Christiane Hartweg

 

 

 

 

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ORAGE

I1 faisait gris depuis le matin et quand l'orage éclata, au dîner, personne ne fut surpris. Les conversations cessèrent et tous les regards se tournèrent vers la fenêtre largement illuminée. Le lustre s'éteignit, il fallut utiliser des bougies mais le vent soufflait fort, se glissait sous les fenêtres et couchait les flammes.

Dans un moment de silence, quelqu'un suggéra qu'on pourrait allumer un feu dans la cheminée mais les autres convives se plaignirent de la chaleur et les coups de tonnerre couvrirent leurs paroles.

Tout le monde mangeait sans parler; on entendait alternativement les bruits de couverts et la fureur de l'orage. Je voulus débrancher le téléphone mais en soulevant le combiné, je m'aperçus qu'il était déjà coupé. Le repas s'éternisait; l'ambiance était sinistre; chacun se retranchait dans ses pensées ou dans sa peur.

Soudain le répondeur se mit en marche; une voix sépulcrale déclama: «Cette nuit, je vous rendrai visite, dès que cessera la pluie». Tout de suite après, on entendit une voix de vieille femme, tremblante et agitée: «Excusez-moi, j'ai dû me tromper de numéro. Enfin...je ne suis pas sûre; j'aurais voulu parler à ma fille, mais est-elle encore ici ?», puis quelques instants plus tard, après un grognement: «Mais qu'est-ce que vous faites ? hurla une voix d'homme en colère, on vous appelle et vous ne répondez jamais ?».

Je retournai au téléphone pour constater qu'il était toujours coupé et chacun des convives, oubliant l'orage, émit des hypothèses sur le fonctionnement du répondeur. La foudre tomba non loin de la maison et tous décidèrent d'aller dormir pour oublier orage et répondeur.

Nous partîmes en procession vers nos chambres, chacun avec sa bougie, comme des pénitents. J'escaladai le vieil escalier, mon ombre grandissait et diminuait sur le mur qu'on distinguait à peine. Quand j'ouvris la porte de ma chambre, le courant d'air éteignit ma chandelle et je pénétrai dans un monde opaque qui d'emblée me parut hostile. L'orage s'éloignait, le noir devint plus dense mais dans un coin de la pièce, un coup de projecteur me révéla une petite vieille, assise, tassée sur elle-même et bougeant sans cesse mains et pieds, marmonnant: «Ma fille, où est-elle ?». Je me rassurai en me disant qu'elle ne me voyait pas quand je surpris d'elle un regard en dessous, infiniment cruel. Je me tournai alors vers l'autre partie de ma chambre, en espérant oublier la vieille. Face à moi, se trouvait un géant, membru et moustachu, dont les yeux ressemblaient aux billes de mon enfance. I1 hurlait: «Répondez, répondez !» et comme il était très grand, il ne me remarqua pas et s'en fut dans le mur. Je secouai la tête pour dissiper ces visions cauchemardesques quand m'apparut un homme, vêtu d'une longue robe brune. Je frissonnai de peur en constatant qu'à travers sa robe, je percevais distinctement tous les objets de ma chambre: mon livre, mes lunettes, les tableaux...Il s'évapora comme une brume après la pluie et je m'endormis enfin, épuisée par l'orage et ses sortilèges. Au matin, la chambre paraissait calme et rassurante. Je descendis la première, courus au répondeur pour écouter «les voix», mais il ne fonctionnait plus, grillé par l'orage. En revanche, le téléphone décroché diffusait clairement sa musique ordinaire.

 

 

 

L'AUTOBUS

drame en 3 actes

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Il existe à Paris un autobus qu'il faut prendre si l'on a la force de faire un trajet entier debout, coincé entre le cabas d'une vieille dame et le carton à dessin d'un étudiant. Pourquoi souffrir, me direz-vous? mais parce qu'on est récompensé de saynètes bien jouées et très vraies. Jugez-en plutôt:

 

Acte I

Un grand noir d'un certain âge reste debout avec béquille et jambe de bois. Pendant ce temps, de petites dames bien pimpantes discutent chiffon, assises tranquillement non loin de l'infirme. Soudain un vent d'orage se lève et le grand noir profère des insultes bien senties à l'encontre des petites dames. Tous les passagers se taisent. Personne n'intervient. L'orage s'apaise et le noir reste debout, une lourde haine dans les yeux.

Acte II

Un autre jour, alors que l'autobus est bondé comme à l'ordinaire, deux jeunes mamans hissent leurs poussettes dans la partie centrale. Heureusement, ce jour-là, les chérubins se taisent ; mais nous, pauvres passagers, nous sommes rejetés en tas tantôt vers l'avant, tantôt vers l'arrière, parqués par la haie de poussettes.

Acte III

Un midi où l'autobus est plein à craquer, montent quatre jeunes élèves noires, parlant très fort et de façon vulgaire. Pour une fois, je suis assise en face d'un vieux monsieur qui, entendant les jeunes filles, déclare que les bamboulas devraient retourner chez eux pour la paix des Français (entendez les blancs, les bons) ; un autre vieillard, debout, lance à l'une d'entre elles: «Arrêtez de frotter vos seins contre moi, sale pute!». Aussitôt les trois autres profèrent un choeur d'injures. Le conducteur de l'autobus hurle, avec un fort accent portugais: «Taisez-vous immédiatement, ou tout le monde deschend!», ce qui enflamme les langues. On ne sait plus qui insulte qui et mon voisin ne cesse de répéter: «bamboula et négro», mots qu'il semble adorer. Le conducteur ne dit plus rien, arrête l'autobus entre deux stations, descend, ouvre la porte centrale et jette les quatre jeunes filles noires et le blanc libidineux sur le trottoir. Ensuite, il reprend son volant. Applaudissements discrets de quelques passagers.

 

On se demande vraiment pourquoi on paie si cher une place de théâtre, alors qu'un ticket d'autobus remplit la même fonction.

 

 

 

Conversation

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J'étais assise à contempler la brume qui montait, par vagues, du fond de la vallée, quand le vent m'apporta cette conversation: une voix flûtée disait: «Tu devrais te méfier, ne pas marcher sur la route à une heure où la nuit n'est pas encore tombée. Tu sais, on te reconnaît, massif et noir comme tu es. Et puis, les gens ont peur de toi ; ils pourraient t'agresser». Une grosse voix rauque, mais bien timbrée, répondit: «Il faut bien que je mange ; d'ailleurs, j'aime me promener dans les bois et pour cela, je dois traverser la route, à un moment où à un autre... -- Alors, plus loin du village, dit une autre voix, grinçante et quelque peu désagréable aux oreilles. Prends mon cas: personne ne me voit et pourtant j'habite les granges, pas toujours abandonnées...» Gros rire gras: «Tu me vois dans une grange! Tu ne m'as pas regardé! -- Pourtant, reprit la voix flûtée, j'en connais bien une où tu pourrais dormir en sécurité, c'est celle de...» Elle chuchota, je n'entendis pas. «Tu te rends compte qu'elle te donne à manger dans son chemin!... -- À moi aussi, grasseya la voix désagréable. Personne ne m'aime sauf elle ; elle découpe des morceaux de nourriture qui me plaisent au goût. -- Oui, cela te change de tes massacres de... Chut!...» Je me levai d'un bond et n'eus que le temps d'apercevoir trois silhouettes disparaître l'une sur les branches, l'autre, grosse masse sombre, dans les fourrés ; quant à la troisième, je ne distinguai qu'un panache qui se fondit bien vite dans la nuit.

 

 

 

ABSENCE

 

Sans doute parce que j'avais cueilli de la lavande, je marchais, auréolée de papillons. De quelles espèces? Je ne saurais le dire mais cela me plaisait d'avancer ainsi, avec ma cour volante, en cette fin d'après-midi. Je regardais les prés, blonds de sécheresse et les arbres drus malgré la chaleur. Au creux d'un pré, je crus distinguer un totem: une statue de bois, assise, le dos bien droit, bras et visage ravinés comme la montagne après l'orage. Je m'approchai sous le couvert des arbres et je vis que cette statue n'était en fait qu'une vieille femme dont les lèvres bougeaient. Plus près encore, j'entendis: "Ninette, arrête de frotter tes cornes contre le cerisier, que tu vas finir par les user. Noireaude, viens près des fougères, là où l'herbe est encore verte, mais prends garde à la vipère qui pourrait s'y cacher ; si tu la vois, donne hardiment du sabot". Puis le silence revint, entrecoupé de quelques battements d'ailes. Je la vis prendre lentement un magazine et s'absorber dans une longue méditation. Je somnolais dans ma cachette et je sentais vaguement la caresse des papillons. Et soudain: "Cornue, arrête de boire comme ça dans le ruisseau, tu enfles à vue d'oeil et toi, Pataud, au lieu de trier tes puces, rameute donc un peu toutes ces dames, que le soir va descendre, le vent fraîchit". Je la regardai se lever, droite et sèche sur des jambes maigres, puis descendre à petits pas le pré jaune vers une chaumière encadrée par deux tilleuls, pour le moins centenaires. J'attendais le passage des bêtes.

 

J'attendis longtemps. Déjà la brume m'enveloppait ; les papillons avaient disparu. Je ne vis ni chèvre ni chien.

Je montai vers la maison retrouver (peut-être) quelqu'un.

 

 

 

Croyez ce que vous voudrez

 

Je suis un homme tranquille. J'aime le silence, la lecture, la rêverie. Je vis avec mon chat, qui m'observe de loin. Ses prunelles pâles sont magnétiques. Quand une angoisse me saisit, je me calme en les fixant. Je ne suis autorisé à le caresser que quand il le désire. Alors, il ronronne et, traîtreusement, enfonce ses griffes dans ma chair.

