Nadine Perronnet

 

 

 

Mes après-midi au parc

 

 Je suis ce qu'on appelle, familièrement, une petite vieille. Chaque après-midi que le beau temps permet, je m'en vais jusqu'au parc de la cité et là, je m'assieds, histoire de voir la vie qui passe. Il y a les pigeons qui roucoulent, les amoureux qui se bécotent, ou inversement, les mamans à landau, les mamies à poussette, les chenapans à patinette et même ceux qui rentrent du boulot. Ils vont, viennent, courent, volent, glissent, murmurent, crient. D'autres dorment, perdus dans leurs rêves éphémères ou dans leurs nuits incomplètes. Depuis quelques jours, un jeune homme vient s'asseoir sur le banc d'en face. Il n'a pas vingt ans et affiche une solidité que mes tibias ont perdue depuis longtemps. On se regarde par intermittence mais nos regards ne se croisent pas. C'est probablement dû au fossé des générations qui se creuse chaque après-midi dans ce parc. Il faut dire que plus ceux qui sont assis dorment, plus ceux qui sont debout crient, ou inversement.

Aujourd'hui, j'ai mis une petite robe où se baignent de belles fleurs bleues. J'aime le bleu et encore plus le bleu fleur -- fleur bleue dit-on aussi. J'ai relevé mes cheveux en un chignon maintenu par quelques épingles bien que je les préfère tombant sur mes épaules. Mon Victor aimait bien quand il pouvait y passer les doigts et les faire filer comme s'il tissait un invisible protège-amour. Ma fille, elle, me reproche souvent cette tenue négligée "qui ne se fait pas quand on a ton âge" ! Alors je les attache, mélangeant le poivre et le sel que le temps y a semés. J'ai chaussé négligemment mes lunettes sur mon nez et, une fois de plus, je m'aperçois que j'ai pris les double-foyer, celles qui à l'ordinaire ne servent que pour regarder la télé tout en épluchant les oignons ou inversement. Et si je pleure, c'est à cause de ces maudites lunettes qui mettent mes yeux en vitrine depuis tant d'années.

Je le vois, là, en face de moi. Il a le regard vide de ces jeunes qui n'ont encore rien vu mais qui ont décidé, une fois pour toutes, qu'il n'y avait rien à voir si ce n'est ce qu'ils ont sous les yeux. Il n'a pas aperçu l'écureuil qui, depuis un moment, hésite sur sa branche. Je monte ou je descends? Il n'a pas senti le souffle léger de la brise du soir, celle qui se dépose sur la rosée du matin ou sur la joue du soir ou inversement. Il n'a pas entendu l'appel plaintif du chaton qui cherche à jouer avec la tourterelle. Il est là et regarde, fixement, devant lui.

Mon regard à moi s'est porté sur toutes ces petites choses qui remplissent ma vie. Au-delà de l'écureuil qui, en fin de compte, à décidé de s'exiler sur la plus haute branche, j'ai revu les jeudis de mon enfance passés dans le parc de ma ville où les écureuils venaient manger dans ma main. Au-delà du vent, j'ai tendu mon visage aux baisers fous que Victor me donnait dans la nuit étoilée, et j'ai senti sur ma peau toutes les années que nous avons partagées. Le chat s'est frotté à ma jambe comme le faisait Félix...

Il y a les images qui s'impriment sur ma rétine et celles enfouies dans mon coeur. Les unes et les autres se chevauchent et s'emballent, se fondent, se confondent et s'envolent. Je suis sûre que le beau jeune homme assis en face de moi doit penser que plus rien ne m'intéresse, qu'à l'âge que j'ai, mon Dieu, à quoi ça peut bien penser, une petite vieille? À elle, rien qu'à elle ! Les soucis des autres, elle s'en fout un peu, la vieille! De même, elle a dû oublier ses enfants. D'ailleurs, elle est toujours toute seule, la vieille, sur son banc. Ça veut bien dire quelque chose, ça!

