Gérouf Renard

 

 

 

LE CLUB DE JAZZ

Le Rye Club se trouvait quelque part dans Harlem, il s'agissait d'un barrel house, peut-être le dernier en ce tout début des années 60. C'était un endroit fréquenté par une étrange faune nocturne, sur l'étroite scène se succédaient des trios de musiciens jouant du cool ou du blues. A l'entrée, on trouvait un tonneau plein de cacahouètes, chacun pouvait y remplir un petit panier en carton gris. Le sol était jonché de cosses brisées sur une épaisseur confortable, on respirait de la poussière, on buvait cul-sec un rye, on allumait une cigarette et on applaudissait la formation qui terminait sa session.

Mon père s'était fait pote avec un GI black qui avait survécu à l'enfer d'Omaha Beach en 1944. Jimmy était le jeune frère de ce GI, c'est pour cette raison que je traînais mon cul blanc dans Harlem en toute impunité. J'avais une chance monstrueuse. Avec Jimmy on s'éclatait comme des fous, on prenait des cuites d'anthologie et on circulait dans la Grosse Pomme à bord d'une Studebaker Champion 1955 sans connaître le moindre ennui.

Un soir, Jimmy tout excité est venu me chercher dans la petite chambre meublée que je louais vers le bas du Village. Ce soir, au Rye Club se produisait Benny Hackett, un guitariste fabuleux accompagné à la basse par Owen Owen Junior et Vincent Mc Hugh à la batterie. La perspective d'une chaude soirée au Rye m'excitait, peut-être allais-je concrétiser avec Cynthia, une vague cousine de l'ami Jimmy, qui n'avait par l'air de craindre l'homme blanc.

La formation de Benny Hackett jouait du blues, Benny chantait en s'accompagnant à la guitare:

Sittin' in the house everythin' on my mind

Looking at the clock can't even tell the time

Walking to my window, Iookin' out of my door...

 

J'avais osé poser mes mains sur les épaules de Cynthia. Elle balançait son derrière bien en rythme contre la braguette de mon jean, l'alcool coulait dans mes veines, anesthésiait mon cerveau, il n'y avait plus que les bienfaisantes douze mesures de la musique et le lancinement de mon sexe trop dur. La session se termina par une frénétique ovation, Jimmy nous fit signe de le suivre.

La grosse Chevrolet Station Wagon était garée dans la ruelle derrière le club, une épaisse fumée sortait des vitres entrouvertes, nous sommes rentrés à l'intérieur. Jimmy expliqua ma présence et l'on me tendit une fine cigarette roulée à la main. Le goût un peu âcre de ce tabac provoqua une quinte de toux extraordinaire, ce qui fit rire grassement toute l'assemblée. J'ai terminé bravement cette cigarette, et à mon tour j'ai entamé une crise de fou rire... Je suis resté seul avec Cynthia, ou Marijuana je ne savais plus... Avons-nous fait l'amour? Je ne sais toujours pas.

Beaucoup plus tard, je me suis retrouvé assis sur les gradins en plein milieu de Washington Square. Un type jouait de la guitare en chantant des paroles poétiques, il avait les cheveux mi-longs et me dit s'appeler Robert Zimmermann. Il me demanda si je n'avais pas un peu d'herbe... Grass... Pot... Reef... J'ai enfin compris et j'ai sorti de ma poche le joint que m'avait donné Benny Hackett.

Je me demande encore s'il s'agissait de Bob Dylan...

 


Les paroles du blues sont extraites de Levee Blues de Sox Wilson, chantées à l'origine par Pleasant Joe.

 

 

MON ONCLE INCARNÉ

 

Mon oncle incarnait la méchanceté. C'est ce que je pensais de lui le jour de mon onzième anniversaire. Cet individu me promettait depuis le jour de Pâques un magnifique vélo rouge à trois vitesses. J'en avais imaginé, des parcours dans l'arrière-pays, des pauses dans la pignada à l'écoute des cosses de genêt surchauffées, pétaradantes sous l'azur ambigu.

Je l'avais senti, ce foutu mistral qui ralentissait ma progression dans la côte et l'odeur du crottin frais...

Mon oncle incarnait la connerie, c'est ce que je pensais de lui le jour ou j'ai embarqué pour l'Algérie.

