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Bernard Collignon |
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En l'été de cette année-là, alors que tournait sur les têtes et dans les estomacs l'implacable grondement, l'inextinguible vortex des réceptions, des bâfreries subies, fausses frairies, propos de table et autres effroyables convivialités de commande, alors que les augustes canicules écrasaient les couilles au fin fond des caleçons, je, Daniel Bourguibon, décidai de fuir en Espagne. Banal, mais efficace. Plutôt crever de chaud que de crever de l'homme: finis les gens et leurs repas de gens. D'abord j'ai tracé, plein Sud, passant par les Landes au grand large de Touzes, l'inévitable Maison de Campagne des Superbouffeurs: quinze ans de suite de Touzes, la ville ou la campagne toujours la bouffe , assez , assez de cèpes, de youpi y'a d'la joie, pourquoi tant de haine - foncer, foncer plein Sud, fuir, fuir, l'océan des Landes à mettre entre Moi et Eux - entre moi et ça. Dans cinq minutes exactement, trois cents secondes, prendre la première route à droite. La France a des routes et des sentiers. L'on verra qu'il n'en est pas de même en Espagne. Le village s'appelle Genou. C'est un sale village, sans nom écrit, avec des toits partout, des fermettes, des soues à porcs abandonnées. Un coup d'oeil en arrière pour le clocher, je crie "Ploucs épais!" par la portière et manque de peu la camionnette d'un volailler dans un virage. Je marche sur la route droite. A douze heures douze, je m'assois au rebord d'un fossé. Feuillage clair, ombre insuffisante. Vue sur des broussailles rases, et je tire Sophocle de ma poche. Je suis un intellectuel et je vous emmerde. Je lis en français et en grec. Prononciation démotique évidemment, plus "sviluppante". Dans les éditions bilingues, on trouve sous le grec les notes d'apparat critique: ce que mes amis philologues ont trouvé par les siècles des siècles sur les manuscrits. Variantes, corrections, de première main, de seconde main. Monde extraordinaire d'abréviations mal compréhensibles - un intellectuel éternel débutant - ainsi "cett." = "ceteri", "d'autres" ; "dett." = "deteriores", "manuscrits défectueux" ; "L": manuscrit Laurentianus "XLV" (la page), " saec. XIII" - du treizième siècle. De temps en temps, je chasse les fourmis de mes culottes: Sophocle tressaute dans ma bouche. Ou bien, je module sur certaines voyelles, afin de regarder ma montre: car si je cesse de lire le temps de consulter le cadran, il me faudra rajouter une minute de lecture. Je repars à pied en sens inverse, m'arrête sur ma gauche ("Peatón, en la carretera, quedáte en tu izquierda") ("Piéton, sur la chaussée, circule à ta gauche") - là où tout à l'heure, à l'aller, sur cette amorce de sentier rouge, entre les pins, j'ai vu telle famille de Saint-Malo pique-niquant à l'ombre. Ils n'ont pas laissé de papiers gras. Qu'avons-nous vu encore ? Ce tableau extraordinaire - mais que nous restera-t-il pour Grenade ? -: un couple - la soixantaine, quarante ans de mariage - attablé porte ouverte dans sa bicoque, mastiquant abêti face à sa télévision hurlante ; la petite maison louée dans les Landes "pour le dépaysement" - immatriculation 51: la Marne. Je suis né dans le coin. Je ne m'étonne pas. J'ai contourné Pau. J'ai acheté des pêches que j'ai mangées sur un banc public face au Palais des Expositions, sans télé. Sur ma droite, assis, un de ces jeunes gens sportifs et oisifs dont je pense toujours qu'ils peuvent me draguer: l'occasion se présente exactement comme dans les livres, les films: le garçon viendrait vers moi, la suite serait très jeune, très fraîche, très jet de sperme sur les amygdales. Mais j'ai mangé ma pêche, et mon fromage. Et j'ai changé mon blé à Laruns. Sans oublier les préservatifs de voyage. D'ailleurs ne dites pas: "une boîte de préservatifs s'il vous plaît", mais "Durex, avec réservoir". - ... Ce ne sont pas des Durex ; ça ira? Vous ne trouverez du change qu'à la poste." Ce sont des gens d'ici, qui font la queue. Que vivent-ils? je ne reverrai plus jamais ces femmes pataudes et transpirantes, et ce n'est pas fini. Pour la métaphysique et pour la sueur. Donc en voiture pour le col du Pourtalet, et la descente en vallée du Gallego: un lac de retenue, un forcément très beau village pyramidal que d'autres pensent fort judicieusement à photographier ; moi non ; comprenez-moi: je viens précisément de remonter en voiture. Je ne peux décemment redescendre, là, en pleine fraîcheur. C'est toujours la même chose: je fais halte, pour l'hygiène, vingt minutes à pied en montée, dix-sept en descente, le temps d'un désir feint pour cette femme et sa fille (dix ans) sur la parapet, redémarrage et juste à ce moment-là le paysage qui devient magnifique, et le petit village pyramidal... Quelle misère ! Tel est le sort du touriste rapide!... Le carottage, comme pour les géologues...
Sabiñanigo. Je contourne Huesca, repérant parfaitement, à l'écart de la ville, avec ses briques rouges et ses fenêtres à barreaux, l'Asile Psychiatrique. Comment soigne-t-on cela à Huesca? Devient-on donc fou ici, en Navarre, comme ailleurs? Route de Sariñena. La nuit tombe. Déjà ces grands pans de paysages jaunes. La Almolda. Halte rapide sur esplanade caillouteuse. Il se trouve, je le découvre trop tard, que c'est l'amorce d'un chantier d'autoroute. Vent vif venu de l'ouest. Rougeurs du soleil couchant sur les monticules de terre, engins. Une vaste saignée débouche en contrebas, accompagnée d'écriteaux menaçants: "zanjas" - tranchées? éboulements? ... Je m'ensevelirais, la nuit tombée, dans ce feuilletage de terre... Paraissent sur la route, venant du sud, deux jeunes cyclistes. Que viennent-ils explorer en ce lieu - si loin de leurs bases - en ce site menaçant? Voici les premières lumières de Bujaraloz - que j'avais prises pour un chenillement de voitures immobiles par la distance. Vaste premier plateau de la province de Saragosse. Je mange du fromage sec, les pieds sur la terre rouge, les deux enfants à vélo mettent pied à terre, se parlent très vite, et repartent vers l'horizon. Je roule moi aussi vers la lumière, à présent fixe. Bujaraloz. Première étape. Bourgade. J'élis stationnement au pied de l'hôtel de ville, à l'endroit le plus minuscule, le plus éclairé. Le bar s'appelle "E1 Tubio" - premiers contacts avec l'indigène, premières maladresses dans une langue absolument pas maîtrisée, premiers effarements hurlés de l'Etranger. Un Etranger (c'est lui) s'exprime toujours en hurlant et roulant des yeux, voulant faire l'aimable. Nous sommes tous deux aussi ridicules l'un que l'autre. Je vocifère, on rit, on s'indulge, et j'obtiens le téléphone. Des sexagénaires jouent aux cartes dans leur éternité, dans leur région. L'un d'eux qui ne joue pas s'exclame au comptoir, en parlant de moi: - "Es un original" - puis étouffe sa dernière syllabe: ce mot se comprend si aisément... Toute une partie de la soirée, il semble gêné, tandis que par-dessus les têtes dans l'épaisseur des hurlements télévisés je suis docilement, de cerveza en cerveza, les vociférations bredouillées d'un match aux couleurs surexposées, qui joue, qui perd, je l'ignore, je repars vers un autre bar, de l'autre côté de la Grande Route de Saragosse. Il n'y a plus ni enfants ni vieillards ni de ces filles aux fesses surmoulées que les grands-pères effleurent au passage. Il n'y a que des hommes - dont l'un, dans mon dos, ne cesse d'actionner l'atroce gloussement d'une machine à sous. Je passe ma commande en espagnol, grave et rogue. On me regarde avec indifférence et respect. Je repasse de nuit devant l'église, barrée par deux camions-remorques. La nuit s'écoule en pleine rue, après avoir tendu à l'intérieur, côté volant, ces dérisoires tentures de tissu. Côté pieds, je n'ai pas pensé aux rideaux. Un poteau électrique me pourchasse de sa lumière tandis que j'ôte mon slip et me glisse dans mon gluant duvet. Je renfonce ma tête à l'horizontale. Toute la lumière passe désormais au-dessus de mon corps vulnérable. Cette nuit, je me suis relevé pour pisser dans un renfoncement carré violemment éclairé.
