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Bernard Collignon |
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En l'été de cette année-là, alors que tournait sur les têtes et dans les estomacs l'implacable grondement, l'inextinguible vortex des réceptions, des bâfreries subies, fausses frairies, propos de table et autres effroyables convivialités de commande, alors que les augustes canicules écrasaient les couilles au fin fond des caleçons, je, Daniel Bourguibon, décidai de fuir en Espagne. Banal, mais efficace. Plutôt crever de chaud que de crever de l'homme: finis les gens et leurs repas de gens. D'abord j'ai tracé, plein Sud, passant par les Landes au grand large de Touzes, l'inévitable Maison de Campagne des Superbouffeurs: quinze ans de suite de Touzes, la ville ou la campagne toujours la bouffe , assez , assez de cèpes, de youpi y'a d'la joie, pourquoi tant de haine - foncer, foncer plein Sud, fuir, fuir, l'océan des Landes à mettre entre Moi et Eux - entre moi et ça. Dans cinq minutes exactement, trois cents secondes, prendre la première route à droite. La France a des routes et des sentiers. L'on verra qu'il n'en est pas de même en Espagne. Le village s'appelle Genou. C'est un sale village, sans nom écrit, avec des toits partout, des fermettes, des soues à porcs abandonnées. Un coup d'oeil en arrière pour le clocher, je crie "Ploucs épais!" par la portière et manque de peu la camionnette d'un volailler dans un virage. Je marche sur la route droite. A douze heures douze, je m'assois au rebord d'un fossé. Feuillage clair, ombre insuffisante. Vue sur des broussailles rases, et je tire Sophocle de ma poche. Je suis un intellectuel et je vous emmerde. Je lis en français et en grec. Prononciation démotique évidemment, plus "sviluppante". Dans les éditions bilingues, on trouve sous le grec les notes d'apparat critique: ce que mes amis philologues ont trouvé par les siècles des siècles sur les manuscrits. Variantes, corrections, de première main, de seconde main. Monde extraordinaire d'abréviations mal compréhensibles - un intellectuel éternel débutant - ainsi "cett." = "ceteri", "d'autres" ; "dett." = "deteriores", "manuscrits défectueux" ; "L": manuscrit Laurentianus "XLV" (la page), " saec. XIII" - du treizième siècle. De temps en temps, je chasse les fourmis de mes culottes: Sophocle tressaute dans ma bouche. Ou bien, je module sur certaines voyelles, afin de regarder ma montre: car si je cesse de lire le temps de consulter le cadran, il me faudra rajouter une minute de lecture. Je repars à pied en sens inverse, m'arrête sur ma gauche ("Peatón, en la carretera, quedáte en tu izquierda") ("Piéton, sur la chaussée, circule à ta gauche") - là où tout à l'heure, à l'aller, sur cette amorce de sentier rouge, entre les pins, j'ai vu telle famille de Saint-Malo pique-niquant à l'ombre. Ils n'ont pas laissé de papiers gras. Qu'avons-nous vu encore ? Ce tableau extraordinaire - mais que nous restera-t-il pour Grenade ? -: un couple - la soixantaine, quarante ans de mariage - attablé porte ouverte dans sa bicoque, mastiquant abêti face à sa télévision hurlante ; la petite maison louée dans les Landes "pour le dépaysement" - immatriculation 51: la Marne. Je suis né dans le coin. Je ne m'étonne pas. J'ai contourné Pau. J'ai acheté des pêches que j'ai mangées sur un banc public face au Palais des Expositions, sans télé. Sur ma droite, assis, un de ces jeunes gens sportifs et oisifs dont je pense toujours qu'ils peuvent me draguer: l'occasion se présente exactement comme dans les livres, les films: le garçon viendrait vers moi, la suite serait très jeune, très fraîche, très jet de sperme sur les amygdales. Mais j'ai mangé ma pêche, et mon fromage. Et j'ai changé mon blé à Laruns. Sans oublier les préservatifs de voyage. D'ailleurs ne dites pas: "une boîte de préservatifs s'il vous plaît", mais "Durex, avec réservoir". - ... Ce ne sont pas des Durex ; ça ira? Vous ne trouverez du change qu'à la poste." Ce sont des gens d'ici, qui font la queue. Que vivent-ils? je ne reverrai plus jamais ces femmes pataudes et transpirantes, et ce n'est pas fini. Pour la métaphysique et pour la sueur. Donc en voiture pour le col du Pourtalet, et la descente en vallée du Gallego: un lac de retenue, un forcément très beau village pyramidal que d'autres pensent fort judicieusement à photographier ; moi non ; comprenez-moi: je viens précisément de remonter en voiture. Je ne peux décemment redescendre, là, en pleine fraîcheur. C'est toujours la même chose: je fais halte, pour l'hygiène, vingt minutes à pied en montée, dix-sept en descente, le temps d'un désir feint pour cette femme et sa fille (dix ans) sur la parapet, redémarrage et juste à ce moment-là le paysage qui devient magnifique, et le petit village pyramidal... Quelle misère ! Tel est le sort du touriste rapide!... Le carottage, comme pour les géologues...
Sabiñanigo. Je contourne Huesca, repérant parfaitement, à l'écart de la ville, avec ses briques rouges et ses fenêtres à barreaux, l'Asile Psychiatrique. Comment soigne-t-on cela à Huesca? Devient-on donc fou ici, en Navarre, comme ailleurs? Route de Sariñena. La nuit tombe. Déjà ces grands pans de paysages jaunes. La Almolda. Halte rapide sur esplanade caillouteuse. Il se trouve, je le découvre trop tard, que c'est l'amorce d'un chantier d'autoroute. Vent vif venu de l'ouest. Rougeurs du soleil couchant sur les monticules de terre, engins. Une vaste saignée débouche en contrebas, accompagnée d'écriteaux menaçants: "zanjas" - tranchées? éboulements? ... Je m'ensevelirais, la nuit tombée, dans ce feuilletage de terre... Paraissent sur la route, venant du sud, deux jeunes cyclistes. Que viennent-ils explorer en ce lieu - si loin de leurs bases - en ce site menaçant? Voici les premières lumières de Bujaraloz - que j'avais prises pour un chenillement de voitures immobiles par la distance. Vaste premier plateau de la province de Saragosse. Je mange du fromage sec, les pieds sur la terre rouge, les deux enfants à vélo mettent pied à terre, se parlent très vite, et repartent vers l'horizon. Je roule moi aussi vers la lumière, à présent fixe. Bujaraloz. Première étape. Bourgade. J'élis stationnement au pied de l'hôtel de ville, à l'endroit le plus minuscule, le plus éclairé. Le bar s'appelle "E1 Tubio" - premiers contacts avec l'indigène, premières maladresses dans une langue absolument pas maîtrisée, premiers effarements hurlés de l'Etranger. Un Etranger (c'est lui) s'exprime toujours en hurlant et roulant des yeux, voulant faire l'aimable. Nous sommes tous deux aussi ridicules l'un que l'autre. Je vocifère, on rit, on s'indulge, et j'obtiens le téléphone. Des sexagénaires jouent aux cartes dans leur éternité, dans leur région. L'un d'eux qui ne joue pas s'exclame au comptoir, en parlant de moi: - "Es un original" - puis étouffe sa dernière syllabe: ce mot se comprend si aisément... Toute une partie de la soirée, il semble gêné, tandis que par-dessus les têtes dans l'épaisseur des hurlements télévisés je suis docilement, de cerveza en cerveza, les vociférations bredouillées d'un match aux couleurs surexposées, qui joue, qui perd, je l'ignore, je repars vers un autre bar, de l'autre côté de la Grande Route de Saragosse. Il n'y a plus ni enfants ni vieillards ni de ces filles aux fesses surmoulées que les grands-pères effleurent au passage. Il n'y a que des hommes - dont l'un, dans mon dos, ne cesse d'actionner l'atroce gloussement d'une machine à sous. Je passe ma commande en espagnol, grave et rogue. On me regarde avec indifférence et respect. Je repasse de nuit devant l'église, barrée par deux camions-remorques. La nuit s'écoule en pleine rue, après avoir tendu à l'intérieur, côté volant, ces dérisoires tentures de tissu. Côté pieds, je n'ai pas pensé aux rideaux. Un poteau électrique me pourchasse de sa lumière tandis que j'ôte mon slip et me glisse dans mon gluant duvet. Je renfonce ma tête à l'horizontale. Toute la lumière passe désormais au-dessus de mon corps vulnérable. Cette nuit, je me suis relevé pour pisser dans un renfoncement carré violemment éclairé.
Quand je me réveille déjà rôdent les ombres des tôt-levés. Un peintre a installé sur le trottoir étroit un escabeau pour ses volets. L'avantage, en enjambant puis redressant le siège du passager, c'est de pouvoir conduire instantanément, tout crasseux comme on est. Je renfonce mon verrre de lunette sur lequel j'ai dormi cette nuit. A la première agglomération, trouver un opticien: óptico. Aussitôt le grand horizon d'Aragon sous la rasante lumière matinale. Si je m'élève de dix mètres sur mes quatre roues en haut d'une pente, ce sont plus de soixante kilomètres de circonférence qui se déploient autour de moi. Il est à peine plus de huit heures, j'atteins Caspe, ville ignorée. Il y a là force rues montueuses, à droite de l'avenue que bouche un camion sur vérins. Il élève aux étages supérieurs une cabine de plein air. Il trépide, expédie son essence dans les naseaux des chiens, je vois un livre en vitrine: Quel compromis de guerre a permis la paix en ces lieux? Je vois sur la couverture une rue tortueuse. Des corps gisent entre les maisons basses, une mère fuit vers moi les mains sur la tête. Et de retour de l'église au flanc de laquelle règne une liste de morts sur marbre (une croix nue gravée, le nom de Primo de Riveira), je parcours, sur les hauteurs, une rue des Martyrs, exactement semblable à celle du livre. Alors j'achète un gâteau farineux chez un vieil épicier, fabricant exclusif (et on le comprend) d'une saloperie bourrative dite "de Caspe". Epicier de mauvaise humeur. Tant pis pour 1' "óptico" qui n'ouvre que vers neuf heures et demie - qué país! - et plus de carte: la route de Gandesa paraît bonne, par Masatrigos, elle tourne, se détériore, j'arrête à Muella, où mon espagnol se perd. Devant l'église, coup sur coup, un guardia civil enflamme trois pétards de feu d'artifice, chaque fois il s'esquive, l'échine basse, sous le porche, les vieux en casquettes rigolent. Je suis ahuri, habillé en touriste. Je passe devant une boîte qui d'un seul coup se met à hurler en musique, avec déjà sur le seuil jusqu'au soir sa poignée de jeunes insolents, que je verrai partout en Espagne: la movida. Partout des banderoles aragonnaises. C'est la fête. Barre-toi tourista. J'achète des pêches, pas de cartes routières - à Bujaraloz j'avais déjà refusé cet horrible paquet plastifié inconsultable présentant les routes d'Espagne: "Mes routes inconnues" - je ne veux pas avoir les roues liées. Je refuse l'itinéraire original. "Rue de Teruel", je la prends, je ne demande rien à personne, la rue est bordée de travaux, et, parfois, la population me semble hostile. Sur la route quatre cent vingt s'offrent à moi, comme à Hercule, deux directions: Tarragone ou Alcañiz? Toujours pas de carte. Tarragone: "Ville romaine" - mais je romprais avec mes plans, cédant à la tentation du guide touristique... Flaubert, Du Camp, moi-même... évitons comme la peste "tout ce qu'il faut absolument avoir vu". Donc, sur la route de Tarragone, je pisse, et pense perdre mon portefeuille et mes papiers, ce qui est proprement se perdre. Coupable de voyage. Il faut que j'abandonne tout ou partie de moi. Ceci n'est pas un voyage initiatique. Je retrouve tout, à sa place exacte. Je ne cède pas à la tentation et m'en tiens à mon premier plan: par la quatre cent vingt, ce sera Alcañiz. Le nom est beau. Je vois une rue qui descend où je me coince littéralement, stationné dans un virage en plein soleil. Où je bâfre, portière entrouverte que je rabats à chaque passant, deux pêches dégoulinantes. C'est Alcañiz. Et j'explore. Tout d'abord, je monte au "parador" - je vois toujours ce mot sur les cartes: c'est un "point de vue", occupé par un hôtel de luxe, avec les inévitables jeunes gouines (je vois des gouines partout, cela m'aide à vivre) obstruant le passage sur un palier extérieur. Je les frotte de dos - pourquoi, grommelé-je, ne sont-elles pas montées plus haut - c'est que l'escalier, après le tournant, donne droit sur une porte fermée. Je les refrôle, de dos, pour redescendre. Elles ne se sont pas enlacées. Je sais, je phantasme. La cathédrale est obligatoire. Mon appareil photographique me refuse ses services. La photographe propose les siens, me frôle de partout, passe les mains sur le comptoir dans deux manchons conjoints où elle palpe et m'ouvre l'appareil. Ça fait vachement braguette. - Je ne suis pas rapide, dis-je, mâchoire raide, aux clients qui s'accumulent dans mon dos. - Pas du tout Señor, nous avons tout le temps! - et de me conduire (la photographe) palpant mon bras, palpant l'épaule et mon haleine, au seuil de sa boutique et de m'expliquer, frôlant, frôlant toujours, l'itinéraire salvateur en direction de l'opticien (aujourd'hui rien ne va): - Ils sont trois côte à côte!... de l'autre côté d'une avenue "larga, larga, larga" - ici prononcer "larha, larha, larha", mimiques expressives, écarquillements d'yeux - les touristes sont des enfants, vous comprennent-ils seulement?) Je ne donne pas suite à tant de palpations et prends la suite d'un viejecito, d'un vieux qui "justement passe devant les opticiens". - Attendez-moi là, dit le vieux. Cinq minutes à la banque. Si je le suce, me paiera-t-il? Planté sur le trottoir au carrefour de deux rues piétonnières, j'observe le remue-ménage au pied du plan incliné de l'église. Et j'emboîte le pas au petit sexagénaire alerte: il n'y a rien de plus embarrassant que d'escorter ainsi son propre guide. Mon espagnol rudimentaire me permet heureusement d'esquiver en partie la conversation polie de rigueur, d'autant plus que cet homme - "vous habitez ici depuis longtemps, sans doute?" - ne cesse de recevoir des salutations. Le vieux me lâche devant un des trois opticiens, où la jeune aide-opticienne gouine comme elles sont toutes me redresse en trois minutes la partie de ma branche qui passe derrière l'oreille droite. J'apprends que "apretar" signifie "serrer", et je me laisse serrer, "apprêter" l'oreille, qui me fait toujours mal au moment où j'écris, ce vingt-six août. Après quoi, je me procure une vaste carte d'Espagne, tout en petits morceaux, qui s'ouvre comme un livre. Elle est mal foutue, comme tout ce qui n'est pas français. Ça doit être pour faire rester chez soi. La carte n'est pas trop chère. En route pour de nouvelles aventures. La chaleur devient pesante. Et partout les panneaux indiquent: VINAROZ . Pourvu qu'ils pensent à m'envoyer sur la bonne direction avant d'arriver à la plaplage!...
I1 fait bon étouffer dans la campagne déserte. Puerto Torre Miró, 1250 m. J'aurai roulé souvent à plus de mille mètres. Et c'est peut-être - oui- le Más del Cap del Barranc que j'ai visité, d'après ma carte si commode. J'ai pris une "via pecuaria" (autrement plus latine que "Attention, troupeaux") qui descendait dans les cailloux. J'ai regretté, devant le bois de petits pins susurrant sous le petit vent, de n'avoir rien emporté à lire, mais j'ai rencontré une carcasse retournée d'auto bleue - je l'aurais mise à feu, de nuit, au creux du vallon - et un chien, petit, jaune, attaché, misérable. Je l'ai photographié, la photo est voilée. Quand je m'éloignai, il me rappela. Je revins n'ayant ni eau ni crachat, et que de photos je pris de ces pierres sèches, de la cabane creuse en forme de tombeau, de la charrue devant l'angle d'un mur, du chien hirsute: - C'est tout ce que je peux faire pour toi. La porte qu'il gardait était de bois tout neuf, au milieu d'un grand mur flétri, qu'un coup de pioche aurait mis bas. Quand je suis revenu sur mes pas, j'ai vu un véhicule bien vivant devant un bâtiment neuf, rendus minuscules par la distance. Ni le chien, ni la porte neuve, n'avaient été abandonnés. Des humains: fuyons. Je ne veux plus connaître que des fournisseurs. J'ai raté les murailles de Morella (photographie voilée à travers le pare-brise), mais j'aurai vu, dans ma mémoire, le chien pelé du Más del Cap del Barranc. Chaleur sans vent. La bonne bifurcation. San Mateu. Arcades. Boissons fraîches. Des jeunes à fuir (insolents, bruyants - pauvre Espagne ! pauvre de moi !) des vieux que je recherche. Ils parlent catalan. Je reconnais les finales en -át ("-ado"). Je ne sais plus ce que je lis à ce moment. Je suis entré à l'église pour toucher l'harmonium. Les demi-vieux à casquettes sur le banc du parvis ne se sont même pas dérangés pour m'entendre. A quoi reconnaît-on un touriste ? Réponse: l'autochtone, si chaud, si cuisant qu'il fasse, n'abandonne jamais son pantalon crème sale et son air populard de morne incuriosité. Le touriste, sans contredit, a l'air nettement plus con. Allez roulez. Plein pot plein sud. Ça brûle. A cinq heures enfin passées, les magasins rouvrent. Ce n'est pas tout de voyager, il faut aussi préserver son organisation, ses tics nourriciers. "Diffusion": cela veut dire photocopier certaines âneries poétiques, en francais. Je pense que Mme R. est née à Castellón de la Plana (Castelló) (de la Plana). Les Catalans, les Valenciens, m'emmerdent. Tout au long de la route [et jusqu'à "Elx" ! (El-che...)] - les panneaux exhibent de gros barbouillages où les Indigènes Fiers de leur Langue tiennent à rectifier le moindre signe diacritique. C'est au point qu'ils transforment le "c" en "k": "Kreatividad" ! Ça, ça fait étudiant ! "Filólogo" ! A Castelló: "rien à voir". Et oubli total de Mme R. J'ai tout de même réussi un de ces numéros que j'affectionne: l'Humain Extérieur enfin ravalé au rang de Fournisseur ; quand il s'agit de surcroît d'une jeune femme, la jouissance est inexprimable - à quoi sert-il de voyager si c'est pour rester aussi con ? Réponse: ta gueule. ... Bref, le magasin de photocopies est climatisé. Je me compose une gueule aussi rogue que l'exiguité de mon short. Enfin les cuisses au frais... J'apprends par les affiches qu'il existe ici un Centre Culturel français. Pays conquis. Soyons cons, merde, ça revigore de temps en temps. Je donne mes feuilles à l'employée. Parfaitement, l'employée. Et non pas la mignonne et bandante Señorita X. Nous nous faisons la gueule à égalité: elle me rend un service, je la paie. Abolition du rapport humain, et mieux encore du rapport homme-femme - pouah ! Un rapport hiérarchique. Simple. Où chacun connaît la faute à ne pas commettre. Alors je ressors. Et la chaleur me retombe dessus de tous côtés. Même sur les cuisses. Et rien à voir à Castelló. Villareal. Nules. Camions. Camions. Sagunto ( "Sagunt" ! ) - cela me rappelle le fameux "o" entre parenthèses sur les panonceaux belges "Luxemb(o)urg". Hannibal est parti de là. Je monte au château. Une vaste structure en amphithéâtre protège un petit millier de débris romains. En comptant large. Gravissant la pente, je vois, en me retournant, l'arrière de la muraille: tout y est visible. Pourquoi visiter ? Le château n'est riche que d'une autre histoire. Si ce n'est ni romain, ni punique, aucun intérêt. Alors, la pente est raide, les cigales crissent raide, le château va fermer, "il vous reste un quart d'heure", deux adolescents arabes décident de visiter trois siècles étalés sur la crête. Je m'obstine, avec le plan, à chercher partout une "Ciudad Histórica", qui ne peut être que romaine. Pas du tout. La "Cité Historique", c'est Sagonte elle-même, que je contourne avec ses rues "étroites et tortueuses", barrées de chaises de mémés. C'est leur rue. Et la voilà, ma cité romaine: un parking. Trois voitures de large, dix mètres de long, avec un bar, d'où sort une musique Hallamod: "Emplacement du forum". C'était cela, le forum.
C'était cela, Sagonte. C'était pour ce parking de trois places en bataille que les Romains et les Carthaginois se sont étripés pendant vingt ans. Je cherche un camping. Après la communication téléphonique vespérale et haletante avec ma femme, j'éblouis la serveuse du bar avec mon espagnol à grandes enjambées. Le camping est au Grao, au Canet (ne pas prononcer le "t"). Je passe le long d'une place, grouillante à n'en plus pouvoir de tout ce que la sale jeunesse espagnole peut avoir de plus insolent, de plus puant - "c'était mieux sous Franco" me disait un vieux con, naguère supérieur hiérarchique. Longeant la place avec mon âge à moi, je me parlais en français à haute voix, d'un air de défi, en faisant des doigts à la cantonade. Et en bagnole je me suis perdu, j'ai fait un demi-tour sur la route à quatre voies, et renseignement pris à quatre branleuses - c'est le moment de me souvenir que j'ai quarante-huit ans - la plus jeune me répond en me tutoyant et sans cesser de mâcher son chewing-gum. Extraordinaire. Quand j'arrive au camping, à la nuit tombante, à travers un marécage de paysages artificiels de fausses industries, tout est bondé. On ne voit pas la mer. Je fais l'aimable. Je déblatère. Je fais le malin. "Capacidad maximum traspasada" - aussitôt effacé sur l'ordinateur. On me coince entre une grosse tente et une porte grillagée de hangar - et enfin, je vais pouvoir me laver. Demain. Ce soir, je conserve ma carapace de crasse. Et j'explore. Ce ne sont que des Espagnols de Valence. Ils passent leurs vacances dans un camping superbondé à cent kilomètres de chez eux. Comme quoi il y a autant de beaufs espagnols que de beaufs français. Insolents. Mieux sous Franco. Caravanes, télévisions à la con et en couleurs - il n'y avait pas ça sous Franco. Deux voitures françaises seulement. Nulle envie d'aller me fourrer dans une conversation. J'ai vu la mer. Non sans mal. Ce n'est pas ici que l'on débétonnera la côte. "De quel côté la mer ? " - plutôt crever que de poser la question. La haine de l'humour naquit un jour de la timidité. Au hasard, suivant la laideur, une affiche noir et blanc promettait une soirée "gore" (traduire: "dégoulinement d'entrailles") - je longeai deux ou trois bâtiments carrés de douze étages, déchiquetés de lumières comme des vaisseaux en coulage, d'où sortait un tintamarre de voix de canards (les Espagnols ont une voix de canard) et de casserolades. Toute l'Espagne bouffait le graillou. La foule s'accrut (j'avancais, j'avançais toujours) et je débouchai sur une fête foraine. Et là, j'ai demandé la mer. Elle était de l'autre côté de la plage, absolument seule et déserte, au-delà d'un long chemin de caillebotis sur le sable. Ce n'était plus l'Heure de la Plage. Je fus seul, détestant l'eau, à tremper mes talons dans les vagues, obéissant à Dieu sait quel rite. L'eau s'abattait par petites boucles - à vingt pas de moi dans la nuit pour moi, qui ne sais pas nager, commençait la mort, et je suis resté là sans émotion, parce qu'il le fallait, comme devant la tombe d'êtres indifférents qu'il convient de visiter sans rien dire. Puis on se tourne le dos, et l'on rentre dans son cercueil roulant de tôles assemblées. Le campement refusa une vaste caravane italienne. Qui aime les Italiens en Espagne ? Ils se drapent dans leur dignité. Je repris ma route vers le sud, manquant dès huit heures de me faire écharper (j'avais roulé sur de petites routes au sein d'une oliveraie, à deux fossés de part et d'autre, coupés net dans le goudron). La route déboucha sur l'immense nationale... Le stop infranchissable m'amène à l'infraction, des phares féroces me poussent vers la bande d'arrêt d'urgence, et un long camion de fruits défila lentement, terriblement, à quatre centimètres de ma carrosserie gauche. Je tendis le dos. I1 n'y eut pas de choc. De Sagonte à Valence ce fut un massacre de routes industrielles, sans mer visible - ô prospérité ! que de crimes...
