Jean Hartweg

 

 

Ma très belle,

 Je ne sais si j'ai eu raison de quitter les lettres pour la route, et les monts bourrus du Vivarais pour les hauteurs de Grignan. La grande terrasse est un Olympe; mais à quoi bon la vue du temple, quand la déesse en est absente? Vous m'aviez bien dit la promenade à l'abri de la bise; mais ce cri strident des cigales, cet éclat de la lumière, ces montagnes qui se jettent sur nous des quatre coins du ciel...

Nous avons préféré fuir le Ventoux et retrouver la grotte d'Angélique: bouts rimés, festins nocturnes, feux d'artifice, remparts illuminés, ces souvenirs me transportaient comme l'hippogriffe de Roger. À propos d'hippogriffes, l'entrée de la Rochecourbière nous a causé une belle peur: deux chats sauvages, toutes griffes dehors, se sont précipités sur nous; nous étions lacérés, si un prunellier ne s'était interposé. Notre chevalier servant passa les deux tigres non par les baguettes, mais par les épines. Ma bien bonne, vous habitez un séjour étrangement épineux; il me prend des frissons à l'idée de ces griffes félines s'enfonçant dans votre chair délicate; vous le savez, je n'y survivrais pas; plutôt affronter les dents acérées du gril de Saint Laurent.

Mais que de folies! Voilà que je mêle les lieux et les époques, les pans escarpés de la Sainte-Victoire au sommet venteux du Ventoux, et mon mail* des Rochers aux rochers de Grignan. Il faut bien redescendre de mon nuage, pour suivre en esprit votre char fuyant dans la carrière, et voir une fois de plus que vous n'êtes pas ici.

M.R.C.

p.c.c. Jean Hartweg


* mail : allée réservée au jeu de mail, avant d'évoquer le courrier électronique. [NDLR]

L'assiette de cuivre

Gilliatt entra. D'abord il ne vit rien, dans la pénombre épaisse. Puis ses yeux, exercés par les contrastes lumineux qui font de l'océan une permanente fantasmagorie, distinguèrent un escabeau. Sur cet escabeau, la tête à demi-dissimulée par une énorme solive, un homme levait un disque rond ; noyée dans cette obscurité, la figure avait quelque chose de sacré, de sublime, d'effrayant. On eût dit du bœuf Hathor portant entre ses cornes le diadème resplendissant d'Amon-Râ.

Gilliatt ouvrit les yeux et reconnut Mess Lethierry ; le soleil qu'il levait ainsi sous les solives, comme un prêtre célébrant un rite barbare, c'était une assiette de cuivre.

Quoi de plus banal qu'un propriétaire suspendant une assiette à une poutre? La scène avait pourtant un aspect terrifiant : luisant faiblement, le porte-assiette de fer dessinait la forme d'un Y. L'Y, ce n'est pas l'X terrible de l'inconnu ; ce n'est pas le Z qui zigzague comme l'éclair ; ce n'est pas non plus l'Oméga où tout finit. Nul Alpha pour commencer cette redoutable histoire : l'Y bifurque, comme la vie, comme la route d'Œdipe au fatal carrefour. Et cet Y n'était pas simple et franc ; les ressorts distendus l'aidaient à agripper les rebords de l'assiette ; en son centre, un écrou coulissait sinistrement comme le verrou d'une prison.

Prise dans cet Y, l'assiette était écartelée : écartèlement lugubre, non en quatre mais en trois, hiatus triangulaire comme cette bouche affreuse qu'ouvre le fer d'une baïonnette. Il y a pire : dans le dessin de cette assiette, Gilliatt reconnut soudain celle dans laquelle sa mère lui servait la soupe de pommes de terre rèches, de poireaux échevelés, de sages carottes sucrées. Toutes ces saveurs avaient disparu ; et contre la poutre, l'assiette de cuivre était pendue, exposée au supplice ; du fond obscur de l'âtre, le cuivre regardait comme l'œil horrible d'un cyclope. La nourrice était devenue monument ; par on ne sait quelle ascension diabolique, l'assiette à soupe était montée au plafond, et semblait narguer ceux à qui elle apportait autrefois réconfort. À jamais vide, elle rayonnait d'une beauté épouvantable et stérile. Prise dans l'Y fatal armé de ressorts, qui l'apparentaient à un piège, l'assiette ne paraissait disposée ainsi que pour masquer les tentacules du chevalet qui la clouait à la poutre maîtresse.

