.
 

 

1

 

Au moment précis où je m'assis à mon bureau, je fus cerné par les alligators. J'essayai bien de pagayer avec ma règle, mais sans résultat. J'étais entraîné vers les chutes qui grondaient dans l'escalier. Encore une chance! j'allais échapper aux alligators. Je dévalai dix étages dans de monstrueuses gerbes d'écume. Au passage, la petite voisine du cinquième ouvrit sa porte et cria: «Pas bientôt fini, ce vacarme?» Avant qu'elle ne la referme, je vis qu'elle était nue. Toujours ça de pris. Je me retrouvai glissant à une allure vertigineuse dans la rue et faillis me faire percuter par un autobus. Mais avant de m'atteindre, il heurta un hippopotame, et je fus sauvé.

Les berges défilaient rapidement. Au travers des fougères-couteaux, je crus voir des sauvages qui m'épiaient, hérissés de sagaies et de sarbacanes. Comme il y avait aussi 5 caméras, 8 projecteurs de 10.000 watts, un joueur de bilboquet, une formation de rock et 24 Hare Krishna, je décidai que c'était une hallucination et tâchai de penser à autre chose. Mais un terrible coup de poing s'abattit sur mon bureau. J'aurais sauté au plafond s'il y en avait eu un.

-- Quoi, hallucination? vociférait un personnage fort en colère, drapé dans une cape noire doublée de pourpre et que je pris d'abord pour Dracula.

-- Je ne suis pas le comte Dracula! tonna-t-il.

-- Mais je n'ai rien dit!

-- Vous avez fait pire, siffla-t-il, la bouche tordue par un vilain rictus, vous l'avez écrit!

Et il s'assit brutalement sur mon bureau, qui tangua avant de prendre de la gîte.

-- Attention, vous allez nous faire couler! m'inquiétai-je. Remarque d'autant plus sotte que le bureau n'était pas fixé à mon fauteuil, qui cependant l'accompagnait depuis le début avec une belle constance.

-- Je suis le prince Atanasov! me lança le personnage, en insistant sur prince.

Je m'inclinai, mais pas trop, pour éviter de chavirer.

-- Et j'aimerais vous poser une question, poursuivit-il, qu'est-ce que je fais ici?

Comme je me posais le même question, nous étions deux.

Un majordome en grand apparat s'approcha de nous, s'adressant au prince:

-- Monseigneur est servi.

Atanasov sauta du bureau, qui tangua de nouveau, et me jeta:

-- Venez, nous avons assez barboté.

Nous entrâmes dans une immense salle à manger, où le souper était servi sur une table aux proportions gigantesques. Tout au bout, une donzelle vêtue de ses plus beaux atours attendait.

-- Je vous présente ma fille Natacha! s'exclama pompeusement le prince.

 

 

2

 

Elle fit une petite révérence mutine. De toute évidence, son père ne savait s'exprimer qu'en tonitruant. Je me demandai comment il se débrouillait pour les apartés. Ce devait être aussi discret que des coups de canon.

-- Asseyons-nous! commanda-t-il.

Les sièges étaient si hauts, dans cette pièce colossale, que je me demandai comment j'allais y parvenir. Mais ma chaise replia ses quatre pieds, comme un chameau, attendit sagement que je grimpe, et se releva doucement pour m'amener à peu près au niveau de la table. Étant sujet au vertige, j'évitai de regarder en direction du parquet, où circulaient des chiens, des homards, des crevettes, dont les évolutions étaient réglées par un chorégraphe du Théâtre Kirov.

Des valets à tête de hareng servirent les entrées. Ils furent suivis par des valets-mérous, des valets-sangliers, des valets-noisettes, qui présentèrent les autres mets, sur la musique sautillante d'un orchestre de grenouilles mené par un crapaud qui ressemblait à Beethoven, ainsi qu'à Mirabeau pour les pustules. Des libellules dansaient un ballet versicolore au-dessus des candélabres et des flacons de vin aux reflets d'escarboucle.*

Le prince entreprit de me narrer ses innombrables campagnes, contre les Turcs, les Barbaresques, les Chypriotes, les hippogriffes, dragons et diplodocus. Natacha bâillait derrière sa menotte, de sa petite gueule rose de chatte ensommeillée, et moi, je sentais ma tête dodeliner et flotter comme le scion d'une canne à pêche. Tout se mélangeait: les Turcs chevauchaient, farouches, les diplodocus ; les Barbaresques naviguaient sur des hippogriffes en forme de tartanes, et Natacha enlaçait tendrement le col d'une licorne qui lui ressemblait étrangement. Quant à moi, j'errais entre ces groupes, haletant, la langue pendante comme un caniche.

La table fut ébranlée d'un terrible coup de poing qui fit cliqueter d'effroi l'argenterie. J'entendis le prince vociférer:

-- Mordieu! on ne m'écoute pas!

Il rajouta, terrible:

-- Puisqu'il en est ainsi, je vous laisse à Sépulcrozotar!

Il quitta la table, cependant qu'un formidable coup de gong retentissait et que la valetaille s'égaillait, hurlant de terreur. Je sentis ma chaise trembler de ses quatre membres et s'aplatir progressivement sur le sol. Je me retrouvai au milieu des chiens, des crevettes et des homards qui fuyaient en tous sens. Le parquet fut ébranlé par le choc de pas monstrueux. La porte de la salle à manger gémit sur ses gonds. On aurait cru entendre la plainte insoutenable de tous les damnés, de toutes les goules de l'Enfer. Les vantaux claquèrent contre le mur, qui s'écroula. Une chose immonde, cyclopéenne, pénétra dans la salle, précédée d'une puanteur suffocante. Je m'évanouis dans une flaque de vin.

 


* Ces clichés doivent être tirés sur papier glacé 13x19.

 

 

3

 

La petite voisine du cinquième me bassinait les tempes avec un linge humide.

-- Ça va mieux? J'ai eu une de ces peurs! Vous avez fait une telle chute dans l'escalier!

-- Ah bon? Et pourquoi? Je ne me souviens pas.

-- Je ne peux rien vous dire. J'ai entendu un grand bruit, je suis sortie, et je vous ai trouvé là.

Je m'avisai qu'elle ressemblait à s'y méprendre à Natacha. Je devais poser la question.

-- Vous appelez-vous Natacha?

-- Quelle idée! Je m'appelle Monique.

-- Plus pour longtemps! ricanèrent deux affreux jaillissant de l'ascenseur, revolver au poing.

Monique hurla. Je lui saisis la main et l'entraînai dans l'escalier de service.

-- Venez! par là!

Nous dégringolâmes les marches de fer dans un bruit assourdissant, les deux malfrats sur les talons. Il nous tirèrent dessus. Je dégainai mon Colt Anaconda SuperSunstrike et les arrosai de plomb assaisonné de quelques boules puantes, mon arme secrète. Ça leur donna à réfléchir et nous laissa le temps de dévaler dans la rue. Je la poussai dans mon roadster Funnylake 12 cylindres en étoile MarkTwain-II. Nous démarrâmes en trombe, arrachant une large bande de bitume dans laquelle ils se prirent les pieds comme dans un tapis. Je les vis sauter dans une Stopwitch Camel à refroidissement par limonade. Une Stopwitch! Ha-ha! Des amateurs!

En deux tours de bielles, nous étions à Las Vegas. Nuit cloutée d'étoiles. Néons frénétiques. Nous planquâmes la voiture dans le parking souterrain du Stardust et allâmes tenter notre chance au chemin de fer. Profitant de l'absence du chef de gare, je gagnai 120.000 dollars en misant une capsule de Kaka-Koala, m'attirant la considération des loufiats, des décavés, mais hélas aussi du maître des lieux, Waldo Vulcano, principal tentacule de la Pieuvre à Vegas.

Il s'approcha de moi et me souffla:

-- Ça va pour un coup, mais ne recommence jamais. y a pas que nous ici.

Puis, se tournant vers Monique, sur un ton cinglant:

-- Toi, Marjorie Polka, va t'habiller pour ton numéro!

 

 

4

 

Monique fila sans demander son reste. Je me dissimulai au fond de la salle sur un coin de bar, entre un cow-boyadipeux et un pédé en smoking fluo. Après la prestation d'un illusionniste qui n'illusionna que lui-même, le rideau de strass s'envola vers les cintres dans une poussière de cymbales saupoudrées de saxos en rut. Marjorie-Monique (Marjorique) fit son entrée, vêtue d'un bikini d'après l'explosion, pour se diriger vers un micro à pied serti de diamants. Ondulant des hanches, ce qui mit en érection les trois quarts de la salle équipés pour le faire, à l'exception du pédé qui gloussait bêtement, elle chanta successivement Wanna go to bed with me? - I'm a rattlesnake - Fuck me in the depths - I luv ya, asshole! et Gurgle-gee-goggle. Du grand art. J'en restai soufflé. Et voilà! on côtoie ses voisins pendant des années, et on ne sait pas qui ils sont!

Le public applaudit à tout rompre, produisant un bruit de pluie torrentielle. Trempé jusqu'aux os, j'avance plus facilement dans le sable mouillé. J'ai connu Mina sur cette plage. Nous nous sommes aimés devant l'océan, ses rouleaux verdâtres. Elle est entièrement vide maintenant. Et Mina, aussi improbable que si elle était morte, ou n'avait jamais existé. Pourtant, je la sentais en moi, ma peau se rappelait sa peau. Même si elle était morte, elle vivrait tant que je serais vivant. Même si elle était loin, je la sentais tout près. On vit aussi longtemps et autant de fois qu'il ya des gens qui se souviennent. J'avais l'impression que si je faisais un effort, étais capable de la concentration nécessaire, tendais toute ma volonté et mon désir, elle serait là de nouveau, couchée à côté de moi. Je vois l'océan comme une immense colonne verticale, à perte de vue, entre ciel et sable, et, tout près, le visage de Mina inondé de soleil, une mèche ébouriffée par la brise. Derrière moi, la voix grinçante de Waldo Vulcano:

-- Alors, péquenot? On prend du bon temps? Et qu'est-ce que je fais de Marjorie Polka qui chiale dans sa loge et refuse son second passage? Alors, tu les veux toutes! Je vais te dire: t'es rien qu'une ordure!

Il tire trois coups de feu. Oh, non! il ne va pas me tuer Mina!... J'ai un mal de chien. Heureusement, il a tiré sur moi. C'est moi qui suis mort. Merci, mon Dieu!

 

 

5

 

Je dois me rendre à l'évidence: je suis à mon travail, et mon travail m'ennuie. La banque n'a jamais passé pour une activité exaltante, du moins à mon niveau, le plus bas: gratte-papier derrière un bureau métallique. Service des chèques. Je ne vois pas très bien mon avenir, ou plutôt je le vois trop bien, forçat enchaîné au même banc de nage, jusqu'à la mort, dans une galère qui n'avance pas. Mes collègues sont aussi intéressants, fréquentables, que des nains en plastique dans un jardinet de banlieue. D'ailleurs, ce sont des nains en plastique. De plus, ils sont malfaisants: mauvais comme des teignes, envieux, ragoteurs, feignants. Je mets à part Ginette. C'est ma petite chérie, ma dame de coeur. Elle ne le sait pas. Personne ne le sait. Elle travaille à l'ordinateur. Les tenues de comptes. Je ne la vois que de dos. Ce n'est pas plus mal. Son visage n'est pas d'une extrême beauté, quoiqu'elle ait de jolis yeux pervenche (quand une femme n'est pas une beauté, on dit qu'elle a de beaux yeux), mais sa croupe, épanouie sur la galette du siège, a des attraits qui me conviennent. Je peux la contempler aussi souvent que je le désire sans que personne se doute de rien, surtout pas l'intéressée. Il me suffit de faire semblant de regarder l'heure à la pendule murale. Je regarde souvent l'heure. Dans les banques, on regarde souvent l'heure.

-- Dix heures vingt-cinq, Martineau! ricane dans mon dos la voix de Berlinier, le chef de service. Trois minutes de plus que tout à l'heure, apparemment.

Je hais Berlinier. Un prétentieux avec une sale gueule. Aussi plaisant que Waldo Vulcano. Il doit rire chaque fois qu'il se mord. Son grand mot, c'est “apparemment”: Monsieur Martineau, apparemment, vous êtes encore en retard... Apparemment, Monsieur Martineau, il ya une erreur, là... Va te faire voir, Berlinier. Apparemment, tu es un connard.

Midi cinq. Je suis au Canard automate, le bistrot de la banque et de quelques entreprises circumvoisines, installé, seul, à ma table habituelle, au fond à droite. Il ya un vacarme à décorner un zébu, une agitation factice et vaine. Mes collègues sont les plus bruyants, les plus débiles. On dirait une troupe de gamins sortis du cours élémentaire. Très, très élémentaire. Paul vient prendre ma commande. Salade de museau, tripoux, sorbet citron-vodka. Carafon de cahors. J'adore les tripoux, nourriture terrestre qui vous dégringole au fond de l'estomac comme de petits sacs de plomb incandescent. Mes origines paysannes, sans doute. Qui n'a pas d'origines paysannes? Le prince Atanasov, peut-être. Natacha.

 

 

6

 

Le service est moins somptueux que chez eux, mais enfin je suis à peu près sûr de ma chaise et mon déjeuner ne rique pas d'être interrompu par Sépulcrozotar. Un frisson parcourt mon échine. Il me semble percevoir une odeur méphitique. Aberration olfactive? Non: Lambert. L'homme de la caisse n°1, dit Livarot, pue des pieds. Naturellement, il a fallu qu'il s'installe à la table voisine! Et qui vient s'asseoir en face de lui? Ginette! Trahison! Toutes des Messaline! Je lui jette un regard chargé de reproches, qui produit autant d'effet qu'un pet de coccinelle dans le Sacre du Printemps. Cet imbécile lui fait les yeux doux. Et elle, l'inconsciente, accepte cet hommage! N'a-t-elle pas de nez? Elle en possède un, pourtant, suffisamment charnu. Il ne lui sert à rien. Ce n'est qu'un appendice décoratif. Ah, marâtre nature!... Que le Diable la patafiole.

-- Vous permettez?

Un quidam osseux s'installe en face de moi. Jamais vu un tel sans-gêne. Il a gardé son chapeau sur la tête. Ruffian! Paul s'approche, tendant un menu:

-- Monsieur?

Le quidam hésite:

-- Vous n'auriez pas... euh... des braises?

-- Des braises! Monsieur veut dire du boeuf braisé?

-- Non, non, des braises. De bonnes et honnêtes braises bien rougeoyantes. C'est succulent. Ça se croque comme des bonbons à la liqueur.

Paul s'éloigne, haussant les épaules. Il est accoutumé aux facéties des clients.

Je fixe l'original avec stupéfaction. Se penchant vers moi, il murmure:

-- Chhht! je suis ici incognito!

Il soulève son chapeau, laissant apparaître deux magnifiques petites cornes rouges:

-- Vous disiez?

Comme je bredouille une réponse inintelligible, il précise en rajustant son couvre-chef:

-- Vous parliez de quelque chose comme patafiole. Ceci m'intéresse. J'adore patafioler. Alors, que faisons-nous? Je la transforme en bourrique? Je colle les pieds de Livarot à la place des oreilles? Patafiolons! patafiolons!

Je tremble tellement que ma fourchette joue des castagnettes contre mon verre. Paul, se croyant appelé, rapplique, officieux.

-- Non-non, rien! m'excusé-je, penaud.

II me jette un oeil noir et, se tournant vers mon compagnon:

-- Monsieur a fait son choix?

-- Bof! j'ai l'éternité devant moi! (Rire théâtral.)

Je doute que Paul repasse de sitôt. Je scrute toujours mon vis-à-vis avec effroi:

-- Mais alors vous... mais alors vous êtes... vous êtes le...

 

 

7

 

-- M. Albert, coupe-t-il. Appelez-moi M. Albert.

-- Euh... vous ne préférez pas Robert?

-- Non-non. Albert, c'est parfait: on se croirait dans un film de Marcel Carné. Vous n'aimez pas Marcel Carné?

-- J'aime tout ce qu'on veut.

-- Allons, ne soyez pas pusillanime. Que craignez-vous?

À quoi je réponds, cliquetant des quenottes:

-- Vous êtes marrant!...

Il semble aux anges, si je puis dire. M'adresse un sourire béat.

-- Hein! je produis toujours mon effet, non?

J'opine servilement du chef.

-- Alors? insiste-t-il. Que faisons-nous? Lambert-Ginette, on les laisse tranquilles? Méfiez-vous! je n'aime guère qu'on me dérange pour rien.

-- Je ne vous ai pas appelé.

-- Menteur!

-- Et si on... si on leur faisait une farce?

-- Une farce! aboie-t-il, me considérant, scandalisé. C'est à ça que vous croyez que je sers? Faire des FARCES?

Il a crié tellement fort que tout le bistrot nous regarde. Je ne sais plus où me mettre. Pour accroître ma confusion, il disparaît dans un jet de fumée. Ginette me contemple avec des yeux en boules de loto (tiens! j'ai réussi à attirer son attention!), quelques dames piaillent et Paul rapplique ventre à terre. Il époussette avec son torchon la chaise de M. Albert encore fumante et, sur un ton courroucé:

-- Monsieur Martineau! les mégots, dans le cendrier!

La plupart des clients n'a pas compris ce qui se passait. Je file comme un minable, abandonnant sur la table quelques billets trop généreux que je regretterai toute la semaine. Comment dit-on? Le salaire du Diable? Ça me fait une belle jambe. «Au diable le Diable!» Je regarde craintivement autour de moi. Heureusement, il n'a pas entendu! Les passants passent sans autre manifestation surnaturelle. Je m'efforce de passer comme eux sans attirer l'attention.

Retour à la banque. Quatorze heures. Ginette installe sa croupe sur son siège pivotant. Se tourne vers moi.

-- Ça va, Martineau? Vous avez bien déjeuné?

Je manque de tomber à la renverse. Elle m'a adressé la parole!

-- Euh... pas mal... Et... et vous?

-- Un peu trop de fumée, dans ce bistrot.

-- Je ne fume pas.

Elle se remet à sa machine sans répliquer. Je sens qu'elle n'en pense pas moins. Quatorze heures deux. Si elle m'embête, je vais me mettre à fumer. Non, mais!

Quatorze heures trois. Quatre. Cinq. Tiens! un chèque signé Atanasov! Le prince ne mégote pas sur les zéros. Pas froid aux yeux! Il ya assez de ces petits cercles pour fournir en roues le Trans-Europe-Express.

 

 

8

 

Nous avons dépassé Brasov. Sombres forêts baignées de lune. Je suis seul dans le compartiment. Je commence à m'assoupir, quand la porte glisse en chuintant. Entre un particulier, long comme un jour sans pain, enveloppé d'une cape noire.

-- Ces places sont-elles libres? demande-t-il d'une voix d'outre-tombe.

Bien envie de répondre que non. Mais je dis qu'oui... Mon honnêteté me perdra. Il s'assied, soulagé:

-- Toujours une joie, de trouver un caveau disponible... euh... un compartiment...

Ça y est! Avec la chance qui me caractérise, je suis encore tombé sur un original! Il me dédie un sourire agrémenté de quatre canines aiguës, je ne dirais pas comme des accents, mais comme des poignards. Un vampire! Je me renfonce dans mon coin et m'exclame bêtement:

-- Un vampire!

Il hoche la tête douloureusement.

-- Vous êtes Dracula!

Il ricane, excédé.

-- Dracula! Toujours Dracula! Il n'y en a que pour ce sinistre cabot! Je suis Nos...

-- Nosfératu! (Je connais mes classiques, si je ne les reconnais pas.)

-- Jeune homme, articule-t-il, menaçant, je n'aime pas la familiarité. Appelez-moi Nosféravous.

-- Ah bon!

-- C'est nouveau, ça vient de sortir.

-- Ah bon?

-- Et calmez-vous. Vous ne risquez rien.

-- Ah?...

-- Je ne supporte plus le sang. Ça me donne des aigreurs d'estomac. J'en suis réduit à ne boire que du lait. Voyez quelle est ma souffrance. Du lait! Un vampire! Je ne suis plus un objet d'horreur, mais de ridicule. Que puis-je faire? Mordre les vaches au pis? Quelle dérision. Des vaches!... Ou, pire, des nourrices!... Je suis déshonoré! Vous n'auriez pas un peu de lait sur vous?

-- Seulement de la liqueur de prune, me défends-je.

-- C'est bien ma veine!... Oh pardon!

Il ricane, accablé.

-- Mais alors, comment faites-vous?

-- Hé, oui! voilà le problème! Comment faire? Les premiers temps, je simulais le collapsus à proximité des hôpitaux. Avec un peu de chance, j'avais droit aux urgences et à une transfusion réparatrice. Mmm! quel régal divin!... Mais les hôpitaux sont parfois pleins de bonnes soeurs et de crucifix. Et, ne pouvant opérer que la nuit, j'étais contraint de disparaître avant les premières lueurs de l'aube. Vous avez déjà essayé de vous échapper d'un hôpital? Je n'aime pas les complications. Je me suis mis à cambrioler les banques du sang et à me piquer comme un drogué. Me piquer, au lieu de piquer! Déchéance!... Et puis, avez-vous pensé au sida? Moi, j'y pensais. À qui se fier, de nos jours? Ça devenait ma hantise. Vampire, camé au lait et sidaïque!...

 

 

9

 

-- Pire que Sammy Davis Jr.!

-- Oui, dans un autre genre... Et ma descendance?

-- Votre descendance?

-- Les vampires ne se font des enfants qu'en mordant, rappelez-vous! Leur... euh... appareil génital ne leur sert à rien. Pas de morsure, pas de progéniture. Pour comble d'infortune, je me demande si je ne suis pas hémophile...

-- Vous croyez?

-- L'autre jour, je me suis mordu la langue. Avec mon genre de denture, rien d'étonnant. Vous n'imaginez pas comme c'est peu pratique. Eh bien, ça n'arrêtait pas de saigner. Si je me vide moi-même, si je fonctionne en circuit fermé, je cours à la catastrophe.

Un nouveau voyageur pénètre dans le compartiment.

-- Salut! fait Nosféravous.

-- Salut, collègue! répond l'autre, se drapant dans sa cape, en tous points semblable à celle du précédent. Enfer et damnation! encore un vampire! Ça commence à devenir intenable. Et se fournissent-ils tous, comme les curés et les agriculteurs, à la Belle Jardinière? D'ici à ce que je me trouve dans un train bourré de vampires, chauffeur et contrôleurs compris... Trans-Quenottes-Express... Sans que rien m'assure qu'ils soient tous au régime lacté. Traverser la Transylvanie, plus jamais!

Une idée lumineuse me vient. La main devant la bouche et détournant la tête, j'imite le chant du coq. Ça ne rate pas: les deux indésirables s'envolent par la vitre ouverte, métamorphosés en chauves-souris. Il me semble entendre des flap-flap d'ailes venus d'un peu tous les wagons. J'avais vu juste! Si les vampires voyagent maintenant en chemin de fer, où allons-nous? Seraient-ils devenus paresseux?

Un type échevelé bondit dans le compartiment, brandissant d'une main une croix d'argent, de l'autre un pieu acéré.

-- Hé, on se calme! je fais. Je ne suis pas un vampire!

-- J'aime autant ça!

Il se laisse tomber sur la banquette en face de moi, posant ses armes à côté de lui. Il me dévisage avec curiosité à travers ses lunettes d'acier, tripotant le collier d'ail qu'il porte autour du cou.

-- Professeur Sigmund Frog, se présente-t-il.

-- André Martineau.

-- Pardonnez mon intrusion: je ne supporte pas les vampires.

-- Moi non plus.

 

 

 

10

 

 

Des cris affreux retentissent, ponctués de détonations.

-- Ce n'est rien, me rassure-t-il. Nous sommes attaqués par les Indiens. Tout vaut mieux que les vampires.

-- Des Indiens? Ici?

-- Quoi d'étonnant? À force d'être chassés de partout, il faut bien qu'ils exercent leurs talents quelque part.

En effet. Je le regarde et je trouve que sa tignasse ferait un beau scalp.

-- Dites-moi, remarqué-je, vous n'êtes pas gâtés, par ici! Des Indiens, des vampires...

-- Nous avons aussi des puces.

-- Vampires?

Il blêmit:

-- Je n'yavais jamais pensé!

Une vitre vole en éclats. Machinalement, il tend son crucifix vers la nuit noire. Le crucifix est brisé par une balle.

-- Païens! rugit-il par la fenêtre sinistrée.

Et, se tournant vers moi:

-- Ces sauvages ne respectent rien.

Nous nous engouffrons dans un tunnel. Sauvés! Au bout du tunnel, il ya la scène du Strompwürfahrtenhaus de Munich. Sigmund passe, monté sur un cygne de contre-plaqué, qui avance par à-coups en couinant sur ses roulettes. Moi, déguisé en Walkyrie, juché sur un rocher qui semble tout droit sorti d'une lessive ratée, je brame un texte rocailleux que je n'aurais jamais cru être à même de mémoriser, cependant que, dans la fosse, un orchestre houleux éructe ses borborygmes tragiques sous la baguette -- je le reconnais! -- de Wilhelm Gruppenführer. Ce salaud salace me fait de l'oeil! La lampe de son pupitre éclaire par en-dessous sa trogne de satyre grimaçant. De toute évidence, il ya quelque chose entre lui et moi. Il se promet des délices crapuleuses après la représentation, dans un cabinet particulier de chez Pauli, peut-être, quelle horreur! Comment me tirer de là?