De ma fenêtre, j'aperçois les immeubles d'en face ; quelques arbres, un jardin peuplé de pigeons, de vieillards et d'enfants. Je travaille à mon rythme ; je lis des manuscrits, les annote à l'aide d'un petit crayon. Les heures passent, égrenées par la cloche d'une église voisine. Le soir, je monte dans ma chambre (j'habite un duplex) ; le chat m'évite et va se loger dans sa tanière. Je lis un instant, puis je m'endors.

Ce soir, au moment de monter, j'ai senti que quelque chose n'allait pas: la première marche me parut molle, les suivantes aussi. J'avais l'impression de marcher dans du chewing-gum. J'attribuai cela à du surmenage. Arrivé sur le palier, je débouchai sur un couloir sombre, qui ne menait nulle part. Je le parcourus dans un sens, puis dans l'autre, et dus me rendre à l'évidence: ma chambre avait disparu. Comment un appartement peut-il rétrécir? Comment peut-il perdre une pièce? Le chat me regarde et sourit ironiquement. Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Je redescends alors l'escalier de plus en plus mou, et me retrouve dans le jardin d'en face où tout est sombre. Heureusement, étant fumeur, j'ai toujours un briquet en poche. Je le bats, comme dans la chanson, et j'aperçois des ombres qui se précisent: des personnages costumés, des acteurs, des funambules, qui sait? Un reflet blanc, 1a caresse d'un voile me fait songer qu'il s'agit d'une noce. Je m'approche, le briquet me brûle les doigts. J'entends, au loin, le miaulement d'un violon. J'ai envie de me mêler à la sarabande, mais la flamme s'éteint et tout disparaît. Un frôlement soyeux contre mes jambes: c'est la queue du chat, noire, surmontée d'un petit lumignon blanc qui m'invite à le suivre. Je remonte dans le noir, à tâtons. Je ne sais plus où je suis. Je m'allonge et m'endors.

 

Au matin, le soleil illumine mes fenêtres. Mon chat rêve en boule au pied de mon lit, dans ma chambre... Je me trouve tout bête d'avoir dormi, un briquet à la main!

 

 

 

 

Anti-conte

 

 

Il était une fois un bois très sombre et très touffu dans lequel personne ne pénétrait. Nul oiseau n'y chantait, nulle fleur n'y poussait, la brise même n'y passait pas. Pourtant, au centre de ce bois, un monticule se dressait (dit-on), cachant une caverne, bien noire elle aussi. Là vivait un monstre, le plus laid qui soit: un long nez, une face plate et violacée, des yeux globuleux et des oreilles pendantes. Ses cheveux? de la laine de mouton mal tondu. Quant au reste de son corps: un gros ventre posé sur deux pattes d'oiseau. De quoi vivait ce monstre? nul ne le savait. D'ailleurs beaucoup de villageois doutaient de son existence. Cependant, en l'absence de vent, on entendait des grognements semblables à ceux d'un sanglier, mais beaucoup plus inquiétants!

 

A la lisière de ce bois, ceux qui osaient s'aventurer par là, découvraient une maisonnette, habitée par une jeune fille, tellement belle qu'on ne saurait la décrire. C'était surtout ses yeux qui frappaient: d'un bleu d'eau de lac, juste après la fonte des neiges.

 

Un jour d'été qu'elle allait ramasser quelques fraises des bois, tout au bord, elle ne vit pas le monstre qui, lui, faisait des fagots pour éclairer sa caverne. Il ne la vit pas non plus car il était myope. Ils se croisèrent, voilà tout. Et ce fut leur seule chance de rencontre. Le monstre vieillit ; il ne grogna plus. La jeune fille devint vieille et n'intéressa plus personne.

Ils n'eurent donc pas d'enfants, et heureusement !

 

 

 

 

ON A BIEN LE TEMPS

 

Les gens marchent et se croisent dans les rues, dans les parcs ; les trains s'arrêtent et repartent vers des directions inconnues. On rêve un peu, on s'amuse, on travaille et puis un jour on se retrouve, sans savoir pourquoi, dans une vaste plaine fissurée, grise, poussiéreuse, bordée de falaises escarpées. La brume étend ses longs bras qu'on ne peut saisir puisqu'ils changent de forme à tout moment: vision de cauchemar éveillé. On comprend qu'on est arrivé en face du Temps et tout à coup, il parle d'une antique voix grave: «Vous en avez mis du temps!» Alors on se demande, ahuri, pourquoi on est là. On se dandine d'un pied sur l'autre et le Temps reprend: «Mais fichez le camp!» Aussitôt on s'enfuit, on court à s'éclater les poumons ; on sort enfin de la plaine ; il fait chaud, les arbres croulent sous les fruits, et tout recommence: les gens marchent et se croisent dans les rues, etc...

 

 

 

 

Où est-elle?

 

Du linge sèche sur la corde courant du tilleul centenaire au cerisier. De temps à autre, le vent fait bouger jupes et torchons et les oiseaux s'enfuient, chassés par ces épouvantails colorés et mobiles. La montagne est vivante en ce matin de printemps: on entend des craquements au sommet des vieux châtaigniers, des cavalcades sous les genêts, des souffles et les tapotements répétés du pivert mais la maison de ma voisine reste silencieuse: pas d'aboiements joyeux, pas de miaulements intempestifs, seuls quelques lézards pianotent sur les tuiles. Un filet de fumée s'élève et se tortille, grisâtre sur le ciel pur. Elle est donc levée? Pourtant le volet de sa chambre reste clos. On dirait que la maison se replie sur elle-même, resserre ses pierres, refuse de s'ouvrir. Est-ce la volonté de ma voisine ou bien au contraire est-elle prisonnière de ses murs? Je détache mon regard de la maison pour contempler la montagne d'en face, envahie par les genêts, les ronces, la démesure des sapins, des fayards venus s'insérer sans vergogne dans les rangées d'airelles, je cherche le sanglier ou plutôt la harde car ils ne se déplacent jamais seuls. Je ne guette pas l'image d'un homme: ni paysan (ils sont tous âgés, à la retraite), ni promeneur (le bois est impénétrable) et je me dis: «Heureusement, il reste le paysage.»

 

Un brouhaha canin attire mon attention: aboiements discordants, courses désordonnées, halètements et crissements de griffes sur les pavés de la terrasse. Je ne distingue pas les chiens car un mur me les cache mais je vois trois chats agrippés à la vigne, les yeux fous et je devine qu'ils sont là, à les guetter, oeil brillant et queue frétillante. En haussant le regard, je vois le volet de la chambre, ouvert. Elle doit être dans sa cuisine en train de savourer son premier café, seule, sans les chats, à méditer sur son emploi du temps, sur ses futures toiles, ou sur rien du tout, comme moi le matin quand je laisse mon esprit flotter avant qu'il ne se pose lentement sur un sujet précis.

La journée passe, chacun reste chez soi, il fait beau mais froid, mon chien ne quitte pas son fauteuil Voltaire près de la cheminée où le feu rougeoie. Au dehors, tout est calme, seuls les trois corbeaux passent et repassent, cherchant leur nourriture. Puis, derrière la montagne d'en face, une ombre entre violet et bordeaux commence à s'élever et je décide qu'il est temps d'aller bavarder quelques instants avec ma voisine. Je frappe, personne ne répond (sauf les chiens), j'entre, un feu identique au mien s'épanouit sous la hotte. Je connais cette maison par coeur mais j'ai toujours plaisir à la redécouvrir: les moulins à café anciens s'alignent sur l'étagère, une aquarelle sèche sur son chevalet: un paysage d'hiver, maisons et routes enfouies sous la neige. Sur la table rustique et cirée, un petit bouquet des premières fleurs du jardin. Les chiens, découragés par mon immobilité, retournent s'affaler, l'un sur le canapé de la cheminée, l'autre sur son coussin. Aucun bruit, sauf le robinet de la cuisine qui coule goutte à goutte. Peut-être est-elle occupée au premier étage? J'hésite puis je grimpe l'escalier-échelle et pénètre dans la chambre. Trois chattes étalées sur le lit défait me regardent d'un air furieux: je les dérange. Près de l'oreiller, un polar retourné, presque achevé, semble-t-il. Sur la table de nuit, malgré ma présence et celle des chattes, une minuscule souris blonde grignote tranquillement un reste de boule en chocolat. Je ne me perds pas en conjectures, je redescends, les chiens frétillent de la queue et souhaitent la promenade. Allons-y! Nous prenons les chemins envahis de genêts et de ronces, faisant fuir les rongeurs et les reptiles qui s'éveillent. Parfois les chiens disparaissent, je les rappelle et soudain, ils apparaissent à mes côtés mais l'ombre grandit, le vent devient piquant et nous remontons vers la maison de ma voisine. De loin, on dirait une forteresse illuminée. Toutes les fenêtres se découpent brillamment sur la pierre sombre. Elle est là, revenue d'une promenade, d'une course, d'une visite et nous nous précipitons, les chiens et moi vers la porte. Je frappe avec insistance mais personne ne répond, alors je pousse la porte, puis écarte le rideau de velours pour recevoir la douce chaleur d'un feu entretenu. Les chiens soupirent et s'allongent à leurs places. Sur la table, garnie d'une nappe blanche, le couvert est dressé, comme pour un grand repas (porcelaine et cristal). La flamme de la cheminée se reflète dans les bouteilles, les fleurs ont été changées. L'horloge rythme le temps avec un bruit de souris. Au premier étage, les loirs font rouler les noisettes de l'été dernier. Je m'approche silencieusement de la table et découvre une feuille arrachée d'un cahier d'écolier sur laquelle figurent ces mots, écrits par ma voisine: «JE VOUS ATTENDAIS.»

