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Nana Konda |
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Quand notre Terrien débarqua chez les Aldoniens il n'en crut pas ses yeux gris. Une foule compacte, uniformément composée d'hommes aux cheveux bruns et au regard vert, de femmes toutes blondes et aux yeux bleus le cernait amicalement. D'une voix identique selon chaque sexe, on lui offrait l'hospitalité. Bien embarrassé, il suivit le cinquième couple. Un peu au hasard, un peu pour céder à son nombre fétiche. Il monta dans un genre d'utilitaire à propulsion solaire et traversa des campagnes uniformes, puis des cités anonymes, avec des rues toutes pareilles, coupant à angle droit des avenues conçues sur le même type. Déjà la fatigue du voyage interplanétaire, la banalité de la conversation de ses nouveaux amis, le silence de leur véhicule le berçaient... ![]() Le lendemain il se réveilla très dispos dans une chambre fraîche. Il se leva pour satisfaire sa curiosité d'anthropologue et un besoin pressant. L'appartement était clair, simple, élégant, fonctionnel -- jaune paille, la couleur de l'année, apprendrait-il par la suite. La maîtresse de maison s'activait dans une cuisine modèle. On lui désigna sa place. On lui servit sans autre explication une sorte de gruau accompagné d'un laitage. Le chef de famille prit l'initiatve de la conversation. Il s'enquit de son âge. Le voyageur confessa trente-cinq ans. Son interlocuteur le croyait plus vieux, au moins tricentenaire. Il lui apprit que lui-même et son épouse avaient déjà quatre-vingts ans. L'explorateur leur en donnait royalement vingt-cinq. L'homme précisa qu'en Aldonie, en devenant adulte, on gardait une fois pour toutes la même apparence. On se mariait alors, chaque blonde aux mensurations idéales épousait son Apollon brun stéréotypé né le même jour. Ils concevaient deux enfants, un garçon, puis une fille. La société les éduquait et leur donnait un métier. Ils travaillaient jusqu'à cent ans pour la collectivité. Puis le jour de leurs cent-vingt ans, ils se dématérialisaient. Ils ignoraient la maladie, la jalousie, la pénurie. Les revenus étaient équivalents, les logements interchangeables, la mode évoluait seulement pour faire tourner le commerce. Ils vivaient heureux sans rien convoiter depuis des millénaires. Ils connaissaient le vaste univers, mais les différences du monde extérieur les effrayaient. Ils préféraient se replier dans leur cocon douillet et uniforme. C'est pourquoi, en dépit d'un accueil courtois, les étrangers étaient reconduits au cosmodrome au bout de trois jours. Quiconque enfreignait la règle était dématérialisé. Quiconque convoitait une Aldonienne était dématérialisé. Quiconque se liait avec un Aldonien était dématérialisé. Quiconque emportait des échantillons de la faune ou de la flore était dématérialisé. Notre voyageur quitta avant l'heure ce peuple timoré, sans grands hommes, sans guerres, sans arts, sans idéal, sans histoire... |
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La vieille retraverse en ahanant la dalle de la cité. D'un côté elle tire son caddy, de l'autre elle ploie sous le reste des courses de la semaine. Elle rumine d'amères rancoeurs: une vie ratée, un légume grabataire à nourrir et changer, une pension indigente, la solitude, le mépris. Si c'était à refaire... Elle soupire. Cette fois, elle envisage sérieusement de se balancer sous le premier autobus venu quand elle parviendra à l'avenue qui longe la barre d'immeubles. Elle en est là de ses sinistres projets quand une ombre lui tombe dessus. Un grand rasta poursuivi par les keufs lui demande de l'aide. En se relevant la pauvre femme lui prend le bras. Un galonné surgit, qui veut les séparer. Mais laissez-moi, qu'elle hurle l'octogénaire se cramponnant à son protégé. C'est mon petit-fils, mon soutien, mon bâton de vieillesse! Vous voyez bien que je ne tiens pas sur mes guibolles. Il me ramène à la maison. Allez viens, Ariel, rentrons nous occuper de Pépère... Elle lâche ça tout à trac, sous le coup de l'inspiration. Freiné par l'obsession de la bavure, le chef préfère laisser courir. Il retient sa meute. La mamie se redresse. Je suis un elfe lui murmure son compagnon. Je suis venu du pays des fées pour combler tes désirs inavoués. L'octogénaire n'en croit pas son sonotone. Pourtant, elle entend de mieux en mieux, et elle voit de plus en plus clair. Arrivée au bout de la place elle retrouve ses jambes de sexagénaire. En remontant à pied ses étages -- puisque l'ascenseur est toujours en panne -- elle respire comme à quarante ans. En ouvrant sa porte, elle n'en a plus que vingt... Les jeunes gens trouvèrent les deux vieillards trépassés dans leur lit. Le mulâtre appela les flics pour signaler le double décès de ses grands-parents maternels. Le couple déménagea le lendemain des funérailles. Après un délai décent, ils se marièrent, se mirent aux études, furent à l'aise et heureux puisqu'ils n'eurent aucun enfant. |
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(suite)
«Croyez-moi, la beauté ne se mange pas en salade. Depuis que je suis redevenu Charmant, que le maléfice s'est rompu, je suis bien malheureux. Car la Belle ne m'aime plus. Elle me ferme la porte de ses appartements, ne m'adresse plus la parole. Nuit et jour elle m'évite. Je sais par sa camériste qu'elle regrette ma crinière, mes rugissements, ma virile odeur de fauve. J'erre dans le château comme une âme en peine. Toutes les filles d'atour veulent me consoler, tous les pages aussi, mais je rumine mon noir chagrin. Avant, je me cachais pour ne pas lui imposer ma présence effrayante. Maintenant je me terre, je fuis ma propre image qui m'est un perpétuel reproche. Je voudrais me défigurer pour la reconquérir.» ![]() Merlin, qui l'entendit, tenta d'arranger le coup. Il consulta ses grimoires. Il concocta un philtre que les domestiques serviraient aux deux époux, qui faisaient désormais table séparée. L'enchanteur était bien vieux. Sa vue déclinait. Ses mains tremblaient. Bref, il cafouilla. Le prince resta le parangon de toutes les séductions. Sa moitié se métamorphosa en repoussant laideron. Ils vécurent dès lors dans l'indifférence réciproque et eurent de nombreux animaux de compagnie qui s'entre-dévorèrent.
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Nosfératu trempe tristement des mouillettes de pain de mie dans son bol de sang du petit déjeuner. Il a le moral dans les chaussettes. Impossible de se procurer de l'hémoglobine fraîche. Le virus HIV lui provoquant des crises de tétanie, les reliquats des trithérapies des accès de porphyrie, il est obligé de se rabattre sur la conserve et le surgelé. Il doit soudoyer des employés subalternes de la Croix-Rouge pour se procurer ses flacons. Or le sang chauffé lui donne des allergies. Avec du 0+ il développe de l'urticaire. Avec le O- il lui vient des plaques d'eczéma. Le A dans son intégralité lui suscite de l'asthme. Tous les AB lui valent des oedèmes de Quinck. L'hématologue lui a expliqué que les complications provenaient de son grand âge. Après avoir saigné à mort des générations d'humains, fruits d'une impitoyable sélection naturelle, son organisme n'a pas su résister aux anticorps des vaccins, aux agressions de la pénicilline, aux ravages de la cortisone, à la surmédication en général, sans oublier le travail de sape de la pollution urbaine et agricole, les rayonnements nocifs des téléviseurs et des ordinateurs. ![]() Ses dents le lâchent. Elles se déchaussent. Le stress, la frustration, une mauvaise hygiène propre à la clandestinité accélèrent sa parodontose. Bientôt il lui faudra porter un appareil dentaire complet. Cette lamentable perspective est assombrie par la difficulté de trouver un prothésiste complaisant et discret acceptant d'oeuvrer nuitamment pour un sans-papier plein aux as et payant cash. S'il ne tenait qu'à lui, il en finirait. Mais il est mort depuis six siècles et il lui est impossible de s'exposer volontairement à la lumière du jour, de manipuler un crucifix, de manger de l'ail. C'est plus une vie, la vie de vampire... |
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De retour chez ses parents, le Petit Poucet devint adulte mais ne grandit jamais. Ses frères et soeurs quittèrent le foyer, se marièrent, essaimèrent dans le vaste monde. Le père et la mère déclinaient doucement. Lui, le dernier né, vaquait à toutes les corvées du quotidien. Franchement, il en avait sa claque. Il se disait qu'il devait son célibat moins à sa petite taille qu'aux boulets qu'il traînait aux pieds. Alors il partit en vacances avec ses deux gâteux. Il sortit la fourgonnette du garage. D'itinéraires verts en déviations, il finit par gagner la A10. Au bout de cinq cents kilomètres il s'arrêta dans un restauroute pour faire le plein, laisser reposer le moteur, se dégourdir les jambes, offrir un repas à ses passagers. Au dessert, il quitta la table pour procéder à quelques emplettes de dernière minute. À la sortie du complexe commercial, il leva le pouce. Un routier qui partait pour l'Arménie le fit monter à bord. ![]() Il court encore. On ne le revit plus jamais. La rancune est un plat qui se mange froid. |