Un tonnerre d'applaudissements interrompt mes embryons de pensées, et me revoilà sur la plage de Mina, sous la pluie. Malheureusement, Wilhelm m'a suivi. J'entends son souffle précipité derrière moi. Alors, je le désigne à Waldo Vulcano, dont le revolver fume encore:

-- C'est lui! Celui qui se prend pour le mac de Marjorie Polka, c'est lui! C'est lui qui les veut toutes! Il a essayé de mettre au tapin Shirley Temple!

Herr Gruppenführer s'acclimate le contenu du barillet de Waldo et s'effondre sur le sable, troué comme une passoire, jetant ce mot de la fin:

-- Gurkl!

Waldo se signe, car il a de la religion, et moi je m'esbigne. Cependant qu'à l'horizon, sur les flots apaisés, Sigmund passe avec son cygne.

 

 

11

 

Les fesses de Ginette indiquent dix-sept heures trente. Il est temps de plier boutique. Plaisir toujours renouvelé. Je crois bien qu'elle m'adresse deux-trois mots. C'est si inhabituel que je ne réalise que dans la rue. Trop tard. Qu'a-t-elle pu dire? Je ne saurai jamais. Tant pis. Je m'achemine sur mon chemin. Sorti du labour, le boeuf retourne à son étable, impasse Marc-Olivier Fogiel, à deux pas du square Pascal Sevran.

Qu'est-ce qu'il ya ce soir à la télé? Une pelletée de westerns, je crois. Ils se sont donné le mot. Ça me rase dur, le western. Toujours pareil. Potocloc-potocloc, pim-poum, smash, you-you-you-you (les Indiens), et en prime l'éternelle pétasse égarée dans ce cirque, aussi naturelle qu'un pot de yaourt dans une exposition de micro-informatique, obstinément tirée à quatre épingles malgré les incendies, les bagarres, les viols et le vent du désert. Dans ces trucs, ya que les chevaux qui jouent bien. Piètre consolation. Quoique le plus stupide d'entre eux possède un arsenal d'expressions de loin supérieur à celui du frimant de base. C'est pas ça qui révolutionnera l'art dramatique du XXIe siècle. Encore une chance qu'aucun ne sorte de l'Actor's Studio. C'est vrai que Marlon Brando aurait pu, à la rigueur, faire un cheval. Manqué une grande carrière. Faute de quoi, il pense et il rote.

Je file chez le petit épicier arabe: il faut refaire mes provisions. Frites, cacahuètes, pistaches, quelques feuilles de jambon. J'adore ce type, toujours de bonne humeur, toujours souriant, actif comme une souris, dans sa blouse grise, un mot gentil pour chacun. Il lui est arrivé de me prêter de l'argent quand j'étais dans la mouise, sans l'ombre d'un intérêt. Je monte chez moi chargé comme un mulet, ayant acheté en plus quelques bouteilles de limonade. Ça me prend de temps en temps. Nostalgie des limonades de mon enfance, dont je n'ai jamais retrouvé le goût. Comment faisaient-ils pour que ce soit si bon? Recette perdue, comme celle de la pierre philosophale. Quelle époque!

Ils parlent aux infos de la mort de Gruppenführer, retrouvé sur une plage, le corps criblé de balles tirées par un revolver dont le modèle a disparu depuis la Prohibition. On se perd en conjectures.

 

 

12

 

Crime politique? catégoriel? crapuleux? Et comment, que c'est crapuleux, mon neveu! J'en sais quelque chose. Je ricane en croquant des pistaches, et puis derrière, une grande lampée de limonade. Beurk.

On sonne. Qui peut venir chez moi? Je ne vois jamais personne. C'est la petite voisine du cinquième. Elle s'inquiète pour ma santé. Me demande si ça va mieux depuis ma chute dans l'escalier. Gentil, ça. Je ne sais plus quoi dire. Restons plantés dans l'entrée, murmurant des platitudes à mi-voix, comme s'il ne fallait pas réveiller quelqu'un, ou ménager mes conduits auditifs. Je nous trouve godiches. Je n'ai même pas osé la prier d'entrer, par discrétion, de peur qu'elle n'aille imaginer des choses. On ne fait pas plus bécasson. Elle finit par prendre congé. Un malaise flotte. Ah-ha! je m'en doutais! elle imaginait des choses. Je suis un âne. Je tourne en rond sur mon tapis imitation Boukhara. Le téléphone.

-- André Martineau? (Voix d'homme. Un glacier charriant des rocs.) Waldo Vulcano. Tu peux numéroter tes abattis, figure de crotte de chèvre. Marjorie Polka a disparu. Si on ne la retrouve pas sous quarante-huit heures, tu auras droit à une jolie pierre tombale. Comme je ne veux pas claquer mon fric pour un minable, ce ne sera que du béton. Désolé, paumé!

-- Mais je...

Il me raccroche au nez. Me voilà propre! Cet excité du bulbe n'a toujours pas compris que je ne suis pour rien dans la saga Polka. À quoi donc a servi la disparition de Gruppenführer? Au secours, M. Albert!

-- Qu'est-ce ya?

-- Monsieur Albert! Waldo Vulcano y fait rien qu'à m'embêter!

-- Et alors?

-- Je voudrais que vous le patafiolassiez.

-- D'accord, fiston! dit M. Albert, se frottant les mains. Te voilà devenu raisonnable.

En deux temps trois mouvements, Waldo se retrouva transformé en un affreux poupard vagissant au fond d'une nursery bavaroise, désormais inoffensif. L'infirmière chef s'approcha d'un rougeaud moustachu, douanier de son état, qui faisait les cent pas dans la salle d'attente, et annonça d'une voix sucrée:

-- C'est un garçon, M. Hitler!

 

 

13

 

J'ai invité M. Albert à prendre un pot. Il faut soigner ses relations. Je me suis fendu d'un punch flambé et de bonnes braises bien rougeoyantes récupérées chez l'épicier arabe, Moktar, qui vend des merguez et des keftas à emporter: je ne suis guère équipé pour servir "chaud"... M. Albert a été sensible à l'attention. Il a avalé le tout, tel un chat extatique croquant le canari.

-- Ce que j'apprécie chez vous, André -- vous permettez que je vous appelle André? --, c'est votre délicatesse. Ça devient de plus en plus rare, hélas!

Je buvais du petit-lait, si lui du punch (flambé). J'ai toujours eu un penchant pour le fayotage, pourquoi le nier? En l'occurrence, c'était de la plus élémentaire diplomatie. Sans doute même: prudence. Qui peut préciser la différence? Je n'allais pas me perdre dans les détails. M. Albert ajouta:

-- Pour ne pas être en reste, je vais vous faire une petite surprise.

Il claqua des doigts, et Berlinier fut dans le living, aussi ahuri que je pouvais l'être.

-- Merci pour le cadeau! grognai-je.

-- Quoi? quoi? voici l'être que vous détestez le plus au monde à votre merci. Faites-en ce que vous voudrez.

-- Mais je n'en veux pas! je n'ai rien à en faire!

Berlinier ouvrit la bouche pour parler.

- Silence! aboya M. Albert.

Berlinier prit l'air modeste d'un palmier en pot.

-- Vous êtes incroyables, vous autres! s'étonna mon bon Diable, on vous offre tout sur un plateau, et vous êtes là à chipoter comme des enfants gâtés. Un peu d'imagination, que diable!... Hé-hé! que diable!... je ne suis pas mécontent de moi... Faites-lui faire le ménage, la vaisselle, récurer les toilettes, vous lécher les orteils...

-- Je ne veux pas qu'il touche à mes affaires!

-- Souhaitez-vous qu'on le mette au four une petite demi-heure?

-- Même pas.

Berlinier sembla soulagé.

-- Mon bon Martineau... bredouilla-t-il.

-- Silence! réintima mon Satan personnel.

-- Tout ce que j'en ferais, ce serait de le jeter à la poubelle.

-- Eh bien, jetons-le à la poubelle!

 

 

14

 

Nous fûmes balancer Berlinier dans le vide-ordures. Après quoi, je me sentis un peu mieux. Mais M. Albert en voulait encore.

-- Quoi d'autre, à présent? jubila-t-il en se frottant les mains.

J'ai remarqué que M. Albert se frotte aussi souvent les mains que Lady Macbeth. Ce doit être un tic. Qui lui va bien. Lui donne l'air coquin et guilleret. D'un bon diable, pour tout dire.

-- Pas de visées du côté de la petite voisine?

-- Quelle petite voisine?

-- Oh, ça va bien, André! Pas avec moi! Vous n'allez pas me dire que vous en pincez encore pour Ginette? Je lis en vous comme dans un livre ouvert. Et ne prenez pas cet air offusqué. Je peux le refermer quand je veux.

-- Eh ben j'aime autant, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

Il tendit ses deux mains devant lui en signe de conciliation.

-- OK, OK! je suis analphabète! je suis analphabète!

Un ange passa, puis un démon, puis un vautour. Mon Malin finit par se tortiller sur son siège. Il ne pouvait rester deux minutes tranquille.

-- Dites-moi, mon cher André, quels sont vos projets?

-- Projets? Je n'ai pas de projets.

-- Quoi, pas le moindre petit désir?

-- Pas pour le moment.

-- Vous êtes désolant. Je ne voudrais pas critiquer, mais vous manquez singulièrement de... d'ambition. Au fond, tout ce dont vous avez besoin -- pardonnez-moi -- c'est de gadgets. Donc, en attendant mieux, voici un gadget.

Il fit un geste. Un minuscule diablotin apparut sur la table basse,-- quatre-cinq centimètres à tout casser, qui cracha comme un matou en colère:

-- Chuis pas un gadget!

-- Taisez-vous, Escarbillo!... Je vous présente Escarbillo. Demandez-lui ce que vous voulez.

-- Mais je...

-- Vous m'agacez, à la fin! Demandez-lui quelque chose!

-- D'accord! d'accord! Inutile de vous mettre en colère. Je voudrais... euh...

-- Quand on réclame, on ne dit pas «je voudrais», mais «je veux!». Apprenez donc à vous affirmer davantage, que diable!... Hi-hi! j'adore cette expression!

-- Je veux un ours en peluche.

 

 

15

 

Escarbillo regarda le Patron avec une mine désespérée.

-- Fais ce qu'il demande.

Le diablicule haussa les épaules, agita ses griffes microscopiques, et un nounours d'1m80 apparut sur le canapé. Je fis un saut en l'air.

-- Plus petit! ordonna Belzébuth.

-- Plus ptit? soupira Escarbillo, déçu. Mais jpeux faire plus grand!

-- On ne te demande pas ce que tu veux, toi. Mais ce qu'il veut, lui. Excusez-le, il a toujours été un peu rétif. À l'occasion, n'hésitez pas à lui tirer les oreilles.

Le diablotin prit un air offusqué du plus haut comique.

-- Allons, Bibille! j'attends. Ma patience a des limites.

-- J'aime pas qu'on m'appelle Bibille!

-- Tu t'y feras. Je t'appellerai comme je voudrai. Exécution!

Avec un soupir, Bibille refit vibrionner ses grigriffes. Un nounours de 10cm remplaça le Yéti. Monsieur Albert expédia une taloche à son arpète, qui lui happa sauvagement un doigt.

-- Vous avez vu ça! s'indigna-t-il, cette saleté m'a mordu!

Il le saisit par son bout de queue, le colla sur son genou et se mit à lui administrer une fessée en règle, du bout de l'index. L'autre se débattait comme un beau... diable, jurant et crachant comme un chat enragé. Je n'étais pas très à l'aise.

-- Euh... fis-je timidement, croyez-vous que j'arriverai à m'en tirer avec lui, si vous-même éprouvez ces difficultés?

-- Pas de problème! Il n'avait pas eu sa leçon depuis trop longtemps. Après une bonne fessée, il redevient doux comme un agneau. Vous aurez droit à un véritable petit ange. Vous allez voir. Escarbillo?...

Le micronours adopta comme par magie des proportions recevables.

-- Voilà! fit le Patron, satisfait, tapotant le crâne de Bibille qui boudait. Il est à vous maintenant. Je conseille de l'emporter partout avec vous. Vu sa taille, ce n'est pas un problème. Ayez recours à lui pour le tout courant. Sonnez-moi pour le reste. Et... faites-en quand même quelque chose: je n'aime pas distribuer mes perles aux cochons.

Il y eut comme un éclair de flash, un jet de fumée accompagné d'un pouff, et M. Albert quitta mon living. Je me retrouvai seul avec Escarbillo, qui me regardait par en-dessous. Le Patron Chef réapparut:

-- Et merci pour les braises!... et... hips!... le punch!...

Il disparut.

 

 

16

 

-- Quel cabot! grommela Bibille. L'a toujours adoré les fausses sorties. Les fausses entrées aussi, d'ailleurs.

Bon. Et qu'est-ce que j'allais faire de ce nouveau pensionnaire? Je ne savais même pas ce qu'il mangeait. J'avais oublié de le demander. Je ne me voyais pas courir chez Moktar réclamer de la pâtée pour diablotin et du gravier anti-odeurs.

-- Jmange cqui mplaît, et poul reste jme débrouille, fit une minuscule voix sarcastique.

Allons, bon! celui-là aussi savait lire! Je commençais à craindre de ne plus me retrouver souvent seul avec moi-même. Moi qui adore ça, ce grand vide, cette latence... Je suis resté célibataire pour ne pas avoir un démon femelle à la maison, ce n'était pas pour y supporter un démon domestique.

-- Je te défends de lire mes pensées, ordonnai-je avec toute l'autorité possible.

-- Oui, monsieur-bwana, ricana le petit bout de charbon.

-- Et je te prie de me parler correctement.

-- Oh-la-la! jsens qu'on va smarrer, nous deux!

-- Et ne boude pas. J'ai horreur des gens qui boudent.

Je me mis à ranger un peu. Je n'aime pas le désordre. Mais un rire exaspérant de crécelle me vrilla les oreilles. Sur la table basse, Escarbillo s'agitait comme un beau diable.

-- Hé! ho! Mais ça va pas, la tête? Qu'est-ce tu fais?

-- Ben, je range.

-- Et moi? chuis une peau dsauciflard? Rgarde un peu, papa!

Il agita ses mimines, et la place fut nette en un clin d'oeil.

-- La prochaine fois, dmande.

-- D'accord. Mais j'exige à nouveau que tu me parles correctement.

-- Écoute, Dédé -- tpermets que jtappelle Dédé? (je sentais que, permission ou pas, il m'appellerait comme bon lui semblerait) --, faut tdire que j'ai pas été élvé dans les meilleurs quartiers. Alors, forcément, y m'en reste quéqchose. Mais c'est pas pour ça que jme paye ta tronche. Qu'est-ce on fait, maintnant? On va au lit?

-- Je vais au lit.

Je lui tournai le dos résolument, le laissant à ses méditations. Non, mais! Je devais montrer tout de suite qui commandait ici, de crainte de me retrouver martyrisé par un dictateur de quarante millimètres. Je plongeai sous la couette avec délices et, dans le noir, me mis à poursuivre des songes troubles et déraisonnables. Au moment où je m'endormais, il me sembla vaguement qu'une chose sautait sans vergogne sur le lit et venait se nicher dans un coin d'oreiller, se mettant sur-le-champ à ronronner. Je devais déjà fantasmer. Peut-être était-ce le rêve qui commençait?...

 

 

17

 

Le lendemain matin, petit déjeuner au lit servi sur un plateau par un Bibille débordant d'attentions. Ça ne m'était plus arrivé depuis moman. Pas un peu louche, ça? me demandai-je confusément. Mais baste, les croissants étaient succulents, même s'ils avaient pris un petit coup de fournaise.

Cependant, une pensée se mit à trotter dans ma béatitude. Ça me revenait, maintenant! Toutes les histoires de diables que j'avais pu lire indiquaient bien que ces particuliers-là offrent rarement leurs services pour vos beaux yeux. Quelle ignominie, quelle horreur se cachaient-elles derrière ces prévenances? Inutile d'essayer de tirer les vers du nez d'Escarbillo: il était dans l'autre camp. Il faudrait que je m'inquiète de tirer ça au clair très vite.

-- Cherche pas, annonça Microsatan, négligemment appuyé contre l'anse de ma tasse et grignotant une miette de croissant, c'est pour la pube.

-- Qu'est-ce que tu me chantes là?

-- C'est pour la pube, jte dis. Ya pas dlézard. Une idée du boss pour rlancer la boutique. C'est tombé sur toi par hasard.

-- Ne t'avais-je pas défendu de me farfouiller dans le crâne?

-- Affirmatif. Mais avoue que, pour une fois, ça t'arrange!

-- Et qu'est-ce qui me prouve que tu ne me sers pas des salades?

-- Oh-la-la! on sméfie, hein? C'tun contrat, qtu veux? Un pacte à l'envers? C'est pus la mode. Ça fait ringard. Faut sortir, mec!

Sortir! Affolé, je consulte le réveil-matin. Neuf heures!... Enfer et damnation! Berlinier va me faire ma fête. Je ne me suis jamais permis un tel retard. Je jaillis du lit, maculant les draps de café, à la grande indignation de la soubrette. Je tourne en rond, paniqué, incapable d'une action cohérente.

-- Qu'est-ce ya? quoi? piaille Escarbillo. Laver? raser? habiller? (Geste.) Voilà!

Je suis prêt.

-- Banque?

Je suis devant la banque!... Bien joli. Maintenant il faut entrer. J'entre donc, et pan! Berlinier! Mais un Berlinier tout changé. Il a l'air de sortir d'une poubelle. En a d'ailleurs gardé quelques fragrances. Puis je me souviens que c'est effectivement de là qu'il sort. Il me regarde sans me voir, un peu égaré. Bafouille, obséquieux:

-- Mon cher Martineau! quel plaisir de vous retrouver!

 

 

18

 

La force de l'habitude: j'entreprends de m'excuser, consultant ma montre, navré.

-- Laissez, laissez! se hâte-t-il. Apparemment, vous aviez plus urgent à faire. C'est sans importance, vous êtes toujours le bienvenu, mon cher Martineau.

Il m'escorte jusqu'à mon bureau.

-- Une petite tasse de café?

J'en reste comme deux ronds de flan. Quant aux chers collègues, inutile de décrire leurs mines ahuries.

Je m'assieds. Mais j'ai à peine posé le derrière sur mon siège qu'un hurlement sauvage retentit et que je ressens une cruelle morsure à la fesse. Escarbillo!... Je n'y pensais plus, à celui-là! Cet imbécile est allé se fourrer sans prévenir dans ma poche revolver! Panique à la banque. Tout le monde s'empresse autour de moi. Je repousse cette marée de sollicitude d'un geste olympien et file aux toilettes m'expliquer avec mon cornac. L'entrevue est orageuse. Juché sur un coin de lavabo, il m'agonit d'injures. Je le traite de tous les noms, frottant mon séant endolori.

-- Bobo? il s'inquiète.

-- Bobo! je crie, furieux.

Il agite ses grigriffes:

-- Plus bobo! décrète-t-il.

-- Plus bobo, je soulage.

Dans le fond, c'est pas le mauvais cheval. Pour le remercier, je lui fais un petit bisou sur le front. De confusion, il rougit comme un tison. On dirait un clown. C'est attendrissant.

-- Merde alors, on m'a jamais fait ça! Tveux que jte dise, Dédé? t'es un pote! Toi et moi, maintnant, c'est à la vie à la mort.

-- Ce sera à la vie seulement, si tu veux bien.

-- C'est toi lchef.

-- Tâche de pas l'oublier.

Je le colle derrière ma pochette et nous retournons au turf. C'est-à-dire que j'en fiche pas une rame et que tout le monde me fait les yeux doux. J'ai l'impression d'être une vedette du chobize. Pour un peu, je signerais des autographes.

La porte de la boîte explose brutalement. Destructeurs, les fusils à pompe. Une demi-douzaine de braqueurs fait irruption.

-- C'est un hold-up! braille l'un d'eux.

-- Qu'est-ce y dit? s'informe Bibille, de derrière sa pochette.

-- Tais-toi et lève les bras.

-- A quoi on joue?

-- On est braqués!

-- Hein? Des ptits merdeux qu'on voudrait pas dans une série B!

-- Tiens-toi tranquille!

-- Mon cul! Tvas voir!... Fonce dans ltas. Fais-moi confiance.

-- Hé, minute! Pas question...

-- Vas-y donc, tas dnouilles! Jte "couvre".

Une force irrésistible me pousse en avant. Donc, je fonce. Comment faire autrement?

 

 

19

 

J'attrape par le canon le fusil du braillard et je lui aplatis sa face de brute avec la crosse. Deux autres malfaisants se ruent sur moi. Je les saisis par le cou et cogne leurs calebasses l'une contre l'autre. Le parquet commence à se peupler. Les trois restants demeurent indécis. Je décide pour eux. N° 1 est expédié en vol plané par-desssus la caisse de Livarot. Il s'écrase, le pif sur les pieds dudit, et ne s'en remet pas. N° 2 prend un coup de savate dans les pompons, et N° 3 le tranchant de ma main sur la pomme d'Adam. J'ignore comment j'ai fait tout ça, mais je l'ai fait. On m'applaudit. Ginette s'évanouit. Je suis un héros.

Des flics irruptent. Berlinier s'étrangle d'émotion:

-- Merci, messieurs. C'est terminé: nous avions notre champion!

Il m'entoure l'épaule de son bras. Je fronce le nez, à cause des fragrances. Il m'étreint dans son enthousiasme (je m'en passerais bien):

-- Martineau, vous avez été admirable, prodigieux. Que de talents cachés! Je le savais. Je l'ai toujours su. Je devinais en vous l'être d'élite. J'en parlerai à la Direction Générale. Vous serez promu, décoré. J'y veillerai. Apparemment, les plus grands espoirs vous sont permis. Je vous félicite. Je vous... je ne sais plus quoi dire!

Une minuscule tête à claques jaillit de derrière ma pochette et, tirant une langue d'un rouge insolent en gonflant les joues, produit un retentissant bruit de pet. Berlinier affecte de ne s'être aperçu de rien.

Un cargo accoste le trottoir, devant la banque. Coup de sirène. Un gros barbu apparaît sur la dunette. Il me hèle:

-- À bord, moussaillon! C'est ton capitaine qui te parle!

-- Qui ça?

-- Tibor Terraqué, ton capitaine!

Jamais été présentés... Un petit bonhomme surgit à côté du cachalot, sémaphorant dans ma direction. Sigmund Frog!

-- Embarquez, monsieur Martineau! Nous partons à la chasse au vampire en Terre de Feu!

Je me tourne vers Berlinier:

-- Désolé. Service commandé.

J'embarque. Nous appareillons.

-- Hé! ça va pas? glapit Escarbillo. On sles gèle, en Terre de Feu!

Je le renfonce dans sa poche.

-- Silence, moustique!

-- Enchanté de vous retrouver, s'extasie Sigmund. Nous allons faire de grandes choses!

 

 

20

 

-- Vous avez le pied marin, au moins? demande le capitaine. «La Rascasse» n'est pas équipée pour soigner les poules mouillées.

-- La Rascasse?

-- Mon bâtiment, mille milliards de sabords! Un fier tas de ferraille qui vous mènerait en enfer.

-- Où ça? demande le fond de ma poche.

-- En enfer, confirme Sigmund. Certains auteurs, et non des moindres, dont Alvarès de Figueiroa-Balbo et Wüpperstronk von Krakenspiel, pensent que la Terre de Feu est un réservoir de vampires depuis la plus haute antiquité. Déjà Lucrèce...

-- Les bonnes femmes, coupe Tibor, faut jamais leur faire confiance!

Il se tourne, furibard, vers le timonier:

-- Pourquoi a-t-on mis en panne, sacré nom d'un cageot de méduses!

-- Feu rouge droit devant, explique le timonier.

Machines en avant toutes! braille le capitaine, exaspéré. Arrachons-nous de cette caque de harengs. Cap vers le grand large. Paré à éperonner tout bouzin qui nous coupera la route.

-- Paré! enregistre le timonier, sciant en deux un camion de choux-fleurs.

Nous sommes bientôt au milieu des mouettes, bercés par la houle, vaporisés d'embruns.

-- J'ai mal au coeur, gémit Escarbillo.

-- Tais-toi donc, mauviette!

Je demande le chemin de ma cabine pour aller planquer mon malade, que je dissimule au fond d'un tiroir de la couchette, sur une pile de chaussettes, puis remonte au grand air. Grosse agitation sur le pont. Je m'enquiers de ce qui se passe. Tibor pointe vers le nord un index de la taille d'une aubergine.

-- Le Hollandais volant! Ça faisait quelque cent cinquante ans qu'il n'avait pas reparu. Attends, mon gaillard, je vais te faire passer le goût du pain de pemmican.

-- Mais nous ne sommes pas équipés pour cela!

-- Qu'est-ce que tu racontes, moussaillon? Tu vas voir si je ne lui ferai pas bouffer son rôle d'équipage à la sauce «Rascasse»!

-- Vous savez, mon cher, commente Sigmund, le Hollandais volant, c'est une sorte de vampire des mers. Nous allons lui expédier quelques projectiles de notre façon, et il s'enfuira sans demander son reste, nanti de quelques avaries supplémentaires. Son état n'est déjà pas reluisant.

J'aperçois en effet un navire déchiqueté de partout, ressemblant aux effilochures d'un brouillard malsain, d'où s'exhalent des plaintes lamentables.

-- Mais, bredouillé-je, on a des canons?... Sur un cargo!

