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Le Feuilleton

 

 

 

 

 

 

Il n'y a pas à hésiter: il faut partir. Partir de la poste ou d'un postulat. Je suis à la poste. Un petit bureau de poste de la dimension d'un timbre-poste. Juste la place pour le guichet, deux-trois personnes, une cabine téléphonique. Sur les murs, des affiches objurguent: faites ci à 7%, collez ça en dépôt, n'oubliez pas que, donnez votre sang pas de l'alcool. D'accord! À Noël, je n'offrirai plus cognac ni whisky, mais de petites bouteilles pleines de mon sang. Tenez, les amis, flanquez ce truc au frigo, ça peut servir. Sinon à vous, du moins à d'autres. On pourrait aller sonner chez le voisin au lieu de se faire suer avec la banque dudit: vous n'auriez pas un reste de 0+? Je vous revaudrai ça, j'ai quelques bons A- de derrière les fagots. De derrière les garrots. Je vous recommande le jus de la petite du sixième, il a une belle couleur; c'est le carburant miracle pour vous mettre le feu au cul.

Devant moi, la vieille mémée n'arrive pas à se dépêtrer de son livret de caisse d'épargne. Il faut dire que la postière essaie de l'aider. Seigneur! à quoi ça sert, les vieux? À ralentir les queues, tout juste. Celle-ci, de queue, n'est composée que de deux personnes dont moi, mais c'est comme si elle s'étendait de Dunkerque à Tamanrasset en passant par les caisses de chez Inno. On n'en sortira jamais, à moins que je ne sorte, précisément. C'est ce que je disais: il faut partir. Il faut toujours partir de quelque part pour arriver nulle part.

Crac! quelqu'un entre, vient se placer derrière moi.

Trois personnes. La queue s'allonge. Je ne sais plus si je dois m'en aller. Cela demande réflexion. Le moment d'avant, je pouvais. Maintenant qu'il y a quelqu'un derrière moi, ça change tout. Ça bouleverse l'ordre des facteurs, si je peux m'exprimer ainsi. Il se trouve que je peux.

C'est vrai, ça! c'est bête! Si je m'en vais, l'autre, derrière, va en profiter. Trop heureux! J'aurais fait le poireau pour rien. Pas question! Je reste. Nous sommes en république. À moins que je lui demande de me garder ma place? Rien n'agace les gens comme ça. Je me retourne, pour voir. Et alors là, aïe ma mère, je n'ai rien fait de plus intelligent de toute mon existence! Parce que, le spectacle, je ne vous dis que ça!... Une créature de rêve, comme on dit. Sauf que le rêve est là, bien palpable. C'est-à-dire que j'aimerais bien le palper. Malheureureusement, c'est pas permis. Même dans les bureaux de poste. Même avec l'autorisation. Dommage! Ce serait pas mal pour passer le temps, ici ou ailleurs. C'est décidé, je reste.

Je veux bien rester tant qu'on veut. Cette présence, dans mon dos, me suffit. Prends tes aises, mémée. Recompte bien tes sousous, fais-les marquer comme il faut, tamponner, retamponner, estampiller, certifier conformes et garantir d'utilité publique. Et toi, la préposée, détache avec l'application désirable (et la règle en fer idoine) le petit papillon, récépissé le mérinos ou je ne sais quoi, sans en louper une dent ou ça ne vaut pas, recommence. Mais tout à l'heure, hein? On n'en est pas encore là. Rien ne presse.

Elle sent bon. Je sens qu'elle sent bon. C'est soyeux, chaud, poivré. On en mangerait. J'en ferais bien mon ordinaire. Il faudrait dire quelque chose. «Le contact, recommandait Patton, trouvez le contact!» Il est vrai que Patton était un gros con.

Crac! encore un client. Que se passe-t-il aujourd'hui? C'est-y donc jour de foire? L'avantage, c'est que, par manque de place, la queue s'écrase. Contact!... Le meilleur qu'on puisse rêver! Petit Jésus, merci! Une onde de chaleur me parcourt l'épine dorsale, me farfouille les lombaires, vient faire des galipettes entre la deuxième et la troisième cervicale. Je suis enrobé de langueur. Je fonds sur place comme un miko. Mon rêve est tout contre moi. Le seul ennui, c'est que, par la force des choses, mon frifri a dû aller faire couci-couça avec le pont arrière de l'épargnante qui me précède, bien que je me sois efforcé d'éviter au maximum un contact qui, lui, ne me réjouit guère. Elle jette sur moi, à la dérobée, un regard angoissé, offusqué, comme si j'y avais collé un poisson d'avril ou une betterave de cotillon à poils grippeurs. Va te faire baigner, Suzanne! Mon séraphin n'est pas pour toi. S'il était admis qu'on puisse faire la queue à reculons, je me retournerais tout de suite: ça conviendrait davantage à ma libido.

Je me retourne pas. Je suis en train de prendre conscience que mon apparition a deux seins. J'en suis très heureux. Pour elle comme pour moi. Je les sens contre mon dos. Toujours par la force des choses. Il est heureux que les choses aient une force. Certes, si j'étais tourné dans l'autre sens, ce serait plus intéressant... Des seins dans le dos, ce n'est pas mal non plus. Si vous voyez ce que je veux dire.

Sexiste, moi? phallocrate? Ras le viol? Mais je ne demande pas mieux de me faire violer tout de suite. Entièrement d'accord. Je veux bien me faire sauter dessus par les nanas. Et même sauter tout court. Ce n'est pas bien porté, de considérer la femme comme un objet sexuel? D'accord. Je ne vois aucun inconvénient à être considéré, moi, comme un objet sexuel. J'aimerais assez.

