trogne de satyre grimaçant. De toute évidence, il ya quelque chose entre lui et moi. Il se promet des délices crapuleuses après la représentation, dans un cabinet particulier de chez Pauli, peut-être, quelle horreur! Comment me tirer de là?

Un tonnerre d'applaudissements interrompt mes embryons de pensées, et me revoilà sur la plage de Mina, sous la pluie. Malheureusement, Wilhelm m'a suivi. J'entends son souffle précipité derrière moi. Alors, je le désigne à Waldo Vulcano, dont le revolver fume encore:

-- C'est lui! Celui qui se prend pour le mac de Marjorie Polka, c'est lui! C'est lui qui les veut toutes! Il a essayé de mettre au tapin Shirley Temple!

Herr Gruppenführer s'acclimate le contenu du barillet de Waldo et s'effondre sur le sable, troué comme une passoire, jetant ce mot de la fin:

-- Gurkl!

Waldo se signe, car il a de la religion, et moi je m'esbigne. Cependant qu'à l'horizon, sur les flots apaisés, Sigmund passe avec son cygne.

 

 

11

 

Les fesses de Ginette indiquent dix-sept heures trente. Il est temps de plier boutique. Plaisir toujours renouvelé. Je crois bien qu'elle m'adresse deux-trois mots. C'est si inhabituel que je ne réalise que dans la rue. Trop tard. Qu'a-t-elle pu dire? Je ne saurai jamais. Tant pis. Je m'achemine sur mon chemin. Sorti du labour, le boeuf retourne à son étable, impasse Marc-Olivier Fogiel, à deux pas du square Pascal Sevran.

Qu'est-ce qu'il ya ce soir à la télé? Une pelletée de westerns, je crois. Ils se sont donné le mot. Ça me rase dur, le western. Toujours pareil. Potocloc-potocloc, pim-poum, smash, you-you-you-you (les Indiens), et en prime l'éternelle pétasse égarée dans ce cirque, aussi naturelle qu'un pot de yaourt dans une exposition de micro-informatique, obstinément tirée à quatre épingles malgré les incendies, les bagarres, les viols et le vent du désert. Dans ces trucs, ya que les chevaux qui jouent bien. Piètre consolation. Quoique le plus stupide d'entre eux possède un arsenal d'expressions de loin supérieur à celui du frimant de base. C'est pas ça qui révolutionnera l'art dramatique du XXIe siècle. Encore une chance qu'aucun ne sorte de l'Actor's Studio. C'est vrai que Marlon Brando aurait pu, à la rigueur, faire un cheval. Manqué une grande carrière. Faute de quoi, il pense et il rote.

Je file chez le petit épicier arabe: il faut refaire mes provisions. Frites, cacahuètes, pistaches, quelques feuilles de jambon. J'adore ce type, toujours de bonne humeur, toujours souriant, actif comme une souris, dans sa blouse grise, un mot gentil pour chacun. Il lui est arrivé de me prêter de l'argent quand j'étais dans la mouise, sans l'ombre d'un intérêt. Je monte chez moi chargé comme un mulet, ayant acheté en plus quelques bouteilles de limonade. Ça me prend de temps en temps. Nostalgie des limonades de mon enfance, dont je n'ai jamais retrouvé le goût. Comment faisaient-ils pour que ce soit si bon? Recette perdue, comme celle de la pierre philosophale. Quelle époque!

Ils parlent aux infos de la mort de Gruppenführer, retrouvé sur une plage, le corps criblé de balles tirées par un revolver dont le modèle a disparu depuis la Prohibition. On se perd en conjectures.

 

 

12

 

Crime politique? catégoriel? crapuleux? Et comment, que c'est crapuleux, mon neveu! J'en sais quelque chose. Je ricane en croquant des pistaches, et puis derrière, une grande lampée de limonade. Beurk.

On sonne. Qui peut venir chez moi? Je ne vois jamais personne. C'est la petite voisine du cinquième. Elle s'inquiète pour ma santé. Me demande si ça va mieux depuis ma chute dans l'escalier. Gentil, ça. Je ne sais plus quoi dire. Restons plantés dans l'entrée, murmurant des platitudes à mi-voix, comme s'il ne fallait pas réveiller quelqu'un, ou ménager mes conduits auditifs. Je nous trouve godiches. Je n'ai même pas osé la prier d'entrer, par discrétion, de peur qu'elle n'aille imaginer des choses. On ne fait pas plus bécasson. Elle finit par prendre congé. Un malaise flotte. Ah-ha! je m'en doutais! elle imaginait des choses. Je suis un âne. Je tourne en rond sur mon tapis imitation Boukhara. Le téléphone.

-- André Martineau? (Voix d'homme. Un glacier charriant des rocs.) Waldo Vulcano. Tu peux numéroter tes abattis, figure de crotte de chèvre. Marjorie Polka a disparu. Si on ne la retrouve pas sous quarante-huit heures, tu auras droit à une jolie pierre tombale. Comme je ne veux pas claquer mon fric pour un minable, ce ne sera que du béton. Désolé, paumé!

-- Mais je...

Il me raccroche au nez. Me voilà propre! Cet excité du bulbe n'a toujours pas compris que je ne suis pour rien dans la saga Polka. À quoi donc a servi la disparition de Gruppenführer? Au secours, M. Albert!

-- Qu'est-ce ya?

-- Monsieur Albert! Waldo Vulcano y fait rien qu'à m'embêter!

-- Et alors?

-- Je voudrais que vous le patafiolassiez.

-- D'accord, fiston! dit M. Albert, se frottant les mains. Te voilà devenu raisonnable.

En deux temps trois mouvements, Waldo se retrouva transformé en un affreux poupard vagissant au fond d'une nursery bavaroise, désormais inoffensif. L'infirmière chef s'approcha d'un rougeaud moustachu, douanier de son état, qui faisait les cent pas dans la salle d'attente, et annonça d'une voix sucrée:

-- C'est un garçon, M. Hitler!

 

 

13

 

J'ai invité M. Albert à prendre un pot. Il faut soigner ses relations. Je me suis fendu d'un punch flambé et de bonnes braises bien rougeoyantes récupérées chez l'épicier arabe, Moktar, qui vend des merguez et des keftas à emporter: je ne suis guère équipé pour servir "chaud"... M. Albert a été sensible à l'attention. Il a avalé le tout, tel un chat extatique croquant le canari.

-- Ce que j'apprécie chez vous, André -- vous permettez que je vous appelle André? --, c'est votre délicatesse. Ça devient de plus en plus rare, hélas!