- T'es un p'tit veinard... Tu vas casser du bougnoul... Si tu me ramènes une oreille ou une paire de couilles, j'te payerai une Dauphine...

Dans les coursives du «Ville d'Oran» qui approchait d'Alger, l'odeur du vomi me semblait moins répugnante que les propos de l'oncle Paul.

Je ne suis resté que quelques jours dans ce pays de soleil, j'ai pris une balle de 9 mm en pleine poitrine, un bon copain du groupe avait fait une fausse manoeuvre, la vieille Thompson prise sur le cadavre d'un fellagha s'était emballée et ses plombs délétères avaient fauché plusieurs d'entre nous.

Mon oncle incarnait la connerie à l'état pur, c'est ce que je pensais de lui le jour où je suis revenu à la maison. Je me souviens de son sourire narquois, de ses remarques déplacées, et du nombre impressionnant de pastis qu'il ingurgitait.

- Alors? T'as été aux putes, là-bas? Elles sont comment, les petites moricaudes? Et mon oreille? Ton oncle te demande de lui rapporter un p'tit souvenir... Et que dalle! Tant pis pour la chignole, j'en avais réservé une, pourtant, une Gordini... Une toute blanche...

J'ai éclaté de rire, j'ai dit que je m'en foutais, de ses cadeaux mythomaniaques, que j'allais me barrer au Canada et faire fortune. Puis revenir avec une énorme Plymouth, peut-être une Pontiac, et la lui enfiler dans le fondement. Un V8 dans le fion, mon oncle...

C'est vrai qu'au Canada, au Québec pour être précis, j'ai bossé dur et j'ai gagné pas mal de blé. Je suis à le retraite aujourd'hui, je n'ai pas quitté les rives du Lac Saint-Jean, je m'éclate comme un fou avec mes potes du troisième âge, les seniors... Et souvent je pense à la bonne blague que j'ai offerte à l'oncle Paul, la veille de mon départ outre-atlantique.

J'avais réussi à le persuader de m'emmener sur son pointu pour une ultime pêche de nuit. Au large, je l'ai balancé par-dessus bord.

- Au s'cours... T'es pas marrant... Aide-moi...

- Un beau vélo rouge, mon oncle... Trois vitesses...

- J'te donnerai tout ce que j'ai... Sors-moi de là...

- Faut bien trois vitesses sur un vélo pour monter le col de la Madone...

- J'ai quarante millions dans le haut de la glacière, c'est pour toi.

- Merci, mon oncle.

C'est vrai que la grosse cagnotte de l'oncle m'avait donné un coup de pouce...

Aujourd'hui nous sommes mercredi, c'est le jour de la promenade à vélo, des vélos rouges à trois vitesses... Ici, c'est comme ça, nous possédons tous notre vélo rouge à trois vitesses.

 

 

 

 

LE DERNIER CLIENT

 

Tant que je pourrai me passer de cimetière

J'irai tous les jours au bistro avec mes potes

M'enquiller dans la plus grande joie une ou deux bières

Mais pour combien de temps, peux-tu m'le dire ma cocotte....

Il l'aimait bien, cette chanson, et il imagina qu'en anglais ça pourrait donner ça:

As long as I will able to do without the cemetery

I will go every days to the bar with my pals

To drink in the greatest joy one or two beers

But for how long, can you say it to me my casserole...

Il ne comprend pas pourquoi le traducteur a fait de sa cocotte une casserole, il cherche, commande une autre bière, puis il a une pensée lubrique à propos des grosses lèvres de Dany, son rouge est trop pâle, ce doit être ça....

Tant que je pourrai me passer du cimetière

J'irai tous les jours au bistro avec mes potes...

Il se rend compte qu'il est seul au bistro. Même la grosse Dany ne l'intéresse plus, velléitaire avec ça. Il n'a qu'une chose à faire, commander une autre bière.

Tant que je pourrai me passer de mes potes...

J'irai tous le jours au cimetière avec ma bière...

Il sait qu'il est ivre, cela le rassure car il assure, il est capable de commander une autre bière sans trembler, sans hésiter, sans bégayer, méprisant même: - Dany, une autre... En faisant tournoyer son index devant le bout de son nez. Il se lève, histoire d'aller glisser une thune dans le bastringue... Guitare...