Mais non, jeune homme! Justement, ce soir, mon Raphaël vient dîner à la maison et tout comme lorsqu'il était jeune, je vais lui préparer une bonne purée, avec des vraies pommes de terre, celles qui poussent en terre et non celles qui tombent en flocons ou inversement. Il fera un puits au milieu et me demandera -- s'il te plaît maman -- ne fais pas déborder le jus.  Je voudrais le voir plus souvent mais il a sa petite vie et nos regards, déjà, se croisent moins souvent. Le fossé des générations qui se creuse, probablement. Il pouponne, comme on dit gentiment et il serait de bon ton que je tricote quelque chose pour ces petits pieds qui poussent. Mais il y a bien longtemps que je n'ai pas chaussé mes aiguilles à tricoter. Pas le temps! Je suis sûre que le petit jeune homme d'en face pense que je n'ai rien de mieux à faire pour m'occuper l'esprit. Mais, vous jeune homme, jouez-vous aux billes pour vous occuper? Non! Eh bien moi, je ne tricote pas non plus. Je lis, beaucoup. Je vais au cinéma, au théâtre, à la piscine une fois par semaine, au club -- "chez tes petits vieux" comme dit ma fille -- pour faire un scrabble, je fais même partie de la chorale et le dimanche, on officie à l'église. C'est bon de se retrouver. On parle de nos demains, jamais de nos hiers, de ce qu'on fera cet été, des gens qui traversent notre vie, de l'atelier où parfois j'écris des petits textes. Oh, non, je ne m'ennuie pas, mais je ne rouille pas non plus! J'ai même l'impression d'être plus jeune qu'avant et d'avancer mieux avec tout ce que je sais déjà.

Tiens, mais le voilà qui bouge et qui vient vers moi me demandant, très poliment, ce que je regarde depuis un moment. Je ne vais pas lui parler de l'écureuil ou de la brise fraîche, il ne comprendrait pas et me prendrait pour une vieille folle qui ne sait plus ce qu'elle dit. Sûr qu'il doit en voir, de ces petites vieilles qui plient et déplient des serviettes et les rangent sur des étagères sans savoir ce qu'elles font. Mais moi je sais. Je ne suis pas folle. Et puis, je ne suis pas vieille. Il est bizarre, ce petit... Tiens, je vais lui faire le coup de la cartomancienne. "Ce que je regarde? Le petit enfant qui est tombé à terre. Il pleure, tenant entre ses bras sa peluche". De ses yeux ébahis, le jeune homme me regarde, se retourne, ne voit pas d'enfant, hausse les épaules et je l'entends grommeler qu'elle est complètement fêlée, la vieille...

Mais ce qu'il ne sait pas, ce jeune homme, parce qu'il ne sait pas voir, c'est qu'à cinq heures, immuablement, le petit garçon du troisième viendra s'amuser dans le square, avec sa baby-sitter qui flirtera un peu avec son petit ami et qu'invariablement, parce qu'elle ne s'en soucie pas, le petit garçon pleurera pour faire voir qu'il existe. Il se couchera dans le sable avec son doudou sous le bras en attendant qu'elle arrive et le prenne dans les bras. C'est tous les après-midi comme ça! Moi, j'ai compris son petit jeu. Alors, dès qu'il pointe son nez à la porte du parc, je me lève et je m'en vais... Peut-être que tout à l'heure, je me retournerai pour voir la tête du petit jeune homme quand le gamin tombera. Dans ses yeux se liront des excuses muettes, de celles qui diraient "elle avait raison, la vieille". Mais nos regards ne se croiseront pas. Le fossé des générations qui, probablement, se creuse.