 

 

21

 

Le capitaine éclate d'un rire homérique.

-- On a tout ce qu'on veut sur un cargo, moussaillon! Des canons, des bombardes, des couleuvrines, des fusées, des torpilles, des grenades sous-marines, des orgues de Staline,-- de Poutine en y mettant le prix. Même du pudding british, l'arme la plus épouvantable!

Il se fend la pipe sans retenue, d'autant mieux qu'il chique. Après avoir produit un long jet de salive, il apostrophe le maître d'équipage:

-- Monsieur Malard, faites pointer la batterie de 105, chargée à...

-- À l'eau bénite, recommande Sigmund.

Monsieur Malard s'étonne. Tibor vaporise du jus de chique par son évent et confirme.

-- Faites ce qu'il dit.

Je me récrie:

-- Une batterie de 105! Où ça?

-- Ah-ah, mon petit bonhomme, on n'a pas fini de découvrir les merveilles de «La Rascasse»! Ce container, sur la plage arrière, regardez!

Trois museaux menaçants apparaissent en effet, pivotant vers le Hollandais.

-- Mais...

-- Cargo russe de récupération racheté aux Angolais par l'intermédiaire des Libyens. «La Rascasse» s'appelait il n'y a guère «Léon Tolstoï».

Évidemment, ça explique tout!... Une bonne affaire. D'autant que les Ruskoffs ont cédé en prime leur réserve de vodka.

-- Et de la bonne! affirme le capitaine: la qualité de la cachetée dans un réservoir de 200 litres.

-- Ne me dites pas que vous allez chasser le vampire à la vodka!

-- Non, mais ça va aider.

Puis, se tournant vers la batterie:

-- Feu!

La salve part et fait mouche. Sur le Hollandais, les plaintes se transforment en hurlements. Un mât s'effondre avec ses voiles loqueteuses. Le navire prend une gîte terrible.

-- Mais... on dirait qu'il va couler!

-- C'est sûr, moussaillon, il va couler. Ce ne sera pas la première fois. Il en a l'habitude. Seulement, ce coup-ci, coulera-t-il jusqu'en enfer?

Des remous sulfureux bouillonnent à l'endroit où la damnée barcasse a disparu.

-- Monsieur Malard?

-- Capitaine?

-- Il faut arroser l'événement, ça portera bonheur.

-- À vos ordres!

Un matelot nous véhicule quelques décilitres de vodka. Le capitaine lève son gobelet...

-- À la sainte Russie!

... Et le vide cul-sec. Sigmund et moi y allons avec plus de circonspection.

 

 

22

 

 

 Seigneur! un alcool qui ramonerait instantanément une cheminée!

-- Vous avez tort, grogne Tibor. La vodka se boit d'un trait. De la sorte, elle ne fait pas mal.

Je me hasarde à suggérer qu'il serait peut-être plus simple de s'abstenir d'en boire. Il me regarde, soupçonneux.

-- J'espère que tu n'appartiens pas à la sinistre horde des pisse-vinaigre et autres pères-la-colique. Ou, pire, que tu n'es pas un phoque à jaquette flottante.

-- Pas du tout, s'indigne Frog, c'est un courageux chasseur de vampires. Je l'ai vu à l'oeuvre en Transylvanie.

-- Bon-bon, si vous le dites, grommelle Terraqué, sifflant un autre gobelet. Qu'attendez-vous donc pour trinquer avec nous, monsieur Malard, sacré nom d'un poulpe à moustache!

-- À vos ordres, capitaine.

-- Double ration de rhum pour l'équipage.

Sur «La Rascasse», il semblerait que les liquides établissent -- par densité -- la différence entre la base et le sommet. J'étais du moins assuré qu'il y avait deux réserves à bord, l'une de vodka, l'autre de rhum. On ne risquait pas de mourir de soif. Et, pensai-je facétieusement, m'amusant d'un rien (il faut savoir se contenter de joies simples), n'avais-je pas, devant la banque, pratiqué "l'embarquement pour citerne"?... J'ignorais si nous découvririons des vampires en Terre de Feu mais, à ce régime, nous y croiserions certainement des éléphants roses. J'ai toujours pensé que le monstre du Loch Ness trouvait sa source dans les nombreuses distilleries des environs. De même, on peut être assuré que les "petits hommes verts" viennent, non de Mars ou d'ailleurs, mais du fond des bouteilles de Chartreuse. Quant aux soucoupes volantes, elles s'empilent volontiers sur les comptoirs de zinc. N'importe quel habitué vous le confirmera. Du réel à l'imaginaire, il n'y a souvent que l'espace d'une vésicule.

Un tiraillement du côté du foie, la petite voisine me saisit le coude:

-- Où allons-nous comme ça? je commence à ne pas avoir chaud.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas très couverte.

-- Présentez-nous, tonnerre de Brest-Litovsk! fulmine le capitaine.

-- Euh... Monique. C'est Monique.

-- Marjorie Polka, rectifie l'intéressée.

Sigmund Frog lui peaufine un baise-main qui ne déparerait pas dans Mayerling. Le vieux cachalot, pour sa part, affiche des yeux de homard à l'époque du frai.

-- Jamais voulu de femmes à bord, il bougonne. Naturellement, je ne parlais pas des déesses.

-- Ni des princesses, sans doute, susurre Natacha soudain présente.

Un léger vertige me saisit.

 

 

23

 

-- Par tous les saints! s'étrangle le capitaine.

Et Natacha, une main pudique sur le décolleté:

-- Flatteur!

-- Qui c'est celle-là? fulmine Marjorie.

-- Mon jeune ami, me gronde amicalement Sigmund Frog, je vous trouve bien imprudent d'avoir embarqué avec votre harem.

S'il savait ce qui se cache sur les chaussettes dans un tiroir de ma cabine!... Et puis, encore une chance qu'apparemment Ginette soit restée dans les vapes sur le frais dallage de la banque! De vieux garçon impénitent, me voici homme couvert de femmes. Je sens que mon prestige monte d'un cran aux yeux de Tibor, qui ne songe sans doute plus au phoque à jaquette flottante.

J'avise, un peu à l'écart, un individu que je n'avais pas repéré jusqu'alors, sanglé dans un trench-coat bleu pétrole, aussi immobile et raide qu'un menhir, le regard vissé au-delà de l'horizon. Je me penche vers le capitaine.

-- Qui est-ce?

-- Le second.

-- Mais il n'a pas fait un geste, ni dit un mot depuis le départ.

-- C'est le second... Quand il sera capitaine, il pourra brailler tout son soûl. Pour le moment, il attend.

Un imperceptible sourire me semble flotter sur ces lèvres étroites comme un trait de rasoir. J'avoue que le personnage me met mal à l'aise. Je n'aimerais pas que le capitaine tombe malade ou, pire, à la mer... Saint Christophe -- ou je ne sais qui --, conservez-nous le en bonne santé!

Je demande à Natacha des nouvelles de son géniteur. Il semblerait que le prince Atanasov soit resté fort sombre depuis notre dernière -- et première rencontre. Je me console en me disant que ça doit tenir à sa nature slave et, de toute façon, lui aller bien au teint. Sa fille, en revanche, me paraît des plus enjouées et coquinettes. L'air du grand large, sans doute, mais aussi le museau renfrogné de Marjorique. Étrange, comme une dame qui boude dans son coin donne de l'esprit à toutes les autres.

Sigmund ne tient pas en place. Il demande sans cesse au capitaine quand nous arriverons en Terre de Feu, comme si «La Rascasse» était un autobus, et le détroit de Magellan, une quelconque station sur la ligne.

Monsieur Malard s'approche de nous:

-- C'est curieux, mais on dirait qu'il y a une voiture qui nous suit.

Le père Terraqué hausse les épaules, depuis longtemps résigné aux effets pernicieux de la vodka. Je vais tout de même jeter un coup d'oeil. Je l'aurais parié. Une Stopwitch Camel! On ne peut pas dire que ces affreux lâchent facilement leur proie. Rien ne les rebute. Et ces inconscients se mettent à nous canarder! Stopwitch contre cargo. Ils sont fous à lier! J'ai bien envie d'aller reparler à Tibor de sa batterie de 105. Même chargée à eau bénite, elle pourrait faire de jolis trous dans la carrosserie, et procurer aux deux malfrats de passionnants cours de conversation avec les dauphins.

Ai-je affaire à des sbires de Vulcano? Je ne me suis jamais posé la question. Si c'est le cas, il faudrait leur expliquer que je ne suis pas responsable de la Polka, et que le Patron a disparu. Comment sortir de l'impasse? Je ne vais pas traîner ces sangsues jusqu'à la fin des temps. Plus j'y pense, plus je me persuade que la seule solution est la solution radicale. Tant pis pour mes principes.

 

 

24

 

Je vais donc quérir Tibor et le ramène par un aileron afin de lui signaler la Stopwitch. Le capitaine se marre sans retenue.

-- Ça, moussaillon? Mais c'est un cachalot! Je dirais, pour ne pas être déplaisant, que tu me sembles affligé de malardite.

J'ai beau écarquiller les yeux, je suis forcé de convenir qu'il a raison. Ai-je donc rêvé? Je ne le crois pas. J'aimerais sortir des mirages. Mais où se trouvent les mirages? Assis sous ma tente sultane, narguilé en bouche, je contemple le nombril déchaîné de Ginette, parée de sequins, qui exécute une furieuse danse du ventre, accompagnée d'une pétarade de tambourins, Le Grand Eunuque paraît et annonce, cérémonieux:

-- Lumière de l'Orient (c'est moi), El Mund pacha demande à être reçu.

-- Qu'il entre.

Je vois s'avancer Sigmund, couvert d'un caftan étincelant de brocarts et de pierreries, le crâne surmonté d'un prodigieux turban dont l'aigrette est retenue par une émeraude qui collerait la jaunisse au syndic des joailliers d'Amsterdam. La taille du couvre-chef l'oblige à passer l'entrée presque sur les genoux. Sa courte barbe s'est considérablement allongée: un fleuve de respectabilité et de sagesse. Ses lunettes d'acier sont maintenant en or, avec des branches cloutées de diamants. Je contiens à grand-peine une formidable envie de rire. Il s'approche de moi avec force salamalecs et mimiques de grand mystère pour venir me chuchoter à l'oreille:

-- Trône d'onyx et de porphyre, pilier de la foi (c'est toujours moi), de vils serpents complotent contre toi. Ils ont juré ta perte. Et le pire de ces reptiles, tu l'as devant toi, déroulant sous tes yeux ses anneaux langoureux: c'est ta favorite, ta danseuse préférée, l'immonde Neïji-Neth.

Je n'ai plus envie de rire. Je sais bien qu'El Mund a un goût immodéré pour les petits marchands de pâtisseries du Grand Souk AI-Basri, et qu'avec ma favorite ils se sont toujours détestés, mais mon sang royal ne fait qu'un tour. Je claque des doigts, mon porte-sabre s'avance et, sur un geste de ma main alourdie de multiples rubis, la tête de Neïji-Neth roule sur les tapis d'Ispahan. Dommage. Pour les tapis.

À ce moment, une fusillade nourrie éclate dehors, accompagnée de galops de chevaux. Nous sortons, foulant le sable du désert, pour voir les sbires du cheik félon El Barlinieh attaquer mon campement et ma redoutable garde kurde, qui résiste magnifiquement. C'est une indescriptible pagaille, au point que je vois des Chevaliers teutoniques mêlés aux sbires de Barlinieh, et le 72e de Cavalerie yankee arrivant à la rescousse avec sa petite trompette. Au milieu de la confusion, la Garde républicaine française défile, timbales en tête. Je ne suis pas sûr de ne pas apercevoir quelques éléments de la police montée canadienne, ainsi que deux ou trois éléphants d'Hannibal. Un scénariste de la Warner n'y retrouverait pas ses petits, même avec l'aide de Tex Avery. El Mund me passe une carabine, don de la reine Victoria. Je vise le chef des assaillants (reconnaissable à la plaque marquée «Chef» sur son casque circassien), tire. Tous les Chevaliers tombent. El Mund pacha bat des mains, ravi. Mon porte-sabre apparaît, gigantesque, à l'entrée de ma tente. Il brandit la tête de Neïji-Neth, qu'il tient par les cheveux. La horde barliniesque pousse des cris de rage et d'effroi. C'est la débandade. Mahamedji, le porte-sabre, lance le crâne dans la mêlée. Un guerrier kurde shoote dedans. Il y est! En plein dans les buts de l'Inter de Milan! Le stade entier exulte. Pétards et rouleaux de papier hygiénique fusent en tous sens. Au micro, Sacomano ne sait plus ce qu'il dit. Je suis porté en triomphe. C'est la deuxième fois. J'adore ça.

 

 

25

 

Confortablement installé dans son fauteuil club et tirant sur sa pipe, Aldous Huxley me regarde avec bonté:

-- C'est sûr, vous êtes un cas intéressant. Mais il faudrait avoir perdu l'esprit pour se faire votre chroniqueur. A l'époque où je tâtais du peyotl, je me serais peut-être laissé avoir. Toutefois, j'eusse certainement modifié votre patronyme. Ne le prenez pas en mauvaise part, mais André Martineau, ça fait un peu domestique français, non? Ou garagiste. Je crois que je vous aurais appelé (bouffée de tabac) Horace Thorndike (bouffée). Oui, Horace Thorndike! Qu'en pensez-vous?

La fumée monte en lui chatouillant l'oeil droit, et donc il le ferme à demi, ce qui accentue son côté rusé renard travesti en chapon, malgré les épaisses lunettes à monture d'écaille.

-- Oh, moi, vous savez, je ne m'étonne plus de rien. Alors, un nom ou un autre...

-- Vous avez tort, c'est très important, les noms. Des sortes de blasons. Il s'agit de ne pas se tromper. Encore un peu de porto? Si vous affublez le Chevalier à la Rose de l'écu à la hure de sanglier, voyez le désastre!

-- Le Chevalier à la Rose?

-- Ce n'est pas vous, ne craignez rien.

-- Imaginez (bouffée), imaginez un instant qu'Alice se soit appelée (porto) Debbie. Debbie au Pays des Merveilles, ça vous paraît pensable?... Ou Les aventures d'Arthur Gordon Pwett?

-- Je...

-- Savez-vous qu'un nom mal choisi peut bloquer un écrivain, compromettre tout un ouvrage?

Un rayon de soleil astique en passant l'acajou de la bibliothèque.

-- Tenez, je vais vous montrer quelque chose.

Il se lève, rajuste sa veste d'intérieur de soie grenat agrémentée d'une pochette jaune de chrome, fouille un moment dans les rayonnages et me rapporte un mince dossier sur lequel il souffle pensivement.

-- Voilà un manuscrit qui me donnait les plus grands espoirs.

Il l'ouvre. J'aperçois une dizaine de feuillets.

-- Je n'ai pas pu aller plus loin. Le personnage principal, qui apparaissait au début, s'appelait Laurence Detterly.

-- Ce n'est pas mal, Laurence Detterly.

-- Eh bien, ça n'a pas marché. Bloqué dès le commencement! Je me suis trouvé coincé.

Il tend le manuscrit devant lui, pitoyable, comme la dépouille d'un être cher trop tôt arraché à l'affection des siens.

-- Et impossible de me décider pour un autre nom. Ce devait être Laurence Detterly, et Laurence était destiné à mourir dès sa naissance. D'ailleurs, je n'ai pas davantage été capable de trouver un titre. Ce qui fait que cette oeuvre impérissable flotte dans les limbes du cimetière de vaisseaux de la littérature,-- inconnue des autres comme de moi-même.

Il lance le manuscrit sur une console, où il atterrit avec un bruit mat. Moi, le cimetière de vaisseaux me rappelle le Hollandais volant.

 

 

26

 

Un silence s'installe entre nous comme un chat dans un fauteuil. Sonnerie du téléphone.

-- Pour vous, annonce Aldous, tendant le combiné.

-- Pour moi?... Mais personne ne sait que je suis ici!

-- J'espère bien! (Sourire oblique d'une infinie distinction.)

-- Allô? coassé-je, décidé à jouer la carte de l'originalité.

Voix de glacier charriant des rocs. J'entends:

-- Salut, péquenot! Ici, Waldo Vulcano.

-- Waldo? Mais ce n'est pas possible: vous êtes mort!

-- Qui a dit Waldo? J'ai dit: Aldo. Tu es sourd?

-- Qui êtes-vous?

-- Aldo, le frère de Waldo, par la Madone! Tu croyais être débarrassé de la famille?

-- Et vous êtes beaucoup, comme ça?

-- Quelques-uns. Il y a Aldo, Baldo, Daldo, Galdo, Naldo, Paldo. Et Zaldo. J'oubliais Zaldo. Pour te servir, péquenot!

-- Dites, vous ne pourriez pas demander à vos zèbres d'arrêter de me filer en Stopwitch? Je ne suis pour rien dans votre bazar, moi.

-- En quoi?

-- Stopwitch Camel.

-- C'est pas nous, ça. Sûrement les Stromboli.

-- Et qui c'est, les Stromboli?

-- Certainement pas des enfants de choeur, c'est tout ce que je peux dire, péquenot! On dirait que tu as un certain succès. Félicitations. Tes couronnes, tu les aimes comment?

-- En or. Consultez mon dentiste.

-- C'est bien, les dentistes. Irremplaçables pour l'identification des cadavres. T'as une préférence pour la morgue?

-- Va te faire voir, Aldo, ou qui que tu sois, Daldo, Fardo ou Merdo.

Je raccroche, aussi hérissé qu'un hérisson.

-- Intéressante conversation, apprécie Aldous, dégustant son porto. Je n'aurais pas osé de tels dialogues.

-- Bof, question d'habitude!

-- Vous paraissez avoir des problèmes, si je ne suis pas indiscret. Avez-vous songé à consulter un psychanalyste? On ne pense pas forcément à ces gens-là, dans les ennuis où vous êtes. Voulez-vous que je vous recommande à mon excellent ami, le docteur Hubbard? C'est l'une des sommités de Los Angeles.

-- Depuis quand éprouvez-vous ces hallucinations?

-- Je n'appelerais pas ça des hallucinations, docteur Hubbard.

-- À votre avis, suis-je une hallucination?

-- Une hallucination à deux cents dollars l'heure, ça me semble peu probable.

-- Bien! il y a peut-être un petit espoir.

-- Parlez pour vous.

-- Éprouvez-vous de l'agressivité envers moi?

-- Oui: un des ressorts de votre divan me mord la fesse.

-- Désolé.

-- Je ne pense pas que ce soit une hallucination.

 

 

27

 

Un mouflon avec une tête de chameau, des pattes de kangourou et une queue de scorpion traverse lentement la pièce, renversant une vitrine, mais le docteur n'y prête aucune attention.

-- Qu'est-ce qu'une hallucination, selon vous?

-- Écoutez, c'est vous qui êtes censé répondre à ce genre de question.

-- Oui, mais j'aimerais savoir ce que vous en pensez.

-- Rien du tout.

-- C'est pour vous aider, non pour vous demander une consultation: je ne suis pas sûr d'en avoir les moyens, ah-ah-ah-ah! (Seigneur, quel rire insupportable!)

-- Vous me payeriez mille dollars, je ne serais pas certain de trouver une réponse valable.

-- Je peux vous dire une chose, mon vieux, c'est que vous ne serez jamais psychanalyste. Ah-ah-ah-ah! (Oh, Seigneur!)

-- D'accord, d'accord! je ferai ce que vous voudrez, mais de grâce, arrêtez ce rire!

Là, le joyeux docteur Hubbard se ferme comme une huître.

-- N'aimeriez-vous pas mon rire?

-- C'est peu de dire que je ne l'aime pas: je le déteste.

-- Si vous êtes venu pour m'insulter à deux cents dollars l'heure, moi, ça ne me gêne pas. C'est votre problème, mon vieux.

-- Et cessez de m'appeler mon vieux, je pourrais être votre fils.

-- OK, OK! Je vois ce que c'est. Un oedipe mal digéré.

-- Vous savez ce que signifie oedipe?

-- Naturellement. Oïdipous: «pieds enflés».

-- Exact. Eh bien vous, c'est la tête.

La mine pincée, Hubbard consulte sa Rolex.

-- Notre temps est écoulé. Ravi de vous avoir connu.

-- Erreur, il reste cinq minutes. Et comme j'en veux pour mon argent...

Vlan! je lui colle mon poing dans la figure et je m'en vais. Tant pis pour Aldous.

C'est vrai que ça fait du bien, une séance chez le psychanalyste! Je recommencerai si j'en ai l'occasion. Ce que je constate, en tout cas, c'est que je prends de l'assurance d'une manière incroyable. Timoré depuis ma naissance, je me sens pousser des ailes. Tenez-vous bien, les mecs, ça va changer!... Dieu tout-puissant, voilà que je m'exprime comme Escarbillo!

Fugitive pensée pour le loustic sur sa pile de chaussettes, cinglant malgré lui vers la Terre de Feu. Bon dodo, Bibille! Joyeux réveil parmi les vampires en compagnie de Frog-El Mund pacha. Pour le moment, je suis occupé: l'état-major de ma banque ("Vaudour & frères") au grand complet me reçoit pour chanter mes louanges et détailler pompeusement les hochets qu'on me destine. C'est minable: j'ai droit à la Médaille de la Valeur bancaire, une prime de 75 euros, un poste de vérificateur principal (c'est-à-dire que je continuerai à vérifier les chèques, mais principalement) et un congé de quinze jours.

 

 

28

 

J'ai surtout droit à leurs discours mielleux, à la tronche de faux cul de Berlinier, convié par la hiérarchie à cette célébration mystique suivie d'un vin d'honneur. Les vins d'honneur, hélas, n'ont jamais été à l'honneur des vins. Je crois que si j'y avais laissé ma peau, ils s'en seraient tirés à meilleur compte: seulement la Médaille. Ils doivent regretter que je ne sois pas mort, Berlinier surtout. Voilà pourquoi sans doute la "cérémonie" ressemblait à s'y méprendre à un enterrement de troisième classe. Je suis hors de moi. Les répugnants grigous, les méprisables salauds! Ils ne l'emporteront pas au paradis. Je me vengerai, je ne sais pas encore comment, mais je me vengerai.

En ressortant par le grand hall de marbre (la Direction Générale a les moyens, mais pour elle seulement), Berlinier se permet de me passer un bras protecteur autour des épaules. Je me dégage brutalement.

-- Ah, vous, hein, ne me touchez pas! Quoi que vous fassiez, vous aurez toujours une odeur de poubelle.

Ma voix se répercute comme dans une cathédrale. Les quelques sous-fifres venus me raccompagner (les Grands Patrons ne se sont pas dérangés: un chef surchoix ne déchoit pas) en demeurent saisis. Je vois passer une lueur de meurtre dans les yeux du cheik félon. Inutile, mon cochon! c'est moi qui frapperai le premier.

Quinze jours de congé! Il me suffisait d'aller trouver un médecin. Je ne décolère pas. Je tourne en rond sur mon tapis imitation Boukhara, puis sur mes Ispahan véritables.

-- Lumière de mon oeil, me dit Natachahrazade, qu'est-ce qui t'agite ainsi?

-- Oui, quoi? renchérit Moktar l'épicier, ses brochettes à la main. Si c'est l'amour, c'est pas grave, puisque tu as l'amour. Si c'est l'argent, c'est pas grave, parce que j'ai l'argent.

Je vais le nommer Grand Vizir, celui-là! Depuis le temps qu'il le mérite, avec Naïma, sa femme. Chtak! Moktar se pavane dans ses ors et ses brocarts -- il ne sait plus que faire des brochettes --, Naïma, dans ses étoffes de Mossoul. Le Grand Vizir et sa Vizirette. Chez moi, la promotion ça traîne pas, contrairement à "Vaudour & frères". D'ailleurs, tiens, j'expédie sur le costume de Moktar les plaques étincelantes du Nicham Iftikar, du Lokoum avec palmes, du Lion Glorieux de la Sublime Porte, du Divan Sacré, du Pouf de Vermeil, du Yatagan d'Imizmiz. Il scintille comme un arbre de Noël. Il est confus.

-- C'est trop, c'est trop, Effendi!

Je me jette sur les coussins à côté de Natachahrazade, égrenant mon tespish d'ambre.

-- Tu me parais encore bien pensif, Seigneur. Veux-tu que je te conte l'une de ces histoires dont j'ai le secret?

-- Ah, non, par exemple! Cela n'a que trop duré, vivons-les plutôt.

 

 

29

 

-- Veux-tu te retourner pendant que Natachahrazade s'habille?

-- Natachahrazade, hein!

-- Et alors?

-- Natachahrazade s'habibille? (Ricanement salace.)

-- Oh, ça va bien!

-- Mais qui est-ce, mon aimé? s'étonne la descendance atanasovienne, rendue plus présentable.

-- Une vieille connaissance.

-- Ô colonne de jade de l'Empire, je ne m'étonne plus de ton pouvoir, si tu parles aux génies.

-- Hé, nappe en plastique dma cuisine! ricane Bibille, y a rien à clapper, dans ta crèche?

Je frappe dans mes mains, et une nuée de domestiques se précipitent.

-- D'accord, jme rends! couine Bibille, les mains en l'air.

-- Qu'on apporte un kanoun, ordonné-je.

Quelques instants plus tard, ma gazelle, les yeux ronds, regarde le "génie" croquer les braises l'une après l'autre avec voracité. Ayant quasiment vidé le kanoun, il frotte son ventre rebondi avec satisfaction.