Valence est assiégée d'une ceinture d'immeubles plus hideux qu'à Irkoutsk. Et franchi cela, d'un coup, la porte dels Forns et la vieille ville. Je photographiai - en vain, mais je l'ignorais - une vaste et laide chienne suçant l'eau d'une fontaine. Son propriétaire me fit un oeil torve. Je longeai quelques fosses à fondations sur le rebord desquelles proliféraient les chats, et je déambulai sous le soleil déjà crevant parmi ce pus sympathique de plus de 700 000 habitants. La première banque me coinça dans son sas et manqua d'aménité dans son personnel. A la troisième, je rencontrai une belle francophone, sans accent. Elle me dit qu'elle enseignait ma langue. Je lui dis: - ... et à présent vous êtes employée de banque. Elle grimaça un "oui", et j'ajoutai, bon prince, que ce qu'elle faisait était aussi très utile. Telle fut Valence. Pas la moindre corrida, ni procession. Je ne suis pas en train d'écrire "Un Voyage en Espagne". En fait de contact humain, j'ai d'abord eu droit pour ma journée de ventre à un sandwich aux frites graisseuses, puis à un prétendu réfugié roumain à qui je donnai cent pesetas. Ne voilà-t-il pas que mon mendigot fait la moue et me désigne la tranche de mon portefeuille où luisaient des profils de billets de mille ? Et de me montrer son écriteau "mille pesetas pour passer la nuit". Je l'ai envoyé paître, mais sans bras d'honneur, par peur de me faire casser la gueule. On m'y reprendra à faire l'aumone à un réfugié roumain. Et je suis parti, dans l'intérêt toujours le plus vif, le plus nul. Eviter l'autoroute de Benidorm par Benifaió, Algemes, Alzira - noms arabes exclusivement. Un égarement parmi les étroites rues rouges de ladite Alzira - bourgade de plus se prenant pour le centre du monde. Carcaixant ou Carcassonne: toujours la foutue orthographe valencienne. Xativa ou Jativa. Déjà les panneaux Alicante / Alacant. Tout ce levant infesté de catalan ; on parle galicien dans le Nord-ouest . Où, espagnol ? Ça fait du bien de crever de chaud. Alcoy. On se sent important. Un clocher d'émail bleu. Mais ce n'est pas l'heure exactement prévue de s'arrêter. Un chien crevant de faim au point d'arracher sous les roues quelque charogne incorporée au goudron. Le chien s'enfuit. Je n'ai pas osé lui jeter de mon fromage par la portière. Je place ici un incident, sans être bien certain de la place à lui accorder dans ma chronologie. C'est un contact humain, séparé de l'espace... En Espagne donc, la campagne ressemble à un terrain vague. Comment vivent-ils ? Un bar perdu dans la rocaille, et trois arbres: où sont les clients ? A l'intérieur. D'où viennent-ils ? Mystère. Mais ce sont de féroces hurlements. Les Italiens hurlent avec sympathie. C'est encore supportable. Les Espagnols, eux, ajoutent la télé, le juke-box, force dix. C'était à Palomar, sans doute. Contact humain, prolétaire, au bar. J'écris sur un comptoir. Le patron me parle en français - il m'accapare. Impossible de rédiger mes cartes postales. Cet homme s'appelle Agusto Policarpe. Il a suivi ses parents, fuyant Franco, à Saint quelque chose dans l'Hérault. Il est allé à l'école jusqu'à l'âge de neuf ans, puis est revenu en Espagne. Il est reparti vendanger en France quinze jours par an, pendant quinze ans. ll me montre une liasse de documents administratifs, d'où il ressort que sa retraite se monte à une somme dérisoire. Il pourrait aussi toucher l'intégralité de sa retraite, d'un coup, s'il attend ses 65 ans. Il n'en a que 62. Je lui explique ce que je peux. Quel bonheur pour lui de parler ma langue. Les clients l'admirent. Je dois écrire au milieu d'un flot de paroles. Quand j'échappe à son étreinte, il me rejoint sur le parking ombragé, où je suis déjà, toutes portes ouvertes, à lire de l'Eschyle à haute voix, suivant la prononciation démotique: - Vous avez oublié votre bouteille d'eau ! "Je ne vous la fais pas payer..." Je lui ai appris que Polycarpe voulait dire "qui porte beaucoup de fruits", "qui a beaucoup de profit". I1 était tout heureux, si tard dans sa vie, d'apprendre ce que signifiait son nom. Il croyait que cela voulait dire "un homme". Autant dire "Machin", "Fulano". Ce n'est pas la première fois que j'entends cette étymologie d'ignare: "Polycarpe ? C'est le nom d'un homme." Il aura compris que c'était la signification même de son nom... Polycarpe retournera à Carcassonne pour se faire éclaircir les arcanes de son affaire. Il se souviendra toujours de moi, moi de lui. Fin de l'entracte humain.
En route vers Alicante. Puerto de la Carrasqueta. Lacets. Photo. C'est l'heure de la halte. Tout devient plat. Derniers soubresauts des méandres routiers. Je m'arrête sur vire, à 1'ombre. Encore un bar isolé. Je prends des "batatas fritas" à un distributeur extérieur. Le sachet se bloque dans l'appareil, la mère et la fille rajoutent chacune une pièce. Les "patates frites" ont un goût d'épluchures très naturel. Cela stimule la salivation, sans assoiffer. Je descends les zigzags de goudron. Le soleil tape. I1 n'y a rien à voir, que des jardins et des maisons éparses, ordinaires à une près, très arabisée. A la vingtième minute de descente je m'arrête fixe, regarde ce que j'ai sous les yeux, pendant soixante secondes. Puis je remonte, ramassant des cartes routières tombées ou jetées d'une voiture. Tout cela manque de sel, comme les "batatas" - nom pour bébé - l'espagnol, langue d'enfants, ou d'adolescents. Je voulais à tout prix éviter Alicante parce que j'y étais déjà allé, en 1962, plus de trente ans auparavant. Je ne me souvenais que de la haute silhouette du fort, à l'arrière-plan d'un jardin au fond duquel gisait un grand-père: - Laissez-le. Il est fou. Il est tuberculeux. Il est vieux. Mon père visitait son dernier vestige... El señorito Cuesta, son élève, passait là ses vacances de famille. A son instituteur il avait dit: - Pendant l'escale de l'Azemmour à Alicante, venez nous voir. Je ne me souviens plus que de la haute silhouette du fort au fond d'un jardin, où la famille avait relégué le grand-père. - Il est fou. Il est tuberculeux. Il est vieux. Je m'étais copieusement emmerdé entre père et mère. J'avais dix-sept ans - le fils Cuesta, treize. Un abîme. En ville, ma mère n'avait cessé de ronchonner: mon père ne s'était-il pas retourné, tout d'une pièce, sur un infirme en fauteuil roulant, comme sur une curiosité naturelle ? Nombre de pieds-noirs sont venus s'installer ici, dont trois furent arrêtés à la terrasse d'un café pour avoir dit du mal de Franco. J'ai entendu parler français là-bas en 1993 autant - j'aime à penser - qu'espagnol. Ville banale. Trop fatigué pour sortir des rues battues. Où je vois deux filles punk. Je les évite, m'arrangeant toujours pour les conserver dans un coin de mon champ visuel. Si je les photographiais, seraient-elles furieuses, ravies ou piégées ? Leur faudrait-il de l'argent ? Leur tic est de se vouloir ordinaires: - Pourquoi nous regardez-vous ? Je les soupçonne d'un conformisme encore pire: solitude et branlette. Même pas à deux. C'est ma vengeance de bourgeois. Je suis mal garé, je descends vers la plage, que dis-je, la "promenade", toute niçoise, ou cannoise, avec palmiers, glaces en vente, vieux sur des bancs, sol à motifs de vagues en mosaïques trompe-l'oeil (miroitements, vertiges). Enfin la civilisation. La plage est comble, en pleine ville. Ce que j'ai vu de plus beau, de plus ressemblant, de moins espagnol. C'est quoi, "espagnol" ? Ce quartier accroché au fort, cette rue étroite bordée de chaises à mémères ? Je me perds. C'est pittoresque, mais je suis saturé, ma seule préoccupation désormais est de récupérer ma voiture. Touriste ! Je demande mon chemin ("Avenida Castañero"), reprends mon bien et repars sur Elche (Elx !) en hurlant. Je suis heureux de vivre, d'un seul coup, dans le crépuscule, au volant, je pousse des hurlements d'allégresse, aigus, féminins, le soleil se couche, loin de tout. Je hurle douloureusement - je me vois au miroir dans le rétroviseur, je hurle, la vie est trop forte, trop belle, c'est atroce, les automobilistes qui me croisent se mettent à rire, je voudrais remplir l'espace entier, je me gare à Elche dans une rue écartée. C'est l'heure de composer. Vingt heures. Chaleur extrême. J'écris des histoires de moines bourguignons. Tout sera rayé. La vue de ce bout d'Espagne impossible à ne pas voir, ces familles en dimanche qui descendent, exhibent leurs fillettes enrobées (pleines de robes) - suçables comme des bonbons - trop chaud. Trop de fillettes - trop de femmes à voir, la disposition des poils à deviner - un immense respect).
C'est une fête scolaire. Au fond des bâtiments de ciment, la voix roucoulante d'un ténor qui se lave et se parfume pour ne pas puer. Pas d'applaudissements, malgré la voix d'une présentatrice trop chaude, trop sucrée, à sucer. Extraordinaire et banalité. Les petites filles poussent spontanément du trottoir. Les parents ont de beaux habits, 1965 - 66 - 67, c'est déjà le Viet-Nam. Il y aura des enfants sur la scène, des applaudisseurs gentils, des clap-clap bénins. Mes moines se diluent dans la vanille, les portières claquent, les pierres chauffent, les ciments s'emmêlent, les humains mâchent la matière à leur usage - quel est ce décalé qui laisse dériver sa main sur le papier dans un caveau de tôle aux vitres abaissées - suivant des yeux les oeillades et les culs enlacés - déhanchements gauches de l'homme trop grand et de la femme trop petite - la minute finale tombe. La recherche d'un terrain de camping aura des allures de jeu de piste. On me renvoie d'un bout à l'autre de la ville, tous me disent "Jardin du Curé", "Huerto del Cura". La fête dévore la ville: foule, flics, rues barrées et marchands de confits. La fête scolaire n'est rien - "zona escolar", ils apprennent donc quelque chose les petits Espagnols ? il existe donc une autre culture ? - Première à droite, allez au fond, et tournez donc" - un terrain vague à côté de la gare, deux filles de treize ans le short au ras du poil, je suis protégé par l'âge et par la peur, elles rient d'amabilité - concevez-vous cela ! - j'ai les yeux - c'est tout ce qu'il me reste... Autour de la place où je reviens encore - on m'indique le haut, puis le bas de la ville - je vois un clochard embarqué de force à l'arrière d'un break, police, matraque souple bien solide sur le crâne, menottes, injures du mec très rouge très mal rasé - ces gens-là articulent si mal avec leur vin, leurs dents gâtées ; leurs yeux bouffis à demi fermés comme sous l'enflure d'une giclée d'insecticide. C'est vrai qu'on n'en a rien à foutre d'un clodo tapé, l'ambiance est bon enfant, bientôt ici des émeutes feront quarante blessés... Les touristes et les fêtards, touristes dans leur propre ville... Je refuse de prendre un sens interdit - "mais ça raccourcit ! il n'y aura personne ! " - la palmeraie, la "Palmeraie d'Elche", le mur, très chaulé, très rond - au pied des palmiers le paillasson d'aiguilles mortes. C'est moche les palmiers. Ça ne dit rien. Pas d'âme. Plein de poils. Camping de luxe, bien vide, avec des bornes électriques. Le tenancier m'accueille à bras ouverts et me fait payer le minimum. Je téléphone en France, longuement, précipitamment. Je prends place, sur la terrasse d'un café, où il fallut (bénéfiques Espagnols ! ) attendre une demie-heure avant qu'ils ne se décidassent à prendre commande. Je finissais "Monsieur de Phocas" de Jean Lorrain. Lire ces quintessences d'états d'âme, suivies d'un meurtre quintessencié (car il faut bien terminer une intrigue) se contredisait tant avec cette chaleur levantine, ce farniente quelle douleur de fixer les yeux sur des pages, alors qu'il suffirait de se sentir envahi par la bouillie du présent - que... que... Bref une bagarre éclate parmi les queutiers de billard, à se rouler par terre à deux, par grappes. Près de moi, quatre Français-Françaises, avec leur chien chouchou sortaient de leur conversation de garçons de banque, et j'entendais: - Vas-y ! Fais quelque chose ! - c'était la femme, toujours "pousse-au-crime" les femmes, et l'Homme: - Mais qu'est-ce que j'irais foutre ? Tu ne vois pas combien ils sont déjà à se taper dessus ? Et les jeunes éméchés - toujours des jeunes ; c'est vachement vivant, ces cons-là ! - de se colleter comme qui s'encule, de vouloir se passer la tête à travers les vitrines - trop de films...-, de s'expliquer à l'ombre à l'autre bout de la terrasse, de revenir se battre y compris avec le garçon de café. Ah ! Ils feraient mieux de se sodomiser une bonne fois. Et mes quatre Français - malaise de cette langue au fin fond de l'Espagne: - Ça me fout des frissons de voir ça. - Y a pas assez de guerres comme ça, il faut encore qu'ils se foutent sur la gueule. Baisables, les Françaises. Après quoi, nous voyons les deux bagarreurs se pointer bras sur l'épaule: - Regarde ce que tu m'as fait, je saigne espèce de con. - Tu vois, dit le garçon de banque, comment ça se termine, c'était bien la peine que j'aille me faire démolir." Moi je retourne dormir dans ma voiture, après un détour vers la salle de télévision déserte: abondance de chaînes, espagnoles, anglaise (beurk), allemande: une interview en noir et blanc, langue horrible en Espagne - et une fois bien allongé dans ma caisse, j'entends un abominable et lointain vacarme, quelque chose comme un commentaire sportif sur bruit de tambour: que se passe-t-il là-bas, vers la ville, au-delà des palmeraies ? Je me rhabille, je me dirige vers la sortie - nous sommes bien en sécurité: une grille roulante, un vigile révolvérisé qui m'ouvre la porte, je vais à pied sur huit cents mètres, vers le bruit. Les voitures me croisent dans mon short, je débouche dans une cour d'hôtel où s'agitent niaisement, sur une scène, trois rappeurs qui gueulent comme des putois. Tout grouille de jeunes éméchés dans le genre bagarreur de bistrot, atmosphère ultra-malsaine - vu mon âge. Partout des panneaux sommaires réclamant l'avortement libre et gratuit et l'abolition de la police et de l'armée, ils ne sont donc pas revenus de 68 ceux-là ? Ils n'y sont jamais allés. Des insultes au capital. Des déclarations forcenées contre le racisme et la xénophobie, s'ils savaient que je suis un Français de quarante-huit ans ils trouveraient bien un prétexte pour me casser la gueule, liberté, tolérance, mais seulement entre Espagnols du même âge. Dans l'abominable bordel je demande une bière au bar de plein air, mais il faut retirer Dieu sait quel ticket de coopérative à je ne sais qui, je ne comprends rien, ça hurle de partout, je ne révèle surtout pas mon incompréhension et je me passe de boire. Ça sent tellement la baston que je finis par me tirer, les rap-connards "la eroína - que ilumina" "c'est total une machine à détruire de plus", et poum-poum-poum et poum-poum-poum. Contre le capital ben voyons hermano, de préférence dans la cour d'un hôtel trois étoiles qu'on a bien été content de trouver. Pour revenir, je dois sonner, le vigile en uniforme fait glisser la lourde grille pour moi, je lui dis que "le rap me semble une musique mucho rudimentar", je piétine l'espagnol il se fout de ce que je peux dire. Partout des panneaux "silence après minuit", le gardien pourchasse des chats, mais le moyen de dormir avec cette avalanche de batterie dans les oreilles, "jusqu'à six heures du matin" me dit le garde. Je m'endors plus ou moins. Le matin, je branche ma machine sur les prises de caravanes et je tape sur mon siège avant quelque texte immortel, les vitres remontées, juste de quoi laisser passer le fil, pour ne pas faire de bruit... Adieu Elche. Point culminant.
A Murcie, chaleur à crever dès le matin, une cathédrale que je ne me donne pas la peine d'admirer, et la longue, longue route plate vers Carthagène, "Campo de Cartagena". Tout va galoper désormais. I1 faut chercher ce "Museo Arqueologico", deux kilomètres à pied sous le soleil, tout droit, maisons, quelconcité, maisons, musée fermé à quatorze heures. Avec un autre croquant retardataire je cours entre les vitrines de débris préhistoriques et romains - rien sur Carthage - et comme le gardien nous fait bien sentir à 14 h. 10 qu'il serait temps de fermer, je repars en sens inverse à l'extérieur, vidant Coca sur Coca en boîtes de distributeurs. Belle ville, beau port, je gueule en juif, langue de mon invention. Sur le port précisément un misérable édenté m'aide croit-il à garer ma voiture. Je descends, j'admire, il y a de l'eau, des bateaux, des grues, et au moment de repartir le guenilleux voudrait bien me carotter d'un pourboire. - J'ai seulement un billet et vous le voudriez bien, mais j'aimerais bien le garder aussi. - Vous n'avez pas une cigarette ? Pris d'une illumination subite j'avise au pied du siège passager la boîte intacte de préservatifs dont je n'ai ni n'aurai foutrement pas l'usage: - Et ça, ça ira ? Je pense bien que ça ira: l'équivalent de trente-cinq francs. Il rigole, le pouilleux, ses dents sont gâtées jusque sur le devant, il court aussitôt à l'hôtel proche pour la monnayer, il ne doit pas baiser beaucoup, ou alors sans préservatifs. Le soleil cogne. Mazarrón, belle. "Totana". Travaux sur la route, on s'arrête. Une terrasse étouffante, que je préfère au bordel douloureux d'un bar. Je lis Slaughter sur une table: charcutages de chirurgiens, psychologies de bébés. Style nul. Et un arbre pelé blanc, infesté de cigales. "Les Anciens les trouvaient harmonieuses": oui. Cigales compactes, symphoniques. Puis deux seulement qui crissent, de deux endroits distincts. Deux autres: soit quatre, deux mâles et deux femelles. Tutti. Partie droite de l'arbre, partie gauche, tutti. Silence, une cigale, deux cigales rigoureusement imprévisibles. De la musique, de la symphonie pour cigales Je titube de chaleur. Il faut rouler. "Puerto de El Contador o de Vertientes". Voici un buisson, cachant son pécul, cachant ses Tampax, une tête arrachée de poupée, avec tout autour un soleil de fourrure blanche. C'est l'heure du courrier. "Chère Véra". L'heure de monter, doucement, par les cailloux, face aux trois montagnes en carton posées là au-dessus de l'olivette ; leur ombre s'étend tout lentement sur les versants, nappant, gobant tel et tel pli de terrain. Je me parle ; j'énonce les accidents du sol, les tournants du sentier, le bâtiment blanc au pied de son gardien - je veux dire le mont, en trois parties... Redescendant, je vois l'autre part du paysage, loin au-delà de la route ; d'autres tablettes de roches, des tons plus verts, plus fondus. I1 faut choisir son camp. Les trois collines s'éloignent. J'atteindrai Grenade. : C'est le désert. Soir saisissant. Baza. Guadix, où pour la trentième fois je demande ma route, vers mon camping. Tout fléchit depuis Elche. Je couche à Purullena, comme purulence, et je ne verrai rien des habitations troglodytes, ni des noms prodigieux entassés sur la carte. L'hôtel est encombré d'images pieuses sur le mur. Coup de téléphone en France: la Femme, la Femme fuit, n'est pas là, et sort en ville, très loin, très haut, à l'autre bout de la planète. En avant pour les bières... le film annoncé "comique"... les amabilités échangées avec le garçon de bar... La chambre est étouffante, à peine aérée ; les chiens gueulent, de près, de loin, toute la nuit. Pourtant je ne m'ennuyais pas. Le lendemain je roulais vers Grenade. Grenade est un immense bordel - du moins quand l'administration manifeste l'intelligence suprême de couper par des travaux la voie d'accès à l'Alhambra. Je monte à pied: l'Alhambra, nécessairement, vers le haut. Nid à touristes. Le château rouge en visite libre. Ça erre. Les gens errent à fond. Trois Arabes de dix-huit ans, nez en lames de couteaux, l'air furieux et traqué, chemises hideusement bariolées "fluo": - C'était à nous tout ça. Divers types humains, conversation draguante d'un Belge près du bar en plein air. Jardins du Generalife, est-ce de la fatigue, ou de l'admiration ? Je suis hébété. L'eau s'écoule dans le creux des rampes (je trempe ma main), des femmes voilées, opulentes, les seules à ne point paraître déplacées. - Pourriez-vous dire à ces dames qu'elles sont les seules véritables reines de ces palais ? ... Comment baise-t-on la main en civilisation arabe ? - Pourriez-vous vous pousser un peu, nous sommes en train de prendre une photo. ... Oui vraiment, la plus belle construction humaine après Venise, qui ne l'emporte que par la taille, - et cette suspension de souffle que j'eus sur le Canale Grande - à la lettre: "beauté à couper le souffle". Il faudrait à Grenade retrouver chaque détail parmi cette masse de souvenirs poussiéreux qui se fond déjà, parler du "Concerto baroque" d'Alejo Carpentier - combien médiocre et zim-boum-boum, du niveau de ces textes reçus par les éditions à compte d'auteur - et la curiosité de ce beau couple en pleine dispute touristique, chacun s'accusant en anglais de torts imaginaires et disproportionnés..." - Console-moi..." La Cour des Lions est grise, petite, et non pas vaste et couverte d'or ainsi que je la vis sur toutes les reproductions. Mensonge, l'or. Ici la lumière de 13 h. 25 écrase les lions, mange les alvéoles bleues du plafond (chaque alvéole elle-même constituée d'alvéoles elles-mêmes en alvéoles ) - ah, si la faculté d'admirer s'épuise - je me perds. Je me perds dans Grenade. L'Alhambra est bâti au sommet d'une haute colline. Le tout est de redescendre par le bon versant. Pas d'affolement, les ruelles sont chaudes, peuplées d'une foultitude de chats libres. Une touriste les traque. Tournant l'angle d'une venelle, j'en découvre d'autres. Si je me retournais, je les signalerais à la touriste blonde. Je remonte la pente: impasse. A la redescente, une accorte cinquantenaire à l'accent vaguement anglo-saxon me tend son plan de ville. Pas d'anglais, par pitié. Quedémonos Españoles! L'Espagne est le seul pays où vous pouvez chercher de l'ombre à l'intérieur d'un bistrot, discuter debout, épaule contre épaule, au-dessus d'une carte, et ressortir, sans avoir été contraint de consommer. À l'instant de prendre congé, parmi les sourires et les courbettes de voix, j'attire à moi l'épaule de ma fausse Ariane, pour une de ces bises qui mène au pieu. Elle se dérobe, la vache. Seule épaule de femme d'Espagne. Je me retrouve.
Dans la voiture, l'eau de réserve s'est réchauffée, je la recrache par la portière et redescends vers le centre, préférant ponctionner quelque distributeur de Coca glacé, quitte à encombrer là circulation. Je ne visite pas le tombeau d'Isabelle la Catholique. Ce sera pour une autre fois ; quelle autre fois ?... La chaleur atteint des sommets ; sur la route de Jaén - ni Séville, ni Cordoue: une autre fois! - le vent du Nord ou de Castille pulse des vagues si torrides que je suis contraint de remonter mes vitres. I1 me reprend une crise de hurlements, suraigus, occasionnés par ce qui désormais, je le sais, n'est pas de la joie. L'immensité peut-être. J'atteins Jaén, "écrasée", dit le guide, "par la colline qui la domine". Un jour elle s'effondrera. Comme au Pérou - vingt mille morts. A l'extérieur du bar, peut-être que j'ai lu Chateaubriand, ou mieux encore, de fraîches impressions normandes de Flaubert: Par les prés et par les grèves. La façade de la cathédrale est trop longue. Elle réverbère le soleil, cruellement. Les micro-événements s'embrouillent. Si des jeunes me croisent en rotant, ou crachant, moi je pète. A l'intérieur du bar, ces cons d'étrangers (qui sont chez eux) se vautrent à un par table, de belles grandes tables toutes rondes toutes noires, dans une pièce bien sombre bien fraîche, sans consommer, jambes étendues, chez eux, et on ne les vire pas pour faire place à l'étranger, qui, lui, consomme en hâte au comptoir une râpe nommée "Coca-Cola". Aussi soif après qu'avant: "Refresca mejor" - quand on l'avale exclusivement. Peut-être que c'est là, sur la route qui mène à Bailén, que l'étranger a crié dans son car, sous la morsure des quarante-cinq degrés du vent. Bailén: 1808, défaite de Napoléon . Un bourg sous le soleil, avec son coiffeur et son magasin de jouets, sans rien d'attirant. Avec des vieux déambulant les mains derrière le dos dans la seule rue passablement à l'ombre. Une longue descente d'escalier, aboutissant au mauvais lieu de la ville: une fraîcheur de cave, un bar, et des femmes. Une bonne musique. Et des tapas avec la bière: la bière, pour une fois, avant de rouler. Il y a des jours où l'on ne craint pas de mourir. Il est resté là plus d'une heure, à alterner des lectures maritimes: Flaubert parlait de Normandie, Chateaubriand de Saint-Malo, Balzac de Guérande - seuls points de repère dans un emploi du temps défunt. Peu avant Almuradiel, un panneau "Histórico". Il se détourna vers le Visage du Marquis ("Viso del Marqués" - du moins il lui plut de le traduire ainsi) et admira, scellés debout contre un mur, maints fûts de canons du XVIIe siècle. Et il ne sut jamais ce qui s'était passé là. Quant au château de Mudela, ce n'était comme il arrive souvent à l'étranger qu'une maison rouge de maître, à peine digne d'abriter jadis quelque famille de tisserands enrichis. Que fait Henri ? Henri chie. "Accès interdit". Il suivit sur le sol un sentier large et desséché, bourbier en cas de pluie, constitué d'ornières entrecroisées. De là, à la rigueur, l'on pouvait trouver quelques vues convenables de la bâtisse interdite, avec camions et machines agricoles sur fond de pierres nobles. Il tourna le dos à un vieillard voûté flanqué de son petit-fils. Le fantasme se réalisa quelques instants plus tard, lorsque le vent lui porta la voix du vieux. Il se tourna sans hâte, et négligeant de faire porter de loin sa voix qui à défaut de sa silhouette eût trahi le non hispanisant, il traça du doigt un vaste cercle autour de sa personne, soit "promenade" en langue universelle. Le vieux, sous le regard de l'enfant, m'intima l'ordre de déguerpir. Je saluai du doigt sur la tempe et repartis lentement, pour ne pas détruire l'admiration d'un enfant. Je remâchai la scène, la modifiai à mon avantage, mais sans rien ressentir de mortifiant.