Que jamais l'art abstrait qui sévit maintenant

N'enlève à vos attraits ce volume étonnant

Au temps où les faux culs sont la majorité

Gloire à celui qui dit toute la vérité....

Il regarda avec insistance les fesses de l'hôtesse et ne les trouva pas callipyges pour deux ronds, tombantes peut-être.

La loi d'la pesanteur est dure, mais c'est la loi...

Dany ferma son troquet, puis elle chargea l'homme sur ses robustes épaules, elle monta sans souffler le raide escalier et jeta son fardeau sur le lit. Elle regarda l'homme qui ronflait, avec une infinie tendresse. Son dernier client, il fallait bien en prendre soin...

 


- Merci à Georges Brassens, à K.Pretti et au traducteur rigolo du Web...

 

 

 

HUMOUR TOUJOURS

Pierre me dit que l'humour consiste à dire d'un air sérieux des choses que l'on met sous une forme absurde ou ridicule. Pourquoi pas. Paul me dit que l'humour suppose toujours l'impassibilité et admet souvent une absurdité gratuite qui ne cherche pas à persuader de la fausseté de telle ou telle idée précise, mais à créer un doute sur l'apparence logique du monde. Un dictionnaire me dit que l'humour est une forme d'esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolite.

Vous manquez d'humour, mon cher, prenez donc une cuillère à soupe d'huile de foie de morue, dès potron-minet, et embrassez aussitôt sur la bouche la personne qui partage votre couche. On trouve la morue dans les eaux froides de l'Atlantique nord ou dans les chaudes ruelles du Vieux Nice, séchées, ratatinées, salées, accrochées en lambeaux, à l'intérieur de l'épicerie de Madame Magnaldi.

Je peux vous donner une excellente recette à base de morue séchée, la morue aux poireaux. Avec un aïoli c'est pas mal non plus, ne pas oublier les pommes de terre en robe de chambre. Où est l'humour là-dedans? N'en cherchez surtout pas.

Vous avez une absence totale d'humour, cher ami, faites-vous donc un lavement à la sauge. Les proportions? Disons une bonne poignée de sommités fleuries dans un litre d'eau porté à ébullition. Laissez atteindre une température raisonnable et vlan dans le colon. L'humour arrive, vous envahit l'esprit, déjà vous voulez envoyer votre premier vanne, mais prudence: ne jamais faire allusion à la grosse verrue ornant le bout du nez du patron, ne pas dire que ça lui provoque un strabisme divergent et que cela ne lui va pas mal du tout. Ne pas l'appeler Clarence, faire comme d'habitude, regarder ses Church, penser aux impôts. Impôts, poil au dos, j'ai pas mieux.

Oui, je sais l'humour, et moi... Je vais essayer la méthode Pierre. Oui, mon cher Charles, je trouve que votre épouse sent la morue, pourtant j'étais persuadé qu'elle travaillait à la Préfecture. Poil à Epicure. Charles ne me parle plus et son épouse a lancé une rumeur à mon sujet concernant la paupérisation de ma virilité. Essayons la méthode dico. Salut André, tu sais à propos de Claire, ça fait un petit moment que je voulais te dire... Son petit cul est vraiment remarquable, et son clitoris, quelle taille! J'ai pas eu le temps de voir venir le poing d'André sur mon visage, mais j'ai bien senti les talons aiguilles déchirer ma chair. Poil en l'air.

J'en ai avalé, des cuillères d'huile de foie de morue, des lavements de sauge, j'ai même fait un stage chez les humoristes mormons. Toujours point d'humour. Alors en désespoir de cause, je vais essayer la méthode Paul. C'est simple, ok pour l'impassibilité, j'admets une absurdité gratuite qui ne cherche pas à persuader de la fausseté de telle ou telle idée précise et je crée un doute sur l'apparence logique du monde.

- Henry, tu sais que tu es le roi des cons.

Et Henry éclate de rire.

- Le roi des cons, dans un monde de cons.

Et Henry meurt de rire.

POIL AU PIRE...

 

 

 ABSTRUS

Dans sa dernière lettre Robert m'a fait remarquer que je compliquais inutilement les choses. Voulait-il parler de mon style littéraire? Voulait-il évoquer ma liaison avec Liliane son épouse?