C'est vrai qu'on n'est pas que ça. Seulement, attention! on est tout de même ça aussi, pas intérêt à l'oublier! C'est souvent bien agréable et puis c'est fait pour ça! Si on a ces machins et ces machines entre les pattes, c'est pas pour traduire Sollers en javanais (pardon, en français). À première vue, c'est calculé pour aller l'un dans l'autre, comme tenon et mortaise. Si la mode veut que le tenon dise à la mortaise: je suis bourrelé de remords d'avoir à te rentrer dedans (avec des bourrelets, ça plaît toujours), mais tu sais, l'avenir de la race m'indiffère, ce qui m'attire c'est ta singularité,-- pas d'objection. Pourvu que l'assemblage se fasse. À la plus grande satisfaction des deux parties.

Et je ne parle pas que du tenon, me faites pas dire ce que je ne dis pas. Sans quoi, alors autant filer, tous et toutes, porter nos zig et puce au mont-de-piété ou les accrocher dans un cadre sur un mur du salon entre la reproduction (excuse!) de Vasarely et le coucouille de la Forêt-Noire garanti six mois. Mais ne pas attendre d'un mec à peu près normalement constitué qu'il reste de bois -- sauf dans le sens où vous ne manquerez pas de l'entendre -- à la vue de nos très chères soeurs, lorsque (comme c'est curieux!) elles ne portent pas de soutien-gorge (pourquoi, au juste?), ou rien qu'une ficelle dans la raie des fesses (dans quel but?), ou déambulent paisiblement dans ce qu'on ne peut appeler des robes que si on arrive à constater leur existence (de préférence, pas à contre-jour) et encore à condition qu'elles n'aient pas enlevé l'étiquette de lavage qui en est le plus souvent l'unique partie visible. De même (et c'est encore heureux!) qu'une nana fabriquée selon les plans déposés quelque part et admis partout, apercevant nos formes tout aussi précises et tout autant tentantes (s'pas?), doit éprouver, s'il n'y a pas d'erreur de fabrication, un certain arsenal de sensations pour lesquelles elle a été programmée par le Grand Manitouche-toi là.

Qu'on ne se méprenne pas non plus à l'endroit (ou à l'envers) des homo. Je ne suis pas raciste. Que deux bonnes femmes aient décidé de se faire reluire, ou deux bonshommes de se vaporiser les amygdales, moi je trouve ça très bien. C'est leur problème. Ce que je veux dire, c'est que la sexualité, ça existe, qu'on est tous faits pour ça, entre autres, qu'il faut l'admettre et arrêter de faire suer avec ce genre de problème. Disons pour finir que je reconnais volontiers à quiconque le droit de ne pas avoir de sexualité, mais que le quiconque n'aille pas reprocher aux autres d'en posséder une. Après tout, il faut des bonnes soeurs, des archevêques, des institutrices, des consciencieux professionnels. Ça décore.

Et ne me dites pas que je suis intoxiqué. Cette manie des psychoses!... Intoxiqué, pollué. Des mots. Pour un rien, on vous déclare intoxiqué (ou pollué -- ou polluant, c'est la même chose): le tabac, la politique, l'alcool, le syndicalisme, la société de consommation... que sais-je encore? Ce n'est plus la rage de vivre, c'est la frousse de vivre, la grande chiasse. Hé! ho! vivre, c'est aussi bouffer de la crotte, vous avez oublié, petits microbes brenneux de culture de bocal en vase clos? Et la pollution de la connerie, vous en parlez, de la pollution de la connerie? Ça, c'est dangereux! Mais vous vous gardez bien d'y référer. Vous en traitez, de la pollution de la connerie? de la dictature de la médiocrité? Pas de danger! Combien la connerie tue-t-elle de gens par an, par minute, par seconde? À petit feu ou de manière foudroyante. Horrible! La voilà, la plaie de l'époque. De l'époque? je crois qu'elle a été de toutes les époques. Hé, oui! La différence, c'est qu'à présent il y a davantage de cons sur terre, les populations ayant augmenté. Et davantage de moyens pour la propager: les merdia. Point à la ligne.

-- C'est à qui le tour?

Que dit la postière.

Cette question! L'épargnante en ruine vient de se décloquer du guichet avec un bruit de ventouse, glissant de côté comme une carte honteuse sortie du jeu, détassant le paquet, me frustrant de mes seins dorsaux (salope!), vaticinant vers la sortie. Il y a, que je sache, deux personnes derrière moi dont un rêve, et on demande à qui c'est le tour? À moi, pardi! Mézofète, que suis-je venu faire ici? Plus moyen de me rappeler. Le trou. J'ai des excuses. À tout hasard, je demande le 12 à Laguépie. Ça ou autre chose... On va me le passer. Les miracles sont quotidiens. On me prie seulement de me mettre un peu de côté. Je translate. Je m'efface, libérant le passage à la petite mignonne, qui me remercie d'un sourire. Elle m'a souri! Hosannah! Prompt comme l'éclair, je souris en retour. Le contact! Ne pas louper le contact!... Elle me sourit toujours. Moi, fatal, je persiste dans la même voie. Le monde appartient à ceux qui soulèvent tôt. Le temps est suspendu.

-- C'est à qui le tour?

Complètement débile, la postière!

-- Pour un télégramme.

-- Vous avez la formule?

E = mc2. La formule!... "Formulaire", tarée! Imprimé, si on veut. Y a plus de langage.

Elle a la formule.

J'ai Laguépie. Je m'insère dans la cabine, fébrile. Pas question que je laisse filer le télégramme. Laguépie. Le 12 ne répond pas. Je m'en doutais.

Je sors.

Nous sortons.

Elle s'appelle Agnès.

 

 

Nous avons été au café, au cinéma, au restaurant, au zoo, dans mon lit. En plusieurs fois: Agnès est une fille bien. Je ne suis pas mal non plus. Mon nom, c'est Roger.