Sur la route de Valdepeñas, je passai entre deux obélisques blancs, vieilles limites du latifundium. La nuit se mit à tomber. A Valdepeñas, à 21 h., je fus très fier de constater une température de 38°. Commença une errance en voiture à travers une agglomération véritablement trop grande pour sa nullité, me renseignant ici ou là pour trouver le terrain de camping. - Vous passez sous le tunnel de l'autoroute - il n'y a là qu'un hôtel, dans un paysage désolé, avec terrasse. Je n'ose pas demander à l'hôtel le terrain de camping. Cette satanée agglomération n'en finit pas. Je suis perdu entre les maisons basses et les mémés sur chaises. Une moto sans lumière vient se cabrer sur moi, les vieilles crient, et je ne saurai jamais ce que signifie ce "Monumento a la Victoria", que je n'ai jamais vu que sur carte. Victoire sur nous. Un motard m'indique une route que je rate, je n'ose ni rectifier la chose ni consulter la carte. La route devient étroite, monte, descend, "interdiction de doubler", aucune indication de direction. Je longe la "Sierra del Peral", où suis-je ? "San Carlos del Valle". Dormir ici, le long du trottoir, semble aussi incongru qu'au milieu d'une salle à manger grouillant de gens que je ne connais pas. Il y a des pompiers, des ceintures rouges, toute une animation de gens "entre eux". La fatigue, les 38° sont immenses, les routes encore plus étroites vers "La Solana". Manzanarès enfin, non pas celui de Madrid, mais celui de Calatrava. Le centre ? Il est partout, il n'est nulle part, sauf auprès de l'Eglise et de l'Ayuntamiento. Une place, un massif, des lumières, un café. Gros vacarme. Les bières du soir. Ma voiture à deux pas. Je dormirai en pleine rue. Je lis ma trinité, Chateaubriand, Flaubert, Balzac. Deux filles, épaisses, jeunes, désirables, lorgnent l'étranger au col largement échancré, bronzé, crasseux. Si je les aborde, que dire ? Que font-elles ? Comment vivent-elles ? A quel avenir rêvent-elles ? Je suis dévoré des yeux - elles s'en vont vers leur branlette, seules ou à deux, contre les cuisses. Nous autres hommes, nous ne sommes bons que pour les phantasmes. Le vacarme effroyable du rock. Un jeune homme vient s'asseoir, me demande si je suis Espagnol. Je suis un extranjès. Lui, plus précisément, marocain. Tous pédés. Je n'aime pas ça. En français d'abord hésitant, nous hurlant l'un à l'autre par-dessus la table et les bières, que j'enfile, vite, vite. - Je ne te dérange pas, Bernard, au moins ? mais si, mais si. Les voyages pour moi ne sont pas des occasions de rencontres. Il suffit de sortir de chez soi pour faire des rencontres. Si je voyage, c'est très précisément pour ne pas en faire. Mais entre paumés ! La pitié aiguise mon regard - il faut mobiliser toutes les ressources de la comédie pour bien montrer que non seulement l'on n'est pas dérangé, mais que bien plus il m'est on ne peut plus agréable de rencontrer quelqu'un, enfin ! dans ma solitude ! L'autre se rassure, se pique au jeu, me dit qu'il récolte les melons (chose extraordinaire, pour un Arabe qu'il est).
Autre bar: je ne dois pas parler espagnol, car "Je ne dis que des conneries". Le jeune tenancier bouffi nous regarde avec apathie, nous serre la main de même. Bières. Toilettes. Mon ami (eh oui !) admire tout ce que je dis, m'assène avec le sourire, dans un troisième bar, ses malheurs: on le prend pour un voleur, le patron du premier bar a dû penser: - Tiens, le Français avec un Marocain, sûr qu'il va le voler ! Je dois manger du poisson frit pour bien marquer ma satisfaction d'être avec un humain, le poisson frit est immangeable, et dans la rue piétonne, de bar en bar, nous titubons, nous cognant l'épaule, la hanche. Retour au premier bar: - Tu vois, je ne l'ai pas volé, le Français ! - Mais je ne t'avais rien dit, c'est toi qui te fais ton cinéma. Le Marocain s'appelle "Mardi": le Béni. - Je partirai en premier, me dit-il, et toi ensuite. Mais il s'éternise. Nous échangeons nos adresses - prudent, je lui donne celle de mes vacances. C'est la mienne à présent. - Tu ne veux pas encore aller dans un bar ? Cette fois, je vais me retrouver dans une boîte à tantes. Je décline l'invitation. Je pars me coucher dans ma voiture. Bien me garder de révéler qu'elle stationne au coin de la rue. - Va-t'en Bernard, va-t'en, je ne peux plus supporter tes yeux - ils ont pris une fixité impressionnante, non pas tant de fatigue et de sueur que de cette attention exténuante qui s'impose dès qu'un Etranger en Voyage sollicite votre béquille. Mardi voulait faire le fou, mais sans scandale, modérément. Pour moi, pas de milieu: ou j'attire la police, ou je philosophe. Et Dieu sait que nous avons philosophé. - Tu demanderas où est Untel ; celui-là, c'est un vrai ami. Je ne sais pas si tu me comprends: un vrai de vrai, tout à fait différent de ceux qui se prétendent vos amis, et qui par-derrière... par-derrière, Untel doit se le faire. Nous avons vu deux jeunes filles surpeinturlurées, en jupes courtes, hors du monde. - Bien sûr que j'aime les femmes, Bernard. On les aborde ? - Pour leur dire quoi ? Elles sauront d'abord pourquoi on les aborde. J'ai toujours été ainsi, parole. Depuis tout petit. "Tout ça pour ça", comme on dit. Toutes ces paroles, tous ces atermoiements, pour en arriver à se bûcheronner l'un sur l'autre en pétant dans la canicule... Les deux filles sont reparties se branler. Elles s'imaginent qu'elles ont fait bander deux hommes (par 38° ? ) - et ça se termine par deux clitos sur deux cuisses... Mon Dieu... L'Espagne est en marche mon pote, les jeunes se libèrent, les femmes en tête le doigt dans la fente, "Les hommes voient le mal partout." Si je crois en la pédalerie de ce Mardi, c'est à cause d'une suspension de voix, d'une cassure que je connais par coeur dans la conversation, où le dragueur d'hommes se demande avec mille pincements s'il va oser dire quelque chose d'extrêmement important, très vital, et passé trois secondes de silence, débouche sur un superbe coq-à-l'âne. C'est signé. Je suis parti. "Je ne supporte plus tes yeux, Bernard." Dix minutes de plus, et c'était la bagarre. - Ne joue pas trop avec les mots, Bernard. Je referme les deux battants arrière de ma camionnette. Le rideau couvre l'avant ; celui qui passe voit mes pieds. Il peut ouvrir, défoncer, cogner la gueule. A deux heures du matin des enfants crient toujours. A cinq heures, premières bicyclettes, très molles, de travailleurs. Entre les deux, je suis sorti par les rues pour pisser. Avisant un renfoncement, je me suis préparé. Alors a surgi sur un balcon, en short, jambes écartées, mains dans les poches, un malabar bien décidé à gueuler au premier jet. Quelle barbarie. J'ai pissé plus loin, contre un mur tout rêche, qui m'a tout arrosé les tibias, sous la lumière crue d'une rue étroite.
Le lendemain matin, j'ai dégrafé le rideau, escaladé le siège, pour reprendre la route, tout crasseux. Le soleil est avalé près de l'horizon. Déjà défilent les touristes, les Français. Petit soleil, ne chauffe pas trop. Ce sera une étape énorme. Eviter Madrid. Eviter Aranjuez. Où jadis je vis chier un jeune homme tout sec. "Gétafé": haut lieu de la guerre espagnole. Une écharpe rouge enserre Madrid - division administrative, ou autoroutes - qui m'envoient de çà, de là. D'abord vers E1 Pardo. Routes interdites, culs-de-sac traîtres, jeep en arrêt devant un portail aveugle. Une jambe kaki sort de la portière, je fais demi-tour, la jambe remonte. Madrid menace encore à l'horizon: d'immenses tours carrées blanches, et sur ma gauche, en contrebas, d'immémoriaux moutons, avec berger. Une route jaune, tortueuse à souhait, défoncée, me mène à travers un no man's land inimaginable à 30km. de la capitale. Sur la route de Hoyo de Manzanarés, je m'arrête en bordure d'une esplanade pelée entre deux murs d'immenses propriétés. Le sentier tient cent mètres de large et me propose deux ou trois itinéraires parmi les herbes rases: bourbier l'hiver, l'été poussière. I1 faut marcher, le soleil mord sur l'occiput, rien mangé, la pente descend vers nulle part, je ne vois que le sol et des touffes sèches, un élevage de taureaux gras sur ma droite - paysage vague et sans nom, rude et dépourvu de grâce, avec des lointains veules. A l'Escurial. Dans le village même, un supermarché, où se perdit au sol malgré mes demandes ("Vous n'auriez pas vu...?") - l'enveloppe destinée à mes beau- et petit-fils. Déjà la boulangère me courait après pour me la remettre. J'ai reperdu l'enveloppe cinq minutes plus tard. Des ploucs auront récupéré le timbre. I1 était écrit (très drôle !) que cette lettre ne parviendrait pas. I1 était écrit que pour la deuxième fois je me découragerais d'attendre l'heure de visite de l'Escurial. Consommation de deux pêches sur le parking. Valle de los Caídos. C'est cher, c'est nul, c'est grand. "Votre visite au Val ne serait pas complète sans notre poulet grillé" ("Pollo Asado"). C'est là, face à ce vain bâtiment de blocs gris, que j'ai compris le japonais pour l'unique fois de ma vie. Voyant les gestes et l'intonation d'un touriste, qui prononçait "SSR", je compris qu'il disait "Cela me rappelle l'architecture de 1'URSS." D'autres Japonais pénétraient dans ce vaste trou en parlant très très fort, le trépied à photos sur l'épaule. La basilique s'enfonce démesurément dans le sol. Je ne veux rien décrire. A quoi sert tout cet espace ? Aucune reproduction des grandes statues de niches, dont Azraël, ange de la mort ; toutes un bras levé, la tête baissée: un genre. De part et d'autre de l'autel, deux tombes au ras du sol: José Antonio (Primo de Riveira), et Franco. Sur chaque cadavre, une couronne de fleurs rigides comme ces manchons d'Avent que l'on suspend aux portes. Seul Franco a trois bouquets, petits, champêtres, clandestins. Des petites vieilles. "C'était mieux sous Franco." "Il a sauvé l'Espagne du communisme." "Il LEUR a tout de même apporté la prospérité économique." Un jour "ils" réhabiliteront Franco pour les avoir sauvés de l'Horrible Communisme ; puis il retournera aux gémonies, Staline sera réhabilité ; puis ainsi de suite ; la roue tourne ; vuelta la rueda. La basilique fut érigée (fondée, creusée) en 1962. Un peu tôt, tout de même. Par des condamnés de droit commun. Sous le patronage de Jean XXIII. Tiens donc. Notre bon pape. Je m'arrête devant la dalle, et ses petits bouquets demi-fanés, tenus par des petites mains: - Va mettre un bouquet sur la tombe du bon général. Ou des vieilles mains. Ou la police. - T'as vu ce que tu as fait à ton peuple ? T'as vu ? Je n'en ressens pas davantage. Pour voir, je marche sous le péristyle, jusqu'à l'angle sud ; mais à quoi sert tout cet espace ?... A moins que ne soient là tous ces morts en grande assemblée - invisibles - austères - rangés par bataillons. Je ne les vois pas. La grande terrasse se brise en escaliers, au-dessus du restaurant aux poulets grillés. Mais j'ai évité Ségovie.
Je m'enfile Rascafrie, Lozoya ; épuisé, où le soleil me grignote par la tête à travers le pare-brise. Vers Buitrago, je pénètre dans la cour de l'hôtel et me raffale sur le matelas pneumatique intérieur: - Tu vois, c'est pratique ; tu te mets là, et tu passes la nuit. L'ai-je dit en français ou en espagnol ? Passé cette courte halte, je prends par l'arrière deux motards espagnols à l'arrêt, côte à côte, dans leur ravissante vareuse vert-de-gris: ils font signe de passer à un automobiliste qui hésite à bon droit, puisque c'est mon tour. Voilà tout ce que je trouve à dire du col de Somosierra, qui vit je ne sais quelle défaite de notre Napoléon national. Riaza - Ayllon. Pourrai-je enfin visiter, près de Soria, le site de Numance, où les Romains posèrent le siège? I1 fit si faim qu'on se mangea les uns les autres. Les horaires sont formels: "Ouvert le dimanche matin". Mais il sera écrit que ne pas: il fait trop beau. ...Peñalba de San Estebán. Cirque régulier. Rien que pour moi. Vingt minutes aller, vingt pour le retour. Puis je me laisse entraîner. Je monte, je monte toujours. Je vois des ruines de ferme. Je la rebâtirais. Les habitants m'adopteraient. Ils m'appelleraient le Français fou, el Francés Loco. Reste une arête. Je parviens à un repère géodésique, construction tronquée porteuse de maintes inscriptions. Quelle domination ! Le soir tombe. Au Burgo de Osma, grande fébrilité: apparition des ceintures rouges et des bérets. Les filles ont l'air chaudes. J'aimerais assister à une course de taureaux. Ça grouille. Les hôtels sont combles, et la fatigue se lit sur mon visage. Voici un hôtel isolé, avec son bar en forme de U. Et j'ai déjà vécu cela. J'avise vite une jeune fille perplexe. Y a-t-il ou non une chambre, elle l'ignore. Arrive, convoquée du premier étage, une mémé vulgaire aux seins pendants, aux savates traînantes. Elle me jauge en mon short, et demande en espagnol: - Et qu'est-ce que tu lui as dit ? - Que je ne savais pas s'il y avait des chambres. - Ici on ne fait pas de chambres, Monsieur. C'est gros. C'est très gros. La prochaine fois je ne me présenterai pas en short. Bande de ploucs. Elle sait que je sais. Des ouvriers rigolards, bande de cons, me font remarquer que mes phares sont restés allumés. Ah ça vous fait rire. Dans le bas peuple, pas de pitié pour la fatigue. La fatigue donne l'air con. Donc je suis con. C'est pareil partout. Crève, touriste. Dégage, touriste. Ici, c'est réservé aux Espagnols pure race. Si je couche dehors, c'est à cette vieille connasse que je le devrai. Un panneau routier, dans la demi-obscurité, indique "Muriel". Calatañazor. La nuit est tombée. Une quantité de voitures encombre un virage serré, jusque sur le bas-côté. J'en ai marre d'être regardé. Comme un fou. Véritablement comme un fou. Le village proprement dit, autour de son château (Qalât Aniazour) est entièrement pavé de ces petits cailloux des montagnes du nord. Cela vous broie les pneus, la suspension, en cinq cents mètres. Ce n'est pas là que je pourrai coucher. Demi-tour laborieux sous l'oeil des vieux, des vieilles, d'un boiteux-sur-cailloux, adapté à la pente. ... S'il n'y avait pas les humains! Sauf les flics parfois. Les flics sont bien utiles. Démonstration: j'arrive à Soria. Je me gare n'importe comment et je commence ma petite recherche, toujours en short. Pas de chambre. Nulle part. Ah, ce regard (de femme, est-il besoin de le préciser), ce clin d'oeil ironique ! ("Voilà un vachement beau client !") - d'abord, un pantalon. Il leur faut le signe. Le signe que je ne suis pas un touriste (à part mon cou teint de brique et mon poitrail à col vert). C'est l'heure du paseo. Une foule bien couverte par 16°. Marcher droit, ferme, pas trop ahuri. Eplucher les rares hôtels, complets. Tout le monde me semble ironique. Foule très dense sur deux rues parallèles. On a tout dit sur le paseo, non ? Cela veut dire: tout le monde se regarde passer. El Francés Loco domine tout le monde d'une tête. Il essaie de ne pas se faire voir. Il monte au Parador: c'est le point culminant de la ville, sommé d'un hôtel de luxe. Pas de chambre. - J'ai de l'argent ! - Mais que vous en ayez ou pas, Monsieur, nous sommes complets.
O brave flic, jeune, avec son brave chien-loup, qui (le flic) me permet de me garer "interdit", qui me suggère d'aller voir "ses camarades de la comisaria" ! Au diable les principes ! Les flics sont là pour vous servir ! Mais non, vous ne risquez pas d'être arrêtés ! Vous risquez juste un plongeon ferraillant en pleine pente, parce que votre voiture redescend du mauvais côté de la colline, et que les lacets ne sont pas balisés. Bas de la pente, ouf. Chemin de terre ou chemin de goudron ? Goudron-pipi. Commissariat. Trois flics pro-tec-teurs, deux qui se détachent, un qui m'emmène, et que je te deviens prolixe, que je suis sale, que je ne veux pas passer la nuit en voiture ; ces Messieurs à onze heures téléphonent pour moi. Et moi d'attendre, et moi de regarder, d'étudier bien fliquièrement les trombines des terroristes affichés: leur taille, leur aspect, leurs caractéristiques ("allure svelte", "débit haletant", "accent catalan muy pronunciado") - si je leur disais "Je connais (...)", quelle différence d'accueil ? Le flic, courtaud, brunaud, moustachaud, basanaud, me dit que la course de Burgo de Osma remplit tous les galetas, et qu'il ne reste de place qu'à Agreda, ou à Tarazona. Et phrases de s'entrecroiser, en répétitions, en explications intarissablement commentées. Ces quarante kilomètres-là, je les ai passés épuisés, Gérard Manset à fond (l'effet tonique de ces chants plaintifs !) Ne pas mourir, croiser les camions bien calme - renseignés, les flics: encore un bar hyperbondé, ça rigole ferme, mieux vaut être espagnol parmi les Espagnols. Agreda, au centre de la Tierra de Agreda, paraît bien sombre. Mais l'hôtel est bien là. Vite, un coup de téléphone depuis le hall: - Je suis presque assuré de trouver une chambre. Les Phlycks m'ont affirmé..." (débit précipité ; fort accent francés) " - oui, une chambre. Pourquoi est-ce toujours une fraîche jeune fille qui vous donne la clef ? Ça fait bordel, ça fait frustrant. Dans la chambre, je me sentis joyeux, bouffai deux pêches à la peau traitée, me lavai le lendemain avec de grands floc-floc de serviettes: j'avais oublié mon gant. Pour payer, ce fut dur: il fallait changer d'immeuble, jouer des coudes à un comptoir surencombré, insister, insister pour donner son argent. Quelle honte ne m'eût pas étreint en effet si quelque douanier m'eût dit: - Attendez voir, nous avons reçu un coup de téléphone - c'est bien vous qui êtes parti de l'hôtel sans payer votre séjour..." - à l'étranger, fais petit cul. Prends la route du nord, par Cintueñigo - barrières de bois, courses de taureaux - bon sang, mais c'est bien sûr ! Quinze août, jour du sacrifice ! Pampelune, peut-être ? Non: Caparroso, son château, sa mémé qui souffre sur ses guibolles enflées en descendant la pente de ciment... Et, bouquet final, Tafalla. Là, tu auras ta grand-messe. L'église est comble. Je suis coincé entre l'épaule d'une jeune et l'épaule d'une vieille. L'autel doré trône devant une muraille de tableaux baroques. Les hommes portent le béret rouge, qu'ils ôtent, et la ceinture verte de Navarre. Une femme prononce "José", plaçant sa langue entre ses dents, si ressortie qu'on croirait un bout de bite. On se lève, on s'assoit, on s'agenouille, le curé parle de fête, de collectivité. "Je ne peux pas être joyeux si mon voisin, si mon prochain n'est pas heureux aussi", il le dit trois fois de suite, puis il s'arrête, la communion draine un bon trois quarts de fidèles, et j'ai jeté la plupart de mes pièces à la quête, pour participer, vachement ému, c'est toujours ça qu'on ne refusera pas de me changer à la frontière. Orgues, choeurs ! et zimboumba sur le parvis pendant le recueillement de la communion ! Et si je m'enfilais la petite noiraude à côté de moi, qui est venue avec sa mère ? Au moins, son épaule me touche, bien, à l'aise, et je lui serre la main - c'est un rite chrétien. Elle baisse la tête avec un beau sourire en V, bien de commande, sur sa face de pruneau. Mais survient une jeune bite, agréée par la mère, voilà la fille qui me quitte. A l'extérieur, des mannequins énormes font semblant de danser, descendent la rue, il y a el Moro, el Chino, el Cristiano, je prends des photos, des jeunes filles aiguisées par la branlette sautent d'un pied sur l'autre pour danser, je suis enthousiaste et je crie "arriba" comme un touriste. Un petit vieux veut me prendre mon verre de blanc - tant pis, je me soûle la gueule je serai bien le seul, les Espagnols ne boivent pas, ils sont joyeux comme ça, parce que c'est la fête. Un jeune homme blond me désigne à ses copains avec un geste des doigts vers la tête: - T'occupe pas, il est complètement paumé. Principe: ne jamais avoir l'air joyeux, ne jamais avoir l'air quoi que ce soit ; durant tout ce voyage, je me serai appliqué précisément à ne pas ressembler à un touriste, et j'y aurai ressemblé de plus en plus... Pampelune, ville de merde. Faites passer. Impossible de se garer. Les rues grouillent. Pas de lâcher de taureaux. Je n'en aurai pas vu un seul, sauf une silhouettte découpée dans le métal noir, au sommet d'une côte, au sud de Madrid. Je ne m'arrêterai plus jusqu'à la frontière, par une route qui n'en finit pas de descendre à travers le Pays Basque espagnol, dégageant des perspectives splendides, comme on dit à "Ushuaia". C'est la fin. A Hendaye, en Franfrance, je me fais remplir au bar une bouteille d'eau. Les serveuses me toisent, l'air de dire: - Nous sommes des serveuses, mais faudrait pas nous prendre pour des connes. Nous condescendons à vous remplir votre bouteille." La France en effet, le pays où tout le monde râle, et je ne fais pas exception à la règle. Ce pays où chacun se dégoûte de sa situation sociale et croit que tout va plus mal qu'ailleurs. Je rentre, au-devant des visites à faire, rendre, et des indifférents à flatter. Au monastère de Labastide-Clairence, j'assiste à une cérémonie chrétienne parfaitement chiante, en totale opposition avec les mascarades de Tafalla: sous une lumière blafarde tombée d'un toit transparent, vingt moines en blanc crème psalmodient a capella de mornes et méditatifs cantiques. L'assistance est recueillie, jusques et y compris les enfants. Une boîte est à ma disposition, dans un vestibule, destinée aux intentions de prières. J'écris: "Seigneur, à chaque fois que je fais le bien, j'en attends une récompense. Aidez-moi à découvrir le véritable sens du don de soi."