Je buvais du petit-lait, si lui du punch (flambé). J'ai toujours eu un penchant pour le fayotage, pourquoi le nier? En l'occurrence, c'était de la plus élémentaire diplomatie. Sans doute même: prudence. Qui peut préciser la différence? Je n'allais pas me perdre dans les détails. M. Albert ajouta:

-- Pour ne pas être en reste, je vais vous faire une petite surprise.

Il claqua des doigts, et Berlinier fut dans le living, aussi ahuri que je pouvais l'être.

-- Merci pour le cadeau! grognai-je.

-- Quoi? quoi? voici l'être que vous détestez le plus au monde à votre merci. Faites-en ce que vous voudrez.

-- Mais je n'en veux pas! je n'ai rien à en faire!

Berlinier ouvrit la bouche pour parler.

- Silence! aboya M. Albert.

Berlinier prit l'air modeste d'un palmier en pot.

-- Vous êtes incroyables, vous autres! s'étonna mon bon Diable, on vous offre tout sur un plateau, et vous êtes là à chipoter comme des enfants gâtés. Un peu d'imagination, que diable!... Hé-hé! que diable!... je ne suis pas mécontent de moi... Faites-lui faire le ménage, la vaisselle, récurer les toilettes, vous lécher les orteils...

-- Je ne veux pas qu'il touche à mes affaires!

-- Souhaitez-vous qu'on le mette au four une petite demi-heure?

-- Même pas.

Berlinier sembla soulagé.

-- Mon bon Martineau... bredouilla-t-il.

-- Silence! réintima mon Satan personnel.

-- Tout ce que j'en ferais, ce serait de le jeter à la poubelle.

-- Eh bien, jetons-le à la poubelle!

 

 

14

 

Nous fûmes balancer Berlinier dans le vide-ordures. Après quoi, je me sentis un peu mieux. Mais M. Albert en voulait encore.

-- Quoi d'autre, à présent? jubila-t-il en se frottant les mains.

J'ai remarqué que M. Albert se frotte aussi souvent les mains que Lady Macbeth. Ce doit être un tic. Qui lui va bien. Lui donne l'air coquin et guilleret. D'un bon diable, pour tout dire.

-- Pas de visées du côté de la petite voisine?

-- Quelle petite voisine?

-- Oh, ça va bien, André! Pas avec moi! Vous n'allez pas me dire que vous en pincez encore pour Ginette? Je lis en vous comme dans un livre ouvert. Et ne prenez pas cet air offusqué. Je peux le refermer quand je veux.

-- Eh ben j'aime autant, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

Il tendit ses deux mains devant lui en signe de conciliation.

-- OK, OK! je suis analphabète! je suis analphabète!

Un ange passa, puis un démon, puis un vautour. Mon Malin finit par se tortiller sur son siège. Il ne pouvait rester deux minutes tranquille.

-- Dites-moi, mon cher André, quels sont vos projets?

-- Projets? Je n'ai pas de projets.

-- Quoi, pas le moindre petit désir?

-- Pas pour le moment.

-- Vous êtes désolant. Je ne voudrais pas critiquer, mais vous manquez singulièrement de... d'ambition. Au fond, tout ce dont vous avez besoin -- pardonnez-moi -- c'est de gadgets. Donc, en attendant mieux, voici un gadget.

Il fit un geste. Un minuscule diablotin apparut sur la table basse,-- quatre-cinq centimètres à tout casser, qui cracha comme un matou en colère:

-- Chuis pas un gadget!

-- Taisez-vous, Escarbillo!... Je vous présente Escarbillo. Demandez-lui ce que vous voulez.

-- Mais je...

-- Vous m'agacez, à la fin! Demandez-lui quelque chose!

-- D'accord! d'accord! Inutile de vous mettre en colère. Je voudrais... euh...

-- Quand on réclame, on ne dit pas «je voudrais», mais «je veux!». Apprenez donc à vous affirmer davantage, que diable!... Hi-hi! j'adore cette expression!

-- Je veux un ours en peluche.

 

 

15

 

Escarbillo regarda le Patron avec une mine désespérée.

-- Fais ce qu'il demande.

Le diablicule haussa les épaules, agita ses griffes microscopiques, et un nounours d'1m80 apparut sur le canapé. Je fis un saut en l'air.

-- Plus petit! ordonna Belzébuth.

-- Plus ptit? soupira Escarbillo, déçu. Mais jpeux faire plus grand!

-- On ne te demande pas ce que tu veux, toi. Mais ce qu'il veut, lui. Excusez-le, il a toujours été un peu rétif. À l'occasion, n'hésitez pas à lui tirer les oreilles.

Le diablotin prit un air offusqué du plus haut comique.

-- Allons, Bibille! j'attends. Ma patience a des limites.

-- J'aime pas qu'on m'appelle Bibille!

-- Tu t'y feras. Je t'appellerai comme je voudrai. Exécution!

Avec un soupir, Bibille refit vibrionner ses grigriffes. Un nounours de 10cm remplaça le Yéti. Monsieur Albert expédia une taloche à son arpète, qui lui happa sauvagement un doigt.

-- Vous avez vu ça! s'indigna-t-il, cette saleté m'a mordu!

Il le saisit par son bout de queue, le colla sur son genou et se mit à lui administrer une fessée en règle, du bout de l'index. L'autre se débattait comme un beau... diable, jurant et crachant comme un chat enragé. Je n'étais pas très à l'aise.

-- Euh... fis-je timidement, croyez-vous que j'arriverai à m'en tirer avec lui, si vous-même éprouvez ces difficultés?

-- Pas de problème! Il n'avait pas eu sa leçon depuis trop longtemps. Après une bonne fessée, il redevient doux comme un agneau. Vous aurez droit à un véritable petit ange. Vous allez voir. Escarbillo?...

Le micronours adopta comme par magie des proportions recevables.

-- Voilà! fit le Patron, satisfait, tapotant le crâne de Bibille qui boudait. Il est à vous maintenant. Je conseille de l'emporter partout avec vous. Vu sa taille, ce n'est pas un problème. Ayez recours à lui pour le tout courant. Sonnez-moi pour le reste. Et... faites-en quand même quelque chose: je n'aime pas distribuer mes perles aux cochons.

Il y eut comme un éclair de flash, un jet de fumée accompagné d'un pouff, et M. Albert quitta mon living. Je me retrouvai seul avec Escarbillo, qui me regardait par en-dessous. Le Patron Chef réapparut:

-- Et merci pour les braises!... et... hips!... le punch!...

Il disparut.

 

 

16

 

-- Quel cabot! grommela Bibille. L'a toujours adoré les fausses sorties. Les fausses entrées aussi, d'ailleurs.