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À cause du barda et du lance-patates qui lui cisaille l'épaule, Sam Osborne trébuche sur les gravats fumants du bazar. Son pied droit bute sur un objet en cuivre. Machinalement elle le ramasse. Si elle survit à la pacification de Bagdad, ça lui fera peut-être un souvenir à rapporter à la maison. Elle l'essuie pour voir d'un peu plus près à quoi ressemble sa trouvaille. Un barbu gigantesque, torse nu et complètement chauve en jaillit. Sam tombe à la renverse. «Je suis l'esprit de la lampe, ton serviteur», qu'il lui proclame. Elle lui tire dessus. Les balles le traversent. Le bon génie l'a plutôt à la caille. Déjà qu'il fait des efforts monstrueux pour articuler pour la première fois de sa vie des mots américains, il s'attendait à un minimum de reconnaissance, quand même! Voilà six cents ans qu'il moisit dans son habitacle, et un étranger voudrait l'expédier dans le néant! Il dévisage son nouveau maître. Qui se relève péniblement, les mains en l'air, persuadé d'être enlevé par un représentant d'Al Qaïda. Les créatures surnaturelles sont télépathes. Il croit tout deviner. Les siècles passés au fond d'une antiquité ne l'ont pas empêché de se tenir au courant de la marche du monde. ![]() Il serine: «Maître, je suis-là pour accomplir tes désirs.» -- Je veux rentrer chez moi! Aussitôt dit, aussitôt fait. Une tornade les dépose au fond d'un bayou. Sam commence à comprendre l'aubaine. Elle demande son nom à son bienfaiteur. Il n'en a pas. Comme elle descend -- entre autres -- d'ancêtres italiens, qu'il vient de jaillir d'une lampe, elle le baptise Lamparo. Va pour Lamparo... Lequel n'est pas au bout de ses surprises, car débarrassé de ses peintures de guerre le nouveau patron est un métis. Dépouillé de son treillis, c'est une fille. Une jolie mulâtresse aux traits fins, athlétique, aux yeux clairs. Fasciné, il n'arrête pas de la regarder, de haut en bas et de bas en haut. Le génie qui vient de se taper plus d'un demi-millénaire de continence forcée aurait comme des idées de derrière la calvitie. De son côté, avec la montée d'adrénaline, Samantha ne le trouve pas trop mal, son Monsieur Propre en séroual exotique. -- Je suis déserteur (il n'y a pas de féminin), on est dans le sud profond, xénophobe, raciste, nous ne ferons pas long feu ici. Tirons-nous! Il se retrouvèrent incontinent dans une favella près du Pain-de-Sucre. Paro produisit de vrais-faux papiers les déclarant mari et femme. Ils montèrent un numéro de magie. Firent les belles heures de Las Vegas. Quand ils en eurent marre, ils prirent leur retraite et se retirèrent au fond de la lampe. De temps en temps, ils se paient un petit viron chez les simples mortels, mais de moins en moins souvent. Ils trouvent l'espèce humaine irrécupérable. |
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Ils étaient venus, ils étaient tous là, rassemblés dans le cratère du volcan Afdéra en Éthiopie, eux les gardiens du magma sacré, tous unis désormais au sein de l'ultra-secrète Confédération Générale des Dragons. D'Ambrym (Vanuatu), d'Arenal (Costa-Rica), de Barcena (Mexique), de Ban (Papouasie), de Conchaguita (Salvador), de Decepcion (Shetlands sud-antarctiques), de Fernandina (Équateur), du célèbre Fuji-Yama nippon, d'Hibokhibok ou de Jolo aux Philippines, de La Palma (Canaries), de Macdonnald (Tahiti), du Mont Hodd (USA), de Nysiros (Grèce), de Niuafo'Ou (Tonga), de Nianlagira (Zaïre), de Purace (Colombie), de Ruapehu (Nouvelle-Zélande), de San-Pedro (Chili), du Severgin (Kouriles), de la Soufrière de St-Vincent, du Stromboli italien, du Trolladyngja d'Islande, d'Ubinas (Pérou), du Zheltovsky (Kamchatka), personne ne manquait à l'appel. Et j'en passe, et de plus éruptifs... ![]() La gravité de l'heure s'affirmait sans commune mesure avec les facéties bibliques où quelques archanges en mal de renommée s'attaquaient jadis épisodiquement aux protecteurs du feu terrestre qu'ils confondaient avec l'avant-garde de Lucifer. Les beaux jours de la superstition et de l'obscurantisme désormais révolus, qui croyait encore au Japon qu'un monstrueux saurien portait le monde sur son dos? qui s'aventurait à sacrifier des vierges pour apaiser la colère des puissances telluriques? Personne. Seuls les Chinois -- quelques milliards, quand même, excusez du peu! -- voyaient dans leur espèce le symbole du bonheur. Mais la technologie exerçait partout ses ravages. Avec la dilapidation des dernières ressources pétrolières, avec l'épuisement des autres énergies fossiles, les humains à court de carburant vert venaient de se lancer dans la géothermie pour chauffer les pays froids et climatiser les contrées tropicales, sub-tropicales, équatoriales et sahariennes. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué! Au lieu de développer le solaire, les bipèdes pensants fourbitaient dans les entrailles de la Terre. Et les malheureux délégués qui ne demandaient pourtant rien à personne ne savaient plus à quel saint se vouer. Voilà le triste bilan qui recueillait l'unanimité. Naguère encore les dragons vivaient heureux et cachés, préservant le mystère de leur origine. Car ils ne furent pas toujours des monstres des antres des profondeurs. Bien des dizaines de millions d'années auparavant, ils régnaient en surface. Longtemps avant l'apparition de la maudite humanité, un cataclysme les réduisit à s'adapter ou disparaître. Majoritairement de paisibles herbivores, ils mutèrent en sulfureuses créatures crachant le feu. Leur mémoire collective gardait précieusement le souvenir de l'époque où ils s'appelaient diplodocus, dinosaures... Et il faudrait tout recommencer? Non, non! Plutôt tout cramer à la surface du globe. Ils votèrent cette décision sans tergiverser. Depuis cette époque, la planète bleue est déserte. Seules survivent les créatures des océans. Le cycle de l'évolution peut recommencer en mettant le compteur à zéro. Ça leur laisse de la marge. |
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Bébé vampire menace de naître avant terme. Les futurs parents ont dû s'extraire de leurs catacombes, appeler le Samu depuis une cabine téléphonique, s'agglutiner en salle d'attente comme le reste de l'humanité ordinaire. Rien à signaler de particulier lors de la délivrance de la parturiente. Sauf qu'elle serrait les dents -- non pour refréner la douleur, ces créatures sont insensibles, mais pour éviter de dévoiler sa véritable nature. La jeune accouchée est retournée en son logis dès l'aube, mais on a préféré garder le nourrisson en couveuse car il manifeste une intolérance aux produits lactés. Le père a déclaré son enfant à l'antenne de l'état civil du CHU grâce aux papiers confisqués à un couple de leurs victimes. Il a pu clore le dossier d'inscription à l'aide de l'attestation et de la carte vitale prélevées sur le cadavre du plus âgé de ces deux randonneurs malavisés. Il possède désormais un livret de famille. Tout son petit monde se trouve désormais à l'abri des inquisitions de l'administration. ![]() Tout baignerait donc dans le meilleur des mondes nocturnes. Toutefois, en dépit d'un poids de naissance laborieusement récupéré, l'enfant rechigne à s'acclimater au rythme nocturne parental: il braille de l'aurore au crépuscule, il dort de la tombée du jour au lever du soleil. Il déteste la pénombre. Il recherche la lumière. Ses malheureux géniteurs ne savent plus à quel démon se vouer. Ils se voient confrontés à un cruel dilemme: ou bien ils compromettent leur immortalité en se pliant aux caprices de leur rejeton, ou bien ils fragilisent sa jeune existence en essayant de le caler sur leurs horaires. En plus l'enfant vomit ses biberons de sang. Il se remet à dépérir. De guerre lasse, au bout de quelques semaines ils décident de se présenter à minuit aux urgences pédiatriques. L'interne étudie le dossier. Il explique: devant l'incompatibilité du groupe sanguin de l'enfant avec celui de la mère -- enfin, celle dont on a usurpé le nom, et il vaut mieux qu'il continue à l'ignorer -- l'équipe a procédé à une exsanguination. Non sans séquelles. Car désormais le petit présente une allergie à toutes les protéines animales. S'il veut vivre, il devra suivre un régime exclusivement végétarien. Pour l'instant, qu'on s'en tienne au lait de soja. L'enfer est pavé de bonnes intentions songe la maman. On n'est trahi que par les siens soupire intérieurement le papa. Je leur promets bien du plaisir déclare le lecteur. |
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Jacques n'en peut plus de solitude. Après le boulot il se rend rue de la Gaîté, entre dans la première sex-shop venue et dilapide son plan-épargne dans l'acquisition d'une poupée grandeur nature. On la lui emballe dans une grande boîte car il craint le regard inquisiteur de ses voisins. Il rejoint sa voiture nanti de son énorme paquet et regagne son immeuble. À peine arrivé, il la débarrasse de son papier kraft et l'installe sur le lit, puisqu'elle est nue. Il prend ses mensurations. Demain il lui apportera de la lingerie. Au moment de dormir il l'installe sous les couvertures. Lui, il préfère s'allonger sur le sofa pour ne pas la déranger. Il n'arrive pas à fermer l'oeil de la nuit. Il sent sa présence de l'autre côté de la porte, mais il n'ose pas aller la rejoindre parce qu'il ne lui a pas encore choisi de nom. Au matin, pour d'obscures raisons, il flashe sur Émilienne. Va pour Émilienne. Sa vie de couple s'organise: le matin elle trône en déshabillé à la table du petit déjeuner. Le soir il la retrouve en tenue de ville sur le canapé. Au fil du temps il lui procure une garde-robe complète. Mais il la préfère en tenue d'hôtesse, assise à ses côtés devant la télévision. Désormais ils dorment ensemble. Pour ménager sa pudeur, il lui constitue une collection de nuisettes. Elle occupe le bord droit, près du mur, elle l'a choisi pour ne pas être dérangée par les va-et-vient nocturnes de son compagnon. Avant de partir au travail il la baigne, la coiffe, l'habille. Ils sont heureux. ![]() Un beau jour, il trouve que son jean la boudine. Il vérifie son tour de taille: incroyable, elle a pris du ventre! Bientôt, il devra se rendre à l'évidence, Émilienne est enceinte de ses oeuvres. Il choisit dans un premier temps la politique de l'autruche. Puis il lui ramène des vêtements de grossesse. Puis il lui lit des manuels de puériculture. Un peu avant terme, alors qu'il est retenu par son chef de service, la maman met au monde un joli petit androïde. Alors il vend son logement, rachète un magasin d'automates, afin de pouvoir vivre au grand jour avec une petite famille qui menace désormais de se développer. |
