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Le Feuilleton

 

 

 

 

 

 

Il n'y a pas à hésiter: il faut partir. Partir de la poste ou d'un postulat. Je suis à la poste. Un petit bureau de poste de la dimension d'un timbre-poste. Juste la place pour le guichet, deux-trois personnes, une cabine téléphonique. Sur les murs, des affiches objurguent: faites ci à 7%, collez ça en dépôt, n'oubliez pas que, donnez votre sang pas de l'alcool. D'accord! À Noël, je n'offrirai plus cognac ni whisky, mais de petites bouteilles pleines de mon sang. Tenez, les amis, flanquez ce truc au frigo, ça peut servir. Sinon à vous, du moins à d'autres. On pourrait aller sonner chez le voisin au lieu de se faire suer avec la banque dudit: vous n'auriez pas un reste de 0+? Je vous revaudrai ça, j'ai quelques bons A- de derrière les fagots. De derrière les garrots. Je vous recommande le jus de la petite du sixième, il a une belle couleur; c'est le carburant miracle pour vous mettre le feu au cul.

Devant moi, la vieille mémée n'arrive pas à se dépêtrer de son livret de caisse d'épargne. Il faut dire que la postière essaie de l'aider. Seigneur! à quoi ça sert, les vieux? À ralentir les queues, tout juste. Celle-ci, de queue, n'est composée que de deux personnes dont moi, mais c'est comme si elle s'étendait de Dunkerque à Tamanrasset en passant par les caisses de chez Inno. On n'en sortira jamais, à moins que je ne sorte, précisément. C'est ce que je disais: il faut partir. Il faut toujours partir de quelque part pour arriver nulle part.

Crac! quelqu'un entre, vient se placer derrière moi.

Trois personnes. La queue s'allonge. Je ne sais plus si je dois m'en aller. Cela demande réflexion. Le moment d'avant, je pouvais. Maintenant qu'il y a quelqu'un derrière moi, ça change tout. Ça bouleverse l'ordre des facteurs, si je peux m'exprimer ainsi. Il se trouve que je peux.

C'est vrai, ça! c'est bête! Si je m'en vais, l'autre, derrière, va en profiter. Trop heureux! J'aurais fait le poireau pour rien. Pas question! Je reste. Nous sommes en république. À moins que je lui demande de me garder ma place? Rien n'agace les gens comme ça. Je me retourne, pour voir. Et alors là, aïe ma mère, je n'ai rien fait de plus intelligent de toute mon existence! Parce que, le spectacle, je ne vous dis que ça!... Une créature de rêve, comme on dit. Sauf que le rêve est là, bien palpable. C'est-à-dire que j'aimerais bien le palper. Malheureureusement, c'est pas permis. Même dans les bureaux de poste. Même avec l'autorisation. Dommage! Ce serait pas mal pour passer le temps, ici ou ailleurs. C'est décidé, je reste.

Je veux bien rester tant qu'on veut. Cette présence, dans mon dos, me suffit. Prends tes aises, mémée. Recompte bien tes sousous, fais-les marquer comme il faut, tamponner, retamponner, estampiller, certifier conformes et garantir d'utilité publique. Et toi, la préposée, détache avec l'application désirable (et la règle en fer idoine) le petit papillon, récépissé le mérinos ou je ne sais quoi, sans en louper une dent ou ça ne vaut pas, recommence. Mais tout à l'heure, hein? On n'en est pas encore là. Rien ne presse.

Elle sent bon. Je sens qu'elle sent bon. C'est soyeux, chaud, poivré. On en mangerait. J'en ferais bien mon ordinaire. Il faudrait dire quelque chose. «Le contact, recommandait Patton, trouvez le contact!» Il est vrai que Patton était un gros con.

Crac! encore un client. Que se passe-t-il aujourd'hui? C'est-y donc jour de foire? L'avantage, c'est que, par manque de place, la queue s'écrase. Contact!... Le meilleur qu'on puisse rêver! Petit Jésus, merci! Une onde de chaleur me parcourt l'épine dorsale, me farfouille les lombaires, vient faire des galipettes entre la deuxième et la troisième cervicale. Je suis enrobé de langueur. Je fonds sur place comme un miko. Mon rêve est tout contre moi. Le seul ennui, c'est que, par la force des choses, mon frifri a dû aller faire couci-couça avec le pont arrière de l'épargnante qui me précède, bien que je me sois efforcé d'éviter au maximum un contact qui, lui, ne me réjouit guère. Elle jette sur moi, à la dérobée, un regard angoissé, offusqué, comme si j'y avais collé un poisson d'avril ou une betterave de cotillon à poils grippeurs. Va te faire baigner, Suzanne! Mon séraphin n'est pas pour toi. S'il était admis qu'on puisse faire la queue à reculons, je me retournerais tout de suite: ça conviendrait davantage à ma libido.

Je me retourne pas. Je suis en train de prendre conscience que mon apparition a deux seins. J'en suis très heureux. Pour elle comme pour moi. Je les sens contre mon dos. Toujours par la force des choses. Il est heureux que les choses aient une force. Certes, si j'étais tourné dans l'autre sens, ce serait plus intéressant... Des seins dans le dos, ce n'est pas mal non plus. Si vous voyez ce que je veux dire.

Sexiste, moi? phallocrate? Ras le viol? Mais je ne demande pas mieux de me faire violer tout de suite. Entièrement d'accord. Je veux bien me faire sauter dessus par les nanas. Et même sauter tout court. Ce n'est pas bien porté, de considérer la femme comme un objet sexuel? D'accord. Je ne vois aucun inconvénient à être considéré, moi, comme un objet sexuel. J'aimerais assez.

C'est vrai qu'on n'est pas que ça. Seulement, attention! on est tout de même ça aussi, pas intérêt à l'oublier! C'est souvent bien agréable et puis c'est fait pour ça! Si on a ces machins et ces machines entre les pattes, c'est pas pour traduire Sollers en javanais (pardon, en français). À première vue, c'est calculé pour aller l'un dans l'autre, comme tenon et mortaise. Si la mode veut que le tenon dise à la mortaise: je suis bourrelé de remords d'avoir à te rentrer dedans (avec des bourrelets, ça plaît toujours), mais tu sais, l'avenir de la race m'indiffère, ce qui m'attire c'est ta singularité,-- pas d'objection. Pourvu que l'assemblage se fasse. À la plus grande satisfaction des deux parties.

Et je ne parle pas que du tenon, me faites pas dire ce que je ne dis pas. Sans quoi, alors autant filer, tous et toutes, porter nos zig et puce au mont-de-piété ou les accrocher dans un cadre sur un mur du salon entre la reproduction (excuse!) de Vasarely et le coucouille de la Forêt-Noire garanti six mois. Mais ne pas attendre d'un mec à peu près normalement constitué qu'il reste de bois -- sauf dans le sens où vous ne manquerez pas de l'entendre -- à la vue de nos très chères soeurs, lorsque (comme c'est curieux!) elles ne portent pas de soutien-gorge (pourquoi, au juste?), ou rien qu'une ficelle dans la raie des fesses (dans quel but?), ou déambulent paisiblement dans ce qu'on ne peut appeler des robes que si on arrive à constater leur existence (de préférence, pas à contre-jour) et encore à condition qu'elles n'aient pas enlevé l'étiquette de lavage qui en est le plus souvent l'unique partie visible. De même (et c'est encore heureux!) qu'une nana fabriquée selon les plans déposés quelque part et admis partout, apercevant nos formes tout aussi précises et tout autant tentantes (s'pas?), doit éprouver, s'il n'y a pas d'erreur de fabrication, un certain arsenal de sensations pour lesquelles elle a été programmée par le Grand Manitouche-toi là.

Qu'on ne se méprenne pas non plus à l'endroit (ou à l'envers) des homo. Je ne suis pas raciste. Que deux bonnes femmes aient décidé de se faire reluire, ou deux bonshommes de se vaporiser les amygdales, moi je trouve ça très bien. C'est leur problème. Ce que je veux dire, c'est que la sexualité, ça existe, qu'on est tous faits pour ça, entre autres, qu'il faut l'admettre et arrêter de faire suer avec ce genre de problème. Disons pour finir que je reconnais volontiers à quiconque le droit de ne pas avoir de sexualité, mais que le quiconque n'aille pas reprocher aux autres d'en posséder une. Après tout, il faut des bonnes soeurs, des archevêques, des institutrices, des consciencieux professionnels. Ça décore.

Et ne me dites pas que je suis intoxiqué. Cette manie des psychoses!... Intoxiqué, pollué. Des mots. Pour un rien, on vous déclare intoxiqué (ou pollué -- ou polluant, c'est la même chose): le tabac, la politique, l'alcool, le syndicalisme, la société de consommation... que sais-je encore? Ce n'est plus la rage de vivre, c'est la frousse de vivre, la grande chiasse. Hé! ho! vivre, c'est aussi bouffer de la crotte, vous avez oublié, petits microbes brenneux de culture de bocal en vase clos? Et la pollution de la connerie, vous en parlez, de la pollution de la connerie? Ça, c'est dangereux! Mais vous vous gardez bien d'y référer. Vous en traitez, de la pollution de la connerie? de la dictature de la médiocrité? Pas de danger! Combien la connerie tue-t-elle de gens par an, par minute, par seconde? À petit feu ou de manière foudroyante. Horrible! La voilà, la plaie de l'époque. De l'époque? je crois qu'elle a été de toutes les époques. Hé, oui! La différence, c'est qu'à présent il y a davantage de cons sur terre, les populations ayant augmenté. Et davantage de moyens pour la propager: les merdia. Point à la ligne.

-- C'est à qui le tour?

Que dit la postière.

Cette question! L'épargnante en ruine vient de se décloquer du guichet avec un bruit de ventouse, glissant de côté comme une carte honteuse sortie du jeu, détassant le paquet, me frustrant de mes seins dorsaux (salope!), vaticinant vers la sortie. Il y a, que je sache, deux personnes derrière moi dont un rêve, et on demande à qui c'est le tour? À moi, pardi! Mézofète, que suis-je venu faire ici? Plus moyen de me rappeler. Le trou. J'ai des excuses. À tout hasard, je demande le 12 à Laguépie. Ça ou autre chose... On va me le passer. Les miracles sont quotidiens. On me prie seulement de me mettre un peu de côté. Je translate. Je m'efface, libérant le passage à la petite mignonne, qui me remercie d'un sourire. Elle m'a souri! Hosannah! Prompt comme l'éclair, je souris en retour. Le contact! Ne pas louper le contact!... Elle me sourit toujours. Moi, fatal, je persiste dans la même voie. Le monde appartient à ceux qui soulèvent tôt. Le temps est suspendu.

-- C'est à qui le tour?

Complètement débile, la postière!

-- Pour un télégramme.

-- Vous avez la formule?

E = mc2. La formule!... "Formulaire", tarée! Imprimé, si on veut. Y a plus de langage.

Elle a la formule.

J'ai Laguépie. Je m'insère dans la cabine, fébrile. Pas question que je laisse filer le télégramme. Laguépie. Le 12 ne répond pas. Je m'en doutais.

Je sors.

Nous sortons.

Elle s'appelle Agnès.

 

 

Nous avons été au café, au cinéma, au restaurant, au zoo, dans mon lit. En plusieurs fois: Agnès est une fille bien. Je ne suis pas mal non plus. Mon nom, c'est Roger.

 

 

Avec Agnès, on a un jeu: on joue à la poste. En souvenir de notre première rencontre. Je me place devant un meuble qui tient lieu de guichet, Agnès vient faire la queue derrière moi. Tout contre. Elle me caresse avec ses seins, son ventre. Je la caresse avec mes mains. Pas le droit de me retourner: défendu, c'est la poste. Il faut dire que c'est mieux que dans une vraie. On peut faire des choses qu'autrement on ne pourrait pas. Sans quoi, le jeu n'aurait aucun intérêt. Tout en la caressant, je la déshabille. Sans me retourner. Pas si facile. Vous avez essayé? Elle me caresse, me déshabille aussi. Plus zézé. Normal que je parte avec un handicap. À un moment, fatal, on finit par ne plus rien avoir à enlever. On continue quand même un peu, pour le plaisir. Je me retourne enfin, parce que tout de même ce serait pas commode et que mon crocusbubus coincé dans un meuble, c'est pas l'idéal. Là, on passe à d'autres machins. Mais des fois, il nous arrive de jouir debout, comme nous sommes. Ce n'est pas à dédaigner.

A présent, chaque fois que j'entre dans un bureau de poste, je bande. Branly n'a sûrement jamais pensé à ce genre d'interférence. Nous projetons avec Agnès d'aller refaire la queue dans un bureau de poste. Un vrai. Pour voir jusqu'où on pourrait aller, un peu aussi "in memoriam".

Je devrais une fois me placer derrière elle. Pas de raison. Il ne faudrait pas croire que notre truc tourne à la manie.

 

 

Oui! il ne s'agirait pas de croire que nous ne savons faire que ça. D'ailleurs, Agnès n'est pas ma seule connaissance. Elle le sait. Je suis honnête dans mon genre. Il y a égalememt Odette, Dorothée, Julienne, Monique et quelques autres, comme on verra. J'ai beaucoup de connaissances.

Un jour, Agnès et Julienne se sont rencontrées. Je crois qu'elles se plaisent bien. Pourquoi n'en pas tirer parti? Si je demandais, comme ça, pour voir, à Julienne, de venir faire la queue avec nous?

 

 

Elle est venue. Ça a très bien marché. Entre elle et Agnès. J'ai dû faire la postière. La prochaine fois, je demanderai plutôt à Dorothée.

 

 

Dorothée a des principes. Elle ne pratique pas la confusion des genres, si parfois celle du nombre. Des corps. C'est une dame bien, mère de famille, avec mari, enfants et tout. Si elle a de l'affection pour moi, c'est comme qui dirait en marge. Ses mondes ne s'interpénètrent pas. C'est nous seulement, qui nous interpénétrons. Cela ne semble pas lui poser de problèmes de conscience. À moi non plus. Je ne vois pas pourquoi. D'ailleurs, je lui donne des conseils pour élever ses enfants. Parce qu'elle m'en demande. Je ne me permettrais pas d'empiéter sur le domaine du mari.

Je crois qu'elle m'aime bien. Moi aussi. Qu'elle aime bien que nous nous interpénétrions. Moi aussi. C'est une bonne interpénétreuse. Je crois que je ne suis pas trop mal non plus. Dans le plaisir, elle crie, elle râle, elle se débat. J'adore. Non que ça flatte ma vanité masculine, mais parce que ça me fait plaisir qu'elle ait du plaisir (il me semble qu'elle en a), et parce que je trouve ça excitant. Les voisins, je ne sais pas ce qu'ils en pensent. Je m'en doute à certains regards qu'on me lance, dans l'escalier: irrités (les hommes surtout), intrigués (les femmes surtout), adorateurs (la petite voisine de palier, quatorze-quinze ans -- celle-ci, dans peu de temps...).

Il y a une dame, quelque part dans l'immeuble, qui se livre à des manifestations semblables à celles de Dorothée. C'est très intéressant à écouter, mais je n'arrive pas à localiser. Dommage, j'aimerais la repérer, ce pourrait être utile de faire sa connaissance. À moins, bien sûr, qu'il ne s'agisse de Dorothée.

 

 

Curieux, comme je semble attiré par les petites voisines. Celle du sixième, imaginaire, dont je parlais pour rire en commençant. La petite du palier, bien réelle. Et puis cette inconnue gémissante, à mi-chemin entre les deux.