Bon. Et qu'est-ce que j'allais faire de ce nouveau pensionnaire? Je ne savais même pas ce qu'il mangeait. J'avais oublié de le demander. Je ne me voyais pas courir chez Moktar réclamer de la pâtée pour diablotin et du gravier anti-odeurs.

-- Jmange cqui mplaît, et poul reste jme débrouille, fit une minuscule voix sarcastique.

Allons, bon! celui-là aussi savait lire! Je commençais à craindre de ne plus me retrouver souvent seul avec moi-même. Moi qui adore ça, ce grand vide, cette latence... Je suis resté célibataire pour ne pas avoir un démon femelle à la maison, ce n'était pas pour y supporter un démon domestique.

-- Je te défends de lire mes pensées, ordonnai-je avec toute l'autorité possible.

-- Oui, monsieur-bwana, ricana le petit bout de charbon.

-- Et je te prie de me parler correctement.

-- Oh-la-la! jsens qu'on va smarrer, nous deux!

-- Et ne boude pas. J'ai horreur des gens qui boudent.

Je me mis à ranger un peu. Je n'aime pas le désordre. Mais un rire exaspérant de crécelle me vrilla les oreilles. Sur la table basse, Escarbillo s'agitait comme un beau diable.

-- Hé! ho! Mais ça va pas, la tête? Qu'est-ce tu fais?

-- Ben, je range.

-- Et moi? chuis une peau dsauciflard? Rgarde un peu, papa!

Il agita ses mimines, et la place fut nette en un clin d'oeil.

-- La prochaine fois, dmande.

-- D'accord. Mais j'exige à nouveau que tu me parles correctement.

-- Écoute, Dédé -- tpermets que jtappelle Dédé? (je sentais que, permission ou pas, il m'appellerait comme bon lui semblerait) --, faut tdire que j'ai pas été élvé dans les meilleurs quartiers. Alors, forcément, y m'en reste quéqchose. Mais c'est pas pour ça que jme paye ta tronche. Qu'est-ce on fait, maintnant? On va au lit?

-- Je vais au lit.

Je lui tournai le dos résolument, le laissant à ses méditations. Non, mais! Je devais montrer tout de suite qui commandait ici, de crainte de me retrouver martyrisé par un dictateur de quarante millimètres. Je plongeai sous la couette avec délices et, dans le noir, me mis à poursuivre des songes troubles et déraisonnables. Au moment où je m'endormais, il me sembla vaguement qu'une chose sautait sans vergogne sur le lit et venait se nicher dans un coin d'oreiller, se mettant sur-le-champ à ronronner. Je devais déjà fantasmer. Peut-être était-ce le rêve qui commençait?...

 

 

17

 

Le lendemain matin, petit déjeuner au lit servi sur un plateau par un Bibille débordant d'attentions. Ça ne m'était plus arrivé depuis moman. Pas un peu louche, ça? me demandai-je confusément. Mais baste, les croissants étaient succulents, même s'ils avaient pris un petit coup de fournaise.

Cependant, une pensée se mit à trotter dans ma béatitude. Ça me revenait, maintenant! Toutes les histoires de diables que j'avais pu lire indiquaient bien que ces particuliers-là offrent rarement leurs services pour vos beaux yeux. Quelle ignominie, quelle horreur se cachaient-elles derrière ces prévenances? Inutile d'essayer de tirer les vers du nez d'Escarbillo: il était dans l'autre camp. Il faudrait que je m'inquiète de tirer ça au clair très vite.

-- Cherche pas, annonça Microsatan, négligemment appuyé contre l'anse de ma tasse et grignotant une miette de croissant, c'est pour la pube.

-- Qu'est-ce que tu me chantes là?

-- C'est pour la pube, jte dis. Ya pas dlézard. Une idée du boss pour rlancer la boutique. C'est tombé sur toi par hasard.

-- Ne t'avais-je pas défendu de me farfouiller dans le crâne?

-- Affirmatif. Mais avoue que, pour une fois, ça t'arrange!

-- Et qu'est-ce qui me prouve que tu ne me sers pas des salades?

-- Oh-la-la! on sméfie, hein? C'tun contrat, qtu veux? Un pacte à l'envers? C'est pus la mode. Ça fait ringard. Faut sortir, mec!

Sortir! Affolé, je consulte le réveil-matin. Neuf heures!... Enfer et damnation! Berlinier va me faire ma fête. Je ne me suis jamais permis un tel retard. Je jaillis du lit, maculant les draps de café, à la grande indignation de la soubrette. Je tourne en rond, paniqué, incapable d'une action cohérente.

-- Qu'est-ce ya? quoi? piaille Escarbillo. Laver? raser? habiller? (Geste.) Voilà!

Je suis prêt.

-- Banque?

Je suis devant la banque!... Bien joli. Maintenant il faut entrer. J'entre donc, et pan! Berlinier! Mais un Berlinier tout changé. Il a l'air de sortir d'une poubelle. En a d'ailleurs gardé quelques fragrances. Puis je me souviens que c'est effectivement de là qu'il sort. Il me regarde sans me voir, un peu égaré. Bafouille, obséquieux:

-- Mon cher Martineau! quel plaisir de vous retrouver!

 

 

18

 

La force de l'habitude: j'entreprends de m'excuser, consultant ma montre, navré.

-- Laissez, laissez! se hâte-t-il. Apparemment, vous aviez plus urgent à faire. C'est sans importance, vous êtes toujours le bienvenu, mon cher Martineau.

Il m'escorte jusqu'à mon bureau.

-- Une petite tasse de café?

J'en reste comme deux ronds de flan. Quant aux chers collègues, inutile de décrire leurs mines ahuries.

Je m'assieds. Mais j'ai à peine posé le derrière sur mon siège qu'un hurlement sauvage retentit et que je ressens une cruelle morsure à la fesse. Escarbillo!... Je n'y pensais plus, à celui-là! Cet imbécile est allé se fourrer sans prévenir dans ma poche revolver! Panique à la banque. Tout le monde s'empresse autour de moi. Je repousse cette marée de sollicitude d'un geste olympien et file aux toilettes m'expliquer avec mon cornac. L'entrevue est orageuse. Juché sur un coin de lavabo, il m'agonit d'injures. Je le traite de tous les noms, frottant mon séant endolori.

-- Bobo? il s'inquiète.

-- Bobo! je crie, furieux.

Il agite ses grigriffes:

-- Plus bobo! décrète-t-il.

-- Plus bobo, je soulage.

Dans le fond, c'est pas le mauvais cheval. Pour le remercier, je lui fais un petit bisou sur le front. De confusion, il rougit comme un tison. On dirait un clown. C'est attendrissant.