 

Bérénice chez la Marquise

(déjà sortie: il est cinq heures et demie)

Bérénice, en désespoir de cause, est également sortie; d'où le désarroi de Titus et de Paulin, qui font semblant de dialoguer sur une scène vide.

 

TITUS, PAULIN (présents par défaut)

 

TITUS

« Faibles amusements d'une douleur si grande! »

 

PAULIN

Pour l'amuser, Seigneur, chantez-lui Mélisande;

Entendant les accents du divin Debussy,

Son cœur mélancolique oubliera de Bussy

Les discours affectés et l'humeur rabutine.

 

TITUS

Moi, que tel un ténor léger d'opéra, je butine

La fleur du sentiment sur des lèvres exquises,

Et qu'en vrai libertin, je demande aux marquises

De chanter avec moi des duos langoureux!

 

PAULIN

Ce chagrin pour vous-même est par trop rigoureux,

Seigneur. Modérez-le; et sachez qu'avec grâce

Conter des bagatelles est un don qui surpasse

La fameuse vertu des Fier-à-bras romains.

 

TITUS

Q'entends-je? Ô Ciel! Paulin! Je demeure interdit

Et ne sais que répondre à ce que tu m'as dit.

Un seul mot cependant: en nommant les Romains,

Prétendais-tu rimer, ou bien venir aux mains

Comme un bretteur brutal, sans souci de la rime?

 

PAULIN

Vous, Seigneur, changer l'épée contre la lime,

Et rogner mes propos comme un Zoïle obtus?

 

TITUS

Que tu me coûtes cher, clémence de Titus!

Allons; je te pardonne et te rends mon estime.

Et crois que ces propos sans rime ni raison

Si différents de toi, viennent d'une saison

Où le plus habile homme erre comme un oison,

Qui cherche par les champs une rare pitance,

Ou dans un plat graisseux um peu de beurre rance.

Mais que fait cependant la triste Bérénice?

 

PAULIN

Mon oreille qu'offense une rime triplice

Ne saurait accepter une comparaison,

Bien plus que mes propos, « sans rime ni raison ».

Quoi? vous donnez l'essor à notre aigle romaine,

Impérial oiseau, dont l'immense domaine

S'étend jusqu'au limes, où des Gaulois affreux

Pour semer la terreur ont beurré leurs cheveux,

Et vous parlez d'oison et de quête du beurre?

 

TITUS

Infortuné Paulin, tes regrets sont un leurre;

Tu voulais égarer ma générosité;

Je ne le vois que trop: ce ton inusité,

Ces barbares détails empruntés à Tacite,

Historiographie qu'avec peine on récite,

Ne font là que masquer le nom de Bérénice.

Qu'as-tu fait? Que dit-elle? Où donc l'as-tu laissée?

 

PAULIN

Hélas! elle est, Seigneur, de votre amour blessée.

Vous le savez trop bien; la tragédie le dit.

 

TITUS

Et quelle tragédie? Ah! scélérat maudit,

Non content d'abuser de notre confiance,

Tu troubles d'un auteur la plus belle espérance,

Et cites par avance une rime de Phèdre.

 

PAULIN

Ah! pas plus que la sphère avec un tétraèdre

Ne se pourrait confondre, ainsi ma foi, Seigneur,

M'interdit d'invoquer une rime assassine

Capable d'étouffer la gloire de RAClNE.

 

 

Roxane, tragi-comédie en 5 actes.

 

1. L'infusion: Roxane respire une rose-thé dans les jardins d'Ispahan; le Grand Eunuque, jaloux, fait bouillir un peu de sa réserve d'eau de l'Euphrate et lui sert en tisane la rose-thé.

2. La profusion: aveuglé par la passion, Usbek couvre Roxane de cadeaux; mais elle lui répond: Timeo Danaos et dona ferentes. Inquiet, Usbek se demande qui lui a appris le latin…

3. La diffusion: Fatmé, rivale de Roxane, tente de reconquérir Usbek en diffusant un parfum capiteux; allergique, Usbek est pris d'éternuements incoercibles.

4. L'effusion: un jeune homme inconnu se répand en compliments sur Roxane; le Grand Eunuque, furieux, verse le sang du jeune homme en criant: «Ainsi périsse quiconque répandra des compliments sur la sultane!»

5. La perfusion: saisi de remords, le Grand Eunuque donne son sang au jeune homme moribond; reconnaissante, Roxane lui voue un amour platonique et rédige une première version des Lettres persanes.