Je m'en avise maintenant, inconnue est le mot clé. Avec l'attrait qui s'y rattache comme un porte-clé. Ce qu'on n'a pas chez soi, c'est toujours mieux: on n'a pas eu le temps d'en éprouver de désillusions. C'est comme ça! Idem pour la petite voisine de palier. Bien que connue, elle demeure inconnue. Tant qu'on n'aura pas couché ensemble, elle ne sera qu'une inconnue. Lorsque nous aurons, elle le sera encore. Il y aura eu tout de même un petit rien entre nous. C'est ce que je voulais dire. On ne dit en général guère plus.

 

 

Coucher avec quelqu'un, c'est pas mal pour avoir un sujet de conversation. Ça évite d'en chercher un, ce qui n'est pas toujours facile. C'est un domaine où chacun peut trouver à s'exprimer. Quoi qu'on prétende, il est assez exceptionnel de rester court. On peut s'occuper malgré tout, avec un minimum d'ingéniosité. C'est, à ma connaissance, l'un des très rares sujets de conversation où l'on ne soit pas tenu de parler. Je crois que c'est en partie pour cela qu'il continue à jouir d'une certaine faveur. Outre le plaisir qu'il apporte, l'un dans l'autre, avec une certaine régularité. La satisfaction de se livrer à une activité utile, l'un dans l'autre. Ou le simple bien-être à se trouver l'un dans l'autre. On devait fatalement y arriver.

Coucher avec quelqu'un est une forme de politesse. C'est une façon assez commode de prouver que vous appréciez la personne, qu'elle est admise, acceptée, pas tenue à distance. Oui, je dirais presque “une gentille attention”. Un peu comme lorsqu'on offre des fleurs, un ballotin de chocolats. Pas plus ballot. Ça peut laisser des souvenirs. Bref, les avantages sont innombrables. Et quelle meilleure entrée en matière, pour des relations futures ou pas? Ça vaut bien une poignée de mains, réclame un peu plus d'attention, donc un peu plus de considération. On a davantage le loisir de faire connaissance, sans avoir l'air de se moquer du monde, d'agir par-dessous la jambe. La personne concernée éprouve la certitude d'avoir été jugée assez bonne pour être introduite dans le cercle de vos relations.

C'est un peu comme ça que j'ai introduit Agnès.

 

 

Agnès est une bonne introductrice. Si elle n'est pas aussi démonstrative que Dorothée, elle est plus concentrée. Je crois qu'elle pense ce qu'elle fait. Non que Dorothée ne le pense pas, elle extériorise davantage. Chez Agnès, tout est dedans. Mais je ne veux pas dire qu'elle n'ait rien dehors, Dieu merci! Ce qu'il y a dehors est tout à fait digne de considération. Le jour où Maurice est passé me rendre une petite visite et qu'Agnès a traversé le couloir dans le plus simple appareil en direction de la salle de bains, il n'a pas manqué de considérer. L'appareil d'Agnès n'est pas si simple que cela.

- Tu ne t'embêtes pas, a dit Maurice.

- Ça m'arrive pourtant comme à tout le monde, ai-je avoué, sincère.

Maurice s'est immédiatement proposé pour me distraire. C'était gentil de sa part. Il m'aime bien, Maurice. Mais j'ai répondu que merci, quand je m'embêtais, j'avais Agnès. Là, il n'a pas semblé très bien comprendre. Tant pis, je n'allais pas me lancer dans les explications. D'autant qu'Agnès a retraversé le couloir dans l'autre sens, avec un appareil aussi simple, et qu'il me semblait qu'il n'y avait pas besoin d'explications. Maurice n'en a pas demandé. Il avait dû comprendre. Peut-être pas tout de suite. Il a mis un certain temps avant de se décider à partir. Il faut savoir être patient avec ses amis. Dans certains cas, c'est difficile. Surtout quand il y a une impatience qui vous attend, après avoir traversé deux fois le couloir dans un appareil.

 

 

Roger, a1lez-vous penser, ne pense qu'à ça. Pas plus que vous, mais pas moins. Voulez-vous me dire à quoi penser d'autre, sauf deux ou trois petites choses que nous aurons encore en commun? La vie, c'est à refaire tout le temps. C'est toujours pareil. Agnès, Odette, Dorothée, Julienne, Monique... Je sais bien que, moi aussi, je dois être toujours pareil. Quand on n'est pas comme d'habitude, les gens s'inquiètent. Pas tant pour vous, mais pour eux. "Qu'est-ce que tu as, aujourd'hui?..." Vous remarquerez qu'on ne dit pas "qu'est-ce que tu es". Pas plus qu'on ne dit il est un rhume, il est un cancer. Il s'agit à la fois de quelque chose qui vous est étranger et que vous n'avez pas le droit de posséder, malgré l'emploi du verbe avoir. (Les gens sont pleins de contradictions. Ce qui fait leur intérêt.) Mais -- avantage -- ce quelque chose, vous n'en êtes pas responsable puisqu'il vous est tombé dessus à l'improviste, malgré vous. On a donc la possibilité d'être grognon, insupportable, mal embouché, sans qu'on vous en veuille trop. Au rhume, on vous plaint. Au cancer, on vous respecte. Mais enfin ce n'est plus vous, même avec un simple rhume, et "on" est impatient de vous retrouver comme "on" vous connaît d'habitude. C'est-à-dire comme on vous a classé, tenu à distance, de façon à ce que vous dérangiez le moins possible.

Aussi, à la question mécanique "comment ça va?", juste destinée à vérifier votre existence avec votre innocuité, ne vous avisez pas de répondre "mal". À moins de vouloir embêter votre interlocuteur. Je me rappelle, un jour que je devais être de mauvais poil, avoir rétorqué à un "qu'est-ce que tu deviens?" désinvolte, "je ne deviens pas, je suis." Le demandeur me considère, depuis cette incartade, comme un insupportable prétentieux. Je n'avais pourtant fait qu'énoncer une évidence universellement constatable, qu'il n'avait pas envie de constater, lui. Sa réaction fut si déplaisante, ses moqueries si supérieures, qu'il me devint antipathique à partir de ce moment-là.

 

 

Donc, c'est vrai que je ne pense (entre autres) qu'à ça. Mais, comme je le faisais remarquer, j'ai cru discerner que je n'étais pas le seul de mon espèce. Encore une chance! Ou ce serait l'espèce, qui serait bien seule.

Ne pas croire que je sois un nostalgique de la reproduction, titillé d'instincts paternels. (Je disais ça en passant, pour asseoir mes arguments et faire un peu suer le monde, c'est vrai.) Les mômes, très peu pour moi. Les autres en ont bien assez comme ça. À considérer tous les problèmes que ça soulève, il vaut mieux que ce soit eux qui se les cognent. Rien de plus chiant qu'un môme. Ou bien c'est végétatif, ou bien c'est emmerdatoire. Faut toujours s'en occuper. Ça n'admet pas la liberté des autres. C'est égoïste, tyrannique, bruyant, remuant. La seule satisfaction, c'est qu'on peut leur coller des baffes. Jusqu'à un certain âge. Après, ils vous les rendent. Et, cette limite, avec les progrès de la vitesse dans la succession des générations, se déplace à une allure redoutable. Autrefois, ça prenait quoi, une génération? quinze-vingt ans. À présent, ça saute les années quatre à quatre, comme un sale gosse les marches d'escalier. Les mouflets de huit et de douze ans ne se comprennent plus, ne s'adressent quasi pas la parole, se méprisent cordialement. Ils appartiennent à deux générations différentes. Effarant!

 

 

Chose étonnante, contradictoire: avec l'allongement de la durée de la vie humaine pour cause de science, comme chacun sait, on est "vieux" maintenant, aux yeux de l'inquiétante race enfantine, dès quinze-seize ans; alors que dans le temps, on pouvait tranquillement attendre les parages de la trentaine. C'est qu'ils nous poussent vers le trou, ces petits cons. Lassés de secouer des hochets dérisoires, ils secouent plutôt le cocotier. Avec une énergie féroce. Alors voilà, vous mettez cette vermine au monde, et elle n'a rien de plus pressé que de vous le faire quitter par les voies les plus rapides. Vous comprendrez que dans ces conditions...

Je n'ai pas envie d'avoir un assassin à domicile, la morve au nez. Si encore je pouvais plaider la légitime défense, je l'abattrais à vue à la première occasion. Inutile de s'illusionner, aucun jury n'accepterait ce genre de défense, et pourtant!... Dégueulasse! On est baisé-feinté-bâillonné. Des victimes, c'est simple! livrées pieds et poings liés. Non, merci, je ne coupe pas dans la combine. Vous qui avez des chiards, vous comprenez, n'est-ce pas?

Alors, je ne pense qu'à ça, mais surtout pas aux mômes.

Je prie quotidiennement le ciel de m'écouter. Le ciel possède ici-bas un représentant irréprochable, de confiance: la pilule. Sainte pilule, merci pour tout. Soyez bénie jusqu'à la fin des temps. Vous multipliez autour de moi les présences féminines sans m'ouvrir cette plaie en forme de corollaire que sont les mômes. Je ne dis pas que ce ne soit pas beau, une mère,-- mais seulement dans les pinacothèques, si je peux dire sans froisser personne. C'est l'unique endroit où ces petits merdeux ferment leur clapet, se tiennent tranquilles, présentent même un aspect esthétique. Reynolds, l'inventeur du stylographe, a peint des légions d'angelots séraphiques. S'il avait dû les torcher, il aurait passé sa volaille au lance-flammes.

 

 

L'Immaculée Conception, telle qu'on la conçoit d'habitude, est une formidable bévue. La seule Immaculée Conception que j'admette et recommande, ce n'est pas une nana qui a un chiard sans jules. C'est une nana qui a un jules sans chiard. C'est à la fois moins acrobatique et plus reposant. Ce qui macule, ce n'est pas tant les jules que les chiards. Aucune mère de famille un peu honnête ne me démentira, même si ça ne fait pas l'affaire des fabricants de morale, de machines à laver et de bambinettes.

Immaculée déception!...

Cela dit, je veux bien adresser la parole de loin en loin à un marmot, à condition qu'il me réponde correctement. Me traîner comme un demeuré sur les carpettes avec lui, à condition qu'il ne pisse pas dessus. Inventer à la rigueur des histoires débiles où les petites abeilles rencontrent des tortues mauves, les lapins photographes des hiboux musiciens au milieu des champignons magiques et des collines en sucre d'orge, mais à la condition qu'il ne me ricane pas au nez ou ne pose pas d'inextricables kyrielles de questions stupides.

Au fond, un môme, c'est un peu comme un aspirateur: ce n'est supportable que rangé dans un placard.

 

 

Odette croit m'attendrir en me racontant ses quatre cents coups de quand elle était môme. Je n'ai pas le coeur de la contrarier et la laisse faire. Si elle savait comme elle me rase! Ce ne sont pas ses quatre cents coups d'autrefois, qui m'intéressent, mais ceux de maintenant. Il est bien évident que j'échangerais avec plaisir un coup d'à présent pour huit cents de jadis. Plus que probable que si je l'avais connue au temps qu'elle tartine si volontiers, la seule marque d'intérêt que j'aurais pu lui porter eût été de lui flanquer la dérouillée qu'elle méritait en permanence.

Il est vrai qu'actuellement, l'une de ses joies les plus pures est de se faire fesser par moi. Elle m'en prie souvent. Je m'exécute sans déplaisir. C'est elle qui m'a fait découvrir les délices réciproques, partagées, de cette troublante activité. Surtout lorsqu'on l'exerce dans un appareil du même type que celui d'Agnès.

Si j'avais infligé à l'Odette du cours élémentaire (ou même moyen) les fessées que je lui peaufine en ce moment, je ne me serais pas retrouvé au septième ciel, mais derrière des barreaux.

Curieux, comme l'écart de quelques années autorise tous les autres.

J'ai fait un rêve coupable, oette nuit. Odette serait-elle en train de me pervertir? Il faudra que je me méfie. A cause des barreaux.

J'étais en train de flanquer une tripotée à Odette, quand on a sonné à la porte. Je suis allé ouvrir. Il faut toujours être poli; ce n'est pas bien, de vivre comme un sauvage. La petite voisine de palier se tenait sur le seuil. Quand elle a vu mon appareil, elle est entrée.

-- Je croyais, me souffla-t-elle, que vous fessiez une sale môme. Alors, je suis venue voir si par hasard ce ne serait pas ma petite soeur. Fermez la porte. Ça me ferait bien plaisir, parce que maman dit souvent qu'elle va lui balancer la raclée qu'elle mérite, mais elle n'ose jamais passer aux actes. Ce serait tellement merveilleux, si vous passiez aux actes, vous!

Ce disant, elle passa dans la chambre. Je la suivis.

Elle dévisagea Odette.

- Ce n'est pas ma petite soeur. Dommage!

-- Pourquoi? se rebiffa Odette, qui avait dû entendre notre conversation. Tu te crois la seule au monde à ne pas mériter de fessée?

- Je n'ai jamais dit ça, murmura vertueusement la petite voisine, qui adopta un appareil semblable au nôtre.

Elle prit place sur le lit à côté d'Odette.

-- Si vous pensez que j'en mérite une, ne vous gênez pas. De toute façon, ça ne sortira pas de la famille.

C'est ainsi que j'entrai dans la sienne.

N'est-ce pas, que c'est un rêve coupable? D'autant qu'au réveil, je ne me suis pas senti fautif le moins du monde. Il faudra que je me surveille, ou que je surveille la petite voisine. Quelle différenoe y a-t-il au juste entre une femme-enfant et une entant-femme? Je crains que seul un grand jury détienne la réponse. C'est oe qu'il y a d'ennuyeux avec ce genre de question.

 

 

J'ai rencontré la petite voisine dans l'escalier. Pour la première fois, elle m'a adressé la parole.

-- Vous n'avez pas vu ma petite soeur?

J'ai eu comme un éblouissement. J'ai dû me retenir à la rampe.

-- Ça ne va pas? demanda-t-elle avec sollicitude.

-- Ça va très bien, dis-je, un peu idiot.

Il y a des moments où il faut se méfier des rêves comme de la peste (ou de la poste).

-- Pourquoi me demandez-vous si je n'ai pas vu votre petite soeur?

-- Parce que je la cherche.

Elle me fixait avec étonnement, d'un oeil goguenard et apitoyé.

Seigneur Dieu, Roi des Armées, faites que, de toutes façons, elle la trouve!...

 

 

Je suis allé dans une église. Non pour téléphoner au général en question, mais pour changer mon esprit, comme disent nos voisins Anglais, qui s'y connaissent en rois et en armées. Je n'avais pas mis les pieds dans une église depuis des lustres.

La première impression que j'en retirai, fut que c'est un endroit frais. Je m'installai confortablement sur un banc de bois, dans un coin de nef. La seconde qui me vint, confirma la certitude que j'avais éprouvée il y a bien longtemps : en chaque maison de Dieu, le Diable se dissimule dans l'orgue d'où il souffle par les tuyaux pour détourner la prière de son objectif naturel, en pratiquant un courant d'air propice à toutes 1es déviations. Que ce soit pendant les offices, ou à la faveur de la vacance liturgique, comme c'était le cas en ce moment précis. Il faut bien que les organistes trouvent le moyen de s'entraîner. Quoi qu'il en soit, le Diable, lui, vous entraîne à la suite de sa queue fourchue comme une double-croche : rien de plus sensuel et viscéral que la musique d'orgue, même quand elle feint de se désincarner dans des notes célestes, aussi innocentes que la Putiphar en liquette Petit-Bateau.