-- Merde alors, on m'a jamais fait ça! Tveux que jte dise, Dédé? t'es un pote! Toi et moi, maintnant, c'est à la vie à la mort.

-- Ce sera à la vie seulement, si tu veux bien.

-- C'est toi lchef.

-- Tâche de pas l'oublier.

Je le colle derrière ma pochette et nous retournons au turf. C'est-à-dire que j'en fiche pas une rame et que tout le monde me fait les yeux doux. J'ai l'impression d'être une vedette du chobize. Pour un peu, je signerais des autographes.

La porte de la boîte explose brutalement. Destructeurs, les fusils à pompe. Une demi-douzaine de braqueurs fait irruption.

-- C'est un hold-up! braille l'un d'eux.

-- Qu'est-ce y dit? s'informe Bibille, de derrière sa pochette.

-- Tais-toi et lève les bras.

-- A quoi on joue?

-- On est braqués!

-- Hein? Des ptits merdeux qu'on voudrait pas dans une série B!

-- Tiens-toi tranquille!

-- Mon cul! Tvas voir!... Fonce dans ltas. Fais-moi confiance.

-- Hé, minute! Pas question...

-- Vas-y donc, tas dnouilles! Jte "couvre".

Une force irrésistible me pousse en avant. Donc, je fonce. Comment faire autrement?

 

 

19

 

J'attrape par le canon le fusil du braillard et je lui aplatis sa face de brute avec la crosse. Deux autres malfaisants se ruent sur moi. Je les saisis par le cou et cogne leurs calebasses l'une contre l'autre. Le parquet commence à se peupler. Les trois restants demeurent indécis. Je décide pour eux. N° 1 est expédié en vol plané par-desssus la caisse de Livarot. Il s'écrase, le pif sur les pieds dudit, et ne s'en remet pas. N° 2 prend un coup de savate dans les pompons, et N° 3 le tranchant de ma main sur la pomme d'Adam. J'ignore comment j'ai fait tout ça, mais je l'ai fait. On m'applaudit. Ginette s'évanouit. Je suis un héros.

Des flics irruptent. Berlinier s'étrangle d'émotion:

-- Merci, messieurs. C'est terminé: nous avions notre champion!

Il m'entoure l'épaule de son bras. Je fronce le nez, à cause des fragrances. Il m'étreint dans son enthousiasme (je m'en passerais bien):

-- Martineau, vous avez été admirable, prodigieux. Que de talents cachés! Je le savais. Je l'ai toujours su. Je devinais en vous l'être d'élite. J'en parlerai à la Direction Générale. Vous serez promu, décoré. J'y veillerai. Apparemment, les plus grands espoirs vous sont permis. Je vous félicite. Je vous... je ne sais plus quoi dire!

Une minuscule tête à claques jaillit de derrière ma pochette et, tirant une langue d'un rouge insolent en gonflant les joues, produit un retentissant bruit de pet. Berlinier affecte de ne s'être aperçu de rien.

Un cargo accoste le trottoir, devant la banque. Coup de sirène. Un gros barbu apparaît sur la dunette. Il me hèle:

-- À bord, moussaillon! C'est ton capitaine qui te parle!

-- Qui ça?

-- Tibor Terraqué, ton capitaine!

Jamais été présentés... Un petit bonhomme surgit à côté du cachalot, sémaphorant dans ma direction. Sigmund Frog!

-- Embarquez, monsieur Martineau! Nous partons à la chasse au vampire en Terre de Feu!

Je me tourne vers Berlinier:

-- Désolé. Service commandé.

J'embarque. Nous appareillons.

-- Hé! ça va pas? glapit Escarbillo. On sles gèle, en Terre de Feu!

Je le renfonce dans sa poche.

-- Silence, moustique!

-- Enchanté de vous retrouver, s'extasie Sigmund. Nous allons faire de grandes choses!

 

 

20

 

-- Vous avez le pied marin, au moins? demande le capitaine. «La Rascasse» n'est pas équipée pour soigner les poules mouillées.

-- La Rascasse?

-- Mon bâtiment, mille milliards de sabords! Un fier tas de ferraille qui vous mènerait en enfer.

-- Où ça? demande le fond de ma poche.

-- En enfer, confirme Sigmund. Certains auteurs, et non des moindres, dont Alvarès de Figueiroa-Balbo et Wüpperstronk von Krakenspiel, pensent que la Terre de Feu est un réservoir de vampires depuis la plus haute antiquité. Déjà Lucrèce...

-- Les bonnes femmes, coupe Tibor, faut jamais leur faire confiance!

Il se tourne, furibard, vers le timonier:

-- Pourquoi a-t-on mis en panne, sacré nom d'un cageot de méduses!

-- Feu rouge droit devant, explique le timonier.

Machines en avant toutes! braille le capitaine, exaspéré. Arrachons-nous de cette caque de harengs. Cap vers le grand large. Paré à éperonner tout bouzin qui nous coupera la route.

-- Paré! enregistre le timonier, sciant en deux un camion de choux-fleurs.

Nous sommes bientôt au milieu des mouettes, bercés par la houle, vaporisés d'embruns.

-- J'ai mal au coeur, gémit Escarbillo.

-- Tais-toi donc, mauviette!

Je demande le chemin de ma cabine pour aller planquer mon malade, que je dissimule au fond d'un tiroir de la couchette, sur une pile de chaussettes, puis remonte au grand air. Grosse agitation sur le pont. Je m'enquiers de ce qui se passe. Tibor pointe vers le nord un index de la taille d'une aubergine.

-- Le Hollandais volant! Ça faisait quelque cent cinquante ans qu'il n'avait pas reparu. Attends, mon gaillard, je vais te faire passer le goût du pain de pemmican.

-- Mais nous ne sommes pas équipés pour cela!

-- Qu'est-ce que tu racontes, moussaillon? Tu vas voir si je ne lui ferai pas bouffer son rôle d'équipage à la sauce «Rascasse»!

-- Vous savez, mon cher, commente Sigmund, le Hollandais volant, c'est une sorte de vampire des mers. Nous allons lui expédier quelques projectiles de notre façon, et il s'enfuira sans demander son reste, nanti de quelques avaries supplémentaires. Son état n'est déjà pas reluisant.

J'aperçois en effet un navire déchiqueté de partout, ressemblant aux effilochures d'un brouillard malsain, d'où s'exhalent des plaintes lamentables.

-- Mais, bredouillé-je, on a des canons?... Sur un cargo!

 

 

21

 

Le capitaine éclate d'un rire homérique.