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Pour en finir avec les bourdes religieuses: les curetons nous bassinent régulièrement avec cette foutaise de religion venu de "religare", "relier", les hommes entre eux (tu parles...) et les hommes à Dieu (tu reparles...). Ils disent que c'est dans Lucrèce, et que nom de Zeus les Anciens s'y connaissaient tout de même mieux que nous en étymologie. Alors là pardon, je m'étrangle. Aller dire que"sepulchrum" signifie "pas beau", "se", particule privative, et "pulchrum", "beau",c'est une connerie de première: c'est tout simplement de la même famille que "sepelire", "ensevelir". Nous sortir qu' "amazone" signifie "sans sein", de "a" privatif, et "mazôn", "sein", deuxième couillonnade: cela vient de "ama", "qui rassemble", et "zôna", "ceinture". Alors qu'on ne vienne pas nous gonfler avec la prétendue science infuse des Anciens. Il vous suffirait simplement, bande d'ecclésiastiques, de retrouver votre latin, qui ne sert à rien et qui fait facho, pour réapprendre dare-dare que "religio" veut dire "choix scrupuleux", c'est-à-dire des rites et formules magiques, parfaitement, magiques, permettant d'obtenir des dieux ce que l'on veut. A Rome, quand il fallait sacrifier un taureau blanc à Jupiter, eh bien on le passait à la craie, tout simplement. C'était de la "religio", de l'exactitude rituelle, ni plus ni moins. "Religio" n'a donc rien à voir avec "le lien social", comme des générations de sous-philosophes nous le rabâchent, mais avec la magie et la superstition la plus ringarde et la plus formaliste. Il est bien évident que le cureton de base n'a pas intérêt à ce que ça se sache, et d'ailleurs, le latin est devenu facultatif pour devenir prêtre, ce qui est un comble. Signé Collignon, athée comme une cuillère. |
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Bernard Collignon |
Critique littéraire
La belle Humeur Michel Testut - Éditions Itinérances |
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Michel Testut, "La belle Humeur", tel est l'auteur, tel est le titre, aux éditions Itinérances, dans le Périgord sans doute, puisqu'il s'agit (le sous-titre l'indique) d'une série de célébrations du Périgord, du temps passé, des vieilles chansons, des vieilles recettes et de la sagesse qu'il y a à contempler le vieux paysage ancestral qui jamais ne bouge. Un vieux pépé serein respirant toute la sagesse du monde, tartinant à l'envi sa petite philosophie de Sud-Ouest Dimanche qui ne fait de mal à personne. Quelqu'un de sympa, portant toute la bonté du monde dans le regard et dans les pattes d'oie, revenu de tout sans y être jamais allé à moins qu'il n'y soit allé. Nous avons besoin de telles rencontres pour respirer plus largement, nous dire que nous avons tort de nous énerver, que le brave petit pays périgourdin ne changera pas de sitôt, et finalement je m'énerve, parce que j'ai envie de m'énerver. Le goût du terroir, je connais. Le couplet de l'enfance heureuse et voluptueuse, et qui trouvait tout tellement beau parce que c'était la première fois, je connais. Les retrouvailles avec la vieille cousine de Corrèze et les cousins morts qui sont là dans l'atmosphère et dans leurs sous-verres à photographies sépia, je connais. Et ça m'emmerde, parce que d'une part je n'ai pas eu d'enfance digne de ce nom, passant mon temps à me faire engueuler que je me conduisisse bien ou mal. Tout ce que les oncles et tantes savaient me dire ou faire, c'était de cafter à mes parents parce qu'à dix ans j'étais amoureux d'une petite fille et qu'on soupçonnait les pires dépravations. Les villages que j'ai habités n'étaient peuplés que d'ivrognes malveillants qui répandaient les pires bruits sur mes parents, et c'était vrai, par-dessus le marché: mon père avait été collabo et s'amusait à regarder pisser ses élèves filles par-dessus la porte des cabinets parce qu'il n'y avait pas moyen de baiser avec ma mère, je parle de la mienne, pas du Béglais. Donc dès que j'ai pu laisser parents et oncles et tantes je les ai abandonnés sans remords. Pour les parents ce fut plus difficile parce que je me sentais coupable et j'ai dû attendre qu'ils soient morts pour m'en débarrasser. Ils sont enterrés dans le Périgord justement, il n'y a pas une fleur sur leur tombe qui est la plus vétuste et la plus charbonneuse de la rangée, ce qui me permet de graver la date de mes visites, l'une en dessous de l'autre, sur la pierre tombale. Vous voyez la chaleur. Et je n'en suis qu'à la page un de mon prétendu commentaire, ça m'étonnerait qu'il y en ait beaucoup. Ce n'est pas que j'en veuille à ce brave Michel Testut, qui est sans aucun doute un ancien au-dessus de tout soupçon. Cependant j'en ai ma claque et ma super-claque d'entendre vanter les terroirs. J'y ai donc habité, dans le Périgord, de 62 à 66, la préhistoire, et pas très longtemps, mais tout de même de 18 à 22 ans, à une époque où l'on n'était majeur quelle horreur qu'à 21 ans, ce qui laissait tout le temps à vos parents pour vous broyer définitivement. Les oncles et tantes étaient ailleurs, du côté Côte d'Azur où ils s'étaient tous laissés tomber du Nord et du Nord-Est, tous beaufs jusqu'au bout des ongles, ne considérant les hommes qu'à proportion de l'épaisseur de leur portefeuille et de leur conformisme: surtout, soyez bien "comme tout le monde", et garnissez votre compte en banque. Il est bien évident que nous avons rompu très vite avec cette engeance, toujours prête à donner des leçons de morale et de comportement sur un ton méprisamment baveux. J'entends encore ma tante me déclarer, avec l'intonation probablement que l'on prend pour s'adresser à un tas de merde: "On ne t'a pas attendu pour promouvoir la Côte d'Azur". Moi je voulais simplement travailler dans le tourisme, mais "on ne m'avait pas attendu", n'est-ce pas, j'aurais aussi bien pu ne pas naître. Finalement j'ai été prof, ce fut du tourisme aussi. Je l'ai revue en 86, la tante, en 24 h on a réussi à s'engueuler parce qu'elle me refaisait ma vie tellement mieux que je l'avais vécue, et elle me changeait ma femme, et elle l'engueulait de ne pas faire la cuisine au moment précis où elle était en train de la faire, aussi conne que son frère qui me reprochait de ne jamais venir le voir précisément lors de ma visite, putain des cons dans ma famille je n'en ai pas manqué, je suis con aussi mais au moins c'est l'odeur de ma merde à moi. Et on continue ! Le terroir ! Putain de terroir ! Les petits villages d'ivrognes haineux du département de l'Aisne, et maintenant, Bordeaux-Bordeaux-Bordeaux ! Je n'ai rien contre Bordeaux, Nantes ou St-Nazaire, mais quand on a hanté (ça ne s'appelle plus habité, à ce point-là) une ville quelle qu'elle soit de 66 à 78 puis de 94 à sa mort, après y être retourné sans cesse tous les ans de 78 à 94, pour voir les mêmes gens qu'on a regardés vieillir en restant toujours aussi cons pour bien vous montrer sans doute que vous l'êtes resté aussi, quand on connaît les rues par coeur, quand on se revoit à 19 ans dans telle rue, à 22 dans telle autre, quand l'année 95 ressemble très exactement à l'année 2003, et que l'on sait très exactement dans quel décor on mourra, et dans quel tombeau de famille on ira se décomposer physiquement après l'avoir fait mentalement, quand tout le monde autour de soi trouve cela très bien, ne veut absolument rien changer parce qu'on est si bien ici, qu'il y a les amis, qui vous répètent sans cesse les mêmes choses comme tous les humains d'ailleurs que je trouve, si vous voulez le savoir, à peu de chose près interchangeables et moi aussi - même les petits jeunes ils veulent "vivre au pays", sans la moindre esquisse de nostalgie de l'ailleurs, on a envie de gerber, on repense au proverbe persan qui dit "A celui qui n'aime pas voyager on devrait crever les yeux", on se dit que la seule liberté finalement c'est la mort, qu'on ne la sentira pas passer parce qu'on ne verra pas la différence. A quoi sert-il d'avoir vécu quand on remet ses pas sans arrêt dans les pas de sa jeunesse, à quoi ça a servi d'avoir de l'ambition, d'avoir fait des études, d'avoir crevé d'espoirs divers et variés, quand on se voit traîner la patte dans la même rue que l'on parcourait d'un pas guilleret lorsqu'on était étudiant, au mètre près, au pan de mur près. Il suffisait de rester sur place, on tournait le bouton "temps qui passe" et ça revenait au même, j'aurais dû tant que j'y étais rester dans le giron de ma mère, crever à l'intérieur même, avant de sortir me faire chier pour vivre. Maintenant que je vais être à la retraite il ne me restera même plus assez de pognon pour dépasser le Périgord justement, qui m'a donné de belles émotions entre 18 et 21 ans soit, mais qui n'est pas le Chili, pourquoi est-ce que je suis condamné à ne jamais voir le Chili ? Ni les Philippines, ni le Canada ? Parce qu'à deux, les voyages, tas de nazes, ça coûte deux fois plus cher eh oui. Et s'il y a des gens qui sont plus malheureux que moi je n'en ai rien à foutre, parce que vous ne consolerez jamais un malade en lui montrant un autre malade plus atteint que lui, ni un aveugle en lui faisant tâter un paralytique, tenez: j'aurais bien aimé dépenser 800 euros pour faire un voyage et m'évader un peu, à la place j'engraisse les garagistes pour pouvoir circuler en Gironde. Et il faudrait que je supporte un brave vieux à pipe sentencieuse qui me dit avec un fin sourire empreint d'humanisme et un charisme gros comme une bite de mammouth des Eyzies que les couchers de soleil sur la Dronne ou les parties de pêche sur la Dordogne consolent le philosophe de tous les tracas de l'existence et des actualités télévisées ? D'accord mon brave monsieur, mais j'en crève, moi, de l'immobilité, de l'immobilisme, je m'en sors avec l'humour (oui, bon...) et l'art et la manière de faire chier les gens, votre livre est absolument magnifique, je le mettrai sur ma cheminée entre les douilles d'obus de 14/18 et l'Almanach Vermot 1959 devenu introuvable, mais aujourd'hui ce n'est pas le jour. Quand je serai vieillard moi, d'ici dix ans, je ne sourirai pas, j'alignerai les rictus et les moues rancunières, j'en voudrai à tout le monde et je me prolongerai le plus longtemps possible dans ma méchanceté rentrée, ah je t'en foutrais des rayons de soleil, des vieux châteaux vus cinquante fois et du pâté de canard à t'en faire gerber, je t'en foutrai du terroir à te boucher la gueule dans ton cercueil, je t'en foutrai de la critique littéraire consensuelle et des guili-guili sous le menton des morveux, je n'ai pas vécu, vous comprenez ça vous les vieux, je n'ai pas vécu, parce que je n'ai pas voyagé, pas le dixième de ce que j'aurais voulu, j'étais en avril à la table de la cantine avec mes collègues qui s'échangeaient avec gourmandise leurs impressions sur leurs vacances au Sénégal et qui me regardaient en coin pour connaître mes impressions à moi, mais bande de noeuds je n'en ai pas, d'impression, comment voulez-vous que je trouve le pognon pour aller me paumer au Sénégal, je n'ai pas un mari qui me bourre le cul pour 10.000 euros par mois, me permettant de dépenser ma paye de prof pour me payer des vacances. Ma paye de Prof justement, 30% moins chère qu'un ingénieur parce que je suis payé en temps de vacances où je ne peux pas bouger le cul de chez moi , et pendant ce temps-là des gens que j'entends pleurer misère et gratter à longueur d'année leurs fonds de tiroir si je les en croyais, se payent des séjours à Londres, en Irlande, à Istamboul, à Tahiti, et moi je visite Angoulême et les bonnes années je pousse à Poitiers ! Alors le terroir, j'en ai ras le bol, plein l'anus, ça me rend vulgaire, et je vous en lis un passage (du texte, pas du fion, of course) pour vous montrer qu'il faut être bien sage et se contenter de peu, souriant au soleil couchant avant Poivre d'Arvor et la bière, celle qui est bien capitonnée. Baron Sellière, soyez tout ouïe, ça va vous plaire. Ça s'appelle "le bonheur à la portée de tout le monde", "la nature des choses et la nature humaine n'ayant guère changé" acré vain guiou d'bon sang d'bonsouaiaiaiaire! Et il continue, le papy Testut ! "A moins que la différence tienne au tarissement de cette société paysanne d'où nous venons tous. De la grâce de cette province rurale où le cabinet du médecin et l'étude du notaire sentaient un peu la vache, où la probité sentait la craie des leçons de morale au tableau noir, où le lin blanc était parfumé de lavande. Les maisons, très simples et très belles, exhalaient la cire d'abeille et le feu de bois, le grand large des champs, le salpêtre et le ranci d'intérieurs habillés de tentures de velours drapées comme des rideaux de scène. Ces senteurs ne nous lâcheront jamais ! Et ces maisons gardaient par-dessus tout l'odeur des vies de ceux qui, génération après génération, tentaient d'y protéger leur petit paradis terrestre. Elles en étaient habitées pour ne pas dire possédées. Ces maisons de famille où l'on naissait et mourait dans la même chambre," - beuuurkkk - "où les murs laissaient en partage les rêves et les désirs des vies passées, ces maisons vivantes de tous ceux qui y mouraient. De ces maisons-là, nous en avons tous une dans la maison du coeur" - en effet Papy, la maison de ma grand-mère où tout était figé, silencieux à crever, où l'atelier du grand-père n'avait pas bougé depuis sa mort, où mes parents m'ont offert un martinet à Noël dans mes souliers parce que je n'avais pas été sage, où ma mère a hurlé parce que je lui confessais que j'avais baisé ma cousine à dix ans et demi sans savoir ce que je faisais exactement, où mon père surveillait mes lectures pour éviter que je me branle devant des photos de femmes nues sous la mousse dans la baignoire, avec la corvée de cimetière deux fois par semaine sur la tombe du grand-père, putain l'atmosphère tu l'as dit pépé, l'envie de revoir ça et la nostalgie, c'est fou ce qu'elle me ronge, sans oublier la fois où j'ai dû ramasser tous les morceaux de sucre tombés dans la cour des poules, un par un, puis les rembourser sur mon misérable argent de poche parce qu'ils étaient devenus immangeables dans la crotte, "c'est que ça coûte cher le sucre tu sais", attends j'ai des larmes de regret là, c'était le bon temps ah oui vraiment, la maison de mon grand-père, que des bons souvenirs ! Attends, il y a le verso de la page: "La maison est l'une de celles-ci, où la cousine vous accueille vive et très gaie." Mais j'arrête, parce que je me suis trompé de page, ou plutôt c'est un acte manqué, je devais savoir que ces passages-là m'inspireraient, à chacun son enfance. Vous avez dit "La belle Humeur" de Michel Testut aux éditions "Itinérances", histoire de dire que les meilleurs voyages sans doute sont les voyages immobiles. Du coup d'avoir râlé je me sens tout ragaillardi tiens.
Critère littérique
"Runes" Désaguliers - Recouil de Poésies
*
... Déjà, le fascitrouducule est en mauvais étapette. Non par longue fréquentation, mais par long abandon. Pour l'avoir feuilleté, je sais qu'il s'agit d'un recouil de poèmes, avec beaucoup de blancs "pour l'âme" et une infinité de platitudes -- ce genre de vent que s'obstinent à vesser depuis trente ans une génération d'anémiques. Mais que vois-je? Une préface! Sans doute quelque éloge abscons et di tire-en-bique -- ouah, le beau papier d'impression! Les beaux cahiers non reliés, toujours plus bruts, toujours plus authentiques! Hmmm, Danone... Exergue de Kenneth White, ben mon cochon... L'auteur est donc censé, avec ses Runes, surenchérir sur la puissance des dieux. Ça ronfle, la préface, coco, dès les premiers mots, ça te renforce déjà l'antipathie, par cette grossière approximation sottement revendiquée de l'écriture aux sciences physiques et mathématiques. Encore un poseur d'équations. Et de s'interroger: "Est-ce de la poésie, une forme de poésie? Une poésie formelle? Ou formellement la poétique?" -- mon pied au cul, est-ce un pied sur un cul, un cul frappé d'un pied, un pied augmenté d'un cul, ou deux fesses exprimées par le pied? Moi-même et, Dieu merci, la page 8 épuise la préface: "L'évidence scientifique peut-elle rejoindre l'évidence poétique?" Grand Un, Attila, toute la page. Suivante, blanche, fin du premier cahier, ô grandiose pensée, allez! On s'y plonge: Naître dans le noir (là dis donc) Traduction (?): "Mes parents ont baisé dans le noir (là dis donc) (oui, bon...) -- ces salauds, et j'ai peur du noir, ce qui ne m'empêche pas de m'enfoncer dans un vagin". N'est-ce pas profond? C'est fort variable ma foi, et les femmes se le mesurent au doigt tant qu'elles peuvent. La page douze est encore plus succincte. Ayant lu les Runes, peut-être en ferai-je cadeau -- page 13: La parole futile -- autrement dit, "quand j'ai le bourdon, je la ferme, mais je la rouvre, je bouffe un Mars, et ça repart". Que de Béotie dans l'âme du critique... Il suffirait sans doute d'un ton pénétré? Je crains que ma conviction première ne se mue en grosse indulgence de poisson noyé. Surtout n'attendons rien de neuf: Monsieur Poète pense... Captif des vertiges Celui-ci me plaît: c'est bien par la faute de ma femme que je ne peux voyager: GNAGNAGNOUEEEERE! ... Ah, enfin! Ce vers nul! Ce vers parfaitement nul! Les dents cariées par le sucre du silence -- ça c'est du symbolique, mon pote! le sucre du silence, apposition indirecte. Les prés de mon âme, le pneu de mon amour, la braguette de mon tambour, ça c'est de la poésie, coco! T'as pas deux briques que je te ficelle un bouquin à la con? Page 16! Juste avant, "II", au début d'un feuillet: nous retombons sur nos pieds. Ce doit être cela, le mathématisme de la poésie: Les récoltes engrangées -- penseur! Et qu'y a-t-il derrière ce "grand II"? Une page blanche. Tant le poème précédent tant à penser laisse... Femmes (attendons-nous au pire) (mais non, pas parce que c'est des femmes, abruti!) Femmes moissons oubliées -- je vous fais grâce des interlignes. Après l'ennui, l'amour! Ah, nom de Dieu! Le "grand III", c'est le sexe: sûr! Les femmes, les moissons! Quel être singulier, ce Désagulier! Quelle puissance! Un sourire, Quand on débande, la vulve bée, puis en redemande! Moi aussi je manie le symbole. Mais je perds le souffle. Il arrive un moment où plus rien n'est à dire. Ça se surpasse pp. 22/23. Plus que deux vers. Sûr que ça gagne en intensité: Quand on caresse l'arbre, Je sens venir, parole! Une page avec une lettre! Ou blanche, non plus au revers d'un chapitre, mais en plein milieu! Sur le chemin du retour -- J'ai gagné! La page d'en face est blanche. De la poésie mathématique, on vous dit! Plus subtil encore: la page n'est pas numérotée! Ni la suivante, blanche aussi! Il faut tourner une page entre 24 et 25! ô piètre âme, ô pieds au cul, pieds découragés qui restez mous dans vos pantoufles! ![]() La pluie -- Lecteurs, vous avez vu l'opposition? La pluie qui brûle! Vous avez remarqué les éléments? L'eau, le feu, la terre! L'air, c'était le vide des pages. À présent, chiche qu'il nous entretient de vent, de brebis ou de roc... Encore gagné! C'est la neige, le diamant, les facettes égrisées par une bise -- je n'aurai pas perdu mon temps: j'aurai appris un mot. Mais j'ai la flemme vraiment d'aller chercher dans le dictionnaire. Allez, un petit coup de Bon Dieu, un petit coup de Mort pour finir, ça ne fait pas de mal! C'est joli, les majuscules. Un peu de montagne, un peu de roc, ça manquait. Ah! la ville!... M. Désagulier touche à tout. J'accélère: La ville C'est joli, la polysémie. Soudain, page 35, je tressaille un peu, à peine: Noyés au-delà de la force Et je le noterai. La moindre chaise au désert devient cathédrale. Mais la chaise s'effondre page 36. Chapitre IV! À chaque nombre, je scrute en vain l'arrivée de la mathématique: Une grappe de folie fait un repas au solitaire: il a pensé. Il a poété. Peut-être ce Monsieur gagne-t-il à être connu. Mais voilà: il croit écrire. La peur aime à cacher ce que la solitude invente, et je dirai même plus: "La peur aime à inventer..." Ce n'est pas fini Avec l'âge, la beauté se protège Ici, deux réactions: ou bien s'acheter un kilo de Nivéa, ou bien relire "Les Vieilles" de Baudelaire.
Ah ben merde alors! C'est fini! Il a été imprimé 500 Runes... Pas de prix... Quelques lignes au dos, reprises de la Préface, pour rappeler, n'est-ce pas, mais ça ne me rappelle rien du tout -- mais alors, mais alors, il va falloir que je me cherche un autre livre, moi!
Cricri tic l'ictère erre
S. Kévorkian - La Pensée Universelle
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'Sieurs-Dames, chers membres du jury, c'est avec une joie profonde, intense (et hiomètre) que je vous annonce un étrillage en bonnet de forme, dont M. Kévorkian fera l'effraie, à l'occasion de ses "Réflexions pour un adolescent". Ce livre fut édité Allah "Pensée Universelle" pour la modique somme de trois briques anciennes, comme on dit à Evreux, et sans diffusion. Ça s'appelle le "compte d'auteur", il y en a encore qui aiment jeter leur argent par les fenêtres. La prochaine fois que tu auras trois briques à brûler, Kévorkian, tu me les files, j'ai mes pneus avant à changer. L'ouvrage se présente sous forme claire (en barres) dans un langage accessible à un garçon, sous des rubriques nettement classées. Voici le titre de quelques chapitres: - Le principe du bien
Il y manque un chapitre sur l'humour. Mais quand on refait le monde, et Dieu sait combien j'en recevais, d'opuscules qui refont le monde sur le mode du Café du Commerce et des Couilles Réunies! Kévorkian ne refait pas le monde: vomissons-lui cette justice. Il se contente d'en exposer les problèmes, ce qui est déjà énorme, et nous apprenons des choses toujours sues, mais qu'il faut toujours réapprendre, en vertu du principe selon lequel les portes ouvertes possèdent de solides chambranles ("On...") - ainsi de la pollution, du surarmement, contre lesquels on ne tempêtera jamais assez - il est bon qu'un fils entende cela de la plume de son père. Cependant, lorsque M. Kévorkian nous informe que le délit le plus important, au regard de l'opinion occidentale, est le vol de voiture, loin devant la drogue ou la prostitution, je me demande à quelles sources - à quels sondages - il se réfère. Bien sûr, c'est tellement aberrant, c'est tellement ahurissant, apoplectique, en un mot caractéristiquement con et bien d'cheux nous, que ça doit être vrai, mais nous aimerions vérifier. Là où l'ouvrage pèche, et nous attendons tous, haletants, ce tournant de la critique, c'est quand il se mêle de proposer, sinon des remèdes, du moins des attitudes de vie. Non pas qu'il soit pédant, mein Gott, pas du tout, Kévorkian fait tout ce qu'il peut pour n'être point pédant mais, comme la duchesse de Guermantes essayait d'être simple, ou Collignon jouant au modeste, c'est discret comme le menuet d'un éléphant dans un magasin de détonateurs. Mais passons! défaut inhérent au genre. Remède (moi aussi j'y succombe): l'humour. Or pour cela il ne faut pas être sûr d'avoir toujours raison. Et si l'on doute, pourquoi écrire ce livre? Kévorkian a toujours raison. Savez-vous quelle base de raisonnement stable et infaillible il propose à son fils? LA PHYSIQUE. ... Quand je pense que je n'y ai jamais rien compris - d'accord, j'ai l'esprit fumeux, mais quand même: qu'on n'ait jamais réussi à me faire comprendre qu'en faisant passer une canalisation d'eau à 10° dans une pièce à 15° on pouvait prendre 5° à la canalisation pour chauffer la pièce à 15 + 5 = 20°, alors que j'ai toujours appris qu'en mettant de l'eau froide dans ma soupe je la refroidissais ; que je prends le courant dans le camembert ; que la physique repose sur un tas de lois qui se contredisent toujours juste à point ; que des avions de 100 tonnes et plus se maintiennent en l'air en dépit justement des lois de la physique les plus élémentaires, qui veulent que si je lance un caillou au-dessus de moi, ça me retombe sur la gueule même avec un moteur ; que rien ne m'a paru si ennuyeux que cette terne science, je me demande quelle exaltation, quel goût de vivre subsisteront chez cet adolescent si dûment conseillé. Justement, il faut se méfier de l'exaltation. Repousser l'emploi des mots "justice", "liberté" - désignant des notions vagues. Evidemment, M. Kévorkian, lorsqu'on entend Ben Ali parler de justice, Pinochet de liberté et Le Pen de démocratie, ça fait mal. Mais est-ce une raison pour proscrire ces mots du discours? C'est jeter le bébé avec l'eau du bain et faire bien de l'honneur aux Pinochet, Le Pen et Ben Ali (tyranneau tunisien) [obscurs trublions de la fin du XXe s., bien oubliés aujourd'hui]. Les idéologues étaient les ennemis de Napoléon ; ils le sont apparemment aussi de M. Kévorkian - les idéologues sont ceux qui prétendent aller contre les lois (il y a donc des lois?) - de la société, contre l'infériorité féminine par exemple, et c'est pourquoi je parle d'un garçon comme destinataire de cet ouvrage, et non d'une fille. Ces messieurs produisent de la testostérone, hormone mâle, active et dominatrice ; ces dames de la progestérone, hormone femelle, induisant à la soumission... je cite, et je me torche, car je suis propre. Et quand cela serait, M. Kévorkian? Et quand cela serait? Nous devons lutter contre la nature, sans cesse lutter, et c'est là notre honneur, c'est là notre échec, et si les femmes sont malheureuses, paraît-il, de sortir de leur rôle maman-gnan-gnan, tant mieux pour elles. Le bonheur, disait le regretté Jean-Louis Bory, c'est la connerie. Et l'être humain, disait B.C., n'est pas sur terre pour avoir le droit d'être heureux, mais le devoir d'être digne. M. Kévorkian, réduire notre cerveau à une machinerie chimique est indigne. Ravaler la psychanalyse à une mode est indigne. Une mode qui dure depuis 80 ans n'est plus une mode, c'est une découverte flamboyante, qui a sauvé, qui a régénéré les esprits. Prétendre que la religion en revanche, qui dure, n'est pas une mode, et doit être réhabilitée, c'est la prime à l'obscurantisme. C'est la religion qui nous coupe le zizi. Il n'y a jamais eu trop de sexe, M. Kévorkian. On a simplement oublié d'y fourrer de l'amour, après nous avoir bassinés tant de siècles depuis les troubadours avec l'amour sans sexe. Le bébé avec l'eau du bain, deuxième version: plus de sexe! ![]() Allez rrran! C'est la religion qui fait Khomeiny, qui fait les guerres, qui fait les morts-vivants qu'on appelle bouddhistes, qui ont tellement peur de la mort qu'ils se mettent à vivre sans désir pour être déjà crevés et qui vous disent: " Vous voyez bien que ce n'est pas si terrible, y a qu'à s'y mettre tout de suite". Mais revenons à Freud. On ne présente pas la psychanalyse comme une caricature. Les veinards bourrés de chimie et de maths qui ont réussi à résoudre leurs problèmes tout seuls en refusant de réfléchir, tant mieux pour eux. Mais tous les névrosés qui ont trouvé secours auprès des psy parce qu'aucun parent, aucun ami, aucun physicien n'avait su les aider, doivent à Freud et à ses suiveurs une reconnaissance éternelle. Il faut ne rien avoir compris à Freud, il faut en être resté aux préjugés des mémés de 1920 pour oser soutenir que "Freud base tout sur l'instinct sexuel". T'as tout faux, Kévorkian. C'est plus subtil que ça, ce n'est pas C'est tout dans la nuance, ça t'échappe. La preuve, c'est que tu condamnes les névrosés aux médicaments qui, paraît-il, modifient les sécrétions chimiques du cerveau en vous rendant tout optimistes. Le pinard, je ne dis pas. Mais ces médicaments, j'en ai pris, Kévorkian, j'en ai vu prendre, par établissements hospitaliers tout entiers, et je te peux garantir que ça fait roupiller, que ça te scie la nouille, que ça te délubrifie le vagin en moins de deux, mais que ça n'a jamais guéri personne: voir les crevoirs où je n'ai jamais vu personne dehors, et où la sieste dure de 14 h. à 18 h., volets mi-clos en toute saison, grâce aux médicaments des chimico-matheux de ton espèce. Quand on souffre, on se confie à un ami ; si on n'en a pas, le psy est là pour ça, même s'il faut le payer, parce qu'il en voit, des larmoyants, le psy. Il craque aussi. Ne laisser à un adolescent que la physique, la chimie et tout de même une petite place à la littérature, près du rayon "poudres à laver" - le castrer de tout ce qui pourrait l'exalter - rogner les ailes de la jeunesse à coups de raison et de bon sens terre-à-terre, c'est vouloir s'attirer de la part du jeune homme la réponse suivante: - C'est ça la vie, papa? Passe-moi un flingue."