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Bébé vampire a grandi. Au grand dam de ses parents, il est devenu un ogre végétarien. Ses débuts dans l'existence furent difficiles. Il a fini par établir un compromis: on le laissera aller à l'école le jour, il déclarera que sa famille travaille de nuit, il lui consacrera quelques heures prises sur son sommeil. Quand le couple s'assoupira, il étudiera. Moins coupé du monde que ses gothiques géniteurs (dont l'enfance humaine remonte au seizième siècle pour l'un et au dix-huitième pour l'autre), il sent bien qu'il faut sauver les apparences. Alors il opte pour les sciences. Et se spécialise dans le génie génétique. ![]() Dorénavant les catacombes possèdent une raison sociale. La partie qu'ils occupent, dûment louée à la ville de Paris, est devenue une champignonnière. En se penchant sur ces organismes ni tout à fait plantes, car dénués de chlorophylle, ni tout à fait insectes bien que pourvus d'une substance proche de la chitine, en manipulant certains avec des gênes d'orang-outang, il a réussi à leur faire sécréter de l'hémoglobine. Les longs vieux jours de papa et maman sont donc assurés. Pour sa part, fort de ses diplômes d'agronomie, il règne à mi-temps sur le potager de Versailles où il ressuscite, grâce à la mémoire phénoménale de ses ascendants, des variétés disparues. Sous prétexte de vérifier leur qualité gastronomique, il peut ainsi ingérer les portions pantagruéliques indispensables à son insatiable appétit. |
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Bébé-robot (André pour les intimes) s'ennuie dans la boutique de papa. Il voudrait bien aller à l'école comme les autres enfants. Son père refuse. Quant à Maman, elle sourit toujours mais ne parle pas et n'ébauche jamais le moindre geste en sa faveur. Enfin, il vient de se trouver un copain, une grande asperge verte du nom de Vladimir, qui croque des légumes toute la journée. Le soir, il passe et il lui apprend ce qu'on lui a enseigné. Lui non plus n'est pas comme les autres. Et ses parents seraient, paraît-il, encore plus bizarres. Est-ce possible? Une nuit de pleine lune, il obtient l'autorisation de se rendre chez son jeune mentor. Il apprend alors la vérité sur les vampires en général, et sur les parents de l'ogre en particulier. Ces derniers sont ravis de recevoir une créature qui n'excite pas leur convoitise et qui tienne compagnie à leur fils dénaturé. Bientôt Émilienne est reçue par Adèle (c'est le nom officiel usurpé par la goule). Jacques ouvre désormais son magasin en nocturne avec une nouvelle section de masques et location de costumes. Il se méfie quand même, sous son col roulé il porte une minerve qui lui protège les jugulaires. ![]() Un jour, papa-vampire revient d'expédition avec un jeu de passeports. Émilienne possède enfin une existence légale, son fils aussi. Jacques épouse la femme, reconnaît l'enfant, les carcasses des véritables détenteurs des papiers officiels achèvent de se dématérialiser dans le fumier de la champignonnière. Tout baignerait dans l'huile. Mais André tombe amoureux d'une créature de chair et de sang. Elle est américaine, de passage à Paris, elle se prénomme Léila, sa maman est Sam Osborne et son papa Lamparo. |
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Léila et André viennent de se rencontrer à Eurodisney. En s'aventurant à l'extérieur le jeune homme prend la décision de devenir comme tout le monde. Il pose sa candidature pour participer à la parade de Toys. On le recrute immédiatement car il se présente à l'entretien d'embauche en costume. Quand il utilise les transports en commun il se déguise en humain. Ses compagnons de travail n'y voient que du feu. La petite Américaine solitaire élevée dans les coulisses de Las Vegas, fille du génie de la lampe, renifle aussitôt la supercherie. Avec la brusquerie provenant de la rigidité de la formation militaire maternelle, elle s'empresse d'entrer dans le vif du sujet. Une fois passé aux aveux, et pour se faire pardonner, son collègue et nouvel ami l'entraîne au travers du Paris noctambule. Vladimir le vampire végétarien les accompagne. Le hasard de leurs déambulations les conduit chez la Grande Eugène. Un transformiste imite tour à tour Jean-Paul II, la Callas, Marlène, Yannick Noah, le Dalaï-Lama. Péremptoire, en vertu des dons conférés par l'hérédité, Léila déclare qu'il s'agit de l'Hermaphrodite en personne. À l'entracte les trois amis le surprennent dans sa loge. Chacun se raconte. Chacun confesse sa lassitude de la clandestinité, son besoin d'évasion, la médiocrité de son existence actuelle. Comme ils partagent un goût commun pour la musique, ils envisagent de fonder un groupe. En le baptisant Monsters and Co ils se dissimulent derrière l'évidence. Pendant des jours et des jours les galeries de la champignonnière résonnent de leurs accords approximatifs. Les perturbations engendrent des mutations chez les végétaux cryptogames. La clientèle exprime ses doléances. Nécessité faisant loi le quatuor taille la route, découvre le public du Printemps de Bourges, savoure un succès d'estime aux Francofolies de La Rochelle, répond aux sollicitations pressantes des organisateurs du Festival d'Edimbourg. ![]() Un jour de relâche ils visitent le Loch Ness. Insensibles à la fraîcheur estivale et aux mises en garde des naturels, ils louent du matériel de plongée. Tirobo reste dans le canot car il risque de rouiller. Ses tentatives pour enfiler une combinaison étanche se sont soldées par autant d'échecs onéreux, il a fallu rembourser la réparation des accrocs consécutifs au contact d'une silhouette bien trop anguleuse. Vladi, Léila, Hermo métamorphosé en sirène crapahutent sur les fonds vaseux tandis qu'il se morfond à la surface. Le fils du marchand de jouets et de la poupée gonflable surveille la pression et les filins. Grâce à leurs antécédents et facultés particulières, les nageurs nyctalopes s'adaptent à la pression sans la moindre difficulté. La jeune fille observe qu'ils auraient parfaitement pu se passer de tenue et de respirateur. Le descendant de Nosfératu objecte qu'il convient de se fondre dans le décor subaquatique en cas de rencontre avec d'autres amateurs d'expéditions insolites. La sirène ne dit rien. Elle peigne ses longs cheveux verts. Un son de conque marine s'apparentant à un barrissement les tire de leur conciliabule. Dans l'eau trouble une silhouette énorme se matérialise devant nos aventuriers décontenancés: un gigantesque éléphant progresse gracieusement vers eux avec des intentions manifestement pacifiques. Par ondes télépathiques il se présente ainsi: «Je suis Ganesh, le dieu hidou des sciences et des lettres, le géniteur du Bouddha.» Avec son accent de titi parisien le vampire érudit lui demande ce qu'il fiche ici au lieu de paître dans le panthéon adéquat. Son interlocuteur oscille de la trompe, claironnant que c'est sa destinée. On le prend pour Nessie et ça l'amuse encore au bout de quelques siècles... De toute façon il déteste la promiscuité. À la surface André commence à se faire vieux. La fraîcheur lui ankylose les rouages. L'élément aquatique n'est pas son truc. Il manifeste son inquiétude en tirant sur le filin car le soir tombe. Seul le clapot lui répond. La nuit noire progressivement le cerne quand une naïade juchée sur un pachyderme bleu et suitée d'un adolescent longiligne et d'une jolie quarteronne refont surface. On se présente, on s'explique. On tire des plans sur la comète. Hermo connaît un cirque. Quelques coups de fil plus tard le groupe et sa monture sont engagés en guest-stars pour une tournée mondiale. Excusez du peu! |