-- Merci, ton Altesse, ça fait du bien par où qça passe! Et maintnant, qu'est-ce on fait?

-- On fait ce qu'on veut, mais tu nous lâches la grappe.

Hurlement de Bibille:

-- QUOI???!!!

-- Excuse-moi de te bousculer. Vois-tu, ce que j'apprécie avant tout, c'est ma tranquillité.

-- C'pas ça, mais hé!... hé! tu parles aussi mal que moi!!!

-- J'ai changé, mon vieux. Ce doit être ta détestable influence.

-- J'en rviens pas!... Euh, dites, madame Chachamachin, faut pas croire cqu'y raconte. J'ai été élvé chez les Jésuites, moi!

-- Bien sûr, chéri, ironisé-je.

-- Jleur ai fichu une pagaille pas possibbe.

-- Il est mignon! s'attendrit ma princesse.

Bibille pique un fard et vient se blottir contre elle en ronronnant pour se faire gratter entre les cornes. Ce qui ne me plaît que modérément. Un voyou, entre les seins de mon almée... Deviendrais-je jaloux d'un bout de charbon? Pourquoi pas? On a vu plus curieux. Je quitte la pièce fort mécontent, claquant la porte qui perd quelques clous de bronze.

Je me retrouve sur mon imitation Boukhara. Décidément, ce n'est pas mon jour.

-- M. Albert!

Tiens, on a du retard à l'allumage. Pas plus de M. Albert que de beurre au plafond. On n'est plus servi. La-la-la, ma pauv' dame!

Ah, tout de même! ...

-- Excusez-moi, j'étais en train de coller une fessée à Escarbillo.

-- Ravi de l'apprendre.

-- Que puis-je pour vous?

-- M. Albert, il me faudrait de l'or. Des masses, des tonnes d'or.

-- Pas très original.

-- Je me contenterais de billets.

-- Quelle sottise projetez-vous encore?

-- Vous le savez aussi bien que moi.

 

 

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Il réfléchit un instant.

-- Oui, pas trop idiot. Ça pourrait être amusant. Banco!

-- Merci, M. Albert.

-- Et tenez Bibille un peu plus serré. Vous êtes en train de me le gâcher.

-- Sans vouloir vous désobliger, c'était déjà fait.

-- À bientôt, mon petit André.

Bon. Au travail. Avec tout mon or, je fonde une banque superpuissante et une foultitude de succursales: la "Martineau, Tino & No" (pour faire riche). Ses actions sont mieux que cotées: tricotées. "Vaudour & frères", auxquels je pique tous leurs clients, sont progressivement étranglés, asphyxiés, réduits à la faillite, à la mendicité. Transformés en clodos, ils campent dans leur hall de marbre, d'où ils ne tardent pas à être chassés: j'ai racheté la "Vaudour". Un dicton court les milieux d'affaires: «le Vaudour est toujours dehors». Je l'avais dit, que je me vengerais! Berlinier vient me faire des bassesses pour être engagé comme balayeur. Suprême ignominie, j'accepte! J'ai quatorze Rolls, six Bugatti, une Trabant (le nouveau must), des châteaux en Touraine, dans le Devonshire, les Dolomites, sur le Rhin, le Danube, plusieurs ranches au Texas, des puits de pétrole, une île à la Jamaïque, une flotte de yachts, de jets, de pépées à flotteurs. Je fume de gros cigares à mon chiffre. J'ai des amis en pagaille, des maîtresses comme s'il en pleuvait. Je m'emmerde activement. Je produis des films, ouvre des musées, subventionne des partis politiques, sponsorise des rallyes, promotionne des maisons de disques, orchestre des téléthons, inaugure des pouponnières et des mouroirs, entretiens des théâtres, des danseuses, des mouvements terroristes. Je possède plusieurs chaînes de télé, un réseau d'organes de presse. On me décore. Les media sont à ma botte, que je me réjouis de savoir crottée.

J'ai quitté la rue Patrick Sabatier. Soucieux de mon standing, j'habite désormais, avenue Bernard Pivot, un loft somptueux où l'on pourrait organiser des compétitions d'enduro. C'est ce que j'ai fait, d'ailleurs, à la pendaison de crémaillère, provoquant l'intervention des sapeurs-pompiers alertés par les torrents de fumées d'échappement qui jaillissaient des baies vitrées. Comme je ne saurais me passer de Moktar, je lui ai payé à proximité une rutilante boutique qui fait le bonheur du quartier, et s'appelle -- comme c'est curieux! -- "Au Grand Vizir". Ce lieu est devenu le dernier endroit à la mode. Ça ne désemplit pas. Fauchon est fauché. Moktar roule sur l'or. Je lui devais bien ça.

On sonne. C'est Monique. Ou Marjorie, je ne sais plus.

-- Vous me reconnaissez? Je suis votre voisine.

 

 

31

 

Par exemple! L'aurais-je déménagée avec moi sans m'en rendre compte? Il est bien possible qu'on ne puisse se séparer de son "milieu", qui vous suit avec vos rêves, vos soucis, votre bouton sur le nez et vos aigreurs d'estomac.

-- Je vous reconnais parfaitement.

-- Ça va? On dirait que vous avez maigri.

-- Je travaille trop.

-- Je peux entrer?

Comment dire non? Et pourquoi? Elle entre, siffle d'admiration.

-- Ben dis donc, c'est rien chouette ici! Manque plus qu'Alain Delon.

Si j'avais nourri quelques illusions, elles seraient en train d'agoniser sur le parquet.

-- Vous vous demandez peut-être ce que je fais là.

J'allais poser la question. Mais je suis trop bien élevé, quoique n'ayant pas eu les mêmes éducateurs que Bibille, pour l'avoir formulée.

-- Vous n'avez pas une fuite d'eau? Il m'a semblé entendre des cataractes. Je ne voudrais pas que ça provoque des dégâts chez moi.

Serait-elle amnésique? Je ne pense pas que ce soit moi qui perde la mémoire. Ou bien elle a décidé de jouer les innocentes? Je tente un coup de sonde:

-- Comment marche le spectacle à Vegas?

Ses yeux s'arrondissent d'étonnement.

-- Quel spectacle?

Mon dieu, j'ai affaire à une dinde! Je préférais la sulfureuse Marjorie Polka et son cortège de mauvais garçons. Ou l'ancienne Monique. Ce n'est plus comme avant. Naguère on s'inquiétait de ma santé. À présent on s'inquiète de ses plafonds. C'est la vie. Je laisse tomber, très sec:

-- Pas d'eau ici, sauf aux robinets. Rien ne vous autorise à vous introduire chez moi pour une tournée d'inspection. S'il y avait la moindre chose, vous en seriez avisée par mes assureurs et mes hommes de loi.

-- Faut pas vous fâcher, monsieur Martineau. Y a pas de mal à vivre en bonne intelligence entre voisins.

Rien comme les imbéciles pour parler d'intelligence. Et la voilà qui s'installe dans une chauffeuse, croisant haut les cuisses. Allons, bon! J'ai eu mon content de cuisse, ces derniers temps. Qu'est-ce qu'elle s'imagine?

-- Je suis très occupé, mademoiselle. Je vous prie de vous retirer.

-- Retirer? D'accord!

Et elle retire sa robe avec ses dessous, puis se rassied, intégralement nue, me défiant du regard:

-- Alors, pas de fuites?

Je trouve la réflexion saugrenue.

-- Je suis particulièrement étanche. Désolé.

Elle se dresse, dépitée. Je lui flanque ses hardes dans les bras. On sonne. Natacha! Nous voilà en plein vaudeville.

-- Bravo! râle Natacha. J'ignorais que tu auditionnais.

-- Écoute, ce n'est que la voisine...

-- Oh, alors, si c'est la voisine, ça explique tout. Il y en a beaucoup, comme ça, des voisines?

 

 

32

 

Monique gagne la sortie, digne, ses petites fesses serrées d'indignation.

-- Autant que d'étages!

Et, Dieu me damne -- ou M. Albert --, elle disparaît, toute nue, sur le palier. Ma réputation va sûrement s'améliorer.

Accoudé au bar de chêne ciré, Bogy regarde pensivement le fond de son verre:

-- Ne laisse jamais partir une poupée en colère...

Les volets, bien que cloués, sont violemment secoués. Dehors, la tempête fait rage sur les Keys.

-- D'accord, je soupire, mais quand il y en a deux, et que celle qui reste est aussi en colère que celle qui part?

-- Alors là, mon pote, tu es dans de sales draps.

Il sourit du coin des lèvres, perdant la cendre de son clope. La porte du bungalow, ouverte par une bourrasque, claque contre le mur. Les deux malfrats de Stromboli s'encadrent dans le chambranle, sur fond de trombes d'eau et de palmiers ployés.

-- On est dans de sales draps, je ricane.

Nonchalamment, Bogy tire son feu du holster et abat les deux intrus. Puis il va refermer la porte.

-- Horreur des courants d'air.

Je lui serre les mains avec effusion: voici l'un de mes problèmes enfin résolu. Avec élégance, pourrait-on dire, et à moindres frais. La tempête, cependant, s'est brusquement calmée.

-- À ton service, Buddy, sourit-il, perdant un reste de cendre qui l'oblige à épousseter le revers de sa veste.

Natacha, moulée dans une robe pailletée bleu nuit aux bretelles ultra-minces, écarte le rideau de perles de l'office et entre dans la pièce. Bogy la salue en soulevant imperceptiblement son feutre. Du doigt, il lui fait signe d'approcher. Posant une main sur sa hanche, il lui murmure quelque chose à l'oreille, me regardant et me faisant un clin d'oeil. Natacha se détache de lui, me jette les bras autour du cou et m'embrasse sur la bouche. Les nuages semblent avoir disparu de mon ciel en même temps que de celui des Keys. Saurai-je un jour ce que lui a susurré Bogy? Edward G., vautré dans un fauteuil, nous regarde, énigmatique, un cigare vissé dans sa bouche de crapaud.

La porte du bungalow s'ouvre à nouveau. Tibor Terraqué! Trempé comme une soupe. Une mare s'élargit à ses pieds. Bogy esquisse un geste vers son holster, mais je l'arrête, main tendue.

-- Capitaine! Qu'est-ce que vous faites là?

 

 

33

 

Edward G. s'est contenté de changer son cigare de place.

-- Embarqué par un paquet de mer, mille millions de moules! Pas eu le temps de dire ouf.

-- Et «La Rascasse»?

-- Elle continue sa route, que Dieu la protège!

Je ne peux m'empêcher de penser à l'infortuné Sigmund, seul désormais avec l'inquiétant second.

-- Aussi, quelle idée de sortir par un temps pareil! grommelle Bogy, hochant la tête.

-- Le temps ne me fait pas peur, quel qu'il soit, moussaillon! claironne fièrement le cachalot.

-- Moussaillon? Il m'a appelé moussaillon! s'étrangle Bogy, incrédule.

-- Il l'a fait! s'exclame Edward G., le bide secoué d'un curieux rire asthmatique.

Tibor se rengorge.

-- Certains prennent ça comme un compliment. Il y a de la vodka, dans cette cambuse?

-- Vodka? fait Bogy, comme si on lui parlait de milk-shake ou de Zarathoustra.

-- Du rhum, alors? Je me contenterais de rhum.

-- Il y a du rhum derrière le bar, marmonne Ed sans bouger d'un pouce, crachotant des brins de cigare.

-- Merci, moussaillon, j'y file tribord amure.

À Bogy de se fendre la pêche.

-- Qu'est-ce que tu as? s'inquiète le crapaud.

-- Toi aussi, il t'a appelé moussaillon!

-- Écoute, petit, je vais te dire, ce gars-là appelle tout le monde moussaillon, y compris sa mère et tous les sacrés foutus chiens errants qui passent, avec les canassons, les tamanoirs et les perroquets.

Bog crache pensivement sur le sol.

-- Alors, c'est comme qui dirait une manie...

Ce qui m'épate, c'est que le clope de Bog n'est toujours pas terminé. J'ai oublié que les clopes de Bog ne sont jamais terminés.

Tibor siffle sa bouteille de rhum derrière le bar. Natacha fredonne une vieille complainte ukrainienne.

-- Qu'est-ce que tu es? graillonne Bogy. Polak?

Natacha éclate de rire.

-- Quoi, t'es pas polak?

-- Elle est pas polak, elle est paumée, tu vois pas? grogne Edward G.

Moi, je commence à virer claustrophobe. Il me semble qu'on tourne en rond. J'ai des fourmis dans les jambes. Besoin d'air pur, de mouvement. Je m'agite et lance, agacé:

-- Ça commence à bien faire! Qu'est-ce qu'on attend?

Bogy laisse tomber négligemment:

-- La fin du film.

 

 

34

 

Tout en haut du phare de Punta Arenas, sur le promenoir de vigie, je me gorge de vent. Il fait un soleil éclatant. Des sternes, des mouettes (à moins que ce ne soient des albatros ou des ptérodactyles) planent en criant. Quelques voiles au loin. Et, me semble-t-il, la silhouette mafflue de «La Rascasse», telle une bouteille de vodka flottante. À l'emplacement de l'étiquette, l'emblème bariolé de la "Compagnie" Terraqué Overseas.

L'odeur désastreuse des conserveries de poisson arrive par rafales. Donc vent de terre, me dis-je, fier comme Pedro de Valdivia fondant Santiago, mais incapable d'en tirer des conclusions nautiques. Tout ce que je sais de la navigation, c'est qu'il faut ramer -- on se demande pourquoi -- dans le sens contraire à celui de la marche. Comme tordus, les marins, ça se pose là! Ne pas s'étonner ensuite des catastrophes dans lesquelles ils se précipitent. En tout cas, «La Rascasse», si c'est elle, semble sur la bonne route. Sauf erreur, la Terre de Feu, c'est au bout...

Un flap-flap précipité -- un flapping, diraient ceux qui veulent faire "technique" et doivent être aussi instruits de la navigation aérienne, que moi de la maritime -- retentit brusquement. Ce ne sont pas des ailes de vampire, mais les pales de l'hélico qui vient me chercher. C'est comme ça. À présent, je me fais suivre par un hélico. D'autres, par des chiens. Je hais les chiens. Un hélico ne vous sème pas des puces partout en laissant traîner ses poils sur les canapés, ne vous léchouille pas le nez et les oreilles en bavant, ne pisse pas sur la moquette et vous transporte où vous voulez. Un chien, non. Si les hélico sucent du kérosène, les chiens engloutissent des tonnes de croquettes. Vous pouvez vous ruiner aussi bien avec des croquettes qu'avec du kérosène. Et puis en voilà assez avec les chiens et les hélico. Je fais ce que je veux.

Nous filons sur Chiloé récupérer mon jet, puis de là sur Arequipa, Maracaïbo et Tampa (Floride). Au-dessous, Bogy rêve qu'il termine son clope.

Je trouve sur le tarmac une délégation qui m'attend: industriels nippons, hommes d'affaires luxembourgeois, émissaires papaux, aventuriers papous, onorati siciliens... Je balaie tout ça d'un revers de main.

-- Pas le temps! Voyez McGregor.

McGregor est mon homme de confiance. Son traitement est indexé sur le montant de ma fortune. Il veille sur elle avec un soin jaloux. Dans la mythologie écossaise, Cerbère n'a que deux têtes: ça fait une bouche de moins à nourrir. À Kilmarnock, où je l'ai rencontré, il louait ses ancêtres pour tirer du fric aux touristes de passage. Ses ancêtres -- dont, curieusement, le poète Robert Burns -- étaient des fantômes. Il les faisait travailler dur. Cette affaire miraculeuse, puisqu'elle ne lui coûtait pas un radis, périclita le jour (la nuit, plutôt) où Burns se mit en tête de déclamer son poème agricole: Le samedi soir dans la chaumière. N'oublions pas qu'il a fini dans la peau d'un agent des contributions indirectes. Ce parcours à l'envers pour tout autre mortel (d'abord on est agent des contributions indirectes, puis poète), est des plus naturels pour un Écossais. Si McGregor a un reproche à faire à Robert Burns, ce n'est pas d'avoir été dans les impôts, mais dans la poésie. D'ailleurs il dit: «impoésie».

 

 

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Pendant que Milton (McGregor) bourre le mou aux missi dominici, je file tranquillement au Panhandle Palace. Je crois que Milton ignore qu'il porte un prénom qui est un nom célèbre de poète anglais -- ironie du sort! --, et ce n'est pas moi qui le lui apprendrais. Tout ce qu'il trouverait à dire du Paradis perdu, c'est que «un de perdu, dix de retrouvés» et qu'il est autrement plus grave de perdre un penny. Quand on ne paume que des paradis, on a son avenir assuré.

J'aime bien le Panhandle, son luxe tranquille. Discrétion à tous les étages. Ma suite habituelle m'attend. Quelqu'un attend aussi dans ma suite: Aldo Vulcano, avachi dans un fauteuil. Discrétion à tous les étages, sauf le mien. Je ne reviendrai plus au Panhandle. Comment je sais que c'est Aldo? Parce qu'il me le dit en pointant sur moi un revolver deux fois gros comme lui. Il a de plus la même voix impossible que Waldo et la même sale gueule.

-- Où est Waldo? demande-t-il.

Je sens que ça ne va pas être le grand amour.

-- Je n'en sais rien. Il faut demander à M. Albert.

-- Et c'est qui, M. Albert?

-- Vous serez surpris de l'apprendre.

Il me désigne le téléphone:

-- Appelle-le.

-- Pas besoin du téléphone... M. Albert!

Woooff! L'intéressé se matérialise dans la pièce. Jets de vapeurs rougeoyantes, odeur de soufre, plus tous les accessoires: cornes astiquées, pieds fourchus, queue itou, poils partout, trident, et rire, bien sûr, démoniaque. Pas moyen de se méprendre. Il a fait fort. Aldo glisse de son fauteuil comme une crêpe et se répand sur le tapis. Crise cardiaque. Qui vient ensuite dans l'ordre alphabétique? Baldo? Je n'ai pas intérêt à moisir au Panhandle. M. Albert a beau m'assurer (avec des yeux gourmands) qu'il se charge du corps, je n'ai aucune envie de me coltiner le shérif du coin , l'Attorney général, le FBI, la CIA, les commissions d'enquête, la Bank of America, les Alcooliques Anonymes... and so on. Sans parler de la Mafia. Et je sais par avance que si on me colle un psychiatre sur le dos, on aura réellement un meurtre à me reprocher. Je file donc à Bombay. Pourquoi Bombay? Parce que c'est loin de Tampa. Et que le flic de modèle courant pensera Los Angeles, Sacramento, New York, Albuquerque, Casablanca (grâce à Bogy), Inverness, Las Mierdas. Jamais Bombay: il ne sait pas que ça existe. En outre, là-bas, l'apparition de M. Albert en tenue de combat n'étonnera personne.

 

 

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Je m'achète un palais sur Marine Drive et investis dans l'industrie chimique, qui manquait à ma panoplie. Pour me donner bonne conscience, j'ouvre l'école de danse «Ram Gopal», que tout le monde a oublié. Puis, lassé de croquer des graines de courge et dégoûté du curry, je m'envole pour Edimbourg où, malheureusement, la gastronomie calédonienne s'est réduite à la pizza. Je rencontre en secret McGregor qui m'assure que le calme règne à Tampa, si ce n'est qu'un curé a disparu avec la caisse de la paroisse, en compagnie d'une serveuse topless, et que les dames du «Temple de la Vertu» ont été ramassées nuitamment par la police sur un parking, nues comme la main et abominablement soûles. Malgré mes réticences, Milton s'obstine à revoir Kilmarnock pour un petit tour d'inspection au manoir familial. Le mal du pays. Je crois surtout qu'il veut vérifier si un aigrefin n'exploite pas frauduleusement ses fantômes dans son dos. Mais la demeure a disparu au profit d'un atelier de mécanique. Soupir (de soulagement) de Milton. J'imagine mal Robert Burns déclamant Le Samedi soir dans la chaumière au milieu des tours et des fraiseuses,-- voire même Les Joyeux Mendiants. Où sont passées ces ombres attendrissantes, la vieille tante Lisbeth, constipée de naissance, qui collectionnait les pots de chambre décorés du Lièvre de Mars ; le commodore Woodruf et sa jambe de bois où il planquait son whisky à l'insu de l'horrible mégère qu'il avait prise pour femme dans un moment d'égarement ; l'ancêtre le plus ancien dans le grade le plus élevé: un compagnon de Richard Coeur de Lion, dit «Malcolm Coeur d'Oursin» ; et tous ces flamboyants piqués et pittoresques fofolles qui constituent une famille au pays de Conan Doyle? Peut-être avaient-ils trouvé refuge dans l'une des nombreuses manufactures de bonneterie. C'est ce que je dis à Milton par charité. Mais je penchais plutôt pour une distillerie.

Nous allâmes noyer notre spleen dans chaque pub de Londres, en profitant pour passer admirer au British Museum la collection de têtes jivaros dont j'avais été le généreux donateur. Mais était-ce le reflet des vitrines, ou un début de remords? -- nous ne vîmes que des têtes de poivrots.

Je raccompagnai Milton à Heathrow. Le bar nous vit trinquer, en guise d'adieu, à l'Alka Seltzer,-- considérés avec mépris par les ivrognes qui nous entouraient.

Me rendant aux toilettes, je tombe sur Sigmund achevant à coups de maillet un vampire fuégien transpercé d'un pieu, sous un lavabo. Je me hâte de retourner boire l'Alka Seltzer de l'étrier avec Milton.

Une soudaine aiguille de lumière perce les nuages amoncelés et va se planter dans les jardins du Generalife, mettant le feu aux parterres de géraniums. La ville bruit et frémit comme le finale du Sombrero de tres picos. À Grenade, les cigales ne stridulent pas: elles jouent des castagnettes.

 

 

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Arrivant par une fenêtre ouverte, les thèmes de Mahler s'étirent indéfiniment comme de la guimauve. Ça colle à l'oreille. Ce n'est pas tant que ça n'arrête jamais de finir, mais, pire, ça n'arrête pas de commencer. La Symphonie N°1 (Der Titan, que j'appellerais «La Naine»): une espèce de "Pastorale" en forme de sponge cake qui sent plus la choucroute que la salsepareille. Mozart, lui, au moins -- ah, Mozart!... --, est un musicien pour chats. C'est-à-dire, l'ordonnateur de toutes les délices. Et Haydn, cette vieille culotte de peau, écrit avec des grâces de jeune marquise.

Une niña passe, défile plutôt, cousue dans sa robe rouge et pois noirs à volants. On dirait une coccinelle mécanique. Ses petits pieds véloces tricotent, chaussés d'escarpins à brides d'un noir étincelant, où se reflètent de minuscules paysages, comme dans un objectif fish-eye. L'éventail dont elle joue en experte, dans un crépitement d'élytres, en dissimulerait deux comme elle. Cette môminette me rappelle le défilé d'une autre Marie-Talent: la fille du propriétaire du restaurant China Tong, qui parcourait l'immense salle en tous sens, dans une robe vert émeraude au plastron de strass, l'air concentré, affairé, fixant droit devant elle une étoile-phare invisible pour le reste de l'humanité.

Le corbeau de Poe. Remember? ou never more?... Poe était-il un corbeau? Et Baudelaire? Il en avait la tête, le cheveu noir, l'habit noir, I'oeil noir, la mine noire. Baudelaire s'envolant lourdement, jetant un croassement indigné par dessus la littératuture. Le noir est une invention de corbeau. Et l'Espagne, pleine de veuves noires à mi-chemin entre l'arthropode et le corvidé... Vols de veuves espagnoles au-dessus des sierras, de l'Alhambra, des jalousies de l'Alhambra claquant au vent des mesetas, plantant leurs poignards dans la chair des reproches. Avec les cigales, le sang fait bruire ses castagnettes. Le taureau de Veterano Osborne s'écroule, foudroyé par l'épée des jours d'acier bleu damasquiné par le tourbillonnement des guêpes. Aranjuez. Des fraises et un concerto. Four noir. Encore du noir. Sombre, lourd paraphe rayant le ciel de ses alvéoles dentelés. On lit: Shakespeare -- ou Cervantès. Dans la poussière du chemin tournent de minuscules ânes mécaniques, chacun monté de son Sancho Pança. Et une minuscule, imperceptible petite Asiate, robe vert émeraude pailletée de strass, suivie d'une microscopique niña décorée comme une coccinelle.

L'air amplifie et répercute le moindre son, même venu de très loin, des confins de la terre ibère. Peut-être perçoit-on le frémissement des cordages du port de Málaga, mêlé aux fritures de Valence, aux guitares de Séville, aux zapateados des bodegas, à la chute d'une épingle à cheveux à Santander. Au souffle des taureaux grattant le sable incandescent des plazas. Au soupir des épouses crucifiées dans leur lit de fer, sous le Christ en bois d'olivier, aussi raides que leur chemise empesée, remontée sur leur ventre touffu comme un buisson d'épines, voire, dans les instants de passion dévorante, sur leurs mamelles de chèvres.

Le souffle du sirocco balaye l'Espagne. On entend vocaliser les fontaines.