-- On a tout ce qu'on veut sur un cargo, moussaillon! Des canons, des bombardes, des couleuvrines, des fusées, des torpilles, des grenades sous-marines, des orgues de Staline,-- de Poutine en y mettant le prix. Même du pudding british, l'arme la plus épouvantable!

Il se fend la pipe sans retenue, d'autant mieux qu'il chique. Après avoir produit un long jet de salive, il apostrophe le maître d'équipage:

-- Monsieur Malard, faites pointer la batterie de 105, chargée à...

-- À l'eau bénite, recommande Sigmund.

Monsieur Malard s'étonne. Tibor vaporise du jus de chique par son évent et confirme.

-- Faites ce qu'il dit.

Je me récrie:

-- Une batterie de 105! Où ça?

-- Ah-ah, mon petit bonhomme, on n'a pas fini de découvrir les merveilles de «La Rascasse»! Ce container, sur la plage arrière, regardez!

Trois museaux menaçants apparaissent en effet, pivotant vers le Hollandais.

-- Mais...

-- Cargo russe de récupération racheté aux Angolais par l'intermédiaire des Libyens. «La Rascasse» s'appelait il n'y a guère «Léon Tolstoï».

Évidemment, ça explique tout!... Une bonne affaire. D'autant que les Ruskoffs ont cédé en prime leur réserve de vodka.

-- Et de la bonne! affirme le capitaine: la qualité de la cachetée dans un réservoir de 200 litres.

-- Ne me dites pas que vous allez chasser le vampire à la vodka!

-- Non, mais ça va aider.

Puis, se tournant vers la batterie:

-- Feu!

La salve part et fait mouche. Sur le Hollandais, les plaintes se transforment en hurlements. Un mât s'effondre avec ses voiles loqueteuses. Le navire prend une gîte terrible.

-- Mais... on dirait qu'il va couler!

-- C'est sûr, moussaillon, il va couler. Ce ne sera pas la première fois. Il en a l'habitude. Seulement, ce coup-ci, coulera-t-il jusqu'en enfer?

Des remous sulfureux bouillonnent à l'endroit où la damnée barcasse a disparu.

-- Monsieur Malard?

-- Capitaine?

-- Il faut arroser l'événement, ça portera bonheur.

-- À vos ordres!

Un matelot nous véhicule quelques décilitres de vodka. Le capitaine lève son gobelet...

-- À la sainte Russie!

... Et le vide cul-sec. Sigmund et moi y allons avec plus de circonspection.

 

 

22

 

 

 Seigneur! un alcool qui ramonerait instantanément une cheminée!

-- Vous avez tort, grogne Tibor. La vodka se boit d'un trait. De la sorte, elle ne fait pas mal.

Je me hasarde à suggérer qu'il serait peut-être plus simple de s'abstenir d'en boire. Il me regarde, soupçonneux.

-- J'espère que tu n'appartiens pas à la sinistre horde des pisse-vinaigre et autres pères-la-colique. Ou, pire, que tu n'es pas un phoque à jaquette flottante.

-- Pas du tout, s'indigne Frog, c'est un courageux chasseur de vampires. Je l'ai vu à l'oeuvre en Transylvanie.

-- Bon-bon, si vous le dites, grommelle Terraqué, sifflant un autre gobelet. Qu'attendez-vous donc pour trinquer avec nous, monsieur Malard, sacré nom d'un poulpe à moustache!

-- À vos ordres, capitaine.

-- Double ration de rhum pour l'équipage.

Sur «La Rascasse», il semblerait que les liquides établissent -- par densité -- la différence entre la base et le sommet. J'étais du moins assuré qu'il y avait deux réserves à bord, l'une de vodka, l'autre de rhum. On ne risquait pas de mourir de soif. Et, pensai-je facétieusement, m'amusant d'un rien (il faut savoir se contenter de joies simples), n'avais-je pas, devant la banque, pratiqué "l'embarquement pour citerne"?... J'ignorais si nous découvririons des vampires en Terre de Feu mais, à ce régime, nous y croiserions certainement des éléphants roses. J'ai toujours pensé que le monstre du Loch Ness trouvait sa source dans les nombreuses distilleries des environs. De même, on peut être assuré que les "petits hommes verts" viennent, non de Mars ou d'ailleurs, mais du fond des bouteilles de Chartreuse. Quant aux soucoupes volantes, elles s'empilent volontiers sur les comptoirs de zinc. N'importe quel habitué vous le confirmera. Du réel à l'imaginaire, il n'y a souvent que l'espace d'une vésicule.

Un tiraillement du côté du foie, la petite voisine me saisit le coude:

-- Où allons-nous comme ça? je commence à ne pas avoir chaud.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas très couverte.

-- Présentez-nous, tonnerre de Brest-Litovsk! fulmine le capitaine.

-- Euh... Monique. C'est Monique.

-- Marjorie Polka, rectifie l'intéressée.

Sigmund Frog lui peaufine un baise-main qui ne déparerait pas dans Mayerling. Le vieux cachalot, pour sa part, affiche des yeux de homard à l'époque du frai.

-- Jamais voulu de femmes à bord, il bougonne. Naturellement, je ne parlais pas des déesses.

-- Ni des princesses, sans doute, susurre Natacha soudain présente.

Un léger vertige me saisit.

 

 

23

 

-- Par tous les saints! s'étrangle le capitaine.

Et Natacha, une main pudique sur le décolleté:

-- Flatteur!

-- Qui c'est celle-là? fulmine Marjorie.

-- Mon jeune ami, me gronde amicalement Sigmund Frog, je vous trouve bien imprudent d'avoir embarqué avec votre harem.

S'il savait ce qui se cache sur les chaussettes dans un tiroir de ma cabine!... Et puis, encore une chance qu'apparemment Ginette soit restée dans les vapes sur le frais dallage de la banque! De vieux garçon impénitent, me voici homme couvert de femmes. Je sens que mon prestige monte d'un cran aux yeux de Tibor, qui ne songe sans doute plus au phoque à jaquette flottante.

J'avise, un peu à l'écart, un individu que je n'avais pas repéré jusqu'alors, sanglé dans un trench-coat bleu pétrole, aussi immobile et raide qu'un menhir, le regard vissé au-delà de l'horizon. Je me penche vers le capitaine.

-- Qui est-ce?

-- Le second.

-- Mais il n'a pas fait un geste, ni dit un mot depuis le départ.

-- C'est le second... Quand il sera capitaine, il pourra brailler tout son soûl. Pour le moment, il attend.

Un imperceptible sourire me semble flotter sur ces lèvres étroites comme un trait de rasoir. J'avoue que le personnage me met mal à l'aise. Je n'aimerais pas que le capitaine tombe malade ou, pire, à la mer... Saint Christophe -- ou je ne sais qui --, conservez-nous le en bonne santé!