Troisième impression, ou plutôt constatation : les rideaux des confessionnaux sont trop courts. J'ignore si c'est pour que chaque fidèle puisse constater que le ministre du culte enfermé dans le compartiment médian, comme le visiteur en caleçon des armoires de vaudeville, n'en profite pas pour sonder les âmes de trop près,-- toujours est-il qu'ils se retroussent allégrement sur le derrière des belles pénitentes, mis en valeur, tendu sous l'effort, l'inconfort de la position agenouillée : l'une des meilleures, soit dit en passant. C'est sûrement un Jésuite qui a inventé la "position du missionnaire" pour détourner les soupçons : s'il en est une "du missionnaire", c'est bien celle-là! Ce Jésuite devait croiser dans les parages d'un confessionnal au moment où il a reçu son illumination.

Me voici plongé dans la même béatitude, car la pécheresse qui s'offre à ma vue, dans le stupre de laquelle j'aimerais avoir une part de responsabilité, possède également une paire de jambes capables de damner un saint (alors moi, vous pensez!), volontiers révélée par une jupe aussi courte que doit l'être sa contrition.

Je fais effort pour me distraire de mes vilaines pensées. Levant le nez, j'ai un sursaut d'horreur devant ce qui se passe dans la pénombre complice des hauts de chapiteaux d'un moyen âge libidineux. Mes yeux fuient vers un vitrail où Sainte Machine présente, comme pour une réclame Rosy revue par le divin marquis, ses seins tranchés sur un plateau. J'aurais une bonne qui me ferait ce coup-là, surtout s'il y a des invités, je la collerais à la porte sur-le-champ. Nouveau crochet, pour tomber sur une toile de cinquante mètres carrés où s'étalent les rondeurs affriolantes et sans mystère d'une Madeleine qui ne semble pas plus se repentir, qu'un tamanoir de croquer des fourmis. Ailleurs, un Christ équivoque et nu se tord sous la douleur des verges brandies par un bataillon de légionnaires sortis des coulisses de Madame Arthur. Quant à Saint Sébastien, inévitable, inévité, aussi couvert de flèches que d'épingles le coussinet d'un retoucheur de chez Burton, il attend, dans une jouissance mystique, que vous lui décochiez le dernier trait qui le fera basculer dans l'extase.

Qu'espères-tu de moi, Jésus, quand ta maison ressemble à un Musée de l'Érotisme et des Déviations sexuelles?

Je me retrouve dehors, au bon gros feu de soleil déchaîné par Satan, expert en braseros. La pécheresse m'y rejoint.

Elle s'appelle Sylvia.

Son fiancé doit venir la chercher pour aller choisir les bagues. Elle me rejoindra demain, à présent qu'elle est aussi immaculée qu'une conception.

À travers les portes matelassées du sanctuaire, l'orgue nous fait un dernier cortège.

 

 

Rentré à la maison, surprise. Monique me guette sur le palier. Monique est professeur de gymnastique. Tous nos exercices, nous les pratiquons au tapis. Ça tombe bien, j'ai plein de tapis chez moi. Ce qui évite de refaire le lit trop souvent. C'est assez compliqué, programmé comme une évolution en plusieurs vagues sur un plateau, mais ça vous tient en forme. Même si le sifflet, dont elle ne veut jamais se séparer, m'écrase parfois le plexus solaire. Ou d'autres trucs moins héliotropes. À cause de lui, j'ai une fois sifflé avec mon cul. Ça l'a impressionnée.

-- T'aurais dû faire Joinville, m'a-t-elle confié dans un élan. Qui lui a permis de franchir la barre à 1m98. Record non homologué.

Son plus cher désir serait qu'une pièce soit aménagée en gymnase. C'est à voir. Elle rêve de renversements au cheval d'arçons, de brâme à la poutre, de cochon pendu aux anneaux, de crapahutages le long des échelles, de picorages au trampoline. J'avoue que le trampoline me séduit, malgré les difficultés techniques (ou à cause de). Comment parvenir à synchroniser, sur cette invention aussi diabolique que l'orgue?

Le muscle a son Église, comme cet autre machin fibreux qu'on appelle la foi.

 

 

J'ai peut-être découvert aujourd'hui la dame qui manifeste comme Dorothée. Dès que j'ai entendu la manifestation, je suis parti dans l'escalier à la recherche de la source du bruit et de ma perplexité. Je crois avoir trouvé, deux étages plus haut, malgré le brouillage du frénétique de la chignole que j'ai également pu repérer, depuis le temps qu'il me casse les pieds de façon moins harmonieuse.

Une porte s'est ouverte au moment où je passais, aussi innocemment que je pouvais. Un monsieur est sorti, qui avait l'air satisfait. Par l'entrebâillement, j'ai aperçu une dame en appareil. Cela ne veut rien dire, mais les indices ont l'air de concorder. Que pouvais-je faire de plus pour le moment? sonner et demander si c'était elle, la propriétaire d'une si belle voix? ou si elle n'avait pas besoin des services d'un plombier, d'un bricoleur agréé pour la vérification de son compteur? J'attends mon heure.

J'en ai profité pour aller dire deux mots au frénétique de la chignole. Toujours ça de gagné.

 

 

Visite de Sylvia. Il paraît que les bagues sont très jolies. J'en suis content pour elle. Ça prouve que le futur est sérieux. On ne saurait trop fréquenter des gens sérieux. Surtout quand ils ont un futur.

Nous avons voulu recréer une situation qui nous avait plu. L'armoire de ma grand-mère a servi de confessionnal. Quand elle s'est effondrée sur le plancher, il me semble que le frénétique de la chignole s'est permis de cogner aux murs en signe de protestation. Il faudra que j'aille cogner sur sa figure.

Les seins de Sylvia, présentés sur le plateau du petit déjeuner, sont très beaux. Bien plus beaux que ceux de Sainte Machine. Ils possèdent le notable avantage de n'être pas coupés.

On dirait deux splendides brioches piquées de deux raisins bruns caramélisés à souhait. Je les ai mangées en commençant par eux, pendant que Sylvia haletait sans fin :

-- Mon père!... mon père!... mon père!...

On m'invitera au mariage.

 

 

-- C'est à qui le tour? que dit la bouchère.

C'est à moi. Je ne sais plus pour quoi. Faut-il que ce soit pour quelque chose? Ce qui m'intéresse, c'est la queue. Pas ce qu'il y a au bout. Je sors sans avoir rien acheté, accompagné de regards inquiets. On ne me comprendra donc jamais?

Heureusement que si, de temps à autre. Dans les queues, on découvre parfois une âme soeur. La preuve!...

Les meilleures, parce que les plus longues, les plus lentes, sont celles des cinémas. Au bout, on sait ce qu'on va trouver. Pas besoin de se creuser les méninges : c'est écrit sous votre nez. Quelle satisfaction, après avoir été seul au départ, de se retrouver deux à l'arrivée! Parfois plus. C'est rare. Ça demande davantage de travail pendant la séance, mais ce sont des efforts qui paient. L'avantage supplémentaire des queues de cinéma, c'est qu'ensuite on peut déjeuner sur l'herbe à l'intérieur, avec un peu d'habileté. Un jour, je me suis payé le luxe de m'envoyer une ouvreuse. C'était parfait, elle connaissait le film par coeur.

Les queues des enterrements ne sont pas mal non plus. Si la consommation n'est pas aussi immédiate, elle est plus motivée. Le spectacle de la mort est un bon aphrodisiaque. Je fais souvent les enterrements, quand j'en ai assez de claquer mon fric au cinéma. Les enterrements ou, à défaut, les mariages. Éviter de donner à la quête est à la portée de n'importe qui. C'est plus difficile à l'entrée des salles obscures.

Les visites des musées et des grandes expositions présentent également quelque intérêt. C'est beaucoup plus lent et plus long qu'une queue de cinéma. Quand la foule est très dense, il est possible de consommer sur place sans trop attirer l'attention. J'ai fait les Impressionnistes avec Cynthia, une Canadienne que je ne connaissais pas deux minutes avant, qui m'a connu deux minutes après ; je n'ai pas décollé, une demi-heure durant, parce que sans ça on aurait vu ce que je dissimulais sous sa minijupe et qu'elle ne cessait d'aiguiser à chaque pas (une sensation que je vous recommande, si vous pouvez). L'instant délicat est celui de la séparation. Après une déambulation aussi accaparante, il en reste toujours quelque chose. Avec une veste pliée devant vous, comme si vous aviez chaud (d'ailleurs, vous avez), c'est possible. Cynthia a dû repartir au Canada favorablement impressionnée par les Impressionnistes, bien que nous ne nous soyons pas adressé la parole.

Comment je sais qu'elle s'appelait Cynthia et qu'elle était canadienne? Grâce à son mari, avec lequel elle n'a pas arrêté de jacasser. J'ai dû le faire taire. Il m'empêchait d'entendre une explication du guide qui me paraissait intéressante. Il m'a gratifié d'un beau sourire, que je lui ai rendu, parce que je n'avais pas au fond de vraies raisons de lui en vouloir, et qu'il faut être accueillant avec les étrangers...

Les cocktails et réceptions, c'est plus banal. Mais ils s'agrémentaient de cette difficulté attirante qu'on y a les mains encombrées de coupes, canapés, petits fours... Ce qui, retourné, constitue une arme redoutable. J'ai tenu ainsi, vissée au buffet, vingt minutes d'horloge, une jeune débutante qui ne l'était pas dans tous les domaines, caché sous les tréteaux et protégé par la nappe, mes mains s'activant sous la robe de la demoiselle qui ce coup-ci (la robe) tombait jusqu'à terre. Mes mains à moi étaient libres (oh combien!), c'étaient les siennes qui ne l'étaient pas.

-- Patricia, lui disait sa mère, arrêtez d'enfourner des toasts, vous allez vous rendre malade!

À quoi elle rétorqua avec un soupir étrang1é :

-- Je ne peux pas, maman, ce sont les toasts qui m'enfournent.

C'est l'un des plus jolis compliments qu'on m'ait fait. Nous avons ensuite, moi, comme elle sans doute, passé le reste de la soirée à essayer de nous repérer dans la foule, une fois que j'eus recouvré la position verticale. Hélas! la nappe était fort longue, comme la plupart des robes. L'un et l'autre avions coopéré en aveugles. Nous ne nous sommes pas reconnus, et pour cause : il y avait une cinquantaine de Patricia, chacune d'elles accompagnée de sa mère. Et les voix de tous ces gens-là se ressemblent.

 

Reste le métro aux heures de pointe, expression que je trouve adorable. Là, vous risquez d'être trahi par une descente massive, inopinée, de voyageurs à une correspondance... À moins d'être les deux seuls à rester dans le compartiment. Oui, mais, à la station suivante?... Il y a aussi les contrôleuses. Embêtant, ça. Une contrôleuse, ça peut contrôler n'importe quoi. À moins de se farcir la contrôleuse. Je l'ai fait une fois. Pas deux : elle m'a ensuite collé une amende pour être monté en première avec un ticket de seconde.

La vache!

 

 

 

Je ne vais pas énumérer d'un coup toutes les occasions proposées par notre société urbaine et industrialisée, de peur d'avoir à faire prématurément apparaître le mot "fin", ce qui vous décevrait un tantinet, n'est-ce pas?

Alors, qu'est-ce qu'on dit?... "Merci, tonton Roger!"...

 

 

Nouveau rêve coupable : la petite voisine de palier, toute nue au milieu de ma cuisine (pourquoi la cuisine?), s'écriant avec enthousiasme : "Merci, tonton Roger!"... Puis se mettant à sucer mon pouce (pourquoi mon pouce?).

Il va falloir que je me la paye, pour arrêter de me sentir coupable.

 

 

Je suis allé au mariage de Sylvia. Un beau mariage. Plein de queues : à la mairie, chez le photographe, à la sacristie... Et puis la réception. Des buffets partout, des nappes, des robes longues, des toasts, seulement deux Patricia, dont une sans mère.

C'est une Colette qui m'a plu surtout : elle avait un décolleté vertigineux, pas de slip et un beau sourire.

J'ai fait la connaissance du mari de Sylvia. Très gentil garçon. Je fus présenté comme "ancien camarade". Ça n'engage à rien et dégage de tout.

-- Où avez-vous connu Sylvia? demanda l'innocent.

-- Au confessionnal, fis-je étourdiment.

-- Comment ça, au confessionnal? Vous étiez donc curé?

Sylvia vint à la rescousse :

-- Enfant de choeur, seulement.

-- Depuis quand les enfants de choeur administrent-ils la confession?

-- Oh, ils n'administrent rien du tout. On ne les laisserait pas faire. Je passais par là...

-- Vous passiez par là? Dans le confessionnal?!

-- En vérité, je venais chercher le confesseur. Pour une urgence.

-- Oui, moi, ajouta Sylvia, modeste, ce n'était pas très urgent.

(Il n'y a que maintenant que ça l'est devenu.)

-- Par la suite, enchaînai-je, ayant grandi, nous nous sommes retrouvés au collège.

-- On m'a dit que Sylvia était une brillante élève?

Je pourrais ajouter qu'elle est à présent une étincelante maîtresse, mais ça ne produirait peut-être pas le même effet.

-- C'est vrai : imbattable en version latine et aux dominos.

Nous éclatâmes de rire. Je ne sais pourquoi, ça nous fit du bien.

-- Puis, nous nous sommes perdus de vue...

-- Mais comment vous êtes-vous retrouvés?

Nous répondîmes d'une seule voix, sans réfléchir :

-- Dans un confessionnal!

Le mari encaissa le coup avec sang-froid. Il me considéra curieusement :

-- Vous êtes toujours enfant de choeur?

-- Ah non, non! cette fois-ci, nous faisions la queue.

-- Devant, précisa Sylvia.

Je sentis que je commençais à rougir. Heureusement, Colette, la déco1letée, vint me sauver la vie, entraînant l'époux d'une patte impérieuse sous je ne sais quel prétexte. Sylvia et moi nous retrouvâmes seuls, en nage, expectorant avec lenteur et soulagement un air resté coincé dans les parages du plexus solaire.

-- Va falloir faire gaffe, prévins-je, c'est un jaloux.

-- Penses-tu! s'esclaffa Sylvia. Il pose des questions comme ça, pour être poli.

-- On aurait pu répéter avant.

-- Pas de temps à perdre... Qu'est-ce que tu fais demain?

-- Et le voyage de noces?

J'étais soufflé.

-- Dans un mois.

Je ne cherchai pas à comprendre. Je sais que tout est possible.

-- D'accord!

-- M'attendrez-vous dans le confessionnal, men père?

-- J'y serai, mon enfant.

Quelques instants plus tard, l'époux nous rejoignait.

-- Tout de même, fit-il, c'est curieux, ces retrouvailles dans les oonfessionnaux...

Nous opinâmes du chef, gravement, nous gardant bien d'ajouter quoi que ce soit. On ne sait pas ce qui peut arriver dans ces cas-là. Nous dirigeâmes nos regards vers le plafond. Il y avait un très beau lustre : vingt-six branches, soixante-quatre ampoules, deux cent quatre-vingt-onze pendeloques. Il en manquait une. C'était gênant. Longtemps, je me demandai la raison de son absence. Ce vide était insolent, provocant, inadmissible. Amoral, en quelque sorte. Oui, amoral, c'est le mot.