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-- Décidément, on ne viendra jamais à bout de cette tignasse! soupire le Docteur Duse en jetant un regard catastrophé à son reflet dans le miroir du salon. À travers ses lunettes noires elle entrevoit un amas de boucles châtain aux étranges reflets bronze qui se recroquevillent sous le peigne comme si chacune possédait son autonomie. -- Madame May, je fais ce que je peux, lui réplique la coiffeuse. À l'impossible nul n'est tenu, j'applique le défrisant le plus fort, j'utilise un démêlant superconcentré. Vos cheveux n'en font qu'à leur tête. Moi, je déclare forfait. Et puis avec vos grosses lunettes que vous ne voulez pas quitter, vous ne me facilitez pas le brushing. -- Vous savez que je souffre de photophobie. La lumière me gêne. Je ne peux pourtant pas fermer les paupières pendant toute la mise en plis. D'ailleurs si j'ouvrais les yeux je vous ferais peur. Inutile de revenir pour la énième fois sur cette conversation. Rajoutez-moi de la laque s'il vous plaît. -- Moi je vous répète que votre frisure naturelle vous va très bien. Vous avez de la classe. D'ailleurs, il ne faut jamais contrarier la nature. -- Elle est raide celle-là. Qu'est-ce que vous en savez! Allez dépêchez-vous! Mes patients doivent piétiner à la porte de mon cabinet. ![]() La cliente se relève, laisse débiter sa carte de crédit, abandonne un copieux pourboire et se dirige à grandes enjambées vers l'hôpital où elle tient consultation. Elle slalome dans les couloirs de Rothschild. Toutes les chaises de la salle d'attente sont occupées. Sur la plaque de sa porte on peut lire: psycho-anesthésiste, sophrologue, régressothérapeute. Elle entre, enfile sa blouse blanche, fixe son reflet aux iris délavés, demeure pétrifiée face à son image inversée, rechausse ses lunettes. Ouf! Ça fait du bien, cette petite pause. La cohorte affligée des cabossés de la vie reprend son morne défilé. Du déprimé, du divorcé, du chômeur, du harcelé, du tout ça à la fois et en proportions variables, de l'hypocondriaque pour changer, du névrosé, de l'alcoolique, du fumeur, du velléitaire, de la femme battue, du mari tabassé, de l'adolescent présumé abusé, du prof chahuté, de la progéniture maltraitée ou maltraitante, du deuil ravalé, des frustrations rancies et accumulées, du flou identitaire, du narcissisme à la tonne chez des sujets masochistes avides de reconstruction. Bref des calamités ordinaires à vous hérisser d'exaspération la crinière sur le cuir chevelu. Ah! les plaies de l'âme... May Duse tourne au bobologue. Petite éclaircie dans la litanie de terne quotidien: Hermo le transformiste passe son élégant profil grec par la porte entrebâillée. Voilà un sujet intéressant. Elle sent une résistance qui la stimule. Elle lui sourit, lui souhaite le bonjour, le presse d'aller s'étendre sur le divan. Elle l'oblige à croiser son regard. Il entre en transe. Elle l'interroge sur son passé. Il parle. Des fragments de menuet lui remontent aux oreilles. Il se trouve à l'Opéra. Il danse la toute nouvelle valse dans les bras de Saint George, le beau chevalier noir. Lui, on l'appelle alors Mademoiselle d'Éon... Intéressant, intéressant songe la Méduse. Affaire à suivre... |
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La Grande Catherine regarde sa lectrice qui la distrait des responsabilités du pouvoir en redécouvrant une des dernières fantaisies de leur ami Voltaire: les tribulations de Candide, parues quatre ans plus tôt, mais dont décidément, en ce début de règne, elle ne se lasse jamais. Les deux jeunes femmes ont sensiblement le même âge. La demoiselle de compagnie devance seulement de quelques mois son impériale maîtresse. Cette dernière a beau savoir que son employée émarge auprès des services secrets du vieux Louis XV, elle ne peut refréner l'élan de tendresse qui la pousse vers sa confidente. Parler le français, cette langue dans laquelle elle pense, elle écrit, qui lui fut inculquée par sa gouvernante avant même le prussien, oui, c'est se replonger dans le cocon douillet de la petite enfance. ![]() Quelque chose la trouble, l'attire, un je ne sais quoi d'indéfinissable qui lui rappelle les prémices de sa liaison avec Orlov. Un charme indicible émane de ces deux êtres si dissemblables. Chez l'un c'était la force, la clandestinité, l'irrésistible tentation de braver au péril de sa vie les interdits. Maintenant c'est à la fois pareil et différent. Or la souveraine n'est point naïve, ce qu'elle éprouve n'a rien de commun avec les amours saphiques. Elle en tâte à l'occasion avec sa camériste, sa recruteuse, son essayeuse. La voix rauque la déstabilise. Pourtant mademoiselle de Beaumont appartient au beau sexe, la profondeur de son décolleté suffirait à l'attester. Elle lui produit néanmoins le même effet que Poniatowsky, Ségur, et l'irrésistible Charlot de Ligne. Elle enverra ce prince charmant tenter deux doigts de cour à la belle. Il tirera les conclusions qui s'imposent... La petite mère de toutes les Russies baisse les paupières. Une vision la traverse. Elle se remémore fugitivement l'époque antique où elle régnait sur les autres Amazones. Finalement, elle s'abstiendra de toute initiative. En souvenir du passé révolu. Pour respecter le mystère du trop bel aventurier. |
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Fantômas est imprésario. Il a négocié auprès des héritiers de Feuillade le rachat de son nom. Tout le monde croit qu'il porte un pseudo. Faut bien vivre... Il philosophe désabusé sur le thème de la grandeur et de la décadence quand la porte de son bureau s'ouvre avec fracas. Ganesh surgit dans une tornade et une colère bleues. Il tonitrue et barrit. Il refuse catégoriquement d'interpréter le personnage de Babar. Mais pour qui on le prend, lui, le père véritable de l'Éveillé -- il veut bien le confesser maintenant, la visitation du songe de Maya, c'était lui, enfariné de blanc. D'accord, il est allé se retirer au fond du loch Ness pour méditer sur la vanité de la création et s'amuser de la bêtise humaine qui accrédita la légende du monstre, mais de là à traiter comme n'importe quel histrion l'inventeur du savoir, il faudrait mesurer ses propos. ![]() Non, il ne participera pas à une entreprise d'infantilisation précoce des masses. Il refuse de débiter des niaiseries politiquement correctes. Et qu'on ne compte pas davantage sur lui pour la reprise d'Elephant Man. Sa fureur sera vengeresse, surtout s'il en appelle à Indra, le dieu de la pluie, à Varuna, maître du ciel et des orages, à Brahmâ l'entité primordiale, à Shiva, créateur et destructeur du monde, son propre géniteur. Il n'oubliera pas d'invoquer les Marut, puissances subalternes des vents propices ou maléfiques. Il tourne les talons, taisant opportunément le nom de Kalkî qui doit apparaître à la fin du monde. Quand il déboule sur le trottoir le tsunami achève de ravager le golfe du Bengale, la Thaïlande, l'Indonésie. |
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Objets inanimés, avez-vous donc une âme? Incontestablement, ragnasse Quetzalcoalt frileusement enroulé sur les épaules de la Grande Zoa. Ah, il est beau le résultat de la conquête! Avant l'arrivée de ce maudit Colomb et de sa bande de séides, il jouissait du statut envié de divinité, "né du dieu du Maïs, dans le jardin de pluie et de brume, là où l'on crée les enfants des hommes, là où l'on pêche des poissons de jade", comme l'enseigne le vieux chant aztèque. Qu'est-ce que je fiche, moi, le protecteur de la végétation et du renouveau, des prêtres, du vent, du dernier soleil, sur le dos d'un travesti, dans un minable cabaret de Pigalle? ![]() La végétation, elle devient transgénique. Les curés ou assimilés disparaissent. Le vent active les éoliennes. Le soleil réchauffe les panneaux en vitrocéramique. Il s'éteindra au mieux dans cinq milliards d'années. Quant à notre pauvre terre, elle attend un nouveau Tchernobyl lui murmure son présent propriétaire, la créature féminine par le haut et masculine par le bas. La technologie a tué le sacré, tu dois t'y résigner, toi aussi, mon bonhomme. Comme mon prénom l'indique, je suis le fils d'Hermès et d'Aphrodite. Comme tu l'as constaté, je possède des seins de femme, de longs cheveux, des attributs virils en parfait état de marche. Mes désirs physiques fluctuent selon mes caprices. Jadis je fus un roi sacré. Maintenant je fais le transformiste. Je travaille dans les cirques, dans les boîtes de nuit. Entre deux contrats, deux tournées, je poursuis une psychanalyse chez Méduse. Tu vois, nous appartenons au même genre de famille. Tu aurais pu tomber en de plus mauvaises mains. Je m'engage à ne plus t'abandonner dans ma loge. Je te présenterai un autre survivant des panthéons déchus, Ganesh, l'homme à la tête d'éléphant. |
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Nosfératu chausse ses bésicles devant ses yeux chassieux. Manquerait plus qu'il soit mis à la porte de sa tanière. Il a jadis signé un bail amphéotique de quatre-vingt dix-neuf ans, mais il se demande s'il ne vient pas de dépasser l'échéance. Il a oublié s'il se renouvelait par tacite reconduction. Il se voit contraint de relire le document dans ses moindres détails pour préserver sa tranquillité. Un bon point, le contrat a été signé en 1909. Il demeure encore dans les délais. Il ouvre le bottin pour vérifier l'adresse de l'étude. Elle n'existe plus. Elle a été rayée de la surface de la capitale au creusement du trou des Halles. Il décide de prendre sur son sommeil pour téléphoner aux heures ouvrables à la Chambre des Notaires. Quel tabellion aujourd'hui détient le double de ses archives? Enfin, il connaît les ficelles, il se présentera comme son propre descendant. Les convulsions récentes de l'Europe centrale en général, et des Balkans en particulier, faciliteront la supercherie. Qu'on le laisse donc vieillir tranquille! Il sent qu'il baisse. Il se demande si l'hémoglobine synthétique distillée par son petit neveu Vladimir convient bien à son métabolisme d'un autre âge. Enfin, puisque le gamin et ses potes (quel langage, quand on a savouré la douceur de vivre de l'Ancien Régime avec tous ses raffinements!) se vantent de leurs prouesses informatiques -- surtout cet infect petit robot -- il les flattera dans le sens du poil et la messe noire sera dite, ah! ah!