 

C'était hier ou peut-être avant-hier

 

 Je la reconnaissais à peine dans ce cliché un peu flou. Pourtant, c'était bien ma mère et ses yeux que l'on retrouvait dans les miens. Elle souriait on ne sait à qui ; plutôt, elle riait, de l'intérieur, du bonheur d'être là. Peut-être était-ce mon grand-père qui se cachait sous la toile noire et elle, espiègle, ça la faisait rire de le voir disparaître. Je ne lui connaissais pas cette petite robe jaune, sans manches. Sûrement grand'mère, qui l'avait taillée dans un coupon acheté au marché du mardi. Elle croquait à pleines dents dans un sucre d'orge que l'épicier, toujours conquis par sa jolie frimousse, lui donnait de temps en temps. Elle s'empressait de lui coller un bisou caramel sur sa joue parcheminée, et il passait la main dans ses cheveux, le regard tourné vers sa gamine trop tôt disparue. « Tu me décoiffes avec tes grandes mains », disait-elle chaque fois, mais elle laissait sa tête s'envelopper de la chaleur de l'homme. Mon regard s'est perdu dans ses yeux, espérant y trouver toutes les réponses qu'elle ne m'a pas données.

Et je me prends à lui parler, à lui demander pardon pour toutes les questions que je n'ai pas posées. Elle est là qui me sourit comme si elle voulait m'envoyer, par-delà le ciel gris, toutes les tendresses qu'elle n'a pas su partager. C'est juste un regard entre elle et moi. Juste un baiser qu'elle m'envoie du pays où l'on ne meurt jamais.

 

La maison aux souvenirs  

C'est une maison bleue accrochée à la colline, chante Le Forestier. Une maison couleur bleu-enfance, dont les volets accrochent les rires d'enfants et les souvenirs d'antan. Nostalgie, quand tu nous tiens... Il est là, l'homme presque adulte, un pied enfoncé dans son enfance, l'autre qui s'aventure sur la poutre minuscule de la vie. Il est là, dans le vide qui se construit entre les racines des parents et ses tiges à lui qui cherchent la bonne terre, la bonne eau, le bon air, ce qui lui donnera l'envie, à son tour, de s'enraciner... Il est là, ne comprenant pas le désir viscéral du père qui tient encore d'une main les doigts de sa propre mère comme pour y puiser la force de continuer à vivre. Il est là, dans cette demeure aux volets toujours fermés parce que les vieux savaient qu'il fallait garder le froid ou la chaleur dehors. Le charbon, ça coûte cher, ça sent le gris, la poudre de riz, le pas-propre, parfois même le pipi de chat, ça sent le vieux... Le carrelage est disjoint, la pendule arrêtée ne repartira plus jamais, la machine à coudre sert à poser la télé... On y respire le suranné, le démodé, l'hier. Et lui, le presque grand, il voudrait regarder vers demain, par ces fenêtres si petites que même le soleil de midi n'entre pas. Il veut du vert, du beige, du blanc, des couleurs qui chantent la gaîté, l'insouciance. Pourtant, hier, cette maison aussi chantait. À sa façon, bien sûr. Elle résonnait des sourires de la grand-mère, des remontrances du grand-père, du père enfin qui s'amusait d'un rien, d'une canne à pêche découpée dans un roseau, d'un pipeau, d'un jeu d'osselets d'agneau grignotés par les fourmis. C'était son insouciance à lui, celle de la blouse grise, de l'école communale, des billes, des bigarreaux gagnés sous le préau... Ils sont là, tous les deux, à se tenir la main. Le père qui veut faire quelques petits pas en arrière, et l'enfant qui veut avancer à pas de géant vers ses demains à lui... Les mains se sont lâchées. Le fil d'Ariane demeure invisible, accroché aux deux pointes du coeur de chacun... Déjà, leurs pas les éloignent l'un de l'autre mais les regards restent unis. Ma vie est là désormais. La tienne commence ailleurs, mon fils...