Critique littéraire
Jean VAUTRIN "Symphonie-Grabuge"
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Parfois on revient de loin. On manque un chef-d'oeuvre. Une amie me dit "Je n'ai pas pu venir à bout de ce livre, il est pénible, pédant, brouillon, touffu", selon le principe de l'accumulation dégressive d'une tante, ce crois-je, de Proust. Cela s'appelle Symphonie-Grabuge de Jean Vautrin, et l'on a fait tant de tapage sur ce personnage, sur cette paraît-il exceptionnelle personnalité -- encore un génie, disait-on déjà de Gerber. Bref, j'ai cru avoir affaire à un de ces écrivains, comme dit Julien Gracq dans sa Littérature à l'estomac, aux jambes molles et aux dents longues. J'ai même soupçonné, et répandu le bruit, que Jean Vautrin n'était guère l'auteur de ses romans et travaillait par maints nègres interposés. Moi, ce que je vous en dis, c'est seulement le point de départ. Et puis, me méfiant des déclarations d'autrui, j'ai plongé. D'abord, c'est prétentieux, ça oui, et ça pue: il n'y a que Jean Vautrin là-dedans, qui a beaucoup souffert, par son fils autiste, et qui souffre encore. On peut expliquer ce débordement d'écriture par ce biais, par ce petit point biographique, par ce détail, comme dirait Le Pen. Mais c'est un peu court, jeune homme. La manière d'écrire de Jean Vautrin est une matière, qui n'est pas loin d'une matière fécale, vomitive, sanguinolente, purulente, crottedenaseuse, et tout ce qui sort du corps. De là à comparer Vautrin à Rabelais, il y a une marge, un abîme. Il ne le revendique pas, d'ailleurs. À présent, la critique ne se fatigue pas: dès qu'il y a amertume, Céline; dès qu'il y a langage vert, truculent, hop, on sort son Rabelais et le petit lapin. Rabelais débouche sur le monde, sur la métaphyque, sur Dieu et les hommes, que sais-je? Jean Vautrin débouche sur Jean Vautrin: regardez comme je suis beau, ou laid, c'est la même chose, comme je mêle la subtilité à la dégueulasserie, comme j'écris bien. Car hélas, dans les cinquante premières pages, le lecteur rame et souffre à la poursuite d'un auteur qui ne lui laisse pas le moindre espace, le moindre réservoir en bout de capote, pour respirer. ![]() Chaque mot est une devinette. "Que l'espagnol y aille, si le français n'y peut aller", disait Montaigne, et certes je ne répugne pas à trouver du gascon ou du limousin dans le texte; mais quand il est mêlé d'argot, d'archaïsmes, de jeux de mots laids, de néologismes et de pirouettes, je crie halte, non pas en défenseur de la pureté illusoire de la langue, mais en raison simplement du fait que je ne peux plus lire, que je m'empêtre dans les phrases, dans le vocabulaire, dans les niveaux de langue. Je veux bien d'une nourriture riche et variée, mais qu'on ne mette pas de yaourt dans mon bordeaux, ou de vinaigre dans ma confiture. Nous avons déjà vu cette intempérance verbale chez Thieulloy. Six pages, et on arrête. La dixième fois qu'il s'arrête ainsi, le lecteur abandonne le livre. On peut marcher d'une page à l'autre sans faire le saut périlleux tous les trois pas. Les virtuoses connaissent leurs plages de répit. Le chien s'appelle le taïaut, le blaveux; c'est un perpétuel jeu de devinettes, semblable aux énigmes de la basse latinité, où tout le jeu littéraire se bornait à deviner de qui il s'agissait: le Nessien, c'était Hercule, à cause de la tunique de Nessus; le petit-neveu d'Atrée, c'était Oreste, et ainsi de suite. Peut-être cette exubérance de la forme n'est-elle là que pour masquer le convenu de la pensée? La chose est à craindre: le baron de Monstatruc, héros pétant et ivrognant de ce livre, l'auteur lui-même, avec lequel il se confond ou dont il se distingue, mais dont il sort, tout de même, déplore la diminution substantielle de son domaine par le tracé de l'autoroute en pleines Landes. Et de sortir de vastes et pittoresques, bitoresques, clitoresques diatribes contre le modernisme, le machinisme, la perte d'âme du monde actuel, l'inculture de sa jeunesse -- et il se trouve que je suis, comme tout un chacun, du même avis. Mais pourquoi donc faut-il que tout ce qui est intelligent -- car Jean Vautrin est intelligent, et moi aussi -- pense dans le même sens? Parce qu'il y a trop de cons qui pensent dans l'autre, qui pensent: du fric, du fric, du fric. Tiens, mais nous vous y prenons, Monsieur le Critique: vous avouez que Jean Vautrin vous a rendu intelligent! C'est le plus beau cadeau qu'il puisse vous faire, à vous autres lecteurs, savez-vous? En effet, Jean Vautrin utilise une autre panoplie, non moins habituelle, mais plus habile, plus structurelle cette fois: l'insertion dans ses élucubrations (élucubrations présentées comme telles, d'ailleurs) de morceaux d'actualité, de 1991-92 pour être précis, qui dateront, n'en doutez pas, l'ouvrage: on saura que ce fut écrit en 91-92. Reste à savoir si ça le dépassera. Mais mieux: irruption de la vie personnelle de l'écrivain à Uzeste, Gironde; de son emploi du temps personnel; de son autiste de fils qui se frappe et qui gueule; de sa femme; de ses Landes et de leurs paysages de brumes et de fougères. Irruption de l'ordinateur -- ces messieurs composent tous sur ordinateur, moi j'en suis au stylo-bille, il est vrai: concession à la modernité. Le personnage, comme un héros de Gottlieb, se voit extrait de l'ordinateur, avec son valet, car il a un valet; les deux dialoguent avec l'auteur, qui n'a qu'à couper le contact pour les renvoyer à l'hibernation de leur disquette. Ainsi le personnage de BD tremble-t-il devant la gomme qui pourrait l'effacer. Et parfois, Jean Vautrin, d'un style tout à fait accessible cette fois, nous entretient de ses angoisses et de ses convictions, et là, il nous touche: vivez, dit-il, aimez, buvez, indignez-vous, foin des faiseurs de morale et des maîtres en prêt-à-penser. Emmerdez tous les contraigneurs, soyez anarchistes, et pour vous défouler en toute contradiction, frappez votre valet, ne le payez pas, houspillez votre Sancho Pança qui n'est, comme chacun sait, que la moitié pépère et syndicaliste de vous-mêmes. Quand vous n'en pouvez plus, quand vous étouffez dans votre corset, dans votre âge finissant, inventez-vous un personnage fort, ventru, postillonnant, gueulant, violent, qui a toujours raison et qui souffre, rit et pleure, un vrai baron de Monstatruc au nom écorché, flanquez-le d'un Sganarelle de Don Juan, et battez-vous contre votre moitié. C'est attachant, oui, comme le gratin au fond de la poêle. Le livre est gros, et nous l'éplucherons par multiples de 47, croyez qu'il y aura à dire sur ces pages-là; et admirez le style quand il ne veut pas se faire admirer, le tout hélas, pour moi le cloporte, à propos d'une vie que je n'ai pas voulu vivre, mon Dieu, qu'ils sont pénibles ces gens, le Jean Vautrin en tête, qui prétendent qu'il faut avoir vécu pour écrire: et Maupassant, et Hoffmann, et Kafka, qu'ont-ils vécu dans leurs dossiers, je vous le demande? Enfin bref, comme dans le film Palace, p.47: "Ça ne me sauvera pas des temps qui viennent, mais j'ai pas mal bourlingué. J'ai gardé dans l'iris le bleu des voyages en plein ciel. J'ai été esclave des pluies du fleuve Kouilou. Sur son cours entrecoupé de rapides, j'ai été piqué, niqué, hips" --, pourquoi le "hips", ah il est bourré, d'accord -- "par les mouches tsé-tsé. J'ai avalé le vent de sable du Sahara. J'ai écouté le bruissement des vers, l'éclatement des troncs, le grignotement des rongeurs. J'ai frissonné sous le passage rapide des phasmes de la forêt d'Équateur cavalant sur ma peau. J'ai parcouru la jungle de Mysore à dos d'éléphante. J'ai senti le poids d'un python sur mes épaules. J'ai failli périr dans un accident d'aviation au-dessus de la forêt d'Orénoque" -- ta mère. "Et puisqu'il faut donner à la mémoire l'air de la sagesse, m'abandonnant à la proximité de la mort, j'ai ouvert maintes fois les bras à une paix que je ne connais toujours pas." Un exemple à présent du flamboiement étourdissant de l'actualité qui vous enserre: ACTUA-TILT -- "Noël en savane pour les légionnaires. Bethléem, le coeur n'y est plus. Gironde: le Père Fouettard se crashe en hélico. Urgences: une nuit ordinaire, réveillon tragique: la dinde flambe... chez monsieur Noël. Nuit d'ivresse: foie gras contre tourtière, deux blessés graves. Après les quinquas, les quadras du mitterrandisme sont sur le pied de guerre. Avec Lycra, jamais serré à la taille. Hormones de croissance: 18 enfants sont morts. Pétanque, une excellente saison. Mieux que ça: ce qui sauve, c'est l'amour de l'humanité. Ça y est, je lâche les grands mots, moi qui n'ai jamais pu aimer que les ados de 13 à 18 mais c'est déjà ça. Je vous hais, bâtards adultes, mais je vous respecte. Je hais ce que vous êtes devenus. Où est votre étincelle? Et je ne vous dis pas "qu'avez-vous fait de votre étincelle?" parce que ça, c'est vache; ça veut dire que c'était votre faute, et merde, si on n'est pas assez fort pour résister aux impôts, à la femme, au mari, aux gosses, au métier, à la vie, je ne le dirai jamais assez fort, non, non et non, ce n'est pas sa faute, c'est la faute au destin, c'est la faute à pas de chance, merde et merde." Alors comme ça, Vautrin, tu aimes? Eh bien chiche. Ne t'en vante pas, mais aime. Et ça donne: p.141 -- "À ce train-là, j'aime la terre entière. J'ai peur, je ris, je rouspète avec elle. C'est l'homme qui m'intéresse. Sa noblesse souillée. Sa vérité violée. Sa dignité détruite. Et aussi ses chemins douloureux. La contradiction de ses pas. Son devenir incertain. Ses fantasmes, sa fornication, qui le soumettent au troupeau. Ses gestes qui trahissent ce qu'il enferme dans son "coeur"... Et c'est bougrement mieux que l'ancien ventre de ma mère... Monde du cinéma: il a tout vu, tout connu, l'homme à la débrouille: il m'emmerde; tiens, pas une seule fois le baron de Monstatruc? Bah! Croyez-moi sur parole: je vous dis qu'il existe, ce baron, moi, p.188: "On croisait des techniciens affairés, des vieux suppôts de cinétournage, cinquante campagnes à Billancourt, à St-Maurice, à Épinay, tous pensionnés du foie, cirrhose à tous les étages, Suzanne Bon, script-girl hors-sexe et sa galuche au vin blanc, François Suné, accessoiriste tous risques, tarbouif au vent, toujours cinq bras, des petits métiers, une tradition. Ça vous hélait dans le familier tout en vous balançant du Monsieur sur mesure. À cette époque-là, metteur en scène, on avait droit à l'appellation contrôlée, c'était réglé comme la marine, des mecs épris du cinéma, tous sortis des équipes d'avant-guerre, galonnés sous Carné, sous Grémillon, arrosés cinq fois par jour au bleu qui tache, avaient connu Prévert et le beau Marcel d'Hôtel du Nord, tutoyaient Carette avant qu'y soye carbonisé, accent mégot nuance Paname, la râle au bec, prêts pour la rebiffe, honnêtes fonciers, toujours scrupuleux." Allez les coups de gueule, ça c'est du Céline effectivement. Bravo, Trin! À ce train-là, Vautrin, on se réconcilie à tous les coups, toi et moi! Attaque le pape! Gi! p.235: "Miracle! Mille gloires! Trompettes de la patience absolue! Fantastique! Sa Sainteté a relevé la tête, le chaste des chastes est apparu au balcon de Saint-Pierre de Rome! Il a souri avec bonté à la foule qui l'acclamait! Souvenir d'une ancienne blessure, ses intestins le tourmentaient. Il a observé le vieux monde qui pourrissait, et à l'amour! Il a mis la crosse en l'air, il a exposé ses paumes, il a saigné au creux des mains, il était infiniment bon. Infiniment aimable. Urbi et Orbi, Wojtila a béni ceux qui ont dit, qui ont dit, puis n'ont plus rien dit. Il a refermé la porte-fenêtre du balcon, il a regagné ses appartements. Il a retiré sa mitre, il a remonté ses bas blancs, il a bu un thé, il a dodeliné du chef. Chut... Sa Sainteté s'est rendormie. Sans doute pense-t-elle à une montagne blanche? Ou peut-être, elle prie. Le latex baisse à la Bourse. Le Saint-Père a dit non au préservatif." Et tu délires, et on s'entraîne avec toi. Foin de la composition! où t'arrêteras-tu? Ce n'est pas Rabelais, mais c'est toi. C'est généreux. Inutile de se demander si on vendra le livre avec des prières d'insérer en abondance: l'essentiel, c'est qu'après avoir tenté de te démolir, je n'ai pu résister à ton tourbillon de chasse d'eau! La sensualità delle vite desperate, Paolo Conte! Nous terminons sur le seul personnage digne de ce nom et de Floirac (plaisanterie bordelaise), le comte et son valet Bouchaleau, porte-paroles au pluriel puant l'ail et les aulx! p.329: "Il salue. Il s'excuse. Il se voûte. Il plaide: -- Ne me punissez pas, mon maître! -- Tu m'as abandonné, malcuidant! -- Nenni! Acceptez la franche vérité! J'ai voulu connaître l'altitude de la célébrité et "tel qui casse son oeuf à trop vouloir jongler, je suis refait! Dindon, vous dis-je! Il tord sa gueule douloureuse et poirée d'hématomes. Il fait gigouiller ses minces jambes. Il montre les points de suture dans son cuir chevelu. -- Qui t'a traité ainsi, Jean Bouchaleau? -- L'Unpressario! Les clairagistes! Le maquignage! Et même mes bodigardes! Le soir où je vous ai rencontré, si vous saviez, ils m'ont battu, ils m'ont roué! Ils m'ont cassé les poignets! Voulu crever les yeux! -- Qu'avais-tu fait pour mériter cela? -- Mes très beaux joujoux avaient maigri, moussu. Plus de couilles! Encore un coup de ce Floche! Et sans rien d'énorme à montrer, forcément, té! j'étais dévalué, je n'intéressais plus personne! -- Ah mais c'est vrai, ça! Ainsi dégraissé du porte-balles, je ne t'aurais pas reconnu en t'observant par le bas..." Je m'y suis habitué, finalement, à ce Vautrin. Il y a eu le réflexe de fine bouche, mais j'ai rencontré un homme, accessoirement un livre, et cela, qui peut le dire? Le critique? "Il peut le dire!" -- mais il ne le dira pas. Donc, non pas pour des raisons commerciales, mais pour des raisons humaines, lisez, faites lire, à moins que ces salauds de distributeurs ne l'aient déjà retiré du circuit, Symphonie-Grabuge de Jean Vautrin! Tiens, je me sens tout de bonne humeur, moi... Et puis non, finalement, je n'en ai plus rien à foutre, ça ne m'aura pas apporté grand-chose...
Critique littéraire
"Tombeau pour 500 000 soldats"
*
Résumé: en temps de guerre, de type colonial, guerre d'Algérie pour simplifier, des pédérastes se pédérastisent en compagnie de cadavres, se barbouillent de sécrétions naturelles sur des corps morts grouillants de mouches, de rats, dans la chaleur infernale, avec une bonne dose de sueur, de saleté, de torture ; ajoutez une bonne dose de petits garçons, la vermine, le sable, les rangers, les flingues, les poignards, les uniformes, les cheveux qu'on tire, les membres qu'on froisse, et fin du film. Ça doit beaucoup intéresser les homo. Certains homo. Enfin disons que ça fait un genre. Le critique n'a rien contre. Tant que ça ne dépasse pas, disons, cinquante, cent pages. Hélas, il y en a 491. Plus de mille soldats par page, sans compter les vivants. 491 pages de cadavres, de petits garçons violés et consentants, se faisant payer, de petites filles aux seins à peine formés, de poignards retournés dans les plaies, de cadavres jetés à la mer aux déversoirs d'égouts (non, là j'invente... la stimulation sans doute) -- mais entendons-nous bien. Ce que je blâme dans cet ouvrage, ce n'est pas l'attentat aux bonnes moeurs dont je n'ai rien à foutre, tous les sujets étant permis, étant lavés, en et par la littérature. C'est la monotonie. C'est le répétitif. C'est l'énorme encombrance de la chose. Et ce blâme peut se retourner contre moi. J'ai mis sept ans à finir ce livre, car un livre est quelque chose de sacré, même si ensuite, à moins qu'un ami vous le réclame, il doit finir à la poubelle. En effet, tout livre commencé, entendez-vous, Messieurs les critiques, tout livre commencé doit être lu jusqu'au bout, avec respect. Métaphysiquement. S'il finit au vide-ordures, c'est encore une consécration, une exécration, quelque chose de sacré en tout cas et quoi qu'il en soit. Ce que je veux dire, c'est qu'il m'aura fallu aussi longtemps pour venir à bout de cet indigeste pavé que l'indigeste guerre d'Algérie (ou d'Indochine, ou les deux) n'en aura mis à se dérouler. Encore les guerres en question n'en ont-elles pas fini d'être digérées par le peuple français. Ce livre est lourd à l'estomac. La guerre le fut aussi pour les tripes et les glandes de ceux qui la firent et la subirent, car ici l'un ne se détache pas de l'autre, et le bourreau se trouve victime également. Il fut insupportable au soldat Guyotat de tirer son service militaire dans ces conditions, il a dévoilé par conséquent ce qu'était exactement pour lui l'essence de la guerre: un combat d'homme à homme, que les bonnes âmes le veuillent ou non, est un combat homosexuel, où ne se trouve, par définition, qu'un seul sexe ; quant aux femmes, s'il s'en rencontre, elles sont renvoyées aux traitements homosexuels et sadiques infligés par les hommes à leurs semblables: des viols, des tortures, des poings sur la gueule. Le tout dans le consentement effaré, dans le cercle sado-masochiste infernal. Ce n'est pas beau, la guerre. Cela réveille les pulsions les plus détraquées. La guerre, c'est la prééminence de la masculinité dans ce qu'elle a de plus bestial, de plus béant, de plus admiratif à l'égard d'elle-même, quitte à se repentir de ses violences et à trouver dans ce repentir la source d'une nouvelle excitation et de nouveaux meurtres, ou de nouvelles humiliations à infliger. Un univers étouffant, sans vainqueurs ni vaincus, cercle infernal, tourbillon lent et gluantissime ; et la guerre, c'est aussi la saleté -- qui de nous, Messieurs, s'est senti véritablement propre durant son modeste service militaire? La cantine de l'infirmerie donnait directement sur le sous-sol par un trou dans la cuisine ; on y jetait les débris en râclant les assiettes, et de par-dessous, les cafards remontaient sur les murs en interminables colonnes blindées ; qui dit mieux? Alors en guerre... l'hygiène... Mais l'essentiel n'est pas dit. L'essentiel, ce par quoi Guyotat mériterait d'être sauvé si je n'avais pas ce vieux démon moraliste, ou pour mieux dire éthique, remontant à ma surface comme un renvoi, ce qui le sauve, dis-je, c'est l'écriture, puisque aussi bien il ne devait s'agir que d'écriture... Ce qui fait l'étouffant, l'inexorable de ce livre, c'est précisément la phrase, le verbe: tout est sec, tout est dense, tout est pudique, on chercherait en vain la moindre grossièreté, la moindre gaudriole, et qui ne comprend ce que signifie, chez l'homme, les boules sécrétives? L'ennui est que cette expression revienne cent fois, passons. Mais il y a la tendresse, aussi, cette tendresse qui penche l'homme sur l'homme blessé, la pitié infinie qui étreint le valide pour celui qui va mourir, qui va souffrir, qui s'exhale en soupirs d'agonie ou de volupté indissociablement mêlées... Il y a cette atmosphère de sécheresse, de sable désertique et de poudre, ce contact de l'acier du poignard ou du PM sur la cuisse, cette sensualité à fleur de peau partout présente, envahissante et surprenante, répugnante, du plaisir qui surgit où l'on s'y attend le moins, et l'on frissonne de dégoût à la vue de sa propre délectation, car on ne s'y attendait pas, à celle-là. Oui, nous sommes capables de contenir tout cela de dégoût, de soif de continuer, de poursuivre jusqu'au plus dégoûtant et au plus jouissif de nous-mêmes, comme un enfant, cet enfant cruel, inconscient des forces morales, inconscient des souffrances subies ou infligées, puisque ces souffrances se trouvent réversibles. Pas de volupté sans souffrance, ni de souffrance qui ne soit volupté. C'est pervers. Cela justifie le viol, le massacre, et tout ce qui s'attaque au corps, sanctuaire de Dieu, etc... Il y a chez Guyotat une certaine parenté avec le Marquis de Sade, mais qui se limite à peu de chose. Guyotat ne fait pas de sentences, n'inflige pas de discours philosophiques et justificatifs. La justification de Guyotat, c'est l'état de guerre, la chaleur de la Colonie, la sueur sur les visages, le simple fait d'être et de se sentir vulnérable-vulnérant. Les personnages, nombreux, défilant, interchangeables croirait-on, ne commettent jamais de cruauté sans en être profondément bouleversés par ce qui leur arrive, et dont seuls le soleil, les mouches et la saleté sont responsables ; les palpitations de la chair meurtrie se retrouvent intactes dans le pantèlement du coeur ému. Dangereux, Guyotat. Esthétisant la guerre, la violence et la souffrance, à l'instar d'un Ford Coppolo si l'on y tient. Mais encore plus exorcisant. Cathartisant. Sa tendresse pour le corps humain, pour le corps masculin en particulier, son désir d'affouiller le corps jusqu'au point de non-résistance l'amène à la trituration du muscle et du nerf, jusqu'à la torture j'ose dire abstraite. C'est ce tremblement dans la chaleur extrême, cette irisation, qui sauve, qui rédime (ce qui donne Rédemption à) Guyotat. C'est grâce au frisson de tendresse qu'il échappe au monstre, qu'il transfigure le Monstre, et mène la Bête apprivoisée à nos pieds. Jamais les chapitres, les innombrables et densissimes chapitres de Guyotat n'ont suggéré à quiconque de passer à l'acte. Celui qui lira cela n'aura trouvé qu'un prétexte, qu'un détournement de responsabilité. ![]() Il ne faut pas jeter ce livre, mais s'en débarrasser, comme d'une pierre qui brûle. Vous voulez connaître le texte? Qu'à cela ne tienne: p. 47 - "Les prisonniers faits par Iérissos s'échappent avant l'aube, emportent Aïssa ; comme la bataille les a gonflés de désir, ils vont au bordel poussant Aïssa devant eux, et n'ayant plus d'argent, ils vendent le garçon, en échange d'un putain pour chacun d'eux, tous les soirs jusqu'à leur prochaine mutation sur le front septentrional. "Le garçonnier pousse Aïssa dans une petite alcôve fermée par un rideau de tôle ondulée: -- Tu aimeras les hommes et les femmes qui soulèveront le rideau et viendront s'asseoir sur le lit près de toi ; tu joueras du violon pendant qu'ils te déshabillent." Aïssa est un de ces personnages victimes, aussitôt consommé, aussitôt disparu. La vie n'est pas cruelle, elle est. P. 94: "Dans l'escalier de l'immeuble, vers le haut, les portes sont ouvertes, sur les paliers, et les garçons regardent les accouplements furieux des amants et des femmes adultères sur les lits défaits, salivent, lèchent leurs lèvres, halètent en choeur ; ils arrêtent Novarina, garçon du Petit Collège d'Ecbatane: il porte du riz et du sucre à une vieille femme, les garçons saisissent les paquets, fouillent les poches de Novarina et s'enfuient avec l'argent de l'Entraide ; à midi, ils l'arrêtent de nouveau sur le palier ; la vieille femme qui se peint encore les lèvres, enivrée, l'a serré contre la porte puis renversé sur le lit encombré de chats et embrassé sur la bouche, au creux de l'édredon qui se dégonfle ; il porte deux seaux d'excréments, il a un pied dans les latrines ouvertes sur le palier, le vent sort du trou et frise la toile de son short sur la cuisse, et ses cheveux sur son front ; les garçons l'empoignent, Crazy Horse ramasse des papiers souillés, il les froisse sur les lèvres de Novarina et dans ses cheveux noirs." Points communs avec Sade: la répétition incessante de phantasmes toujours renouvelés dans la similitude du registre. Encore vous omets-je la suite. Le vrai débat n'est pas là, mais dans cette pureté du trait. Petites âmes sensibles s'abstenir. Bossuet a dit: "Nous devons aller jusqu'à l'horreur dans la connaissance que nous avons de nous-même..." -- et toc. Je suis toujours prêt à vous clouer la bouche, ô détracteurs, avec des arguments d'autorité, de poids... Mais je m'égare. P. 241: "Audry enfile sa veste et dans le mouvement, son épaule se découvre et Fabienne y voit les points blancs -- des piqûres et des vaccins d'enfance ; elle s'enfuit dans le parc et crie, les sanglots étouffant ses cris, les larmes mouillant le haut de sa robe et découvrant ses seins à demi, grimpe au magnolia et, chevauchant une branche, les fleurs ouvertes sur ses genoux et le pollen, des plus hautes fleurs poudrant ses paupières, ses joues et ses seins, elle se penche sur un nid de pourpres et caresse les petits dans les intervalles de chasse du pourpre-mère." Et la tendresse? Vous l'attendiez? La voilà. C'est cela aussi, Guyotat, ces inattendus attendrissements, toujours violents. Pas d'amour, pas de sensualité sans violence, car, comme le dit mieux que moi Camus (Camus après Bossuet, "À moi les anges" disait Sartre), "il n'y a pas de joie de vivre sans désespoir de vivre". Et nous n'en sommes qu'à la page 141, et tout n'est pas si répétitif, et à qui voudrait se plonger dans une étude honnête et exhaustive de Guyotat se trouverait délicieusement noyé dans une Bible de l'horreur et de l'exaltation, car nous sommes fragiles, un faisceau de nerfs et de sang convulsivement serré sur du vide, d'où procède l'âme jaculatoire en nostalgie de l'Être... Je ne jetterai pas ce livre, Tombeau pour 500 000 soldats, paru en 1967 et dont personne ne parle plus en vertu du criminel principe inavoué selon lequel passé la période de vente, bande de veaux d'or, nul livre ne vaut plus la peine qu'on s'y attarde, et voilà pourquoi et de quoi crève la littérature, sales marchands de papier. Et depuis, Guyotat a évolué, s'est trente fois renié, dans l'ignorance totale des média. Je vous ai parlé de littérature, et non pas de sperme et de sang. Ne reniez pas ces éléments qui vous constituent, et même, barbouillez-vous-en une bonne fois, car il est dit dans Pascal (encore un ange) "Qui veut faire l'ange fait la bête". Guyotat serait-il janséniste? Bonne question. Musique.