Pour rien au monde il ne cohabiterait avec Adèle -- puisqu'elle se prénomme ainsi désormais. Il n'apprécie pas les relations du couple. On mesure les conséquences d'une désastreuse éducation. Où leur rejeton est-il allé pêcher l'homme à la trompe d'éléphant, la moricaude, et la créature indéfinissable? Tout ça pour s'exhiber sous les projecteurs et faire le tour du monde dans un cirque avec ce groupe de hard rock heavy métal. Lui, dont la nostalgie se nourrit de menuets et pavanes. Lui qui a fréquenté Rameau et Mozart enfant... Quand il contemple sur les écrans plasma la déchéance du siècle, l'envie lui prend d'aller se carboniser au grand soleil!
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Mélissa dresse son dernier inventaire. C'est terminé. Elle baisse définitivement le rideau. Elle prend sa retraite. Des décennies et des décennies à vendre des aspirateurs. Sans oublier des lustres et des lustres à tenir un pressing. Moyennant quelques bidouillages dont elle a le secret, son dossier est fin prêt à la CNAM de la région parisienne. Normal, quand on est une sorcière, qu'on a pratiqué pendant des siècles la magie blanche -- et très accessoirement la noire. Normal quand on fut brûlée en place de Grève lors de l'Affaire des Poisons. Enfin, inutile de remuer les cendres du passé. Bien trop d'eau en provenance du Pont-Neuf les a jadis délavées. Que va-t-elle faire de sa nouvelle vie? Pour l'État civil elle affiche soixante-cinq automnes. Dans la réalité, les parchemins attestant indirectement de sa lointaine naissance se perdent dans le labyrinthe d'une pyramide oubliée... Certes, elle pourrait s'adonner à des activités annexes, prédire l'avenir, lire le passé, désenvôuter, nouer ou dénouer les aiguillettes... Pourtant elle ne voudrait pas se mélanger avec le vulgum pecus qui sévit sur internet ou dans les dernières pages des magazines de télévision. ![]() La médiocrité des temps lui pèse. Au moins autant que la dévastation de la planète. Son calvaire s'affirme sans issue. Il perdurera de réincarnation en réincarnation jusqu'à la consommation des siècles: elle est indestructible. Perdre sa dernière façade sociale la confronte à son immortalité. Comment remplir la vacuité du quotidien? Elle ne trouve pas la moindre idée. Et si elle en parlait à Cagliostro? En général il déborde d'initiative. |
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Effectivement Cagliostro a su prendre le vent de l'Histoire et surfer sur les nouvelles technologies. Si son âge d'or personnel fut manifestement celui des Lumières, il lui en reste quelque chose. En ce moment il magouille dans la communication. Il passe même pour une sommité. Ça lui arrache un ricanement. Si ses clients savaient... Toutes ces têtes politiques qui lui confient leur destinée s'en remettent au marchand d'orviétan qu'il persiste à demeurer au fin fond de lui-même. Aujourd'hui il ne s'appelle plus Joseph Balsamo (officiellement 1743-1795), il ne se proclame plus médecin italien, encore moins charlatan, ou comte de Saint-Germain, il renie ses origines palermitaines, mais il est le concepteur du serveur de la Mafia -- la seule, l'unique, la vraie. Il a néanmoins conservé ses accointances maçonniques et il brasse, entre autres via les îles Caïman, des flux monétaires équivalents au produit mondial brut. En clair, le grand manitou, celui qui d'un clic peut faire s'effondrer le Dow Jones, l'indice Nikkei, ou le CAC 40, c'est lui. Toutefois, si ces jeux électroniques l'amusent parfois, il regrette le temps du whist ou du pharaon -- quand les écus sonnaient et trébuchaient, quand l'or et l'argent pesaient dans les poches, quand la pierre philosophale n'était point encore parvenue à rendre sa fortune à la fois virtuelle et incommensurable... ![]() Et n'allez pas imaginer que l'immortalité vous enlève le goût de la finitude... Elle vous laisse seulement la nostalgie de la douceur de vivre aristocratique. Alors il lance Google à la recherche des compagnons d'antan. Ah! retrouver ses semblables! Ricaner confraternellement de la vanité des choses d'ici-bas, esquisser une moue dubitative devant les promesses de l'au-delà... Sa boîte à courrier clignote. Mélissa vient de lui faire parvenir un mail. |
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Nosfératu, Mélissa et Cagliostro prennent le thé au dernier étage des Galeries Lafayette. L'homme de l'affaire du collier de la Reine pense avoir résolu en partie les problèmes de logement du vampire. Puisqu'il a la haute main sur les cercles de jeux parisiens, il propose au vieillard de tenir le tapis de la rue du Colisée. Mélissa, pas bégueule, propose ses services de dame-pipi: qui oserait comparer le maniement de l'Ajax W.C à celui de la bave de crapaud? Elle sollicite aussi un coup de main pour Faust. Il continue de s'embourber chez Eurotunnel. Cagliostro comprend d'emblée la panade dans laquelle l'entrepreneur patauge car il a vendu à découvert, et par l'intermédiaire de ses innombrables sociétés écrans, les actions des petits porteurs. Sous le Second Empire et à la Belle Époque, il lui avait déjà sauvé la mise en faisant peser l'opprobre et rejaillir le scandale sur son homme de paille, Ferdinand de Lesseps. À l'ère de Bouygues et consorts, c'est une autre paire de manches. Les cimentiers et les grosses pointures du BTP ont la dent dure. Les chantiers pharaoniques se comptant désormais sur les doigts de la main, les bailleurs traditionnels comme lui se retrouvent médiatiquement surexposés. À preuve, rien à tirer des J.O de Pékin. Les triades se sont servies au nez et à la barbe des comités de vigilance olympique. Il a beau infiltrer les lobbies des media et des équipementiers, c'est tout juste s'il est parvenu à prélaver une partie de l'argent sale du trimestre échu... En beurrant leurs scones, en savourant leur earl grey, les trois comparses unanimes déplorent la vulgarité des systèmes démocratiques, la décadence des moeurs, l'aliénation de la jeunesse sacrifiée sur l'autel du consumérisme... ![]() Il va encore falloir adopter le profil bas et laisser pisser pour quelques siècles. À moins que des fanatiques ne parviennent à désintégrer la planète. Ils verraient alors le bout de leur long chemin. Pareille perspective ne les attriste pas outre mesure... |
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Rien à redire, il est nickel le boulot de Cagliostro. Jamais vu des faux papiers aussi authentiquement vrais. Il s'appelle désormais Josh Manson. Ce qui pour un initié ne manque pas de sel. Surtout quand on se remémore son itinéraire. Après le fameux dimanche, il mit le cap au hasard vers les Indes. Pendant des générations et des générations, il suivit les enseignements des yoguis et des saddous les plus réputés. Il trompe encore ses rares insomnies en se récitant les 200.000 vers du Mahâbhârata, les 40.000 du Râmâyana, sans oublier les Upanishad. Puis il s'est enfoncé vers l'est, traversant la Corée et la Chine, s'initiant simultanément aux arts martiaux et au bouddhisme. Que la vie soit douleur, souffrance, impermanence, il avait déjà assez payé de sa personne pour le savoir. Si la pratique du noble octuple sentier parvient à briser le cercle infernal des réincarnations successives chez les adeptes ordinaires, il n'en prolongeait pas moins bien involontairement son séjour terrestre -- vu qu'il se trouvait dans l'impossibilité d'accéder à l'état de béatitude absolue dépourvu de désir -- et mieux connue sous le nom de Nirvâna. ![]() Il s'était donc laissé reprendre par la manie déambulatoire, suivant pendant vingt-huit ans -- de 1405 à 1433, selon le calendrier chrétien présumé le sien -- l'eunuque Zheng He mandaté par l'empereur Yongle pour explorer le monde grâce à trois cents navires embarquant quelque trente mille hommes. Remettant ça avec Colomb, à bord de la Santa-Maria (ah! ah!), finissant par suivre Jacques Cartier et posant sac à terre dans la Belle Province. Dégoûté de la houle, du roulis, du tangage et des embruns, il se fit trappeur, accompagna un temps Johan August Sutter dans sa traversée du continent vers la Californie. Désormais, depuis la Finlande, il expédiait du bois destiné à la pâte à papier un peu partout en occident. Il venait de vendre son entreprise à une multinationale spécialisée dans les publications bibliques -- autre clin d'oeil du destin. Il aspirait à une retraite bien méritée, lui, Josuah, le fils de l'homme -- présumé celui de dieu -- mieux connu depuis un peu plus de deux millénaires sous le prénom de Jésus. Grâce à son beau passeport européen, il comptait se rendre en Australie pour visiter un vieux pote ayant également appris que nul n'est jamais prophète en son pays. |
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Gaby élevait des chameaux. Il n'en revenait pas de la facilité avec laquelle cette espèce s'était acclimatée à l'aridité australienne. Entouré de son cheptel qui poussait et proliférait sans lui demander de soins particuliers, il occupait ses journée à surfer sur le net -- car il savait lire et écrire depuis beau temps: l'arabe, l'hébreu, le latin, le grec, le sanscrit, le chinois (mandarin et cantonais), le français, l'anglo-américain, le japonais, le russe, le tibétain, l'arménien, le copte. Les quatre ou cinq premières langues vous coûtent. Après, c'est une simple question de transposition: ainsi, il comprenait le tamoul, l'hindi, le cambodgien, le laotien, pratiquement toutes les variétés slaves ou romanes. S'il avait voulu, il aurait pu passer pour un érudit. Sa longue expérience lui conseillait de garder profil bas. Il ne pouvait même pas dévoiler sa véritable identité sous peine de passer pour un hérétique aux yeux des plus illuminés de ses zélateurs. N'empêche que l'épisode de son envol au septième ciel, sur sa jument Boraq, en présence d'Abraham, de Moïse et de Jésus, et à l'instigation de Gabriel (dont par vengeance il avait repris le nom -- puisqu'il l'avait bien foutu dans la merde...), il aurait pu en donner une version moins mystique et autrement édifiante. Enfin, inutile de pleurer sur le lait versé -- fût-il celui d'une chamelle blanche. Pour l'instant il attendait deux autres transfuges du Livre: Moïse et Jésus. L'hiver s'annonçait beau. Ils pourraient projeter de belles randonnées, du grand Désert de Sable au grand Désert de Victoria, en passant par celui plus modeste de Gibson. ![]() Il avait d'emblée sympathisé avec les aborigènes. Une de leurs représentantes partageait sa natte. Les autres assuraient un service spartiate et silencieux. Leurs traditions animistes le poussaient parfois sur la pente des révisions intellectuelles déchirantes... Les jours de vague à l'âme, il se disait qu'ils le perçaient à jour...