 

 

La cérémonie religieuse eut lieu dans une vieille église campagnarde. Je commençais à apprécier ce genre d'édifice. La vie spirituelle, on ne peut pas s'en passer. Des Colette non plus. Nous nous rencontrâmes par hasard dans le bas-côté ouest, où pendaient les cordes des cloches. Il nous vint l'idée saugrenue de les sonner. Le curé, paterne, nous laissa faire, manquant de personnel. L'église se vidait. Nous fûmes bientôt seuls. Je montrai à Colette comment s'y prendre. Sourde à mes explications, elle trouva plus drôle de se cramponner aux cordes et de se laisser enlever par elles. C'est ainsi qu'il m'apparut qu'elle ne portait pas de slip. Zoum! elle tire de toutes ses forces, accroupie par terre : décolleté. Sainte Vierge Marie, mère de Dieu! Waouf! la cloche l'emporte vers la voûte : non-slip. Priez pour nous, pauvres pécheurs! Zoum : décolleté. Waouf : non-slip. Zoum. Waouf. Zoum. Waouf... Je me plaçai sous elle, pour l'aider. Elle avait un sens aigu du rythme et de la précision. Jamais cloches ne battirent si joyeusement. Ni mariage ne bénéficia d'une aussi interminable carillonnée.

 

Le pays alentour retentit longtemps du vacarme provoqué par notre ferveur mystique. Sans doute se posa-t-on quelques questions dans les chaumières?... Pour une fois, le Diable avait déclenché un assourdissant bataclan à la gloire du ciel, qui présentait toutes les marques extérieures d'un formidable regain de foi.

 

 

Couple croyant cherche clochers désaffectés pour faire résonner nos campagnes de l'appel ardent des certitudes célestes. Écrire au journal, qui transmettra.

Nous eûmes six cent quatre-vingt-douze réponses. Notre bizness était planifié pour deux ans. Nous contractâmes un amour immodéré des vieilles pierres et un abonnement à la SNCF.

 

 

Par un heureux concours de circonstances, suis parvenu aujourd'hui à faire bramer Dorothée au même rythme que la dame du dessus, également en action. Poignant comme un échange de messages entre navires en détresse dans les houles de la Mer du Nord. Eu l'impression d'être reçu cinq sur cinq. Sans doute se mêla-t-il à notre sans-filie quelque peu de télépathie.

Au moment où je raccompagnais Dorothée à la porte, la dame apparut sur le palier, profitant de mon appareil comme j'avais fugacement bénéficié du sien, en tirant les mêmes conclusions.

Dix minutes plus tard, elle sonnait chez moi, ce qui prouve que les femmes manifestent souvent plus de décision que nous. Elle venait, en s'excusant, m'emprunter un batteur à oeufs si toutefois j'en possédais un. C'était le cas. Je lui en fis une démonstration.

Le frénétique de la chignole, sans doute saturé de décibels, se mit à cogner aux murs. Il nous fit redoubler d'ardeur : la présence d'un public attentif attise les performances.

Lorsque Monique, mon professeur de gymnastique, arriva, j'étais dans l'état d'assouplissement convenable.

De l'assouplissement à l'assoupissement, il n'y a que l'écart d'une linguale. Monique ne parut pas mécontente de ce nouvel exercice qui, ménageant mes forces sinon mon imagination, lui donnait la vedette et l'occasion de parfaire les mouvements supinatoires de l'ischion, qui ne sont pas sollicités comme ils le méritent.

Cela lui arracha de tels cris d'enthousiasme, que la manifestante du dessus revint sonner pour emprunter un nouveau batteur à oeufs. Je fis celui qui n'avait pas entendu : il y a des limites à la complaisance. Malheureusement, Monique, curieuse comme une chatte, alla ouvrir malgré mes protestations. Elle enseigna la supination à la nouvelle arrivée, qui de toute évidence la connaissait déjà. Leur bonheur faisait plaisir à voir, et de façon si frappante que je devins soudain, de par leur volonté, le personnage principal de "la cathédrale engloutie".

Le rideau retombait à peine sur la représentation et leur départ, qu'Odette arrivait avec de bonnes raisons d'être fessée, puis Sylvia avec des péchés gros comme ça.

Pour une fois, je lui donnai de plano l'absolution ex nihilo nihil, et sombrai dans une salutaire inconscience.

Les sifflements qui m'emplissaient les oreilles me donnaient l'impression d'être devenu une gare de triage.

L'effet d'accumulation ne permet pas toujours de recharger ses accumulateurs.

 

 

On sonne. C'est Julienne. Il y avait longtemps.

-- Comment va Agnès? questionne-t-elle.

-- Tu pourrais me demander cemment je vais, moi!

-- Pas la peine : on voit à première vue que tout va bien.

Je baisse les yeux : elle a raison. Serais-je devenu pavlovien de la sonnette? Que ferai-je, le jour où ce sera le calendrier des pompiers, les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul?

-- J'ai un ennui, avoue Julienne.

(Aïe!)

-- C'est quoi, ton ennui?

-- Je suis amoureuse d'Agnès.

-- Tu te trompes, Julienne. Ce n'est pas toi, qui as un ennui, ce serait plutôt moi. Ça ferait même deux.

-- Tu comprends, je t'aime bien, et je sais qu'Agnès t'aime bien aussi... Mais j'éprouve de plus en plus de difficulté à faire l'amour à deux seulement. Tu crois que c'est grave?

On sonne. C'est Maurice.

Ce n'est pas grave du tout.

 

Ma maison, c'est la place de la Concorde un soir de 14 juillet. Avec cette différence qu'on y célèbre la fête nationale tous les jours. J'aime ça. Le va-et-vient, j'adore.

Je le dois à mes parents, dont la demeure ne désemplissait pas : amis, passages, connaissances, dîners, réceptions. On l'appelait la maison du Bon Dieu. Si la mienne est devenue peu recommandable, la tradition ne s'en trouve pas moins respectée. Ils sont sûrement fiers de moi, là-haut, me biglant au travers de leur lunette céleste. Comme ils n'ont jamais été très doués pour la matérielle, ils regardent sans doute par le gros bout, ce qui doit favoriser toutes les illusions.

De temps en temps, ma mère me disait : « Je ne te comprends pas, mon pauvre Roger! » C'était pour faire sentir qu'elle m'aimait bien. Mon père n'eût jamais proféré une chose pareille. Il se contentait de renifler derrière ses moustaches. Nos rapports n'ont jamais été plus loin.

Le seul geste osé qui me revienne de lui, ce fut le jour où il me tendit sans un mot un dictionnaire ouvert à l'article masturbation : il était passé inopinément par ma chambre. Je lus cette prose avec toute l'attention désirable, apprenant, avec le nom de mon forfait, l'étendue de ses désastres. J'étais un cas pendable. Je refermai l'ouvrage et continuai à me pendre.

Je dus sortir de la mer d'Onan vers les dix ans. À cette époque, une petite camarade me faisait don de sa sucette si je lui laissais tripoter le forfait du dictionnaire. J'y accédais facilement. Elle aussi, bien sûr. Depuis, j'ai volontiers abandonné ce genre de manipulation à mes petites camarades : elles s'y prennent mieux que moi.

Par la suite, je pensai que je pouvais leur rendre le même service. Elles ne se firent pas faute de le solliciter.

Enfin, l'idée nous vint que nos mains pouvaient être occupées ailleurs, lorsque nos dictionnaires connurent qu'ils savaient tourner leurs pages tout seuls, étant d'évidence conçus pour cela. C'était une vraie satisfaction pour l'esprit, sinon pour nos parents. Étaient-ils seulement informés de la chose? Nul n'ignore que les parents sont d'une innocence qu'il ne convient pas de détromper. Étonnant, à quel point ils peuvent manquer de mémoire...

Si je m'égare dans les souvenirs d'enfance, on n'a pas fini de rigoler. C'est vrai, moi aussi j'ai été un sale môme! Tellement chiant que je me demande comment je suis arrivé à me supporter. Essayons de ne pas tomber dans le travers d'Odette. Je constate que ce n'est pas facile. Il y a tout de même une notable différence : il s'agit de moi.

 

 

Quand je pense que je donne à Dorothée des conseils pour élever ses lardons! Il est vrai que j'agis par bonté pure. Pour lui faire plaisir. Il faut prendre Dorothée comme elle est. Je ne m'en prive pas.

J'ai vraiment toutes les faiblesses.

 

 

Je suis une sorte de bienfaiteur, un saint-bernard, un bon Samaritain. Que deviendraient toutes ces bonnes femmes sans moi? Elles tomberaient en d'autres mains, leur nature étant de tomber (attraction universelle). Je frémis rien que d'y penser.

 

Quel dommage! Quel gâchis!

Ne serais-je pas, de toutes, un peu jaloux? Qu'une nana soit avec quelqu'un d'autre, ça me fait de la peine. Tous ces trésors perdus!... Seront-ils appréciés ailleurs comme ils le sont chez moi? Impossible. Les trois quarts du temps, ils reposent entre les mains d'incapables. Monstrueux!

Souvent, à la terrasse d'un café, je suis des yeux une petite mignonne qui passe. Regardez-moi comme c'est à croquer, ça! Où va-t-elle, cette sotte? Au-devant de quelle catastrophe? de quelle désillusion? Quand je suis là pour la comprendre! On me la gâchera, c'est sûr ; je vais la perdre. Elle est déjà perdue, puisqu'elle est passée sans me voir. C'est comme si je n'existais pas. Comme si elle n'existait pas. Poignant! Il n'y a pas besoin d'aller bien loin pour éprouver des angoisses métaphysiques.

Prenez la petite voisine de palier. Je suis son dieu, son phare, la sueur de ses nuits. Elle doit crier mon nom, qu'elle ignore (pas de plaque sur ma porte, prudence!). Un jour, un jeune connard boutonneux passera à proximité. Elle n'aura plus d'yeux que pour lui. Intolérable! Il faut éviter cette abomination. Il y a la différence d'âge? Et après? Ne peut-on lutter contre ça?

Toutes ces occasions perdues!

Et les vieilles dames!... Vous êtes bien avec elles, c'est réciproque. Le courant passe. Que n'aurait-on pas fait, vécu ensemble? C'est trop tard. Devenu impossible. Impossible à jamais. L'occasion aurait pu se présenter avant (il existe parfois une frange, une marge) ; malheureusement, elle n'a pas eu lieu, puisqu'on ne se connaissait pas. Quelle saloperie!

Avec les mortes, c'est pire. Jamais arrivé, de rêver devant un tableau ancien? une sculpture chargée d'histoire?...Néfertiti. Ah, Néfertiti, bon Dieu... Et la petite Pompadour!... Cochonnerie d'existence! On est limité. Limité-coincé-piégé. Rien du tout. Alors, louper par-dessus le marché les contemporaines, non, je ne peux le supporter!

Encore une fois, j'admets que ce ne sont pas les seuls rapports possibles. D'accord! Mais vous avez remarqué comme ce sont les plus intéressants?

 

 

 

-- Tu prends les choses trop à coeur, me dit Maurice.

-- Comment fais-tu, toi?

-- Je prends, c'est tout. À mesure que ça arrive. Je ne galope pas derrière des chimères, des convictions, des théories. Toi, tu voudrais baiser, et en plus que ça ait une signification.

-- Tu n'y es pas.

-- Mais si! Tu t'en défends tellement que ça en devient louche.

-- Je rêve, ou tu fais de la psychologie à la petite semaine?

On aura tout vu!

-- Psychologie? moi? s'indigne Maurice (il est psychologue).

Étonnant, comme les médecins n'aiment pas qu'on leur dise qu'ils vendent de la médecine. Les écrivains, de la littérature. Soupçonner quelqu'un de pratiquer sa profession, c'est péjoratif. Par contre, révélez à un mathématicien qu'il est poète, à un poète architecte, à un architecte musicien, ils seront ravis. Quel monde surprenant que le nôtre! D'autant plus surprenant qu'il est comme ça depuis le début.

Maurice finit par m'agacer. Il ne sait parler que de sa queue.

 

La mère de la petite voisine de palier est venue me trouver. Elle voudrait que je donne à sa fille des leçons de français. J'ai toutes les peines du monde à lui faire comprendre que je ne suis pas professeur, ni de français, ni de quoi que ce soit d'autre.

-- Ce n'est pas l'impression que j'ai eue, m'avoue-t-elle, le rose aux joues.

Nous y voilà!... Le prétexte!... Le prétexte pédagogique par collégienne interposée. C'est du propre!

Lorsque la mère sortit du cours qu'elle était venue chercher (la quarantaine encore en état de marche), elle insista de nouveau. Etait-ce pour se faire une bonne conscience? Il parut que non. Elle y tenait vraiment. La petite ne fichait rien en classe, rebelle à tout recyclage; sauf, avait-elle dit, si c'était moi qui m'en occupais. Elle s'était fourré ça dans la tête. Elle me vouait, sur ma bonne mine, une confiance attendrissante.

-- Alors, vous comprenez, monsieur, vous êtes notre seul espoir. Faites ça pour elle, pour de pauvres parents aux abois, pour les beaux yeux de la pédagogie motivationnelle. Vous avez poursuivi des études, ça se voit à vos manières. Elle n'est qu'en quatrième. Le français, après tout, vous le pratiquez tous les jours. Ce n'est pas la mer à boire.

Après avoir mangé la mère, je me permis d'en douter.

J'allais frôler la catastrophe à chaque détour de phrase, à chaque mode de conjugaison. Cette inconsciente en avait-elle conscience? Elle était en train d'introduire la bergerie dans le loup!

-- Nous paierons ce qu'il faudra.

Je fus horriblement gêné. Pas question de ça!

-- Si-si, j'y tiens. Ce ne serait pas correct. Quel prétexte aurais-je de venir vous trouver, s'il ne s'agissait des progrès de la petite? Acceptez, je vous en prie.

J'étais lié. Je dus promettre.

L'éducation ne peut se fonder que sur des rapports humains.

 

 

Brigitte débarqua le lendemain. Je n'ai jamais autant transpiré. D'abord sur l'accord des participes, qui nous sautèrent dessus sans crier gare, et dont il fallut se débarraser, puis sur un chemisier dont je m'étonne encore que la vente soit autorisée aux mineures.

Je dus faire visiter l'appartement. Sa curiosité était insatiable. Elle voulait connaître où je vivais, pourquoi, comment, et ça aussi. Jamais enseignant ne s'enseigna autant soi-même. La salle de bains, sa profusion de glaces, provoquèrent l'enthousiasme. Elle les essaya toutes. Brigitte en ce lieu, dans le couloir qui y menait, repassait sur des traces fraîches, m'assaillant d'images inavouables que nul Maurice n'était là pour contempler. Pas plus que moi d'ailleurs puisque tout se passait dans mon esprit, ce qui n'en était pas plus rassurant.

-- Vous avez vraiment besoin de cette flopée de miroirs?

-- Pourquoi pas?

-- Ce que c'est chouette!

La cuisine (elle alla jusque dans la cuisine) lui plut également, j'ignore par quel mystère. Elle était là, plantée au milieu, admirative, son pouce dans la bouche. Le rêve coupable que j'avais poursuivi, ayant cet endroit pour décor, me revenait avec une angoissante précision. C'est peu de dire que j'étais dans mes petits souliers. Elle s'en aperçut:

-- Qu'est-ce que vous avez? On dirait que vous ne vous sentez pas bien.

-- Si nous travaillions un peu?

-- Ah bon. Comme vous voudrez.

-- Il me semble que c'est pour ça que vous êtes là. Ne l'avez-vous pas demandé vous-même?

Elle rougit violemment.