 

 

PAUVRES MYOPES

 

I1 était une fois, une toute petite grand- mère, ridée et qui ressemblait à une caricature: de longues pattes noires dépassaient d'un vieux manteau de ratine d'où sortait un long nez crochu. Sa nuque, vous l'avez deviné, s'ornait d'un chignon à quatre épingles, tire-bouchonné comme la queue du diable. Elle marchait à petits pas, le nez pointé vers le sol, été comme hiver et toujours autour d'elle, gambadait un splendide chien roux, à longue queue, museau fureteur monté sur des pattes à ressort. Quand la grand-mère faisait dix pas, lui, ah la la, tournait quatre fois sur lui-même. Et il fouillait la terre pour déterrer le mulot invisible, et il courait plus vite que le vent après l'ombre de l'oiseau et il aboyait clair et fort pour se nettoyer la gorge. .. C'était un vrai plaisir de les regarder et moi, croyez-le, je ne m'en suis pas privé... Un jour la neige est tombée, drue à faire plier le rebord des toits. et j'ai pensé: ces deux-là, on ne les verra pas de la journée. Eh bien qui a été pris! Je les ai vus tous les deux, elle ébaucher ses traces de lapin, en rond, lui dessiner en creux ses glissades et ses tours. . . Et puis j'en ai eu assez de ne rien comprendre. Je me suis caché à l'angle du mur et foi de vivant, voilà ce que j'ai entendu: «Tous ces tours et toutes ces inventions, c'est pour toi que je les accomplis chaque jour, ma belle... -- ma foi je le sais bien que tu ne fais pas le beau pour amuser les pigeons -- un jour, toi aussi tu sauteras, et je te mènerai au bal -- pourquoi pas!» Ma parole je me suis pincé. Déjà entendre un chien parler en faisant la roue c'était pas ordinaire mais quant au sens de ces paroles, hein vous ne me croyez pas! Allez donc au bal de la mairie ce soir et on en reparlera... les gens grincheux nient toujours l'évidence...

 

 

 

LA VISITEUSE

 

J'étais assise sous la treille par un ciel de juillet orageux. Les nuages bleuissaient, noircissaient et pourtant la pluie ne venait pas. Je finis par rentrer, malgré la beauté du spectacle, mais je laissai la porte ouverte, voulant profiter à la fois de la fraîcheur et du soleil. Je lisais. Soudain, elle apparut et me fixa droit dans les yeux. J'eus de la peine à soutenir son regard. En même temps, je trouvai qu'elle se tortillait un peu trop. C'était indécent et peut-être dangereux. Je décidai de rester immobile, d'ailleurs j'étais incapable de bouger un muscle tant sa contemplation me fascinait. Elle s'avança, voyant que je ne lui étais pas hostile, franchit le seuil et passa de la lumière lourde de l'été au calme purifiant de l'ombre. Ses yeux irréguliers et pâles ne me quittaient pas. Elle avançait toujours mais lentement, comme pour prolonger mon inquiétude. Je devins statue et je l'écoutais glisser sur le carrelage.

Puis tout à coup, elle se retourna, partit ou plutôt disparut comme un enchantement se défait. Mon livre me tomba des mains, l'orage éclata avec violence, je marchai jusqu'à la porte pour tenter de l'apercevoir mais déjà la pluie tombait en larges gouttes et je devinai qu'elle s'était réfugiée dans le gros mur du jardin d'en bas.

 

 

 

MAUVAISE PASSE

 

Il était une fois dans une banlieue grise, une haute tour grise où logeaient des dizaines de familles qui hurlaient tous les soirs à propos du chômage, des enfants, de tout et de rien...

À l'escalier B, appartement 214, vingt-deuxième étage, un beau jeune homme, nommé François, vivait avec ses parents, sa moto, de ternps en temps sa petite amie Ginette et son pigeon voyageur surnommé Loulou...

Un dirnanche, plus gris que d'ordinaire, François faisait des tours et des détours avec sa moto, au pied de l'irnmeuble, ce qui incommoda Jules, ex-parachutiste en Algérie et actuellement gardien de tour infernale.

Or, Jules sortit en douce avec son berger allemand et son fusil à pompe, se planta sur le passage de François qui s'arrêta bêtement, l'arracha de sa moto et l'enferma au fond d'une cave en lui criant: «À un de ces jours!», puis il partit d'un rire satanique.

Au début, François n'eut pas peur. Il se dit qu'on était au XXe siècle et plus au moyen âge, pour mourir dans les oubliettes. Mais pas de jour, pas de nuit. Impossible de voir l'heure. ll chercha à tâtons, trouva une vieille boîte d'allurnettes dans un recoin, en gratta une, découvrit une bougie et commença à inspecter ses poches. L'une d'elles contenait, sous un paquet de cigarettes écrasées, un jeu de tarots, offert par son pote Alain -- celui que ses parents lui interdisaient de fréquenter. Et il fit réussite sur réussite, jusqu'au moment où il entendit frapper au carreau sale ; il ouvrit le minuscule vasistas: «Loulou!», il voulut embrasser l'oiseau qui se déroba. Puis, à l'aide d'un stylobille, il raconta son histoire sur une carte à jouer qu'il attacha par l'élastique de sa queue de cheval à la patte de Loulou.

 

On le retrouva. On emprisonna le gardien et on confia son berger allemand au nouveau, qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. François comprit que le gardien avait été son ange, car il épousa Ginette, et Loulou ne fut jamais mangé aux petits pois.

 

 

CONTE-POEME NOIR

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«Coule, coule,

Ô ma rivière ;

Que passent les nuits,

Que tourne la lune

Et que mon amant revienne.»

Ainsi chantait la fillette

Une comptine

Entendue par hasard.

 

Mais le passé peut-il renaître?

 

«Coule, coule,

Ô ma rivière ;

De la fenêtre, je regarde la nuit

Succéder au jour,

La lune au soleil ;

Mon amant jamais n'est revenu.

Mes cheveux tombent

Et mes rêves aussi.

 

Les jours passent...

 

«Coule, coule,

Ô ma rivière,

Fais de ton lit le mien

Plus de nuit, plus de jour,

Enfin.»

 

Les objets ternissent

En silence.

 

 

 

SANS COEUR

 

C'était un soir de fête, un de ces jours que j'exècre... parce que je vis seul, que je suis vieux garçon ou laissé-pour-compte? Allez savoir. Même petit, je détestais les fêtes foraines, les flonflons, les rires forcés. En vérité, je n'aime que le silence, coupé de quelques intermèdes... Justement, on sonnait à ma porte, alors me voilà comme mon chat, l'oeil allumé et toutes griffes dehors: ce n'était que ma voisine, une grosse dame bavarde, joviale mais extrêmement malheureuse. Or, ce soir-là, elle arborait un grand sourire: je m'attendais au pire! Allait-elle m'inviter? mais non, elle me tendit un petit sac en plastique: «Je n'arrive pas à les ouvrir ; je vous les donne, vous êtes un homme, vous!». Je refermai doucement la porte et m'enfuis dans la cuisine pour découvrir que ma voisine m'avait offert trois petites huîtres! Alors je partis d'un grand rire, je me composai un gros sandwich aux rillettes, je bus un bon verre de bordeaux et je m'enfouis avec mon chat, sous la couette...

Je rêvai aussitôt que les fêtards invitaient des SDF à leur table: foie gras, crevettes, rôti, bûche, tout disparaissait... 1l suffisait qu'une grosse main poilue s'approche d'un mets pour qu'il s'efface. Le clou du repas, ce furent trois huîtres, assises sur trois chaises à porteur. A chacun de leurs yeux perlait une larme, ce qui n'empêcha pas ces sauvages de les avaler, avec la coquille. La sueur me réveilla, je courus à la cuisine et reconnus sur la table mes trois huîtres, attendrissantes. Je sonnai en pyjama chez ma voisine ; elle ouvrit en déshabillé, espérant quelque avance de ma part, mais je lui criai: «Je n'ai pas eu envie de manger vos huîtres. Faites-en ce que vous voulez.» Dans la journée, je sortis chercher du pain et trouvai, sous le porche, un SDF en train de déguster une huître avec un plaisir d'ogre. Les gens n'ont vraiment pas de coeur...