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À l'aéroport de Sheepol, Moshé fait viser ses documents sous le regard d'un douanier soupçonneux. Contrairement à Josh ou Gaby, il n'a jamais cherché à maquiller ou à modifier son identité. De millénaire en millénaire on l'a toujours appelé Moshé Lévi, fils de Moshé Lévi, etc... Le plus banal et le plus universel de tous les noms juifs. L'archétype. Pour ne pas en dire la caricature. Et il arbore la lévite, il porte la kippa, des papillotes teintes au henné encadrent son visage émacié. Si les deux autres ci-devant prophètes affichent la sportive petite cinquantaine, lui il ressemble à un vieux rescapé du ghetto de Varsovie. ![]() Profession: diamantaire. Résidence habituelle: Amsterdam. Depuis l'ouverture des grandes lignes aériennes il a pratiquement parcouru le monde entier. Mais la malédiction perdure: chaque fois qu'il veut approcher d'Israël, contempler à nouveau le Sinaï, un événement fortuit, mineur ou majeur, vient contrecarrer ses plans. Ça changerait quoi d'ailleurs. Insensiblement, l'envie de retrouver la Terre Promise lui est passée. Présentement il s'embarque pour l'Australie. Quarante jours de retraite dans le désert en perspective. Histoire de faire le point. À trois. C'est du moins le programme qu'on lui a vendu, ou ce qu'il a cru comprendre. |
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En cette veille de Noël 2006, Faust se retrouve coincé à Heathrow à cause d'un brouillard d'anthologie qui vous ramènerait à l'époque de Dickens et de Jack l'Éventreur. Impossible de faire demi-tour, Méphisto venant de repartir avec la limousine de la société. Et ça sent le roussi pour eux. Pourtant, quiconque lui prêtant une oreille complaisante en acceptant de mettre un instant son scepticisme dans sa poche, avec son mouchoir par dessus, quiconque dis-je, devrait béer d'admiration: les polders des Pays-Bas, c'était lui. Les canaux de Suez et Panama, toujours lui, n'en déplaise aux mânes de Lesseps, et grâce à Cagliostro, son bailleur de fonds. Abou-Simbel, la restauration de Persépolis, l'opéra de Sydney, encore lui. Les sites olympiques de Barcelone, d'Athènes, et bientôt de Pékin, il y avait mis et il y fourrait encore son nez en partenariat avec des commanditaires douteux et discrets appartenant à diverses mafias méditerranéennes, slaves, américaines, asiatiques. On prend l'argent où il se trouve. Pour l'heure il menaçait de faire faux-bond aux délégués échaudés du CIO qui exigeaient un audit. ![]() Disparaître, il connaissait. La fuite en avant également. Toutefois, il aimerait poser définitivement sa besace. Profiter un peu de la vie. Si jamais les juges et les commissaires aux comptes parvenaient à démêler l'écheveau de Clearstream, il devrait décamper, brouiller ses traces, s'inventer un énième nouveau passé... La commercialisation de l'Airbus 380 battait de l'aile. Faudrait voir à investir dans les expéditions spatiales, et éventuellement envisager de se faire satelliser le temps de restaurer sa virginité judiciaire. En ce qui le concernait, il aimait la rectitude et l'honnêteté, mais son âme damnée, Méphisto, trouvait toujours l'art et la manière de multiplier les embrouillaminis lucratifs. Un pognon désormais virtuel, dont il ne percevait que rarement la couleur, dont il ne profitait guère... La dernière fois qu'il s'était vraiment éclaté -- quel langage, pour un vieux savant repenti, autres temps autres moeurs! --, c'était lors de la résurrection d'Halloween, et ce, nonobstant le magistral coup financier que cette mode avait représenté. Il sourit malgré ses soucis, en évoquant son dernier sabbat -- pardon -- la monstrueuse rave party à Stonehenge au milieu et au-dessus des mégalithes. Et Mélissa vibrionnant sur son aspirateur hight-tech, scène d'anthologie que le réalisateur d'Harry Potter venait de plagier sans vergogne... Méphisto, avec son petit trafic de poppers, d'acide, de crack, se remplissant une fois de plus les fouilles... |
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Méphistophélès, le roi des mouches -- c'est ce que signifie son nom -- tentait de se refaire une petite santé dans un clandé luxurieux situé derrière Regent Street. Contrairement à son employeur qui s'était racheté une vertu après le désastreux épisode avec Marguerite, il tirait tout ce qui passait. Et depuis peu, à nouveau, la mode gay aidant -- aussi bien les gars que les filles... Quand on a une réputation sulfureuse à soutenir... Ses galipettes ne l'empêchaient pas de réfléchir à la diabolique imbrication des relations entre maître et esclave. Au passage, un dénommé Hegel aurait pu rendre à Satan ce qui appartenait à Lucifer, puisque le concept venait de l'Ange Déchu soi-même. Jadis, il avait tenté le vieux sage en lui promettant l'éternelle jeunesse et tous les trésors de Golconde. Aujourd'hui le pacte le liait toujours, lui, tandis que l'âme du pécheur échappait -- en principe -- pour toujours aux griffes du démon grâce à l'intercession de Gretchen. Qui se retrouvait cocu dans l'affaire? Sa défroque de valet de comédie l'avait humanisé, tandis que le pouvoir, l'argent -- si! si! -- l'immortalité, conféraient à sa présumée victime une carrure de démiurge. Le petit père Goethe avait bien compris la combine. De tragique, leur association -- littéralement infernale -- tournait à la farce picaresque. Qui tenait qui par la barbichette? Hein? Il en avait marre, plein le dos, il n'en voyait pas le bout. Et les jours de spleen brouillardeux comme aujourd'hui, il augurait que tous les condamnés à la survie ruminaient d'aussi amères pensées. Il nota: demander à C (Cagliostro) de recenser tous les immortels. Penser à fonder un club, une association, un parti, une loge, enfin quelque chose, selon l'effectif. Ordre du jour prioritaire: se serrer les coudes devant la montée de la médiocratie. Ah! vivement l'enfer et son beau linge!
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Moïse, Jésus, Mahomet se trouvant déjà réunis depuis quelques semaines dans la ferme de ce dernier, Cagliostro lança un appel à toutes les divinités et créatures mythiques ou légendaires susceptibles de se rendre incognito aux monts Musgrave, moins fréquentés à cette époque et en cette saison que le trop réputé Olympe. On lui avait naguère parlé de la Confédération Générale des Dragons. Il envisageait de déposer les statuts d'une association du même type. C'était pas gagné. Les prophètes des grandes religions exigeraient probablement une représentativité à la mesure de la population de leurs fidèles. Les plus anciens chouineraient, excipant de leur droit d'aînesse. Et dans les panthéons, on se crêpait à l'occasion fort peu civilement le chignon... ![]() Et lui, qu'est-ce qu'il pouvait gratter là-dedans, sachant que les laïcs comme lui devraient céder le pas aux religieux ou assimilés. Une fois de plus, Méphisto l'avait embobiné. Il ne comprenait pas quel était son avantage dans cette affaire. Une seule certitude, avec ce genre de partenaire, il se ferait des couilles en or. En attendant il s'aboucha avec le fournisseur officiel de Sa Gracieuse Majesté. Loua les tentes caïdales du souverain chérifien. Opéra une razzia sur la dernière récolte de Cristal Roederer. Débaucha la brigade de la Tour d'Argent. Demanda au Club Med de meubler ce campement pharaonique. Affréta des Learjet pour ceux qui auraient perdu le don d'ubiquité ou de téléportation. Régla les avances avec l'argent suisse des mafias. Musela les curiosités intempestives de la presse-caniveau grâce au réseau de ses hommes de main. Rejoignit au spa le plus craquant des éphèbes bulgares, ainsi qu'une starlette mexicaine atteinte d'hypertrophie mammaire. À chaque jour suffit sa peine -- surtout quand on a l'éternité devant soi.