 

 

LE PONT D'AVIGNON

Fantasia lacanienne

 

Le pont a beau se mirer au courant des arches autant que du fleuve, l'éternel regard embrasse un enjeu toujours plus loin reporté : impair ; je dis : père, selon l'archaïsme de l'arche [archè], commandement qui s'origine dans un commencement vraiment pontifical, ce dont atteste le palais ogival ; mais vers où? car le sens se dérobe quand l'arche manque sous le pied : beaux messieurs et belles dames jamais n'atteindront la ville neuve et les voilà contraints de faire trois petits tours, tours de force, de magie, ou de cette foire -- je veux dire extérieur qui se donne en spectacle politique -- appelé littérature, car tout y finit par des chansons. Encore faut-il consigner cet enjambement des arches -- déjà pont -- sur le pur vélin, entre sens virtuels, disons « vel » pour marquer le temps d'hésitation de la danseuse, que nous nommerons -- à titre provisoire s'entend -- suspens.

Japon donc, vélin du Japon, où se délie en japonaiseries -- qu'un seul i distingue de la niaiserie puérile -- le calligramme nié : car nul trait n'est ici repassé, et le suspens du scribe garantit que jamais il n'emmêle ses pinceaux, pas plus que le pont enjambant le cours d'eau ne passe deux fois sur le même fleuve. Ainsi déniaisée, la déliaison se condense et se déplace comme le génie de la fable pour faire son lit en portefeuille, sans prendre garde au pli, ptyx, diptyque que des messagers successifs tentent vainement de porter dans son intégralité ; le sens supposé s'effrite, l'arche se délite dans le miroitement suspect du flot boueux que trouble l'ordure, litter, du limon dont le jaune vient s'agréger au littoral fluviatile.

Pliés en arches de vannerie, les roseaux des rives, joncs apparus dans ce nouveau japon, tressent un moïse dont la destinée sera de filer sur le lac quand sera venu (vanné) le temps de séparer le grain de l'ivraie -- sans oublier toutefois qu'il n'est nulle ivresse qui ne laisse du grain à moudre.

Nous nommerons comptine la vigne qui délaisse la vignette (la chapelle au bout de l'archè) pour promouvoir la vigne -- l'Avignon, terre festive dont la cour, entre le dit et l'interdit, entre le su et le tu, entre le live (theater) et la ville, institue, par la langue, la littérature comme théâtre entre les dents crénelées du palais.

LA MOUCHE

 

Courant après un improbable coche, la mouche présente, de tous les caractères, le pire : celui de n'en avoir aucun. Comme elle ne porte rien, ni pollen ni poison ni paludisme (ni le moindre paquet), on la traite d'importune, et chacun l'écarte d'un geste agacé de la main, que prolonge parfois l'auguste chasse-mouches, privilège des Grands, servi par un esclave. II en résulte maint incident, que d'aucuns tentent de dissimuler en les qualifiant de diplomatiques, mais sans succès, car le conflit finit par éclater, et l'on prend un marteau pour écraser la mouche. Le poète l'a dit : rien n'est plus dangereux que la chasse à la mouche.

C'est que la mouche est un point noir qui vient obscurcir l'horizon ; sitôt qu'elle paraît, tout se met à puer : puanteur toujours cruelle, dont l'insistance mue la victime en vivant sémaphore, battant l'air impalpable de ses bras désarticulés. La mouche assassine se reproduit à quelques empans du point d'où elle vient, et se pose sur la sueur du combattant auquel elle porte ombrage. Sa finesse lui fait deviner que le coup va tomber au même endroit, ou bien beaucoup plus loin. Elle passe donc, vient, repasse, remplit l'espace de ses trajets bourdonnants.

Tapi dans un coin d'ombre, le chasseur sent alors que le silence se délite, laisse place dans ses interstices à une maligne zizanie, que la langue familière appelle zonzon, mais que l'Académie qualifie de bourdon, pour l'ennoblir et l'oublier. C'est le moment de s'armer pour un court duel d'une tapette riche en trous, et de faire siffler l'air sous un coup bien assené. Mais la mouche ne réplique jamais ; elle est trop fine pour cela. Après un instant mortel pendant lequel l'escrimeur se demande s'il a fait mouche, elle reparaît un peu plus loin, sans que personne sache jamais si c'est encore elle, ou si c'est déjà une autre...