 

 

 

LOLA

(conte)

 

Autrefois vivait en un palais poussiéreux et vieillot, le plus charmant Prince que la terre ait engendré. Mais il était triste d'avoir perdu ses parents à deux ans et passait ses jours et ses nuits à tirer de sa harpe des sons déchirants. Son oncle, roi estimé de tous mais qui détestait la musique, lui suggéra, pour le distraire, d'aller en pays voisin chercher l'âme soeur, autrement dit la Princesse Hélène dont rêvaient tous les hommes aux alentours. Aussitôt dit, aussitôt fait: le Prince partit sur son bel alezan, suivi à distance par Lola, sa chienne fétiche, malheureusement boiteuse depuis qu'elle s'était pris la patte dans un piège du Bois Noir. Il chevaucha longtemps et parvint près d'une source dont la fraîcheur l'attira. Il sauta de son cheval ; Lola était déjà à mi-pattes dans l'eau quand il aperçut un nuage qui vint troubler son reflet. Le Prince n'eut pas peur (sinon il n'aurait pas mérité d'être Prince) ; il regarda Lola qui lui fit comprendre des yeux qu'il s'agissait d'une sorcière. «Maudit sois-tu, croassa cette affreuse, de venir troubler ce bois, mon bois. Paie-moi un gage, sinon tu n'en ressortiras pas vivant. -- Que dois-je faire ? dit le Prince. -- Retrouver mon hibou préféré.» Et elle s'enfuit, éparpillant quatre crins de balai. Le Prince, découragé, pleura quelques larmes que Lola tendrement récupéra au creux de sa langue chaude. Puis elle tourna en rond, la truffe au sol et s'élança vers les taillis épais. Le Prince l'imita ; une ombre les suivait: celle du bûcheron qui vivait près de là et qui avait tout entendu. En vendant son bois à la ville voisine, il avait entrevu la Princesse et depuis ce temps-là, il ne songeait plus qu'à elle. Il se dit que la sorcière le récompenserait sûrement, s'il lui retrouvait son hibou, qui sait? en lui accordant la main de la Princesse... Mais les hiboux, dans la forêt, cela ne manquait pas. Alors? Ils avançaient toujours, curieux équipage! Tout à coup, ils arrivèrent près d'une falaise battue des vents. Sur le plateau, un seul tronc et dans le tronc, un trou, deux yeux. C'est le hibou! Oui, mais croyez-vous qu'il les attendit? Il s'envola et comme il faisait jour et qu'il était mal réveillé, il se trompa de côté et partit vers la mer. Le bûcheron se précipita, le rata et s'écrasa au sol. Tant pis! quand on est borgne et laid, il ne faut pas prétendre se faire aimer d'une Princesse. Le hibou, effrayé par l'accident, rectifia son vol et se retrouva un peu plus loin dans les bras d'une paysanne qui s'en allait à la ville vendre ses oeufs. Lola leva la truffe, sentit cette affaire et retrouva la paysanne ; par des bonds maladroits mais efficaces, elle lui arracha le hibou des bras (d'ailleurs, bien contente, qu'en aurait-elle fait?), l'apporta au Prince qui rebroussa chemin, retourna à la source, revit la sorcière tournant sur son balai. «Oui, c'est bien mon hibou chéri, je vais pouvoir lire les tarots à la ville. Tiens, tu seras mon premier client: je te prédis un mariage heureux.» Tout joyeux, pour une fois, le Prince s'en alla au pays voisin où il apprit que la Princesse Hélène s'était enfuie avec un valet. 1l s'assit sur un rempart et songea à retourner chez son oncle.

Il regarda Lola qui le regarda aussi. «Ah! si tu n'étais pas une vieille chienne, c'est toi qui mériterais de m'épouser.» Aussitôt Lola se transforma en une mignonne Princesse. Déjà les cloches sonnaient. Le mariage fut superbe. La sorcière le survola avec son hibou. Le Prince et Lola vécurent très longtemps et jamais plus le Prince ne toucha à sa harpe, signe qu'il était heureux pour toujours.

 

 

 

 

L' abribus

 

Si je vous raconte cette histoire, c'est bien malgré moi ; mais je n'y tiens plus, alors je préfère partager le rire... ou l'absurde. Tous les samedis, je traverse Paris pour rendre visite à ma mère qui vit seule dans un modeste pavillon de banlieue. Au lieu de circuler sur le périphérique qui manque totalement de poésie, je préfère suivre un itinéraire compliqué qui me raconte les histoires de la ville. Mais je passe toujours le long du parc Monceau et surtout je regarde, en face, la station d'autobus, pendant que le feu rouge se prolonge. Là, je découvre une dame assise, sous l'abribus. Elle est seule, à croire qu'elle attend un autobus fantôme. Sa «vêture» m'étonne: de loin, avec son grand chapeau noir, on dirait Madame de Fontenay. Elle porte un tailleur de bonne coupe, des chaussures à talons très «mode» et laisse son regard errer dans le vague. Elle reste parfaitement immobile. Mais le feu passe au vert et je dois attendre la semaine suivante pour revoir, peut-être, cette inconnue. Le samedi suivant, elle est là, vêtue de la même façon. Je remarque cependant ses jambes croisées haut et un maquillage très appuyé. Elle ressemble moins à Madame de Fontenay, et plus à Régine, vous voyez ce que je veux dire? Encore un samedi -- mais non! je ne vais pas voir ma mère exprès pour passer par là --, encore l'inconnue et cette fois, j'ai le temps de remarquer qu'elle porte un collant et une petite culotte blanche à volants. Assez troublé, je m'entends klaxonner par les voitures qui me suivent et je démarre. Comment donc finira cette histoire?

La semaine suivante, l'inconnue avait disparu et je mis longtemps à me persuader qu'elle n'avait jamais existé.

 

 

 

 

Elle danse

(conte)

 

II était une fois une jeune et jolie princesse, aimée de ses parents et vivant dans une splendide demeure, riche et entourée de bois touffus peuplés d'animaux divers, qui tous vivaient en bonne intelligence. Cette princesse étant fille unique, son père la destinait à lui succéder. Mais hélas, la princesse ne rêvait que de danser et se moquait bien de monter sur le trône.

Un jour qu'elle faisait des pointes sur le parquet de la salle d'armes, son père, le roi, entra furieux et lui adressa une semonce: “Prends au sérieux ton avenir et celui de ton pays au lieu de te divertir sans cesse”. Il lui arracha ses chaussons qu'il jeta rageusement dans le feu. La reine, épouvantée mais craignant son mari, ne sut que consoler sa fille sans lui donner de conseils utiles. La princesse, tout en larmes, s'enfuit dans le parc et confia sa peine aux arbres, aux ruisseaux, à ses chiens fidèles qui l'avaient suivie. Puis elle se mira dans l'eau du lac qui faisait face au château et se trouva affreuse d'avoir tant pleuré. Même, elle se jugeait grosse et incapable de danser gracieusement. Un petit génie, grand comme l'index et nommé Elespuru, qui justement passait par là, lui fit les yeux doux, la consola et lui dit: “Je connais le remède à tes peines mais pour l'obtenir, il faut d'abord que tu te plies à mes requêtes.” Très troublée d'entendre de telles paroles, elle hésitait, mais la curiosité l'emporta et, séchant ses larmes, elle déclara: “Dis-moi ce que tu souhaites et je t'obéirai, foi de princesse.” En même temps sa gaîté revint et elle esquissa un entrechat. “Va, lui dit-il, au-delà du bois et de la forêt, trouver la Dame Blanche, elle te conseillera; c'est ta marraine, elle était là, invisible, le jour de ta naissance.” Alors, par bois et forêts, monts et précipices, rocailles et ronces, elle s'en fut. Elle perdit ses chaussures, elle continua pieds nus; elle avait peur des aigles, elle avait peur des loups, les branches lui arrachèrent des cheveux et c'est comme une pauvresse en haillons qu'elle parvint à la porte du palais de cristal de la Dame Blanche. Elle entra dans un hall immense, elle n'osait poser ses pieds pleins de terre sur le parquet ciré. Soudain, une voix terrible sortit du plafond et dit: “Danse pour moi: saut-de-chat, sissonne, pointes.” Alors la princesse fit ce qu'on lui demandait mais au bout de la salle, elle s'effondra, épuisée par tant de marche et d'émotions. La Dame Blanche fit un signe à son aigle géant. Tout doucement, il prit sur son dos la belle endormie qu'il déposa aux pieds de ses parents. Le roi était vif mais bon: il décida de laisser sa fille danser à condition qu'elle se marie au plus vite pour qu'un homme jeune lui succède (c'était son obsession, le royaume). La princesse désigna Elespuru, que la Dame Blanche se fit un plaisir de transformer en grand roi. Depuis, le royaume danse à toute heure.

On dit même que le roi fait danser la reine.

Qui l'eût dit?

 

 

QUIPROQUO

 

 Je m'appelle Bénédicte L. Il faut que ce point soit bien ancré dans vos esprits, sinon vous ne comprendrez rien à mon histoire. C'était en juin, l'an dernier; je me souviens d'un été très fleuri, de parfums envahissant la ville, le champ de foire. J'y tenais un stand entouré de manèges et d'un brouhaha incessant. J'avais mis mon nom sur un carton, derrière j'avais installé des poupées, des animaux en peluche. Je trouvais ces objets bien laids, mais il faut vivre. Une femme à l'aspect sévère passa. Elle me dévisagea un long moment, puis s'écria d'une voix sèche: -- Êtes-vous inscrite comme foraine? Montrez-moi votre plaque. Je la regardai à mon tour et répondis: -- Vous faites partie des contrôleurs? -- Non. Et elle disparut. J'en gardais une impression désagréable et manquais d'entrain pour vendre... Une autre femme se présenta bientôt, la cinquantaine, rondelette, frisottée. Elle ne regarda pas mes poupées, m'adressa la parole spontanément dans une langue inconnue. Je lui fis signe que je ne la comprenais pas, mais elle poursuivit sans se démonter et finit son discours sur un grand éclat de rire.