 

 

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Illumination! Comment n'ai-je pas pensé plus tôt à utiliser les gens peu recommandables que je fréquente (terroristes, indépendantistes de toutes dépendances, et même onorati) pour me débarrasser des cliques vulcanienne et strombolienne? Lancer un contrat. Les loups ne se mangent pas entre eux? Foutaises! Quand ils ont très faim, ils le font. Avec d'autant plus d'allégresse qu'ils sont jaloux les uns des autres et passent leur temps en sanglantes rivalités byzantines. Laissez-moi rire avec le code de l'honneur, l'omerta et autres balançoires dont ils se moquent comme de leur première bombinette. Les "règles", c'est toujours pour les autres. Je prends les contacts qu'il faut. Daldo, Galdo et la suite n'ont qu'à bien se tenir. Et puis, je ne peux faire appel à M. Albert sans cesse: il finirait par se croire des droits sur moi. En sous-main, je négocie le rachat du Stardust (et de Vegas, tant que j'y suis). Je vais devenir le patron de la Polka. Qui sera bien attrapée?...

Un ascenseur du World Trade Center se bloque entre deux étages. On m'enlève par la trappe supérieure de la cabine. Mes ravisseurs portent des cagoules. Je parviens à en arracher quelques-unes. Ils n'ont pas de tête. Impossible de les reconnaître. Je m'échappe par le premier bureau ouvert. Une porte au fond. Je la franchis. Je me retrouve dans le bureau que je viens de quitter. Je refranchis la porte. Même bureau. Porte. Bureau. Porte. On me poursuit. J'ouvre de nouveau la porte à la volée. La salle à manger d'Atanasov, vide. Je fuis vers les lourds vantaux de Sépulcrozotar, qui s'écartent tout seuls. Le monstre paraît. Je passe entre ses jambes squameuses. Derrière moi, un bruit de lance-flammes et des hurlements horribles. Je croise, courant en sens inverse, Aldo, Ginette et le Lièvre de Mars dans un tunnel sans fin, éclairé de loin en loin par des crânes dont les orbites creuses luisent. À la place de l'un d'eux, la tête d'Escarbillo, qui me souffle: «À gauche!». Un embranchement. Je prends à droite sans réfléchir, tombe dans un puits. Mon corps frappe avec violence une eau glacée, dans laquelle je m'enfonce pour ressortir par le plafond d'une grotte, dont la voûte est une nappe d'eau que je vois onduler et scintiller au-dessus de moi. Des rats, des scolopendres me filent dans les pattes, et de minuscules voitures rouges, phares allumés, qui klaxonnent furieusement avant de m'éviter: je suis sur une voie à grande circulation!... Un gigantesque camion Mack me fonce dessus de tous ses chromes et me percute. Je pagaie désespérément au milieu des alligators, filant droit vers les chutes qui grondent comme un millier d'orgues en furie. De la berge, Monique et Natacha me font signe. Je plonge dans le vide, m'écrase au bas des chutes avec mon esquif dans un maelstrom liquide. Tonnerre d'applaudissements. Debout, le public du Strompwürfahrtenhaus m'ovationne. Je salue. La plage de Mina. Trois cadavres alignés, une étiquette au gros orteil: Daldo, Galdo et Naldo. On n'a pas fait dans le détail. Mes affaires progressent.

 

 

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Je caracole sur Marlon Brando lancé au triple galop. Il pousse un hennissement admirable qui lui vaut un Oscar. Je me retrouve dans une horde d'Indiens à la poursuite d'un train. Je fais «youyou-you» comme tout le monde pour ne pas me distinguer. Marlon aussi, me piquant mon texte, sacré cabot. Il n'a pas le droit. Deuxième Oscar. C'est pas juste. Par un fenêtre du train, un vieux fou échevelé tend un crucifix. Sigmund Frog. En face de lui, c'est moi, je me reconnais. Je tiraille comme les autres et lui pète son crucifix. Il me crie quelque chose que je ne comprends pas. Et puis bing! je m'écrabouille avec mon canasson contre une entrée de tunnel que je n'ai pas vue. Nous roulons dans la poussière. Marlon a une mort pathétique. Troisième Oscar. Dégoûté, je rentre à pied chez moi.

À la porte de l'immeuble, un joueur d'orgue de Barbarie: M. Albert. Il mouline «Le temps des cerises», accompagnant d'une caverneuse voix de basse. Sur l'instrument, au bout d'une chaîne, Bibille, à la place du singe traditionnel, costumé en zouave et tendant sa sébibille. J'y dépose une pièce. Pour tout remerciement, une grimace. Je lui tire la langue. Pourquoi faisons-nous comme si nous ne nous connaissions pas?... Fascination du secret, du mystère. Je pénètre dans l'immeuble, monte l'escalier et aussitôt me confonds avec le mur. L'homme qui descend me heurte au passage, il ne m'a pas vu. Je ne l'ai pas vu non plus: lui aussi est invisible. Nous nous excusons, mais ne nous entendons pas: nous n'avons rien dit! Chut. Secret. Misgomme et boule de terre. Tu m'as pas vu tu m'as. Sur le palier, je devine 007 travesti en philodendron. Il fait semblant de ne pas me voir. Je fais celui qui ne l'a pas vu. Il me murmure quelque chose de si secret qu'il s'est compris tout seul -- et encore! --, mais ça s'arrête là. Je fais mine de rentrer chez moi, mais je redescends les marches en douce. Même moi, je suis persuadé d'être entré. On n'est jamais assez prudent... Je me cherche partout, dans le living, dans la cuisine, jusque dans la salle de bains. Un salaud est en train de pisser dans mes toilettes. Comme je ne me retrouve pas, je me cours après dans les escaliers et me rejoins juste comme je tourne le coin de la rue. Il était temps!

-- André! Par exemple! s'exclame une vieille connaissance que je croise.

-- Chhht! Tu ne m'as pas vu!

-- Mais... je ne te vois pas.

Alors comment a-t-il fait pour me voir? C'est louche. Méfiant, je le regarde sous le nez.

-- Où es-tu? demande-t-il, angoissé.

-- Moins tu en sauras, mieux ça vaudra pour toi.

-- C'est ce que j'ai toujours pensé.

-- Pourquoi? (Soupçon.)

-- Parce que je suis cossard de naissance. Dis-moi, on s'était perdu de vue...

-- Normal.

-- À première vue, je ne vois pas pourquoi.

-- Ne cherche pas.

-- Quoi?

-- Quoi, quoi?

-- Si je ne sais pas ce que je cherche, je ne risque pas de trouver.

-- Ça saute aux yeux.

-- Je vois! (Il semble frappé d'enthousiasme.)

Moi, alarmé:

-- Qu'est-ce que tu vois?

-- Je... je voulais dire: j'ai compris...

-- Tu es bien le seul ici. Arrête de jouer sur les mots. Au revoir. (Je ne suis déjà plus là.)

 

 

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Réunion secrète d'agents secrets. Tout le monde est présent, sauf ceux qui manquent. On feint de ne pas se connaître. Ce qui est dit n'est pas ce qu'on pense. Et ce qu'on pense, mieux vaut n'en point parler. La réunion ne sert à rien. Les réunions ne servent jamais à rien, sauf réunir des gens qui n'ont pas envie d'être ensemble. Au moins, les adversaires ne sauront rien. Qui sont les adversaires? Mais... celui-ci, qui fait semblant de regarder ailleurs... Cet autre, qui croit passer inaperçu... Nous sommes tous des ADVERSAIRES!... Si l'homme est un loup pour l'homme, le loup n'a plus qu'à aller se rhabiller. Ce qu'il fait chaque fois qu'il vient de croquer un Petit Chaperon Rouge, des morceaux de galette coincés entre les dents. Très désagréable. Ce goût, aussi, de morveuse mal lavée (le Petit Chaperon Rouge est une PAYSANNE, n'est-ce pas? on n'y pense jamais assez!). Et puis la honte d'avoir dû se déguiser en bonne femme. Le loup a peur d'être un peu pédé. Pédé et pédophile. Il s'interroge sur son pédoncule, consulte des docteurs Hubbard et en revient juste un peu plus pédophile, un peu plus pédé... Après avoir sodomisé le docteur Hubbard qui paye pour que ça recommence, qui a éprouvé sa Grande Révélation, trouvé son chemin de Damas (confitures de roses et cultures maraîchères).

La tête de Bibille me crie «À gauche!» Cette fois, j'obéis. J'ai bien fait. Venise en gondole, la nuit, c'est romantique, mises à part les odeurs de latrines. Mais qu'étaient les romantiques, sinon de grands malades? Il n'y a qu'à voir. Ce ne sont que glaviots dans les mouchoirs de batiste et sur les claviers de pianos, toux creuses comme des poitrines, nains, bossus, fous, difformités, poisons, dagues, dogues, doges, donjons. Mal du siècle, siècle du mal. Et, le pire: méditations! On pense beaucoup. On pense du côté «qu'on va tomber». D'ailleurs, que dit-on, hein?: «Mort à Venise». Pas ailleurs. À Venise. Avez-vous pensé à tous ces gens qui meurent à Venise?... Pas à Ferrare ou Castel Gandolfo. Non-non, à VENISE!... De quoi ça aurait l'air, «Mort à Castel Gandolfo»?... Ou, abomination de la désolation: «Mort à Gif-sur-Yvette»... Un publicitaire de ma connaissance avait cru être effleuré par l'aile du génie le jour où il trouva: "Venise, revenez-y!"... Il y est mort. Mais c'est pas mal, Venise, la nuit, en gondole. Aussi bien que Vegas, la nuit, en Cadillac. Sauf que le moteur de la Cadillac ronronne, et que celui de la gondole chante 0 sole mio. Même la nuit. Ça ne le dérange pas. On lui a seriné depuis des générations qu'un gondolier qui ne chante pas, c'est comme une Cadillac sans rince-doigts. Alors il chante. Pas moyen de le faire taire, ni d'acheter son silence. Parce que là, il se vexe. Et un gondolier vexé, c'est pire que six frères siciliens dont vous n'épousez pas la soeur compromise. Ou un propriétaire de Cadillac à qui vous demandez où est la manivelle.

-- Elle Jeanne, moi Tarzan.

 

 

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Les présentations faites, je pars pour un tour de jungle en éléphant-diesel. Un peu rustique, mais fiable,-- sauf pour le coccyx. Je m'embrouille au début dans les vitesses, mais c'est comme la bicyclette: ça ne s'oublie pas. Je tombe sur les ruines d'un vieux temple hindou (les vieux temples hindous sont rarement neufs). J'affecte de ne rien voir: tout le monde sait comment ça finit, avec les temples hindous. Et puis, j'ai promis à Tarzan et à sa compagne -- ils ne sont même pas mariés! -- d'être rentré pour le selve o'clock tea. Thé à la banane, muffins à la farine de banane et bananes. Ici, tout est à la banane, même les bananes. J'ajoute, au risque d'être pris pour un affabulateur, que Tarzan n'arbore pas la coiffure qu'on lui prête, blonde et artistement crantée: il porte la banane. Dick Rivers en plus étoffé.

Vous, je ne sais pas, mais j'ai trouvé que Chita ressemble à Ginette. Pauvre guenon! Voilà ce que c'est, les ménages à trois...

La faune est riche (elle revend au Tiers-Monde les cacahuètes lancées par les visiteurs). Quant à la flore, n'en parlons pas: massidonia cucurbitax, ylang-ylang, dreling-dreling, fougera venenosis, trucmuchosus cacatens, blablafolia, euphorbes, mandragoraphobes, bananes volantes.

Papillons énormes: Zanzan s'en sert pour faire du deltaplane. Il est devenu plus prudent sur le chapitre des lianes depuis quelques mémorables cassages de gueule. Les lianes, ça ne marche qu'au cinéma. Seules les folles perdues d'Hollywood peuvent croire que c'est un moyen commode pour passer d'un arbre à l'autre. On voit bien qu'ils n'ont jamais essayé. Tout ce qui les intéresse, ce sont les plans pano en contre-plongée sur le slip de Zanzan.

Le défaut des éléphants-diesel, c'est qu'ils manquent de reprises. Alors que je gravis péniblement un talus herbeux (dans la jungle, les talus sont volontiers herbeux), je suis doublé par une autruche drivée par un nain,-- toque rouge, casaque verte. Pas trop grave, si elle n'était suivie d'un dimétrodon, d'une tortue des Galapagos et, bien plus vexant, d'une 2CV des galas Javel. Je force mon allure, faisant grincer le différentiel qui m'expédie un coup de trompe sur le crâne, je fonce, défonce une clôture en aluminium mélaminé et débouche dans une salle de contrôle high-tech constellée de cadrans, commandes, écrans et bitoniaux intersidérants. Au centre, fauteuil "executive" en cuir de rhinocéros laineux stratifié. Il pivote. Un Asiate me fixe méchamment de ses yeux d'autant plus énigmatiques qu'on ne les voit pas derrière la fente oblique des paupières. Sur ses genoux, un rat blanc portant un collier de diamants.

-- Bonjour, monsieur Martineau, je vous attendais!

Rien ne m'exaspère comme ces types que rien ne surprend jamais. Aggravant son cas, il rajoute:

-- Je suis le Dr. Kabuki.

Et alors? Tu peux t'appeler comme tu veux, face de coing, je m'en tamponne le coquillard.

 

 

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Curieux, comme un tas de particuliers sont fiers de leur nom, persuadés qu'à peine prononcé, il va vous jeter dans les transes, sonner à vos oreilles comme les trompettes de Jéroboam (je crois que c'est un nom comme ça, mais c'est peut-être une séquelle de la tournée McGregor), vous précipiter au sol, prostré dans l'adoration la plus veule, la terreur la plus abjecte. Ça ne marche pas avec moi. J'entends «Kabuki», j'ai envie de répondre (encore les pubs londoniens!): «Kabukoi?» Je pense aussi «Kabukodonozor», mais c'est par désoeuvrement. Donc, le "fameux" Docteur attend en vain une réaction de ma part. Je suis aussi impénétrable qu'un verre de Guinness dans la patte de Milton. Je sens qu'il commence à s'énerver, et ça me plonge dans un ravissement suave. Alors, pour m'impressionner sans doute, l'homme du Soleil Levant, qui n'est pas près de se coucher, se met à farfouiller dans une pépinière de boutons-pression: le toit s'ouvre, se referme, les écrans sont remplacés par une bibliothèque garnie des oeuvres complètes de Marguerite Duras reliées en veau, des coucous suisses jaillissent des classeurs roulants, les ordinateurs rugissent, clignotants, des marches signées De Souza, le fauteuil monte et descend, se transforme en module lunaire, en canapé-lit, en cocotte minute, le jet d'eau qui glougloutait dans un coin crache des flammes... Je reste de marbre. Dépité, l'Asiate. Il finit par débrancher son cirque. Je jubile.

-- Rien ne peut donc vous étonner, monsieur Martineau?

Je me garde de répondre, Le silence est parfois la pire des injures. Kabuki se jette par terre, se roule en hurlant de rage, frappe le sol de ses poings. Il écume. Bien fait!

Le nain rapplique ventre à terre (ce n'est qu'une image) sur son autruche:

-- Vite, M, Bond! Sautez en croupe. Tout va exploser!

En croupe? Vous avez déjà vu une croupe sur une autruche montée, même par un nain? À moins que les autruches n'aient deux croupes, comme les chameaux sept estomacs. Ça se saurait. Et puis, pourquoi tout va-t-il exploser? Pourquoi tout explose-t-il toujours?...1 Pas le moment de discuter. Je saute en croupe, et j'ignore comment j'y arrive. Nous parvenons dans les faubourgs de Shanghai (sidérurgie, chantiers navals), quand un fond d'honnêteté m'incite à murmurer dans l'oreille du nain:

-- Vous savez, je ne suis pas M. Bond.

-- Pas M. Bond!!!

Il me pousse violemment, je tombe dans la boue.2 Heureusement, personne en vue.3 Je n'ai pas perdu la face. J'ai simplement perdu mon portefeuille.

 


I.- Dalton Trumbo m'a confié un jour que chaque fois que l'inspiration manque, on programme une explosion. De même, lorsqu'on ne sait plus que.fàire d'un personnage, on s'en débarrasse en le tuant.

2.- Dalton Trumbo m'a conseillé de mettre toujours de la boue à Shanghai, sans quoi, personne ne croirait être vraiment à Shanghai. Il m'a également recommandé d'y glisser le plus de Chinois possible.

3.- Désolé, Dalton!...

 

 

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Entrant dans la ville, je remarque sous une porte cochère un gamin à l'air débrouillard1 qui me fait signe. Moi? je m'étonne. Il réitère ses signaux pressants. Kézako? me dis-je (vieux dialecte du Chiang-su). L'enfant se nomme Li. «Mais on m'appellc King». Allez savoir pourquoi.2 Il me presse de le suivre. J'obtempère sans méfiance. Une nuée de Chinois3 me sautent dessus. Ils me ceinturent.

Le nain rapplique sur son autruche.

-- Vite, vite! Sautez!

-- Je vous rappelle que je ne suis pas Bond.

-- Ça ne fait rien, c'est lui qui m'envoie.

Faudrait savoir. Mais comment sauter avec des grappes de Chinois pendus à ses basques?4

-- Dépêchez! crie le nain.

-- Je voudrais vous y voir!

Une formidable explosion nous déchire les tympans.5 Des tomates et des gravats pleuvent de tous côtés.6 Le souffle disperse mes agresseurs. Ne me demandez pas pourquoi il ne me disperse pas aussi, ni l'autruche, ni le nain. Nous galopons vers les faubourgs de Shanghai (sidérurgie, chantiers navals), puisque le sens inverse ne nous a pas porté chance. Je serais curieux de savoir ce qui a provoqué cette providentielle déflagration.7 Mais je l'accepte comme du pain bénit. À cheval donné, on ne regarde pas les dents. On verra après.8 Jamais je ne serai revenu à temps pour le selve o'clock tea. C'est bien joli, mais j'ai des obligations mondaines, moi! Au lieu de quoi, Bond me fait visiter le labo secret de l'Agence, où Q. peaufine ses gadgets, après un petit bisou en passant à Miss Moneypenny (une fille pour McGregor!). J'apprécie l'honneur qui m'est fait -- et la confiance. L'ennui, c'est que je ne vois pas où cela nous mène. Aurait-il une idée derrière la tête? S'il pense m'entraîner dans ses aventures, il commet une lourde erreur: des aventures, j'en ai à ne plus savoir qu'en faire, et autrement plus étonnantes que les siennes. Agent secret, tu parles! Ce n'est un secret pour personne qu'il est agent secret. Laissez-moi rire... La prétention du personnage commence à m'insupporter.

 


1.- Dalton Trumbo insiste beaucoup sur l'avantage qu'on trouve à utiliser des gamins débrouillards: ça plaît énormément... Mais en voilà assez avec Dalton Trumbo!

2.- Pourquoi King? Et pourquoi Li, d'ailleurs?

3.- Satisfait, Dalton?

4.- Au secours, Trumbo!

5.- Euh... j'ai l'air de quoi?

6.- Je ne sais pas d'où viennent les tomates.

7.- Oui, hein?... Vaut peut-être mieux pas.

8.- C'est ça!

 

 

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-- Un instant, James.

-- Où allez-vous?

-- Je vais, je tire, je reviens.

Après tout, ça ne le regarde pas. Moi aussi, je suis peintre... Bon dieu, dans quel tiroir ai-je mis Escarbillo? Dans quel tiroir sont les chaussettes? J'ouvre celui dans lequel je perçois un bruit de castagnettes, et je trouve mon charbon grelottant dans une chaussette. Je note que «La Rascasse» roule et tangue toujours autant. Ce doit être la vodka et le rhum qu'elle a dans le ventre. Sacré vieux rafiot!

-- Où qu'on va? gémit Bibille.

-- En Angleterre.

-- Bof, c'pas mieux!

-- C'est très bien, tu verras. Il y a des punks, du rock et de fantastiques pépées à damner un saint.

-- Mouais...

-- Il y a aussi du punch flambé.

-- Quand est-ce on part?

-- Tout de suite.

Petit remords fugitif:

-- Comment va Sigmund?

-- Une pêche d'enfer. Au plus on approche des Magellanes, au plus il est heureux. Y srait pas un peu barjot?

-- Et le second?

-- Jl'ai jté par-dsus bord.

-- Mais alors, qui dirige «La Rascasse»?

-- Ça...

Pas le temps d'approfondir. Me voici de retour chez Q.

-- Et ça (je brandis Bibille), vous avez ça?

-- Hé, mollo! piaille le brandi, tu mconfonds ac des maracas!

-- Seigneur Tout-Puissant! soupire Bond, écarquillant les yeux, qu'est-ce que c'est que ça?

À la tête de l'intéressé, je sens que c'est mal parti. Bibille reluque 007 d'un sale oeil et me demande:

-- Qui c'est, c'pédé?

-- Ce n'est pas un pédé, mon chéri. Tiens-toi, veux-tu? C'est un Sujet de Sa Gracieuse Majesté Britannique.

-- Tous les sujets dsa gracieuse majesté britannique sont des Pédés, chuis bien placé poul savoir!

J'ignore comment il s'arrange pour faire sentir les minuscules, cependant il y parvient.

-- Mais, bredouille James, riant jaune, mais... cette petite chose... est immonde!!!

-- Et toi, t'as vu l'air que t'as, spèce de grand con? crache Bibille.

-- Mais... continue Bond, parlant avec des pincettes (je ne sais pas non plus comment il peut faire)... à quoi, au nom du Ciel, est-ce que ça peut servir?

 

 

45

 

Je n'avais jamais remarqué avant, que Bond avait l'accent shakespearien.

-- Où qu'est Ipunch flambé? grogne Bibille.

-- Qu'est-ce qu'il dit? s'étrangle le Commodore.

-- Et les pépées? Où què sont les pépées? On est pas en Angleterre? Me dis pas qu'ici, ces deux débris avariés sont applés de "fantastiques pépées"!

Q. tente une diversion:

-- Regardez ce blindage. Soixante pouces d'épaisseur.

Il saisit un laser et, lui aussi Sujet de Sa-EtCoetera, y grave pompeusement, en trous majuscules: GOD SAVE THE QUEEN.

Pour toute réponse, Escarbillo pointe son doigt vers le mur de blindage. On voit apparaître en dessous: FUCK. Puis le mur tombe en poussière.

Q. hurle, déchaîné:

-- Vous n'avez pas le droit de faire ça!

-- Quoi? La reine? articule Bibille, méprisant.

-- Non, le mur! s'étrangle Q.

Bond, songeur, se tient le menton dans une main. Il ne lui manque que le pistolet dans l'autre. Il semble soudain très loin de nous.

-- Bond? s'inquiète Q.

-- Oui, madame? fait Bond, pâteux, comme dans un rêve.

-- Laissez-nous, supplie, fébrile, le chercheur.

-- Viens, dis-je à Bibille, on va chez Tarzan.

-- Toi, tard! me reproche le Roi de la Jungle (ce qui vous a une autre allure que «la Reine d'Angleterre», mais peut-être pas les mêmes revenus).

-- Moi, merdes! j'explique.

Zanzan fronce le sourcil. Il réfléchit laborieusement. Faudrait-il pas lui calculer son Q.I. un de ces jours, à ce petit bonhomme? Bibille, pour ce qui le concerne, est tombé en adoration devant Chita. Lui qui redoute tant le froid, présente tous les symptômes de l'amoureux transi. Mentalement, il est habillé en zouave et tend sa sébille. Nous voilà dans de beaux draps...

Il passe à Chita une banane. Celle-ci saute sur son derrière, mains sur la tête, en poussant de petits cris. À son tour, elle offre une banane à Escarbillo qui, persuadé que c'est la coutume locale pour exprimer la passion naissante, saute sur son derrière, mains sur la tête, en poussant de petits cris. Ce manège menace de durer longtemps. Ils n'arrêtent pas de se refiler des bananes, de sauter et de crier. Jusqu'au moment où, excédé, je hurle:

-- Assez!

Ça semble calmer un peu les tourtereaux.

 

 

46

 

-- Toi colère, remarque tristement Zanzan.

-- Moi plein le cul, confirmé-je.

-- Toi pas poli, merde chiotte caca boudin! se rebiffe le slipophore.

Depuis un moment, Bibille s'agite. Il n'y tient plus:

-- Hé! ho! Vous, casser coucougnettes parler comme demeurés. Pas finir bientôt?

-- Derrière les libertés, dont la proclamation est toujours suspecte et la réalisation fragile, se cache la liberté l, expectore Tarzan d'une traite.

-- Hé bin, triomphe Escarbillo, v'voyez, quand vous voulez!... Çla dit, entre nous, tu peux vraiment jamais parler comme tout Imonde?

Il se retire avec Chita derrière un buisson, qui aussitôt devient ardent. Je préfère ne pas imaginer les ignominies qui s'y perpépé, préperpère, perpétrèrent.

On entend des battements sourds. Zanzan prête l'oreille:

-- Ça, Radio-Bongo!

-- Qu'est-ce qu'ils disent?

-- Mir-Omnibus laver frotter pas. Euh... aussi, expédition Blancs signalée: faire réclame promotion rayon boucherie. Oiseau de fer tomber dans jungle.