Critique littéraire
"Politique et Autobiographie" (SITUATIONS X) 28-06-94
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Sartre est mort, mais son cadavre bouge encore. Nous avons entre les mains une relique du genre passionnant et pitoyable, à savoir les élucubrations de Sartre sur la politique, en 1976, et ce qu'il disait sur lui-même à son interviewer, témoignage simple sur un homme. Qui aurait pu penser, en 1976, que le mouvement communiste deviendrait à ce point insignifiant qu'il faudrait des notes en bas de page pour que le lecteur futur s'en souvînt? Bon, j'exagère, et j'irrévérence un max. Et puis Sartre, pour moi, ça sent la poussière. Tout ce qui est de l'écrivain, de l'homme de théâtre, m'a bouleversé, je suis encore reconnaissant à cet auteur de ces fortes émotions. Tout ce qu'il a fait en se prenant pour Voltaire, en pourchassant les causes les plus désespérantes, bref, tout son côté social, a sombré dans la désuétude. On croirait feuilleter ces journaux de 1975 précisément, où tout était expliqué, développé, comme quelque chose de très important, alors que tout est descendu aux oubliettes. Cela n'a même pas acquis encore la patine historique. Purgatoire désolant, où s'est enlisée une telle quantité d'énergie de la part de Sartre! Ce volume de Situations, comme peut-être les autres, mais franchement je n'ai pas envie d'y repiquer, présente un déséquilibre flagrant entre la langue de bois de l'homme qui veut à tout prix être d'un parti, d'une opinion, dite de gôche, et qui se tirebouchonne le cerveau en tous sens pour trouver à tout prix le paradoxe qui le posera comme un grand original si mal compris et seul contre tous, et le vieillard à demi aveugle qui parvient à s'exprimer sur son cas avec une simplicité touchante. Seule une exploration par tranches, par carottages de "quarante-sept" pourrait rendre compte de ce contraste. Où l'on verra une fois de plus combien l'avant-garde a vieilli bien plus vite que tout le reste. Ainsi, à l'époque, les maoïstes étaient-ils considérés comme une expression réelle de l'intellectualisme ouvrier (cette alliance de mots m'a sombrement fait marrer) et non pas comme les propagandistes d'une idéologie sanguinaire. On croyait encore en des tas de choses, en ce temps-là, en particulier que le marxisme ou ses dérivés, en l'occurrence le maoïsme, accorderait aux peuples le bonheur: "[...] Ils ne disent point, par une simplification excessive, que "la théorie, c'est la pratique", mais qu'elle n'apparaît jamais que dans la pratique. De là cette agilité à inventer et à réaliser des actions locales dont l'origine se trouve toujours dans les masses: luttes pour établir de force la liberté de la presse révolutionnaire, tribunaux populaires, luttes de moins en moins symboliques et ponctuelles, de plus en plus réalistes -- comme leur combat contre le racisme -- et qui tendent à s'organiser pour devenir enfin, toutes ensemble, le commencement d'une politique des masses, à quoi il faut nécessairement arriver. Les partis classiques de la gauche en sont restés au XIXe siècle, au temps du capitalisme concurrentiel. Mais les maos, avec leur praxis anti-autoritaire, apparaissent comme la seule force antirévolutionnaire -- encore à ses débuts -- capable de s'adapter aux nouvelles formes de la lutte des classes, dans la période du capitalisme organisé." Et à présent, tout le monde attend que la Chine se sorte enfin du guêpier. Je deviens aussi con qu'un éditorialiste du Figaro, ma parole... Toutes ces luttes furent belles et bonnes, mais je m'en fous complètement. Je me tape de connaître tous les rouages de ma banque, ce que je veux, c'est qu'elle me fournisse l'argent dont j'ai besoin. Il eût été curieux de voir quel grand écart eût encore démantibulé le grand Sartre s'il avait pu vivre tous ces bouleversements, comment il s'y serait pris pour coller toujours à l'actualité, tout en restant au-devant... Peut-être aurait-il dit que ces idéologies soigneusement structurées avaient eu leur temps nécessaire, et qu'il fallait à présent réinventer le bonheur individuel hors théorie? Peut-être eût-il battu sa coulpe comme tant de repentis? Heureusement, l'essentiel du livre porte sur "l'homme et l'oeuvre", comme on dit. Sur son Idiot de la famille, en particulier, traitant de Flaubert. Il l'a d'ailleurs bien esquinté, son Flaubert. Il l'a analysé en lui plaquant sa grille d'interprétation marxiste et désuète. Il l'a diminué. Cependant, il en a fourni une lecture intéressante, de même qu'on eût pu interpréter Flaubert en fonction des statistiques de vente des casseroles, du goût des groseilles ou du catholicisme du XVIIIe s., pourquoi pas... Mais écoutons, tout simplement, Sartre parler de son oeuvre: "Bien que je n'aie fait que cela depuis plusieurs années, j'ai eu du plaisir à écrire le Flaubert et cela n'a jamais été un pensum pour moi. En revanche, je n'ai plus aucune opinion sur le livre ; je suis trop dedans et je suis déjà dehors. Et surtout j'en suis à un stade intermédiaire, un stade de demi-vide, entre ces deux volumes achevés et la suite à écrire. Cela ne m'inquiète pas car je suis sûr de pouvoir terminer le Flaubert . Je suis resté depuis fin octobre jusqu'à maintenant sans presque écrire une ligne: c'est la première fois que je prends un repos de six mois depuis avant la guerre..." Rien d'autre que ce que pourrait dire un écrivain sur son oeuvre. En somme, n'importe quel écrivain sur n'importe quelle oeuvre. ![]() Question posée: Ne vous est-il pas difficile d'être ainsi tombé dans la dépendance des autres? -- Si, quoique pénible soit trop dire, puisque, encore une fois, rien ne m'est pénible en ce moment. Malgré tout, cette dépendance m'est un peu déplaisante. J'étais habitué à écrire seul, à lire seul, et je crois encore que, aujourd'hui, le vrai travail intellectuel exige la solitude. Je ne dis pas que certains travaux intellectuels -- et même des livres -- ne puissent être faits à plusieurs. Mais le vrai travail, celui qui conduit à la fois à une oeuvre écrite et à des réflexions philosophiques, je ne vois pas qu'on puisse le faire à deux ou trois." Excusez-moi de ne faire que lire, il m'est impossible d'adhérer à Sartre. Ce qu'il dit est fort juste, mais quoi qu'il puisse dire, il sera toujours resté l'empêcheur de penser en rond, celui qui m'a toujours empêché de m'épanouir dans ma propre direction, celui qui m'a empêché de devenir fasciste selon ma pente naturelle, et même s'il m'a conséquemment exaspéré avec ses histoires de communismo-maoïsmo-sectarisme toujours destiné à vaincre, je dois le remercier de m'avoir empêché de devenir aussi con que Philippe. Question: -- [...] vous est-il arrivé que des commentateurs aient éclairé pour vous certains aspects de votre oeuvre? -- Non. Je n'ai jamais rien appris d'un de mes commentateurs. Pourtant, depuis 1945 je pensais que cela arriverait, qu'un jour quelqu'un écrirait sur moi quelque chose qui m'éclairerait sur ma pensée. Je voyais bien que lorsque l'on lisait Zola ou Hugo en 1940 ou en 1945, on y mettait des choses qu'ils n'avaient pas consciemment mises et, par conséquent, on les déchiffrait autrement. Alors, je pensais que c'était pareil pour un écrivain vivant. Ça n'est pas vrai: il faut être mort pour cela. Ou alors, il faut que le commentateur soit lui-même plus avancé que l'écrivain qu'il étudie, qu'il en ait fait, complètement fait le tour, mais qu'il soit déjà un peu plus loin en avant, mais ça, c'est très très rare." Bravo pépé. De l'orgueil, toujours de l'orgueil, de la simplicité, et la partie est gagnée. Grâce à moi, qui aurais mieux fait de fermer ma bouche superficielle, vous aurez entendu la voix du dernier grand homme, quand il y avait encore des luttes dans ce pays, quand des idées se conflictaient encore, à une époque extrêmement lointaine, 1976, rendez-vous compte, où l'on avait débouché sur des terres arides et prometteuses, où l'intellectuel avait encore un autre rôle que de demander des armes pour faire la paix. Lisez, de Sartre, Les Chemins de la liberté, assistez à toutes les représentations théâtrales que vous pourrez, encore qu'il soit passé de mode, toujours pareil: le bébé avec l'eau du bain, et si vous entendez que l'on remonte le chef-d'oeuvre Le Diable et le Bon Dieu, le Lorenzaccio du XXe siècle, avertissez-moi que j'y coure, même à Guéret. Mais faites-moi grâce de tous ces remuements de museau embousé d'idéologie abstruse. Car à présent nous savons que l'ouvrier est largement aussi con que le bourgeois, que nous sommes tous des hommes, et ouf, qu'il n'y a qu'une seule culture, celle de l'homme cultivé, sans rapport avec le régime politique qu'il approuve. C'étaient les conneries du con de service, au vôtre d'ailleurs, et musique...
Critique littéraire
"Guide de l'écrivain"
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Voici un modeste ouvrage qui m'eût jadis plongé en des abîmes de Führer: Petit Guide de l'Écrivain, par Tatiana Kletzky-Pradère. À présent je vois bien, mes frères, et soeurs, et autres, à quel point nous sommes éloignés de l'Idéal Éditable. À présent je vois bien, dis-je, que nous autres, écrivassiers de l'obstrouducur, chrysalides dans l'oeuf et destinés à le rester, eussions mieux fait de cultiver nos chouxxes. Tous les conseils en effet nous sont ici prodigués et promulgués, toutes les recettes du livre qui se vend. Or, ce qui m'intéresse ai-je dit in "LEHDOW" (Les Effroyables Hémorrhoïdes d'Otto Weininger), c'est la recette... Voici: posséder son propre bureau (kiludi?); travailler trois heures par jour (en suce du boulot? Eh! ce qu'il ne faut pas comme cran et comme puissance pour entrer en littérature!); que tout soit à portée de main (kilucru?). Suivent les détails de stratégie matérielle: il faut avoir un stylo! (quel archaïsme, Tatie Anna): la composition sur machine Ha Hekkrir (made in Reykjavik) ne mène à rien de solide, pas même in 37°2 le matin! Ces prolégomènes établis, passons au gros du mort sot. TéKaPé sait de quoi elle parle; ne voyez pas en elle une bluffeuse, tel ce clochard vendant Allah criée Je deviens Milliardaire en vingt leçons. Elle a publié en son temps, non sans quelque succès local à Souk-el-Arba du Rharb. Le premier conseil frappant est de se proposer un but dans un ouvrage. S'il ne s'agit que de reproduire votre enfance ou de prouver que vous existez, il faut être Proust, pour le moins, car bien des recouils de souviendances ne sont que grisaille sans intérêt pour quiconque n'est pas l'auteur; ou Montaigne; ou Léautaud. Afin de faire de sa sagesse ou de sa rage la toise universelle du monde. Mais c'est un but qu'il faut, et non une thèse (La Thèse et vous). Rien de pire que les romans zatezz d'un Cesbron, d'un Aragon!... encore que ça se soit bien vendu... Objection, ce que j'ai à écrire je le sens là, ça me brûle, tunique de Nessus air connu; le sujet s'expulse comme un foetus e tutti quanti. Sans compter les règlements de compte, avec soi plus la terre entière. De quoi faire un pamphlet de chef-lieu de canton (Bonneval, 4892 habitants -- son pont du XIIIe, son hôpital psychiatrique -- c'est pas passé loin). Il faut un thème accessible à l'acheteur, un remodelage u-ni-ver-sa-liste -- autement dit, repétrissez vos rancoeurs à l'aune d'autrui, grouik-grouik, sans atténuer leur sincérité, mais en accroissant sa résonance. De panier. Mais qui, Tatiana K.P., s'assoit devant la feuille blanche en s'disant "Qu'acré bon guieu qué thème asque j'vais-t'y ben choisir"? Senecepeut. Tiens c'est comme du temps de mon étudiance, on se réunissait en disant "Parlons de choses intéressantes". Eh ben on retombait toujours sur le cul. Il n'est donc pas tenu compte dans cet ouvrage Petit guide (du petit) écrivain, du phénomène d'inspiration. Suivent des conseils sur les premier, deuxième, troisième et quatrième jet (quel homme!) et l'art de corriger ses fautes -- que-ment? Mam'zelle Klite-Ski, vous en êtes encore à corriger des "fautes de grammaire"? Hélas... Il y en a bien plus qu'on ne croit qui feraient bien de six mètres (quel homme!) -- ah! passons à la composition je vous prie. Le pire ennemi de l'écrivain, fût-ce en dissertation de première, c'est d'écrire "comme ça vient". Le lecteur se perd entre des personnages qui agissent sans cohérence, dans une intrigue privilégiant tel aspect puis tel autre, "en zigzags", abandonnant telle piste qui semblait primordiale, car tel événement ne saurait survenir qu'il n'ait été préparé auparavant (chinois) (variante: D 1); et l'auteur de poursuivre son ombilical babil, se figurant attirer l'admiration sur son style et sa parade; il y a là des pierres dans mon jardin. Jamais naguère je n'eusse supporté de tels manquements à mon moi-même! ![]() L'ouvrage de Tatiana Kletzki fourmille ainsi de ce genre de conseils que l'on ne peut admettre si l'on n'a pas déjà commencé à les appliquer malgré soi, en vertu du principe que nul ne saurait apprendre que ce qu'il a déjà compris (voir ces innombrables digests de sagesses zorientales: intransmissibles...) Nul dans ces cas si salauds ne peut en tirer profit qu'il ne soit déjà largement engagé, avec besoin de confirmation de bonne voie. Comment suivre en effet de sang-froid des indications telles que donner de l'importance aux sensations diverses, aux couleurs, aux odeurs? Ça me rappelle ce cours de modelage qui s'achevait par ce judicieux conseil: "et surtout, tâchez de bien capter la ressemblance du modèle". Ah bon?... Il dépendrait donc d'une décision réfléchie de jeter des sensations sur le papier? Il serait possible de faire un livre de confection, comme au sortir des officines U.S., "ici a bit of passion, là a pin of threat (menace!), and there a crime"? L'inspiration, et la fabrication? Je renâcle. Six mois plus tard, certes, à méninge reposée. Mais ce truc ultra-élémentaire ne figure pas dans notre petit Guiguide à sa mémère... Certes on peut se livrer à de passionnantes analyses littéraires après coup, mais il semble téméraire et pour le moins desséchant de proposer cela tel quel sous forme de "conseils pour écrire". Il eût été nécessaire que vous précisassiez, chère Tatiana, que sans souffle, ni foi, ni passion, tous vos beaux personnages au cordeau n'existeraient pas, nous battrions-nous les flancs jusqu'à la crème pâtissière, sauf à refaire du d'Ormesson. Et là, tout de suite, deuxième partie, plus volumineuse que la première, passons aux choses sérieuses, la-ges-tion! Que j'ai toujours prononcé "gession", jusqu'à ce que j'apprisse qu'il fallait prononcer, comme ques-tion, ges-tion -- je n'ai jamais pu m'y feser. Bref: comment faire dès que vous avez été accepté, intronisé, é-di-té! Car les excellents conseils de notre autrice auront été suivis! ... Ne pas signer de contrat tout fait "dans l'exaltation de la victoire". En effet (elle a raison) votre livre est pour vous l'aboutissement d'une vie de labeur (sur soi-même, eh, patate, et pas sur la technique d'écriture; tu te changes l'intérieur de la tronche, et le style vient tout seul. Y A QU'À...), pour la maison d'édition, ce n'est qu'une banale affaire de plus -- non pas comme disait Stevenson une île sacrée qu'on voudrait seule au monde, mais un volume à ranger sur une étagère. Suivent (chez TKP) les démarches à faire pour s'éditer soi-même (tiens? On n'a donc pas trouvé d'éditeur? comme c'est bizarre!), véritable parcours du combattant, depuis le choix de l'imprimeur (faites jouer la concurrence! -- eh ma conne, vu les tarifs et l'état de ma bourse, ça veut dire, dans tous les cas de figure, pas d'imprimeur, et basta) -- jusqu'aux visites tout sourire canin dehors aux libraires du coin, avec votre camionnette ou votre mule! Vous voici enfin lancé dans la vie rêvée, avec métier à temps complet, toute une avalanche de démarches administratives à vous faire perdre tout goût pour la littérature à supposer que vous l'ayez jamais eu -- concluons: dans le livre, le fixe-chaussettes, la boucherie chevaline et la capote à ressort, il n'y a que les maths, la ges-tion (pttf, pttf) qui comptent, autrement dit, l'écrivailloux qui n'est ni pute ni diplômé d'H.E.C. n'a aucune chance. Ferrrrmez l'ban!
Critique littéraire
"Le Camp des Saints" (Prophétie)
*
Jean Raspail ne sortira jamais de l'ombre. Ainsi en ont décidé les Penseurs officiels. Et moi j'ai éprouvé un coup de foudre pour cet écrivain-là, auteur de Qui se souvient des Hommes, où il relatait l'extermination lente et inexorable des Indiens de la Terre de Feu. La première chose en effet qui terrorisait nos braves pères missionnaires criminels, c'était la nudité. Ces ignobles indigènes allaient nus! Les parties à l'air! Vite, des vêtements! Contaminés par les germes européens, les Indiens crevaient par milliers, mais au moins décemment, ma pauvre dame! Décemment! Bref, les Blancs ont gagné.
La boîte de conserve a détrôné la poterie guyanaise, et sous les torrents amazoniens l'on trouve, horreur, du sirop Teisseire à rafraîchir. Mais si les peuples dits primitifs doivent, pour vivre heureux, vivre cachés, nous sommes, nous aussi, des peuples fragiles. Oui, nous sommes coupables, mea culpa mea culpa, surtout que je viens de laisser tomber la savonnette, ouafouafouafouaf! mais néanmoins (et oreille en plus), prenons garde que tous ces peuples conquis et souillés ne nous reviennent dans les pattes. En prenant garde aux relents de racisme et de xénophobie qui sourdent çà et là.
Adoncques Jean Raspail de se prémunir contre toute interprétation étroite et politicienne. Il parle hélas au nom du "bon sens", qui est la notion la plus élastique du monde. Et surtout, faisant oeuvre d'écrivain, de transposeur, il imagine un scénario délirant: que se passerait-il, je vous le demande comme on dit en Lozère, si des réfugiés, à tant de milliers par bateau, se mettaient en route vers la Côte d'Azur pour envahir notre doulce France? quelles mesures prendrions-nous? Répandrions-nous le sang du Tiers Monde affamé? Suffirait-il de distribuer nos croûtons de pain? d'ouvrir des camps de réfugiés? ![]() Mais s'ils ne veulent plus qu'on les traite en réfugiés, assistés, aumônifiés? s'ils débarquent à mettons 800.000 conquérants, sereins, cui-cui, sûrs de leurs droits, sans armes, sachant que s'ils sont tués, d'autres, comme des fourmis (racisme là dis donc, racisme?) leur passeront sur le corps pour envahir les villas, vider les congélateurs et remplir les Blanches avec le sourire, la force terrifiante (d'hirondelle) et la conviction calme du nombre et du Bon Droit? Que ferons-nous? Des grégrèves? des comités de soutien ridicules? Nous ne pourrons plus bêler comme des pleureuses ni nous frapper la poitrine en tendant des chèques de soixante euros pour Mes Deux Seins du Monde, parce qu'ils seront là, les Miséreux, pressant, urgents, exigeant tout tout de suite.