Des heures passèrent; je vendis un ours bleu à une petite fille en rose et une poupée à sa soeur, également vêtue de rose. Pendant ce temps, un homme d'un certain âge m'observait de loin. Il s'approcha et me dit d'un air rude: -- Hier, vous n'étiez pas à votre stand à cette heure-ci! -- Oui, vous avez raison, mais j'ai le droit de m'absenter quelques instants, je pense. La conversation s'engageait mal. -- J'ai déjà rencontré Bénédicte L.; ce n'est pas vous, vous ne lui ressemblez pas; non, pas du tout! -- J'en suis désolée; voulez-vous que je me déguise? -- Non, je veux que vous soyez qui vous êtes. Le ton montait, le commissaire du champ de foire s'approcha, voulut calmer l'homme et dut faire appel à deux policiers. Où l'emmenaient-ils? Je ne sais. Le soir tombait, la fête battait son plein. Des lumières brillaient çà et là. Moi, je me demandais qui je pouvais bien être.

 

 

 

La lecture, autrefois.

 

Je dévorais tout: publicités, magazines, À Tout Coeur, Nous Deux, Intimité, Confidences, journaux, illustrés (Lisette, Coeur Vaillant). Enfoncée dans un fauteuil parme et fané, les pupilles en danse quand les images défilaient, se mélangeaient, s'accumulaient, s'emboîtaient. Autour de moi, le silence, l'ennui, le figé; en moi, le mouvement des couleurs, des formes, des silhouettes, l'agitation brouillonne de quelques idées possibles. Les chats, pendant ce temps, se perchaient sur l'épaule, le coude, parfois la tête, au creux du tablier (plissé). C'est là que j'ai appris les poses de lecture: assise bien sagement pour retenir (comme les leçons). À genoux, pour avaler en vitesse, prête à répondre à un appel impératif. Mieux, au fond d'un coussin, prise dans les vieux bras usés du fauteuil, pieds en l'air, pour déguster. Cet immeuble, devenu cossu, suintait la misère comme dans les romans à deux sous. Beaucoup de bouteilles s'y buvaient et que de cris, d'engueulades, de pleurs, de fenêtres hâtivement fermées à grand bruit! Beaucoup de musique: de l'accordéon, de la guitare chez nous, au violon désaccordé du fils de la concierge. On y dansait, on se parlait de fenêtre à fenêtre les soirs d'été (on partait peu en vacances). Des enfants s'amusaient à tous les étages: aux cubes, au ballon, à la marelle (dessinée à la craie sur le plancher), mais on sautait en chaussons par peur des voisins; dans la cour, parfois, quand la concierge était aimable, à la corde à sauter, près des poubelles (sous les prunelles menaçantes du chat); à la glissade sur les rampes d'escalier, mais alors on prenait de gros risques car dans l'immeuble, de nombreux locataires faisaient la police, c'est-à-dire la chasse aux rumeurs d'enfants.

Nous apparaissions furtivement aux fenêtres, spécialement les jeudis, en fin d'après-midi quand le jour baissait et que l'ennui nous enveloppait dans ces logis sombres qu'assombrissaient encore les grands pans de murs masquant partiellement le soleil déclinant; comme dans un rêve, nous nous faisions un petit signe de la main, lentement, avant d'abandonner la vitre comme un noyé coule au fond de l'eau. Nous nous rencontrions aussi dans les spirales ascendantes ou descendantes, mais si vite, toujours essoufflés, pressés, chargés de pain, de lait, de seaux à charbon, le visage pâli par l'ampoule blafarde (et la crainte de faire une mauvaise rencontre), que nous ne pouvions échanger qu'un regard où se lisaient pêle-mêle les mots "rencontre" et "solitude".

Heureusement, à la maison, nos êtres de papier nous attendaient fidèlement pour nous rassurer.

 

 

La Belle et le crapaud

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En un pays très lointain et dans des temps anciens, il y avait un royaume où vivaient une belle princesse et un vilain crapaud. Ils n'étaient pas destinés à se rencontrer ; le crapaud ne savait pas qu'il était laid, mais la princesse savait qu'elle était belle. «Hélas, hélas, se disait-elle, quel prince pourrait me trouver et m'aimer dans ce pays éloigné de tout et entouré de murailles de ronces?» Le crapaud, quant à lui, vivait paisiblement au pied d'un vieux mur et s'amusait, chaque soir, à gober les bonnes mouches du royaume... Un matin ensoleillé, la princesse fit un galop effréné sur son cheval préféré, dont les sabots heurtèrent un mur. Le mur s'écroula, le cheval rua, la princesse se retrouva au sol, décoiffée et les jupes fripées. «Au moins, pensa-t-elle, cela me change de la tapisserie et de la dorure.» Près d'elle, elle aperçut un crapaud, le plus immonde qui soit, pustuleux à souhait. Il la regardait de ses gros yeux proéminents. Elle le prit dans un de ses jupons et l'emporta au château. Non, il ne se transforma pas en prince charmant! Mais elle le brossa, lui caressa la glotte, se promena partout avec lui et le temps passa, passa. Un soir, beaucoup plus tard, elle se regarda dans le miroir et ne reconnut pas cette vieille taupe, pleine de rides et de verrues poilues... Et le crapaud? Il avait la peau lisse, d'un beau brun écaillé et vécut fort longtemps, admiré par toutes les crapaudes des fossés du château.

La vie se montre parfois injuste pour les belles princesses...

 

 

 

 

Histoire ancienne

 

 

En se penchant au-dessus de la rivière, elle vit les joncs, les herbes folles qui couraient, humides, entre les traînées d'eau. Les poissons jouaient à changer leur nageoire en tranchant de lame. Mais elle ne regarda que les feuilles couchées quoique frémissantes sur les pierres de l'ancien lavoir.

Un nuage, silencieux, se prélassait à la pointe des ormes.

Elle s'approcha, laissant sur le sol spongieux de petites empreintes en forme de coeur, en forme de bouches. C'est alors qu'elle aperçut un objet, agressif et pâle, un petit objet, bizarrement enfoui dans un écrin verdâtre. «Un anneau brisé», pensa-t-elle.

Le soir s'avançait dans sa robe de bure froide et râpeuse, pour envelopper la rivière troublée de faibles remous. Au-dessous des saules, flottait, posée à la surface de l'eau, une mince chevelure d'herbes roussies...

Christiane Hartweg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après tout

 

 Ce n'était pas un jour faste. Au retour du travail, je suivais le troupeau, tête basse et cerveau vide. Soudain, une pensée me traversa: c'était la date de la fête de l'immeuble! D'un côté, j'étais heureux de briser la routine; d'un autre, je me sentais pris d'un vague malaise à l'idée de mieux connaître mes voisins, tant nous sommes habitués à vivre dans une bulle. Mes voisins de palier, je les distinguais à peine: une grosse dame, solitaire mais visiblement intéressée par moi, jeune célibataire; un couple de personnes âgées, plates et poussiéreuses comme de vieilles marionnettes, cérémonieuses, polies, insipides. Plus bas dans les étages, s'agitait une foule d'enfants et d'adolescents qui, apparemment, ne me voyait même pas quand nous nous croisions dans le hall d'entrée. En résumé, je n'avais pas de famille, plus de petite amie -- la dernière étant partie avec ma chaîne et mes CD -- pas d'animaux, pas de copains. Que des voisins, des gens qui passaient, mais, après tout, pourquoi ne pas faire un bout de chemin ensemble? Ce soir, une grande table était dressée au troisième, on l'avait annoncé en bas par une petite affiche comportant trois pâtés et deux fautes d'orthographe qui la rendaient humaine et sympathique. Bon, me changer, ôter mon déguisement d'employé de bureau, jeter la cravate, mettre une chemise à col ouvert (bien pour la voisine d'en face) et après? L'envie de me retrouver une compagne me monta à la tête comme un mauvais rêve; non, plutôt un chat, un lapin, un serpent! J'arrêtai de délirer et me demandai sérieusement ce que je pouvais apporter. Des fleurs? un peu vieillot. Un gâteau, trop banal. Du champagne, oui, mais combien de bouteilles? "Mon vieux, tu commences à jouer à l'avare, tu tournes mal" me dit ma conscience, alcoolique et généreuse. Me voilà parti vers le premier marchand de vins du quartier, je pris un carton de six bouteilles, du meilleur (d'après le marchand, bien sûr). Je retournai vers mon cher immeuble, tout illuminé et tout braillard. J'étais en retard. Ils avaient écrit vingt heures précises et je lus vingt-deux heures à ma montre. Je sautai dans l'ascenseur, appuyai sur le bon étage et constatai qu'il s'arrêtait au quatrième... J'appuyai sur un bouton, deux boutons, tous les boutons, rien ne bougea et j'entendis des chants avinés, des cavalcades, des cris, des bouchons qui sautaient et des aboiements. C'était la fête!

"Ne nous énervons pas". J 'appuyai sur tout, y compris la sonnerie qui se révéla en panne. Alors je criai de plus en plus fort mais eux, les fêtards, braillaient; j'entendis de la musique: des valses, du rock, des talonnades, des jumbé, des cloches, des sifflets. Je finis par m'asseoir. La lumière s'éteignit. Je serrais dans mes bras mon carton de champagne; désespéré, j'ouvris une bouteille, y goûtai en fredonnant la même chanson que les autres, qui m'avaient oublié...

Au matin, en dépannant l'ascenseur, le gardien trouva Roger ivre-mort au milieu des bouteilles. Il n'avait pas l'air malheureux.