Elle est belle, notre production aéronautique! Chaque fois qu'un zinc survole la jungle, il tombe. Ou c'est une panne d'essence, et on se demande si le pilote n'a pas trouvé sa licence dans un paquet d'Omnibus. Ou un moteur est en feu (parfois deux), et on peut s'étonner qu'on ne les utilise pas plutôt comme barbecues. Ou les commandes ne «répondent plus», et on voudrait bien savoir quand elles ont «parlé» la dernière fois. Ou enfin, des gens se battent à bord, oubliant qu'un avion n'est ni un ring de boxe, ni un stand de tir. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'appareil tombe, tombe, produisant un vacarme de plus en plus assourdissant, et que personne ne fait rien, ne s'aperçoit de rien, ne se soucie de rien, sauf quelques pétasses hurlant dans un coin (les hommes ne hurlent jamais). Si c'est pour voyager comme ça, autant se déplacer en pédalo. Résultat: au lieu de voler, on marche à pied. Ma grand-mère se plaisait à le répéter: «Quand on n'a pas de tête, on a des jambes.» Sans atteindre la profondeur de Confucius 2 -- qui n'est souvent profond que pour ceux qui se noient dans vingt centimètres d'eau --, cette pensée a quelque chose d'authentique. Ma grand-mère était aussi authentique que les ancêtres de McGregor. Et je ne l'ai jamais fait travailler. Elle eût été un bien curieux fantôme. Un peu enveloppé, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne suis pas sûr que Robert Burns l'eût acceptée dans le club, ni tante Lisbeth: il n'est pas "décent" d'afficher des rondeurs, ne serait-ce que pour les pauvres... dont on se fiche éperdument et qu'on laisserait crever de faim à la porte. En revanche, Woodruf lui aurait certainement proposé un petit coup de gnôle, ne fût-ce que pour narguer sa harpie, et Malcolm Coeur d'Oursin lui aurait collé sans hésitation la main au panier. Quand il ne s'agissait que de sortir Zézette, il n'était pas regardant. Dois-je révéler que cela n'aurait point déplu à mamie... Mais Robert Burns non, sûrement pas! même s'il lui avait déclamé Jolie Nell en roulant des yeux. 3

 


I.- Jean-Marie Domenach: Justice et liberté.

2.- «Dans Confucius, il y a cius.» (Horace Trumbo)

3.- «Robert Burns est né à Alloway en 1759, il est mort à Dumfries Ellisland en 1796.» (Ébénézer Trumbo)

 

 

 

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Kabuki a fait partir ses fusées. Son but: la domination du monde. Qui ne se satisferait de la domination du monde? Le but [target] des fusées: les capitales libres. Odieux chantage, mais Kabuki est si vilain! Ce qu'il ignore, c'est que j'ai eu le temps -- où l'ai-je pris? -- de neutraliser la centrale informatique des missiles en court-circuitant les tensiomètres de parasynthèse aléatoire [TPA - version anglo-saxonne: APT]. Après une boucle du meilleur effet, ses suppositoires vont lui retomber sur la gueule. S'il n'est pas atomisé comme son maître, le rat aura de quoi manger. Ainsi périssent les méchants. Je m'en excuse à l'avance, il y a de l'explosion dans l'air.

Pour l'heure, une mission urgente: éloigner Zanzan and partners1 du point d'impact. Nous filons dans mon hélico. Penché hors du cockpit, Tarzan fait une observation d'une extrême utilité:

-- Haut.

Lorsque nous nous posons dans le Kalahari, de nouveau penché au dehors, ce qui ne sert à rien puisque nous sommes arrivés, il fait remarquer:

-- Plat.

Le temps de digérer ces deux informations essentielles, nous cherchons un moyen de transport. L'hélico est presque à sec. Comme nous n'avons plus de jungle à survoler, il n'est plus nécessaire de tomber (voir plus haut). Pas d'éléphants-diesel dans le Kalahari. C'est la dèche. Heureusement, l'homme-singe est là.

-- Tarzan faire, annonce-t-il.

Je crois d'abord qu'il est pressé par des besoins naturels, mais non. Il se campe sur ses deux jambes, les mains en cornet autour de la bouche, et pousse son cri de ralliement:

- Yoooiiiiiiooooooiiiiiioooooiiiiiooooooooo!

D'abord il ne se passe rien, puis nous arrivent successivement un train de marchandises (bourré de bananes), un Yellow Cab, trois pousse-pousse et six ours motocyclistes de chez Barnum & Bailey. L'embarras du choix. Plus, impromptu... «La Rascasse» et sa joyeuse sirène qui nous fait: «Homp-Homp-Haaaomp!». Home, sweet home... Nous optons pour cette dernière, au grand désespoir d'Escarbillo, soudain vert et flanelleux, que Chita est obligée de porter. Nous voilà repartis, plein cap sur la Terre de Feu. Comment décrire la jubilation de Sigmund? 2 Monsieur Malard est devenu le pacha du bâtiment et s'en tire très bien. Il ne navigue ni à la carte, ni à l'estime, ni au sextant, mais à la vodka. La tradition est maintenue. Je n'oserais dire que «La Rascasse» s'en trouve allégée, puisque c'est à présent Malard qui est chargé. Le fret a simplement changé de container.

 


1.- On aura sûrement noté que, bien que présente, Jeanne ne se manifeste guère. Elle n'est là que pour le décor. Le slip de Zanzan, je vous dis!...

«Jeanne s'éteint à Rouen en 1431.» (Ébénézer Trumbo)

2.- En ne la décrivant pas!!! (Dalton, Horace & Ébénézer Trumbo.)

 

 

 
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Natacha, le teint rose, déambule dans un accoutrement de piratesse. Sigmund trouve qu'elle ressemble ainsi à Kitty la Louve, dite la Louve des Mers, une furieuse forbane des temps anciens. Natacha en est fière. Sait-elle que dans les Antilles, son modèle était connu sous le nom de Kitty-Catin?...

Marjorie boude dans sa cabine, où elle affecte de "soigner" Bibille pour me faire enrager, le disputant à l'autre Florence Nightingale de service, Chita, ce qui n'est pas une mince affaire.

Zanzan se remet à la circulation aérienne dans les mâts de charge. A mon avis, il a tort.

Jeanne dispute la cambuse au cuisinier chinois* afin d'accommoder les bananes qui constituent la nourriture de base de son héros. L'équipage n'a d'yeux que pour elle: son petit deux pièces en daim vaut une tournée de rhum, s'il ne déclenche pas les mêmes effets.

Une luxueuse vedette d'acajou nous aborde: Atanasov. Permission de monter à bord. Il tombe bien, celui-là! Toujours le chic pour rappliquer au moment le plus inopportun. Je le salue d'un «bonjour, beau-père» qui ne semble pas lui apporter d'intenses satisfactions. Avisant Natacha et sa panoplie, il lance:

-- Tiens, Natachahrazade chez Barbe-Noire!

Se tournant vers moi:

-- On pratique la confusion des genres?

Jeanne arrive, portant un plat de bananes fumantes. Du haut d'un mât, jaillit un puissant «Yooooiiiiioooiiiioooooo». Atanasov paraît accablé.

-- Des amis, sans doute? me demande-t-il en soupirant, tel Robert Burns à qui l'on aurait présenté mamie.

L'apparition de Sigmund Frog n'arrange pas les choses. Le professeur, maillet dans une main, pieu dans l'autre, colliers d'aulx en bataille, dévisage l'intrus avec tout l'air de se demander où il va planter son bout de bois.

-- Écoutez, prince... bredouillé-je.

-- Appelez-moi Ladislas.

Allons, bon! voilà du nouveau! Dans un instant, je vais l'appeler Didi. S'il me donne du Dédé, on ne manquera pas de distractions.

-- Vous plaisez à Natacha, je n'y peux rien, autant que nous ne nous comportions pas en étrangers.

 


* Enfoncé, Dalton! J'arrive à coller des Chinois jusque sur les cargos russes de récupération affrétés pour la chasse aux vampires.

 

 

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Du coup, je suggère que nous allions savourer les bananes de la Tarzane. Le Chinois a préparé une soupe aux oignons, des tripes à l'andalouse et des oeufs de tortue au marasquin. Ça fait un curieux mélange, surtout avec le vin de Palerme. Depuis qu'il me fréquente, Atanasov aura goûté de folkloriques nourritures variées. Joyeuse ambiance dans le carré, que la présence renfrognée de Marjorique ne parvient pas à dissiper. Elle a maintenant décidé de m'asticoter avec Atanasov, Chita ayant dû lui arracher Bibille de haute lutte,-- je me demande dans quel état. Ce qu'elle ignore, c'est que Ladislas est le poupa de Natacha.

-- Alors vous êtes prince?

-- Prince Atanasov, pour vous servir.

-- Vous devez avoir un château fantastique, des bataillons de domestiques, des régiments d'esclaves.

-- Celui qui est esclave ne saurait posséder d'esclaves.

- Vous, Prince, esclave! Et de qui?

- Mais de vous, belle enfant.

Fieffé salopard, espèce de vieux marcheur! Natacha pouffe de rire.

-- Oh, vous alors! roucoule la Polka.

C'est vrai qu'elle est toujours en tenue de scène, Atanasov a des circonstances atténuantes. Dieu merci, l'équipage ne l'a pas vue côte à côte avec Jeanne, sans quoi il n'y aurait pas eu surchauffe qu'aux machines.

Zanzan termine le plat de bananes. D'abord il rote religieusement, puis il dit:

-- Bon.

Attaquant les tripes à l'andalouse, il fait:

-- Beh.

Intéressé, Ladislas se tourne vers lui.

-- Dites-moi, mon cher, vous arrivez à supporter le froid, dans cette tenue?

-- Tarzan froid jamais. Tarzan fort très. Tarzan rien d'autre à se mettre.

-- Votre épouse non plus, on dirait. Remarquez, je ne m'en plains pas.

La vieille canaille! On attaque sur tous les fronts, hein?

-- Ben et moi, alors? se plaint Marjorique, se sentant délaissée.

Atanana lui fignole un bisou miauleur sur le dos de la mimine.

-- Vous, ma chère, ce n'est pas la même chose. Vous seriez nue, qu'on vous respecterait encore.

-- Merde alors, rouspète la Polka, j'espère bien que non!

-- Vos désirs sont des ordres, princesse! bémolise le blasonné avec la voix de Frank Sinatra.

Il l'entraîne hors du carré. Je reste soufflé par tant d'aplomb. Un matelot entre avec un plateau couvert de flacons de vodka. Didi resurgit, rafle deux flacons et, avant de ressortir, avec un clin d'oeil:

-- Pour la route!

Plusieurs anges passent, ainsi qu'un vol d'oies sauvages, une escadrille de B.25 et la Justice poursuivant le Crime.

Chita fait irruption, dans un état d'excitation incroyable. Elle saute partout en poussant des cris perçants. Nous sommes arrivés en Terre de Feu.

 

 

50

 

Sur le quai -- car il y en a un! --, une délégation nous attend. Il y a aussi un orphéon sommé d'une banderole: ALL FUEGO'S BIG BAND. Il exécute (dans le sens d'assassiner), avec un enthousiasme digne d'éloges, une sorte d'hymne que je n'ose croire national et qui sonne familier. Il sonne tout court. Nous en demeurons hébétés. Après beaucoup d'hésitations, je finis par reconnaître «Viens Poupoule». Sous la morsure du froid, Bibille ne semble plus ressentir les effets du mal de mer. Il n'est plus vert, il est bleu. On dirait un Schtroumpf.

Celui qui paraît être le chef fait trois pas en avant. Il rajuste son poncho, sa lavallière et son haut-de-forme poilu gris souris, puis il dit:

-- Étrangers, bienvenue s'il vous plaît. Ainsi soit-il et merci beaucoup. La Terre Adélie...

Ça y est! ce cochon de Malard s'est trompé! Que la vodka lui ratiboise la rate et le gésier!

Le poncho chef toussote, se racle la gorge et rectifie:

-- La Terre de Feu -- excusez-moi je n'en ferai rien amen --, la Terre de Feu est erronée... est honorée de votre présence à votre santé! C'est pourquoi nous voici en gare de Valence... en gage de vaillance et de bon accueil à vos souhaits pas de quoi c'est au fond à droite. C'est du fond du coeur que nous chions du poivre.... prions du choix vrai qui me fait faire de vous tant qu'à faire, battant le cher tant qu'il est faux, au nom de mes trois si cons frères et de mes yens... de mes concitoyens et de mes frères, faire de vous les Argonautes... les Ergoneutres... les hôtes d'honneur d'une terre qui en vaut bien d'autres après vous s'il vous plaît par ici. Voilà qui est très tout-à-fait n'est-ce pas par exemple et qu'on se le dise. Nos ovins sont à vous, nos lapins sont à vous, nos baleines et nos phoques sont à vous, mais nos femmes nous les gardons hop terminus tout le monde descend. Amen et merci encore, pas de quoi salut!

Ce qui ne l'empêche pas, le vieux bouc, de reluquer Marjorie, Natacha et la Tarzane. Le AIl Fuego's Big Band se remet à clouer au pilori une nouvelle partition, que nous écoutons, atterrés, dans un recueillement total: «Les couilles de mon grand-père». Erreur. Renseignements pris, c'est l'hymne national fuégien.

Ce qu'il y a d'atroce, c'est que la courtoisie, les usages, le protocole exigent que l'un d'entre nous se fende d'un discours en réponse. Nous nous entreregardons, catastrophés. Personne n'est chaud pour passer à la moulinette. Soudain, Tarzan fait deux pas en avant. Nous nous figeons d'horreur. On ne va pas en sortir vivants!...

 

 

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L'homme des bois contemple interminablement la délégation fuégienne, le ciel cacateux, le sol gelé. Silence angoissant. Seigneur, on est encore là après-demain matin! Il refait un pas en avant, et:

-- Tarzan, content.

Les Fuégiens applaudissent avec ferveur, enchantés. Nous sortons de la cérémonie quelque peu hagards. Pendant que nous nous dispersons, le All Fuego's Big Band nous cacophonise une nouvelle gâterie. Cette fois, personne ne pourra me dire le contraire, je reconnais ce morceau sans erreur possible, et Tarzan aussi: «Le beau Danube bleu»!

Depuis le début sur le qui-vive, Sigmund commence à se décontracter. Au "pays des vampires", on voit des vampires partout. Il a passé en revue du regard chaque assistant, chaque badaud, guettant les signes, les stigmates. Même en plein jour? Même en plein jour! Le plein jour fuégien, c'est une nuit ailleurs. Ces créatures infernales possèdent toutes les ruses, elles ont leurs affidés, leurs serviteurs, leurs âmes damnées. Mais des vampires qui disent amen et ainsi soit-il, ça ne s'est jamais vu. Il peut dormir tranquille. Les vrais démons sont ailleurs.

Mes vrais démons sont en face de moi, dans la glace. Je regarde mon visage. Ils sont en moi. Je constate soudain que j'ai vieilli. Des cheveux blancs, des rides plus marquées. On croit ne pas changer parce qu'on ne se surveille pas. On se contente de reflets furtifs, plus pour constater, rassuré, qu'on est toujours là, que pour se demander qui est là. Le dedans a l'air toujours pareil, mais c'est par le dehors qu'on devient vieux. Le temps de se retourner, l'enfant au cerceau ne marche plus sans sa canne. D'abord accessoire de coquetterie, pensait-on, elle est devenue une seconde et indispensable épine dorsale. Bientôt, c'est la seule qui nous reste. À la longue, par contagion, le dedans se transforme aussi. On est un autre, persuadé d'être demeuré le même, à cause des vieux réflexes. Mais -- ainsi que l'on croit pouvoir accomplir tel mouvement comme autrefois, et qu'on doit se résigner à accepter, vaincu, qu'il ne soit plus dans nos moyens --, on finit par réaliser un jour avec horreur qu'on ne sait plus vivre, plus rire, plus aimer. D'abord, pour supporter le choc, on se dit: plus vivre, plus rire, plus aimer comme avant. Puis arrive le jour fatal où il faut bien constater que ce n'est pas «comme avant», mais «plus du tout».

J'ai pourtant fait du chemin. De nabot, je suis passé nabab. Quand je repense à "Vaudour & frères", j'ai l'impression d'avoir vécu un songe. Mais si c'était à présent, le songe? Combien de temps me reste-t-il? Le temps! Tels ces parcours si difficiles, si problématiques, qu'ils ne s'expriment plus en kilomètres, mais en heures.

Plus de temps à perdre. M. ALBERT!!!

-- Holà! ho! on se calme! Y a pas le feu!

Venant de lui, ça me semble du dernier mauvais goût.

-- Qu'y a-t-il encore?

-- M. Albert, je suis pressé!

 

 

52

 

-- Tout le monde est pressé, fiston, voilà le hic. Il y a tant de gens pressés à la fois!

-- Oui mais moi, c'est une question de vie ou de mort.

-- Si tu le dis... Alors, c'est quoi, ce gros chagrin?

-- Et pas de persiflage!

-- Moi? Tu es mon préféré! Parle.

-- Voilà. Je n'ai plus le temps. Donc, il faut faire vite. Il me reste tant de choses à résoudre.

-- Tant-temps...

-- Mais non, justement! Plus de temps. Je dois mettre les bouchées doubles. Escarbillo ne me suffit plus.

-- Ah, on y arrive! Je l'avais dit. Tu n'es pas satisfait de lui?

-- Très satisfait. C'est un amour de petit ange.

-- Tu m'inquiètes.

-- Vous comprenez, ce n'est pas lui le Patron. J'ai de grands projets, j'aime mieux avoir affaire au Bon Dieu qu'à ses saints.

-- Tu ne sais plus ce que tu dis!

-- Bref, j'ai besoin de vous avoir toujours sous la main.

-- Tu sais, fiston, que ça va faire grimper l'addition?

-- J'ai les moyens.

-- On dit ça.

-- Je paierai.

-- Souviens-t'en bien.

-- Et laissez-moi Bibille, je l'ai pris en affection.

-- Mais c'est qu'on a les yeux plus grands que le ventre! On veut tout à la fois!

-- Il me tient compagnie. C'est mon bijou, mon joujou, c'est mon nounours. Et puis il est amoureux de Chita. Ce serait cruel de les séparer.

-- Qui ça?

-- Chita. Une guenon.

-- M'étonne pas de lui. Après le Diable amoureux, le diablotin.

-- Comme ça, je penserai toujours à vous.

-- C'est bon. Désormais, je ne suis plus pour toi M. Albert, mais M. Lulu.

-- Lulu?

-- Lucifer. Tu as oublié?

Ça ne me plaît pas beaucoup, mais tant pis.

-- D'accord: M. Lulu.

Il disparaît.

-- Hé! revenez!

Le revoici.

-- Je suis toujours là, mon Dédé, même si tu ne me vois pas. Toujours là. Ne l'oublie pas. Va, va, demande ce que tu veux. Tout ce que tu veux. Même si tu ne demandes pas, je comprendrai. Il te suffit simplement d'y penser. C'est comme si c'était fait. Youpi!

 

 

53

 

«Venise, revenez-y! ... Vegas, n'en partez pas!» C'est un panneau publicitaire que je pourrais planter partout, maintenant que je contrôle Vegas. Le spectacle du Stardust fait fureur, tout entier bâti autour de Marjorie devenue "sex-symbol". Il s'appelle: Polka Encore! Ce titre rend tout le monde dingue. Les Américains découvrent, dans Encore (surtout écrit en français), leur revanche sur toutes les frustrations enfantines accumulées, la satisfaction de leur goût immodéré de la profusion, de la satiété, plus ce léger parfum de cuisse parisienne qui fait fantasmer les plus puritains. On trouve des sodas Polka, des téléphones, des limousines Polka. Des rouges à lèvres Encore, des pyjamas Encore, des préservatifs Encore... Dire que Marjorie se prélasse maintenant dans mon lit n'étonnera personne. Notre liaison est volcanique (Vulcano), orageuse. Elle se comporte en pharaonne. Un mélange de Cléopâtre, Caligula, Donatien de Sade et Jack l'Éventreur. Tout le monde la redoute. Son dépit est extrême de ne pas me compter dans le lot.

À propos de Vulcano, Paldo a été si proprement tabassé par mes hommes de main que, devenu plus stupide qu'il n'était, il vend de la dope (ma dope) sur le trottoir du Stardust. Le gang est démantelé, Zaldo en fuite. Personne ne sait où le trouver. Pour le moment, je ne juge pas urgent d'y penser, mais je connais quelqu'un qui saura...

Ceci dit, la Polka, toute médiatisée soit-elle, n'est plus le fruit frais, un peu vert, que j'ai connu autrefois. Elle s'est épanouie, elle a mûri. Disons-le brutalement, elle a fait comme moi: elle a vieilli. Il m'arrive de la contempler pendant son sommeil et de repérer, avec une amère satisfaction, la poitrine voluptueusement affaissée, le ventre légèrement bombé, ce pli dur partant de l'aile du nez, les mains plus très lisses. Sous les sunlights, on n'y voit que du feu, les gogos ont l'impression de bander pour leur petite soeur, mais je sais, moi, je vois bien, moi, que j'ai dans mes draps une femme.

Et Natacha? Je n'ose penser à Natacha. Je ne veux pas qu'elle soit lentement détruite. Je la garde toute fraîche dans un coin de ma mémoire, aussi immortelle que Mina. Ginette, pour sa part, doit avoir viré à la mémère, au tas mal ramassé, peut-être mariée à Livarot, tous deux suités d'une horde de morveux avec des têtes d'ordinateurs. Bien fait!

J'imagine Berlinier, repoussé par les mauvais souvenirs et le mépris à l'âge approximatif de l'homme des cavemes, en train de se faire boulotter par un machairodus. Ou bien il est au bagne, à six mètres de profondeur dans une tranchée pleine de scorpions, et il pompe de la merde avec une seringue à injections.

Pas de mauvais sang à me faire pour Jeanne. Miraculeusement préservée, elle continue à se balancer pour l'éternité aux lianes de nos désirs, même si elle se manifeste rarement. Son grand couillon d'olympiaque s'empiffre toujours de bananes, se satisfaisant de mots simples (bon, haut, content... ). Chita est peut-être la fille, la petite-fille, l'arrière-arrière-petite-fille de la Chita initiale, mais c'est toujours Chita.

 

 

54

 

J'espère pour Frog qu'il a trouvé le vampire de sa vie. Sigmund n'a pas dû bouger, momifié dans l'ail et l'eau bénite. Taper sur des pieux avec un maillet maintient en forme. L'exercice, il n'y a que ça. Un autre momifié, mais de l'intérieur: Tibor. Écluse-t-il toujours sa bouteille de rhum derrière le bar de Bogy? A-t-il récupéré sa «Rascasse», dont il était si fier, ce vieux cachalot misogyne?

Et Moktar? Mon cher Moktar, vizir suprême et brochettier de la Sublime Porte. Pourquoi faut-il toujours quitter des choses et des gens?

... Moi triste quand penser trop. Moi fatigué réfléchir. Pas bon pour teint. Être mieux baiser. Tu viens, Marjorie?

Ça a fini comme ça devait finir. Un beau (?) jour, nous nous sommes lancé des cendriers à la tête, des vases, des bibelots, mais surtout des mots. DES MOTS. C'est eux qui faisaient le plus mal. Marjorie est partie. Ou moi. J'ai oublié. D'autres Marjorie sont arrivées, puis reparties. Flux et reflux. Laissant la plage, derrière elles, pleine de cailloux. Galets. Je sais bien qu'on dit galets, mais croyez-moi: c'étaient des cailloux.

Une nuit, sur le Strip, je croise une pocharde. Bouffie, puante, en loques: Marjorie. Il n'y a guère, elle pouvait passer pour ressembler à Natacha, à Monique, la petite voisine du cinquième, et c'était peut-être Monique. Elle ne ressemble plus à RIEN. Elle ne me voit même pas. Je vomis dans la rue.

Ensuite, vous savez à quoi je pense, au milieu de toutes ces horreurs? Que j'ai perdu mon portefeuille à Shanghaï et que je ne l'ai toujours pas retrouvé.1

D'accord, Dalton, je sais. Mais patafouiller dans les détails, c'est souvent l'unique moyen de ne pas se flinguer: on ne pense plus qu'aux détails auxquels on n'a pas pensé, si vous voyez ce que je veux dire.2

-- L'écoute pas, Dédé, moi je comprends.

Heureusement, il me reste Escarbillo. On ne se quitte plus. Il m'a vraiment pris en affection. Parfois, je me demande si l'affreux diablicule n'est pas en train de se transformer, comme nous faisons tous, et s'il ne devient pas, lui, un bon diable, en dépit des allures de voyou qu'il affecte. Il apprécie les femmes que je fréquente -- même s'il les appelle mes cageots --, adore fumer mes cigares et me chipe mon whisky. Je le laisse retourner voir Chita tant qu'il veut. Ainsi, j'ai des nouvelles de la jungle (on vient de sortir un nouveau modèle d'éléphant-diesel). Pour plus de commodité, il l'a clonée, de sorte qu'il y a deux ménages à trois: Zanzan-Jeanne-Chita et Bibille-Chitabis-Dédé. On aura remarqué que dans le second, je tiens la place du singe. Chita dans mes suites, mes réceptions, mes Rolls, c'est pas triste. On trouve des peaux de banane partout. Mais il prétend que la réplique n'a pas le goût de l'original. Je préfère ne pas approfondir. Si M. Lulu savait tout ça!...

 


l.- Les détails! ne jamais négliger les détails! Un script faiblard peut être sauvé par un bon accessoiriste. (Dalton Trumbo)

2.- Négatif. M'adresser un mémo. (Dalton)

 

 

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Un jour, rougissant, il me confie:

- Dédé, spèce d'enfoiré, j'ignore pas c'que t'as fait pour moi. Pénardos comme me vlà, chais bien qc'est à toi que jle dois. Vachment sympa dta part d'avoir bourré Imou au Père Lulu. L'enfer, avec toi, c'est Iparadis. J'oublierai jamais ça!... Jamais j'oublierai non plus la pelle qtu m'as roulée dans les chiottes à ta banque. Hé! pas de méprise! Me crois pas pédé comme l'aut' sujet à la gouine aux vingt glandes! Enfin, tvois c'que jveux dire...