Quand je me réveille déjà rôdent les ombres des tôt-levés. Un peintre a installé sur le trottoir étroit un escabeau pour ses volets. L'avantage, en enjambant puis redressant le siège du passager, c'est de pouvoir conduire instantanément, tout crasseux comme on est. Je renfonce mon verrre de lunette sur lequel j'ai dormi cette nuit. A la première agglomération, trouver un opticien: óptico. Aussitôt le grand horizon d'Aragon sous la rasante lumière matinale. Si je m'élève de dix mètres sur mes quatre roues en haut d'une pente, ce sont plus de soixante kilomètres de circonférence qui se déploient autour de moi. Il est à peine plus de huit heures, j'atteins Caspe, ville ignorée. Il y a là force rues montueuses, à droite de l'avenue que bouche un camion sur vérins. Il élève aux étages supérieurs une cabine de plein air. Il trépide, expédie son essence dans les naseaux des chiens, je vois un livre en vitrine: Quel compromis de guerre a permis la paix en ces lieux? Je vois sur la couverture une rue tortueuse. Des corps gisent entre les maisons basses, une mère fuit vers moi les mains sur la tête. Et de retour de l'église au flanc de laquelle règne une liste de morts sur marbre (une croix nue gravée, le nom de Primo de Riveira), je parcours, sur les hauteurs, une rue des Martyrs, exactement semblable à celle du livre. Alors j'achète un gâteau farineux chez un vieil épicier, fabricant exclusif (et on le comprend) d'une saloperie bourrative dite "de Caspe". Epicier de mauvaise humeur. Tant pis pour 1' "óptico" qui n'ouvre que vers neuf heures et demie - qué país! - et plus de carte: la route de Gandesa paraît bonne, par Masatrigos, elle tourne, se détériore, j'arrête à Muella, où mon espagnol se perd. Devant l'église, coup sur coup, un guardia civil enflamme trois pétards de feu d'artifice, chaque fois il s'esquive, l'échine basse, sous le porche, les vieux en casquettes rigolent. Je suis ahuri, habillé en touriste. Je passe devant une boîte qui d'un seul coup se met à hurler en musique, avec déjà sur le seuil jusqu'au soir sa poignée de jeunes insolents, que je verrai partout en Espagne: la movida. Partout des banderoles aragonnaises. C'est la fête. Barre-toi tourista. J'achète des pêches, pas de cartes routières - à Bujaraloz j'avais déjà refusé cet horrible paquet plastifié inconsultable présentant les routes d'Espagne: "Mes routes inconnues" - je ne veux pas avoir les roues liées. Je refuse l'itinéraire original. "Rue de Teruel", je la prends, je ne demande rien à personne, la rue est bordée de travaux, et, parfois, la population me semble hostile. Sur la route quatre cent vingt s'offrent à moi, comme à Hercule, deux directions: Tarragone ou Alcañiz? Toujours pas de carte. Tarragone: "Ville romaine" - mais je romprais avec mes plans, cédant à la tentation du guide touristique... Flaubert, Du Camp, moi-même... évitons comme la peste "tout ce qu'il faut absolument avoir vu". Donc, sur la route de Tarragone, je pisse, et pense perdre mon portefeuille et mes papiers, ce qui est proprement se perdre. Coupable de voyage. Il faut que j'abandonne tout ou partie de moi. Ceci n'est pas un voyage initiatique. Je retrouve tout, à sa place exacte. Je ne cède pas à la tentation et m'en tiens à mon premier plan: par la quatre cent vingt, ce sera Alcañiz. Le nom est beau. Je vois une rue qui descend où je me coince littéralement, stationné dans un virage en plein soleil. Où je bâfre, portière entrouverte que je rabats à chaque passant, deux pêches dégoulinantes. C'est Alcañiz. Et j'explore. Tout d'abord, je monte au "parador" - je vois toujours ce mot sur les cartes: c'est un "point de vue", occupé par un hôtel de luxe, avec les inévitables jeunes gouines (je vois des gouines partout, cela m'aide à vivre) obstruant le passage sur un palier extérieur. Je les frotte de dos - pourquoi, grommelé-je, ne sont-elles pas montées plus haut - c'est que l'escalier, après le tournant, donne droit sur une porte fermée. Je les refrôle, de dos, pour redescendre. Elles ne se sont pas enlacées. Je sais, je phantasme. La cathédrale est obligatoire. Mon appareil photographique me refuse ses services. La photographe propose les siens, me frôle de partout, passe les mains sur le comptoir dans deux manchons conjoints où elle palpe et m'ouvre l'appareil. Ça fait vachement braguette. - Je ne suis pas rapide, dis-je, mâchoire raide, aux clients qui s'accumulent dans mon dos. - Pas du tout Señor, nous avons tout le temps! - et de me conduire (la photographe) palpant mon bras, palpant l'épaule et mon haleine, au seuil de sa boutique et de m'expliquer, frôlant, frôlant toujours, l'itinéraire salvateur en direction de l'opticien (aujourd'hui rien ne va): - Ils sont trois côte à côte!... de l'autre côté d'une avenue "larga, larga, larga" - ici prononcer "larha, larha, larha", mimiques expressives, écarquillements d'yeux - les touristes sont des enfants, vous comprennent-ils seulement?) Je ne donne pas suite à tant de palpations et prends la suite d'un viejecito, d'un vieux qui "justement passe devant les opticiens". - Attendez-moi là, dit le vieux. Cinq minutes à la banque. Si je le suce, me paiera-t-il? Planté sur le trottoir au carrefour de deux rues piétonnières, j'observe le remue-ménage au pied du plan incliné de l'église. Et j'emboîte le pas au petit sexagénaire alerte: il n'y a rien de plus embarrassant que d'escorter ainsi son propre guide. Mon espagnol rudimentaire me permet heureusement d'esquiver en partie la conversation polie de rigueur, d'autant plus que cet homme - "vous habitez ici depuis longtemps, sans doute?" - ne cesse de recevoir des salutations. Le vieux me lâche devant un des trois opticiens, où la jeune aide-opticienne gouine comme elles sont toutes me redresse en trois minutes la partie de ma branche qui passe derrière l'oreille droite. J'apprends que "apretar" signifie "serrer", et je me laisse serrer, "apprêter" l'oreille, qui me fait toujours mal au moment où j'écris, ce vingt-six août. Après quoi, je me procure une vaste carte d'Espagne, tout en petits morceaux, qui s'ouvre comme un livre. Elle est mal foutue, comme tout ce qui n'est pas français. Ça doit être pour faire rester chez soi. La carte n'est pas trop chère. En route pour de nouvelles aventures. La chaleur devient pesante. Et partout les panneaux indiquent: VINAROZ . Pourvu qu'ils pensent à m'envoyer sur la bonne direction avant d'arriver à la plaplage!...
I1 fait bon étouffer dans la campagne déserte. Puerto Torre Miró, 1250 m. J'aurai roulé souvent à plus de mille mètres. Et c'est peut-être - oui- le Más del Cap del Barranc que j'ai visité, d'après ma carte si commode. J'ai pris une "via pecuaria" (autrement plus latine que "Attention, troupeaux") qui descendait dans les cailloux. J'ai regretté, devant le bois de petits pins susurrant sous le petit vent, de n'avoir rien emporté à lire, mais j'ai rencontré une carcasse retournée d'auto bleue - je l'aurais mise à feu, de nuit, au creux du vallon - et un chien, petit, jaune, attaché, misérable. Je l'ai photographié, la photo est voilée. Quand je m'éloignai, il me rappela. Je revins n'ayant ni eau ni crachat, et que de photos je pris de ces pierres sèches, de la cabane creuse en forme de tombeau, de la charrue devant l'angle d'un mur, du chien hirsute: - C'est tout ce que je peux faire pour toi. La porte qu'il gardait était de bois tout neuf, au milieu d'un grand mur flétri, qu'un coup de pioche aurait mis bas. Quand je suis revenu sur mes pas, j'ai vu un véhicule bien vivant devant un bâtiment neuf, rendus minuscules par la distance. Ni le chien, ni la porte neuve, n'avaient été abandonnés. Des humains: fuyons. Je ne veux plus connaître que des fournisseurs. J'ai raté les murailles de Morella (photographie voilée à travers le pare-brise), mais j'aurai vu, dans ma mémoire, le chien pelé du Más del Cap del Barranc. Chaleur sans vent. La bonne bifurcation. San Mateu. Arcades. Boissons fraîches. Des jeunes à fuir (insolents, bruyants - pauvre Espagne ! pauvre de moi !) des vieux que je recherche. Ils parlent catalan. Je reconnais les finales en -át ("-ado"). Je ne sais plus ce que je lis à ce moment. Je suis entré à l'église pour toucher l'harmonium. Les demi-vieux à casquettes sur le banc du parvis ne se sont même pas dérangés pour m'entendre. A quoi reconnaît-on un touriste ? Réponse: l'autochtone, si chaud, si cuisant qu'il fasse, n'abandonne jamais son pantalon crème sale et son air populard de morne incuriosité. Le touriste, sans contredit, a l'air nettement plus con. Allez roulez. Plein pot plein sud. Ça brûle. A cinq heures enfin passées, les magasins rouvrent. Ce n'est pas tout de voyager, il faut aussi préserver son organisation, ses tics nourriciers. "Diffusion": cela veut dire photocopier certaines âneries poétiques, en francais. Je pense que Mme R. est née à Castellón de la Plana (Castelló) (de la Plana). Les Catalans, les Valenciens, m'emmerdent. Tout au long de la route [et jusqu'à "Elx" ! (El-che...)] - les panneaux exhibent de gros barbouillages où les Indigènes Fiers de leur Langue tiennent à rectifier le moindre signe diacritique. C'est au point qu'ils transforment le "c" en "k": "Kreatividad" ! Ça, ça fait étudiant ! "Filólogo" ! A Castelló: "rien à voir". Et oubli total de Mme R. J'ai tout de même réussi un de ces numéros que j'affectionne: l'Humain Extérieur enfin ravalé au rang de Fournisseur ; quand il s'agit de surcroît d'une jeune femme, la jouissance est inexprimable - à quoi sert-il de voyager si c'est pour rester aussi con ? Réponse: ta gueule. ... Bref, le magasin de photocopies est climatisé. Je me compose une gueule aussi rogue que l'exiguité de mon short. Enfin les cuisses au frais... J'apprends par les affiches qu'il existe ici un Centre Culturel français. Pays conquis. Soyons cons, merde, ça revigore de temps en temps. Je donne mes feuilles à l'employée. Parfaitement, l'employée. Et non pas la mignonne et bandante Señorita X. Nous nous faisons la gueule à égalité: elle me rend un service, je la paie. Abolition du rapport humain, et mieux encore du rapport homme-femme - pouah ! Un rapport hiérarchique. Simple. Où chacun connaît la faute à ne pas commettre. Alors je ressors. Et la chaleur me retombe dessus de tous côtés. Même sur les cuisses. Et rien à voir à Castelló. Villareal. Nules. Camions. Camions. Sagunto ( "Sagunt" ! ) - cela me rappelle le fameux "o" entre parenthèses sur les panonceaux belges "Luxemb(o)urg". Hannibal est parti de là. Je monte au château. Une vaste structure en amphithéâtre protège un petit millier de débris romains. En comptant large. Gravissant la pente, je vois, en me retournant, l'arrière de la muraille: tout y est visible. Pourquoi visiter ? Le château n'est riche que d'une autre histoire. Si ce n'est ni romain, ni punique, aucun intérêt. Alors, la pente est raide, les cigales crissent raide, le château va fermer, "il vous reste un quart d'heure", deux adolescents arabes décident de visiter trois siècles étalés sur la crête. Je m'obstine, avec le plan, à chercher partout une "Ciudad Histórica", qui ne peut être que romaine. Pas du tout. La "Cité Historique", c'est Sagonte elle-même, que je contourne avec ses rues "étroites et tortueuses", barrées de chaises de mémés. C'est leur rue. Et la voilà, ma cité romaine: un parking. Trois voitures de large, dix mètres de long, avec un bar, d'où sort une musique Hallamod: "Emplacement du forum". C'était cela, le forum.