-- Qui vous a raconté ça?

-- Votre mère.

Elle haussa les épaules, furieuse.

-- Les bonnes femmes, pas moyen de leur faire confiance!

Nous travaillâmes. Elle surtout. C'était la raison de sa présence, n'est-ce pas?

 

 

Françoise, la mère de Brigitte, se déclare enchantée de mes leçons. Et de celles que je prodigue à sa fille. Elles font toutes deux des progrès incontestables, avec une égale application.

Elles ont tellement rebattu les oreilles de leur époupère sur mes mérites, qu'il veut me connaître. Je suis invité chez eux dimanche autour d'une daube.

Il est commissaire de police. Je l'ignorais. Tant mieux. Ça pourra me servir.

-- L'ennui, avec toi, m'explique Maurice, c'est que tu es amoral.

-- Q.'est-ce que tu veux dire?

-- Je veux dire amoral. Pas immoral. Amoral. Tu serais immoral, il y aurait un espoir.

-- Lequel?

-- De te supposer une moralité. Alors que tu n'en as aucune, parce que tu ne sais même pas ce que c'est.

-- À quoi ça servirait?

-- À t'insérer dans la société.

-- Tu plaisantes? Je passe ma vie à m'insérer. Je suis quasiment un inséreur professionnel.

-- Tu vois bien!... D'ailleurs tu n'es pas inséré dans la société, tu es inséré dans des sociétés.

-- Je ne vois pas la différence.

-- Tu ne peux pas.

-- Dis donc, ça s'appelle comment, ton insertion avec Julienne?

-- Ça s'appelle une thérapie.

-- D'accord! Moi, je n'ai pas de moralité, mais toi tu as les mots qu'il faut.

Il me regarde de travers.

-- Qu'est-ce que tu sous-entends?

-- Rien. C'est toi qui fais semblant de ne pas comprendre.

Il a un air mauvais.

-- Roger, faut quand même pas pousser!

À propos de pousser, c'est qui, que tu thérapais, l'autre jour? Julienne, ou le thérapeute?

Il rétorque avec aplomb :

-- Toi!

Il n'y a pas moyen de discuter avec Maurice.

 

 

Avec Dorothée non plus. Elle est passée me voir. Je n'étais pas là, j'avais été rechercher mon batteur à oeufs chez Laurence (elle s'appelle Laurence). Il paraît qu'on n'en loupait pas une miette, de l'esca1ier. Rien d'étonnant. C'est pareil de chez moi. Dorothée manque du sens de l'observation. Disons à sa décharge qu'elle avait été jusqu'alors occupée.

Elle vint, le lendemain, me faire d'amers reproches. Je tâchai de lui expliquer que je ne suis pas responsable de tous les bruits de l'immeuble.

-- J'ai cru m'entendre! accusa-t-elle. En mieux. C'est ce mieux que je te reproche.

Je faillis tomber dans le panneau. J'évitai de justesse.

-- Écoute, c'est flatteur pour moi, mais en réalité tu te tresses des couronnes.

-- Hein?

-- Je te trouve soudain bien modeste. C'est des compliments, que tu cherches?

(Dieu fasse que Monique, qui a supiné Laurence, ne rencontre jamais Dorothée.)

-- Est-ce que tu te fiches de moi?

-- Si je me fichais de toi, je ne te dirais pas des choses pareilles.

Ce qu'il y a de plaisant, dans l'énormité, c'est qu'on ne peut la distinguer de la plus rigoureuse logique, surtout lorsque celle-ci est fondée sur des bases illogiques.

-- Je te crois capable de tout.

-- J'en ai autant à ton service. À moi aussi, il m'est arrivé d'entendre soupirer dans l'immeuble, en ton absence. Ça se produit dans tous les immeubles. Ai-je été te faire une scène pour ça?

-- Parce que tu irais croire!...

-- Pourquoi pas? Prouve-le!

-- Je ne te fais pas une scène. Je veux que tu me fasses soupirer oomme il faut.

-- Dorothée, je t'assure, tu passes par une crise de modestie!

Elle se mit en état de me prouver le contraire, et en position de soupir. Seigneur! pourvu que Laurence ait eu la bonne idée de sortir faire un tour!... La symphonie qui se déclencha au-dessus me détrompa. Cette fois, Dorothée entendit, car la nôtre n'en était qu'aux premières mesures, et que là-haut, on avait mis le potentiomètre à fond.

-- Alors? triomphai-je. C'est moi, peut-être?

-- Je t'interdis d'écouter! cria-t-elle.

Il n'y a pas moyen de discuter avec Dorothée...

 

 

Il faudra que je vous parle de ma croisière au Maroc. Faites-moi penser à vous parler de ma croisière au Maroc.

 

 

Sylvia est en voyage de noces. Nous nous retrouvons, par le plus grand des hasards, dans un lieudit à clocher que je suis venu explorer avec Colette. Rencontre à l'auberge du coin, à l'heure du déjeuner.

-- Ca, par exemple!

-- Vous, ici! Mais qu'est-ce que vous faites là?

-- Nous sommes branleurs de cloches.

-- C'était donc vous! Merci pour le réveil en fanfare au chant du coq!

-- Il faut respecter la liturgie.

-- Et le sommeil des gens, ça ne se respecte pas?

Sylvia me regarde par en-dessous, avec un air des plus au courant. Pas question de la lui faire sur la panoplie sacerdotale. Bon prince, j'invite les deux noceux à partager notre repas. Philippe, l'époux, m'entretient de je ne sais quel bazar de trémie à cardan suscité par le cadre local. Mais non, il est représentant en matériel agricole. il va profiter de son après-midi et de sa présence en ces lieux pour faire un peu de prospection.

-- Vous sortirez Sylvia ayec Colette...

Les deux mignonnes sont en train de se susurrer dans la trompe d'Eustache. Des messes basses. Pas très joli. Elles gloussent comme des Leghorn. Le casse-graine, cependant, sort de l'ordinaire des basses-cours : pâté de campagne, charcuteries, écrevisses sauce amoureuse, lapin à la moutarde, fromages, sorbets au cassis, café, liqueurs. Jusque là!... Nous sommes lestés pour aborder l'après-midi et tout ce qui pourra suivre.

P.ilippe nous quitte pour sa trémie. Nous encore, je veux bien, mais sa jeune épouse!... Les hommes sont fantastiques. Ça s'étonne ensuite des conséquences! Heureusement, nous sommes là, Colette et moi. La charité chrétienne nous oommande de ne pas abandonner cette brebis perdue. Elle ne le sera pas. Le soir, au retour de son représentant, elle présentera bien un air égaré... Rien que de naturel. Ce n'est pas grave.

C'est de la bonne fatigue de la campagne.

 

 

Au dîner, Philippe nous parle d'un type qu'il connaît, qui a un lit dingue. C'est rond et c'est bourré de gadgets électroniques. Il pivote, monte, descend, remue comme un berceau -- quand on s'y sent trop seul, deux bras (chauffants) vous prennent dans leurs bras --, vallonne sa surface à volonté, enregistre, règle les lumières, tire les rideaux, diffuse de la musique, prépare le café, grille des toasts, déclenche la télévision (ou la vidéo), se déplace dans l'appartement, aspire la poussière, se transforme en piscine... J'en oublie sûrement.

Nous refusons de le croire. Il précise que le type est Américain. Nous hésitons.

Je fais remarquer qu'une telle usine doit posséder un impressionnant tableau de commandes. Philippe confirme.

-- Où est l'intérêt, alors? Ton bonhomme doit passer son temps à barboter dans ses manettes. Il ne lui en reste plus pour s'occuper des dames qu'il traîne dans son laboratoire.

Colette éclate de rire.

Sylvia dort, la tête posée sur la nappe.

 

 

 

Étrange rêve. J'étais dans un salon rempli de gens, suspendu en plein ciel. Par les baies ouvertes sur le vide, on voyait passer des comètes, des nuages de magma, des météores. Impression de danger latent. Quelque chose de terrible, masqué par la fantastique beauté, la grandeur de ce qui se passait sous nos yeux. Il y eut une suite d'éclairs aveuglants, comme une foudre vivante accompagnée d'un vacarme de crépitements et de stridences. Le hurlement insoutenable du néant.

Soudain, la foudre fut dans la pièce. L'éclat d'une seconde, ce fut horrible. Une vieille femme, à deux pas de moi, fut happée par l'orage magnétique dans le gouffre du dehors.

Je m'éveillai, le dos parcouru de frissons. L'image de cette disparition ne parvenait pas à s'effacer. Elle revenait sans cesse, avec la même précision hallucinante. Chaque fois, les frissons me secouaient de nouveau. Je me rendormis avec difficulté.

De temps à autre, cette vision me traverse à l'improviste, comme un coup de poignard. La même terreur abjecte s'empare de moi.

Il me semble que, quoi que je fasse, je suis bloqué dans ce salon avec les autres. Et que, aussi nombreux qu'ils soient, il arrivera un moment où la foudre sera pour moi.

 

 

 

Qui donc disait que je ne pense qu'à ça?

 

 

 

-- Ce que je me demande, s'enquiert Maurice, c'est comment tu fais pour éviter les embouteillages.

-- Je ne les évite pas toujours. Je ne tiens pas forcément à les éviter.

Je lui raconte le coup de la gare de triage. Il me oonsidère avec un certain respect. Je sens que s'éveille en lui ume vocation tardive de ohef de gare, dont il n'ose me faire part. Je le maintiens à mariner dans son jus : les psychologues, faut les laisser se débrouiller seuls, pour leur apprendre à vivre.

-- Mais enfin...

-- Quoi? tu te figures que je vais installer un planning au mur et faire joujou avec des étiquettes? Il y a d'autres choses plus intéressantes à manipuler.

Encore heureux que je lui permette de s'offrir une thérapie de temps en temps. Qu'il n'aille pas me prendre pour une sorte de fournisseur agréé. Je n'ai pas de tendresse particulière pour les parasites.

Au fond, son rêve serait de tenir le rôle de poisson-pilote. À la fois observateur, conseiller et ramasseur de miettes. Il se trouve que je n'ai pas envie qu'on m'observe, n'ai nul besoin de conseils et préfère ramasser les miettes moi-même. Que Maurice soit psychologue n'a rien à voir dans nos relations. Ça s'est trouvé comme ça. Il pourrait être aussi bien inspecteur des finances ou toiletteur de chiens. Je m'en soucie comme d'une guigne.

C'est vrai que j'aime l'asticoter, le plonger dans l'embarras. D'autant qu'il n'a aucune conscience de la tête qu'il fait dans ces moments-là. Mais je n'ai pas l'intention de l'avoir sans cesse dans les pattes, bien que ce soit son plus cher désir, et que j'aie pu, à l'occasion, trouver cela amusant (comme le jour d'Agnès), ou utile (comme celui de Julienne).

-- Enfin, Roger, est-ce que tu ne risques pas d'avoir des ennuis avec la jalousie? Ça existe, tout de même! Il y a des femmes jalouses. Je n'en connais guère qui ne le soient pas. (Avec une intense satisfaction :) Il pourrait t'arriver de le devenir. Et puis (avec une satisfaction encore plus intense :), je te signale que les maris jaloux, ça court les rues...

S'il pouvait, il me brandirait un revolver sous le nez. Pauvre Maurice!

-- Écoute, mon vieux, la jalousie ne peut apparaître que lorsqu'on a fait croire à l'autre qu'on n'était pas fabriqué comme tout le monde, qu'on restera sa propriété privée ad vitam, et que ce qui ne manquera pas de se produire est une impossibilité constitutive. D'accord?

-- ...

-- Mes bonnes femmes savent à quoi s'en tenir dès de départ, je ne leur bourre pas le mou, et je leur signale que j'ai horreur des histoires. C'est ça, mon honnêteté. Ne te tourmente pas, je m'en sors très bien. Quant aux maris jaloux, ça court les rues, c'est vrai. Mais pas plus que des tas de microbes. Nous passons tous les jours au travers d'un nombre infini d'affections aussi redoutables les unes que les autres, c'est pas ça qui nous empêche de vivre. Je te dirai pour finir que je préfère encore crever d'un mari jaloux, que d'un cancer ou du tétanos.

On sonne. C'est le père de Brigitte.

-- Qu'est-ce que vous faites, dimanche? Parce que si ça vous dit de venir vous taper un petit civet de lièvre...

Ça me dit. Va pour dimanche. Il repart content.

-- Qui est-ce? demande Maurice.

-- Le mari de Françoise.

Les yeux de Maurice s'agrandissent comme des soucoupes.

-- Et puis, tu vois, ce monsieur présente encore deux avantages non négligeables.

-- Ah oui? lesquels?

-- Un, c'est aussi le père de Brigitte. Deux, il est commissaire de police.

Maurice bondit sur ses pieds, affolé.

-- Qu'est-ce qui te prend? je fais.

Il est livide.

-- Rien-rien! Un rendez-vous urgent.

-- Tu ne vas pas te mettre dans un mauvais cas, au moins?

Il me regarde sans pouvoir articuler un mot. Il secoue simplement la tête, de droite à gauche. Il a l'air très malheureux. Je le raccompagne sur le palier, lui tapote affectueusement l'épaule :

-- Sacré Maurice!

Je l'entends dégringoler l'escalier en loupant plusieurs marches. Il se pourrait que je ne le voie pas de quelque temps.

Toujours ça de gagné.

 

 

-- Ça t'embête pas si on se voit plus tard? je dis à Agnès. Maintenant je ne peux pas, j'ai un cours à donner.

Elle n'en croit pas un mot.

-- Un cours à donner? toi?

-- Parfaitement.

Elle finirait par me vexer!... Je lui montre la table de la salle à manger : tout est prêt, effectivement, sur un molleton qui retombe jusqu'au sol.

-- Et de quoi?

-- De français.

-- À qui?

-- À la petite voisine de palier.

Elle se marre. On sonne.

-- D'ailleurs la voilà! À tout à l'heure.

-- Rien à faire, je reste. Tu penses que je ne vais pas manquer ça!

-- Agnès, je t'en prie, ce n'est qu'une gamine.

-- Raison de plus!

On resonne. Agnès file se dissimuler sous la table, malgré mes protestations. Que faire? Je vais ouvrir.

Brigitte a adopté la tenue d'été, puisque c'est l'été : sandales, mini-short, chemisette aux pans noués sur le plexus. Ensemble très peu couvrant. Agnès a peut-être bien fait de rester.

Nous nous installons dans la salle à manger, l'un en face de l'autre, comme d'habitude. J'ai pensé un instant la rompre, cette habitude. Pour empoisonner Agnès. Mais qu'est-ce que ça aurait changé? Surtout, qu'aurait été penser Brigitte? Exactement ce que je suis en train de penser, moi. Seigneur, il y a des tentations trop fortes, et des limites qui ne semblent posées là, sous votre nez, que pour être dépassées!

Chaque fois que Brigitte se penche studieusement sur son livre -- et Dieu sait si cette petite est studieuse! --, j'aperçois dans un éblouissement les pointes de ses seins, dressées comme de petits bâtons de réglisse.

J'officie dans un brouillard, m'efforçant d'être plus doctoral que jamais. Ça va très bien jusqu'à la ceinture : la table dissimule le reste. Parfait pour Brigitte. Mais il n'est pas perdu pour tout le monde. Je sens avec terreur qu'on a saisi son importance, là-dessous. On l'a même saisie avec les mains. En face, Brigitte me contemple de ses yeux innocents. Elle est peut-être sourde? Je ne pensais pas qu'une fermeture Éclair pouvait faire tant de bruit.