Attendrissant loustic!

-- Ne t'inquiète pas, Bibille, je ne te réclamerai pas de mémo comme Mister Trumbo.

-- C'est rien qu'un con, Trumbo. Ma main au feu qu'il est pédé çui-là aussi.

-- Écoute-moi, tous les gens qui ne te plaisent pas ne sont pas forcément pédés.

-- Ça m'étonnrait.

-- Qu'est-ce que tu as contre les pédés?

-- Rien du tout, je srais plutôt pour. Si yavait plus dpédés, on aurait plus qu'à fermer la boutique à Lulu. Mais tsais, quand jdis à la vie, à la mort -- tsouviens, dans les chiottes? -- ça veut dire à la vie, à la mort , oublie jamais ça. Parole de Bibille!

-- Qu'est-ce que tu cherches? un autre bisou? Tu veux retourner dans les chiottes?

-- Me touche pas, spèce de sale pédé!

On finit par se battre pour rire, se lancer des choses à la tête comme avec Marjorie, mais là c'est drôle. Moralité: il vaut mieux se battre avec le diable qu'avec sa femme.

-- D'ailleurs, pouffe Escarbillo, d'ailleurs, ton portfeuille, le cherche plus: c'est moi qui l'ai.

-- Petit salaud!

Il exhibe l'objet. Je me demande comment quelqu'un de si petit a pu cacher une aussi grande chose sur lui. Mais pas de doute, c'est bien mon portefeuille.

-- Le vlà, ton croco. Jte l'ai piqué à Shanghaï. Et toc pour Dalton Trumbo! (Bras d'honneur.)1

Une sonnette d'alarme grelotte au fond de mes encéphales.

-- Attends, je comprends pas, là. N'étais-tu pas sur «La Rascasse»?

Bibi adopte l'air madré du paysan de répertoire.

-- J'y étais, et j'y étais pas...

-- Explique.

-- L'ubuquité, tu connais?

-- On ne dit pas ubu, on dit ubi: ubiquité.

-- On dit c'qu'on peut. Trop fort pour toi, ça, hein? Ça veut dire partout à la fois. Chuis partout à la fois. Je fais semblant drester où tu m'as posé, mais en réalité jte file. Jte perds pas dvue, mon bonhomme.

Content de lui, il ricane.

 


1.- No comment. (Dalton)

 

 

56

 

Moi, renfrogné:

-- Très amusant!

-- La consigne, c'est la consigne.

-- Tiens-tiens, c'est plus à la vie à la mort, maintenant?

-- Écoute, Coco, sois pas con. Chuis quand même obligé dfaire semblant d'obéir aux ordes à Lulu. Tvoudrais qu'on ait des emmerdes, nous deux? Ça m'empêche pas après draconter c'que jveux, quand jvais au rapport...

-- Rapport?... Tu vas au rapport!!!

-- C'est la routine.

-- Bravo, la routine!... Espion! Judas!

-- Parle-moi pas dce pédé.

Je suis estomaqué.

-- Judas, un pédé?

-- Tsais bien. Tconnais l'histoire... Ya qu'un pédé, pour faire ça.

J'en reste songeur.

-- J'avoue n'avoir jamais envisagé les choses sous cet angle.

-- Faut sortir, pépé. Le monde, c'est que dla merde. C'est pas not' faute, on y est pour rien. On fait juste un peu semblant dremuer avec not' pelle. D'accord, des fois on pousse, mais on est payé pour ça!

-- Alors, quand je me suis disputé avec Marjorie, qu'on a rompu, tu étais là!

-- Chuis toujours là.

-- Et tu n'en as pas profité pour pousser un peu?

-- Pour quoi faire? Yavait pas bsoin, t'as la mémoire courte.

-- Fallait nous retenir.

-- Hé, rappelle-toi: chuis diable, pas bonne soeur.

-- Pourquoi ne l'as-tu pas fait?

-- Écoute, papa, les choses, des fois vaut mieux qu'elles arrivent, même si ça t'arrange pas. Tpeux pas savoir si c'pas mieux comme ça, finalment.

Moi, soupçonneux:

-- Est-ce que tu peux connaître ce qui va se passer? Lire l'avenir?

-- Ça t'avancerait à quoi? Jdirai rien, même si tu mtortures.

J'en demeure tout chose.

-- Oh, que je n'aime pas! Que je n'aime pas ça du tout!

-- Ça mplaît pas forcément non plus.

-- En tout cas, tu m'as trompé. Tu m'as toujours dit que ça ne tirait pas à conséquence, que c'était un coup de pube. Faux derche!

-- Moi aussi, y m'a roulé dans la farine, figure-toi. J'étais pas au courant, parole!

On joue à qui ne regarde pas l'autre. Je suis sur des charbons ardents et c'est une image qui me donne des sueurs froides.

-- Tu peux rien me dire? t'es sûr?

-- 'Coute, Dédé, jte répète, jtaime bien, jtaime beaucoup, mais NON... Tvois, de nous, le plus heureux c'est toi, crois-moi. Pasque moi je sais, et toi tu sais pas.

-- Mais qu'est-ce que tu sais?

-- Laisse béton, tu mtirras pas les vers du nez. T'es pas assez balèze.

Il y a tout de même quelque chose que je dois savoir.

-- Dis-moi, Bibille, Lulucifer, là, en ce moment, il nous écoute?

Retour du paysan.

-- Il écoute, il écoute pas... va savoir.

-- Mais c'est DANGEREUX, merde!!!

-- Tu connais quéqchose qu'est pas dangereux, hé patate! Si c'est pas dangereux, c'est que ça existe pas, voilà!

 

 

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-- Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'intervienne pas plus souvent, avec nos fantaisies...

-- T'occupe. S'il intervient pas, c'est que ça l'arrange. D'ailleurs, qu'est-ce qui te dit qu'il intervient pas, mine de rien? L'est bien assez tordu pour ça.

Éclair orange. M. Lulu est dans la pièce. Je préférais M. Albert, il paraissait plus bonasse. Épouvanté, Bibille plonge sous un meuble, sans se rendre compte que sa queue tremblante dépasse. Je sifflote, tâchant d'adopter une allure dégagée. Ça ne prend pas. M. Lulu éclate d'un rire satanique, ce qui est son droit le plus strict.

-- Pas la peine de te cacher, Bibille! Je sais que tu es là, je te vois! Alors, vous deux, c'est quoi, ce cirque? Qu'est-ce que vous cherchez? (Hurlant:) À me mettre en COLÈRE????

Bibille s'affole:

-- Non-non-non, patwon-bwana!!!

Fureur du maître de forges.

-- Tais-toi, espèce de clown!

Il siffle, perfide:

-- La jungle ne te vaut rien.

Bibi bredouille lamentablement:

-- La jjjj jjungle? qqq queeeeelle jjjungle?

-- Ne fais pas l'innocent!

Je dois intervenir.

-- La jungle, c'est ma faute.

-- Et Chita, c'est la faute à qui?

Bibi, d'une toute petite voix:

-- C'est la faute à personne.

-- Tu veux une claque?

-- Tu veux des bananes?

Lulu n'en revient pas.

-- Des bananes? Tu essaies de m'acheter avec des bananes, saloperie de vipère! J'aime pas les bananes. C'est trop mou, ça pique pas assez la langue.

Bibille dans la danse des sept voiles:

-- Oui, mais on peut les faire flamber.

-- C'est toi que je vais faire flamber, espèce de Judas!

Piaillement indigné:

-- Écoute-le, Dédé, y mtraite de pédé!

-- Assez!... Bibille, prends garde, ne m'oblige pas à intervenir de nouveau. Tâche de filer droit, ou je te flanque dans un chaudron avec de la sauce mexicaine.

-- Pfufff! fait Bibille, imprudent.

-- De la sauce mexicaine, plus Bond et Judas.

-- Pitié, pitié, patwon-bwa... patwon-banane... patron-patron! Euh... Patron! À vos ordres!

Il se met au garde-à-vous et se cogne la tête au dessous du meuble (bruit mat).

-- Ouille!

Nouvel éclair orange (M. Lulu se fournit chez Ruggieri). Nous nous retrouvons seuls, haletants, pas beaux à voir.

-- Pffffff! fait Bibille, décompressant. On a eu chaud!

-- Dis donc, ça devient vraiment dangereux. Il peut nous coincer à tout instant.

-- Sauf si on l'appelle ailleurs juste au même moment pour quelque chose de très, très urgent. Là, on peut avoir une chance... Mais faut faire vite. Deux-trois secondes à tout casser. Ça va pas être simple.

-- Faudra jouer serré.

-- Bé oui, y va sméfier, maintnant!

L'existence commence à m'apparaître sous un jour moins riant. Ne plus penser à tout ça. Ou feindre de ne plus. Ce nouveau jeu peut devenir divertissant si on y croit. Mais n'aurais-je pas fait un marché de dupe.

Marché?... Qu'est-ce que je raconte? Je n'ai fait aucun marché. Euh... je ne me sens pas tranquille. Je me pose des questions. Il serait peut-être temps.

 

 

58

 

Emilio me fait rire aux larmes en me racontant son mariage. D'ordinaire les mariages sont sinistres, ce sont les enterrements qui sont drôles.

Cela se passait dans un petit village d'Espagne où sa future femme, alors touriste française anonyme, avait pris l'habitude de se rendre pour ses vacances et de descendre dans une petite pension de famille proche de l'église. C'était parfois bruyant la nuit, mais baste les gens vivent comme ils veulent, et en Espagne on vit tard. Puis, la maison était sympathique. Lorsqu'il fut question de mariage avec Emilio, fier hidalgo dont elle fit la connaissance à Paris, elle insista pour que la cérémonie ait lieu dans le petit village qu'elle aimait tant et s'installa, seule, dans sa pension habituelle. La famille d'Emilio n'étant pas du "pays", elle ne pouvait loger chez l'un des parents dudit, et de toute façon elle souhaitait être à pied d'oeuvre, sans les tracas ni la fatigue d'une longue route en grand équipage. Et puis, elle souhaitait se retrouver une dernière fois dans sa pension chérie qui lui rappelait tant de souvenirs. On l'y accueillit comme une reine. En son honneur, sans qu'elle eût rien demandé, on récura la baraque de fond en comble pendant trois jours, on mit des rideaux de tulle blanc à sa chambre, des pots de fleurs blanches à toutes les fenêtres et du haut en bas de 1'escalier, jusqu'à la rue. Ces attentions spontanées étaient touchantes.

Le matin des noces, les cloches de l'église sonnent à toute volée. Le village au grand complet est dans la rue, avec le futur et sa famille. La mariée est venue seule, n'en ayant plus, sauf une vieille tante qui n'a pu faire le voyage, clouée par les rhumatismes au fond de son lit. Mauvais point, soit dit en passant: épouser une "sans famille", ça ne fait pas bien. Mais où est-elle donc, cette mariée? La voici! Un cri horrifié s'échappe de cent poitrines: chacun peut la voir sortir de la pension, où elle est applaudie par une petite troupe de dames. Scandale sans précédent: une mariée sortant d'un bordel! Car elle n'avait jamais réalisé, la pauvrette, que sa pension préférée était aussi un lupanar -- comme cela se pratiquait couramment il n'y a guère -- fort connu dans le village, on s'en doute. Les noces faillirent capoter. En tout cas, il n'y eut pas foule à l'église et le curé avait comme un chat dans la gorge. Emilio se brouilla avec la majorité de ses proches. Il en rit encore. Quant à l'épousée, fille sans façons, dont l'heureuse nature exècre les conventions, elle rit plus fort que lui.

Emilio me fournit en diamants et en pierres précieuses. C'est ma dernière marotte. Je suis fasciné par la froide splendeur de ces merveilles venues des entrailles de la terre: rougeoiements tragiques du rubis, profondeur boisée de l'émeraude, chatoîments de cobalt liquide du saphir, même les humbles reflets agrestes du chrysoprase. J'ai nommé Bibille gardien du trésor: ça me paraît plus sûr qu'un coffre-fort. Je suis capable de contempler ces joyaux pendant des heures, indifférent à leur valeur vénale, les tournant et retournant entre mes doigts, y trouvant sans cesse de nouveaux motifs d'émerveillement, alors que la plus belle peinture ne retient mon attention que quelques secondes -- à Bruges, j'ai fait les primitifs flamands au pas de charge, semant la panique parmi les visiteurs persuadés qu'il y avait le feu: c'est qu'à mes yeux, ces productions de la nature l'emportent de loin sur celles du peintre.

 

 

59

 

Résultantes d'une série de prodigieux hasards, nimbées de mystère, elles cristallisent les variations d'une beauté sans cesse mouvante, évolutive, en un mot: vivante. Alors que les oeuvres des peintres restent mortes, figées, même sous les plus illustres signatures. En outre, mieux vaut ne pas connaître le peintre ; de quelques mots, il parvient à détruire ce qu'il avait si péniblement, si inconsciemment, si fugitivement fixé sur la toile. La Nature, au contraire, garde un admirable et profond silence dans la pérennité de ses chefs-d'oeuvre. Je n'ai connu qu'un peintre supportable: il était sourd-muet. C'est I'oeuvre qui doit parler, non l'artiste. S'il faut que ce dernier pérore sur elle, si elle ne se suffit pas à elle-même, c'est qu'elle était inutile. Telles ces absconses productions théâtrales qui ne passent pas la rampe sans une tonne d'explications dans le programme. Au demeurant, elles ne passent la rampe que pour tomber dans la fosse d'orchestre. Cimetière des éléphants.

Des éléphants-diesel sillonnent en caravanes les méandres de mes méninges, dans les vapeurs bleutées du fuel. Vacarme impossible où l'on distingue la pétarade des doubles débrayages, le grincement des vitesses. La jungle a envahi le PC de Kabuki, dont les vestiges ressemblent à ceux d'un temple hindou. Dans la jungle, tout vestige ressemblerait à un temple hindou, même ceux d'une improbable vespasienne. J'en vois d'ici qui ricanent, m'agonisant d'injures depuis un certain nombre d'épisodes et me rappelant d'un air supérieur -- puisque je semble l'ignorer -- que Tarzan vit en Afrique. Laissez-moi rire à mon tour. Qui nous dit qu'il vit en Afrique? Edgar Rice Burroughs? Comment ajouter foi aux assertions fantaisistes d'un ancien cow-boy chercheur d'or qui finit ses jours comme policier à Salt Lake City? Qu'en savait-il? En outre, l'ennui pour moi est qu'il n'y a pas de temples hindous en Afrique, et que je préfère plutôt changer de continent que d'image. Vous voyez bien qu'il m'arrive de savoir quelque chose!

En revanche, c'est par erreur que Kipling situe son Livre de la Jungle aux Indes. Tout esprit un peu cultivé sait qu'il s'agit de l'Afrique, même maladroitement transposée. Je rappelle que Kipling, quoique né à Bombay, a subi les désastreux effets d'une éducation anglaise à Southsea et qu'il a interrompu ses études (fatale bévue!) pour devenir journaliste. On ne connaît que trop la fâcheuse tendance de cette engeance à l'affabulation, au sensationnalisme et à l'à-peu-près.

-- D'abord, Rudyard, c'est qu'un pédé! affirme Bibille.

Ceci clôt la discussion. Pas pour tout le monde:

-- OK, ricane Dalton Trumbo. Alors comment expliquez-vous que Tarzan lui-même parle de Radio-Bongo?

Exaspéré, je me vois contraint de mettre les points sur les i.

-- Dites-moi, Dalton, pour écouter Radio-Moscou, prenez-vous l'avion pour Moscou?

-- Je n'écoute pas Radio-Moscou.

-- Eh bien, vous avez tort et ça se voit.

Il ouvre la bouche pour répondre, puis la referme, découragé. Exit Trumbo, comme s'il portait le poids du monde sur ses épaules. Je doute qu'il puisse porter même un télex.

 

 

60

 

Le mur explose sous mon nez, puis j'entends la détonation. On me tire dessus. Dalton, espèce de grand lâche, ce n'est pas une façon de se venger d'avoir eu tort!

-- Planque-toi, me crie Bibille, c'pas Dalton, c'est Zaldo.

-- Quoi? Il y aurait un Trumbo de plus! Je ne le supporterai pas.

Le nez dans les sacs poubelles, je grince des dents.

-- Zaldo Vulcano, hé patate! Les revolvers de Trumbo sont en papier.

On tire encore.

-- Remarque, ceux de Vulcano sont en mozzarella.

Je ricane, fier de ma trouvaille. Cependant, les coups se rapprochent. Si on reste encore coincés dans cette impasse sordide et si on laisse assez de temps à Zaldo -- disons: le week-end --, il finira par nous avoir.

-- Je vais le prendre à revers, annonce Escarbillo.

-- Avec quoi?

-- T'occupe.

Quelques instants plus tard, une cheminée tombée d'un toit écrabouille Zaldo planqué derrière une benne à ordures.

-- J'ai pas trouvé dpiano, s'excuse Bibille revenant.

En aurais-je terminé avec la théorie des Vulcano? Il semblerait que oui.* Reste celle des Trumbo, plus quelques stromboliens qui doivent traîner de-ci de-là...

Nous allons nous changer les idées au Miranda. Bibi patauge comme un petit crabe au bord de la Mer des Caraïbes, en slip fluo vert pomme à coeurs fuchsias récupéré sur la garde-robe d'une poupée Barbie dans un bazar de Los Teques.

-- Bibille, c'est rien qu'un pédé! le taquiné-je.

-- T'es comme Blanche-Neige, toi! se rebiffe le baigneur, s'égarant dans le folklore avec la plus parfaite mauvaise foi, tvois des pédés partout!

Mais le spectacle que je préfère, c'est quand il fait du surf sur un bâtonnet d'esquimau glacé. Au premier essai, ayant omis de nettoyer sa planche, il est revenu avec du chocolat plein les dessous de pattes, que j'ai dû nettoyer à la térébenthine. Il râlait, crachait et jurait comme un furieux. Moi, j'étais mort de rire, ce qui n'arrangeait rien.

-- Hé! ça mbrûle!

-- Tais-toi, ma praline, tu dois adorer ça.

-- 'Bécile!

-- Tu sais comment j'ai envie de t'appeler?

-- Me ldis pas, jsens qu'ça va pas mplaire.

-- La Marquise de Sévigné.

Me voilà reparti à rire de plus belle, cependant qu'Escarbillo fait la tronche, s'efforçant de décrypter le message et sentant qu'il n'a rien d'avantageux pour lui.

 

 

61

 

Je croise Atanasov à Porto Rico. Il semble me fuir. Qu'est-ce qu'il a, mon Didi? On n'est plus copains? Il a honte: Natacha est mariée. Je suis frappé par la foudre.

-- Avec qui?

-- Le comte Zaroff.

-- Celui des chasses?

-- Oui, des chasses d'eau.

Ce Zaroff-là fait dans le sanitaire. Ladislas n'est pas aux anges. Il aurait presque préféré que ce fût moi, l'élu.

-- Mais qu'est-ce qui lui a pris?

-- Vous le savez, vous?

Comment saurais-je? Je pensais que Natacha, c'était acquis pour toujours. Que nous continuerions à batifoler dans les univers parallèles jusqu'à la fin des temps, libres comme l'air. Lourde erreur. Rien n'est acquis pour toujours. Surtout pas les filles d'Ève. Bibi me glisse, sentencieux:

-- Les femmes, ça s'surveille comme le lait sul feu. Crois-en un spécialisse.

Je le hais. N'empêche, je suis effondré. L'impression d'avoir été trahi. Je bredouille:

-- Et... elle est heureuse?

-- "Heureux" n'est pas slave, soupire Didi.

Il s'éloigne, la mort dans l'âme. Pas tant que moi. Je ressens un vide affreux. À quoi bon vivre dans un cimetière? Si c'est Lulu qui a fait le coup, il ne l'emportera pas au paradis!

Bibi pouffe. Je me tourne vers lui, furieux.

-- Qu'est-ce que tu as, toi?

-- T'as d'ces espressions, jte jure!

Comme il voit que j'ai mal, il se perche sur mon épaule et me souffle à l'oreille:

-- Tveux que jte présente une meuf canon? Une furieuse diablesse dmes rlations, qu'à côté ta Nachacha c'est du pipi dmoineau. Pleure pas, Dédé, sont toutes les mêmes. Et donc interchangeabes.

Je le balaie d'un revers de main. Il tombe lourdement sur le sol, malgré son faible poids, et reste inanimé. Merde, c'est pas mon jour! Tout me claque dans les mains. Qu'est-ce que j'ai fait? Qu'est-ce que je vais devenir, moi, tout seul? TOUT SEUL!... Si je l'ai occis, je ne me le pardonnerai jamais. Je détruis tout, voilà. C'est une malédiction.

Je m'agenouille, me penche sur lui, supplie:

-- Bibille! mon Bibi! Reviens à toi. À moi. J'ai pas voulu faire ça. M'abandonne pas!

Avec ses petits bras, j'essaie de pratiquer la respiration artificielle. Il ouvre un oeil:

-- Si tu mfais du bouche-à-bouche, jte pète la gueule!

J'en tombe sur les fesses de soulagement. Il vient se blottir dans mes bras.

-- On m'aime encore un peu?

-- Tais-toi, petit monstre!

J'en pleure, c'est plus fort que moi. Alors, la petite mine d'Escarbillo commence à se plisser et il éclate en sanglots, lui aussi, rouscaillant au travers de ses larmes.

-- On m'avait jamais fait ça non plus, chialer pour moi, sale con!

 


* Et Waldo à Munich?... (Dalton)

 

 

62

 

Nous devons avoir l'air fin, le cul par terre sur notre trottoir de San Juan, à beugler comme des veaux. Les passants me considèrent avec commisération, se regardent en se vrillant l'index sur la tempe. Ils ne voient sans doute pas Escarbillo. C'est peut-être aussi bien comme ça.

Natacha dans les chasses, je n'en reviens pas. Après Natachahrazade, Natachasse... Je dois absolument m'aérer les idées. Je file à Porto Alegre (constructions navales, raffineries, caoutchouc). Mince alors, quasiment comme à Shanghaï! Plus on change, plus c'est la même chose. Je pourrais décider d'écumer tous les Porto de la planète, et Dieu sait s'il y en a -- la palme au Portugal, qui réussit à s'appeler tout entier à lui tout seul du nom du Portus calle romain --, ça m'avancerait à quoi?

«Galacticus IV» est prêt au départ. Je m'enfourne dans le sas avec Escarbillus, pénètre dans la salle des commandes où l'on m'attend, le petit doigt sur la couture de la combinaison (spatiale), et je donne mes ordres. C'est ce qu'il y a de plus facile dans l'espace, donner des ordres. Aux seconds couteaux de s'y retrouver et d'opérer les manoeuvres convenables. Je clame donc avec un bel aplomb:

-- Les calamisteurs sur "start", lancez les toyaux, déverrouillez l'axiomateur, le viseur de périhélie sur 0.6.0. (le premier doubleur québécois qui me sort ça: «aou-pouin-sèce-pouin-aou», je l'étrangle avec mes tubulures de survie).

Bibillus, me tirant la manche, supplie doucement:

-- Steplaît, dmande-leur dshunter le glaglatophone mitral.

-- Et shuntez-moi ce glaglatophone mitral, je rajoute, magnanime. Tant que vous y êtes, shuntez tous les glaglatophones mitraux, sans oublier le synthétiseur de particules.

On m'obéit au doigt et à l'oeil sans broncher. C'est ce qu'il y a de merveilleux avec la haute technologie: vous pouvez demander n'importe quoi, ça correspond toujours à quelque chose. À côté du «Galacticus IV», le PC de Kabuki n'était qu'une pince à linge musicale.

Le vaisseau intersidéral gronde comme cent mille tonnerres et, dans un hurlement de métal...

Non.

C'est à peine si le vaisseau intersidéral frémit. Un sifflement imperceptible s'échappe des convecteurs quantiques. Le passage dans l'hyperespace se réduit à une infime secousse. Nous sommes dans les parages d'Andromède, apercevant la Lyre au travers de ses cordes.*

Un nègre à tête de blanc s'approche de mon fauteuil amiral:

-- Amiral Martinus (justement), des consignes pour l'objectif?

-- Pas de consignes, j'éructe, sévère, l'objectif est secret.

Tiens donc! il faudrait d'abord que je commence par en avoir une ombre d'idée. Le mirliflore s'esbigne sans discuter. Qui est le chef, ici?

 


* Il ne reste plus qu'à prier pour que lecteur ne possède pas une carte du ciel -- même obsolète --, ou un embryon de connaissances --même foireuses -- en astronomie. (D. T)

 

 

63

 

Bibillus m'admire béatement. Je ne déteste pas.

Pouf! ça me vient d'un coup: nous allons foncer sur Natachaïa, la planète aux mille visages, dont un de hyène. Non, pas Natachaïa, j'ai déjà trop souffert! Nous irons explorer un trou noir. L'avantage des trous noirs, c'est qu'ils ne portent pas de nom. Voilà. Quand j'aurai fait mes 18 trous, nous aviserons.

Je brûle d'assener la nouvelle au nègre blanc (Corbax). Mais comme je viens de dire que c'était secret, me voilà condamné à ronger mon frein. Aux environs de Cassiopée, je m'endors. Quelques parsecs plus loin, je sens qu'on me secoue.

-- Amiral! (Encore le nègre blanc! Il n'a rien à glander, celui-là?)... nous dérivons dans l'hyperespace!

-- Et alors, ne sommes-nous pas là pour ça? Gardez votre sang-froid, Corbax.