 

 

Avec Agnès, on a un jeu: on joue à la poste. En souvenir de notre première rencontre. Je me place devant un meuble qui tient lieu de guichet, Agnès vient faire la queue derrière moi. Tout contre. Elle me caresse avec ses seins, son ventre. Je la caresse avec mes mains. Pas le droit de me retourner: défendu, c'est la poste. Il faut dire que c'est mieux que dans une vraie. On peut faire des choses qu'autrement on ne pourrait pas. Sans quoi, le jeu n'aurait aucun intérêt. Tout en la caressant, je la déshabille. Sans me retourner. Pas si facile. Vous avez essayé? Elle me caresse, me déshabille aussi. Plus zézé. Normal que je parte avec un handicap. À un moment, fatal, on finit par ne plus rien avoir à enlever. On continue quand même un peu, pour le plaisir. Je me retourne enfin, parce que tout de même ce serait pas commode et que mon crocusbubus coincé dans un meuble, c'est pas l'idéal. Là, on passe à d'autres machins. Mais des fois, il nous arrive de jouir debout, comme nous sommes. Ce n'est pas à dédaigner.

A présent, chaque fois que j'entre dans un bureau de poste, je bande. Branly n'a sûrement jamais pensé à ce genre d'interférence. Nous projetons avec Agnès d'aller refaire la queue dans un bureau de poste. Un vrai. Pour voir jusqu'où on pourrait aller, un peu aussi "in memoriam".

Je devrais une fois me placer derrière elle. Pas de raison. Il ne faudrait pas croire que notre truc tourne à la manie.

 

 

Oui! il ne s'agirait pas de croire que nous ne savons faire que ça. D'ailleurs, Agnès n'est pas ma seule connaissance. Elle le sait. Je suis honnête dans mon genre. Il y a égalememt Odette, Dorothée, Julienne, Monique et quelques autres, comme on verra. J'ai beaucoup de connaissances.

Un jour, Agnès et Julienne se sont rencontrées. Je crois qu'elles se plaisent bien. Pourquoi n'en pas tirer parti? Si je demandais, comme ça, pour voir, à Julienne, de venir faire la queue avec nous?

 

 

Elle est venue. Ça a très bien marché. Entre elle et Agnès. J'ai dû faire la postière. La prochaine fois, je demanderai plutôt à Dorothée.

 

 

Dorothée a des principes. Elle ne pratique pas la confusion des genres, si parfois celle du nombre. Des corps. C'est une dame bien, mère de famille, avec mari, enfants et tout. Si elle a de l'affection pour moi, c'est comme qui dirait en marge. Ses mondes ne s'interpénètrent pas. C'est nous seulement, qui nous interpénétrons. Cela ne semble pas lui poser de problèmes de conscience. À moi non plus. Je ne vois pas pourquoi. D'ailleurs, je lui donne des conseils pour élever ses enfants. Parce qu'elle m'en demande. Je ne me permettrais pas d'empiéter sur le domaine du mari.

Je crois qu'elle m'aime bien. Moi aussi. Qu'elle aime bien que nous nous interpénétrions. Moi aussi. C'est une bonne interpénétreuse. Je crois que je ne suis pas trop mal non plus. Dans le plaisir, elle crie, elle râle, elle se débat. J'adore. Non que ça flatte ma vanité masculine, mais parce que ça me fait plaisir qu'elle ait du plaisir (il me semble qu'elle en a), et parce que je trouve ça excitant. Les voisins, je ne sais pas ce qu'ils en pensent. Je m'en doute à certains regards qu'on me lance, dans l'escalier: irrités (les hommes surtout), intrigués (les femmes surtout), adorateurs (la petite voisine de palier, quatorze-quinze ans -- celle-ci, dans peu de temps...).

Il y a une dame, quelque part dans l'immeuble, qui se livre à des manifestations semblables à celles de Dorothée. C'est très intéressant à écouter, mais je n'arrive pas à localiser. Dommage, j'aimerais la repérer, ce pourrait être utile de faire sa connaissance. À moins, bien sûr, qu'il ne s'agisse de Dorothée.

 

 

Curieux, comme je semble attiré par les petites voisines. Celle du sixième, imaginaire, dont je parlais pour rire en commençant. La petite du palier, bien réelle. Et puis cette inconnue gémissante, à mi-chemin entre les deux.

Je m'en avise maintenant, inconnue est le mot clé. Avec l'attrait qui s'y rattache comme un porte-clé. Ce qu'on n'a pas chez soi, c'est toujours mieux: on n'a pas eu le temps d'en éprouver de désillusions. C'est comme ça! Idem pour la petite voisine de palier. Bien que connue, elle demeure inconnue. Tant qu'on n'aura pas couché ensemble, elle ne sera qu'une inconnue. Lorsque nous aurons, elle le sera encore. Il y aura eu tout de même un petit rien entre nous. C'est ce que je voulais dire. On ne dit en général guère plus.

 

 

Coucher avec quelqu'un, c'est pas mal pour avoir un sujet de conversation. Ça évite d'en chercher un, ce qui n'est pas toujours facile. C'est un domaine où chacun peut trouver à s'exprimer. Quoi qu'on prétende, il est assez exceptionnel de rester court. On peut s'occuper malgré tout, avec un minimum d'ingéniosité. C'est, à ma connaissance, l'un des très rares sujets de conversation où l'on ne soit pas tenu de parler. Je crois que c'est en partie pour cela qu'il continue à jouir d'une certaine faveur. Outre le plaisir qu'il apporte, l'un dans l'autre, avec une certaine régularité. La satisfaction de se livrer à une activité utile, l'un dans l'autre. Ou le simple bien-être à se trouver l'un dans l'autre. On devait fatalement y arriver.