C'était cela, Sagonte. C'était pour ce parking de trois places en bataille que les Romains et les Carthaginois se sont étripés pendant vingt ans. Je cherche un camping. Après la communication téléphonique vespérale et haletante avec ma femme, j'éblouis la serveuse du bar avec mon espagnol à grandes enjambées. Le camping est au Grao, au Canet (ne pas prononcer le "t"). Je passe le long d'une place, grouillante à n'en plus pouvoir de tout ce que la sale jeunesse espagnole peut avoir de plus insolent, de plus puant - "c'était mieux sous Franco" me disait un vieux con, naguère supérieur hiérarchique. Longeant la place avec mon âge à moi, je me parlais en français à haute voix, d'un air de défi, en faisant des doigts à la cantonade. Et en bagnole je me suis perdu, j'ai fait un demi-tour sur la route à quatre voies, et renseignement pris à quatre branleuses - c'est le moment de me souvenir que j'ai quarante-huit ans - la plus jeune me répond en me tutoyant et sans cesser de mâcher son chewing-gum. Extraordinaire. Quand j'arrive au camping, à la nuit tombante, à travers un marécage de paysages artificiels de fausses industries, tout est bondé. On ne voit pas la mer. Je fais l'aimable. Je déblatère. Je fais le malin. "Capacidad maximum traspasada" - aussitôt effacé sur l'ordinateur. On me coince entre une grosse tente et une porte grillagée de hangar - et enfin, je vais pouvoir me laver. Demain. Ce soir, je conserve ma carapace de crasse. Et j'explore. Ce ne sont que des Espagnols de Valence. Ils passent leurs vacances dans un camping superbondé à cent kilomètres de chez eux. Comme quoi il y a autant de beaufs espagnols que de beaufs français. Insolents. Mieux sous Franco. Caravanes, télévisions à la con et en couleurs - il n'y avait pas ça sous Franco. Deux voitures françaises seulement. Nulle envie d'aller me fourrer dans une conversation. J'ai vu la mer. Non sans mal. Ce n'est pas ici que l'on débétonnera la côte. "De quel côté la mer ? " - plutôt crever que de poser la question. La haine de l'humour naquit un jour de la timidité. Au hasard, suivant la laideur, une affiche noir et blanc promettait une soirée "gore" (traduire: "dégoulinement d'entrailles") - je longeai deux ou trois bâtiments carrés de douze étages, déchiquetés de lumières comme des vaisseaux en coulage, d'où sortait un tintamarre de voix de canards (les Espagnols ont une voix de canard) et de casserolades. Toute l'Espagne bouffait le graillou. La foule s'accrut (j'avancais, j'avançais toujours) et je débouchai sur une fête foraine. Et là, j'ai demandé la mer. Elle était de l'autre côté de la plage, absolument seule et déserte, au-delà d'un long chemin de caillebotis sur le sable. Ce n'était plus l'Heure de la Plage. Je fus seul, détestant l'eau, à tremper mes talons dans les vagues, obéissant à Dieu sait quel rite. L'eau s'abattait par petites boucles - à vingt pas de moi dans la nuit pour moi, qui ne sais pas nager, commençait la mort, et je suis resté là sans émotion, parce qu'il le fallait, comme devant la tombe d'êtres indifférents qu'il convient de visiter sans rien dire. Puis on se tourne le dos, et l'on rentre dans son cercueil roulant de tôles assemblées. Le campement refusa une vaste caravane italienne. Qui aime les Italiens en Espagne ? Ils se drapent dans leur dignité. Je repris ma route vers le sud, manquant dès huit heures de me faire écharper (j'avais roulé sur de petites routes au sein d'une oliveraie, à deux fossés de part et d'autre, coupés net dans le goudron). La route déboucha sur l'immense nationale... Le stop infranchissable m'amène à l'infraction, des phares féroces me poussent vers la bande d'arrêt d'urgence, et un long camion de fruits défila lentement, terriblement, à quatre centimètres de ma carrosserie gauche. Je tendis le dos. I1 n'y eut pas de choc. De Sagonte à Valence ce fut un massacre de routes industrielles, sans mer visible - ô prospérité ! que de crimes...
Valence est assiégée d'une ceinture d'immeubles plus hideux qu'à Irkoutsk. Et franchi cela, d'un coup, la porte dels Forns et la vieille ville. Je photographiai - en vain, mais je l'ignorais - une vaste et laide chienne suçant l'eau d'une fontaine. Son propriétaire me fit un oeil torve. Je longeai quelques fosses à fondations sur le rebord desquelles proliféraient les chats, et je déambulai sous le soleil déjà crevant parmi ce pus sympathique de plus de 700 000 habitants. La première banque me coinça dans son sas et manqua d'aménité dans son personnel. A la troisième, je rencontrai une belle francophone, sans accent. Elle me dit qu'elle enseignait ma langue. Je lui dis: - ... et à présent vous êtes employée de banque. Elle grimaça un "oui", et j'ajoutai, bon prince, que ce qu'elle faisait était aussi très utile. Telle fut Valence. Pas la moindre corrida, ni procession. Je ne suis pas en train d'écrire "Un Voyage en Espagne". En fait de contact humain, j'ai d'abord eu droit pour ma journée de ventre à un sandwich aux frites graisseuses, puis à un prétendu réfugié roumain à qui je donnai cent pesetas. Ne voilà-t-il pas que mon mendigot fait la moue et me désigne la tranche de mon portefeuille où luisaient des profils de billets de mille ? Et de me montrer son écriteau "mille pesetas pour passer la nuit". Je l'ai envoyé paître, mais sans bras d'honneur, par peur de me faire casser la gueule. On m'y reprendra à faire l'aumone à un réfugié roumain. Et je suis parti, dans l'intérêt toujours le plus vif, le plus nul. Eviter l'autoroute de Benidorm par Benifaió, Algemes, Alzira - noms arabes exclusivement. Un égarement parmi les étroites rues rouges de ladite Alzira - bourgade de plus se prenant pour le centre du monde. Carcaixant ou Carcassonne: toujours la foutue orthographe valencienne. Xativa ou Jativa. Déjà les panneaux Alicante / Alacant. Tout ce levant infesté de catalan ; on parle galicien dans le Nord-ouest . Où, espagnol ? Ça fait du bien de crever de chaud. Alcoy. On se sent important. Un clocher d'émail bleu. Mais ce n'est pas l'heure exactement prévue de s'arrêter. Un chien crevant de faim au point d'arracher sous les roues quelque charogne incorporée au goudron. Le chien s'enfuit. Je n'ai pas osé lui jeter de mon fromage par la portière. Je place ici un incident, sans être bien certain de la place à lui accorder dans ma chronologie. C'est un contact humain, séparé de l'espace... En Espagne donc, la campagne ressemble à un terrain vague. Comment vivent-ils ? Un bar perdu dans la rocaille, et trois arbres: où sont les clients ? A l'intérieur. D'où viennent-ils ? Mystère. Mais ce sont de féroces hurlements. Les Italiens hurlent avec sympathie. C'est encore supportable. Les Espagnols, eux, ajoutent la télé, le juke-box, force dix. C'était à Palomar, sans doute. Contact humain, prolétaire, au bar. J'écris sur un comptoir. Le patron me parle en français - il m'accapare. Impossible de rédiger mes cartes postales. Cet homme s'appelle Agusto Policarpe. Il a suivi ses parents, fuyant Franco, à Saint quelque chose dans l'Hérault. Il est allé à l'école jusqu'à l'âge de neuf ans, puis est revenu en Espagne. Il est reparti vendanger en France quinze jours par an, pendant quinze ans. ll me montre une liasse de documents administratifs, d'où il ressort que sa retraite se monte à une somme dérisoire. Il pourrait aussi toucher l'intégralité de sa retraite, d'un coup, s'il attend ses 65 ans. Il n'en a que 62. Je lui explique ce que je peux. Quel bonheur pour lui de parler ma langue. Les clients l'admirent. Je dois écrire au milieu d'un flot de paroles. Quand j'échappe à son étreinte, il me rejoint sur le parking ombragé, où je suis déjà, toutes portes ouvertes, à lire de l'Eschyle à haute voix, suivant la prononciation démotique: - Vous avez oublié votre bouteille d'eau ! "Je ne vous la fais pas payer..." Je lui ai appris que Polycarpe voulait dire "qui porte beaucoup de fruits", "qui a beaucoup de profit". I1 était tout heureux, si tard dans sa vie, d'apprendre ce que signifiait son nom. Il croyait que cela voulait dire "un homme". Autant dire "Machin", "Fulano". Ce n'est pas la première fois que j'entends cette étymologie d'ignare: "Polycarpe ? C'est le nom d'un homme." Il aura compris que c'était la signification même de son nom... Polycarpe retournera à Carcassonne pour se faire éclaircir les arcanes de son affaire. Il se souviendra toujours de moi, moi de lui. Fin de l'entracte humain.