 

 

 

 

Pauvre sorcière

 

 «Miroir, ô mon miroir, dis-moi que je suis la plus laide des sorcières!» Mais il se taisait, bien gêné de devoir lui répondre qu'elle n'avait que dix boutons sur le visage et pas un seul poil qui en sortait. On aurait pu croire à la rigueur qu'elle avait contracté une maladie honteuse, mais cela n'a rien à voir avec la sorcellerie. Elle se promenait, désespérée; dans les bois, elle changeait distraitement les bolets en amanites phalloïdes, mais n'importe quel petit sorcier peut en faire autant. En ville, elle transformait les 4/4 en Smart et inversement, mais ce jeu-là l'ennuyait même s'il provoquait de grands drames chez les passagers et des embouteillages monstrueux. Alors que faire? il lui manquait comme conseiller son hibou chéri qui s'était envolé une nuit pour rejoindre une femelle un peu pute. Elle décida de prendre son balai à crins de cheval, le plus sûr, le plus efficace pour chercher son hibou et elle le retrouva, avec autour six petits hiboux piaillant très fort. Rien à faire de ce côté-là. Elle aperçut une affiche

CONCOURS DE SORCIÈRES AU VILLAGE NOIR

LA GAGNANTE AURA UNE SURPRISE

Alors, elle mit le turbo à son balai et la voilà prête à concourir ou presque. Elle déchira ses vêtements, rendit ses ongles les plus noirs et les plus crochus possible, déroula ses seins flasques et se couvrit de poussière de charbon. Avec tout cela, elle était sûre de gagner! Ce qui arriva, les autres n'étant que des sorcières de foire, de simples laiderons avec de gros culs et des yeux bigleux. Le grand-prêtre qui présidait la cérémonie lui demanda d'émettre un voeu. Timidement, elle répondit: «J'aimerais avoir plein de boutons sur la figure, bien pustuleux et garni chacun d'un poil frisé.» Et le soir même: «Miroir, ô mon miroir, dis-moi que je suis la plus laide des sorcières. -- Oh oui!» Folle de joie, elle dansa jusqu'au matin sur son balai et, du coup, son hibou abandonna sa progéniture pour retourner sur son épaule.

 

 

 

 

LA PATTE

 

 C'était un samedi, un samedi d'automne comme je les aime avec un soleil clair, un air léger qui vous donne envie de marcher. Je revenais de faire une course, préoccupé peut-être, rêveur sans doute. En arrivant près de chez moi, je regardai par hasard l'horrible statue moderne placée sur le trottoir pour décorer la ville. Je ne sais pourquoi, au lieu de passer devant, je passai derrière et là, je découvris un long paquet en toile de forme étrange. Un autre aurait pensé à une arme destinée à un attentat avorté mais pas moi, je ne pense jamais à ces choses-là. Je n 'ai pas l'esprit mal tourné. Quelques poils roux dépassaient du sac; je regardai à gauche et à droite: nul passant à cette heure; j'ouvris le sac et sortis l'objet. Je reconnus immédiatement une patte de cerf que je me sentis coupable d'avoir dévoilée. Je la remis très vite dans son emballage et m'enfuis vers chez moi en songeant que j'aurais pu l'emporter. Mais pour quoi faire? Dans l'ascenseur, je sentis qu'il se dégageait de mes doigts une odeur insolite, l'odeur des bois en peine ville!

Le soir, écoutant une émission soporifique à la radio, je songeai à la bête puis je me couchai et m'endormis. En pleine nuit, je sentis sur mon visage une haleine chaude, un souffle musqué; quelques poils frôlèrent ma joue. Je me retins de crier, de peur que la voisine, une grosse dame en mal d'homme ne vienne me secourir à sa façon. J'allumai ma lampe de chevet et vis Merlin, mon chat gris, assis sur mon lit et qui me regardait d'un oeil ironique en ronronnant. Toute la nuit, je me retournai dans mon lit sans vraiment trouver le sommeil. Heureusement, le lendemain était un dimanche. Je pris une douche rapide, un café sur le pouce et descendis en courant vers l'oeuvre d'art: plus rien, aucune trace de patte. J'en ressentis comme une frustration. Puis je me moquai de moi et montai voir un film pour me changer les idées.

Vint la nuit, une belle nuit étoilée comme les yeux de Merlin. Où était-il, celui-là? Jamais présent quand on avait besoin de réconfort. Je m'allongeai en soupirant et m'endormis immédiatement. Je rêvai que j'étais dans une clairière, j'entendis des brames, des galopades, des combats de cornes. Je me sentais épuisé mais incapable de bouger, comme momifié. Enfin, au bout de longues heures, je pus allumer ma lampe et j'aperçus Merlin qui me regardait, tassé sur lui-même, avec des yeux fous.

Je m'interrogeai mollement sur cette histoire; je ne conclus pas grand-chose, si ce n'est une sorte d'attirance pour la patte de cerf . Mais bien sûr, je n'en dirai rien à personne, surtout pas à ma voisine...

 

 

 

 

Diableries

 

Beaucoup de gens ne croient pas au diable, «Ni à Dieu, ni à Diable», disent-ils fièrement, sans réfléchir qu'on n'a pas besoin de Dieu pour croire au Diable. Mais bon, c'est aussi mon cas. Pourtant, il y a quelques nuits de cela, je me suis mis à douter: les forces maléfiques existeraient-elles encore à notre époque «de progrès et de modernisme»?

À vous de juger.

C'était une soirée grise, de celles qui vous poussent au lit avant l'heure et justement je m'étais couché tôt, un bon roman policier (et mes lunettes, hélas) à portée de main. Je somnolais un peu en lisant et mon chat clignait des paupières au pied du lit. Le sommeil est contagieux. Soudain il n'y eut plus de bruit, le silence me fit peur. Je vis mon chat écarquiller ses yeux verts. Quelque chose n'allait pas. Alors un grand bruit se fit entendre dans le salon; je sortis des draps à toute allure pour constater que deux tableaux accrochés au mur depuis plus de vingt ans étaient tombés au sol, l'un sur l'autre. Les accroches tenaient au mur et aux tableaux; je renonçai donc à éclaircir ce mystère.

Je me rendormis avec difficulté car le chat me fixait de ses pupilles obliques. Je rêvai que j'étais dans une zone polluée, puante, au point de tousser très fort; j'allumai ma lampe de chevet: l'odeur venait de mon appartement ! «Une odeur infernale» pensai-je, mais je me repris en me moquant de moi. Du chat, on ne voyait plus qu'un petit bout de queue fébrile, dépassant à peine du lit. Je me dirigeai vers la salle de bains, vérifiai l'aération, les produits ménagers. Rien d'inattendu, pourtant la puanteur méphitique persistait. Je retournai à ma chambre, m'y enfermai et ouvris grand la fenêtre. Le chat vint se blottir contre moi et le sommeil revint.

Le jour commençait à poindre à travers les volets quand j'entendis distinctement des paroles confuses: c'est contradictoire, je le sais, mais je ne peux l'exprimer autrement. Je m'éveillai tout à fait et j'écoutai: les mêmes paroles, sur le même rythme me parvinrent. Le chat avait tourné son cornet de ce côté. Je vérifiai les postes de la maison pour constater qu'ils étaient tous éteints.

Je me levai comme un somnambule. Le chat émit un long miaulement de reproche ; je lui versai ses croquettes et lui dis: «Tu n'as pas accès au paradis, alors habitue-toi à l'enfer».

 

 

 

 

Conte immoral

 

 

Il était une fois dans un royaume très éloigné que vous ne connaissez pas et que tout le monde (sauf moi) a oublié, un roi, très amoureux de sa jeune épouse qu'il avait faite reine. Il faut bien reconnaître que c'était la plus belle femme du royaume. Beaucoup de prétendantes s'étaient présentées avec un sourire à la Cendrillon mais la reine les surpassait toutes.

Le roi n'avait qu'une idée en tête: faire à sa reine un enfant qui serait encore plus beau qu'elle. Il rêvait d'une petite fille qui le regarderait de ses grands yeux innocents, en agitant ses boucles blondes. Mais chaque nuit qu'il voulait se rapprocher de sa femme, le drap s'enroulait autour de son corps et il se retrouvait comme une momie, tandis que la belle soupirait. Il est vrai que, certains soirs, c'était à son tour à elle d'être prisonnière du drap. Au bout d'un mois de ces facéties en lin, il alla consulter son grand vizir aveugle pour lui demander l'origine de ce phénomène. Le grand vizir hésita puis dit enfin sa vérité: un sort leur avait été jeté par une sorcière. Oui, mais laquelle? On en rencontre derrière tous les arbres du bois et à chaque ruelle. Il soupçonnait Cruella mais comme il n'avait aucune certitude, il ne dit rien.

Le roi s'en fut tout marri. Il acheta de grands ciseaux, coupa le drap en pleine nuit et ne réussit qu'à blesser sa femme. Puis il eut une idée: dormir sans draps! Aussitôt pensé, aussitôt fait: ils grelottèrent une nuit entière dans la haute chambre, mais surent se réchauffer. Neuf mois après naquit une belle petite fille aux yeux innocents, déjà toute bouclée. On l'éleva nue dans son berceau et comme le climat se réchauffait, elle ne s'enrhuma jamais. Dans tout le royaume, les tisserands et les lavandières se retrouvèrent au chômage mais le roi s'en moquait bien! Quant à Cruella, elle creva de rage dans ses draps bien frais.

 

 

 

Quand les souris sont tristes

 

Trois souris minuscules sont posées, immobiles, sur le pied de la table. Elles attendent. L'époque où elles se transformaient en carosse, en princesse, en chat, en éléphant, semble être révolue. Alors qu'attendre? Les murs de la maison sont lisses: nulle fissure, nul trou pour se cacher. On se lasse vite des dessous de meubles. Bien sûr, elles peuvent toujours manger les croquettes du chat, mais cela manque d'imprévu, de magie. Bien sûr, elles peuvent jouer avec lui, le faire courir en tous sens puis se réfugier dans la cave où veille l'écureuil ; mais tout cela, elles l'ont déjà fait. Alors une idée leur vient: se déguiser! Elles qui ne sont que de vulgaires souris grises, elles sauront se transformer (sans l'aide d'une fée!).