Coucher avec quelqu'un est une forme de politesse. C'est une façon assez commode de prouver que vous appréciez la personne, qu'elle est admise, acceptée, pas tenue à distance. Oui, je dirais presque “une gentille attention”. Un peu comme lorsqu'on offre des fleurs, un ballotin de chocolats. Pas plus ballot. Ça peut laisser des souvenirs. Bref, les avantages sont innombrables. Et quelle meilleure entrée en matière, pour des relations futures ou pas? Ça vaut bien une poignée de mains, réclame un peu plus d'attention, donc un peu plus de considération. On a davantage le loisir de faire connaissance, sans avoir l'air de se moquer du monde, d'agir par-dessous la jambe. La personne concernée éprouve la certitude d'avoir été jugée assez bonne pour être introduite dans le cercle de vos relations.

C'est un peu comme ça que j'ai introduit Agnès.

 

 

Agnès est une bonne introductrice. Si elle n'est pas aussi démonstrative que Dorothée, elle est plus concentrée. Je crois qu'elle pense ce qu'elle fait. Non que Dorothée ne le pense pas, elle extériorise davantage. Chez Agnès, tout est dedans. Mais je ne veux pas dire qu'elle n'ait rien dehors, Dieu merci! Ce qu'il y a dehors est tout à fait digne de considération. Le jour où Maurice est passé me rendre une petite visite et qu'Agnès a traversé le couloir dans le plus simple appareil en direction de la salle de bains, il n'a pas manqué de considérer. L'appareil d'Agnès n'est pas si simple que cela.

- Tu ne t'embêtes pas, a dit Maurice.

- Ça m'arrive pourtant comme à tout le monde, ai-je avoué, sincère.

Maurice s'est immédiatement proposé pour me distraire. C'était gentil de sa part. Il m'aime bien, Maurice. Mais j'ai répondu que merci, quand je m'embêtais, j'avais Agnès. Là, il n'a pas semblé très bien comprendre. Tant pis, je n'allais pas me lancer dans les explications. D'autant qu'Agnès a retraversé le couloir dans l'autre sens, avec un appareil aussi simple, et qu'il me semblait qu'il n'y avait pas besoin d'explications. Maurice n'en a pas demandé. Il avait dû comprendre. Peut-être pas tout de suite. Il a mis un certain temps avant de se décider à partir. Il faut savoir être patient avec ses amis. Dans certains cas, c'est difficile. Surtout quand il y a une impatience qui vous attend, après avoir traversé deux fois le couloir dans un appareil.

 

 

Roger, a1lez-vous penser, ne pense qu'à ça. Pas plus que vous, mais pas moins. Voulez-vous me dire à quoi penser d'autre, sauf deux ou trois petites choses que nous aurons encore en commun? La vie, c'est à refaire tout le temps. C'est toujours pareil. Agnès, Odette, Dorothée, Julienne, Monique... Je sais bien que, moi aussi, je dois être toujours pareil. Quand on n'est pas comme d'habitude, les gens s'inquiètent. Pas tant pour vous, mais pour eux. "Qu'est-ce que tu as, aujourd'hui?..." Vous remarquerez qu'on ne dit pas "qu'est-ce que tu es". Pas plus qu'on ne dit il est un rhume, il est un cancer. Il s'agit à la fois de quelque chose qui vous est étranger et que vous n'avez pas le droit de posséder, malgré l'emploi du verbe avoir. (Les gens sont pleins de contradictions. Ce qui fait leur intérêt.) Mais -- avantage -- ce quelque chose, vous n'en êtes pas responsable puisqu'il vous est tombé dessus à l'improviste, malgré vous. On a donc la possibilité d'être grognon, insupportable, mal embouché, sans qu'on vous en veuille trop. Au rhume, on vous plaint. Au cancer, on vous respecte. Mais enfin ce n'est plus vous, même avec un simple rhume, et "on" est impatient de vous retrouver comme "on" vous connaît d'habitude. C'est-à-dire comme on vous a classé, tenu à distance, de façon à ce que vous dérangiez le moins possible.

Aussi, à la question mécanique "comment ça va?", juste destinée à vérifier votre existence avec votre innocuité, ne vous avisez pas de répondre "mal". À moins de vouloir embêter votre interlocuteur. Je me rappelle, un jour que je devais être de mauvais poil, avoir rétorqué à un "qu'est-ce que tu deviens?" désinvolte, "je ne deviens pas, je suis." Le demandeur me considère, depuis cette incartade, comme un insupportable prétentieux. Je n'avais pourtant fait qu'énoncer une évidence universellement constatable, qu'il n'avait pas envie de constater, lui. Sa réaction fut si déplaisante, ses moqueries si supérieures, qu'il me devint antipathique à partir de ce moment-là.

 

 

Donc, c'est vrai que je ne pense (entre autres) qu'à ça. Mais, comme je le faisais remarquer, j'ai cru discerner que je n'étais pas le seul de mon espèce. Encore une chance! Ou ce serait l'espèce, qui serait bien seule.

Ne pas croire que je sois un nostalgique de la reproduction, titillé d'instincts paternels. (Je disais ça en passant, pour asseoir mes arguments et faire un peu suer le monde, c'est vrai.) Les mômes, très peu pour moi. Les autres en ont bien assez comme ça. À considérer tous les problèmes que ça soulève, il vaut mieux que ce soit eux qui se les cognent. Rien de plus chiant qu'un môme. Ou bien c'est végétatif, ou bien c'est emmerdatoire. Faut toujours s'en occuper. Ça n'admet pas la liberté des autres. C'est égoïste, tyrannique, bruyant, remuant. La seule satisfaction, c'est qu'on peut leur coller des baffes. Jusqu'à un certain âge. Après, ils vous les rendent. Et, cette limite, avec les progrès de la vitesse dans la succession des générations, se déplace à une allure redoutable. Autrefois, ça prenait quoi, une génération? quinze-vingt ans. À présent, ça saute les années quatre à quatre, comme un sale gosse les marches d'escalier. Les mouflets de huit et de douze ans ne se comprennent plus, ne s'adressent quasi pas la parole, se méprisent cordialement. Ils appartiennent à deux générations différentes. Effarant!