LE FOURMI-LION

poème symboliste en forme d'entonnoir

 

Tapi au fond de l'entonnoir, comme une araignée au coeur de sa toile, le fourmi-lion attend en lisant Henri Fabre et Jules Renard qu'une minuscule avalanche lui livre la fourmi, sa semblable privée d'ailes. Mais le pas d'un passant renverse le sablier, le piège est éventé, le siège est levé et la fourmi s'en va, reprenant sa lourde brindille, tandis que son adversaire s'enfuit d'un envol équivoque.

La chenille acharnée poursuit cependant sa progression souterraine, en quête d'autres provendes. Bientôt, dans l'air brumeux d'un été moite, s'étireront des essaims silencieux, criblant l'oeil des promeneurs de leurs moisissures légères. Comme des lions qu'assaillent des moucherons invisibles, ils secouent la tête sans provoquer d'autre séisme que le tournoiement distrait des animalcules désorientés.

Au loin, le lac adossé au suc du volcan envoie un miroitement insoutenable, et l'oeil se creuse en entonnoir pour contenir l'éclat du jour. La nappe d'eau entière s'y déverse, chrysalide dorée éblouie par la splendeur de l'été, d'où sort le fil de cette histoire. Au bord de l'horizon, un panneau indique : Saint-Martial, dix kilomètres.

 

Note du Rédac.-- Le Maître s'est souvenu que j'avais été sauvagement attaqué sur ses terres, en sa présence, par un nuage de fourmilions sur la route du Mézenc (1754m). Les sales bestioles avaient senti en moi un dangereux rival aussi bien lion que fourmi.

 

Le marchand et la parabole

 

Il était une fois un marchand fort généreux qui, après s'être frotté aux usages de la diplomatie, avait décidé de s'installer sur les marches de l'Empire et de fabriquer des cognées et des protections contre les coups qu'inévitablement les bûcherons trop zélés risquaient de se donner en abattant les arbres. Les affaires marchaient bien, mais un homme généreux se doit de veiller à l'accroissement de son patrimoine; aussi avait-il pris pour emblème un oeil toujours ouvert, qu'il faisait graver sur ses outils.

La femme de ce marchand eut trois fils. Elle avait fréquenté des diplomates, et souhaitait leur donner une éducation soignée. Comme le marchand aimait lui aussi voyager, tous deux visitaient, quand la belle saison revenait, châteaux et églises dans toute l'Europe.

Les deux fils aînés s'en accommodaient fort bien; mais le cadet préférait ce qu'il construisait lui-même à ce qu'avaient construit les autres. Admirant Léonard de Vinci, il assemblait des machines toujours plus ingénieuses, toujours plus rapides: la célérité était son principal souci.

Un jour arriva où le cadet produisit une machine capable de le transporter. Il refusa dès lors de monter à bord du vaisseau paternel pour visiter l'Europe. Le marchand était fier d'avoir un fils aussi habile. Mais sa mère voyait qu'elle n'en ferait jamais un diplomate. En outre, l'engin du cadet demandait beaucoup de soin et d'argent pour son entretien: ne circule pas qui veut sur une trottinette à vapeur...

Le cadet raconta alors à ses parents une histoire en forme de parabole: «Un jour, le fils d'un prince alla chercher dans la montagne une belle jeune fille qui avait dû, comme Peau d'âne, partir en pays lointain pour y gagner sa vie. Ce prince avait un frère et une soeur très paresseux qui faisaient tout ce que leur demandaient leurs parents afin de se faire emmener dans les meilleures auberges. Leur frère, plus entreprenant, demanda sa part d'héritage pour subsister dans la montagne avec sa bien-aimée. Le roi se souvenait de ses jeunes amours; la reine voulait garder avec elle le fils du Prince, et ne souhaitait rien donner. Le fils du Prince décida dès lors d'enlever la jeune fille; et le Roi attendri leur offrit une chaumière pour attendre des temps meilleurs.»

Toute la famille comprit à quoi tendait cette parabole. Le marchand donna à son cadet un sac d'or, le cadet enleva sa bien-aimée et l'épousa; mais l'épouse du marchand dit à son mari que ce n'était pas là geste noble, et qu'il ne serait pas obéi de ses enfants s'il poursuivait ainsi. Du temps passa, beaucoup de temps. Le marchand vint à mourir, et son cadet, toujours entreprenant, demanda le partage de ses biens. Il était à son tour père et ses enfants demandaient toujours davantage pour leurs propres entreprises. Car aucun n'aimait les châteaux et les églises; tous préféraient ce qu'ils construisaient eux-mêmes, mais cela coûtait cher.