Au matin, dans la salle de bains, tout nu, l'homme enjambe sa baignoire quand il entend un couinement. Il se retourne et voit une souris blonde aux longs poils qui le regarde. Il se frotte les yeux, elle a disparu. Plus tard, il se rend aux toilettes pour continuer le polar commencé la veille et voit grimper une sorte de taupe qui pourrait bien être un rat taupier. Il s'enfuit, persuadé que la bête le regardait. Après quelques moments d'émoi, il se réfugie dans la cuisine, décide malgré tout de déjeuner, mais à l'instant où il veut mettre sa tartine dans le grille-pain, trois petites têtes cornues et moustachues en sortent d'un même élan.

Dans la soirée il erre au jardin, il sait qu'il ne peut rien raconter à personne, qu'on le prendrait pour un fou.

Cependant, près de la cheminée, trois petites souris font festin de châtaignes rôties et rient de toutes leurs dents... Vous ne me croyez pas? tendez l'oreille. C'est flûté, le rire des souris...

 

 

 

 

PRIX DU RECUEIL POÉTIQUE 2006

DES «AMIS DE THALIE»

 

 

 

Le train des endormis

 

 

C'était un dimanche matin. La gare, déserte, ressemblait à la carcasse sèche d'un très vieux dinosaure. Quelques âmes perdues se hâtaient vers le train que j'allais prendre. À l'intérieur, les regards mornes semblaient vous traverser sans vous voir. Au signal d'une lointaine sonnerie, il démarra avec des grincements d'arthritique. Pendant quelques moments indéfinissables, il ne se passa rien: personne ne parla, personne ne lut ; un contrôleur fantomatique parut, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas nous effaroucher. Un portable sonna longuement, creusant le silence. Plus tard, bien plus tard, j'observai mes compagnons de voyage et vis qu'ils dormaient tous: un vieillard assis, une jeune fille allongée, un homme sans âge, casquette rabattue sur les yeux et puis... et puis moi qui ne dormais pas mais qui, pour me divertir, tentais d'imaginer leurs rêves. Le vieil homme,

là-bas, marchait sur une plage, affrontant le vent et se pénétrant des bruits de la mer. Il semblait se diriger vers quelqu'un avec beaucoup d'énergie, rajeuni de vingt ans. Au bout de la plage s'élevait une falaise devant laquelle il s'arrêta net... La jeune fille se retourna sans se réveiller et soupira comme à la fin d'une nuit d'amour quelque peu agitée. Dans son rêve, elle contempla l'homme debout, déjà vêtu, qui s'en allait peut-être pour la dernière fois, l'homme qu'elle aimait et qui ne se retourna pas pour lui lancer le regard lumineux qu'elle connaissait si bien. Une porte claqua, quelqu'un passa et le rêve s'acheva ainsi, mais l'homme à la casquette, lui, riait en dormant ou plutôt souriait à quelque chose de joli: un oiseau s'envolant au-dessus des blés, un ciel moutonnant un jour d'été ou une simple églantine perdue dans un fouillis de verdure et... le train s'arrêta en pleine campagne. Mes rêveurs dormaient toujours ; alors, comme il faisait beau et que j'avais envie de marcher, je sortis et partis rêver ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

Ubiquité

 

Dans mon jardin du bas, chaque été, on cueille des framboises. Un après-midi lourd de chaleur, je me décidai à descendre avant l'orage. Occupé à bien choisir les fruits mûrs, je ne sentis qu'au dernier moment comme la caresse d'un tissu un peu rêche, le long de ma jambe. Je ne bougeai pas, ne criai pas. Quand ce fut fini, je regardai à terre et vis une longue queue verte et noire disparaître au fond du jardin. Renseignements pris dans le village, je sus qu' «elles» avaient toujours habité là. Bien que peu hardi, je descendis quand même les jours suivants, la gourmandise me tenant lieu de courage. Mais je ne la revis pas. Ce n'était pas un soulagement parce que j'étais persuadé qu'elle m'observait par les trous des murs. La nuit, je rêvais d'elle. Un matin, j'étendais mon linge dans le jardin du haut quand mon regard, se posant au bord d'un mur en ruines, je vis une longue écharpe posée là, une écharpe verte, bleue et noire: ce n'était pas la même et celle-là m'observait en agitant sa langue fourchue. Je restai immobile. Elle finit par s'en aller en suivant l'escalier de pierre et en faisant claquer sa queue comme un fouet. Par la suite, je me montrai plus réticent à étendre le linge. Puis je me rassurai: c'était sans doute la même. Enfin, peu à peu, je pensai à ses couleurs et compris que l'habitante du haut n'était pas identique à celle du bas. Que se passerait-il si elles se rencontraient? Je ne le sus jamais. Je les revis, par-ci, par-là, en haut, en bas ; elles semblaient m'avoir accepté, se montraient plus distantes, moins agressives. Un doute cependant subsistait dans mon esprit. Et si c'était la même qui s'amusait à me jouer des tours comme le chien jaune du village du bas, que je croyais jumeau du chien jaune du village du haut, simplement parce qu'il me suivait silencieusement quand je me déplaçais?

Christiane Hartweg

 

 

 

 

Pauvre Mort

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 En sortant de l'ombre du bois, la Mort s'aperçut qu'elle avait perdu son masque. Elle était pressée et n'avait nulle envie de retourner dans le fouillis d'herbes et de branches qu'elle venait de quitter. À la lisière, elle vit un petit étang, bien propre, où elle chercha son reflet. Horreur! elle paraissait jeune et belle! Comment faire pour ne pas attirer les hommes avec un visage pareil? À ce moment, un jeune paysan s'approcha d'elle. Il était venu, disait-il, pour couper du bois et le porter chez lui, à l'approche de l'hiver. Il s'attarda. Elle eut pitié de lui et s'enfuit. Elle songea aux 547 personnes qu'elle devait tuer aujourd'hui dans le secteur. Elle n'avait pas besoin d'en rajouter une. Elle se précipita au village, acheta un masque dans un magasin de farces et attrapes et reprit son existence ordinaire.

 

Christiane Hartweg

 

 

 

 

Conte sans queue (de chat) ni tête

Anne reste les yeux grand ouverts à rêver, étendue sur cette couverture orange qui la suit dans tous ses voyages depuis huit ans. Comme le sommeil ne vient pas, qu'elle n'est pas malade et qu'il fait encore jour, elle ne sait plus quoi inventer pour demeurer sur ce nid pâle. Tout en collant son chewing-gum sous la table de nuit, d'un geste machinal, elle regarde les branches agitées par le vent dans le jardin. Le soleil rouge, là-bas, s'aplatit puis s'enfonce derrière la montagne ; bientôt le gris puis le noir envahissent la chambre. D'un geste lent, Anne s'enroule dans la couverture. Peut-être qu'Alain oubliera de faire hurler sa chaîne... peut-être que maman ne m'appellera pas pour le dîner... Peut-être que Mars viendra comme hier, faire la boule près de moi, nez sous la queue. La pièce disparaît, on n'entend que deux souffles dont l'un ronronne un peu.

Anne voit l'orage entrer par la fenêtre ; les ampoules des lampes éteintes éclatent à l'unisson tandis que le chat plante toutes ses griffes dans les nervures de la couverture ; les branches forment en zigzag un feu d'artifice permanent dont les bouquets, encore lumineux, retombent près de la petite fille. Sur les murs de la chambre, de faux soleils se dédoublent, se multiplient et se disloquent, éclairant des lézardes qui, peu à peu, s'élargissent, font s'écrouler toutes les pierres de la maison dans les buissons du jardin. Anne appelle sa mère. Elle hurle de plus en plus haut. Mars a disparu. Tout cela ne ressemble à rien!

Anne chevauche un tigre au doux pelage, aux moustaches palpitantes, qui galope sans bruit, comme dans un rêve. À l'horizon, le bouchant presque, une grosse orange, dont la peau est piquetée de petits points sombres. En avançant, toujours ballottée par le félin, Anne entrevoit une porte cochère qui s'ouvre devant elle, avec des relents de menthe. L'animal s'allonge alors, se déploie, se ride et devient tapis soyeux qui engage la fillette à le fouler. Elle marche donc jusqu'au bord d'un précipice signalé par une chaîne. En bas, au fond d'un trou, dans une niche, pêle-mêle sont entassés maman, Alain et Mars. Elle les distingue mal, à cause du vent qui soulève des moulins de poussière.

«Comme vous êtes loin», dit-elle, sachant qu'il lui restait encore huit ans à les attendre.

 

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LE PLACARD

 

Rien de plus ordinaire qu'un placard encastré dans le mur et qui s'élève jusqu'au plafond. Il y en avait un dans la chambre des parents, un placard recouvert de papier vert comme le reste de la pièce, une grande pièce froide en hiver, chaude en été.

J'aimais contempler le papier cloqué d'un vert doux et vif à la fois, je le touchais en fermant les yeux. Le placard m'était interdit, mais la clé noire me disait «Ouvre-moi» si fort que je ne résistais pas et, quand j'étais seule, je me levais et j'allais chercher le tabouret de la cuisine pour atteindre la fameuse clé. Le placard ouvert dégageait une odeur de bois et de vieux papier. Je posais la tête sur le premier rayonnage, je respirais fort puis prenais les objets interdits, le dictionnaire “Tout en un”, un gros livre et deux petits. Ce furent mes premières lectures. À côté, bien rangés, mes cubes en bois et, plus loin, la jolie boîte à couture de ma grand-mère.