 

 

Chose étonnante, contradictoire: avec l'allongement de la durée de la vie humaine pour cause de science, comme chacun sait, on est "vieux" maintenant, aux yeux de l'inquiétante race enfantine, dès quinze-seize ans; alors que dans le temps, on pouvait tranquillement attendre les parages de la trentaine. C'est qu'ils nous poussent vers le trou, ces petits cons. Lassés de secouer des hochets dérisoires, ils secouent plutôt le cocotier. Avec une énergie féroce. Alors voilà, vous mettez cette vermine au monde, et elle n'a rien de plus pressé que de vous le faire quitter par les voies les plus rapides. Vous comprendrez que dans ces conditions...

Je n'ai pas envie d'avoir un assassin à domicile, la morve au nez. Si encore je pouvais plaider la légitime défense, je l'abattrais à vue à la première occasion. Inutile de s'illusionner, aucun jury n'accepterait ce genre de défense, et pourtant!... Dégueulasse! On est baisé-feinté-bâillonné. Des victimes, c'est simple! livrées pieds et poings liés. Non, merci, je ne coupe pas dans la combine. Vous qui avez des chiards, vous comprenez, n'est-ce pas?

Alors, je ne pense qu'à ça, mais surtout pas aux mômes.

Je prie quotidiennement le ciel de m'écouter. Le ciel possède ici-bas un représentant irréprochable, de confiance: la pilule. Sainte pilule, merci pour tout. Soyez bénie jusqu'à la fin des temps. Vous multipliez autour de moi les présences féminines sans m'ouvrir cette plaie en forme de corollaire que sont les mômes. Je ne dis pas que ce ne soit pas beau, une mère,-- mais seulement dans les pinacothèques, si je peux dire sans froisser personne. C'est l'unique endroit où ces petits merdeux ferment leur clapet, se tiennent tranquilles, présentent même un aspect esthétique. Reynolds, l'inventeur du stylographe, a peint des légions d'angelots séraphiques. S'il avait dû les torcher, il aurait passé sa volaille au lance-flammes.

 

 

L'Immaculée Conception, telle qu'on la conçoit d'habitude, est une formidable bévue. La seule Immaculée Conception que j'admette et recommande, ce n'est pas une nana qui a un chiard sans jules. C'est une nana qui a un jules sans chiard. C'est à la fois moins acrobatique et plus reposant. Ce qui macule, ce n'est pas tant les jules que les chiards. Aucune mère de famille un peu honnête ne me démentira, même si ça ne fait pas l'affaire des fabricants de morale, de machines à laver et de bambinettes.

Immaculée déception!...

Cela dit, je veux bien adresser la parole de loin en loin à un marmot, à condition qu'il me réponde correctement. Me traîner comme un demeuré sur les carpettes avec lui, à condition qu'il ne pisse pas dessus. Inventer à la rigueur des histoires débiles où les petites abeilles rencontrent des tortues mauves, les lapins photographes des hiboux musiciens au milieu des champignons magiques et des collines en sucre d'orge, mais à la condition qu'il ne me ricane pas au nez ou ne pose pas d'inextricables kyrielles de questions stupides.

Au fond, un môme, c'est un peu comme un aspirateur: ce n'est supportable que rangé dans un placard.

 

 

Odette croit m'attendrir en me racontant ses quatre cents coups de quand elle était môme. Je n'ai pas le coeur de la contrarier et la laisse faire. Si elle savait comme elle me rase! Ce ne sont pas ses quatre cents coups d'autrefois, qui m'intéressent, mais ceux de maintenant. Il est bien évident que j'échangerais avec plaisir un coup d'à présent pour huit cents de jadis. Plus que probable que si je l'avais connue au temps qu'elle tartine si volontiers, la seule marque d'intérêt que j'aurais pu lui porter eût été de lui flanquer la dérouillée qu'elle méritait en permanence.

Il est vrai qu'actuellement, l'une de ses joies les plus pures est de se faire fesser par moi. Elle m'en prie souvent. Je m'exécute sans déplaisir. C'est elle qui m'a fait découvrir les délices réciproques, partagées, de cette troublante activité. Surtout lorsqu'on l'exerce dans un appareil du même type que celui d'Agnès.

Si j'avais infligé à l'Odette du cours élémentaire (ou même moyen) les fessées que je lui peaufine en ce moment, je ne me serais pas retrouvé au septième ciel, mais derrière des barreaux.

Curieux, comme l'écart de quelques années autorise tous les autres.

J'ai fait un rêve coupable, oette nuit. Odette serait-elle en train de me pervertir? Il faudra que je me méfie. A cause des barreaux.

J'étais en train de flanquer une tripotée à Odette, quand on a sonné à la porte. Je suis allé ouvrir. Il faut toujours être poli; ce n'est pas bien, de vivre comme un sauvage. La petite voisine de palier se tenait sur le seuil. Quand elle a vu mon appareil, elle est entrée.

-- Je croyais, me souffla-t-elle, que vous fessiez une sale môme. Alors, je suis venue voir si par hasard ce ne serait pas ma petite soeur. Fermez la porte. Ça me ferait bien plaisir, parce que maman dit souvent qu'elle va lui balancer la raclée qu'elle mérite, mais elle n'ose jamais passer aux actes. Ce serait tellement merveilleux, si vous passiez aux actes, vous!

Ce disant, elle passa dans la chambre. Je la suivis.

Elle dévisagea Odette.

- Ce n'est pas ma petite soeur. Dommage!

-- Pourquoi? se rebiffa Odette, qui avait dû entendre notre conversation. Tu te crois la seule au monde à ne pas mériter de fessée?

- Je n'ai jamais dit ça, murmura vertueusement la petite voisine, qui adopta un appareil semblable au nôtre.

Elle prit place sur le lit à côté d'Odette.

-- Si vous pensez que j'en mérite une, ne vous gênez pas. De toute façon, ça ne sortira pas de la famille.