Je demande à Natacha des nouvelles de son géniteur. Il semblerait que le prince Atanasov soit resté fort sombre depuis notre dernière -- et première rencontre. Je me console en me disant que ça doit tenir à sa nature slave et, de toute façon, lui aller bien au teint. Sa fille, en revanche, me paraît des plus enjouées et coquinettes. L'air du grand large, sans doute, mais aussi le museau renfrogné de Marjorique. Étrange, comme une dame qui boude dans son coin donne de l'esprit à toutes les autres.

Sigmund ne tient pas en place. Il demande sans cesse au capitaine quand nous arriverons en Terre de Feu, comme si «La Rascasse» était un autobus, et le détroit de Magellan, une quelconque station sur la ligne.

Monsieur Malard s'approche de nous:

-- C'est curieux, mais on dirait qu'il y a une voiture qui nous suit.

Le père Terraqué hausse les épaules, depuis longtemps résigné aux effets pernicieux de la vodka. Je vais tout de même jeter un coup d'oeil. Je l'aurais parié. Une Stopwitch Camel! On ne peut pas dire que ces affreux lâchent facilement leur proie. Rien ne les rebute. Et ces inconscients se mettent à nous canarder! Stopwitch contre cargo. Ils sont fous à lier! J'ai bien envie d'aller reparler à Tibor de sa batterie de 105. Même chargée à eau bénite, elle pourrait faire de jolis trous dans la carrosserie, et procurer aux deux malfrats de passionnants cours de conversation avec les dauphins.

Ai-je affaire à des sbires de Vulcano? Je ne me suis jamais posé la question. Si c'est le cas, il faudrait leur expliquer que je ne suis pas responsable de la Polka, et que le Patron a disparu. Comment sortir de l'impasse? Je ne vais pas traîner ces sangsues jusqu'à la fin des temps. Plus j'y pense, plus je me persuade que la seule solution est la solution radicale. Tant pis pour mes principes.

 

 

24

 

Je vais donc quérir Tibor et le ramène par un aileron afin de lui signaler la Stopwitch. Le capitaine se marre sans retenue.

-- Ça, moussaillon? Mais c'est un cachalot! Je dirais, pour ne pas être déplaisant, que tu me sembles affligé de malardite.

J'ai beau écarquiller les yeux, je suis forcé de convenir qu'il a raison. Ai-je donc rêvé? Je ne le crois pas. J'aimerais sortir des mirages. Mais où se trouvent les mirages? Assis sous ma tente sultane, narguilé en bouche, je contemple le nombril déchaîné de Ginette, parée de sequins, qui exécute une furieuse danse du ventre, accompagnée d'une pétarade de tambourins, Le Grand Eunuque paraît et annonce, cérémonieux:

-- Lumière de l'Orient (c'est moi), El Mund pacha demande à être reçu.

-- Qu'il entre.

Je vois s'avancer Sigmund, couvert d'un caftan étincelant de brocarts et de pierreries, le crâne surmonté d'un prodigieux turban dont l'aigrette est retenue par une émeraude qui collerait la jaunisse au syndic des joailliers d'Amsterdam. La taille du couvre-chef l'oblige à passer l'entrée presque sur les genoux. Sa courte barbe s'est considérablement allongée: un fleuve de respectabilité et de sagesse. Ses lunettes d'acier sont maintenant en or, avec des branches cloutées de diamants. Je contiens à grand-peine une formidable envie de rire. Il s'approche de moi avec force salamalecs et mimiques de grand mystère pour venir me chuchoter à l'oreille:

-- Trône d'onyx et de porphyre, pilier de la foi (c'est toujours moi), de vils serpents complotent contre toi. Ils ont juré ta perte. Et le pire de ces reptiles, tu l'as devant toi, déroulant sous tes yeux ses anneaux langoureux: c'est ta favorite, ta danseuse préférée, l'immonde Neïji-Neth.

Je n'ai plus envie de rire. Je sais bien qu'El Mund a un goût immodéré pour les petits marchands de pâtisseries du Grand Souk AI-Basri, et qu'avec ma favorite ils se sont toujours détestés, mais mon sang royal ne fait qu'un tour. Je claque des doigts, mon porte-sabre s'avance et, sur un geste de ma main alourdie de multiples rubis, la tête de Neïji-Neth roule sur les tapis d'Ispahan. Dommage. Pour les tapis.

À ce moment, une fusillade nourrie éclate dehors, accompagnée de galops de chevaux. Nous sortons, foulant le sable du désert, pour voir les sbires du cheik félon El Barlinieh attaquer mon campement et ma redoutable garde kurde, qui résiste magnifiquement. C'est une indescriptible pagaille, au point que je vois des Chevaliers teutoniques mêlés aux sbires de Barlinieh, et le 72e de Cavalerie yankee arrivant à la rescousse avec sa petite trompette. Au milieu de la confusion, la Garde républicaine française défile, timbales en tête. Je ne suis pas sûr de ne pas apercevoir quelques éléments de la police montée canadienne, ainsi que deux ou trois éléphants d'Hannibal. Un scénariste de la Warner n'y retrouverait pas ses petits, même avec l'aide de Tex Avery. El Mund me passe une carabine, don de la reine Victoria. Je vise le chef des assaillants (reconnaissable à la plaque marquée «Chef» sur son casque circassien), tire. Tous les Chevaliers tombent. El Mund pacha bat des mains, ravi. Mon porte-sabre apparaît, gigantesque, à l'entrée de ma tente. Il brandit la tête de Neïji-Neth, qu'il tient par les cheveux. La horde barliniesque pousse des cris de rage et d'effroi. C'est la débandade. Mahamedji, le porte-sabre, lance le crâne dans la mêlée. Un guerrier kurde shoote dedans. Il y est! En plein dans les buts de l'Inter de Milan! Le stade entier exulte. Pétards et rouleaux de papier hygiénique fusent en tous sens. Au micro, Sacomano ne sait plus ce qu'il dit. Je suis porté en triomphe. C'est la deuxième fois. J'adore ça.

 

 

25

 

Confortablement installé dans son fauteuil club et tirant sur sa pipe, Aldous Huxley me regarde avec bonté:

-- C'est sûr, vous êtes un cas intéressant. Mais il faudrait avoir perdu l'esprit pour se faire votre chroniqueur. A l'époque où je tâtais du peyotl, je me serais peut-être laissé avoir. Toutefois, j'eusse certainement modifié votre patronyme. Ne le prenez pas en mauvaise part, mais André Martineau, ça fait un peu domestique français, non? Ou garagiste. Je crois que je vous aurais appelé (bouffée de tabac) Horace Thorndike (bouffée). Oui, Horace Thorndike! Qu'en pensez-vous?