En route vers Alicante. Puerto de la Carrasqueta. Lacets. Photo. C'est l'heure de la halte. Tout devient plat. Derniers soubresauts des méandres routiers. Je m'arrête sur vire, à 1'ombre. Encore un bar isolé. Je prends des "batatas fritas" à un distributeur extérieur. Le sachet se bloque dans l'appareil, la mère et la fille rajoutent chacune une pièce. Les "patates frites" ont un goût d'épluchures très naturel. Cela stimule la salivation, sans assoiffer. Je descends les zigzags de goudron. Le soleil tape. I1 n'y a rien à voir, que des jardins et des maisons éparses, ordinaires à une près, très arabisée. A la vingtième minute de descente je m'arrête fixe, regarde ce que j'ai sous les yeux, pendant soixante secondes. Puis je remonte, ramassant des cartes routières tombées ou jetées d'une voiture. Tout cela manque de sel, comme les "batatas" - nom pour bébé - l'espagnol, langue d'enfants, ou d'adolescents. Je voulais à tout prix éviter Alicante parce que j'y étais déjà allé, en 1962, plus de trente ans auparavant. Je ne me souvenais que de la haute silhouette du fort, à l'arrière-plan d'un jardin au fond duquel gisait un grand-père: - Laissez-le. Il est fou. Il est tuberculeux. Il est vieux. Mon père visitait son dernier vestige... El señorito Cuesta, son élève, passait là ses vacances de famille. A son instituteur il avait dit: - Pendant l'escale de l'Azemmour à Alicante, venez nous voir. Je ne me souviens plus que de la haute silhouette du fort au fond d'un jardin, où la famille avait relégué le grand-père. - Il est fou. Il est tuberculeux. Il est vieux. Je m'étais copieusement emmerdé entre père et mère. J'avais dix-sept ans - le fils Cuesta, treize. Un abîme. En ville, ma mère n'avait cessé de ronchonner: mon père ne s'était-il pas retourné, tout d'une pièce, sur un infirme en fauteuil roulant, comme sur une curiosité naturelle ? Nombre de pieds-noirs sont venus s'installer ici, dont trois furent arrêtés à la terrasse d'un café pour avoir dit du mal de Franco. J'ai entendu parler français là-bas en 1993 autant - j'aime à penser - qu'espagnol. Ville banale. Trop fatigué pour sortir des rues battues. Où je vois deux filles punk. Je les évite, m'arrangeant toujours pour les conserver dans un coin de mon champ visuel. Si je les photographiais, seraient-elles furieuses, ravies ou piégées ? Leur faudrait-il de l'argent ? Leur tic est de se vouloir ordinaires: - Pourquoi nous regardez-vous ? Je les soupçonne d'un conformisme encore pire: solitude et branlette. Même pas à deux. C'est ma vengeance de bourgeois. Je suis mal garé, je descends vers la plage, que dis-je, la "promenade", toute niçoise, ou cannoise, avec palmiers, glaces en vente, vieux sur des bancs, sol à motifs de vagues en mosaïques trompe-l'oeil (miroitements, vertiges). Enfin la civilisation. La plage est comble, en pleine ville. Ce que j'ai vu de plus beau, de plus ressemblant, de moins espagnol. C'est quoi, "espagnol" ? Ce quartier accroché au fort, cette rue étroite bordée de chaises à mémères ? Je me perds. C'est pittoresque, mais je suis saturé, ma seule préoccupation désormais est de récupérer ma voiture. Touriste ! Je demande mon chemin ("Avenida Castañero"), reprends mon bien et repars sur Elche (Elx !) en hurlant. Je suis heureux de vivre, d'un seul coup, dans le crépuscule, au volant, je pousse des hurlements d'allégresse, aigus, féminins, le soleil se couche, loin de tout. Je hurle douloureusement - je me vois au miroir dans le rétroviseur, je hurle, la vie est trop forte, trop belle, c'est atroce, les automobilistes qui me croisent se mettent à rire, je voudrais remplir l'espace entier, je me gare à Elche dans une rue écartée. C'est l'heure de composer. Vingt heures. Chaleur extrême. J'écris des histoires de moines bourguignons. Tout sera rayé. La vue de ce bout d'Espagne impossible à ne pas voir, ces familles en dimanche qui descendent, exhibent leurs fillettes enrobées (pleines de robes) - suçables comme des bonbons - trop chaud. Trop de fillettes - trop de femmes à voir, la disposition des poils à deviner - un immense respect).
C'est une fête scolaire. Au fond des bâtiments de ciment, la voix roucoulante d'un ténor qui se lave et se parfume pour ne pas puer. Pas d'applaudissements, malgré la voix d'une présentatrice trop chaude, trop sucrée, à sucer. Extraordinaire et banalité. Les petites filles poussent spontanément du trottoir. Les parents ont de beaux habits, 1965 - 66 - 67, c'est déjà le Viet-Nam. Il y aura des enfants sur la scène, des applaudisseurs gentils, des clap-clap bénins. Mes moines se diluent dans la vanille, les portières claquent, les pierres chauffent, les ciments s'emmêlent, les humains mâchent la matière à leur usage - quel est ce décalé qui laisse dériver sa main sur le papier dans un caveau de tôle aux vitres abaissées - suivant des yeux les oeillades et les culs enlacés - déhanchements gauches de l'homme trop grand et de la femme trop petite - la minute finale tombe. La recherche d'un terrain de camping aura des allures de jeu de piste. On me renvoie d'un bout à l'autre de la ville, tous me disent "Jardin du Curé", "Huerto del Cura". La fête dévore la ville: foule, flics, rues barrées et marchands de confits. La fête scolaire n'est rien - "zona escolar", ils apprennent donc quelque chose les petits Espagnols ? il existe donc une autre culture ? - Première à droite, allez au fond, et tournez donc" - un terrain vague à côté de la gare, deux filles de treize ans le short au ras du poil, je suis protégé par l'âge et par la peur, elles rient d'amabilité - concevez-vous cela ! - j'ai les yeux - c'est tout ce qu'il me reste... Autour de la place où je reviens encore - on m'indique le haut, puis le bas de la ville - je vois un clochard embarqué de force à l'arrière d'un break, police, matraque souple bien solide sur le crâne, menottes, injures du mec très rouge très mal rasé - ces gens-là articulent si mal avec leur vin, leurs dents gâtées ; leurs yeux bouffis à demi fermés comme sous l'enflure d'une giclée d'insecticide. C'est vrai qu'on n'en a rien à foutre d'un clodo tapé, l'ambiance est bon enfant, bientôt ici des émeutes feront quarante blessés... Les touristes et les fêtards, touristes dans leur propre ville... Je refuse de prendre un sens interdit - "mais ça raccourcit ! il n'y aura personne ! " - la palmeraie, la "Palmeraie d'Elche", le mur, très chaulé, très rond - au pied des palmiers le paillasson d'aiguilles mortes. C'est moche les palmiers. Ça ne dit rien. Pas d'âme. Plein de poils. Camping de luxe, bien vide, avec des bornes électriques. Le tenancier m'accueille à bras ouverts et me fait payer le minimum. Je téléphone en France, longuement, précipitamment. Je prends place, sur la terrasse d'un café, où il fallut (bénéfiques Espagnols ! ) attendre une demie-heure avant qu'ils ne se décidassent à prendre commande. Je finissais "Monsieur de Phocas" de Jean Lorrain. Lire ces quintessences d'états d'âme, suivies d'un meurtre quintessencié (car il faut bien terminer une intrigue) se contredisait tant avec cette chaleur levantine, ce farniente quelle douleur de fixer les yeux sur des pages, alors qu'il suffirait de se sentir envahi par la bouillie du présent - que... que... Bref une bagarre éclate parmi les queutiers de billard, à se rouler par terre à deux, par grappes. Près de moi, quatre Français-Françaises, avec leur chien chouchou sortaient de leur conversation de garçons de banque, et j'entendais: - Vas-y ! Fais quelque chose ! - c'était la femme, toujours "pousse-au-crime" les femmes, et l'Homme: - Mais qu'est-ce que j'irais foutre ? Tu ne vois pas combien ils sont déjà à se taper dessus ? Et les jeunes éméchés - toujours des jeunes ; c'est vachement vivant, ces cons-là ! - de se colleter comme qui s'encule, de vouloir se passer la tête à travers les vitrines - trop de films...-, de s'expliquer à l'ombre à l'autre bout de la terrasse, de revenir se battre y compris avec le garçon de café. Ah ! Ils feraient mieux de se sodomiser une bonne fois. Et mes quatre Français - malaise de cette langue au fin fond de l'Espagne: - Ça me fout des frissons de voir ça. - Y a pas assez de guerres comme ça, il faut encore qu'ils se foutent sur la gueule. Baisables, les Françaises. Après quoi, nous voyons les deux bagarreurs se pointer bras sur l'épaule: - Regarde ce que tu m'as fait, je saigne espèce de con. - Tu vois, dit le garçon de banque, comment ça se termine, c'était bien la peine que j'aille me faire démolir." Moi je retourne dormir dans ma voiture, après un détour vers la salle de télévision déserte: abondance de chaînes, espagnoles, anglaise (beurk), allemande: une interview en noir et blanc, langue horrible en Espagne - et une fois bien allongé dans ma caisse, j'entends un abominable et lointain vacarme, quelque chose comme un commentaire sportif sur bruit de tambour: que se passe-t-il là-bas, vers la ville, au-delà des palmeraies ? Je me rhabille, je me dirige vers la sortie - nous sommes bien en sécurité: une grille roulante, un vigile révolvérisé qui m'ouvre la porte, je vais à pied sur huit cents mètres, vers le bruit. Les voitures me croisent dans mon short, je débouche dans une cour d'hôtel où s'agitent niaisement, sur une scène, trois rappeurs qui gueulent comme des putois. Tout grouille de jeunes éméchés dans le genre bagarreur de bistrot, atmosphère ultra-malsaine - vu mon âge. Partout des panneaux sommaires réclamant l'avortement libre et gratuit et l'abolition de la police et de l'armée, ils ne sont donc pas revenus de 68 ceux-là ? Ils n'y sont jamais allés. Des insultes au capital. Des déclarations forcenées contre le racisme et la xénophobie, s'ils savaient que je suis un Français de quarante-huit ans ils trouveraient bien un prétexte pour me casser la gueule, liberté, tolérance, mais seulement entre Espagnols du même âge. Dans l'abominable bordel je demande une bière au bar de plein air, mais il faut retirer Dieu sait quel ticket de coopérative à je ne sais qui, je ne comprends rien, ça hurle de partout, je ne révèle surtout pas mon incompréhension et je me passe de boire. Ça sent tellement la baston que je finis par me tirer, les rap-connards "la eroína - que ilumina" "c'est total une machine à détruire de plus", et poum-poum-poum et poum-poum-poum. Contre le capital ben voyons hermano, de préférence dans la cour d'un hôtel trois étoiles qu'on a bien été content de trouver. Pour revenir, je dois sonner, le vigile en uniforme fait glisser la lourde grille pour moi, je lui dis que "le rap me semble une musique mucho rudimentar", je piétine l'espagnol il se fout de ce que je peux dire. Partout des panneaux "silence après minuit", le gardien pourchasse des chats, mais le moyen de dormir avec cette avalanche de batterie dans les oreilles, "jusqu'à six heures du matin" me dit le garde. Je m'endors plus ou moins. Le matin, je branche ma machine sur les prises de caravanes et je tape sur mon siège avant quelque texte immortel, les vitres remontées, juste de quoi laisser passer le fil, pour ne pas faire de bruit... Adieu Elche. Point culminant.