C'est ainsi que j'entrai dans la sienne.

N'est-ce pas, que c'est un rêve coupable? D'autant qu'au réveil, je ne me suis pas senti fautif le moins du monde. Il faudra que je me surveille, ou que je surveille la petite voisine. Quelle différenoe y a-t-il au juste entre une femme-enfant et une entant-femme? Je crains que seul un grand jury détienne la réponse. C'est oe qu'il y a d'ennuyeux avec ce genre de question.

 

 

J'ai rencontré la petite voisine dans l'escalier. Pour la première fois, elle m'a adressé la parole.

-- Vous n'avez pas vu ma petite soeur?

J'ai eu comme un éblouissement. J'ai dû me retenir à la rampe.

-- Ça ne va pas? demanda-t-elle avec sollicitude.

-- Ça va très bien, dis-je, un peu idiot.

Il y a des moments où il faut se méfier des rêves comme de la peste (ou de la poste).

-- Pourquoi me demandez-vous si je n'ai pas vu votre petite soeur?

-- Parce que je la cherche.

Elle me fixait avec étonnement, d'un oeil goguenard et apitoyé.

Seigneur Dieu, Roi des Armées, faites que, de toutes façons, elle la trouve!...

 

 

Je suis allé dans une église. Non pour téléphoner au général en question, mais pour changer mon esprit, comme disent nos voisins Anglais, qui s'y connaissent en rois et en armées. Je n'avais pas mis les pieds dans une église depuis des lustres.

La première impression que j'en retirai, fut que c'est un endroit frais. Je m'installai confortablement sur un banc de bois, dans un coin de nef. La seconde qui me vint, confirma la certitude que j'avais éprouvée il y a bien longtemps : en chaque maison de Dieu, le Diable se dissimule dans l'orgue d'où il souffle par les tuyaux pour détourner la prière de son objectif naturel, en pratiquant un courant d'air propice à toutes 1es déviations. Que ce soit pendant les offices, ou à la faveur de la vacance liturgique, comme c'était le cas en ce moment précis. Il faut bien que les organistes trouvent le moyen de s'entraîner. Quoi qu'il en soit, le Diable, lui, vous entraîne à la suite de sa queue fourchue comme une double-croche : rien de plus sensuel et viscéral que la musique d'orgue, même quand elle feint de se désincarner dans des notes célestes, aussi innocentes que la Putiphar en liquette Petit-Bateau.

Troisième impression, ou plutôt constatation : les rideaux des confessionnaux sont trop courts. J'ignore si c'est pour que chaque fidèle puisse constater que le ministre du culte enfermé dans le compartiment médian, comme le visiteur en caleçon des armoires de vaudeville, n'en profite pas pour sonder les âmes de trop près,-- toujours est-il qu'ils se retroussent allégrement sur le derrière des belles pénitentes, mis en valeur, tendu sous l'effort, l'inconfort de la position agenouillée : l'une des meilleures, soit dit en passant. C'est sûrement un Jésuite qui a inventé la "position du missionnaire" pour détourner les soupçons : s'il en est une "du missionnaire", c'est bien celle-là! Ce Jésuite devait croiser dans les parages d'un confessionnal au moment où il a reçu son illumination.

Me voici plongé dans la même béatitude, car la pécheresse qui s'offre à ma vue, dans le stupre de laquelle j'aimerais avoir une part de responsabilité, possède également une paire de jambes capables de damner un saint (alors moi, vous pensez!), volontiers révélée par une jupe aussi courte que doit l'être sa contrition.

Je fais effort pour me distraire de mes vilaines pensées. Levant le nez, j'ai un sursaut d'horreur devant ce qui se passe dans la pénombre complice des hauts de chapiteaux d'un moyen âge libidineux. Mes yeux fuient vers un vitrail où Sainte Machine présente, comme pour une réclame Rosy revue par le divin marquis, ses seins tranchés sur un plateau. J'aurais une bonne qui me ferait ce coup-là, surtout s'il y a des invités, je la collerais à la porte sur-le-champ. Nouveau crochet, pour tomber sur une toile de cinquante mètres carrés où s'étalent les rondeurs affriolantes et sans mystère d'une Madeleine qui ne semble pas plus se repentir, qu'un tamanoir de croquer des fourmis. Ailleurs, un Christ équivoque et nu se tord sous la douleur des verges brandies par un bataillon de légionnaires sortis des coulisses de Madame Arthur. Quant à Saint Sébastien, inévitable, inévité, aussi couvert de flèches que d'épingles le coussinet d'un retoucheur de chez Burton, il attend, dans une jouissance mystique, que vous lui décochiez le dernier trait qui le fera basculer dans l'extase.

Qu'espères-tu de moi, Jésus, quand ta maison ressemble à un Musée de l'Érotisme et des Déviations sexuelles?

Je me retrouve dehors, au bon gros feu de soleil déchaîné par Satan, expert en braseros. La pécheresse m'y rejoint.

Elle s'appelle Sylvia.

Son fiancé doit venir la chercher pour aller choisir les bagues. Elle me rejoindra demain, à présent qu'elle est aussi immaculée qu'une conception.

À travers les portes matelassées du sanctuaire, l'orgue nous fait un dernier cortège.

 

 

Rentré à la maison, surprise. Monique me guette sur le palier. Monique est professeur de gymnastique. Tous nos exercices, nous les pratiquons au tapis. Ça tombe bien, j'ai plein de tapis chez moi. Ce qui évite de refaire le lit trop souvent. C'est assez compliqué, programmé comme une évolution en plusieurs vagues sur un plateau, mais ça vous tient en forme. Même si le sifflet, dont elle ne veut jamais se séparer, m'écrase parfois le plexus solaire. Ou d'autres trucs moins héliotropes. À cause de lui, j'ai une fois sifflé avec mon cul. Ça l'a impressionnée.