Je sais qu'il est inhabituel pour la pensée d'accepter des situations ambiguës loin des normes. Une bonne conversation, mettre les cartes sur la table, tout se dire. Tu le sais, Robert, que je m'envoie ta femme trois fois par semaine, alors pourquoi ne pas lui laisser la liberté de choisir son domicile? La situation que nous vivons n'est pas absconse, j'écris, il me publie, nous gagnons du fric et Liliane à changé d'amour. C'est pas compliqué, je ne complique pas les choses. Dans le roman sur lequel je travaille en ce moment, une sorte de polar historique, Robert me déconseille la scène du duel entre Bonaparte et Napoléon, arguant qu'il s'agit d'une même personne. Il n'a pas compris que l'on pouvait effectivement organiser un tel duel dans un transport intersidéral, en neutralisant les forces occultes et en favorisant la croissance des forces positivo-positives. Sans oublier bien sûr l'ordinateur qui tourne à 46000 Go, et produit de l'énergie que l'on peut revendre à EDF. C'est pas hermétique ça!

Ce qui me gêne dans ma relation avec Liliane, c'est sa forte propension à me parler sans cesse de Robert. Oui, Robert, il est un peu nunuche... Tu vois ce que je veux dire... Un vrai con, un sale connard. Il gobe n'importe quoi. Je lui ai dit qu'on avait pas encore baisé depuis qu'on se connaît. Il a eu l'air de le croire. Je ne sais pas quoi penser, j'aime Liliane mais j'ai peur d'elle, je ne sais jamais si elle dit la vérité. Pour moi ça commence à devenir un peu compliqué.

Robert m'a appelé tout à l'heure, j'ai cru qu'il était prêt à me lâcher quelques paroles utiles à un début de dialogue. Non, il m'a bassiné avec un détail du dernier chapitre où Néron met fin à ses jours à l'aide d'un Colt 45. Il préférait Colt calibre 11.43. J'ai cédé et il a raccroché aussi sec.

Liliane est une bonne fille, un peu conne mais je l'aime, elle fait si bien les tawanas, ces merveilleux beignets aux ananas de Taïwan. Taïwan ou Formose, île située au sud-est de la Chine continentale. Tu sais, mon gnou, cette lavette de Robert n'a jamais réussi à me faire jouir, il a une toute petite quéquette et la langue gélatineuse.

A partir de cette phrase j'ai eu l'impression que Liliane me mentait depuis le début. Robert et moi, nous étions un jour retrouvés dans la même cabine de douche. J'avais eu l'imprudence d'accepter de me laisser masser les deltoïdes. En me retournant in extremis, j'ai préservé ma virginité arrière. Robert avait un sexe bien plus important que le mien, un véritable manche de pioche. Liliane me mentait. Mais pour quelles raisons?

J'ai conduit Liliane au centre médical, ils ont vu tout de suite qu'elle était légèrement atteinte des neurones.

Robert à décroché à la huitième sonnerie, je lui ai dit pour Liliane.

- Et tu en as retiré combien?

- 12 euros le kilo, ce qui fait 648 euros...

- Elle pesait que 54 kilos... Pauvre Liliane!!!

 

 

 FRANZ

Quelle idée saugrenue de nommer son cloporte préféré Kafka! Ouais... Kafka. Kafka... Essayez de prononcer ce nom plusieurs fois de suite, très rapidement, sans seulement reprendre votre souffle, on dirait une vieille locomotive à vapeur. Lorsque j'ai entendu ce nom pour la première fois, un 23 mai, sur le marché du Cours Saleya à Nice, j'ai tout d'abord pensé à une marque de café ou de moka. Mais non, il s'agissait d'un auteur spécialisé dans le roman inachevé. Franz Kafka...

Je les avais découvert après une lourde chute de gamin malhabile. Mon pied avait heurté le bord du ridicule petit trottoir inutile qui longeait l'arrière de la maison sous le tunnel au lavoir. Ma tête s'était arrêtée contre les barreaux d'un soupirail condamné. L'odeur fétide de la cave m'envahissait l'esprit, me donnait une nausée agréable. Ils jouaient à entrer dans une crevasse du ciment et en ressortaient presque aussitôt. Ils étaient nombreux et leurs carapaces de petits crustacés isopodes brillaient dans un rai de lumière offert gracieusement par le soleil. Kafka, lui, ne brillait pas. Son habit gris d'un terne intense me faisait penser qu'il pourrait se métamorphoser en employé de banque.