La fumée monte en lui chatouillant l'oeil droit, et donc il le ferme à demi, ce qui accentue son côté rusé renard travesti en chapon, malgré les épaisses lunettes à monture d'écaille.

-- Oh, moi, vous savez, je ne m'étonne plus de rien. Alors, un nom ou un autre...

-- Vous avez tort, c'est très important, les noms. Des sortes de blasons. Il s'agit de ne pas se tromper. Encore un peu de porto? Si vous affublez le Chevalier à la Rose de l'écu à la hure de sanglier, voyez le désastre!

-- Le Chevalier à la Rose?

-- Ce n'est pas vous, ne craignez rien.

-- Imaginez (bouffée), imaginez un instant qu'Alice se soit appelée (porto) Debbie. Debbie au Pays des Merveilles, ça vous paraît pensable?... Ou Les aventures d'Arthur Gordon Pwett?

-- Je...

-- Savez-vous qu'un nom mal choisi peut bloquer un écrivain, compromettre tout un ouvrage?

Un rayon de soleil astique en passant l'acajou de la bibliothèque.

-- Tenez, je vais vous montrer quelque chose.

Il se lève, rajuste sa veste d'intérieur de soie grenat agrémentée d'une pochette jaune de chrome, fouille un moment dans les rayonnages et me rapporte un mince dossier sur lequel il souffle pensivement.

-- Voilà un manuscrit qui me donnait les plus grands espoirs.

Il l'ouvre. J'aperçois une dizaine de feuillets.

-- Je n'ai pas pu aller plus loin. Le personnage principal, qui apparaissait au début, s'appelait Laurence Detterly.

-- Ce n'est pas mal, Laurence Detterly.

-- Eh bien, ça n'a pas marché. Bloqué dès le commencement! Je me suis trouvé coincé.

Il tend le manuscrit devant lui, pitoyable, comme la dépouille d'un être cher trop tôt arraché à l'affection des siens.

-- Et impossible de me décider pour un autre nom. Ce devait être Laurence Detterly, et Laurence était destiné à mourir dès sa naissance. D'ailleurs, je n'ai pas davantage été capable de trouver un titre. Ce qui fait que cette oeuvre impérissable flotte dans les limbes du cimetière de vaisseaux de la littérature,-- inconnue des autres comme de moi-même.

Il lance le manuscrit sur une console, où il atterrit avec un bruit mat. Moi, le cimetière de vaisseaux me rappelle le Hollandais volant.

 

 

26

 

Un silence s'installe entre nous comme un chat dans un fauteuil. Sonnerie du téléphone.

-- Pour vous, annonce Aldous, tendant le combiné.

-- Pour moi?... Mais personne ne sait que je suis ici!

-- J'espère bien! (Sourire oblique d'une infinie distinction.)

-- Allô? coassé-je, décidé à jouer la carte de l'originalité.

Voix de glacier charriant des rocs. J'entends:

-- Salut, péquenot! Ici, Waldo Vulcano.

-- Waldo? Mais ce n'est pas possible: vous êtes mort!

-- Qui a dit Waldo? J'ai dit: Aldo. Tu es sourd?

-- Qui êtes-vous?

-- Aldo, le frère de Waldo, par la Madone! Tu croyais être débarrassé de la famille?

-- Et vous êtes beaucoup, comme ça?

-- Quelques-uns. Il y a Aldo, Baldo, Daldo, Galdo, Naldo, Paldo. Et Zaldo. J'oubliais Zaldo. Pour te servir, péquenot!

-- Dites, vous ne pourriez pas demander à vos zèbres d'arrêter de me filer en Stopwitch? Je ne suis pour rien dans votre bazar, moi.

-- En quoi?

-- Stopwitch Camel.

-- C'est pas nous, ça. Sûrement les Stromboli.

-- Et qui c'est, les Stromboli?

-- Certainement pas des enfants de choeur, c'est tout ce que je peux dire, péquenot! On dirait que tu as un certain succès. Félicitations. Tes couronnes, tu les aimes comment?

-- En or. Consultez mon dentiste.

-- C'est bien, les dentistes. Irremplaçables pour l'identification des cadavres. T'as une préférence pour la morgue?

-- Va te faire voir, Aldo, ou qui que tu sois, Daldo, Fardo ou Merdo.

Je raccroche, aussi hérissé qu'un hérisson.

-- Intéressante conversation, apprécie Aldous, dégustant son porto. Je n'aurais pas osé de tels dialogues.

-- Bof, question d'habitude!

-- Vous paraissez avoir des problèmes, si je ne suis pas indiscret. Avez-vous songé à consulter un psychanalyste? On ne pense pas forcément à ces gens-là, dans les ennuis où vous êtes. Voulez-vous que je vous recommande à mon excellent ami, le docteur Hubbard? C'est l'une des sommités de Los Angeles.

-- Depuis quand éprouvez-vous ces hallucinations?

-- Je n'appelerais pas ça des hallucinations, docteur Hubbard.

-- À votre avis, suis-je une hallucination?

-- Une hallucination à deux cents dollars l'heure, ça me semble peu probable.

-- Bien! il y a peut-être un petit espoir.

-- Parlez pour vous.

-- Éprouvez-vous de l'agressivité envers moi?

-- Oui: un des ressorts de votre divan me mord la fesse.

-- Désolé.

-- Je ne pense pas que ce soit une hallucination.

 

 

27

 

Un mouflon avec une tête de chameau, des pattes de kangourou et une queue de scorpion traverse lentement la pièce, renversant une vitrine, mais le docteur n'y prête aucune attention.

-- Qu'est-ce qu'une hallucination, selon vous?

-- Écoutez, c'est vous qui êtes censé répondre à ce genre de question.

-- Oui, mais j'aimerais savoir ce que vous en pensez.

-- Rien du tout.

-- C'est pour vous aider, non pour vous demander une consultation: je ne suis pas sûr d'en avoir les moyens, ah-ah-ah-ah! (Seigneur, quel rire insupportable!)

-- Vous me payeriez mille dollars, je ne serais pas certain de trouver une réponse valable.

-- Je peux vous dire une chose, mon vieux, c'est que vous ne serez jamais psychanalyste. Ah-ah-ah-ah! (Oh, Seigneur!)

-- D'accord, d'accord! je ferai ce que vous voudrez, mais de grâce, arrêtez ce rire!

Là, le joyeux docteur Hubbard se ferme comme une huître.

-- N'aimeriez-vous pas mon rire?