-- T'aurais dû faire Joinville, m'a-t-elle confié dans un élan. Qui lui a permis de franchir la barre à 1m98. Record non homologué.

Son plus cher désir serait qu'une pièce soit aménagée en gymnase. C'est à voir. Elle rêve de renversements au cheval d'arçons, de brâme à la poutre, de cochon pendu aux anneaux, de crapahutages le long des échelles, de picorages au trampoline. J'avoue que le trampoline me séduit, malgré les difficultés techniques (ou à cause de). Comment parvenir à synchroniser, sur cette invention aussi diabolique que l'orgue?

Le muscle a son Église, comme cet autre machin fibreux qu'on appelle la foi.

 

 

J'ai peut-être découvert aujourd'hui la dame qui manifeste comme Dorothée. Dès que j'ai entendu la manifestation, je suis parti dans l'escalier à la recherche de la source du bruit et de ma perplexité. Je crois avoir trouvé, deux étages plus haut, malgré le brouillage du frénétique de la chignole que j'ai également pu repérer, depuis le temps qu'il me casse les pieds de façon moins harmonieuse.

Une porte s'est ouverte au moment où je passais, aussi innocemment que je pouvais. Un monsieur est sorti, qui avait l'air satisfait. Par l'entrebâillement, j'ai aperçu une dame en appareil. Cela ne veut rien dire, mais les indices ont l'air de concorder. Que pouvais-je faire de plus pour le moment? sonner et demander si c'était elle, la propriétaire d'une si belle voix? ou si elle n'avait pas besoin des services d'un plombier, d'un bricoleur agréé pour la vérification de son compteur? J'attends mon heure.

J'en ai profité pour aller dire deux mots au frénétique de la chignole. Toujours ça de gagné.

 

 

Visite de Sylvia. Il paraît que les bagues sont très jolies. J'en suis content pour elle. Ça prouve que le futur est sérieux. On ne saurait trop fréquenter des gens sérieux. Surtout quand ils ont un futur.

Nous avons voulu recréer une situation qui nous avait plu. L'armoire de ma grand-mère a servi de confessionnal. Quand elle s'est effondrée sur le plancher, il me semble que le frénétique de la chignole s'est permis de cogner aux murs en signe de protestation. Il faudra que j'aille cogner sur sa figure.

Les seins de Sylvia, présentés sur le plateau du petit déjeuner, sont très beaux. Bien plus beaux que ceux de Sainte Machine. Ils possèdent le notable avantage de n'être pas coupés.

On dirait deux splendides brioches piquées de deux raisins bruns caramélisés à souhait. Je les ai mangées en commençant par eux, pendant que Sylvia haletait sans fin :

-- Mon père!... mon père!... mon père!...

On m'invitera au mariage.

 

 

-- C'est à qui le tour? que dit la bouchère.

C'est à moi. Je ne sais plus pour quoi. Faut-il que ce soit pour quelque chose? Ce qui m'intéresse, c'est la queue. Pas ce qu'il y a au bout. Je sors sans avoir rien acheté, accompagné de regards inquiets. On ne me comprendra donc jamais?

Heureusement que si, de temps à autre. Dans les queues, on découvre parfois une âme soeur. La preuve!...

Les meilleures, parce que les plus longues, les plus lentes, sont celles des cinéma. Au bout, on sait ce qu'on va trouver. Pas besoin de se creuser les méninges : c'est écrit sous votre nez. Quelle satisfaction, après avoir été seul au départ, de se retrouver deux à l'arrivée! Parfois plus. C'est rare. Ça demande davantage de travail pendant la séance, mais ce sont des efforts qui paient. L'avantage supplémentaire des queues de cinéma, c'est qu'ensuite on peut déjeuner sur l'herbe à l'intérieur, avec un peu d'habileté. Un jour, je me suis payé le luxe de m'envoyer une ouvreuse. C'était parfait, elle connaissait le film par coeur.

Les queues des enterrements ne sont pas mal non plus. Si la consommation n'est pas aussi immédiate, elle est plus motivée. Le spectacle de la mort est un bon aphrodisiaque. Je fais souvent les enterrements, quand j'en ai assez de claquer mon fric au cinéma. Les enterrements ou, à défaut, les mariages. Éviter de donner à la quête est à la portée de n'importe qui. C'est plus difficile à l'entrée des salles obscures.

Les visites des musées et des grandes expositions présentent également quelque intérêt. C'est beaucoup plus lent et plus long qu'une queue de cinéma. Quand la foule est très dense, il est possible de consommer sur place sans trop attirer l'attention. J'ai fait les Impressionnistes avec Cynthia, une Canadienne que je ne connaissais pas deux minutes avant, qui m'a connu deux minutes après ; je n'ai pas décollé, une demi-heure durant, parce que sans ça on aurait vu ce que je dissimulais sous sa minijupe et qu'elle ne cessait d'aiguiser à chaque pas (une sensation que je vous recommande, si vous pouvez). L'instant délicat est celui de la séparation. Après une déambulation aussi accaparante, il en reste toujours quelque chose. Avec une veste pliée devant vous, comme si vous aviez chaud (d'ailleurs, vous avez), c'est possible. Cynthia a dû repartir au Canada favorablement impressionnée par les Impressionnistes, bien que nous ne nous soyons pas adressé la parole.

Comment je sais qu'elle s'appelait Cynthia et qu'elle était canadienne? Grâce à son mari, avec lequel elle n'a pas arrêté de jacasser. J'ai dû le faire taire. Il m'empêchait d'entendre une explication du guide qui me paraissait intéressante. Il m'a gratifié d'un beau sourire, que je lui ai rendu, parce que je n'avais pas au fond de vraies raisons de lui en vouloir, et qu'il faut être accueillant avec les étrangers...