A Murcie, chaleur à crever dès le matin, une cathédrale que je ne me donne pas la peine d'admirer, et la longue, longue route plate vers Carthagène, "Campo de Cartagena". Tout va galoper désormais. I1 faut chercher ce "Museo Arqueologico", deux kilomètres à pied sous le soleil, tout droit, maisons, quelconcité, maisons, musée fermé à quatorze heures. Avec un autre croquant retardataire je cours entre les vitrines de débris préhistoriques et romains - rien sur Carthage - et comme le gardien nous fait bien sentir à 14 h. 10 qu'il serait temps de fermer, je repars en sens inverse à l'extérieur, vidant Coca sur Coca en boîtes de distributeurs. Belle ville, beau port, je gueule en juif, langue de mon invention. Sur le port précisément un misérable édenté m'aide croit-il à garer ma voiture. Je descends, j'admire, il y a de l'eau, des bateaux, des grues, et au moment de repartir le guenilleux voudrait bien me carotter d'un pourboire. - J'ai seulement un billet et vous le voudriez bien, mais j'aimerais bien le garder aussi. - Vous n'avez pas une cigarette ? Pris d'une illumination subite j'avise au pied du siège passager la boîte intacte de préservatifs dont je n'ai ni n'aurai foutrement pas l'usage: - Et ça, ça ira ? Je pense bien que ça ira: l'équivalent de trente-cinq francs. Il rigole, le pouilleux, ses dents sont gâtées jusque sur le devant, il court aussitôt à l'hôtel proche pour la monnayer, il ne doit pas baiser beaucoup, ou alors sans préservatifs. Le soleil cogne. Mazarrón, belle. "Totana". Travaux sur la route, on s'arrête. Une terrasse étouffante, que je préfère au bordel douloureux d'un bar. Je lis Slaughter sur une table: charcutages de chirurgiens, psychologies de bébés. Style nul. Et un arbre pelé blanc, infesté de cigales. "Les Anciens les trouvaient harmonieuses": oui. Cigales compactes, symphoniques. Puis deux seulement qui crissent, de deux endroits distincts. Deux autres: soit quatre, deux mâles et deux femelles. Tutti. Partie droite de l'arbre, partie gauche, tutti. Silence, une cigale, deux cigales rigoureusement imprévisibles. De la musique, de la symphonie pour cigales Je titube de chaleur. Il faut rouler. "Puerto de El Contador o de Vertientes". Voici un buisson, cachant son pécul, cachant ses Tampax, une tête arrachée de poupée, avec tout autour un soleil de fourrure blanche. C'est l'heure du courrier. "Chère Véra". L'heure de monter, doucement, par les cailloux, face aux trois montagnes en carton posées là au-dessus de l'olivette ; leur ombre s'étend tout lentement sur les versants, nappant, gobant tel et tel pli de terrain. Je me parle ; j'énonce les accidents du sol, les tournants du sentier, le bâtiment blanc au pied de son gardien - je veux dire le mont, en trois parties... Redescendant, je vois l'autre part du paysage, loin au-delà de la route ; d'autres tablettes de roches, des tons plus verts, plus fondus. I1 faut choisir son camp. Les trois collines s'éloignent. J'atteindrai Grenade. : C'est le désert. Soir saisissant. Baza. Guadix, où pour la trentième fois je demande ma route, vers mon camping. Tout fléchit depuis Elche. Je couche à Purullena, comme purulence, et je ne verrai rien des habitations troglodytes, ni des noms prodigieux entassés sur la carte. L'hôtel est encombré d'images pieuses sur le mur. Coup de téléphone en France: la Femme, la Femme fuit, n'est pas là, et sort en ville, très loin, très haut, à l'autre bout de la planète. En avant pour les bières... le film annoncé "comique"... les amabilités échangées avec le garçon de bar... La chambre est étouffante, à peine aérée ; les chiens gueulent, de près, de loin, toute la nuit. Pourtant je ne m'ennuyais pas. Le lendemain je roulais vers Grenade. Grenade est un immense bordel - du moins quand l'administration manifeste l'intelligence suprême de couper par des travaux la voie d'accès à l'Alhambra. Je monte à pied: l'Alhambra, nécessairement, vers le haut. Nid à touristes. Le château rouge en visite libre. Ça erre. Les gens errent à fond. Trois Arabes de dix-huit ans, nez en lames de couteaux, l'air furieux et traqué, chemises hideusement bariolées "fluo": - C'était à nous tout ça. Divers types humains, conversation draguante d'un Belge près du bar en plein air. Jardins du Generalife, est-ce de la fatigue, ou de l'admiration ? Je suis hébété. L'eau s'écoule dans le creux des rampes (je trempe ma main), des femmes voilées, opulentes, les seules à ne point paraître déplacées. - Pourriez-vous dire à ces dames qu'elles sont les seules véritables reines de ces palais ? ... Comment baise-t-on la main en civilisation arabe ? - Pourriez-vous vous pousser un peu, nous sommes en train de prendre une photo. ... Oui vraiment, la plus belle construction humaine après Venise, qui ne l'emporte que par la taille, - et cette suspension de souffle que j'eus sur le Canale Grande - à la lettre: "beauté à couper le souffle". Il faudrait à Grenade retrouver chaque détail parmi cette masse de souvenirs poussiéreux qui se fond déjà, parler du "Concerto baroque" d'Alejo Carpentier - combien médiocre et zim-boum-boum, du niveau de ces textes reçus par les éditions à compte d'auteur - et la curiosité de ce beau couple en pleine dispute touristique, chacun s'accusant en anglais de torts imaginaires et disproportionnés..." - Console-moi..." La Cour des Lions est grise, petite, et non pas vaste et couverte d'or ainsi que je la vis sur toutes les reproductions. Mensonge, l'or. Ici la lumière de 13 h. 25 écrase les lions, mange les alvéoles bleues du plafond (chaque alvéole elle-même constituée d'alvéoles elles-mêmes en alvéoles ) - ah, si la faculté d'admirer s'épuise - je me perds. Je me perds dans Grenade. L'Alhambra est bâti au sommet d'une haute colline. Le tout est de redescendre par le bon versant. Pas d'affolement, les ruelles sont chaudes, peuplées d'une foultitude de chats libres. Une touriste les traque. Tournant l'angle d'une venelle, j'en découvre d'autres. Si je me retournais, je les signalerais à la touriste blonde. Je remonte la pente: impasse. A la redescente, une accorte cinquantenaire à l'accent vaguement anglo-saxon me tend son plan de ville. Pas d'anglais, par pitié. Quedémonos Españoles! L'Espagne est le seul pays où vous pouvez chercher de l'ombre à l'intérieur d'un bistrot, discuter debout, épaule contre épaule, au-dessus d'une carte, et ressortir, sans avoir été contraint de consommer. À l'instant de prendre congé, parmi les sourires et les courbettes de voix, j'attire à moi l'épaule de ma fausse Ariane, pour une de ces bises qui mène au pieu. Elle se dérobe, la vache. Seule épaule de femme d'Espagne. Je me retrouve.
Dans la voiture, l'eau de réserve s'est réchauffée, je la recrache par la portière et redescends vers le centre, préférant ponctionner quelque distributeur de Coca glacé, quitte à encombrer là circulation. Je ne visite pas le tombeau d'Isabelle la Catholique. Ce sera pour une autre fois ; quelle autre fois ?... La chaleur atteint des sommets ; sur la route de Jaén - ni Séville, ni Cordoue: une autre fois! - le vent du Nord ou de Castille pulse des vagues si torrides que je suis contraint de remonter mes vitres. I1 me reprend une crise de hurlements, suraigus, occasionnés par ce qui désormais, je le sais, n'est pas de la joie. L'immensité peut-être. J'atteins Jaén, "écrasée", dit le guide, "par la colline qui la domine". Un jour elle s'effondrera. Comme au Pérou - vingt mille morts. A l'extérieur du bar, peut-être que j'ai lu Chateaubriand, ou mieux encore, de fraîches impressions normandes de Flaubert: Par les prés et par les grèves. La façade de la cathédrale est trop longue. Elle réverbère le soleil, cruellement. Les micro-événements s'embrouillent. Si des jeunes me croisent en rotant, ou crachant, moi je pète. A l'intérieur du bar, ces cons d'étrangers (qui sont chez eux) se vautrent à un par table, de belles grandes tables toutes rondes toutes noires, dans une pièce bien sombre bien fraîche, sans consommer, jambes étendues, chez eux, et on ne les vire pas pour faire place à l'étranger, qui, lui, consomme en hâte au comptoir une râpe nommée "Coca-Cola". Aussi soif après qu'avant: "Refresca mejor" - quand on l'avale exclusivement. Peut-être que c'est là, sur la route qui mène à Bailén, que l'étranger a crié dans son car, sous la morsure des quarante-cinq degrés du vent. Bailén: 1808, défaite de Napoléon . Un bourg sous le soleil, avec son coiffeur et son magasin de jouets, sans rien d'attirant. Avec des vieux déambulant les mains derrière le dos dans la seule rue passablement à l'ombre. Une longue descente d'escalier, aboutissant au mauvais lieu de la ville: une fraîcheur de cave, un bar, et des femmes. Une bonne musique. Et des tapas avec la bière: la bière, pour une fois, avant de rouler. Il y a des jours où l'on ne craint pas de mourir. Il est resté là plus d'une heure, à alterner des lectures maritimes: Flaubert parlait de Normandie, Chateaubriand de Saint-Malo, Balzac de Guérande - seuls points de repère dans un emploi du temps défunt. Peu avant Almuradiel, un panneau "Histórico". Il se détourna vers le Visage du Marquis ("Viso del Marqués" - du moins il lui plut de le traduire ainsi) et admira, scellés debout contre un mur, maints fûts de canons du XVIIe siècle. Et il ne sut jamais ce qui s'était passé là. Quant au château de Mudela, ce n'était comme il arrive souvent à l'étranger qu'une maison rouge de maître, à peine digne d'abriter jadis quelque famille de tisserands enrichis. Que fait Henri ? Henri chie. "Accès interdit". Il suivit sur le sol un sentier large et desséché, bourbier en cas de pluie, constitué d'ornières entrecroisées. De là, à la rigueur, l'on pouvait trouver quelques vues convenables de la bâtisse interdite, avec camions et machines agricoles sur fond de pierres nobles. Il tourna le dos à un vieillard voûté flanqué de son petit-fils. Le fantasme se réalisa quelques instants plus tard, lorsque le vent lui porta la voix du vieux. Il se tourna sans hâte, et négligeant de faire porter de loin sa voix qui à défaut de sa silhouette eût trahi le non hispanisant, il traça du doigt un vaste cercle autour de sa personne, soit "promenade" en langue universelle. Le vieux, sous le regard de l'enfant, m'intima l'ordre de déguerpir. Je saluai du doigt sur la tempe et repartis lentement, pour ne pas détruire l'admiration d'un enfant. Je remâchai la scène, la modifiai à mon avantage, mais sans rien ressentir de mortifiant.