Au-dessus, j'apercevais les albums photos commentés d'une belle écriture par mon père et, plus haut, un carton à chaussures contenant des portraits d'artistes dédicacés. Tout cela perdu, dispersé, oublié...

Je passais vite sur les papiers de mes parents (impôts, factures, etc...); en revanche, je descendais les journaux de guerre, précieusement conservés, où les images m'horrifiaient bien plus que le loup du Petit Chaperon Rouge. Plus haut, ma poupée, rangée là parce que sa tête en porcelaine «risquait d'être cassée». Enfin, au sommet, on apercevait deux têtes en toile que j'appelais “mes scaphandres” et qui n'étaient que des masques à gaz, ce que je compris plus tard. Je refermais vite le placard pour ne pas être prise en faute mais, une fois, dans ma précipitation, j'y enfermai la chatte, allongée sur les toiles à repasser et elle se mit à miauler, de peur sans doute.

Ce placard était mon coffre aux trésors. Qu'importe qu'il fût autre chose.

 

 

 

 

 

La boîte à couture

 

Il est des soirs où l'on se demande qui l'on est, quand la brume tombe et se colle aux carreaux, qu'il fait froid dans les rues et dans nos têtes. On se sent vieille, seule, comme moi, sous le regard énigmatique du chat.

A force de rêver, un souvenir me revient: la boîte à couture de ma grand-mère que j'admirais tant lorsque j'étais gosse. Boîte magique qui contenait de petits objets si convoités: l'oeuf en bois, les longues aiguilles à tricoter, les petites à coudre enfermées dans une minuscule boîte en fer, le mètre ruban, enroulé comme un serpent repu et les fils La tresse de coton multicolore. La nuit, j'imaginais la tresse parcourant le ciel noir et l'illuminant, les aiguilles piquaient de leur dard tous ceux que je détestais (il y en avait beaucoup, à commencer par la grosse concierge suivie de son matou obèse), et l'oeuf roulait sur mes marelles imaginaires.

Aujourd'hui, je suis saisie d'une irrépressible envie de revoir cette boîte.

Je mets l'appartement à feu et à sang; le chat dresse la queue pour marquer sa réprobation et finit par s'enfouir dans un vieux fauteuil, mais ne me quitte pas des yeux.

Je retrouve la boîte dans un cagibi, sous une pile de vieux vêtements. Avant de l'ouvrir, je caresse son bois ambré, dont j'ignore l'origine. Je fais tourner les ferrures, je respire une odeur poussiéreuse de coton et de fer mêlés. Puis je dépose mes trésors un à un sur la table: l'oeuf, les dés, les aiguilles, les pelotes de laine. Tout m'appartient désormais, personne ne m'interdit plus rien, même si le chat me regarde sévèrement.

Je touche délicatement les objets pour ne pas abîmer et je les remets à la même place dans la boîte, que je referme soigneusement pour que l'enfance ne s'en échappe pas.

 

 

 

 

LA PETITE BÊTE

 

Je suis là, dans mon lit, à rêver, à penser à tout et à rien, à revoir mes animaux familiers, disparus ou vivants. Au dehors, le vent fait rage, il secoue les arbres, les vieilles pierres, les tuiles dont certaines glissent peu à peu sur le toit en un léger cliquetis. C'est une nuit à ne pas mettre un chat dehors! D'ailleurs le mien dort en boule au pied de mon lit. Entre deux coups de vent, j'entends sa respiration et je vois frémir ses moustaches, bien en rythme.

Pour revenir aux animaux, je ne connais personne qui aime les araignées, à part les collectionneurs et j'ai même un ami qui répète: «elle me regarde du haut du plafond et elle descend pile sur mon visage; elle me vise!». Je le soupçonne de ne plus venir me voir dans «ma campagne» par peur des araignées.

Ce soir, dans mon lit, je regarde le halo que dessine la lampe de chevet et, tout à coup, d'une infractuosité du mur, je vois sortir une minuscule araignée-jouet qui s'arrête à hauteur de mes yeux et reste ainsi pendue à son fil. Tandis que le vent bat du tambour, dans la chambre calme, nous nous observons. Puis elle remonte et rentre dans son trou en repliant bien sagement les pattes.

Vais-je dormir? Je demanderais bien son avis au chat mais je vois qu'il est en plein rêve: il galope (couché), sa queue bat la couette, il miaule faiblement. Bref, il chasse. Ne pas le déranger. Je prends donc mon livre et finis par oublier l'araignée pour m'endormir avec la lumière.

Au petit matin, la tempête s'est calmée. J'éteins ma lampe. Je contemple le mur sans succès.

La journée passe, le soir revient. Le chat se lèche la patte au pied du lit. Je commence à lire et j'ai l'intuition d'un léger flottement dans l'air derrière ma tête. C'est l'araignée, et le jeu recommence: suspendue à son fil, elle me regarde et je la regarde. Puis elle remonte et rentre dans son trou.

Tous les soirs de ce mois de vacances, on rejoue la même scène dans la petite chambre: moi ahurie, l'araignée docile, le chat indifférent.

Je partis à la ville et ne revins dans cette chambre que l'été suivant. Le soir, ce fut le même scénario: mon chat en boule au pied du lit, moi dedans, mon livre à la main. De temps en temps, je regardai le mur mais rien n'en sortit.

Depuis ce jour, ma petite araignée me manque terriblement.

 

 

 

 

Mickey

 

IL n'y avait pas plus corniaud que Mickey, le chien des grands-parents. Petit, noir et blanc, la queue en trompette mais l'oeil vif.

Nous les enfants, il nous accompagnait partout, dans le petit jardin encadré de buis, dans la cour recouverte de cailloux et surtout dans nos escapades aux bois, aux champs, aux champignonnières (strictement interdit!), au cimetière, au parc du château voisin. Il ne faisait rien d'exceptionnel. Il ne chassait pas, il nous suivait simplement. Le soir, fatigué de ses randonnées, il se couchait de tout son long près de la cuisinière à charbon, ce qui mécontentait la grand-mère, déjà peu alerte. Mais il soupirait si fort qu'elle lui pardonnait.

Un matin, ma cousine voulut jouer à la poupée. Nous montâmes dans le grenier et, d'un tas de poussière, émergèrent des habits de bébé, dont un bonnet, une robe et des chaussons mités. Dans un coin gisait un vieux landau. Toutes ces trouvailles nous excitèrent au plus haut point. De poupée, il n'y en avait pas chez les grands-parents, paysans fort pauvres. Ma cousine proposa d'en confectionner une en chiffon, proposition rejetée par les deux autres enfants qui ne savaient pas coudre. Tout à coup, nos regards se tournèrent vers Mickey, assis naïvement près du portail. On le prit, on enfila les manches de la robe à ses pattes, on mit les chaussons et on posa le bonnet sur sa tête en tirant un peu sur les rubans à cause des oreilles trop pointues.

C'était une belle journée d'automne. Nous partîmes avec un casse-croûte et quelques sucres sur la petite route de campagne. Mickey tremblait un peu, sans doute de rester sur le dos, engoncé dans sa robe. Mais il n'aboyait pas. La promenade dura toute la journée pendant laquelle Mickey ne dormit pas. Il resta les yeux ouverts, le regard absent. Le dernier train du soir siffla dans la vallée quand nous arrivâmes chez les grands-parents. Je pris Mickey, lui enlevai la robe, le bonnet, les chaussons. Je le posai sur ses pattes un peu flageolantes. Il me regarda droit dans les yeux et me mordit subitement le pied. Toute sa haine s'échappa ainsi.

Ma grand-mère me soigna sans rien dire, mais je sais qu'elle n'en pensait pas moins.

 

 

 

 

Autrement

 

Ce matin, en m'éveillant, je me suis senti différent. Comme si j'avais un autre cerveau, un autre regard. Je me suis assis dans mon lit et j'ai cherché les yeux de mon chat pour qu'il me rassure. Horreur! à la place de mon chat se tenait un chien qui m'a dévisagé comme lui, d'un oeil ironique. Il faut vous dire que je hais les chiens, que j'en ai peur, que je penche plutôt du côté de la race féline. Pour voir, j'ai appelé “Coquin” (le nom de mon chat) et le chien est venu plus près de moi, comme s'il portait le même nom. Alors, je me suis levé, j'ai observé la rue par la fenêtre et j'ai pensé que dehors, rien n'avait changé. Vite habillé, je suis parti travailler au bureau. À l'adresse du cabinet comptable où j'exerce depuis vingt ans, j'ai trouvé un garage et comme j'avais l'air totalement ahuri, le patron m'a dit de circuler. Il me prenait sans doute pour un clochard? J'ai marché toute la journée dans des rues qui portaient de nouveaux noms mais qui me semblaient familières, tout comme le square où je me suis assis pour me reposer et boire de l'eau à la fontaine. Égaré dans ma propre ville, était-ce possible? Je retournai chez moi, découragé. Dans l'escalier, j'entendis mon chien aboyer comme s'il m'attendait. J'ouvris la porte, il me sauta dans les bras, je tremblais de tous mes membres. Puis j'allai au frigo, je me fis une omelette que je partageai avec le chien. J'allumai la télévision: tout était normal, sauf que les gens parlaient une langue inconnue. Très fatigué, je m'allongeai, le chien sauta sur le lit et je me dis : «Demain, j'essaierai de comprendre. Dem