-- Oui, mais nous atteignons les 6.000 pulsosecondes!

Six mille pulsosecondes? Voilà qui change tout! Il faut réagir. Je trouve la parade immédiatement:

-- Activez les désactivateurs.

Corbax me regarde avec admiration. C'est gratifiant, mais il devrait avoir autre chose à faire.

-- Eh bien, Corbax?

-- Excusez-moi, Amiral.

Et il court activer les désactivateurs. Non, mais! Un instant, j'ai craint la mutinerie. Les mutineries jouent parfois dans l'espace le rôle des explosions ailleurs, bien que ces dernières ne manquent pas non plus. Justement, en voici une. Nous sommes secoués comme des pruneaux.

-- Que se passe-t-il? demandé-je, alors que je devrais le savoir.

De son pupitre, le dispatcheur algoritmique (il a la tête de Gengis Khan et se nomme Shostakovitch) me renseigne:

-- Vaisseau ennemi sur nos écrans, Amiral. Il nous tire dessus.

Ça, je pouvais le trouver tout seul.

-- Où est-il? (J'ai vraiment de la merde aux yeux.)

Shostakovitch consulte ses écrans pour ne pas dire de bêtises:

-- À notre verticale, par 3.8.2.

Nous y voici! (Fais gaffe, le Québécois.)*

-- Le bouclier neutrinique Delta, vite!

Faut tout leur dire!... Bibillus n'est pas tranquille. Il s'agite sous mon nez.

-- Arrête tes connries, tvas nous faire poivrer. C'est du sérieux, là!

-- Qu'est-ce que tu suggères?

-- Qu'on aille se dorer le rondibi à Tahiti. Tirons-nous d'ici!

-- Un capitaine n'abandonne jamais son vaisseau. Un Amiral encore moins.

-- T'es complètment louf.

-- Bouclier Delta activé, annonce Shostakovitch.

-- Pointez les chronolasers.

-- Dédé!

-- Chronolasers pointés.

-- Feu!

 


* Trouo-pouin-huette-pouin-deuye. (D.T)

 

 

64

 

Atteint par notre tir, le vaisseau ennemi disparaît de nos écrans dans une gerbe étincelante pour se retrouver, en miettes et en 66 de notre ère au milieu d'un cirque rempli de fauves, chez Lucius Domitius Claudius, plus connu sous le nom de Néron. Les affreux pirates aldébaranais (car c'était des Aldébaranais) se font bouffer par les lions jusqu'au dernier, à la grande joie des Romains et de l'histrion couronné qui bigle le spectacle à travers sa lorgnette, qui est un rubis. Un cri de rage m'échappe:

-- Mon rubis!

-- Hein? s'étonne Caïus Marcus Bibillus.

Je désigne un écran où l'on voit Lucius Domitius en gros plan.

-- Ce salopard m'a piqué mon rubis! Je le reconnais, c'est le "Romulus"!

J'envoie un commando temporel le récupérer par sondes hyperchosiennes. Soudain, j'ai un violent sursaut.

-- Amiral? s'inquiète Corbax, attentif à mes moindres gestes.

- Rien-rien, je murmure, impénétrable.

Je viens de penser que ces pourritures d'Aldébaranais sont copains comme cochons avec les Natachaïens. Voyez où me mènent mes puissantes déductions. Ainsi, elle veut la guerre? C'est la guerre! Bibillus s'émeut:

-- Oh non, Andréius Maximus Martinus, pas la guerre! Allons plutôt voir les vahinés-vanilles à Tahiti.

-- Silence, bacille! [vocatif]

J'ignore pourquoi les noms latins fleurissent dans les épopées spatiales. Sans doute pour la même raison qu'ils s'épanouirent dans l'Église: cacher la merde au chat.

Les portes de la salle des commandes s'écartent en chuintant. Paraît, tanguant dangereusement, un particulier particulièrement bourré: Tiborius Terraquae!

-- Branle-cas de bombat! Tous à vos postes, matelots, ça va chauffer!

-- Hé! j'interpelle, c'est moi le chef, ici.

Il me défie de sa bedaine.

-- C'est toujours moi le chef, moussaillon, où que je sois! Attends un peu, je m'en vais te mener ce vaisseau, intersidéral ou pas, selon les règles. Un vaisseau reste un vaisseau, mille bagasses!

Mon équipage le regarde bouche bée.

-- Allons, tas de bigorneaux, on se magne le train! Parés à virer! Amenez les écoutes de la brigantine et hissez le grand cacatois! Aux cabestans! Amurez la misaine! Ferlez le tapecul! Barre à tribord, toute! Souquez, matelots, souquez!...

-- Viens on staille, jte dis, gémit Bibillus. Le cachalot, c'est pire que toi. Y va nous jter sur un récif-aréolithe!

 

 

65

 

D'abord désorienté, l'équipage du «Galacticus» réagit magnifiquement. Par miracle, les manoeuvres s'opèrent. Je dois convenir que l'astronef est en aussi bonnes mains qu'entre mes pattes calamiteuses. Nous survivons au déferlement terraquéen. Ravi de son monde, le barbiflore exulte:

-- Double ration de rhum pour tout le monde! Où est la vodka?

Aïe! je sens que les ennuis commencent. Où planque-t-on (excusez, capitaine!) la vodka dans les astronefs? Vous le savez, vous?

Le médecin du bord (Williamus) s'approche.

C'est un petit gros chauve au teint cireux à reflets jaunâtres. Cette nuance me fait espérer un bref instant qu'il est dans le secret des dieux. Pas du tout! Il s'enquiert, pincé:

-- Qu'est-ce que c'est, la vodka? Nous n'avons ici que de l'albuplast et du mercurochrome. Si vous entendez par vodka l'une de ces drogues qui avilissent l'âme humaine, vous vous êtes trompé de vaisseau.

Je crois que Tiborius va prendre un coup de sang.

-- Pas de vodka, et vous partez dans les étoiles? Alors, vous avez perdu la raison!

-- Nous la conservons, au contraire. Quand nous avons besoin d'un léger remontant, il y a le Toutalèze.

-- Qu'est-ce que c'est que ça, le Toutalèze, nom d'un pétard?

-- Des pilules, à prendre avec un peu d'eau.

-- De L'EAU???... Miséricorde!

Terraquae chancelle et s'effondre dans mon fauteuil amiral, que j'abandonne en catastrophe.

C'est pas tout ça, mais je tiens toujours à me venger de Natachaïa, la planète maudite. Cela redonne un coup de jeune à Tiborius.

-- Tu as raison, moussaillon, sus à l'envahisseur! Tu comprends maintenant pourquoi j'ai jamais fait confiance aux femelles? Taïaut! taïaut!

Je ne suis pas certain qu'il s'agisse là de termes spécifiquement nautiques, mais ils semblent faire l'affaire. «Galacticus IV» fond comme une flèche sur Natachaïa dans un hurlement d'Apocalypse.

Rectification:

... comme une flèche sur Natachaïa dans un silence impressionnant.

Les décrypteurs cycliques clignotent obstinément. (Si rien ne clignote à bord d'un astronef -- décrypteurs cycliques ou voyant de machine à café --, on a l'impression qu'il ne marche pas.)

Monsieur Spoutch s'avance vers nous, hésite, puis s'adresse à moi plutôt qu'à Tiborius (la farce de l'habitude):

-- Je dois vous mettre en garde. Natachaïa possède des mégapignoufs holostatiques!

Je considère Spoutch, sa face d'Adventiste du Dernier Jour, ses oreilles affûtées au taille-crayon, et je me rappelle qu'il est Natachaïen. Pouvons-nous lui faire entièrement confiance? C'est vrai qu'il a toujours été d'une loyauté sans faille. Mais là, sous la pression de l'urgence?...

 

 

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Tiborius se rapproche et glisse à Spoutch:

-- C'est sûr? pas de vodka?

-- J'en ai quelques bouteilles dans ma cabine, capitaine.

-- Nous pouvons lui faire confiance, moussaillon! jubile Terraquae dont les couleurs reviennent.

Tant pis pour les mégapignoufs holostatiques. De toute façon, nous avons le zanzibuteur astral et M. Spoutch ne le sait pas. Natachaïa grandit sur nos écrans. Ping! pong! Les mégapignoufs! Spoutch a dit vrai. Ma réaction est foudroyante:

-- Zanzibuteur astral!

Tout le monde se regarde. J'ai oublié que non seulement Spoutch, mais personne n'est au courant! J'ai bricolé ça moi-même une nuit sans lune. Je fonce sur Shostakovitch.

-- Le contacteur, à gauche des curseurs d'alphadièse.

-- Mais, s'étouffe Shosta, il n'y a pas de contacteur.

Merde, j'ai oublié de le monter!

-- Passez par les relais du bévatron.

Il passe. Zouitch! le zanzibuteur a parlé! Nous flottons dans une bulle de sulfomagnate iridium aminolactyl inexpugnable. Une Natachaïenne se matérialise devant nous, vêtue de façon propre à provoquer une émeute sur la 5e Avenue, voire à Piccadilly Circus.

-- Bonjour, Terriens! fait-elle d'une voix chantante où l'on entend des violoncelles, des célestas, des cymbalums et un coussin péteur.

Dieu me damne (la paix, Lulu!), c'est Natacha soi-même!!! Elle me sourit ineffablement, je fais de même. Nous devons avoir l'air rien tarte, dans notre poussière d'étoiles!

-- Calmos, Dédé! me glisse Bibillus.

-- Méfiance! rajoute Terraquae.

Mais moi, je marche sur les nuages de Magellan, qui n'ont rien à voir pour une fois avec ceux des Fuégiens.

Quand je reviens de mon épopée galactique, je suis ruiné. C'est fou ce que ça peut aller vite, ça aussi! Il ne me reste rien. Adieu banques, Rolls, Bugatti, usines, maisons de disques, de films, théâtres, danseuses, mourants, orphelins, yachts, amis, pépées... Plus un fifrelin. Je me retrouve au milieu d'un désert. Que s'est-il passé pendant que j'avais le dos tourné? OPA en chaîne? Krachs boursiers? Virus filtrants? Rien de tout ça: Malcolm McGregor. Ne jamais mettre sa confiance dans un homme de confiance. Le maudit Écossais qui me devait tout ne me doit plus rien. Il a décidé d'indexer son fric sur le sien propre, non sur le mien. Puisque le mien est devenu le sien. C'est avantageux pour lui, je le comprends. Je ne peux rien faire. Je n'ai plus d'hommes de loi, ni de quoi les payer. Je ne pourrais même pas engager un détective privé reconverti dans les adultères. Mes biens, mes propriétés, mes appartements ont été vendus, mes comptes liquidés. Je suis à la rue. J'ai beau sonner M. Lulu, j'entends chaque fois une voix mécanique qui répète: «Il n'y a plus d'abonné au numéro que vous avez demandé veuillez vérifier s'il vous plaît ou consulter l'annuaire il n'y a plus d'abonné...»

 

 

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Bibille est catastrophé.

-- T'en fais pas, mon Dédé, jte lâche pas. On va s'en sortir. T'as ptête oublié qtu dormais sur un lit dpierres précieuses. Souviens-toi: celles qtu m'as confiées. Jles ai tjours. Chus pas écossais, moi. On va sles monnayer une par une.

Hosanna! Mais on devra réduire notre train de vie. Faudra se contenter du wagon de queue. Nous nous installons dans une pension de famille crapoteuse, impasse Pradel. «Il n'y a pas de petites économies» professait tata Lili, dite tata Tirelire. Je pourrais tenter de relancer mes affaires, je n'en ai plus le courage. Je végète. En vain, Bibi s'efforce de me remonter le moral. Il est à plat et je n'en ai pas de secours.

Un soir, je rencontre Lydia dans un supermarché. Nous bavardons en poireautant à la caisse. Quelque temps plus tard, nous nous retrouvons par hasard à un coin de rue. Nous nous arrêtons, rebavardons, sympathisons. Nous allons boire un pot. Je la ramène à la pension. Bibi est ravi: Lydia est noire.

De fil en aiguille -- je ne sais plus comment, ni surtout pourquoi --, je me retrouve ficelé, pincé, marié. Moi, marié!... Avec la personne à laquelle je m'attendais le moins. Le voyage de noces vaut son pesant de bananes. Ayant compté nos sous, nous le passons dans une caravane, du côté de Limoges. Détail pratique: c'est Bibi qui fait la vaisselle. Comme ça ne le tue pas, vu sa technique, il s'occupe aussi des commissions, se tape la lessive, trait les vaches, ramasse des fleurs, nous gratte de la guitare, la nuit, sous la "fenêtre", regonfle les pneus.

Je suis marié! J'ai même un enfant. Quand on me le présente, je vois un bout de charbon. On dirait Bibille!

J'installe la famille dans un pavillon de banlieue. J'ai d'autres bouts de charbon. Ça piaille, ça gigote partout. Je n'arrive plus à les compter. Tonton Bibi en devient gâteux, immédiatement accepté de tous, grâce à son air vaudou. Il joue les nourrices sèches avec un sérieux d'archimandrite. J'aimerais que Natacha voie ça. Estomaquée, elle serait. Plus qu'à tirer la chasse...

J'accepte un emploi de gérant de supermarché, un peu in memoriam. Il faut bien que je travaille, même si de loin en loin tonton Bibi extrait une pierre de l'une de ses inépuisables poches. Dans un supermarché, je suis aux premières loges pour nourrir ma tribu.

Nous coulons des jours heureux, je ne peux pas dire le contraire. Je ne peux pas dire non plus grand-chose d'autre... Parfois, au fond d'une ruelle, j'aperçois confusément la proue de «La Rascasse» qui me fait "Homp-Homp-Haaaomp!" joyeusement, ou Sigmund fouillant dans les détritus, maillet en bataille, ou Zanzan pelant des bananes, mais je fais semblant de ne pas les voir, je presse le pas: j'ai peur. Plus rien d'extraordinaire ne se produit. Je crains d'être en train de commencer à m'ennuyer.

 

 

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La catastrophe me tombe dessus à l'improviste: le supermarché fait faillite. Il paraît que c'est de ma faute. Je suis viré. Couvert de dettes. En même temps, Bibille disparaît et, malheureusement, les cailloux avec lui. Lydia devient acariâtre (on le serait à moins), les mômes braillent de plus en plus. Je me tire. Je me mets à picoler sec. J'erre dans les rues, je fais la manche. Insensiblement, le nabab glisse vers la cloche.

Une nuit, je me heurte dans l'obscurité à un inconnu. Instantanément, tous mes poils se hérissent. Monsieur Lulu!

-- Besoin d'un petit quelque chose? s'enquiert-il, doucereux.

Je hurle, je crache, je l'injurie, je le traite de tous les noms d'oiseaux. Je refuse son aide, le voue à l'Enfer d'où il n'aurait jamais dû sortir.

-- Comme tu voudras, fiston, dit-il sans s'émouvoir. Tiens, pour te prouver que je ne suis pas rancunier...

Il me glisse dans la main une pièce, mais si brûlante que je suis obligé de la lâcher immédiatement. Elle tombe sur le trottoir, où elle lance des éclats diaboliques. M. Lulu s'éloigne et disparaît. J'en fais autant. Derrière moi, la pièce brasille dans le noir.

Je suis entré dans la cloche. J'ai des copains, des adresses, des abris, des combines. On m'appelle d'abord Dédé Martineau, puis Dédé Marteau parce qu'on me croit fou, avec ces histoires incroyables que je raconte sans arrêt, enfin: la Chimère, quand je suis bien au fond, que j'ai perdu toute identité.

-- T'as pas vu la Chimère? -- J'l'ai aperçu du côté d'l'impasse Pradel. -- Y va pas tarder à rappliquer, c'est son heure. -- Sacré la Chimère! -- Tiens, le v'là! qu'est-ce que j't'avais dit. -- Hé, la Chimère, arrive voir par ici! Viens nous en tartiner encore une bien bonne. -- Ah non, merde, c'est class! Y m'scie les burnes, moi, ce mec, avec ses conn'ries. -- Ta gueule! -- Un coup d'jaja, la Chimère? -- Allez viens, la Chimère, envoie-nous encore une p'tite giclette de Natacha! -- Raconte la fois où t'étais sultan. -- Cause-nous un peu d'la chasse aux vampires. -- Moi ça m'fout les boules! -- La ferme, gonzesse!

Je m'assieds au milieu d'eux. Nous rapprochons nos puces et nos fumets. C'est la seule famille qui me reste. Alors je raconte, pour leur faire plaisir, je raconte tout ce qu'on veut, je revis mes aventures, je fais semblant de fumer un gros cigare avec la bague à mon chiffre, je leur parle de mes banques. Ils rient. Ça leur fait plaisir, que j'aie été riche. Comme je suis avec eux, ils se sentent moins pauvres. Ils adorent mes descriptions de Shanghaï et de Bombay. Tarzan, ça leur plaît moins, ça fait toc. Que Bond soit traité de pédé, là ils applaudissent. C'est ce qu'ils avaient toujours pensé. Je suis à moi seul une agence de voyages. Ils sillonnent le monde à l'oeil. Mais l'épisode qu'ils préfèrent, c'est celui du braquage à la banque: il y a de l'action, les voyous en prennent plein la gueule. Curieusement, ces compagnons de misère ont un sens aigu de la loi, de la morale et de la propriété. Ils sont pour l'ordre, contre la délinquance. Ils seraient aussi un brin réac que ça ne m'étonnerait pas.

 

 

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-- Hé, la Chimère, t'es un sacré farceur! -- Où qu'y va chercher tout ça? -- Tu serais pas de Marseille, la Chimère?

Comment leur faire comprendre que je n'exorcise pas mes fantasmes. Que je raconte des événements réels. Je n'insiste pas trop, de peur de les effrayer.

Sigmund Frog aussi leur plaît bien. Il a leur sympathie. Ils raffolent des hurluberlus. À leurs yeux, c'est un personnage mythique comme les autres. Aussi, le jour où Frog nous tombe dessus sans crier gare, ils manquent tous de tourner de l'oeil. Sigmund s'est immobilisé devant notre groupe. Il me dévisage.

-- Mais... mais c'est M. André Martineau! N'êtes-vous pas André Martineau?... Ce n'est pas possible! Mon pauvre ami, que vous est-il arrivé?

-- Hé, c'est à la Chimère que tu causes! -- Va-t'en, vilain pas beau! -- Qu'est-ce qu'y veut à not' Chimère?

Ils montrent les dents. Ils me défendent! Plus exactement, ils se défendent. Ils ne veulent pas qu'on m'arrache à eux! Devenant menaçants, ils finissent par chasser le Professeur. Je reste prisonnier de ma condition. Sigmund ne pourra rien pour moi.

Mais mon prestige a grimpé. On me parle désormais avec respect, presque avec crainte, comme si j'étais un vieux sorcier. On me consulte sur tout. Aucune décision importante ne se prend sans moi. Attends, on va d'mander à la Chimère...

Je suis devenu en quelque sorte le gourou de la bande, bien que ça ne me fasse pas la cuisse plus belle. Notre dessous de pont n'est pas chauffé et, la nuit, les rats me galopent sur le bide.

J'ai dû attraper la crève. Je ne me sens pas bien, mais pas bien du tout. J'ai des vertiges, une toux sèche qui me met la poitrine en feu. Le pinard -- du capsulé -- ne m'apporte plus aucun réconfort. Au contraire. Toutes les nuits, je suis poursuivi par Sépulcrozotar, et Natacha me pond des chapelets de négrillons, comme une reine termite, traînant son ventre énorme derrière elle, pendant qu'un grand connard avec la tête de Berlinier tire des chasses, tire des chasses, tire des chasses... Je ne peux plus dormir. Les copains s'inquiètent, veulent me conduire à l'hosto. Je refuse avec l'énergie du désespoir, m'accroche à mes guenilles, à mes cartons pourris. Qu'on me laisse crever en paix. Parce que c'est sûr que je vais crever. Je le sens.

 

 

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Je ne sais plus où je suis. Je confonds tout: le pont, la rue Sabatier, l'avenue Pivot, l'impasse Pradel. Parfois, je me crois «Au Grand Vizir» à servir des brochettes. Ou je fais l'amour avec Marjorie. Pourquoi pas Natacha? Mais oui, avec elle aussi: Natachahrazade! Vegas ou les Mille et Une Nuits, quelle différence?... Je ne sais plus ce que je suis. Nabot de banque? clodo? nabab? Qu'est-ce qui est vrai, dans tout ça? S'il y a un seul infime détail de vrai, alors tout est vrai. Ça me semble aveuglant d'évidence. Ou tout est vrai, ou rien ne l'est. Il ne peut y avoir de moyen terme, ce ne serait pas logique. Et comme je suis vrai, moi, là, maintenant, qu'il est également vrai que je vais crever, alors tout ce que j'ai vécu faisait partie du monde réel.

De temps en temps, une main fraîche me caresse le front. C'est délicieux à en mourir. Mourir, justement... J'ouvre les yeux. Il n'y a personne. Bé oui, n'y a jamais eu personne. C'est comme d'habitude... Je commence à délirer.

Un soir, décidés à me donner un coup de neuf, les copains rapportent une bouteille de vrai pinard pour me faire un vin chaud. Du cacheté. On l'ouvre avec un vrai tire-bouchon (piqué à la Samaritaine), comme chez Rothschild! C'est la fête. C'est Byzance. Ils ont dû racler le fond de leurs poches. Ou plutôt, tels que je les connais, en faire quelques-unes. On m'apporte un bol fumant, où quelques rondelles de citron de récupération flottent comme d'ultimes bouées. Je m'étrangle avec le breuvage. Ça me brûle partout. Une quinte épouvantable me plie en trente-six morceaux. J'ignorais que j'en avais autant. On me considère, navré. On ne sait plus que faire, ni que dire.

-- Laissez-moi, laissez-moi crever tranquille. Demain matin, vous me flanquerez à la flotte. «La Rascasse» me repêchera peut-être. C'est fini. La Chimère sort de Seine. Ah-ah!

Je crois rire, mais c'est un râle, je le vois à leurs têtes. Je roule sur le côté et remonte mes genoux sous le menton, essayant de trouver un peu de chaleur. Je sais que je ne verrai pas le jour se lever. Tant pis. Il se passera de moi. Ou moi de lui. Je suis bien. Les images arrivent en foule, les souvenirs. Qu'ils m'emportent! Qu'ils m'emmènent avec eux! Dédé, content.

 

 

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Une saloperie de rat me galope dessus. Ce n'est pas un rat, c'est Bibille. Il secoue ce qui reste de mes revers avec ses petits poings. Mes revers! le langage a de ces ironies...

-- Hé! ho! Dédé! rveille-toi, c'est moi!

-- Te voilà! Il est bien temps, petite ordure!

-- Du temps, y'en a pas lerche. Il me retnait prisonnier. Je viens de msauver. 'Coute-moi bien, c'est pressé.

-- Je vais mourir, je sais.

-- Il vient tchercher. Faut qu'on lbaise.

-- Comment?

-- Échappe-toi.

-- Tu charries?

-- T'es entraîné, merde, im'sembe. Retrouve la clé. Faut pas qu'y t'trouve quand il arrive.

-- Hein?

-- Change-toi en aut' chose, t'as l'habitude. Retrouve la clé!

-- J'peux pas.

-- Force-toi! jvais t'aider. J'ai quèqcopains dans la combine. Tous en même temps, on va crier au scours qu'y a très très urgence bézef partout à la fois. "Alerte rouge". Qnot' Maudimat est naze. Que plus personne l'écoute, le Patron. Que tout lmonde smet à êt' bon d'un coup. Fais-moi confiance, y va s'magner lfion, le père Lulu, perd' le contrôle juste un ptit peu! Qu'est-ce jvais prend', mais tant pis! T'as deux-trois scondes à partir dquand jte dirai. C'pas lmoment dmollir. T'es prêt?

Prêt, prêt... Qu'est-ce que je peux faire?

Passer ailleurs, facile à dire, mais où? Retrouver la clé...

Mes yeux épuisés distinguent dans un brouillard les détritus sur le sol... Le tire-bouchon! Le somptueux tire-bouchon de la Samaritaine. Huit francs quatre-vingt-quinze. Est-ce que je vais y arriver? Si j'y arrive, ce sera un exploit. Un fameux gag. Ce sera... ce sera que justice! Et un dernier hommage à la dive bouteille.

-- T'es prêt, Dédé?

Je fais oui avec les paupières, parce que j'ai plus la force avec autre chose.

Bibille se penche sur moi. Il murmure:

-- À la vie, à la mort!

-- Bibille de clown!... (je voudrais dire).

Je peux pas.

Je sens un petit bisou humide sur le bout de mon nez.

Putain, que c'est dur!...

 

*

 

Lorsque M. Lulu se pointa sous le pont, il vit un paquet de clochards, mais pas de Dédé Martineau. Plus de Chimère! Il jura si fort que des grognements indignés retentirent («Ta gueule! -- Peut pas dormir tranquille? -- Va chier ailleurs!»). À lui, le Prince des Ténèbres!

Sa fureur était grande. Tout ce cirque pour en arriver là!... Chou-blanc! Lui, le grand Baalzébuth, archi-baron des mouches! Venu ramasser son dû, que trouve-t-il à emporter? Rien, mais rien! Un tas de clodos puants, des immondices, et (coup de lune) un tire-bouchon!!!

Il disparut dans un furieux éclair mauve-de-rage.

Qu'aurait-il fait d'un tire-bouchon?...

 

 

 

.

© Le Phare de Frazé