Je me raccroche comme un forcené à l'oraison funèbre d'Henriette de France, dont j'essaie de révéler les splendeurs à une élève passionnée, en train de m'en révéler d'autres plus considérables. Cependant qu'Agnès, indécrottable cancre, a entrepris de faire avec ses lèvres le tour de la question. Mes yeux s'agrandissent de façon si impressionnante, que Brigitte redouble d'attention, espérant des révélations ineffables. Je suis à la torture. Quiconque n'a pas fait du Bossuet dans ces conditions ne peut savoir de quoi je parle. Disons en passant que si l'on avait songé à me l'enseigner de la sorte, j'y aurais peut-être mordu davantage. Aïe!

Je prends l'air exalté qui convient aux exégètes de la littérature sacrée. J'ai l'impression que j'arrive à communiquer à Brigitte mon enthousiasme. L'une de ses mains disparaît sous la table; son regard adopte l'éclat fanatique du mien. Vous allez voir que cette petite salope va se taper de l'oraison funèbre à longueur de nuits!... Qui eût jamais prévu les effets dévastateurs de la prose de l'aigle de Meaux (d'ailleurs évêque de Condom, je tiens à le rappeler)? Nous haletons de conserve. Et poussons un "ah" de jouissanee culturelle au moment où Bossuet s'écrie... eh bien, "ah!" justement. Étrange, ce télescopage des temps.

Je referme mon livre, Brigitte le sien, Agnès ma fermeture Éclair.

-- C'était formidable! apprécie Brigitte, pâmée, sur sa chaise, un sein au bord du vide. On continuera, dites?

-- Promis, je pantèle. La prochaine fois. Pour le moment, il faut prendre un peu de repos.

Elle se lève. Cré nom, la belle gosse!...

-- Je ne te raccompagne pas, hein? Tu connais le chemin. Elle me sourit, se dirige vers la porte. Merci, Seigneur! merci, Bossuet! Elle ne s'est aperçu de rien.

Avant de sortir, elle se tourne vers moi, et demande, pleine espoir :

-- S'il vous plaît, dites, la prochaine fois, est-ce que ça pourra être mon tour, de passer sous la table?...

 

 

Révélation! La salle d'attente du dentiste (ou du médecin), est une sorte de queue. On la fait assis au lieu d'être debout. Comment ne m'en suis-je pas aperçu plus tôt? On y est plus confortable, mais plus distant. En particulier à cause de la distance entre les sièges. Ça n'a l'air de rien, mais c'est important. Il y a aussi la finalité même de l'attente, moins attirante qu'un film, un toast ou un timbre-poste. On s'épie, on se soupçonne, se méfie. On se donne des airs : moi, mes pauvres amis, je viens pour trois fois rien. Mais vous, quelle cochonnerie ça peut-il être?... Mieux : moi, vous savez, je ne fais qu'accompagner le monsieur (ou la dame) d'à côté... On feuillette les mêmes revues périmées avec un air plus dégagé, nettement supérieur, quand il n'est pas insultant. Pour une fois, ce n'est pas la grande frousse qui nous rassemble.

On est un peu comme dans un salon (on y est, d'ailleurs) rempli de gens ennuyeux, compassés, sans grande conversation. Comme s'ils n'étaient pas du même monde, bien qu'affligés de la même boyasse.

Dans ces conditions, réussir un rapprochement tient du prodige. Plus facile chez le dentiste. Le dentiste, c'est moins grave. Quoique la douleur y apparaisse plus évidente. Comment voulez-vous amener une nana à s'intéresser de nouveau à son épicentre quand elle est absorbée par une molaire?

La consultation des vétérinaires, c'est mieux. L'égrotant y ayant en général quatre pattes, et les propriétaires davantage le loisir d'astiquer leurs fantasmes. Détail indispensable : il faut être pourvu d'une bébête. Vais-je acquérir un chihuahua ou un bouvier des Flandres pour explorer ce nouveau terrain de manoeuvres? Solution : m'en faire prêter un.

Je n'ai pas ça dans mes relations.

Qu'à cela ne tienne, il suffit de m'en découvrir une nouvelle.

 

 

Je dis vraiment n'importe quoi. Rappelez-moi de vous parler de ma croisière au Maroc

 

 

Dorothée est inquiète : elle est persuadée que son mari la trompe. Je tente de la rassurer. En vain.

-- Sl encore je savais avec qui!

-- Parce que ça fait une dlfférence?

-- Énorme.

-- Comment sais-tu qu'il te trompe?

-- Une femme ne commet jamais d'erreur 1à-dessus.

-- Tu étais pourtant bon en français.

"Pourtant"? Je n'ose lui révéler que ces heureuses dispositions me sont utiles pour de certaines leçons particulières : il en attraperait une jaunisse. Germain a toujours été coincé du caleçon. C'est sans doute pourquoi il n'arrive pas à se faire publier. Je m'efforce de le consoler :

-- Au fond, quelle importance?

-- Comment, quelle importance? Mais c'est fondamental!

Ah, bon? S'il le prend comme ça!

-- Remarque, d'après ce que tu disais tout à l'heure, ça te laisse en bonne oompagnie.

-- Oui, mais ça me fait une belle jambe!

Si je comprends bien, il faut choisir : ou l'on a quelque valeur (à supposer que ce soit le cas de Germain) et on reste un inconnu ; ou l'on écrit de la merde, et on devient célèbre. Il paraît que c'est à peu près ça (subit accès de modestie à la Dorothée). Si c'était vrai, ça faciliterait le travail des critiques,-- la difficulté restant de parvenir à connaître ce qui n'est pas connu. Un pli amer se forme au coin de ses lèvres : les critiques sont en grande partie responsables de cet état de choses, "pour la bonne raison que ce sont des écrivains ratés".

-- Mais alors, ça signifie qu'lls ont quelque valeur! Non, ce n'est pas ça. Je n'ai rien oompris. Germain me considère avec pitié. Il commence à me les briser menu, Germain...

-- Comment fais-tu pour t'en sortir?

-- Je ne m'en sors pas.

Il est correcteur, pour un salaire de misère. Peut-être éprouve-t-il quelque satisfaction à redresser ainsi les erreurs des autres? Même pas. Triste consolation. Sans ses lumières, Untel serait impubliable. Unetelle provoquerait, malgré la gravité de ses propos, des fous rires inextinguibles. C'est l'enfer : maintenu dans un anonymat insupportable, il aide les autres à se faire connaître sous leur meilleur jour.

Une femme ne commet jamais d'erreur sur rien, vous avez remarqué?

À des arguments irrationnels, on ne peut rien opposer de logique.

-- Et toi, ne le trompes-tu pas?

-- Ce n'est pas la même chose.

Ce n'est jamais la même chose.

-- Bien, mettons qu'il te trompe. Et après?

Elle me regarde avec horreur, comme si j'avais proféré quelque chose de blasphématoire.

-- Tu y tiens donc, à ton mari?

Probablement. Comme il doit tenir à elle. Nous sommes de curieux singes, sans cesse préoccupés de la banane que nous n'avons pas, mais résolus à ne pas lâcher celle qui se trouve en notre possession.

-- Roger, tu dois m'aider!

-- Que faut-il faire?

-- Me donner un coup de main pour découvrir qui est la maîtresse de mon mari.

-- Tu ne crains pas que ce soit un peu déplacé?

Elle ne craint pas. Ne pense même pas que je pourrais en éprouver du chagrin. Est-ce une belle preuve d'amitié, de oonfiance? ou l'expression d'un monstrueux égoïsme? Choisissez vous-même.

 

 

Ainsi, le jour où elle est arrivée en larmes. Une demi-heure pour lui arracher la cause de son affliction : elle venait d'apprendre la mort d'un homme qui l'avait beaucoup aimée. Je n'ai pas dit qu'elle avait beaucoup aimé. Non. Cela lui arrivait à présent, post mortem : banane irrémédiablement enfuie.

Je la consolai du mieux possible. Chastement. Elle était éperdue de reconnaissance et moi, je me sentais pousser des auréoles.

J'appris enfin qu'elle était venue parce que son mari n'aurait jamais compris -- ni accepté -- un tel chagrin. À quoi servent donc les maris? Bêtement, j'étais ému. Mais, à nouveau, dites-moi : amitié? confiance? ou monstrueux égoïsme? Encore un coup, je vous laisse seul juge.

C'était curieux. Une complicité, une fraternité s'établissaient entre l'amant négligé, le mari martyr et moi-même. Moi-même qui me situais où? N'étais-je pas le centre de ma propre compassion? Me pleurerait-on ainsi le jour où je disparaitrai? Dorothée ou quelque autre? Rien de moins sûr. Je tenais un beau désespoir. L'occasion était trop belle de me glisser dedans, comme le coucou dans le nid de ses congénères, nous soufflant ainsi le mot cocu.

À ce compte, qui ne l'est pas?

Je crois que nous le naissons tous. Il n'y a pas besoin de le devenir : nous le sommes, ou le serons, sous des formes diverses.

Voilà pourquoi rire au vaudeville me paraît procéder d'une grande sagesse. Bien que j'aie horreur du vaudeville, même quand c'est moi qui me trouve dans l'armoire.

Je sais trop qu'il y en a une qui m'attend, quelque part, où je ne serai pas.

Quelle idée, aussi, d'avoir été placer là le siège de la vertu! Cela ne me semble ni très réaliste, ni très prudent.

Je refusai de débusquer le mari de Dorothée de la sienne, d'armoire, en souvenir du meuble de ma grand-mère cher à Sylvia, de crainte que cela ne m'attire prématurément semblable mésaventure. À chacun ses superstitions.

Dorothée d'abord m'en voulut. Puis elle fut imaginer quelque scrupule chevaleresque qui m'honorait. Je me gardai bien de la détromper. Enfin, elle eut honte de sa proposition.

Comme une honte n'est jamais si bien dissimulée que par une autre, et que le souvenir de l'admirateur disparu était déjà loin, elle se donna à moi avec une fougue qui me fit regretter qu'elle ne fût pas en possession de plusieurs maris. Ou de plusieurs défunts.

 

 

Rencontré Germain, un ancien camarade de classe, que j'avais perdu de vue comme Dorothée son soupirant. Avons pris un pot ensemble. Triste comme un repas de première communion. Les enterrements, c'est plus gai.

Germain, comme il dit, "essaie de faire" dans les lettres. Je ne peux m'empêcher de penser au constipé qui n'a pas encore trouvé le suppositoire miracle. Il paraît que c'est horrible,-- ce qui ne m'étonne pas et me confirme dans la justesse de ma comparaison. Germain m'assure que ce monde est pourri. Je le savais déjà. Il me précise qu'il parle de celui des lettres (il a le plus grand mal à se faire publier). J'observe que si ce monde est pourri, il n'y a aucune raison pour que celui des lettres ne le soit pas aussi. Il hoche gravement la tête.

-- Sais-tu que Proust, Joyce, n'arriveraient pas, de nos jours, à se faire éditer?

-- Qui t'a dit ça?

-- Un éditeur.

-- Ils ont donc eu raison de se faire publier de leur temps!

Il me regarde, indécis, se demandant si je me paye sa tête ou si je suis devenu idiot. Avec une préférence pour la seconde solution : elle est plus sécurisante. Il me rappelle même gentiment :

-- Tu étais pourtant bon en français.

"Pourtant"? Je n'ose lui révéler que ces heureuses dispositions me sont utiles pour de certaines leçons particulières. Il en attraperait une jaunisse. Germain a toujours été coincé du caleçon. C'est sans doute pourquoi il n'arrive pas à se faire publier. Je m'efforce de le consoler :

-- Au fond, quelle importance?

-- Comment, quelle importance? Mais c'est fondamental!

Ah bon? S'il le prend comme ça!

-- Remarque, d'après ce que tu disais tout à l'heure, ça te laisse en bonne compagnie.

-- Oui, mais ça me fait une belle jambe!

Si je comprends bien, il faut choisir : ou l'on a quelque valeur (à supposer que ce soit le cas de Germain) et on reste un inconnu, ou l'on écrit de la merde et on devient célèbre. Il paraît que c'est à peu près ça (subit accès de modestie à la Dorothée). Si c'était vrai, ça faciliterait le travail des critiques,-- la difficulté restant de parvenir à connaître ce qui n'est pas connu. Un pli amer se forme au coin de ses lèvres : les critiques sont en grande partie responsables de cet état de choses, «pour la bonne raison que ce sont des écrivains ratés».

-- Mais alors, ça signifie qu'ils ont quelque valeur!

Non, ce n'est pas ça. Je n'ai rien compris. Germain me considère avec pitié. Il commence à me les briser menu, Germain...

-- Comment fais-tu pour t'en sortir?

-- Je ne m'en sors pas.

Il est correcteur, pour un salaire de misère. Peut-être éprouve-t-il quelque satisfaction à redresser ainsi les erreurs des autres? Même pas. Triste consolation. Sans ses lumières, Untel serait impubliable. Unetelle provoquerait, malgré la gravité de ses propos, des fous rires inextinguibles. C'est l'enfer. Maintenu dans un anonymat insupportable, il aide les autres à se faire connaître sous leur meilleur jour.

-- Tiens, les mémoires de Truc, c'est moi qui les ai écrits.

-- Mais ce livre a du succès!

-- Bien sûr, seulement c'est Truc qui l'a signé!

Et c'est pourquoi il a du succès.

Germain est un cas intéressant. Je devrais le présenter à Maurice, sa collection manque peut-être de masochistes.

À la place de Germain, j'enverrais balader tout ça. Quand on voit ce qui est arrivé à la bibliothèque d'Alexandrie. Et ce qui attend nos bibliothèques post-atomiques... Je le dis sans ambages.

-- Tu ne comprends pas! Il m'est impossible de vivre sans ça.

-- Qu'est-ce que tu veux dire? Que tu ne peux vivre sans souffrir comme un damné?

Encore une fois, je suis à côté de la plaque. Il veut dire que sa vie c'est d'écrire. Il se passerait bien de souffrir. Bon, d'accord, mais pourquoi ne pas se contenter d'écrire, sans prétendre publier? (Et puis merde!) Là, ça le fait réfléchir. Le pli amer reparaît.

-- Au fond, que je le veuille ou non, tout se passe comme si c'était ce que j'avais décidé.

C'est probablement le cas. Quand on dit “tout se passe comme si”, c'est que ça se passe comme ça en effet. Ce genre de raisonnement pseudo-scientifique m'a toujours amusé.

Quelle tête ferai-je si Germain finit par devenir célèbre? De toute évidence, je n'en ferai aucune. Au train où vont les choses, je ne serai plus de ce monde pour faire quelque tête que ce soit. Germain non plus.

Dans ces conditions, pouvez-vous m'expliquer où est la différence? Et où l'avantage?

Tant que j'y étais, j'ai posé la question à Germain. Il n'a pas répondu. Il a placé son menton dans sa main, et il a regardé dans le vide très longtemps. J'ai senti que ce vide était rempli de la foule grouillante des générations futures, ce qu'on appelle la postérité. Curieuse idée. Pourquoi supposer à la descendance de géniteurs aussi cons un discernement que ses ancêtres n'ont pas su posséder? En outre, comme mon petit camarade l'avait si bien dit, quelle belle jambe ça lui ferait!

Eh bien non, il paraissait tirer du galbe de ce membre hypothétique des satisfactions nonpareilles.

-- Et toi? interrogea-t-il tout à trac. Qu'est-ce que tu deviens?