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Après les retrouvailles, les congratulations, les agapes, la fiesta, les séminaires, réunions et autres séances de brainstorming, une nette scission opposait la base et les organisateurs du meeting. Pour des êtres tels que les chimères (Méduse, Ganesh, Quetzalcoatl), les vampires (Dracula, Nosfératu, leur descendance), les sorcières (Mélissa), les avatars divers (Penthésilée, Éon, Androgyne), les créatures bioniques (Tirobot), le désert les saoulait -- pire, il détériorait leur organisme. À partir de dorénavant et jusqu'à désormais, les instances organisatrices étaient priées de revoir leur copie. Même somptueusement logés, nourris, distraits, les contreforts montagneux du trou du cul du monde, ils en avaient soupé... Les têtes pensantes -- néanmoins sensibles à la bronca -- chantaient un autre refrain. Le trio Moïse-Jésus-Mahomet se morfondait en de déchirantes révisions: -- Primo, les représentants de l'espèce humaine, même divinisés, demeurent des créatures sociables, pour ne pas dire grégaires. Aristote avait tapé juste avec son zoon politikon. Les survivants de tout rang, de tout poil aspiraient à frayer avec leurs semblables -- ou assimilés -- et ce, dans l'anonymat et la confidentialité la plus absolue. Pour l'ex-Prince Charmant ou la Belle au Bois Dormant, pas de problème, un jean, un T-shirt pour l'un, une jupe, un chemisier, une veste, et en option des talons pour l'autre, le tour était joué. Il leur suffisait de suivre l'exemple du Petit Poucet qui taillait la route avec des camionneurs. Ceux qui affichaient une trop grande singularité, qu'est-ce qu'on pourrait bien en faire? ![]() -- Deuxio, ils prenaient cruellement conscience des retombées collatérales de leur vision initiale du monde. En inventant le monothéisme (enfin, pas tout à fait, Zoroastre y ayant songé de son côté), rectifions: en croyant inventer le monothéisme, ils s'étaient laissé séduire par le vertige de la simplicité et de l'élégance, pour ne pas dire de la facilité, ouvrant dès lors la porte à l'exclusivisme, aux sectarismes, aux schismes, à cet individualisme associé à la notion de salut qui aboutissait à l'égocentrisme forcené et aux communautarismes aveugles. Chaque groupe se prétendant le meilleur, le seul, l'élu... Siddhârta Gautama, plus connu sous le nom de Bouddha, venait de le leur rappeler cruellement. Il avait conçu une philosophie de l'effacement mêlant renoncement et itinéraire personnel. Que la multitude imbécile transforme ses conceptions en religion, il fallait en faire retomber la faute sur l'imperfection de chacun. Et il s'en lavait les mains, le Prince. À porter à son crédit, ses adeptes, souvent persécutés, ne cherchaient point à convertir leurs semblables. -- Troisio, ils appartenaient à une catégorie menacée. Leur prétendue immortalité ne subsisterait que tant qu'ils survivraient dans la mémoire collective. Avec l'accélération de la décérébration de masse, l'avenir s'annonçait incertain. Après avoir fondé des civilisations, ils se retrouvaient à l'étroit dans leur nouvelle condition de gadgets culturels. |
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Nana Konda |
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Ni Méphisto ni l'Hermès Trismégiste n'étaient du genre à se laisser longtemps abattre. Le spleen de prophètes les faisait bien rigoler. Ils se demandaient comment des esprits aussi distingués pouvaient tomber dans le panneau. Ils aspiraient à la perfection. L'imperfection leur retombait sur la gueule. Parce qu'ils prétendaient -- avaient prétendu jadis -- éradiquer le Mal du Bien. Alors que la création procède de ces deux principes. Qu'ils sont indissociables. Il suffisait de les regarder tous les deux. Lui, le suppôt de Satan devenu l'homme à tout faire du savant égaré, pire: son boy, sa nounou,son chauffeur, son psychanalyste. Son vis-à-vis, protecteur des médecins et des magiciens, des voyageurs, des marchands et des voleurs, des diplomates ne risquait pas, lui non plus, de broncher devant une vulgaire aporie... Deux brillants cerveaux valant mieux qu'un, ils trouvèrent un palliatif à la première des récriminations de la base. Dorénavant les âmes en peine se réuniraient lors des grandes mascarades civiles ou religieuses. Pendant la période de carnaval, dans les lieux propices au travestissement, à Ibiza, lors des gay-pride, etc... ![]() Au Mardi Gras 2007, on vit ainsi déambuler sur les pavés de la Place Saint-Marc à Venise, Jésus costumé en Bob Marley, Moïse sous la défroque de Karl Marx, Mahomet en Lénine -- au départ ils voulaient s'habiller en Groucho, Harpo, Chico, mais personne ne se dévouant pour incarner le plus obscur des frères, ils décidèrent de bricoler dans le politique à la dernière minute. L'androgyne se pavanait dans les robes à paniers de la chevalière. Les vampires de toutes générations illustraient la famille Adam au complet. Bouddha marchait sur les mains, la gueule enfarinée et la canne de Charlot entre les dents. Faust, Méphisto, Zeus, dans leur tenue du répertoire approuvaient le charivari. On valsa, on twista, on tangota, on flirta, on ripailla jusqu'à l'aube des Cendres. Puis chacun rentra dans son antre, son désert, sa thébaïde, son placard, son entresol. Prochain rendez-vous: Rio.
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La princesse Petit-Poids est minuscule. À sa naissance prématurée, la sage-femme faillit la balancer dans le haricot. L'avorton venu avant terme gigota, brailla, protesta. On calfeutra son kilo deux cents dans une boîte à chaussures opportunément garnie de coton chirurgical. Et vogue la galère. Elle grandit relativement peu. Mais crût en intelligence, sinon en sagesse et beauté. Une volonté de fer sévissait derrière son minuscule minois. Et déjà, dès la prime enfance, de sa poigne microscopique elle tordait les clés dans les serrures récalcitrantes. Orgueilleuse et susceptible, au propre comme au figuré, il lui fallait toujours occuper la première place. Sa petite taille s'épanouissait sur les estrades. Son hypertrophie de l'ego aussi. ![]() Les adultes ne l'entendaient point toujours de cette oreille. Entre deux fêtes des écoles, il lui fallait ronger son frein. Adopter profil bas. Quand on a décidé de devenir le plus grand peintre ET le plus grand écrivain de son temps, il faut s'astreindre à la patience. Lire. Faire semblant, en attendant fébrilement le jour de la majorité. Pour tromper la vacuité des jours fériés, elle déverse le contenu de la boîte à boutons sur la toile cirée de la salle à manger. Elle les range. Les rerange. Les réorganise. Les trois gros brillants: le bleu, le rose, le vert, ce sont Moïse, Jésus, Mahomet. C'est tout ce qu'elle a tiré de la bible illustrée et des mythologies apportées par le Père Noël et parcourues à la hussarde. Les figurines cuivrées récupérées sur des redingotes d'équipages lui font immanquablement penser au 18e siècle. Et les perles à l'Orient. À l'aide d'un vieil atlas, des Mille et Une Nuits, des contes de Perrault ou de Mme d'Aulnoy, du Mallet-Isaac, du dictionnaire, elle envoie promener les personnages qui peuplent leurs pages dans l'espace et dans le temps. Et la famille de s'extasier devant tant d'immobilité, de silence, de concentration et de curiosité ainsi déployées. S'ils savaient, pauvres gens, quelle peste iconoclaste ils réchauffent en leur sein!
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La conférence au sommet des Monts Musgrave avait laissé sur sa faim au moins une catégorie de participants: les chimères. Définition universelle: créature hybride, moitié humaine, moitié animale, chez qui l'esprit de la partie supérieure anthropomorphe est censée dominer la bestialité subalterne. Hé ben non! Le Minotaure levait le bras et s'inscrivait violemment en faux, bientôt suivi par Anubis et Horus. Leur tête de bovidé, de chacal ou de faucon ne les privait pas pour autant de la jouissance de leurs facultés morales et cognitives. Le Sphinx radinait sa fraise, haussant sa face humaine, battant des ailes et fouettant l'air de sa queue tachetée, vociférant à s'en faire péter les pectoraux. Bon, on exigerait un rectificatif des diverses académies concernées: serait considérée comme relevant de leur groupe toute personne (souligné SVP!) mêlant les divers règnes -- y compris le végétal et le minéral... Tirobot, Pinocchio et Coppélia opinèrent du chef. Méduse, présidente autoproclamée, frappa du marteau du haut de la tribune afin de rappeler l'ordre du jour: - Trouver une solution permettant de banaliser la présence quotidienne des divers représentants de leur espèce. En clair, la majorité des participants refusaient leur statut de bêtes de foire, de travestis carnavalesques, de gens du voyage. Trop peu parvenaient, à son exemple, à se fondre dans le monde réel. - Attirer l'attention des instigateurs du sommet sur le manque de respect de la condition animale. En dehors des sacrifices, aucun des cultes institutionnalisés ne les prenait vraiment en considération. Ils allaient en toucher un mot à la fondation de Brigitte Bardot. Et rirait bien qui rirait le dernier, comme le proclamait le centaure cherchant vainement un maréchal-ferrant dans ces civilisations déséquilibrées par le cancer de l'urbanisation... ![]() C'était compter sans l'aide providentielle de l'archange Gabriel (il avait des ailes, hein!), déjà bien échauffé par l'usurpation d'identité de Momo. Le Diable (avec ses cornes, son appendice caudal, ses jambes de bouc et ses sabots fourchus) vint aussi opportunément à la rescousse. On jeta l'anathème sur les mânes d'Abraham. Le PC (parti chimérique) déposa ses statuts de Premier Panthéon Écologique (PPE). Premier Pandémonium Vert, rectifia mentalement Lucifer. Moïse resté sur le coup du Veau d'Or, Jésus ne sacrifiant que le pain et le vin, et même Momo, au nom des ses chers camélidés et du vert de ses étendards, tous trois signèrent donc, bon gré mal gré, le protocole. Shiva opina de loin de ses cinq têtes, applaudissant de ses dix bras. Les vaches sacrées ruminèrent leur satisfaction.