Le conseil de famille s'assembla, et il fut convenu que les aînés iraient régulièrement porter des oranges à leur mère, retirée dans un château qui dominait la ville, et que le cadet, plus entreprenant, administrerait les biens du marchand et célébrerait son culte funéraire.

Le cadet entreprenant se mit lui-même à voyager, non pour aller voir des châteaux et des églises, mais pour examiner où en étaient les affaires de ses enfants, entreprenants eux aussi.

Pendant ce temps, les valets du château où sa mère s'était retirée se révoltèrent et demandèrent une rançon. Les aînés étaient d'accord pour payer la rançon, car ils pensaient que c'est ainsi qu'aurait agi leur père. Le cadet entreprenant dit que ces richesses étaient nécessaires au culte du marchand, et qu'il ne fallait pas les abandonner à de vils brigands.

Il demanda alors à un échevin rusé de préparer une charte par laquelle sa mère renonçait à ses droits, afin de soutenir les entreprises ingénieuses de ses petits-enfants. Mais la mère avait peur des brigands du château. Elle refusa donc d'apposer son cachet sur la charte que lui présentait l'échevin, et tous se séparèrent très mécontents. On fit alors venir un vieux devin, qui rendit cet oracle:

Mon premier dans l'armoire range

Mon second apporte une orange,

Mon troisième veut faire l'ange

 

Qui brandit un glaive de flamme.

Ce troisième à grands cris réclame

L'exécution du programme

 

Qu'il a lui-même rédigé.

Des trois c'est lui le moins âgé

Mais c'est aussi le plus sujet

 

À des emportements subits.

«Voyez, dit-il, tous ces débits,

Ce  gâchis! Même nos habits

 

Y passeraient, si nous n'avions

Franches et bonnes donations

Selon la loi des nations

 

Qu'administre le Sarkozy.

Ainsi resterons-nous cosy.

Cosi fan tutti...

 

 

(Le reste est perdu)

 

 

 

Un inédit de Ronsard

Présentation d'un sonnet retranché

 

En un Pré vert la nymphe qui me point

Sans redouter de l'Aube la froidure

Lançait son rets fin comme une guipure,

Tel l'épervier qui s'envole du poing :

 

Rêvant au bord je ne redoutais point

Du givre fin la discrète argenture ;

Las! la cruelle en fit une friture

Où, poisson mort, je mijotais à point.

 

Toi mon Flambeau, mon âme délectable,

Pourquoi veux-tu me servir sur ta table,

À de vrais loups qui me mangeraient cru?

 

Cert' Apollon à bon droit te châtie :

La douce erreur que ta langue a bâtie

N'est qu'imposture et le dieu n'y a cru.

Commentaire

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 Ce sonnet d'inspiration nettement pétrarquiste repose sur l'oxyinore du givre et de la friture. Le passage de l'un à l'autre (vers 7 et 8) est néanmoins brutal, ce qui explique sans doute que Ronsard ait retranché ce sonnet à partir de la deuxième édition (1553).

 Le texte a toutefois une sorte de valeur prémonitoire, en harmonie avec le personnage de Cassandre : le « Pré vert » semble préfigurer un poète contemporain célèbre. Certains commentateurs surréalistes ont vu dans le premier vers l'expression d'un hasard objectif.

 L'épervier du vers 4 doit être compris à la fois comme le filet et comme le rapace dont le filet imite le vol. Le sens halieutique apparaît (Robert historique) dès 1328 pour désigner un filet de pêche de forme conique. Mais le rapace renvoie à l'origine aristocratique de la dame.

 La revue Tel Quel a proposé en 1970 une interprétation autotélique d'après laquelle la “guipure” évoque la dentelle du texte, l'argenture la technique du miroir et le tercet final la rédemption par la poésie d'une Cassandre réduite à une parole vaine : « L'erreur que ta langue a bâtie » est sans doute une allusion aux Erreurs amoureuses de Pontus de Tyard.

 On perçoit aussi une réminiscence de Marot dans l'évocation de la cruauté des « vrais loups » et la brutalité naïve de l'adjectif « tout cru » . Par ailleurs, l'idée que des loups puissent manger du poisson rappelle l'univers du Roman de Renart, avec Ysengrin, plutôt que la philosophie politique de Hobbes au XVIIe siècle.

  © Le Phare de Frazé