Les cocktails et réceptions, c'est plus banal. Mais ils s'agrémentaient de cette difficulté attirante qu'on y a les mains encombrées de coupes, canapés, petits fours... Ce qui, retourné, constitue une arme redoutable. J'ai tenu ainsi, vissée au buffet, vingt minutes d'horloge, une jeune débutante qui ne l'était pas dans tous les domaines, caché sous les tréteaux et protégé par la nappe, mes mains s'activant sous la robe de la demoiselle qui ce coup-ci (la robe) tombait jusqu'à terre. Mes mains à moi étaient libres (oh combien!), c'étaient les siennes qui ne l'étaient pas.

-- Patricia, lui disait sa mère, arrêtez d'enfourner des toasts, vous allez vous rendre malade!

À quoi elle rétorqua avec un soupir étrang1é :

-- Je ne peux pas, maman, ce sont les toasts qui m'enfournent.

C'est l'un des plus jolis compliments qu'on m'ait fait. Nous avons ensuite, moi, comme elle sans doute, passé le reste de la soirée à essayer de nous repérer dans la foule, une fois que j'eus recouvré la position verticale. Hélas! la nappe était fort longue, comme la plupart des robes. L'un et l'autre avions coopéré en aveugles. Nous ne nous sommes pas reconnus, et pour cause : il y avait une cinquantaine de Patricia, chacune d'elles accompagnée de sa mère. Et les voix de tous ces gens-là se ressemblent.

 

Reste le métro aux heures de pointe, expression que je trouve adorable. Là, vous risquez d'être trahi par une descente massive, inopinée, de voyageurs à une correspondance... À moins d'être les deux seuls à rester dans le compartiment. Oui, mais, à la station suivante?... Il y a aussi les contrôleuses. Embêtant, ça. Une contrôleuse, ça peut contrôler n'importe quoi. À moins de se farcir la contrôleuse. Je l'ai fait une fois. Pas deux : elle m'a ensuite collé une amende pour être monté en première avec un ticket de seconde.

La vache!

 

 

 

Je ne vais pas énumérer d'un coup toutes les occasions proposées par notre société urbaine et industrialisée, de peur d'avoir à faire prématurément apparaître le mot "fin", ce qui vous décevrait un tantinet, n'est-ce pas?

Alors, qu'est-ce qu'on dit?... "Merci, tonton Roger!"...

 

 

Nouveau rêve coupable : la petite voisine de palier, toute nue au milieu de ma cuisine (pourquoi la cuisine?), s'écriant avec enthousiasme : "Merci, tonton Roger!"... Puis se mettant à sucer mon pouce (pourquoi mon pouce?).

Il va falloir que je me la paye, pour arrêter de me sentir coupable.

 

 

Je suis allé au mariage de Sylvia. Un beau mariage. Plein de queues : à la mairie, chez le photographe, à la sacristie... Et puis la réception. Des buffets partout, des nappes, des robes longues, des toasts, seulement deux Patricia, dont une sans mère.

C'est une Colette qui m'a plu surtout : elle avait un décolleté vertigineux, pas de slip et un beau sourire.

J'ai fait la connaissance du mari de Sylvia. Très gentil garçon. Je fus présenté comme "ancien camarade". Ça n'engage à rien et dégage de tout.

-- Où avez-vous connu Sylvia? demanda l'innocent.

-- Au confessionnal, fis-je étourdiment.

-- Comment ça, au confessionnal? Vous étiez donc curé?

Sylvia vint à la rescousse :

-- Enfant de choeur, seulement.

-- Depuis quand les enfants de choeur administrent-ils la confession?

-- Oh, ils n'administrent rien du tout. On ne les laisserait pas faire. Je passais par là...

-- Vous passiez par là? Dans le confessionnal?!

-- En vérité, je venais chercher le confesseur. Pour une urgence.

-- Oui, moi, ajouta Sylvia, modeste, ce n'était pas très urgent.

(Il n'y a que maintenant que ça l'est devenu.)

-- Par la suite, enchaînai-je, ayant grandi, nous nous sommes retrouvés au collège.

-- On m'a dit que Sylvia était une brillante élève?

Je pourrais ajouter qu'elle est à présent une étincelante maîtresse, mais ça ne produirait peut-être pas le même effet.

-- C'est vrai : imbattable en version latine et aux dominos.

Nous éclatâmes de rire. Je ne sais pourquoi, ça nous fit du bien.

-- Puis, nous nous sommes perdus de vue...

-- Mais comment vous êtes-vous retrouvés?

Nous répondîmes d'une seule voix, sans réfléchir :

-- Dans un confessionnal!

Le mari encaissa le coup avec sang-froid. Il me considéra curieusement :

-- Vous êtes toujours enfant de choeur?

-- Ah non, non! cette fois-ci, nous faisions la queue.

-- Devant, précisa Sylvia.

Je sentis que je commençais à rougir. Heureusement, Colette, la déco1letée, vint me sauver la vie, entraînant l'époux d'une patte impérieuse sous je ne sais quel prétexte. Sylvia et moi nous retrouvâmes seuls, en nage, expectorant avec lenteur et soulagement un air resté coincé dans les parages du plexus solaire.

-- Va falloir faire gaffe, prévins-je, c'est un jaloux.

-- Penses-tu! s'esclaffa Sylvia. Il pose des questions comme ça, pour être poli.

-- On aurait pu répéter avant.

-- Pas de temps à perdre... Qu'est-ce que tu fais demain?

-- Et le voyage de noces?

J'étais soufflé.

-- Dans un mois.

Je ne cherchai pas à comprendre. Je sais que tout est possible.

-- D'accord!

-- M'attendrez-vous dans le confessionnal, men père?

-- J'y serai, mon enfant.

Quelques instants plus tard, l'époux nous rejoignait.

-- Tout de même, fit-il, c'est curieux, ces retrouvailles dans les oonfessionnaux...

 

 

 

.

à suivre...

 

© Le Phare de Frazé

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