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Nana Konda |
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Pendant que la piétaille mythologique gronde, les ci-devant prophètes engloutissent des toasts au caviar, avachis sur les canapés d'un penthouse astucieusement dissimulé par les néons du Caesar's Palace à Las Vegas. Ils n'ont pas vu venir la bronca. Si c'était à refaire, ils seraient restés dans la discrétion de leur anonymat multiséculaire. Satan, le maître des lieux, tente de les consoler en brodant sur le thème de l'enfer pavé de bonnes intentions. L'aube pointe sur le désert. La surconsommation de vodka pousse aux révisions déchirantes. Moshé amorce le lamento: -- Tu vois, Momo, ces histoires d'interdits alimentaires, c'était de la connerie. Justifiée à court terme: consommer du cochon, dans les pays chauds, avant l'apparition du frigo ou de la conserve, OK. Éviter de s'imbiber sous le cagnard, OK. Mais l'obsession de la pureté, ne pas consommer le blé poussé dans le champ d'un goy, je dis carrément niet. -- Mouais, j'adhère... surtout quand on voit comment le cannabis se substitue au pinard. Aujourd'hui, j'applaudis la perspicacité du fils de Marie. ![]() Modeste, l'intéressé réplique qu'on ne doit pas le créditer de tant de lucidité. Ses deux compagnons visaient au départ un auditoire restreint: les Hébreux, plus ou moins prisonniers en Égypte pour l'un. Les tribus bédouines divaguant dans le désert circumvoisin pour l'autre. Il poursuit: -- Toi, Moïse, tu as reçu l'éducation d'un fils de pharaon. Si de ton temps la plèbe mangeait de tout, les dieux vivants consommaient une nourriture sélectionnée afin de faciliter leur immortalisation. Tu t'es contenté de trimballer tes préjugés aristocratiques de l'autre côté de la Mer Rouge -- incidemment, je te demande de réfléchir à la notion de peuple élu, on pourrait trouver plus démocratique, non? Moi je visais plus ou moins consciemment une clientèle plus vaste, plus modeste, plus cosmopolite. En bredouillant d'abord mes premiers mots en araméen, puis en apprenant à écrire la langue sacrée de David, en jargonnant les patois des peuples du Nil, en prêchant dans les divers dialectes de Palestine, en laissant écrire les Évangiles en grec, en diffusant mon message par les routes romaines, en faisant du latin la langue officielle de l'Église, je devais m'asseoir sur la tradition judaïque et permettre à chacun de manger ce qu'il voulait, la chair humaine exceptée... -- Quoique... persifle le Malin en passant un coup d'éponge sur la table basse, quoique... si on regarde de près la symbolique de la Communion, on trouverait à redire... -- On s'est planté sans se planter tout en se plantant, interrompt le chamelier autodidacte. On voulait la santé physique et mentale de nos adeptes. Regardez autour de vous, un quart de l'humanité crève de faim, la moitié succombe sous l'obésité. Faudrait interdire les sodas, les hamburgers, bref, tout ce que les écolo américains appellent la junk food. -- Kikisikol? demande l'Ange Déchu. Seuls des ronflements plus ou moins imprégnés lui répondent. Il hausse ses épaules velues, achève de débarrasser. Les corvées ingrates lui incombent toujours, à ce pauvre diable intendant des basses oeuvres.
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Dans la loge du cabaret où il cachetonne, l'androgyne et Momo discutent des mérites respectifs du cimeterre et de l'épée. Il connaît tout, il sait tout, il a tout manié, le travelo. Quand il menait les Amazones à l'assaut, il utilisait le glaive de bronze, redoutable, lourd, peu maniable. Des Croisades à Jeanne d'Arc -- autre avatar de Penthésilée -- en dépit de l'évolution des alliages, la maniabilité laissait toujours à désirer. On décollait mieux les têtes avec les lames courbes. Punto final. Point-barre. Mais de finesse, que nenni... Mentionne-t-on un seul beau duel dans les contes des Mille et une Nuits? Le bel âge de l'escrime? Le 17ème et le 18ème siècle. ![]() Il ne se demandait jamais, son interlocuteur, pourquoi le français restait la langue internationale de cette activité? Parce que les sujets des Valois, puis des Bourbons, l'avaient codifiée. Lui, connu aussi sous le nom de Charles de Beaumont d'Éon (officiellement 1728-1810), il avait formé Saint-Georges, le Chevalier Noir, le plus craquant des mulâtres, le meilleur bretteur de son époque. Il lui avait enseigné les deux bottes de Nevers, par exemple. Hé oui! son vis-à-vis béait, il ignorait qu'il existât la paire! Alors, quand on affiche de telles lacunes, on ferme son clapet, voilà, na! Il acheva de se poudrer, chaussa ses plates-formes de strass, endossa son truc en plume et grimpa furibard le raidillon conduisant aux coulisses. Gaby-Momo sombra incontinent dans un petit chopet roboratif. La fiesta de la veille, la traversée de l'Atlantique en Learjet puisaient dans ses réserves. Il se réveilla requinqué. Puisque la virago se dépêtrait de toutes ses identités successives, il finirait bien par s'y retrouver, lui aussi, inch'Allah!
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Dans sa suite du George-V, Satan, alias Lucifer, alias Belzébuth, et plus anonymement Stanley Luke pour le personnel du palace, le Malin, le Démon, l'Ange Déchu pour les traditionalistes, le Diable donc, téléphonait à son fils Merlin en attendant sa pédicure : -- Sois pas plus empoté que nature, laisse tomber les philtres, les potions magiques et les cocktails détonants pour champions sur le déclin. Je ne vois que trois grands marchés d'avenir : les gélules magiques contre l'obésité, les OGM pour neutraliser la faim dans le monde -- quel qu'en soit le prix, les manipulations génétiques sur les cellules souches pour pallier les dégâts collatéraux des deux précédentes activités. Entoure-toi de chercheurs compétents, délègue, supervise. C'est fini le petit bricolage alchimiste à la papa. Le pouvoir appartient désormais aux multinationales de l'agro-alimentaire et de la chimie. N'oublie pas que nous siégeons plus ou moins directement dans tous leurs conseils d'administration. ![]() Il raccrocha sur ces bonnes paroles et confia ses extrémités inférieures à la jeune personne qui venait d'entrer. Après les considérations météorologiques d'usage sur la touffeur ambiante inhabituelle et le réchauffement incontestable de la planète, elle observa : -- Mister Luke, vos ongles ont tendance à se fendiller par le milieu. Vous devriez faire des analyses et vérifier l'assimilation du calcium. Si je vous posais une petite résine, on éviterait les risques d'infection et de champignons. Manquerait plus que ça! observa en son for intérieur le Prince des Ténèbres. Pas étonnant que je bousille toutes mes chaussettes de soie. -- Allez-y, allez-y, collez-moi des ongles tout neufs. Mais dépéchez-vous, je suis attendu au MEDEF qui nous prête sa salle de conférences. La petite fit du zèle, encaissa un pourliche proportionné, ramassa son fourbi et mit le cap vers d'autres voûtes plantaires. Elle aimerait bien soigner plus souvent d'aussi sémillants et généreux quinquagénaires... Avant de sonner le voiturier, le voyageur prit rendez-vous avec Méduse.
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Le partage des ressources naturelles ne s'ouvrait pas sous les meilleurs auspices. Habillé à l'occidentale, Hadès-Pluton fulminait. Selon d'antiques conventions, tout ce qui gisait sous le sol lui appartenait. Mais insidieusement ses partenaires pétroliers texans ou saoudiens achevaient de pomper les dernières gouttes d'or noir. Idem pour l'extraction du charbon, du cuivre, du fer, du nickel, de l'aluminium, etc. On en verrait le bout. Pour l'uranium aussi. À ce propos, n'avait-il pas systématiquement condamné les explosions atomiques souterraines? Qui tenait compte de son veto? Personne! Et surtout pas Zeus son aîné... Ferait mieux de considérer que le monopole de l'électricité dépendait aujourd'hui de la parcimonieuse gestion des ressources restantes. Sinon la faillite l'attendait. D'accord, Héphaïstos prendrait le relais avec l |