-- C'est peu de dire que je ne l'aime pas: je le déteste.

-- Si vous êtes venu pour m'insulter à deux cents dollars l'heure, moi, ça ne me gêne pas. C'est votre problème, mon vieux.

-- Et cessez de m'appeler mon vieux, je pourrais être votre fils.

-- OK, OK! Je vois ce que c'est. Un oedipe mal digéré.

-- Vous savez ce que signifie oedipe?

-- Naturellement. Oïdipous: «pieds enflés».

-- Exact. Eh bien vous, c'est la tête.

La mine pincée, Hubbard consulte sa Rolex.

-- Notre temps est écoulé. Ravi de vous avoir connu.

-- Erreur, il reste cinq minutes. Et comme j'en veux pour mon argent...

Vlan! je lui colle mon poing dans la figure et je m'en vais. Tant pis pour Aldous.

C'est vrai que ça fait du bien, une séance chez le psychanalyste! Je recommencerai si j'en ai l'occasion. Ce que je constate, en tout cas, c'est que je prends de l'assurance d'une manière incroyable. Timoré depuis ma naissance, je me sens pousser des ailes. Tenez-vous bien, les mecs, ça va changer!... Dieu tout-puissant, voilà que je m'exprime comme Escarbillo!

Fugitive pensée pour le loustic sur sa pile de chaussettes, cinglant malgré lui vers la Terre de Feu. Bon dodo, Bibille! Joyeux réveil parmi les vampires en compagnie de Frog-El Mund pacha. Pour le moment, je suis occupé: l'état-major de ma banque ("Vaudour & frères") au grand complet me reçoit pour chanter mes louanges et détailler pompeusement les hochets qu'on me destine. C'est minable: j'ai droit à la Médaille de la Valeur bancaire, une prime de 75 euros, un poste de vérificateur principal (c'est-à-dire que je continuerai à vérifier les chèques, mais principalement) et un congé de quinze jours.

 

 

28

 

J'ai surtout droit à leurs discours mielleux, à la tronche de faux cul de Berlinier, convié par la hiérarchie à cette célébration mystique suivie d'un vin d'honneur. Les vins d'honneur, hélas, n'ont jamais été à l'honneur des vins. Je crois que si j'y avais laissé ma peau, ils s'en seraient tirés à meilleur compte: seulement la Médaille. Ils doivent regretter que je ne sois pas mort, Berlinier surtout. Voilà pourquoi sans doute la "cérémonie" ressemblait à s'y méprendre à un enterrement de troisième classe. Je suis hors de moi. Les répugnants grigous, les méprisables salauds! Ils ne l'emporteront pas au paradis. Je me vengerai, je ne sais pas encore comment, mais je me vengerai.

En ressortant par le grand hall de marbre (la Direction Générale a les moyens, mais pour elle seulement), Berlinier se permet de me passer un bras protecteur autour des épaules. Je me dégage brutalement.

-- Ah, vous, hein, ne me touchez pas! Quoi que vous fassiez, vous aurez toujours une odeur de poubelle.

Ma voix se répercute comme dans une cathédrale. Les quelques sous-fifres venus me raccompagner (les Grands Patrons ne se sont pas dérangés: un chef surchoix ne déchoit pas) en demeurent saisis. Je vois passer une lueur de meurtre dans les yeux du cheik félon. Inutile, mon cochon! c'est moi qui frapperai le premier.

Quinze jours de congé! Il me suffisait d'aller trouver un médecin. Je ne décolère pas. Je tourne en rond sur mon tapis imitation Boukhara, puis sur mes Ispahan véritables.

-- Lumière de mon oeil, me dit Natachahrazade, qu'est-ce qui t'agite ainsi?

-- Oui, quoi? renchérit Moktar l'épicier, ses brochettes à la main. Si c'est l'amour, c'est pas grave, puisque tu as l'amour. Si c'est l'argent, c'est pas grave, parce que j'ai l'argent.

Je vais le nommer Grand Vizir, celui-là! Depuis le temps qu'il le mérite, avec Naïma, sa femme. Chtak! Moktar se pavane dans ses ors et ses brocarts -- il ne sait plus que faire des brochettes --, Naïma, dans ses étoffes de Mossoul. Le Grand Vizir et sa Vizirette. Chez moi, la promotion ça traîne pas, contrairement à "Vaudour & frères". D'ailleurs, tiens, j'expédie sur le costume de Moktar les plaques étincelantes du Nicham Iftikar, du Lokoum avec palmes, du Lion Glorieux de la Sublime Porte, du Divan Sacré, du Pouf de Vermeil, du Yatagan d'Imizmiz. Il scintille comme un arbre de Noël. Il est confus.

-- C'est trop, c'est trop, Effendi!

Je me jette sur les coussins à côté de Natachahrazade, égrenant mon tespish d'ambre.

-- Tu me parais encore bien pensif, Seigneur. Veux-tu que je te conte l'une de ces histoires dont j'ai le secret?

-- Ah, non, par exemple! Cela n'a que trop duré, vivons-les plutôt.

 

 

29

 

-- Veux-tu te retourner pendant que Natachahrazade s'habille?

-- Natachahrazade, hein!

-- Et alors?

-- Natachahrazade s'habibille? (Ricanement salace.)

-- Oh, ça va bien!

-- Mais qui est-ce, mon aimé? s'étonne la descendance atanasovienne, rendue plus présentable.

-- Une vieille connaissance.

-- Ô colonne de jade de l'Empire, je ne m'étonne plus de ton pouvoir, si tu parles aux génies.

-- Hé, nappe en plastique dma cuisine! ricane Bibille, y a rien à clapper, dans ta crèche?

Je frappe dans mes mains, et une nuée de domestiques se précipitent.

-- D'accord, jme rends! couine Bibille, les mains en l'air.

-- Qu'on apporte un kanoun, ordonné-je.

Quelques instants plus tard, ma gazelle, les yeux ronds, regarde le "génie" croquer les braises l'une après l'autre avec voracité. Ayant quasiment vidé le kanoun, il frotte son ventre rebondi avec satisfaction.

-- Merci, ton Altesse, ça fait du bien par où qça passe! Et maintnant, qu'est-ce on fait?

-- On fait ce qu'on veut, mais tu nous lâches la grappe.

Hurlement de Bibille:

-- QUOI???!!!

-- Excuse-moi de te bousculer. Vois-tu, ce que j'apprécie avant tout, c'est ma tranquillité.

-- C'pas ça, mais hé!... hé! tu parles aussi mal que moi!!!

-- J'ai changé, mon vieux. Ce doit être ta détestable influence.

-- J'e