Sur la route de Valdepeñas, je passai entre deux obélisques blancs, vieilles limites du latifundium. La nuit se mit à tomber. A Valdepeñas, à 21 h., je fus très fier de constater une température de 38°. Commença une errance en voiture à travers une agglomération véritablement trop grande pour sa nullité, me renseignant ici ou là pour trouver le terrain de camping. - Vous passez sous le tunnel de l'autoroute - il n'y a là qu'un hôtel, dans un paysage désolé, avec terrasse. Je n'ose pas demander à l'hôtel le terrain de camping. Cette satanée agglomération n'en finit pas. Je suis perdu entre les maisons basses et les mémés sur chaises. Une moto sans lumière vient se cabrer sur moi, les vieilles crient, et je ne saurai jamais ce que signifie ce "Monumento a la Victoria", que je n'ai jamais vu que sur carte. Victoire sur nous. Un motard m'indique une route que je rate, je n'ose ni rectifier la chose ni consulter la carte. La route devient étroite, monte, descend, "interdiction de doubler", aucune indication de direction. Je longe la "Sierra del Peral", où suis-je ? "San Carlos del Valle". Dormir ici, le long du trottoir, semble aussi incongru qu'au milieu d'une salle à manger grouillant de gens que je ne connais pas. Il y a des pompiers, des ceintures rouges, toute une animation de gens "entre eux". La fatigue, les 38° sont immenses, les routes encore plus étroites vers "La Solana". Manzanarès enfin, non pas celui de Madrid, mais celui de Calatrava. Le centre ? Il est partout, il n'est nulle part, sauf auprès de l'Eglise et de l'Ayuntamiento. Une place, un massif, des lumières, un café. Gros vacarme. Les bières du soir. Ma voiture à deux pas. Je dormirai en pleine rue. Je lis ma trinité, Chateaubriand, Flaubert, Balzac. Deux filles, épaisses, jeunes, désirables, lorgnent l'étranger au col largement échancré, bronzé, crasseux. Si je les aborde, que dire ? Que font-elles ? Comment vivent-elles ? A quel avenir rêvent-elles ? Je suis dévoré des yeux - elles s'en vont vers leur branlette, seules ou à deux, contre les cuisses. Nous autres hommes, nous ne sommes bons que pour les phantasmes. Le vacarme effroyable du rock. Un jeune homme vient s'asseoir, me demande si je suis Espagnol. Je suis un extranjès. Lui, plus précisément, marocain. Tous pédés. Je n'aime pas ça. En français d'abord hésitant, nous hurlant l'un à l'autre par-dessus la table et les bières, que j'enfile, vite, vite. - Je ne te dérange pas, Bernard, au moins ? mais si, mais si. Les voyages pour moi ne sont pas des occasions de rencontres. Il suffit de sortir de chez soi pour faire des rencontres. Si je voyage, c'est très précisément pour ne pas en faire. Mais entre paumés ! La pitié aiguise mon regard - il faut mobiliser toutes les ressources de la comédie pour bien montrer que non seulement l'on n'est pas dérangé, mais que bien plus il m'est on ne peut plus agréable de rencontrer quelqu'un, enfin ! dans ma solitude ! L'autre se rassure, se pique au jeu, me dit qu'il récolte les melons (chose extraordinaire, pour un Arabe qu'il est).
Autre bar: je ne dois pas parler espagnol, car "Je ne dis que des conneries". Le jeune tenancier bouffi nous regarde avec apathie, nous serre la main de même. Bières. Toilettes. Mon ami (eh oui !) admire tout ce que je dis, m'assène avec le sourire, dans un troisième bar, ses malheurs: on le prend pour un voleur, le patron du premier bar a dû penser: - Tiens, le Français avec un Marocain, sûr qu'il va le voler ! Je dois manger du poisson frit pour bien marquer ma satisfaction d'être avec un humain, le poisson frit est immangeable, et dans la rue piétonne, de bar en bar, nous titubons, nous cognant l'épaule, la hanche. Retour au premier bar: - Tu vois, je ne l'ai pas volé, le Français ! - Mais je ne t'avais rien dit, c'est toi qui te fais ton cinéma. Le Marocain s'appelle "Mardi": le Béni. - Je partirai en premier, me dit-il, et toi ensuite. Mais il s'éternise. Nous échangeons nos adresses - prudent, je lui donne celle de mes vacances. C'est la mienne à présent. - Tu ne veux pas encore aller dans un bar ? Cette fois, je vais me retrouver dans une boîte à tantes. Je décline l'invitation. Je pars me coucher dans ma voiture. Bien me garder de révéler qu'elle stationne au coin de la rue. - Va-t'en Bernard, va-t'en, je ne peux plus supporter tes yeux - ils ont pris une fixité impressionnante, non pas tant de fatigue et de sueur que de cette attention exténuante qui s'impose dès qu'un Etranger en Voyage sollicite votre béquille. Mardi voulait faire le fou, mais sans scandale, modérément. Pour moi, pas de milieu: ou j'attire la police, ou je philosophe. Et Dieu sait que nous avons philosophé. - Tu demanderas où est Untel ; celui-là, c'est un vrai ami. Je ne sais pas si tu me comprends: un vrai de vrai, tout à fait différent de ceux qui se prétendent vos amis, et qui par-derrière... par-derrière, Untel doit se le faire. Nous avons vu deux jeunes filles surpeinturlurées, en jupes courtes, hors du monde. - Bien sûr que j'aime les femmes, Bernard. On les aborde ? - Pour leur dire quoi ? Elles sauront d'abord pourquoi on les aborde. J'ai toujours été ainsi, parole. Depuis tout petit. "Tout ça pour ça", comme on dit. Toutes ces paroles, tous ces atermoiements, pour en arriver à se bûcheronner l'un sur l'autre en pétant dans la canicule... Les deux filles sont reparties se branler. Elles s'imaginent qu'elles ont fait bander deux hommes (par 38° ? ) - et ça se termine par deux clitos sur deux cuisses... Mon Dieu... L'Espagne est en marche mon pote, les jeunes se libèrent, les femmes en tête le doigt dans la fente, "Les hommes voient le mal partout." Si je crois en la pédalerie de ce Mardi, c'est à cause d'une suspension de voix, d'une cassure que je connais par coeur dans la conversation, où le dragueur d'hommes se demande avec mille pincements s'il va oser dire quelque chose d'extrêmement important, très vital, et passé trois secondes de silence, débouche sur un superbe coq-à-l'âne. C'est signé. Je suis parti. "Je ne supporte plus tes yeux, Bernard." Dix minutes de plus, et c'était la bagarre. - Ne joue pas trop avec les mots, Bernard. Je referme les deux battants arrière de ma camionnette. Le rideau couvre l'avant ; celui qui passe voit mes pieds. Il peut ouvrir, défoncer, cogner la gueule. A deux heures du matin des enfants crient toujours. A cinq heures, premières bicyclettes, très molles, de travailleurs. Entre les deux, je suis sorti par les rues pour pisser. Avisant un renfoncement, je me suis préparé. Alors a surgi sur un balcon, en short, jambes écartées, mains dans les poches, un malabar bien décidé à gueuler au premier jet. Quelle barbarie. J'ai pissé plus loin, contre un mur tout rêche, qui m'a tout arrosé les tibias, sous la lumière crue d'une rue étroite.