Je faillis répondre ce que j'avais répondu autrefois à pareille question. Mais je craignis de laisser croire à Germain que je faisais du style. Je n'en fis donc aucun. Je racontai, tout simplement. C'est-à-dire que je tournai autour de mon lit. Cela arriverait, avec un peu de chance, à dérider mon camarade malheureux. Pas du tout. À mesure que je m'échauffais, il se refroidissait. Je constatais l'apparition progressive du mépris sur son visage glacé comme une page de littérature française. Naturellement, j'en remis, de sorte que je finis par l'horrifier.

-- Dis-moi, Roger, il me semble que tu as bien changé.

-- Ah, bon? Je ne trouve pas. Moi, je me suis toujours connu comme ça.

C'était ce qu'il ne fallait pas dire. Il tenta sans y parvenir de me prouver que je me trompais. Je ne vois pas pourquoi je me serais laissé avoir. Je sais être aussi obstiné que n'importe qui. Question de point d'honneur.

-- Qu'est-ce que tu crois? Tu te figures que je n'ai rien d'autre à fabriquer que de m'appliquer à ressembler à un héros de roman? D'ailleurs, je ne vois pas pourquoi je n'en serais pas un.

-- Tu plaisantes? Je ne voudrais pas te faire de la peine, mon pauvre Roger (ça y était, il allait essayer de m'en faire!), mais ton existence me paraît étrangement vide. Qui pourrait écrire sur du vide?

Je faillis répondre : toi, pour le plaisir de la vacherie. Mais c'eût été lui accorder trop d'honneur. Je me contentai de suggérer :

-- Quelqu'un de vide.

-- Et ça intéresserait qui?

-- Les gens vides. C'est-à-dire tout le monde.

N'étais-je pas en train de donner sans le vouloir une définition acceptable du best-seller?

-- Et puis ça signifie quoi, vide? Et pourquoi faudrait-il intéresser qui que ce soit? La littérature n'est-elle pas conçue pour faire chier tout le monde?

Ceci dit pour le faire chier, lui. Je loupai mon coup.

-- Tu as raison, approuva-t-il.

Ce qui est chiant passe pour sérieux. Je n'ai jamais oompris pourquoi.

-- Moi non plus.

Incroyable! nous étions d'accord sur quelque chose!... À quoi ça peut servir, de discuter? Si c'est pour se découvrir des opinions semblables, ça retire tout le plaisir de l'exercice. Surtout pratiqué avec un Germain. Je n'allais pas le permettre.

-- Cela voudrait-il dire que ce que tu écris, ce n'est pas chiant?

-- J'ai la faiblesse de le croire.

-- Donc, ce n'est pas de la littérature?

Il hésita.

-- Pas celle qu'on attend.

-- Alors, si ce n'est pas ohiant, pourquoi personne n'en veut? Ne me dis pas que tout le monde est fou.

-- Je crois que si. Ou sinon fou, aveugle.

-- Sauf toi?

Il hésita de nouveau. Pas longtemps. Avec un accent de défi :

-- Eh bien, oui! Sauf moi. Sans quoi, pourquoi écrirais- je?

Ça y était! Le cercle vicieux! Le bon vieux, sacro-saint cercle vicieux sans lequel nous ne savons pas raisonner, et sur lequel nos raisonnements débouchent quand on nous pousse dans nos derniers retranchements : tout pourquoi agrémenté d'une abondante décoration caudale aboutit à un parce que dépourvu de queue.

-- Tu veux que je te dise?

Il ne le voulait pas mais je n'étais pas d'humeur à tenir compte de ses désirs, avoués ou non. J'achevai donc sans attendre.

-- J'ai l'impression que tu écris à peu près comme je baise. Et pour les mêmes raisons.

Je l'aurais giflé, c'eût été moins grave.

Il partit sans un mot, après avoir réglé les consommations avec ostentation.

La morale était sauve.

 

 

-- T'as jamais fait pipi dans une corbeille à papier? me demande Odette.

Jamais. Pourquoi aurais-je été pisser dans une corbeille à papier? Elle ne le sait pas davantage. Toujours est-il qu'elle l'a fait. Autrefois, bien sûr. Et qu'elle en éprouve encore une suave satisfaction.

Recommencerait-elle? Elle dit non, avec un air apeuré.

Mais je me demande si ces scrupules tardifs sont bien sincères.

Il faudra que je planque celle de l'entrée.

 

 

-- Que penses-tu de Julienne? interroge Agnès.

Que faudrait-il que j'en pense, pour lui être agréable? Ne suffit-il pas que je lui en parle? Si Agnès en est là, ce que je pourrais dire ne servira de rien. Sinon à l'attirer davantage vers Julienne. Pourquoi pas? Je suis encore trop jeune pour finir dans la peau d'un propriétaire.

-- Et toi, qu'en penses-tu?

Agnès fait la moue. Déçue? timide? embarrassée? Mais non, elle joue. Elle sait que je sais. Cela ne lui déplaît pas. C'est comme si elle caressait Julienne devant moi.

-- Je t'aime bien, tu vois! répond-elle.

Étrange, cette habitude de taper dans la réplique d'à côté. Certains parleraient d'ellipse. Je penserais plutôt à un aveu, d'ailleurs superflu. Ce n'est au reste pas un aveu, siaplement le plaisir de rendre Julienne présente entre nous, incognito.

Le genre d'incognito que peut donner une femme nue avec un masque de velours sur le visage.

 

 

Eté pratiquer le footing, ce matin, avec Monique. Rien de tel pour vous maintenir en forme, paraît-il. À condition de ne pas entrecouper la séance de haltes frénétiques derrière les taillis. Et de ne pas se battre sournoisement contre un éternel sifflet. De quelle utilité peut donc bien être cet accessoire? Il faut s'y résigner: Monique et lui sont inséparables.

Il y a, certes, une position dans laquelle il ne me gênerait guère, à première vue, et je vous suppose assez d'imagination pour trouver laquelle. Mais, même ainsi, son balancement imbécile entre les seins de ma gymnaste m'exaspère. Surtout le bruit ridicule de grelot que produit la petite boule qu'il renferme contre les parois de métal, cependant que je m'applique au rythme qui convient. Un de ces jours, il va arriver malheur à ce sifflet! En attendant, je concocte d'inavouables vengeances, décoche à plus d'un agent, à plus d'un chef de gare, des regards appuyés sur lesquels ils se méprennent. Et qui me valent des aventures dont je me passerais. Je n'ignorais pas que la force publique dissimulait des tendances inattendues, mais je ne pensais pas, jusqu'à une date récente, qu'un chef de gare abritait sous sa casquette autre chose que des cornes ou des locomotives.

Cependant, la petite foulée pose des problèmes de plus en plus aigus. J'ai l'impression d'utiliser des jambes qui ne m'appartiennent pas. À de certains moments, je ne suis plus très sûr d'en avoir encore. Je regarde défiler, avec envie, les bustes de marbre qui se dressent au bord des allées. Il me semble qu'ils m'accompagnent d'un oeil ironique.

Y avez-vous songé? si la statuaire se contente souvent de bustes, pourquoi n'a-t-elle jamais pensé à nous proposer des jambes et des bassins? Volontairement, je veux dire, accidents exclus. Et n'allez pas prétendre que cette partie du corps n'a pas de physionomie. Je ne vous croirais pas.

 

 

Elle a non seulement une physionomie, mais une volonté propre, une existence autonome, des pulsions imprévisibles. Dire que je sois pulsé me paraît la plus élémentaire des honnêtetés. Quant à être propulsé, c'est une autre affaire.

Monique ne semble pas se débattre avec ce genre de problème,-- ou je ne suis plus en état d'en prendre conscience. De plus, elle parle sans discontinuer, ce qui provoque à la fois mon agacement et mon admiration. Il est vrai qu'elle a l'entraînement pour elle. Pour ce qui est du discours... je le subis dans le même état d'hébétude que le balbutiement rythmique de mes membres inférieurs. Le son de sa voix se promène comme deux minuscules guibolles dans le creux de mon crlne, telle la petite boule dans celui du sifflet. Me voici réduit à la triste condition de mon ennemi personnel: un machin vide qui ballotte et glingotte. N'est-ce pas moi qui pendouille et pendule sur la poitrine de ma gymnaste?

-- Ça va? demande-t-elle, mutine.

Pour toute réponse, je sifflote d'un air détaché. Que puis-je faire d'autre?

 

 

 

Au détour d'une allée, je croise mes jambes qui caracolent dans la direction opposée. Je galope derrière elles pour les rattraper.

 

 

 

-- Roger! crie Monique dans mon dos, inquiète. Roger!

Il faudra que je vous parle de ma croisière au Maroc.

 

 

Si j'étais sculpteur et que je doive exécuter une statue d'Odette, je choisirais de représenter uniquement son derrière. Non par amour de la facilité, mais par souci de l'essentiel.

Qu'on ne voie dans ce propos rien de méprisant: de l'aveu même de l'intéressée, soutenu par l'évidence de son comportement, elle y est contenue tout entière. Le visage qu'elle y montre se révèle plus avenant, enjoué, frondeur, que celui auquel s'intéresse d'ordinaire l'identité. Qui peut croire, au reste, qu'il se mêle quoi que ce soit de méprisant dans le fait de contempler un derrière? Bien au contraire! C'est une preuve de considération, de confiance. De la part du contempleur, comme de la contemplée. Les derrières ne savent pas feindre. Il y a en eux une grande sincérité, beaucoup d'innocence: les premiers gazouillis d'un monde sans faux-fuyants. Quelque chose de touchant, d'attendrissant comme le jardin d'Eden.

Un derrière, c'est la fraîcheur retrouvée. À condition qu'il ait su conserver sa pureté native. Rien de plus consternant que des fesses chafouines, compassées, moroses. Tristes de n'être que des fesses sans aucune spiritualité. Montre-moi ton envers, je dirai quel est ton endroit.

Voilà pourquoi je vis volontiers entouré de derrières. Ils sont mes animaux familiers, ma joie quotidienne. Quand je suis abattu, découragé, revenu de tout, la vue d'un beau petit cul me requinque en un clin d'oeil. Un petit cul frais, allègre, spirituel, gaillard, rien de tel pour vous remettre en selle. Même seulement croisé dans la rue, anonyme, il vous sourit, vous fait des signes, et, mutin, joue à cache-cache entre les pattes des mornes passants. Qui n'a pas suivi un joli petit cul dans les foules moutonnières, comme ça, pour le plaisir, n'a jamais senti le souffle épicé de l'aventure qui gonflait les voiles des caravelles et donnait du brillant à l'oeil, même unique, des boucaniers.

Bénis soient Odette et son petit derrière. Bénis soient tous les petits derrières de la Création. Et béni soit le Créateur en personne d'avoir pétri de ses mains ces rondeurs divines à son image.

 

 

Béni soit-il aussi de nous avoir permis, à Colette et à moi, de déguerpir à temps avant que la maîtresse cloche de cette chapelle campagnarde ne vienne s'écraser, à la place exacte que nous occupions, au milieu d'un torrent de plâtre, de briques et de corneilles.

 

 

Françoise vient me complimenter de mes leçons, de mon heureuse influence sur sa fille. La chère petite bouquine à longueur de nuits. Elle s'ouvre à la littérature. Le commissaire n'en revient pas. Lui qui ne déchiffre que les dépliants pharmaceutiques et parfois, le dimanche, L'Équipe, il croit rêver. Il est impressionné. Persuadé d'abriter sous son toit une émule d'Emily Brontë ou de Françoise Sagan. Les cernes sous les yeux, rien de mieux pour vous donner l'air intellectuel.

 

 

La mère de Brigitte tient à me remercier. Je la remercie de me remercier. Elle m'est redevable de ma reconnaissance. Je lui sais gré de son amabilité. Nous faisons assaut de prévenances. Quelques voisins cognent bêtement aux murs. Enfin, d'assaut en reddition et de fil en aiguille, je renvoie dans ses foyers une mère aussi cernée que sa fille.

"Collez au texte", répétait l'un de mes professeurs. Jusqu'au jour où il proféra, à l'étonnement général, "Collez au sexe!" La classe ravie, muette d'approbation, vit avec délice le rouge monter peu à peu au front du pédagogue.

Je crois avoir profité de la leçon, et mériter la satisfaction de mon maître. Obéissant à l'un comme à l'autre de ses conseils désintéressés, je colle aux deux.

 

 

Laurence est perplexe. Doit-elle acheter une chaîne avec magnétophone ou pas? Et le tuner? Est-ce indispensable? Qu'est-ce que c'est, un tuner? Ah bon? au fond, c'est un poste de radio! Pourquoi appel1e-t-on ça un tuner, alors? Elle a déjà un poste de radio. Et l'ampli, à quoi ça sert? Ne peut-on se passer d'ampli? Est-ce que le tourne-disque -- la platine, quoi -- n'est pas suffisant? Et qu'est-ce que c'est que ces histoires d'impédance et de bande passante? d'entrées et de sorties? Elle barbote dans un vocabulaire qui lui rappelle l'urbanisme bétonnier et les sociétés secrètes.

Je conseille le magnéto. L'avantage du magnéto, c'est que ça enregistre. Laurence en entrevoit les possibilités. Mais alors, un magnétoscope, ce ne serait pas plus avantageux? Que non pas! Il faudrait songer p1utôt à l'unité vidéo. Une unité vidéo dans le studio de Laurence, ce ne serait pas triste. Elle en convient. En découvre mieux l'intérêt. Le carrefour des techniques a quelque chose d'exaltant.

Je lui parle de ce cas de schizophrénie délirante, rapporté par O1ievenstein, dont m'a entretenu Maurice: cette patiente américaine persuadée que la CIA avait truffé sa chambre de micros pour transmettre le ryhtme de ses rapports sexuels à toutes les voitures de Washington, qui réglaient sur lui les appels de leur klaxon. Laurence en demeure rêveuse.

Nous essayons. Bien qu'elle ignore si sa chambre est équipée de l'installation convenable. Au moment précis où elle module ces fréquences dont elle a le secret, qui me font passer des régiments de fourmis dans la moelle épinière, une sirène d'ambulance se déchaîne sous nos fenêtres. Nous en restons très impressionnés.

À califourchon sur moi, Laurence me regarde bouche bée. Un sourire de triomphe éclaire son visage baigné de sueur.

-- Au travail, Roger! Je veux que même les grelots des bicyc1ettes en entendent parler!

Si on nous repère (circuit inverse), on va nous arrêter pour tapage nocturne.

 

 

Sylvia revient de voyage de noces. Comment ça s'est passé? Très bien. Philippe est malgré tout un brave garçon. En holocauste, elle m'offre un prie-Dieu. Mais pourquoi a-t-il fallu qu'elle y accroche une clochette? Par dérision pour Colette? Ce ne serait pas très charitable. Pour me culpabiliser? C'est loupé. Le seul résultat tangible, c'est qu'une fois de plus nos ébats n'ont rien de silencieux. Je suis poursuivi par la fatalité. Moi qui suis un si grand amateur de silence!

Dernière hypothèse: les sentiments liturgiques de ma pécheresse l'ont poussée à m'installer une incitation permanente à l'élévation.

Il suffirait de le lui demander. Ce ne serait ni très discret, ni très amusant. Je préfère deviner, imaginer la réponse. Il n'y a peut-être pas de réponse. Nous agissons parfois par impulsions irraisonnées. D'où l'intérêt de notre nature trop prévisible. Je n'aimerais pas lire en Sylvia comme dans un Rituel. Elle non plus, sans doute. C'est tellement mieux, de feuilleter au hasard et de s'interroger. Ou de refermer le livre, se persuader qu'on le récite par coeur en sachant que l'on invente. Tout livre sur lequel on ne peut pas inventer est ennuyeux comme la pluie. J'aime bien inventer sur Sylvia.