- Kafka! Veux-tu bien rester sur le bout de mon index... Là, sage...

Il refusait de m'obéir, se laissait tomber pour pénétrer aussitôt à l'intérieur de son Château via la fissure du sol. Curieusement il en ressortait séance tenante en toussant. J'ai pensé qu'il était peut-être atteint de phtisie, irai-je demain au dispensaire Calmette lui faire pratiquer une cutiréaction?

Il aura fallu une dizaine de jours pour qu'enfin il daigne me parler. Il m'a raconté l'absurdité du monde souterrain où il vivait en compagnie de ses congénères, il m'a livré quelques extraits de son Journal intime et j'ai compris son désespoir devant l'incohérence de l'existence.

Le mistral réchauffé par la canicule, à moins que ce soit le hamsin, m'asséchait le corps. Déjà plus de deux longues heures que je me trouvais là, allongé sur le ciment craquelé, et point de Franz, mon ami Franz. Inquiet, lassé, angoissé, je me décide d'aller me tremper dans le lavoir.

Le monde est fou, des colombes détournées par des commandos de poux terroristes font exploser une double ruche, je suis un tout petit garçon et j'ai peur. ABSURDE... Il a raison, Franz... Mais ces volatiles avaient-ils de bonnes raisons de tuer ainsi plus de trois mille travailleurs et travailleuses?

Le hamsin se charge de me sécher, - FRANZ... SORS, MON AMI...

Je ne suis plus sûr de l'endroit où je me trouve, Palestine ou du côté de Vienne à Kierling?

Franz ne viendra plus jamais, j'ai été stupide de m'attacher à cette immonde crevette sans queue ni tête. Sales bestioles... Et sans autre forme de Procès j'ai enfilé mes espadrilles et j'ai écrasé avec rage cette gent grouillante et craquante.

Ma mère a posé sa main délicieusement fraîche sur mon épaule surchauffée.

- Tu écrases des cloportes, mon petit chéri? C'est bien, je déteste ces saloperies de bestioles... Tiens... Faudra que je dise à Clément qu'il regarde dans la salle de bains... J'en ai vu plusieurs hier...

Puis elle m'a embrassé dans le cou, elle sentait bon, Franz est sorti de mon esprit et j'ai repris mes activités d'écolier en vacances...

 

 

MANIC ET UN

Il avait un je ne sais quoi de Michel Simon, peut-être les yeux? Il vivait dans un nuage et lorsque l'orage éclatait, il se répandait en milliers de gouttelettes éclatantes de lueurs psychédéliques. Il arpentait les plus belles rues de la cité, toutes les marcheuses besogneuses connaissaient sa grande générosité, son âme munificente, son coeur magnanime, toujours il payait, jamais il ne consommait.

I1 fréquentait un vieil homme au pouvoir absolu, au pouvoir calorifique, au pouvoir méphistophélique, au rire sardonique. On les voyait parfois déambuler de concert dans les rues nocturnes des Capitales, tous deux vêtus de couleurs brumeuses. Ils portaient chacun le lourd fardeau de leur puissance.

Il en voulait quand même un peu à la société. Les hommes avaient tous un défaut de conception. Mais il savait qu'il était là pour les aider. Pas pour aider les vieilles dames à traverser, ni pour rendre la vue aux aveugles, tout simplement pour être présent à leur côté.

Il s'en tapait totalement, des gens. Lui, était là pour foutre la merde. Il avait déjà agi au Proche-Orient. C'est là qu'il avait foutu le plus gros souk de sa carrière. Pour l'instant il comptait les points, un peu mécontent tout de même du piètre résultat. Il n'avait pas encore lu dans la presse mondiale, sur cinq colonnes à la une: LE PROCHE-ORIENT S'EMBRASE: PLUS DE 3000 VICTIMES LA NUIT DERNIERE. Aujourd'hui il ira au cinéma, et déjà il se félicite de sa dernière trouvaille: il lâchera sans bruit du gaz intestinal au sarin dès le début de la séance.

Il apprit avec la plus grande tristesse le nombre des victimes de l'attentat au gaz sarin dans un cinéma de Gaziantep, en Turquie. Il était vraiment désolé de n'avoir pu rien faire, pourtant l'autre l'avait prévenu. C'était toujours la même histoire. Il tapa rageusement du pied sur le sol et jura que les choses allaient changer. Il sentit l'autre lui taper sur l'épaule. Il ne se retourna pas, se contentant de lui dire en mâchant ses mots: un jour je t'aurai...