Le lendemain matin, j'ai dégrafé le rideau, escaladé le siège, pour reprendre la route, tout crasseux. Le soleil est avalé près de l'horizon. Déjà défilent les touristes, les Français. Petit soleil, ne chauffe pas trop. Ce sera une étape énorme. Eviter Madrid. Eviter Aranjuez. Où jadis je vis chier un jeune homme tout sec. "Gétafé": haut lieu de la guerre espagnole. Une écharpe rouge enserre Madrid - division administrative, ou autoroutes - qui m'envoient de çà, de là. D'abord vers E1 Pardo. Routes interdites, culs-de-sac traîtres, jeep en arrêt devant un portail aveugle. Une jambe kaki sort de la portière, je fais demi-tour, la jambe remonte. Madrid menace encore à l'horizon: d'immenses tours carrées blanches, et sur ma gauche, en contrebas, d'immémoriaux moutons, avec berger. Une route jaune, tortueuse à souhait, défoncée, me mène à travers un no man's land inimaginable à 30km. de la capitale. Sur la route de Hoyo de Manzanarés, je m'arrête en bordure d'une esplanade pelée entre deux murs d'immenses propriétés. Le sentier tient cent mètres de large et me propose deux ou trois itinéraires parmi les herbes rases: bourbier l'hiver, l'été poussière. I1 faut marcher, le soleil mord sur l'occiput, rien mangé, la pente descend vers nulle part, je ne vois que le sol et des touffes sèches, un élevage de taureaux gras sur ma droite - paysage vague et sans nom, rude et dépourvu de grâce, avec des lointains veules. A l'Escurial. Dans le village même, un supermarché, où se perdit au sol malgré mes demandes ("Vous n'auriez pas vu...?") - l'enveloppe destinée à mes beau- et petit-fils. Déjà la boulangère me courait après pour me la remettre. J'ai reperdu l'enveloppe cinq minutes plus tard. Des ploucs auront récupéré le timbre. I1 était écrit (très drôle !) que cette lettre ne parviendrait pas. I1 était écrit que pour la deuxième fois je me découragerais d'attendre l'heure de visite de l'Escurial. Consommation de deux pêches sur le parking. Valle de los Caídos. C'est cher, c'est nul, c'est grand. "Votre visite au Val ne serait pas complète sans notre poulet grillé" ("Pollo Asado"). C'est là, face à ce vain bâtiment de blocs gris, que j'ai compris le japonais pour l'unique fois de ma vie. Voyant les gestes et l'intonation d'un touriste, qui prononçait "SSR", je compris qu'il disait "Cela me rappelle l'architecture de 1'URSS." D'autres Japonais pénétraient dans ce vaste trou en parlant très très fort, le trépied à photos sur l'épaule. La basilique s'enfonce démesurément dans le sol. Je ne veux rien décrire. A quoi sert tout cet espace ? Aucune reproduction des grandes statues de niches, dont Azraël, ange de la mort ; toutes un bras levé, la tête baissée: un genre. De part et d'autre de l'autel, deux tombes au ras du sol: José Antonio (Primo de Riveira), et Franco. Sur chaque cadavre, une couronne de fleurs rigides comme ces manchons d'Avent que l'on suspend aux portes. Seul Franco a trois bouquets, petits, champêtres, clandestins. Des petites vieilles. "C'était mieux sous Franco." "Il a sauvé l'Espagne du communisme." "Il LEUR a tout de même apporté la prospérité économique." Un jour "ils" réhabiliteront Franco pour les avoir sauvés de l'Horrible Communisme ; puis il retournera aux gémonies, Staline sera réhabilité ; puis ainsi de suite ; la roue tourne ; vuelta la rueda. La basilique fut érigée (fondée, creusée) en 1962. Un peu tôt, tout de même. Par des condamnés de droit commun. Sous le patronage de Jean XXIII. Tiens donc. Notre bon pape. Je m'arrête devant la dalle, et ses petits bouquets demi-fanés, tenus par des petites mains: - Va mettre un bouquet sur la tombe du bon général. Ou des vieilles mains. Ou la police. - T'as vu ce que tu as fait à ton peuple ? T'as vu ? Je n'en ressens pas davantage. Pour voir, je marche sous le péristyle, jusqu'à l'angle sud ; mais à quoi sert tout cet espace ?... A moins que ne soient là tous ces morts en grande assemblée - invisibles - austères - rangés par bataillons. Je ne les vois pas. La grande terrasse se brise en escaliers, au-dessus du restaurant aux poulets grillés. Mais j'ai évité Ségovie.
Je m'enfile Rascafrie, Lozoya ; épuisé, où le soleil me grignote par la tête à travers le pare-brise. Vers Buitrago, je pénètre dans la cour de l'hôtel et me raffale sur le matelas pneumatique intérieur: - Tu vois, c'est pratique ; tu te mets là, et tu passes la nuit. L'ai-je dit en français ou en espagnol ? Passé cette courte halte, je prends par l'arrière deux motards espagnols à l'arrêt, côte à côte, dans leur ravissante vareuse vert-de-gris: ils font signe de passer à un automobiliste qui hésite à bon droit, puisque c'est mon tour. Voilà tout ce que je trouve à dire du col de Somosierra, qui vit je ne sais quelle défaite de notre Napoléon national. Riaza - Ayllon. Pourrai-je enfin visiter, près de Soria, le site de Numance, où les Romains posèrent le siège? I1 fit si faim qu'on se mangea les uns les autres. Les horaires sont formels: "Ouvert le dimanche matin". Mais il sera écrit que ne pas: il fait trop beau. ...Peñalba de San Estebán. Cirque régulier. Rien que pour moi. Vingt minutes aller, vingt pour le retour. Puis je me laisse entraîner. Je monte, je monte toujours. Je vois des ruines de ferme. Je la rebâtirais. Les habitants m'adopteraient. Ils m'appelleraient le Français fou, el Francés Loco. Reste une arête. Je parviens à un repère géodésique, construction tronquée porteuse de maintes inscriptions. Quelle domination ! Le soir tombe. Au Burgo de Osma, grande fébrilité: apparition des ceintures rouges et des bérets. Les filles ont l'air chaudes. J'aimerais assister à une course de taureaux. Ça grouille. Les hôtels sont combles, et la fatigue se lit sur mon visage. Voici un hôtel isolé, avec son bar en forme de U. Et j'ai déjà vécu cela. J'avise vite une jeune fille perplexe. Y a-t-il ou non une chambre, elle l'ignore. Arrive, convoquée du premier étage, une mémé vulgaire aux seins pendants, aux savates traînantes. Elle me jauge en mon short, et demande en espagnol: - Et qu'est-ce que tu lui as dit ? - Que je ne savais pas s'il y avait des chambres. - Ici on ne fait pas de chambres, Monsieur. C'est gros. C'est très gros. La prochaine fois je ne me présenterai pas en short. Bande de ploucs. Elle sait que je sais. Des ouvriers rigolards, bande de cons, me font remarquer que mes phares sont restés allumés. Ah ça vous fait rire. Dans le bas peuple, pas de pitié pour la fatigue. La fatigue donne l'air con. Donc je suis con. C'est pareil partout. Crève, touriste. Dégage, touriste. Ici, c'est réservé aux Espagnols pure race. Si je couche dehors, c'est à cette vieille connasse que je le devrai. Un panneau routier, dans la demi-obscurité, indique "Muriel". Calatañazor. La nuit est tombée. Une quantité de voitures encombre un virage serré, jusque sur le bas-côté. J'en ai marre d'être regardé. Comme un fou. Véritablement comme un fou. Le village proprement dit, autour de son château (Qalât Aniazour) est entièrement pavé de ces petits cailloux des montagnes du nord. Cela vous broie les pneus, la suspension, en cinq cents mètres. Ce n'est pas là que je pourrai coucher. Demi-tour laborieux sous l'oeil des vieux, des vieilles, d'un boiteux-sur-cailloux, adapté à la pente. ... S'il n'y avait pas les humains! Sauf les flics parfois. Les flics sont bien utiles. Démonstration: j'arrive à Soria. Je me gare n'importe comment et je commence ma petite recherche, toujours en short. Pas de chambre. Nulle part. Ah, ce regard (de femme, est-il besoin de le préciser), ce clin d'oeil ironique ! ("Voilà un vachement beau client !") - d'abord, un pantalon. Il leur faut le signe. Le signe que je ne suis pas un touriste (à part mon cou teint de brique et mon poitrail à col vert). C'est l'heure du paseo. Une foule bien couverte par 16°. Marcher droit, ferme, pas trop ahuri. Eplucher les rares hôtels, complets. Tout le monde me semble ironique. Foule très dense sur deux rues parallèles. On a tout dit sur le paseo, non ? Cela veut dire: tout le monde se regarde passer. El Francés Loco domine tout le monde d'une tête. Il essaie de ne pas se faire voir. Il monte au Parador: c'est le point culminant de la ville, sommé d'un hôtel de luxe. Pas de chambre. - J'ai de l'argent ! - Mais que vous en ayez ou pas, Monsieur, nous sommes complets.