J'ai, moi aussi, quitté mon enfance, ses maisons, pour vivre ma vie de grande personne. J'ai semé des étoiles de paradis et des pavés d'enfer sur chaque seuil habité. J'ai tenté d'y plonger des racines invincibles qui me rattacheraient ici... Quand ma grand-mère est morte, la maison s'est disloquée, les meubles se sont éparpillés. Dans sa cuisine aux rideaux fleuris, d'autres couleurs ont remplacé les siennes et sa poudre de riz a disparu à jamais. J'y passe souvent, dans cette rue qui m'a vue grandir. La maison paraît de plus en plus petite, s'amenuisant au fil du temps comme rapetissent mes souvenirs. Les larmes qui ont coulé quand les volets se sont fermés, sont devenues des tendresses pour cette aïeule avec qui je n'ai pas assez parlé. Comme tous les jeunes gens de mon âge, ça faisait partie des corvées du dimanche, d'aller voir papiche et mamiche et, comme eux, j'ai inventé les devoirs, les fatigues, les chagrins pour ne pas y aller... Si jeunesse savait, elle demanderait aux racines de parler encore pour se forger son propre avenir...

C'est une maison bleue, accrochée à la colline, on y vient à pied.... Toi, le presque adulte, ramasse les petits cailloux qui mènent à la maison d'une enfance qui n'est pas la tienne. Ils ont accumulé tant et tant de souvenirs, que ton père en connaît chaque creux, chaque bosse, comme les osselets avec lesquels il jouait gamin. Un jour, quand tu auras construit ta propre vie, que les enfants de tes enfants trouveront que tes cheveux blanchis te donnent l'air d'un fantôme surgi du passé, tu leur raconteras ce que fut autrefois. Ils diront que papy radote encore et qu'il n'a pas vu le temps passer.

 

CARRÉMENT NET

 

 Alors que Dieu avait pensé à tout et à tous, au mensonge, au meurtre, au vol, à la convoitise et à la gourmandise, il avait oublié, lui, grand ordonnateur de la Terre et du Ciel, créateur de tous les êtres, il avait oublié, dis-je, qu'il y avait plus grand que lui!

Hé, ho, Dieu! c'est à toi que j'cause! t'as oublié le 11e commandement! Nombreux sont ceux qui pèchent par ta faute toute la journée, s'amusent à surfer sur le wouaib, à récolter des niouzes pourraves, à reluquer des pin-up (même des gars, parfois) un peu nues, à jouer pendant que leur patron tourne le dos, à oublier le lait sur le feu, la femme au paddock, le niard dans ses couches, les factures sur le buffet... Ils viennent de tous les pays, ont envahi une toile qu'on dit d'araignée, discutent à perte de vue, font circuler des avis d'assassinats yankees, des échanges de photos pas très catholiques, des rendez-vous sous Big Ben à minuit tapantes. Ils copient, recopient, pillent et repillent les paroles des chansons, des poèmes, des articles de presse. S'engueulent tranquillos sous anonymat. Parfois ils mettent le son et l'on entend une bouillie indigeste de ah, hi, oh, hue déclinés en rouge, noir ou jaune. Depuis quelques mois, ils se sont acoquinés avec des smileys, drôles de petits bonhommes qui font la  nique à ceux qui les reçoivent. Et pire, Dieu, ils en ont oublié la prière, et leur credo-confiteor ne s'alarme pas des fautes commises mais des sites où elles l'ont été. J'en sais même qui s'écrivent pour ne rien dire, d'autres qui n'ont qu'un mot à la bouche: désabonnez-moi!

Alors, je vous le dis tout "net", Dieu, vous auriez dû mettre un 11e commandement que seuls, bien sûr, les Chrétiens auraient suivi. Les athées, les agnostiques, eux, auraient continué à se fourvoyer dans le péché du wouaib mais c'était plus votre problème...

Trop tard, maintenant. Il vous reste plus qu'à vous inscrire, vous aussi. Et à faire circuler, anonymement bien sûr, ce 11e précepte: Tu ne succomberas pas à Internet.

 

© Le Phare de Frazé