Seul dans sa luxueuse villa, quelque part entre Nice et Cannes, un sexagénaire dans lequel Raspail feint de ne pas se reconnaître savoure les derniers plaisirs de la Spécificité Occidentale: foie gras, Mozart et tapis d'Orient? oui, bon... tout en contemplant de sa colline le grouillement végétal des boat people. Ses jours de jouissance? ses jours tout court? sont comptés. Une dernière fois, il jouit insolemment du luxe et du ventre tendu. Et la sonate achevée, la radio verse dans son oreille les gargouillements des chasses d'eau gouvernementales, exhortant à rester sur place, tandis que les Avant-Gardes ("tous ensembleuh? tous ensembleuh? gnouf! gnouf!") se ruent vers le sud, Allah rencontre des Pauvres Déshérités, les Saints à qui Jésus et José B. ont prédit la droite du Seigneur, et refluant, oui refluant devant la puanteur, car les pauvres... puent... et crèvent... pas propres, les pauvres...
Et ce livre fut écrit en 1973, puis remanié courant 85. Livre effrayant. Nous termblons pour notre bonne chère et notre sucre dans le café. La peur dégage de toute culpabilité. Rien ne purge mieux des bons sentiments qu'une bonne diarrhée. Ils sont là, dans le roman, les Calcuttais, les Bengalis, les Bombayens, là, directement, ils ont crevé l'écran de votre télé à l'heure du repas, ils répandent leur pouillerie sur vos fauteuils en reps, ils vous annoncent très sereinement que désormais, et pour toujours, il va vous falloir par-ta-ger; c'est de l'utopie! La redistribution des biens de l'Ouest ne suffirait pas pour... le problème "est mal posé"... Raspail n'est pas un "économiste", il "n'a rien compris" -- certes, certes.
Mais les gens de Mysore et de Sumatra? n'ont rien compris non plus. De là-bas ils voient qu'ici l'on mange, ils se sont installés sur des rafiots semi-coulants, et voguent ou plutôt dérivent vers le trou du cul de l'Occident béant comme une porte cochère... Ce que nous ferons en 2030? Nous avons bien le temps d'y penser! Ce sont des pauvres, voilà tout, incultes et violents mais bien gentils dans le fond. Si un crève-la-faim m'arrache mon assiette, il sera toujours bien temps de lui foutre mon poing sur la gueule, n'est-ce pas? Bon je vous quitte, ma femme m'appelle pour la bouffe...
(film?)
J'ai reçu du Ciel la mission de faire acte de salubrité publique concernant un film actuellement imposé au public français à grand renfort de pub, à savoir Les Frères Grimm. Chose promise chose duse, comme dirait d'Annunzio. La salle, ce six octobre, était vide ou presque. Ou plutôt pleine, de son. À ras bord. Je croyais que c'en était fini avec ce son tonitruant qui vous englobe et vous torture dans une retour au liquide amniotique, auditivement parlant, désagrément en sus. C'est épouvantable. On n'est plus que son soi-même, et vibration. Le "Jean Eustache" de Pessac a compris ces notions d'acoustique élémentaire, que le spectateur aime bien se sentir un peu libre du côté des tympans. Apparemment, les exploitants ploucs du ciné central de Mérignac n'ont pas encore assimilé cette évidence, et l'on a tout avantage à se munir de boules Quiès, que j'avais hélas oubliées. Mais bon, ces tonitruations peuvent s'excuser, faire même l'objet d'une accommodation, pour peu que le film soit entraînant. Ici, rien de tel: un accoutrement de sorcière avec visage hideux vous agresse directement, puis l'on apprend qu'il ne s'agit que d'un simulacre, et que les Frères Grimm, hihi! haha! hoho! huhu! sont derrière tout cela. ![]() Qu'est-ce qu'on va rire! Puisqu'il s'agit d'humour! Puisque c'est Télérama (on se signe) qui le dit! Eh bien pas du tout. Dès que ces deux frères ont ouvert la bouche, le spectateur a tout de suite compris à quelle sauce il va être souillé: à la sauce du dérisoire, hihi, haha, hoho. Car ces frères ne cessent de commenter tout ce qu'ils font, tout ce qui arrive, avec une voix décalée, très XXe siècle, très sceptique, très employé de bureau, "Oh nous autres on ne croit pas à cela", "Nous sommes très très très détachés de tout", "On ne nous la fait pas, haha, hoho." En voix off, en quelque sorte. Avec une mentalité de petits fonctionnaires plumitifs ronds-de-cuir petite bourgeoisie (cataracte de pléonasmes). Moi je voulais marcher, je voulais trouver de la poésie, du mystère, du grandiose, de l'épique, du psychanalytique (puisque pour ce dernier point Télérama me l'affirme). Pas du tout. Toujours ces deux frères agités du trognon jusqu'à l'épilepsie, hihi, haha, ricanant, signalant tous les bons mots et tous les endroits où il faut rire, flegmatiques, inexpressifs, aussi ignoblement exaspérants que l'ordurier Benigni dans La Vie est belle, gâchant absolument tout, avec leurs ricanements d'employés, de postiers moyens qui se sont trompés de siècle, leur détachement surjoué, leurs gueules enfarinées de Pim-Pam-Poum. Ils réussissent à eux seuls à foutre tout le film en l'air, avec un acharnement d'insensibilité clownesque tenant du massacre de la direction d'acteurs. On me dira "Les effets spéciaux, les effets spéciaux" -- bien sûr qu'il y a des effets spéciaux, mais c'est comme la virtuosité, si les effets spéciaux effets spéciaux effets spéciaux ne sont pas au service d'une sensibilité, d'un message (même subliminal, même illisible), eh bien je m'en tape, si je ne parviens pas une seule seconde à croire à l'histoire, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse? À ce moment-là, je suis une série de cours à l'école du cinéma et on me fait une démonstration d'effets spéciaux à l'écran, pour que je puisse prendre des notes, et à la fin je referme mon classeur. Mais là, même pas, on s'emmerde. Tout est outré, les personnages ne parlent qu'en hurlant ou en faisant les pitres, gesticulant, vociférant, faisant le numéro de clown numéro un, puis le numéro deux, puis le numéro 26, en ayant l'air de s'en foutre totalement, nous on fait not' boulot vivement que la journée soit finie qu'on touche not' cachet. Il y a un matamore italien caricatural à en provoquer un incident diplomatique, ne sachant que gueuler, tonitruer, avec le plus mauvais accent macaroni qui se puisse entendre, survenant au pif dans le scénario qui est lui-même une succession de séquences sans suite, ce qui est un oxymore, "au petit bonheur" comme dit Télérama pour s'en féliciter bien mal-t'à propos, un peu comme dans Le cinquième élément, tenez, où n'importe quoi pourrait aussi bien arriver n'importe quand. Dans Les Frères Grimm, c'est tout juste si on ne se demande pas où qu'il est, l'Indien qui encule un chien, ou la bonne soeur qui avale de la bière, ou le discours de Giscard... ou n'importe quoi (pléonasme). ![]() Tout le monde braille, tout le monde s'agite et se casse la gueule, tombe, vole, se bagarre, comme ça, histoire de voir, histoire d'histoirer, pour remplir, en tout sens, l'Italien s'amène là comme un cheveu sur le minestrone, le scénario à la con multiplie les incohérences et les zigzags, les allusions décousues aux contes de Grimm, tel élément prend de l'importance, puis tel autre, puis tel autre, puis tel autre, au milieu des hurlements et des crises de nerfs, on a droit à tout, aux sorcières, aux tombes de petites filles, à la boue qui se transforme en gloubiboulga avec des yeux, tout rebondit sur n'importe quoi, les personnages font toujours juste ce qu'il ne faut pas faire, quand il y a une faute de goût qu'on voit venir depuis cinq minutes allez hop on vous l'envoie! un général français meurt en disant sur cet horrible petit ton détaché qu'ils ont tous "Tiens, je me mangerais bien une petite part de quiche", je suppose que c'était là qu'il fallait rire, puisque les personnages soulignent tous qu'ils sont dans de mauvais draps hihi huhu ou que "nous allons bien rire", puisqu'ils vous le disent, et puisque Télérama trouve cette quiche délicieusement "surréaliste", le surréalisme c'était autre chose, bande de snobinards payés par les Ricains (même pas...) pour la promotion de cette hollywooderie infecte, niveau enfant de huit ans, s'il n'y avait pas ces hurlements, ces convulsions perpétuelles, sans compter une effrayante, une incommensurable, une impardonnable superficialité, que dis-je, ce néant. Les Frères Grimm est le seul film, vous entendez, le seul, où j'aie balancé à toute force en pleine lumière revenue un gigantesque bras d'honneur à l'écran, et où je me sois même tourné pour baisser mon falzar et lui montrer mon cul, parfaitement, mon cul, pour rester au niveau. Le couple derrière moi était ravi du film, trente ans, faut pas demander, l'âge phare de l'inculture contemporaine, ils étaient enchantés, ils parlaient d'aller voir Le Lapin-Garou, rien que le titre ça donne envie en effet, sans compter le graphisme proprement hideux. Et à côté de ça, Télérama démolit un film de Boujenah, Le Nombril du monde, excellente évocation de trente ans de présence française en Tunisie jusqu'en 1956 où ce pays accéda à l'indépendance, à travers les vicissitudes d'une famille juive. La seule chose que le critique de Télérama ait retenu, c'est que l'acteur est gros, et le film lourd (effectivement, le viol de la nuit de noces, c'est gratiné, or figurez-vous que ça se passait souvent comme ça, bande de délicats), mais surtout, écoutez bien les arguments, ah, l'acteur est gros, merde, ça fait lourd, c'est pas léger, qu'est-ce qu'il est gros, qu'est-ce qu'il est gras, ah, qu'est-ce que c'est répugnant un gros... C'est tout ce qu'ils ont retenu, à Télérama: l'acteur est gros. Point. Grosgrosgros on vous dit. Point barre. Donc le film est lourd, ouarf ouarf ouarf. Eh bien moi j'en ai eu besoin de ce film-là, juste en revenant du cinéma où j'étais allé voir cette sous-merde des Frères Grimm, pour avoir eu l'impression d'être allé au cinéma et non pas d'avoir vu des agités du bocal enfiler clip de pub sur clip de pub (c'est le niveau en effet, de l'esthétisme de cette infection-là). Et j'ai fini par bien l'aimer, moi, le gros, parce que c'était un homme, un humain, qui aimait, qui gaffait, qui souffrait, qui faisait chier son monde, multipliant les bourdes et les saloperies, odieux, pitoyable, mais vivant merde, vivant, et non pas un de ces trous du cul jacassants et sentencieux qui commentent tout impitoyablement comme de méprisables mécaniques dépourvues de la moindre parcelle de nature humaine, spécialement côté cervelle et sensibilité. Il est mort l'humanisme, on vous dit, tas de victimes!
Critique littéraire bof L'Exuvie * Qu'est-ce qu'une exuvie? C'est la peau du serpent après qu'il a mué. C'est aussi le titre (L'Exuvie) d'un roman de Stéphane Boudy. Il y a "vie" dedans, il y a Les Amants de Magritte sur la couverture, première et quatrième, deux versions différentes. Cela représente, comme chacun ne le sait pas, un couple hétéro dont les visages sont enveloppés d'une sorte de housse ou de linceul, ne permettant de distinguer que des ébauches de traits. Et cela se rapporte bien à des peaux de serpent: qui se trouve sous le masque? Eh bien pas grand-chose. Le livre de Stéphane Boudy témoigne d'un grand désarroi, de l'homme occidental si l'on y tient, qui se fait raser le crâne pour tout décaper et bien se rendre mochissime, ça se fait beaucoup en ce moment, et devient prof, c'est-à-dire un jeune qui trahit, dont on attend «des trucs de vieux» comme il dit si bien. Alors ce monsieur l'enseignant va en Indonésie pour retrouver un copain, fait du trafic de batik (ces tissus coloriés), et il lui arrive des choses. Son copain s'est amouraché d'une fille dont les parents sont tués par les militaires de là-bas, qui ne sont pas tendres tant s'en faut, il a épousé sa querelle, et le voilà pourchassé par le gouvernement local, sans parvenir à se faire couvrir par Mme La Consul ni même à la couvrir elle-même, et voilà... Et à part ça je ne sais plus quoi dire, parce que c'est ennuyeux. Parce que malgré l'exotisme, ou le tourisme, ou le simple dépaysement, notre auteur ne parvient pas à nous entraîner. Il est jeune, le Monsieur, c'est-à-dire qu'il veut être objectif, se figurer à toute force qu'on peut être objectif, sans vouloir s'encombrer d'émotions rabâchées, il veut nous montrer «objectivement», comme ils disent tous, ce qu'il y a au bout de ses yeux. C'est du Bouvier (voyageur orientaliste), mais sans Bouvier, c'est-à-dire sans pensée, sans rien qui laisse à penser. C'est même encore moins bon que Thieulloy. Boudy est banal et s'en vante, il faut absolument ne pas se distinguer des autres, vive la démocratie niveau Arthur Ardisson, c'est très trentenaire, à bas l'originalité, je ne suis qu'un morceau, ein Stück, comme on disait à Treblinka... C'est dû à un parti-pris philosophique ou existentiel, merci j'avais compris, mais cette banalité s'illustre aussi et s'enracine dans ce style infernal qu'ils ont tous à présent, tous ceux qui «se mêlent d'écrire», qui est de n'en avoir aucun, l'écriture a minima en quelque sorte, au nom de la même démocratie merdiocratique que ci-dessus, pour ne pas vexer celui qui ne sait pas, on est tous égaux mon frère et tu pourrais en faire autant, pas d'élite surtout pas d'élite, pas de qualité; alors en avant pour sujet, verbe, complément. Sujet, verbe, complément. Pas d'adjectif, et au premier adverbe, comme avait dit ce directeur de journal, je vous fous à la porte. Total on s'emmerde, on s'endort très vite.Ce petit ton désabusé, revenu de tout avant d'être allé nulle part, ça porte sur les nerfs, en particulier ceux qui commandent le bâillement. Le genre de mec, il va au Sénégal, il trouve à dire qu'il fait trop chaud et qu'on ne propose à manger que du poisson. Qui va aux Seychelles, et qui dit "Bof"... Pas de sentiments surtout, pas d'émerveillement, ça fait obscène; tout est banal, d'urgence, de toute nécessité, pas de quoi s'étonner, la tête à claques par excellence pour tous ceux qui n'ont jamais eu et n'auront jamais les moyens de se payer des voyages à Bali, comme ici. Avant les attentats, je précise, en 1995... Bon alors tout est nul à chier, à peine amusant, banal, et pour se rattraper, l'auteur nous dit en conclusion (ce qui est on ne peut plus juste d'ailleurs) que l'exotisme, l'enthousiasme, tous ces trucs de vieux, c'est dans la tête, que ça peut se déclencher n'importe quand, n'importe où, je dirais devant le mur des chiottes ou à vélo, à propos de n'importe quoi. Quant aux mésaventures stéréotypées, le touriste allemand obligatoire, les menus indonésiens, la langue d'icelui pays, les baisouilles (il faut bien que baise se passe, un auteur -- un homme! -- aurait honte de ne pas avoir un peu de baise à narrer), je n'en ai rien à foutre. Sujet, verbe, complément. Surtout pas de pittoresque.La gangrénatation par le bof. Ce que je voudrais plutôt, c'est profiter de ce petit ouvrage oublié sitôt que lu, pour émettre quelques aphorismes plus ou moins pourris. ![]() Nous recevons sans cesse, vous le savez, des manuscrits. Les maisons d'édition reçoivent sans cesse des manuscrits. Hier encore, trois d'un coup, du même auteur. D'emblée, refusés. Parce qu'ils sont trois. Et toc. Or iI y a trois sortes de manuscrits: les recommandés, pas par la poste, par un journaliste ou un député; ceux-là sont examinés, souvent récrits, puis édités. Les très mauvais, avec une faute de grammaire par phrase: éliminés, pas de problème. Et le manuscrit standard. Une aventure, une narration, n'importe laquelle, avec des hommes et des femmes, ou des aventures exotiques ou, disons, "quelque chose à raconter". Et tous déplorablement semblables. La hausse du niveau d'enseignement, malgré toutes les calomnies, permet désormais à chacun, pourvu qu'il ait bac + 2 ou bac + x, de torcher un petit roman propret assez bien écrit, niveau 12,5 sur 20. Et l'ennui, c'est que ça se prend pour un génie, parce que ça ne se rend pas compte que des dizaines d'autres écrivent exactement comme ça, et les mêmes histoires. Ce qui fait qu'à mon humble avis, la littérature a désormais atteint son niveau, et qu'elle ne pourra plus se dépasser, et qu'elle périra, comme les cathédrales gothiques, les chars à boeufs et les tragédies classiques. Alors voilà, sujet, verbe, complément. Tout le monde peut le faire. Tout le monde le fait. Tout le monde l'envoie, tout le monde se fait refuser pour banalité, sauf ceux qui sont recommandés, parce qu'il n'y a plus aucune autre raison de publier ceux-ci plutôt que ceux-là. Il faut donc désormais accéder à des techniques nécessitant un apprentissage plus élaboré, le dégagement d'une spécialisation, d'un élitisme par spécialisation, cinéma, trucmuche sur ordinateurs, animation, trucages et effets spéciaux, et toutes ces choses que seul un ingénieur peut y entraver quelque chose. Mais sujet, verbe, complément, n'importe qui peut le faire, à dix mille individus près. Stéphane Boudy n'écrit pas mal, mais n'écrit pas bien. Il écrit, c'est tout. Correct, un français bien maîtrisé, mais pas de passion surtout, sujet, verbe, complément, pas de message non plus, eh, oh, on nous l'a déjà fait le coup du message (n'oubliez pas qu'il faut être revenu de tout), sujet, verbe, complément, juste l'eau du robinet, sujet, verbe, complément. Pas d'originalité surtout, rien à voir, rien à dire, rien à proposer, le crâne rasé si possible, au dehors comme en dedans, on repart de zéro et on y reste, rien à dire sinon "Je suis un occidental supermoyen, je suis désabusé de tout, je vous raconte ça comme je raconterais autre chose ou comme j'éplucherais des patates, surtout pas de sensibilité, pas de sensiblerie, rien qu'une petite mélancolie à cinquante centimes, rien à dire, rien à proposer, le vide, le "c'est comme ça parce que c'est comme ça", pas d'indignation, un beau gros "bof" surtout, "moi vous savez, j'appartiens à une civilisation maudite, gâtée pourrie, qui va crever, où personne ne croit plus à rien ni personne, où on ne s'aime plus, où on baise comme on s'emboîte, juste des cadavres qui remuent, sans émotion surtout sans émotion, on mange, on boit, on se réveille, on pisse, on se rendort. Bon alors ce petit numéro, que je reçois par paquet de dix sur mon burlingue d'assistant éditeur, je n'en ai plus rien à foutre à mon tour, soyons logiques. Soyez Umberto Eco ou ne soyez rien, eh oui mes braves petits profs du secondaire titillés par l'écriture, la barre est bien plus haut désormais, infiniment plus haut. Même Houellebecque il a des dizaines de pages comme ça à la file, rien à en dire, écrites à la lavette à vaisselle, que s'il n'y avait pas eu le marketing il n'aurait pas dépassé les 750 exemplaires... Et que je bâille à m'en décrocher les clavicules, et que je te fourgue du désabusement, de la fatigue, de la langueur, rien ne sert à rien, l'Indonésie bof (on revient à Boudy), le cul bof, la politique bof, la vie bof. Vous pouvez toujours lire L'Exuvie de Boudy, c'est un livre-kleenex, nippon ni mauvais comme on dit à Tokyo, ouh le vanne, vous le reposerez que vous vous demanderez ce que vous venez de lire, si vous avez lu ou si vous avez mâché un chewing-gum. Voici donc quelques lignes de cette littérature de petit gavé, prof, comme tout le monde: «L'année s'était bien passée, de la Sorbonne (on sort de la Sorbonne, tout de même) jusqu'aux abords d'une rivière, le lycée à quelques pas, dans une bourgade aux arcades généreuses, avec une place du marché et un monument aux morts, allez la dérision, pire que la grippe aviaire. Petit café du matin, avec les artisans du coin, les ouvriers juste avant d'embaucher, bof. (Et ils ne t'engueulent pas d'être prof, les prolos, avec ton métier de fainéant? Mal observé, monsieur Boudy; s'il y a un endroit à éviter dans un bled pour un prof, c'est bien le bistrot avec ses beaufs de bas étage). Profil de l'enseignant de campagne proche du peuple (tu parles!), partageant ses soucis (t'es dans quelle bande dessinée, là? C'est fini, 1915!): les inondations, le loto sportif ou la fête de quartier, bof. Il s'y croyait, fier, la cigarette étudiée, le manteau noir d'artisan à col forgeron, bof. À La Gloire de mon père, ou à un truc comme ça, bof. Ça sentait la république, pouah! L'instruction, beurk, la culture venue de la ville par le train, bof. Dans les brumes, il y avait dehors des écoliers, proche d'un passage à niveau (on dit "près d'un", même en français de to day, Monsieur Boudy), le train s'arrêtait, bof. La troupe partait dans le brouillard, les moyens avec les plus petits, avec leur cartable, leurs plusieurs couleurs, leurs petits cris, un chahut de garçonnets et une bousculade, bof. Toute cette marche matinale pour s'éduquer, putain quelle horreur, ils feraient mieux de s'acheter des fusils, un mouvement presque militaire vers ce qu'il y a de plus inutile, vers l'envie de se retrouver, bof. Une certaine poésie animait tous ces petits pieds, ces tennis crottées, ces écharpes vives, bof. Ils partaient apprendre, ah pouah, alors qu'il y a tant de misère dans le monde, cette marche allait vers cela, bof. Il était tôt, leurs parents travaillaient et acceptaient alors comme ça de les laisser faire la route ensemble, bof. En direction du collège ou du lycée, bof. Laurent dormait à moitié, il venait de la ville et trouvait là les premiers signes d'une humanité bof. Le matin, lui, n'avait rien d'humain, bof. Qu'est-ce qu'on est seul, dans une gare à cinq heures et demi (sans e) du matin! Bof... Qu'est-ce qu'on fait là? Bof. Déjà lu cent fois. Qu'est-ce qui fait que l'on s'est rasé à cinq heures? Bof. Qu'est-ce qui fait que l'on prend un train sans le rater? Bof. Si tôt, bof. Qu'est-ce qu'on va bien avoir à raconter? Bof... Violence. Bof. Violence avec les mots "argent" et "travail", ensuite, juste derrière, ce scoop: on se lève pour travailler, beurk. Violence sociale dans ton lit, ben voyons. Violence sociale dans ta glace et dans l'évier, bon d'accord. Violence d'aller loin dans la nuit pour aller chercher ton pain, violence d'un salaire ridicule pour te faire bouger. Salauds de profs, privilégiés à 18 heures par semaine! ça c'est de moi. Laurent avait des responsabilités d'adulte à bon marché, on lui donnait 650 euros pour un deux tiers temps à 70 kilomètres, trajet compris. Bof. Comme il y avait une certaine reconnaissance, il était quand même "le prof de philo", il se disait que ça devait être ça, bosser. Salauds de profs (c'est de moi). Avec la Caisse d'allocations familiales (aide au logement) ça faisait 150 euros en plus, le Leclerc n'était pas loin (ah! la dénonciation du Leclerc, ça manquait, ça!), il faisait pas mal la fête avec ses copains citadins, alors... Bof! Heureusement, Laurent eut un accident de voiture vers le mois d'octobre. Sa voiture était juste complètement défoncée (pas mal, le "juste"). Pliée dans un fossé. Temps de pluie, dérapage, perte de contrôle du véhicule, un coup de volant à droite, un coup de volant à gauche, et puis juste le temps de penser merde! (puissamment original, coco). Et ça partait, ça partait n'importe où sous ses pieds. Arrivée rapide dans le fossé, ceinture de sécurité. Sa première vision fut celle du pare-brise défoncé, recroquevillé sur lui-même comme une pâte à pizza de qualité moyenne (surtout pas d'émotion coco, la dérision, la dérision on te dit), comme une nappe en plastique transparente s'étalant jusque sur ses genoux. Vu l'état de ces milliers de bouts de verres (avec un s, ben oui, y a plusieurs bouts), plus ou moins solidaires, bon nombre manifestement avait foutu le camp, quel était l'état de son visage? Sa figure saignait-elle? Un petit coup d'oeil dans le rétro pour s'apercevoir que non. Comment sortir maintenant?... La terre du fossé avait envahi la voiture de moitié. Il restait la petite vitre de son côté, juste au-dessus de la portière du conducteur. Il ne fut pas long à sortir par là, tel un héros de série télévisée, bof, bof et rebof.» ![]() Les "bof", c'était de moi. Juste pour vous montrer l'effet que ça fait de lire Boudy. Mais rassurez-vous, braves gens, même après être allé en Indonésie où il a risqué sa vie, côtoyé la misère et l'aventure des aventures et tout ça, quand on a le budget, il revient exactement aussi désabusé, aussi vieux, aussi terne, aussi rien dans le crâne rien dans le coeur. Pareil. Relisez plutôt un Bouvier, ou un Alexandra David-Neel. Monsieur Machin voyage. Monsieur Perrichon et le Mont-Blanc, et l'Himalaya, et l'Indonésie, et tout ce que vous voudrez, ça restera Monsieur Perrichon. Encore ce dernier éprouvait-il de la vanité. Boudy, non. Rien. Vive l'époque. Bof.