O brave flic, jeune, avec son brave chien-loup, qui (le flic) me permet de me garer "interdit", qui me suggère d'aller voir "ses camarades de la comisaria" ! Au diable les principes ! Les flics sont là pour vous servir ! Mais non, vous ne risquez pas d'être arrêtés ! Vous risquez juste un plongeon ferraillant en pleine pente, parce que votre voiture redescend du mauvais côté de la colline, et que les lacets ne sont pas balisés. Bas de la pente, ouf. Chemin de terre ou chemin de goudron ? Goudron-pipi. Commissariat. Trois flics pro-tec-teurs, deux qui se détachent, un qui m'emmène, et que je te deviens prolixe, que je suis sale, que je ne veux pas passer la nuit en voiture ; ces Messieurs à onze heures téléphonent pour moi. Et moi d'attendre, et moi de regarder, d'étudier bien fliquièrement les trombines des terroristes affichés: leur taille, leur aspect, leurs caractéristiques ("allure svelte", "débit haletant", "accent catalan muy pronunciado") - si je leur disais "Je connais (...)", quelle différence d'accueil ? Le flic, courtaud, brunaud, moustachaud, basanaud, me dit que la course de Burgo de Osma remplit tous les galetas, et qu'il ne reste de place qu'à Agreda, ou à Tarazona. Et phrases de s'entrecroiser, en répétitions, en explications intarissablement commentées. Ces quarante kilomètres-là, je les ai passés épuisés, Gérard Manset à fond (l'effet tonique de ces chants plaintifs !) Ne pas mourir, croiser les camions bien calme - renseignés, les flics: encore un bar hyperbondé, ça rigole ferme, mieux vaut être espagnol parmi les Espagnols. Agreda, au centre de la Tierra de Agreda, paraît bien sombre. Mais l'hôtel est bien là. Vite, un coup de téléphone depuis le hall: - Je suis presque assuré de trouver une chambre. Les Phlycks m'ont affirmé..." (débit précipité ; fort accent francés) " - oui, une chambre. Pourquoi est-ce toujours une fraîche jeune fille qui vous donne la clef ? Ça fait bordel, ça fait frustrant. Dans la chambre, je me sentis joyeux, bouffai deux pêches à la peau traitée, me lavai le lendemain avec de grands floc-floc de serviettes: j'avais oublié mon gant. Pour payer, ce fut dur: il fallait changer d'immeuble, jouer des coudes à un comptoir surencombré, insister, insister pour donner son argent. Quelle honte ne m'eût pas étreint en effet si quelque douanier m'eût dit: - Attendez voir, nous avons reçu un coup de téléphone - c'est bien vous qui êtes parti de l'hôtel sans payer votre séjour..." - à l'étranger, fais petit cul. Prends la route du nord, par Cintueñigo - barrières de bois, courses de taureaux - bon sang, mais c'est bien sûr ! Quinze août, jour du sacrifice ! Pampelune, peut-être ? Non: Caparroso, son château, sa mémé qui souffre sur ses guibolles enflées en descendant la pente de ciment... Et, bouquet final, Tafalla. Là, tu auras ta grand-messe. L'église est comble. Je suis coincé entre l'épaule d'une jeune et l'épaule d'une vieille. L'autel doré trône devant une muraille de tableaux baroques. Les hommes portent le béret rouge, qu'ils ôtent, et la ceinture verte de Navarre. Une femme prononce "José", plaçant sa langue entre ses dents, si ressortie qu'on croirait un bout de bite. On se lève, on s'assoit, on s'agenouille, le curé parle de fête, de collectivité. "Je ne peux pas être joyeux si mon voisin, si mon prochain n'est pas heureux aussi", il le dit trois fois de suite, puis il s'arrête, la communion draine un bon trois quarts de fidèles, et j'ai jeté la plupart de mes pièces à la quête, pour participer, vachement ému, c'est toujours ça qu'on ne refusera pas de me changer à la frontière. Orgues, choeurs ! et zimboumba sur le parvis pendant le recueillement de la communion ! Et si je m'enfilais la petite noiraude à côté de moi, qui est venue avec sa mère ? Au moins, son épaule me touche, bien, à l'aise, et je lui serre la main - c'est un rite chrétien. Elle baisse la tête avec un beau sourire en V, bien de commande, sur sa face de pruneau. Mais survient une jeune bite, agréée par la mère, voilà la fille qui me quitte. A l'extérieur, des mannequins énormes font semblant de danser, descendent la rue, il y a el Moro, el Chino, el Cristiano, je prends des photos, des jeunes filles aiguisées par la branlette sautent d'un pied sur l'autre pour danser, je suis enthousiaste et je crie "arriba" comme un touriste. Un petit vieux veut me prendre mon verre de blanc - tant pis, je me soûle la gueule je serai bien le seul, les Espagnols ne boivent pas, ils sont joyeux comme ça, parce que c'est la fête. Un jeune homme blond me désigne à ses copains avec un geste des doigts vers la tête: - T'occupe pas, il est complètement paumé. Principe: ne jamais avoir l'air joyeux, ne jamais avoir l'air quoi que ce soit ; durant tout ce voyage, je me serai appliqué précisément à ne pas ressembler à un touriste, et j'y aurai ressemblé de plus en plus... Pampelune, ville de merde. Faites passer. Impossible de se garer. Les rues grouillent. Pas de lâcher de taureaux. Je n'en aurai pas vu un seul, sauf une silhouettte découpée dans le métal noir, au sommet d'une côte, au sud de Madrid. Je ne m'arrêterai plus jusqu'à la frontière, par une route qui n'en finit pas de descendre à travers le Pays Basque espagnol, dégageant des perspectives splendides, comme on dit à "Ushuaia". C'est la fin. A Hendaye, en Franfrance, je me fais remplir au bar une bouteille d'eau. Les serveuses me toisent, l'air de dire: - Nous sommes des serveuses, mais faudrait pas nous prendre pour des connes. Nous condescendons à vous remplir votre bouteille." La France en effet, le pays où tout le monde râle, et je ne fais pas exception à la règle. Ce pays où chacun se dégoûte de sa situation sociale et croit que tout va plus mal qu'ailleurs. Je rentre, au-devant des visites à faire, rendre, et des indifférents à flatter. Au monastère de Labastide-Clairence, j'assiste à une cérémonie chrétienne parfaitement chiante, en totale opposition avec les mascarades de Tafalla: sous une lumière blafarde tombée d'un toit transparent, vingt moines en blanc crème psalmodient a capella de mornes et méditatifs cantiques. L'assistance est recueillie, jusques et y compris les enfants. Une boîte est à ma disposition, dans un vestibule, destinée aux intentions de prières. J'écris: "Seigneur, à chaque fois que je fais le bien, j'en attends une récompense. Aidez-moi à découvrir le véritable sens du don de soi."
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Pour en finir avec les bourdes religieuses: les curetons nous bassinent régulièrement avec cette foutaise de religion venu de "religare", "relier", les hommes entre eux (tu parles...) et les hommes à Dieu (tu reparles...). Ils disent que c'est dans Lucrèce, et que nom de Zeus les Anciens s'y connaissaient tout de même mieux que nous en étymologie. Alors là pardon, je m'étrangle. Aller dire que"sepulchrum" signifie "pas beau", "se", particule privative, et "pulchrum", "beau",c'est une connerie de première: c'est tout simplement de la même famille que "sepelire", "ensevelir". Nous sortir qu' "amazone" signifie "sans sein", de "a" privatif, et "mazôn", "sein", deuxième couillonnade: cela vient de "ama", "qui rassemble", et "zôna", "ceinture". Alors qu'on ne vienne pas nous gonfler avec la prétendue science infuse des Anciens. Il vous suffirait simplement, bande d'ecclésiastiques, de retrouver votre latin, qui ne sert à rien et qui fait facho, pour réapprendre dare-dare que "religio" veut dire "choix scrupuleux", c'est-à-dire des rites et formules magiques, parfaitement, magiques, permettant d'obtenir des dieux ce que l'on veut. A Rome, quand il fallait sacrifier un taureau blanc à Jupiter, eh bien on le passait à la craie, tout simplement. C'était de la "religio", de l'exactitude rituelle, ni plus ni moins. "Religio" n'a donc rien à voir avec "le lien social", comme des générations de sous-philosophes nous le rabâchent, mais avec la magie et la superstition la plus ringarde et la plus formaliste. Il est bien évident que le cureton de base n'a pas intérêt à ce que ça se sache, et d'ailleurs, le latin est devenu facultatif pour devenir prêtre, ce qui est un comble. Signé Collignon, athée comme une cuillère. |
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Bernard Collignon |
Critique littéraire
La belle Humeur Michel Testut - Éditions Itinérances |
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Michel Testut, "La belle Humeur", tel est l'auteur, tel est le titre, aux éditions Itinérances, dans le Périgord sans doute, puisqu'il s'agit (le sous-titre l'indique) d'une série de célébrations du Périgord, du temps passé, des vieilles chansons, des vieilles recettes et de la sagesse qu'il y a à contempler le vieux paysage ancestral qui jamais ne bouge. Un vieux pépé serein respirant toute la sagesse du monde, tartinant à l'envi sa petite philosophie de Sud-Ouest Dimanche qui ne fait de mal à personne. Quelqu'un de sympa, portant toute la bonté du monde dans le regard et dans les pattes d'oie, revenu de tout sans y être jamais allé à moins qu'il n'y soit allé. Nous avons besoin de telles rencontres pour respirer plus largement, nous dire que nous avons tort de nous énerver, que le brave petit pays périgourdin ne changera pas de sitôt, et finalement je m'énerve, parce que j'ai envie de m'énerver. Le goût du terroir, je connais. Le couplet de l'enfance heureuse et voluptueuse, et qui trouvait tout tellement beau parce que c'était la première fois, je connais. Les retrouvailles avec la vieille cousine de Corrèze et les cousins morts qui sont là dans l'atmosphère et dans leurs sous-verres à photographies sépia, je connais. Et ça m'emmerde, parce que d'une part je n'ai pas eu d'enfance digne de ce nom, passant mon temps à me faire engueuler que je me conduisisse bien ou mal. Tout ce que les oncles et tantes savaient me dire ou faire, c'était de cafter à mes parents parce qu'à dix ans j'étais amoureux d'une petite fille et qu'on soupçonnait les pires dépravations. Les villages que j'ai habités n'étaient peuplés que d'ivrognes malveillants qui répandaient les pires bruits sur mes parents, et c'était vrai, par-dessus le marché: mon père avait été collabo et s'amusait à regarder pisser ses élèves filles par-dessus la porte des cabinets parce qu'il n'y avait pas moyen de baiser avec ma mère, je parle de la mienne, pas du Béglais. Donc dès que j'ai pu laisser parents et oncles et tantes je les ai abandonnés sans remords. Pour les parents ce fut plus difficile parce que je me sentais coupable et j'ai dû attendre qu'ils soient morts pour m'en débarrasser. Ils sont enterrés dans le Périgord justement, il n'y a pas une fleur sur leur tombe qui est la plus vétuste et la plus charbonneuse de la rangée, ce qui me permet de graver la date de mes visites, l'une en dessous de l'autre, sur la pierre tombale. Vous voyez la chaleur. Et je n'en suis qu'à la page un de mon prétendu commentaire, ça m'étonnerait qu'il y en ait beaucoup. Ce n'est pas que j'en veuille à ce brave Michel Testut, qui est sans aucun doute un ancien au-dessus de tout soupçon. Cependant j'en ai ma claque et ma super-claque d'entendre vanter les terroirs. J'y ai donc habité, dans le Périgord, de 62 à 66, la préhistoire, et pas très longtemps, mais tout de même de 18 à 22 ans, à une époque où l'on n'était majeur quelle horreur qu'à 21 ans, ce qui laissait tout le temps à vos parents pour vous broyer définitivement. Les oncles et tantes étaient ailleurs, du côté Côte d'Azur où ils s'étaient tous laissés tomber du Nord et du Nord-Est, tous beaufs jusqu'au bout des ongles, ne considérant les hommes qu'à proportion de l'épaisseur de leur portefeuille et de leur conformisme: surtout, soyez bien "comme tout le monde", et garnissez votre compte en banque. Il est bie |