Je ne déteste pas non plus inventer dessous.

L'amour, c'est un peu comme la mécanique. Il ne faut pas hésiter à se glisser partout, quitte à s'en coller jusqu'aux oreilles. Ou l'on risque d'être un piètre mécanicien. Une sorte de petit amateur à l'air gourmé, prétentieux. Un lord Fauntleroy en chaussons à pointes. L'espèce se repère à des kilomètres. Les dames ont pour cela des organes aussi sophistiqués que celui des papillons. Vous me direz que chez ces derniers, c'est dans l'autre sens que ça fonctionne, que ce sont les mâles qui... Je n'y peux rien si chez nous tout semble avoir été calculé à l'envers, ce sont nos papillonnes qui sont aussi bourrées d'organes qu'un terminal d'ordinateur. Elles en ont partout, jusque dans les endroits les plus inattendus. Ce qui explique ma comparaison et justifie le crapahutage technique que je recommande, dont l'absence constitue non seulement un grave manque de conscience professionnelle, mais encore la plus fondamentale erreur qui se puisse commettre au royaume d'Eros. Car l'illustre prédécesseur de Guillaume Tell, qui adorait itou taper dans les pommes (de préférence bien juteuses), ne se contente guère d'à-peu-près ni de simagrées. Je le disais, on ne feint pas de trifouiller dans une Maserati, on la met au point ou on ne la met pas au point. On la met “à point”, ou pas.

Qu'on évite de croire que je tombe dans le travers commun à mes semblables, paraît-il, d'assimiler l'automobile au corps de la femme, la possession d'une carte grise à la possession tout court, la rutilance, le magnétisme d'une carrosserie à l'aura sexuelle. La preuve: je suis un piéton impénitent. Je ne connais rien de plus triste que ces pauvres mâles qui remplacent la longueur de leur membre par celle de leur capot, le volume de leurs bourses par celui de leur cylindrée. Simplement, la comparaison est naturelle. Elle tombe sous le sens, dans toutes les acceptions du terme. Je n'étonnerai personne en rappelant que la mécanique terrestre est une inévitable introduction à la mécanique céleste, qui doit être notre but suprême comme notre constant souci.

Glissé sous Sylvia, je m'initie à la musique des sphères. Dessus aussi. Sylvia est un merveilleux assemblage de sphères, comme bien de ses petites soeurs. Leur contemplation me plonge dans un ravissement semblable à celui qui saisissait l'alchimiste perdu dans celle des astrolabes,-- ou des flancs couverts de rosée de la cucurbite s'échauffant au feu d'athanor.

Qui oserait me proclamer hérétique si je dis que lorsque je tiens Sylvia, je tiens la meilleure preuve que Dieu existe? Et que, pénétrant en elle, j'entre du même élan dans le plus parfait, le plus incontestable des paradis?

Comment? pourquoi ne sais-je pas me contenter de Sylvia? d'une Sylvia? d'une seule Sylvia? Parce que, voyez comme c'est curieux, j'éprouve la même impression avec d'autres. Avec les autres. Toutes les autres. Et que je n'ai pas l'intention que me reste inconnu le moindre arpent de paradis. Parce que, de plus, je suis un amoureux de la perfection: on sait trop, hélas, que le même paradis trop souvent visité prend à la longue des allures d'enfer. Je n'aurais pas le coeur d'infliger -- à plus forte raison de m'infliger -- ce supplice. Est-ce ma faute, si nous sommes ainsi bâtis? Vais-je à moi seul refaire la Création, recommencer ce que le Très-Haut a si bien manigancé, et de façon si intelligente qu'elle permet tous les alibis? Laissez-moi vous le confier, il est évident que Dieu était un homme. Il n'aurait pas sans cela tout disposé de façon si acoommodante pour nous, les hommes. Je dis était paroe que voilà un certain temps qu'on n'a plus de nouvelles de lui. Dans ces conditions, je suis fondé à le verser au dossier des personnes disparues.

Oui, merci mon Dieu, de nous avoir pourvus d'une nature si arrangeante, où nous pouvons rester entre hommes avec votre bénédiction. À part l'heureuse exception que nous sommes, qu'y a-t-il? L'éternel triangle, mais vu par notre bout de la lorgnette: une Vierge Marie, qui est la Mère (toutes les mères sont vierges, c'est connu), donc dévolue à l'entretien du ménage; une Madeleine, qui est la Pute après laquelle nous galopons sans cesse derrière ses apparences diverses, qui nous assure à la fois une belle âme (car nous la sauvons) et l'hygiène indispensable (car nous la sautons); une Ève, qui est la Femme, notre femme, que nous avons tirée de notre côte dans un moment d'égarement charcutier, qui nous doit tout mais n'en garde pour autant aucune reconnaissance,-- qui provoque (et par là-même excuse) toutes nos bêtises.

Heureux, celui qui a su trouver sous le même jupon ces trois entités. Car je ne nie pas que cela puisse se rencontrer, quelquefois. C'est alors l'exception unique, l'amour parfait, indestructible. Quelque chose d'explosif: Marie-Madelève, la trinité-glycérine.

Comme je n'ai pas encore eu la chance de tomber sur l'oiseau rare, je cherche sans répit, avec enthousiasme, compensant l'unicité par la multiplicité, et la félicité par mon indignité.

Maurice, à qui je m'ouvre imprudemment de ces réflexions, m'appelle incontinent la quéquette du Graal.

Maurice n'a aucun sens métaphysique.

Pas d'importance. Nous avons, Sylvia et moi, celui de l'équilibre. Il en faut, pour chevaucher un prie-Dieu.

La clochette nous tient éveillés.

 

 

Lorsque Philippe, me confie Sylvia, lui demande, soupçonneux:

-- Où vas-tu? elle répond, sans mentir, par agglutination:

-- Je vais à confesse.

Collage et accolage sont les deux mamelles de la femme.

 

 

Les mamelles de Sylvia sont de plus en plus épanouies. De plus en plus dignes de figurer dans un vitrail sur le plateau de Sainte Machine. Mais c'est l'accoudoir du prie-Dieu-merci qui leur sert de bassin, exaltant leur rondeur, comprimant la sève dont ils sont gonflés, dressant les raisins de leurs bouts.

Cependant que la clochette sonne son frénétique hallali, suspendu par Sylvia à mon ostensoir. Pas mal, comme idée; ni déplaisant, comme sensation.

Me voilà transformé en clocher.

Il ne manque plus que Clochette. Je veux dire: Colette.

 

 

Ne vous figurez pas que ce que j'aime, dans le sein, ce soit le volume, la masse. Ce que j'aime dans le sein, c'est le sein. Je suis un inconditionnel du sein. Je l'admire tel qu'il est, en pomme, en poire, en portemanteau, écarté, rapproché, tombant, relevé, imposant ou discret, rose ou brun, tiède ou brûlant. Ce que je lui demande, c'est d'être un sein: quelque chose d'émouvant, d'unique,-- même s'il en faut deux pour faire une paire.

Fétichiste? je ne crois pas. Animiste. sûrement. Car je les considère (les seins) comme des êtres vivants, des totems, des animaux familiers, des divinités ineffables, des esprits pleins d'esprit, des interlocuteurs valables. Lorsqu'une femme m'ignore, je m'adresse à ses seins. Ça vaut mieux que de passer par le Bon Dieu. Ils sont toujours prêts à vous écouter. Ce sont des personnages sociables, attentifs, confiants, mansuets. Même si indépendants parfois comme peuvent être les chats, auxquels ils ne sont pas sans ressembler.

Qui n'a jamais été agressé par un sein toutes griffes dehors ne sait pas ce qu'est un sein. Qui n'en a oncques caressé un longuement, ou deux, même quand ils semblaient d'abord refuser ce contact, ignore ce que c'est que la tendresse, la générosité.

S'endormir sur un sein vaut tous les neuroleptiques. Et le retrouver au réveil, tous les contes de fées.

 

 

Je cherche, dans mon inconstance, la constance que je sais ne pas pouvoir trouver. Dans le changement perpétuel, la plus sûre des stabilités. Et dans le badinage sans conséquence, l'allégresse, la joie enfuies des passions mortes; ou plus communément, hélas, des mornes attelages: ceux que je vois autour de moi pesamment piétiner, dans la boue d'un labour glaiseux, un unique sillon, peinant sous le carcan d'un joug inhumain. Parce que, tout au fond de l'abêtissement bovin s'efforçant de fabriquer un cal protecteur à ce qui peut rester d'âme, il y a quelque chose de forcené, comme une minuscule lueur, qui refuse.

Ça me va bien de parler d'âme, n'est-ce pas? Mais je n'y mets aucune prétention métaphysique. Ni méta, ni péri, para, hypo ou supra rien du tout. Par âme, j'entends simplement la fantaisie.

Et je l'entends si bien, qu'il n'est pas question qu'une menotte aux ongles peinturlurés vienne un jour couper le son en me disant je t'aime.

L'ennui, dans je t'aime, est que ça commence par je.

 

 

Voilà pourquoi je préfère vivre dans une atmosphère de grandes manoeuvres et d'aimable pagaille, égocentrer sans me soucier que de moi-même, avant que quelqu'un d'autre le fasse à ma place. Au moins ai-je le mérite de la sincérité, celui de dire tout haut ce que le monde pense tout bas.

Je n'y mets aucune malhonnêteté, comme on l'aura vu. Je ne mène personne en bateau, jouant cartes sur table, évitant d'abattre la plus répugnante: celle du chantage sentimental. Si je prends certaines précautions, c'est pour ne pas blesser. Pour ne pas -- loin de moi le projet de me faire passer pour le modèle de toutes les vertus! -- ne pas non plus sombrer dans les “histoires”. Sainte Tranquillité, étendez sur moi votre aile protectrice, transparente. Sainte Simplicité, secourez-la de votre zèle propice. Et vous, Sainte Innocence, pincez les cordes de votre luth ou de votre théorbe sans prêter attention au fait que vous êtes nue: votre musique vous protège à la fois d'un manteau mordoré et de sept remparts de bronze vibrant chacun sur une note de la gamme. Je ne demande qu'à vivre en paix.

Contrairement à ce pauvre bougre que j'ai connu, emberlificoté -- par sa faute -- dans des situations impossibles: il avait déclaré à des femmes différentes que chacune était la seule, l'unique, le phare, le havre, je ne sais quoi encore de marin ou de navigable. Son emploi du temps, l'imbrication de ses rendez-vous, le chassé-croisé de ses étreintes défiaient le planning le plus inextricable. Comme il était attentionné, fabulateur aussi, il lui fallait le décor correspondant à chaque scène de sa comédie. Etait-ce Lisette? elle trouvait en arrivant sa photo encadrée à la place habituelle, le dernier livre lu à l'endroit où elle l'avait laissé, sa brosse à dents dans la salle de bains et sa boisson favorite dans le frigo. Apparemment, rien n'avait changé de place depuis son dernier passage. Il y avait, dans cette fixité du paysage, quelque chose d'émouvant qui ne manquait pas de l'émouvoir.

Ce dont elle ne se doutait pas, c'est que tout venait d'être “planté” quelques minutes avant son arrivée, avec un soin aussi méticuleux que fébrile, après le passage de Jacqueline, qui venait de bénéficier des mêmes attentions, sinon des mêmes objets, et juste avant celui d'Armelle qui aurait droit aux mêmes égards. Car chacune avait importé chez mon bonhomme oette collection plus ou moins touchante de brimborions sans laquelle nul ne se déplace, l'égrenant derrière soi pour marquer son territoire. Il en tenait un inventaire scrupuleux, bénéficiait d'une mémoire remarquabl. Et de placards appropriés, il faut le dire, nombreux et riches en cachettes, recoins indispensables au déroulement de l'action.

Ajoutons qu'aucune de ces jeunes personnes ne prenait possession des lieux suffisamment longtemps, sans quoi elles n'auraient pas manqué de remarquer ces détails que notent sans coup férir les dames installées, ce qui les rend si redoutables. Elles passaient comme des rêves, ou des cyclones, chacune persuadée de trouver l'homme qui n'attendait qu'elle (car elle était attendue ailleurs, ce qui rend ce petit conte moral), et ravie, satisfaite de la situation en bonne égoïste. Qui ne l'accepterait sans demander son reste? Mais pourquoi l'acceptaient-elles, et pourquoi, lui, se prêtait-il à cet exercice compliqué, dangereux, je n'ai jamais pu le comprendre, ni osé le demander. Cela m'apparaît comme une bizarrerie, que je veux bien admettre.

Je crains fort qu'il ne s'agisse d'une comédie très répandue que se jouent un nombre considérable de gens, avec la plus entière mauvaise foi et le plus touchant besoin d'affection.

Mon bonhomme était à la fois bourreau de soi-même et bienfaiteur de l'humanité, comme il arrive. Ne faites pas semblant d'en rire ou de vous indigner, vous vous signaleriez immédiatement comme responsable, ou victime, de la supercherie.

Y a-t-il, à ce niveau de misère affective, des responsables et des victimes?

 

 

Je parle de misère affective pour le cas où, se trompant de direction, on ait réfléchi sur le mien et où l'on m'ait déjà plaint.

 

 

Pour ce qui est de mon bonhomme, rassurez-vous, ou faites-vous une raison. Jusqu'à ce jour, il n'a jamais commis d'erreur. Aucune de ses conquêtes ne s'est trompée d'horaire, le leur étant déjà suffisamment chargé.

On n'est guère trompé que par les autres.

 

 

 

Brigitte ne passera pas prendre sa leçon aujourd'hui. on vient de l'opérer de l'appendicite.

Je tremble que l'on n'abîme ce petit ventre que je ne eonnais pas encore. Il est lamentable que le premier homme à qui elle se soit montrée nue soit un chirurgien, et que ce fût sur une table d'opération.

Combien de jours faut-il pour cicatriser, après une opération de l'appendicite?

 

 

 

Suis allé voir Brigitte à la clinique. Elle était toute seule, toute blanche, dans une petite chambre toute blanche. Elle m'a parue amaigrie; plus mûre, aussi. Comment dire?... Son adolescence semblait enfuie, abandonnée comme un ours en peluche dans un grenier. C'était une femme que je voyais allongée devant moi. Tout cela pour un simple coup de bistouri... À mon entrée, elle a souri. Elle m'a regardé du coin de l'oeil, m'a dit en baissant les yeux:

-- C'est un garçon. Vous êtes content?

Devant mon air effaré, elle a pouffé, puis a porté les mains à son ventre, avec une grimace.

Je lui ai fait une bise sur le front. Pour qu'elle n'ait plus mal. Et puis aussi pour lui faire une bise sur le front.

-- Je vous ai eu, hein?

-- Ça oui, je peux dire que tu m'as eu.

-- Vous n'auriez pas aimé que ce soit un garçon?

Je réfléchis longuement, et à la fin répondis:

-- Ni une fille.

Elle sourit à nouveau, étant peut-être passée par les traverses que je venais d'emprunter. Je pense que cela lui fit plaisir, comme son sourire venait de me plaire.

-- Vous voulez voir ma cicatrice?

Je dis non, bien sûr: c'était ce qu'il fallait répondre. mais je n'en pensais pas un mot. Elle ne s'y trompa guère.

Le drap fut rejeté.

 

 

.

à suivre...

 

 

 

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