Critique littéraire Une patite Robe de fête * C'est bien, d'être dans le système. C'est bien, d'avoir trouvé la faille par où on se glisse, celle qui permet de se vendre dans les gares et d'être offert en prime dans les stations-service à chaque plein d'essence. C'est bien de plaire aux femmes de plus de quarante-cinq ans qui forment les gros bataillons des lecteurs de France, puisque les jeunes ne lisent plus et que les hommes font mumuse avec leurs ordinateurs ou leurs pistolets-mitrailleurs. C'était notre petite crise de jalousie parano (mais si on ne peut plus être jaloux-parano, où va-t-on?) contre Christian Bobin, ce plus jeune que moi, qui se permet de faire pâmer les lectrices. Une petite Robe de fête ne m'a pas coûté un rond, le volume était gratuit pour trois autres de la collection Folio, ce qui n'enlève rien à sa valeur. La gueule de l'auteur, si, parce qu'il a eu le tort de se faire photographier dans Télérama, avec sa petite moustache chatouille-gazon et ses airs de chafouin roublard qui ne plaisent pas, mais alors pas du tout. Parce qu'à voir la tête -- ce que dirait peut-être Lincoln «après quarante ans chacun est responsable de son visage», et comme dirait sûrement Nietzsche «on ment, mais avec la gueule qu'on fait en même temps, on dit la vérité quand même» -- à voir la tête donc dis-je de Christian Bobin, la question de la sincérité du Monsieur se pose, lui qui sort toutes les trois pages l'Amour, Dieu, la Femme, l'Enfant, avec des majuscules grosses comme ça et la béchamel qui coule autour. C'est vrai, quoi, dès que Christian Bobin va déboucher sur quelque chose d'intéressant, de primordial, d'inexplicable, d'ineffable et de subtil, allez doïng, les expressions ci-dessus, qui me mettent dans un état d'exaspération rabique, comme un rat, comme une bique, tout de suite les gros mots auprès desquels Victor Hugo fait l'effet d'être léger, c'est dire... Autrement dit, Christian Bobin dégage en touche, et ça ne me plaît pas du tout, surtout que l'Amour et Dieu, je n'y crois pas ou alors je me gratte la tête, pour moi ce ne sont que des commodités de langage, et encore, j'évite peut-être même plus le nom d'Amour que le nom de Dieu de bon Dieu. Quant à la Femme et à l'Enfant, je les déteste avec des majuscules, abhorrant toutes les femmes et les adorant chacune, exécrant les enfants à l'exception de ma fille et de mon petit-fils, Docteur est-ce grave? Je ne vois pas ce que la femme et l'enfant ont de plus sacré ou de plus mystérieux que le dernier chien ou le dernier ivrogne, et sans aller jusqu'à dire avec Montherlant que l'une des grandes horreurs de la guerre est que seules les femmes y soient épargnées, ce qui est d'ailleurs inexact, je dis avec le même Montherlant que «la femme a droit au respect en tant qu'être humain, mais (qu') en tant que femme, elle n'a pas droit à un respect supplémentaire.» C'était notre quart d'heure (salutaire!) de misogynie. Mais alors, qu'y a-t-il de bien dans Christian Bobin? Eh bien tout le reste. Des analyses de détresse dans le couple à faire hurler d'exactitude, parce qu'il a touché juste, le salaud, au même endroit et aussi profond que Proust, ainsi quand il décrit cet homme et cette femme ensemble encore après une trahison du mari, la femme, à force de combattre et de faire des scènes, a récupéré son mari, mais il y a aussi pour toujours un abîme entre eux. Ils s'accrocheront toujours l'un à l'autre comme deux animaux blessés inséparables. ![]() Et à voir la lueur dans leurs yeux si bien décrite, je hurle intérieurement pour ne pas déranger les voisins, mais «touché-coulé». Plus la sensualité, qui m'agace, mais qui est si tentante quand elle est si bien décrite. Plus l'équilibre des phrases, le style «sans y toucher», plus ce passage sur «les gens qui ne lisent pas» et qui ont toujours constitué la majorité, n'en déplaise aux éternels réformateurs de l'éducation nationale, et qui n'ont rien de commun avec «les gens qui lisent» et chez qui l'on trouve, non pas des étagères de vidéo, mais une bibliothèque. Et c'est vrai, la vraie frontière ne passe pas entre les riches et les pauvres, mais entre ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. Rien que pour des instants de bonheur, de justesse comme ceux-là, je pardonne à Bobin ses dérapages dans la métaphysique de Marie-Claire. Il me touche. Et l'instant d'après, il flatte les mémères en parlant de la Femme, de Dieu, de la Beauté, voir plus haut, comme un vulgaire Américain pétri de la merde des bons sentiments. Je vais vous lire la page 47 comme d'habitude, en vous demandant de vous souvenir de l'ouvrage de Carson McCullers, Le Coeur est un chasseur solitaire: l'histoire d'une petite fille qui veut devenir compositrice, et qui doit travailler parce qu'issue d'une famille pauvre. Et voyez comment Bobin arrive à se glisser dans le coeur d'une petite fille, c'est proprement incroyable. C'est pourquoi, M. Bobin, quand on a un talent gros comme ça, on n'a pas un coeur gros de même, parce que ça fout tout par terre, on se croit au beau milieu du mouvement le plus filé, le plus adagiesque d'une symphonie dont vous êtes l'un des rares à détenir le secret, et d'un seul coup un grossier personnage, c'est vous, M. Bobin, lâche un gros pet sur le si bémol de violon, et l'on entend: «Dieu», «la Fâme», «la Beauté». Qu'est-ce que je vais faire d'un auteur comme ça, nom de Zeus, qui ne sait pas faire sa toilette et suit les conseils de son conseiller en communication pour vendre mille exemplaires de plus ? Page 47 donc: «Du temps passe encore, sans toucher aux dimanches. Un an, deux ans. Le piano a disparu. Il est toujours là, mais l'enfant n'y va plus. Elle a conclu un marché. Voyons: je joue de deux instruments, la flûte, le piano. C'est un de trop. Je laisse le tombeau noir du piano, je garde l'eau vive de la flûte. Tous les jours, c'est promis. En échange il y aura un dimanche par semaine, avec un cheval au mileu du dimanche. Elle tient sa promesse. La leçon de musique devient moins tourmentée. Toujours un peu l'orage des voix, le grondement des parents, mais ça va quand même, ça va de mieux en mieux. Elle joue à merveille de l'instrument. Pas de cordes, pas d'ivoire, pas de tabouret. Juste l'air, un roseau d'air entre les doigts. La flûte va mieux -- va mieux avec le petit cheval.» ... Vu l'influence de Duras? Car depuis Sartre, il y a eu Duras. Ce n'est plus très nouveau, mais enfin... L'extrait venait de la nouvelle Regarde-moi, regarde-moi. Bonheurs d'écriture, justesse du ton, facilités, tout y était. Poncifs -- s'attendrir sur une petite fille -- mais aussi le sens de la note juste et de la reviviscence du lieu commun. Si vous voulez en relire, ne restez pas sur votre douteuse impression, ou bien avalez les scories pour profiter, de temps en temps et pas si rarement, de l'or fin. Il a écrit aussi La Part manquante, Le Très-Bas, Le huitième Jour de la semaine, La Merveille et l'obscur, Lettre pourpre, Isabelle Bruges et j'en passe. Allez tu as gagné, Bobin, je te l'ai faite, ta pub. |
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PAR MA FENÊTRE
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Maudit emploi du temps, seule planche de salut. Je dois décrire. Par ma fenêtre, je vois des feuillages. C'est chiant, des feuillages. Je puis tout me permettre. D'abord une barre de bois, plate, ça s'appelle une planche. C'est sur la tranche, c'est de biais, c'est suspendu au-dessus d'une cabane à outils comme une soutache sur une manche de sergent. C'est recouvert de lasure, que je rebadigeonne de loin en loin pour éviter la pourriture pluviatile. Et là-dessus jouent des ombres agitées par le vent, et les reflets argent d'un soleil de fin d'après-midi. Pustaing (comme on disait à Toulouse au Moyen Age), le poète! Jusque là tout va bien. Un angle droit touche presque cette planche oblique, descendant vers le bas à droite. C'est une porte, et son cadre. Elle est difficile à ouvrir. Elle donne dans un paradis, celui du foutoir, de la poussière et des araignées mortes parce que nulle mouche n'aurait rien à faire en ces lieux. Et la cabane à outils donc (troisième mention?) se compose de ces bardeaux superposés couleur bronzage malsain. Jacques m'a érigé ce petit bâtiment lorsqu'il était encore actif, avant d'avoir une tringle dans la cuisse. Il me l'a fait payer, alors qu'il me devait de l'argent? décrivons, décrivons! Au-dessus de la planche oblique, sommée d'un liséré de zinc, des feuillages vert doré s'agitent dans le vent. Ce sont les lauriers-sauce très raides de la propriété du voisin. Et je ne sais quel autre arbre, très haut dans l'arrière-plan. Je ne sais pas le nom de tout cela. Notre voisin s'appelle Monsieur Lageyre. Il faut se méfier des noms propres véritables, personne n'a plus le droit de rien écrire à présent, les susceptibilités sont de sortie. Monsieur Lageyre est le destinataire de maints débris végétaux et animaux (des os) que je balance vigoureusement chez lui d'un ample et vigoureux mouvement du bras s'inspirant directement des revers de chistera. Je ne sais pas s'il s'est jamais aperçu de la chose. Tout de même, il est curieux d'apercevoir au beau milieu d'une allée d'herbe un splendide pilon de poulet rongé lorsqu'on n'a pas de chien. C'est moi, c'est le voisin: cadeau! Simple potacherie, car je n'en veux nullement à celui que j'ai surnommé, en raison de sa propension au bricolage: "le Castor". Voilà, me v'là: je décris. "À travers ma fenêtre" si je peux! Elle est très sale, ma fenêtre. Je repeins régulièrement ses contours avec cette laque ultra-tachante que j'utilise avec l'adresse d'un chien qui tartine avec sa queue. Alors forcément, de cette matière gicle sur les vitres, et ne pensez pas que je vais me fatiguer à passer un tantinet de white spirit ("esprit de blanc") sur mes carreaux. Je préfère penser qu'un pigeon doré a chié à la volée sur ma fenêtre: et lllà! De plus, le verre est très sale. Il faut nettoyer les carreaux, mais seulement quand c'est le tour du bureau de recevoir une couche de propreté. Autrement, pas question! Je respecte l'alternance de mon fameux emploi du temps! Celui dont on se fout, mais qui m'empêche de sombrer. Et si le sort tombe sur le bureau, son sol est toujours plus sale que ses vitres. Le matin, je clos le volet de bois, car les reflets du soleil levant m'empêchent de distinguer le contenu de mon écran d'ordinateur. Quand le soleil s'en va, j'ouvre tout, et le volet de bois opaque bute sur les bardeaux de mon abri avec un bruit sourd et profond. Puis, l'après-midi finissant comme à présent, je retrousse un rideau pour que tout de même un peu de lumière m'atteigne, afin de ne pas ressembler à une taupe ou un hibou. Par-là, je vois aussi un feuillage mêlé: de petits arbres qui poussent anarchiquement quoiqu'en rangs d'oignons dans ma petite plate-bande, autrefois occupée par un raide sèche-linge. Un jour, un noyau a levé, d'autres semences s'en sont mêlées, et me voici avec un entrelacs d'arbres plus ou moins fruitiers: des pommes aigres et sauvages, filandreuses, inutilisables, recrachables. Un prunier "myrobolant" ou quelque chose d'approchant, chiche en récolte; pas comme celui de Muriel, dont les fruits sont si nombreux qu'on peut les laisser perdre à terre. Ça donnait des confitures gorgées de noyaux dont l'effet principal était d'échauffer le fondement, tout écorché de surcroît. Jouissif. Mes deux arbres à moi, entrelacés dans la plus parfaite promiscuité, ne donnent que du bout des lèvres. Le tout (laurier-sauce du voisin, pommo-prunier) se détache sur un ciel bleu... ciel, avec juste aujourd'hui de petits cumulus (ou cunnilingus) parfaitement sympathiques. Il fait du vent. Mon chat est à l'abri, sur une chaise, avec les coussinets arrière qui dépassent. Je sens que je ne vais pas tarder à le rejoindre pour l'emmerder. À partir d'un certain âge, il suffit d'écrire n'importe quoi pour que ce ne soit pas mal.
Ce que c'est que l'expérience tout de même, et le rengorgement, bien utile quand on lutte contre le cafard et le désir de tout démolir dans son petit bureau... |
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LARAGNE (au plafond)
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Voilà, je vais à Laragne (Hautes-Pyrénées), bourg étouffant l'été dominé par et vivant de (50% des emplois) cet immense H.P. (hôpital psychiatrique) anonyme. On gravit la route en pente tordue, avec des plaques de clôture en fibrociment peintes par une équipe d'enfants sains de corps et d'esprit (Colonies de Vacances du Val de Pruth). Ça représente les joueurs de foot de l'Équipe des Vieux (Seniors), Snoopy, Titi et Grosminet. Les gamines maniaient le pinceau et le white spirit sous de petites bâches par 36° à l'ombre. Je monte des marches qui coupent à travers les lacets et j'arrive en soufflant à l'entrée de l'Asile de Dingues. Il y a un stop au sol à l'entrée, un autre en sortant (stop), mais personne ne les respecte. Le gardien ne dit rien, on ne m'arrête pas, on voit bien que je ne suis pas fou. Puis je gravis en pleine fournaise (dix heures trente) une allée très large qui monte, bâtiments à droite, bâtiments à gauche éparpillés sur les pelouses. Riant et tout, tchac-tchac les jets d'eau (le Pavillon du Directeur sous les ombrages en dessous de la chapelle contemporaine toujours fermée). En montant, j'entends une plainte sourde et répétée à droite, c'est un homme qui souffre du cerveau: ça pleure sec, invisible, adulte, taillé dans le bois, tchac-tchac sur les buissons, buis, cytises et papilionacées, trois gouttes sur moi qui passe, ça soulage, l'asphalte fond. Une femme se met à gémir à intervalles réguliers, invisible aussi. Tous les dix pas les cris de l'homme, tous les vingt pas ceux de la femme, la femme souffre moins que l'homme. Mon ami, mon pote gît Pavillon Gentianes, car les lieux de souffrance ont des noms de fleurs: Muguets, Bleuets, Coquelicots. "Long séjour", c'est plus haut, pour les vieux qui perdent la boule, promenés tout pissants sur les fauteuils roulants. Aux Gentianes, Bodo m'attend, tout maigre avec les oreilles décollées (le crâne qui maigrit?), caricature, tout rasé, De Gaulle un peu. Portant malgré la chaleur veste et tricot, ex- (éminent) prof de physique en fac, sans jamais de visite. Il est tout heureux de me voir, on s'assoit dans un salon d'asile aux murs nus sonores et on se parle, et comme il se lève et se rassoit sans arrêt, on nous remonte vers de vieux bâtiments qu'il appelle "la ferme" où je ne vois pas d'animaux, mais une infirmière qui lui donne deux oeufs à gober debout, ce que je trouve répugnant. Mon ami s'adresse à tous en tous lieux, sans égards ni formules de politesse. C'est le mec à demander aux fauteuils s'ils se chient dessus, leur fait sauter la casquette, la bonne blague, fait irruption dans les bureaux: «Vous parliez de moi, là, vous disiez quoi? ...file-moi un bon de sortie!» "Sous votre responsabilité" m'avaient dit les infirmiers qui ne le rabrouent plus, je suis dans son dos, protecteur souriant, contraint, on m'adresse des mimiques de connivence. Sa chambre est spacieuse et sans décoration ni transistor. Sur sa table un foutoir de paperasses où je lis "Sécurité Sociale" et plus bas en grosse écriture: "Je suis si malade que je ne peux pas m'occuper de mes papiers". Suivait le nom d'une association. Je l'ai accompagné à la cafétéria, nous n'avons plus grand-chose ou trop de choses à nous dire, à quinze ans on blaguait, on se traitait d'impuissants et il me projetait (ceinture orange!) sur la plage, à Tanger, pour épater les gonzesses. Plus tard, sa femme: cancer encéphalique -- à une infirmière, on ne la fait pas. Ils ont picolé trois ans tous les deux jusqu'au bout, dans la cuisine on roulait sur les canettes. Mon pote me montre sur son bras le tatouage, quand on tire sur la peau de chaque côté des lèvres, Hélène sourit. Rentré chez moi, il me dit au téléphone: «Je crois que l'on abuse de ma solitude». |
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BERNARD COLLIGNON SÉLEMÊME |
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Un jour me fut donnée l'expérience unique de me voir tel que les autres m'avaient vu. Tel qu'en moi-même. Et je fus effrayé. De ce jour il me fut impossible de le rester. Tout cela, croyez-le, sans effort ni le moindre mérite. En particulier sans volonté aucune: je ne suis pas de ces impudents qui se glorifient. Je ressentais déjà depuis quatre ou cinq semaines les prémices d'un tel avènement, sans en avoir vraiment conscience, ni pouvoir en jurer. Mais je me suis un jour souvenu, dans une nette confrontation, de la succession de mon âme: voyant ce que j'étais naguère, sans autre peine que celle de l'éveil où l'on attrape au vol ces bribes de songes qui les ramènent en leur entier, et je le rapportai à ce que je commençais d'être, depuis si peu. Mais un tel songe, ô injustice! avait duré soixante années, presque toute ma vie. C'était la branche surgie au-dessus de l'abîme, sans rétablissement possible désormais sur le plateau de mon passé. À vingt mètres, à vingt années du fond. Or je me rappelais parfaitement le moi précédent, susceptible, aigre et caustique, plutôt disposé à charger l'univers qu'à remettre en cause la moindre de mes dispositions. Et j'en portais tout l'air hargneux sur le visage. Cela m'était venu depuis l'enfance, ayant compris très tôt que la vie n'était pas faite pour moi, ni moi pour elle. Et que ce jour ne viendrait pas. Et que je ne saurais jamais à qui m'en prendre. De telles constructions ne sont pas rares... Ne serait jamais faite pour moi. Je m'expliquais désormais, vingt, trente ans plus tard, pourquoi telle inconnue croisée à 16 ans devant mon lycée m'avait dit "non" en se foutant de ma gueule; pourquoi Mme Telle, au lycée où j'enseignais, m'avait crié d'un coup "Je ne veux pas coucher avec toi!" -- une spécialité qu'elles ont -- sans que je l'eusse même regardée. Je lui ai rétorqué direct que "les bonnes femmes n'étaient jamais en retard d'une banalité". Plus d'autres propos pour diluer ma pointe, car mon défaut est de ne pas vouloir vexer. Mais nul n'avait pris garde à l'incident. Ce qui permit aux autres, aux petits champions de la tronche enfarinée du bonheur de vivre, de nier l'offense et la réplique, "tu inventes, dirent-ils, ce n'est pas possible, tu te fais du mal." Je m'expliquais aussi du coup l'atroce réflexion d'un connard oublié: "Avec la gueule que t'as, même avant que tu aies ouvert la bouche, on a envie de te dire non." C'est souvent que j'emploie le mot "gueule", n'est-ce pas? même que le clavier il me fait toujours la faute "la gugule". Une "gugule", comme ridicule, comme gugusse. Et tout ainsi s'éclairait, toute ma vie, tous les incidents, tout. Cette soirée de la vie antérieure par exemple, où nous traînions entre jeunes notre "mal de vivre" -- mais où vont-ils chercher tout ça? -- d'un troquet à l'autre, puis chez Ben Muche, l'un d'entre nous pour l'instant. J'étais vautré sur un vieux pouf au pied d'une fenêtre entrouverte dont le rideau palpitait sur mon dos. Soudain mon hôte se rue vers moi: "Écoute, je te mets du rock, tu fais la gueule; je te mets du jazz, tu fais la gueule; je te mets du classique, tu fais la gueule. Alors qu'est-ce qu'il te faut?" Moi j'ignorais totalement que je faisais la gueule. Je ne me savais pas observé, servant de référence à Monsieur. Je voulais juste passer inaperçu, et je pensais l'être. Je me suis donc dressé sur les pieds, et puisqu'on me demandait mon petit numéro, je lui ai braillé en pleine poire: "Où sont les toilettes?" Au sursaut d'effroi général je sentis que cette fois, j'étais allé trop loin, frôlant carrément le cassage de gueule. Avec une courtoisie glaciale, il m'indiqua le lieu en m'assenant "Il faudra qu'on se parle." L'assistance dispersée, nous nous installâmes de part et d'autre d'une table basse, il me servit le thé, et je lui racontai le numéro suivant, d'un père collaborateur ayant mené par ses dénonciations sa propre femme, ma mère, dans un camp d'extermination tchèque; j'étais seul désormais à parler ma langue maternelle, avec trente mille autres locuteurs dispersés à la surface de la terre, et autres fariboles. Je lui ai complaisamment livré quelques phrases tirées d'un code de ma composition. L'hôte, désarçonné, se trouvait à ma merci. Décontenancé, tenu à un minimum d'attention et de compassion, il me conseilla vivement à plusieurs reprises d'oublier le passé, de "vivre maintenant". D'autres incidents se rappelèrent à ma mémoire, telles ces exaspérations de mon Éditeur qui ne savait jamais comment s'y prendre pour m'ôter cette perpétuelle trogne renfrognée, comme s'il était pétri de tous les torts envers moi, comme s'il y avait un petit pois qui ne voulait pas cuire; il n'y avait donc jamais moyen de me satisfaire, nul ne pouvait jamais me combler, c'était la tronche, toujours la tronche, et voilà comment ma vie, toute ma vie, s'était expliquée. Je m'étais tordu, tourmenté, déformé sous les tenailles de la névrose, appliqué à bien jouer la victime, de façon bien visible, bien ostensible, véritable statue de l'échec en carton-pâte. ![]() Mais ce n'était pas un échec. Ce ne pouvait pas avoir été un échec. C'était ma vie. J'avais vécu. Vécu précisément cela. Même si ma vie était passée à présent, à supposer même que j'eusse encore vingt ans à vivre. "Écris avec ton sang", m'avait dit un ami. Eh, Francis, penses-tu qu'on fasse exprès, d'écrire avec son sang? qu'on puisse décider, se passer commande -- d' écrire avec son sang? prions plutôt qu'il nous échoie seulement cette grâce, de pouvoir quelque jour écrire avec son sang... D'autres souvenirs, d'autres révélations plus pénibles encore me parvinrent, celui de ma braguette de pyjama ouverte sous le nez de la mère du correspondant allemand, celui de Véra affalée devant moi sur son lit, ou me tendant le cou pour un baiser, voilà de quels abîmes (juste sous la croûte friable des choses) je me suis un beau jour, et depuis quelque temps déjà, trouvé réveillé. Par le simple développement, par le déroulement de mon ressort interne. Et quand je repris connaissance, j'étais au centre d'une femme, immense, des prairies, des rivières, des forêts, et tout cela était une femme. J'étais au centre d'une femme, plutôt en son nombril qu'en son sexe, à l'air libre, à l'aube, et le vent soufflait doucement sur moi. Or survint devant moi une femme réelle, de taille ordinaire, montrant les yeux, le front, la bouche d'une femme, sans que je puisse autrement la décrire, sauf à reprendre le motif des romans chevaleresques: "la plus belle qui fust oncques". Et comme je ressentais envers elle de la confiance, je reconnus à cette marque infaillible que véritablement je me trouvais dans le domaine de la fiction. Dans le monde réel en effet, le regard d'une inconnue n'est jamais bien éloigné de la hargne ("il veut coucher le connard?") ou du foutage de gueule. De gugule. Ici, rien de semblable. Une femme au regard sincère, comme si je venais de naître d'elle, sans que ce fût véritablement -- Dieu merci -- ma mère. Celle que je voyais portait des bandeaux noirs, comme George Sand à vingt-neuf ans; or Musset disait de lui: "Je suis une pêche sur un tas d'orties". Elle me fit lever, me présenta au Vigneron mon père, qui dirigea mes premiers pas vers une cave à flanc de falaise. Reposaient là sous terre des rangées de fûts, dont il me fit goûter plusieurs pipettes, que je rendis doucement dans un vase, en détournant la tête. Je finis cependant par tituber, m'appuyant sur sa fille qui ne m'avait pas quitté. Nous ressortîmes à l'air libre vers quatorze heures, au-delà des falaises. Je connaissais à présent le bon vin. Père Vigneron portait la cinquantaine rouge et sèche, avec de courts cheveux crépus blanc-gris. Devant moi, s'alignant sur une plate-forme naturelle, se tenaient les disciples qui me borneraient; ils se poussaient du coude, jeunes gens et filles, car j'étais ivre. Derrière eux, en bas-relief, Dionysos indien chevauchant le tigre, car je dompterais l'ivresse et son amertume. Le dénouement se déroula dans la simplicité: je passai sous leurs yeux, pour leur édification, à cet état fusionnel supérieur défini par les textes comme Virilité du Monde ou Moi-Dieu... Rien de plus inscrit que les thèmes initiatiques: on naît, on vit, on meurt. Ce sont les termes même de la vie. Puis tout reprendrait du début.
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© Le Phare de Frazé