Il arpente les trottoirs d'une petite ville de France, il entre dans un café-tabac, s'assied sur un tabouret de bar et commande un café. Le type à côté de lui semble souffreteux, il avale la fumée de sa cigarette avec une grimace de douleur. Il sait que le type est atteint d'un cancer de la gorge, il va acheter une cartouche de cigarettes de la marque que fume le type endommagé et le lui offre. Le gars le gratifie d'un sourire éperdu de reconnaissance. Il s'en va, content de sa première bonne action.

Il est écoeuré de son impuissance. S'il en avait le pouvoir, il mettrait fin à ses jours. Mais il y a longtemps, son super-boss lui a offert l'éternité. Il se téléporte en Guadeloupe, sachant que l'autre vient d'y arriver.

Ils se promènent sur le bord de mer du côté de Bouillante. Ils se tiennent par la main, parlant de la pluie et du beau temps, de la musique de l'âme, du nombre de victimes du dernier accident ferroviaire, des croyances de ces cons d'humains. Ils sont heureux, un colibri aspire le nectar d'une fleur éclatante, un enfant pousse un cri aigu. Et pendant ce temps, un homme bardé d'explosifs se fait sauter à la sortie d'une école, au milieu d'un groupe de jeunes élèves. Ils rigolent de bon coeur, il vient de lui avouer qu'il a un phimosis.

Mais attention... Un jour je t'aurai...

 

 

 

PASTORALE

Gaspard contemplait d'un oeil vide la sale besogne de la bête. Trois cadavres décharnés, des jeunes de l'année. Il enfourna les restes des agneaux à l'arrière de son 4x4 et décida de garder le silence sur cette affaire. La bête était bel et bien de retour et Gaspard en fut à peine inquiété.

On parlait beaucoup, dans le coin, d'une meute de chiens sauvages, de loups échappés d'une réserve, mais pas de la bête. Qui pourrait croire de nos jours à un être maléfique, la bête du Gévaudan? C'était vers l'année 1766. En ce temps-là, on croyait à n'importe quoi!

Le mois d'octobre s'achevait, Gaspard passait beaucoup de temps dans les prés, il ramassait des milliers de petits champignons qu'il faisait précautionneusement sécher, bien à l'abri au fond d'une grange.

En fin d'après-midi, le 11 novembre, dans un bar de Saugues, Gaspard raconta sa rencontre avec la bête à un inconnu, un Parisien un peu bizarre qui était venu là pour écrire un bouquin.

- En fait, c'est pas une bête... C'est un homme... Et je le connais bien... C'est un copain d'enfance. Il faisait de la moto tout-terrain, il avait une vieille Bultaco. Un jour, c'était il y a cinq ans, il n'est pas rentré de sa randonnée, plus personne ne l'a jamais revu, pas plus que sa moto. Pourtant tout le monde l'a recherché, on a même fait venir des militaires de Clermont-Ferrand.

- Vous voulez me faire croire qu'un type disparu il y a cinq ans, vit comme un sauvage dans la région, en se nourrissant de moutons vivants?

- C'est pire que ça... C'est aussi un vampire... C'est lui qui a zigouillé les jeunes Marseillais l'année demière, vous vous souvenez? Vampire et nécrophage... Il boulotte du macchabée...

- C'est passionnant, mais c'est pas ma tasse de thé... Moi, je fais dans l'ouvrage touristique, un guide du Gévaudan pour Internet...

- Vous n'avez pas l'air de me croire, c'est pourtant la pure vérité. Vous savez, je suis berger. J'en passe, du temps, dans la nature...

- Qui dit je ne crois pas à votre histoire?

- Je vous invite à dîner chez-moi, je vous donnerai des preuves.

 

Gaspard confectionna une omelette avec ses petits champignons. En plaisantant, le Parisien demanda s'il s'agissait de champignons hallucinogènes. Ils bavardèrent aimablement en sirotant de petits verres de prune.

- Alors? Ces fameuses preuves?

- La psilocybine va faire son effet...

- Vous m'avez fait bouffer ces champignons de merde!

- C'est pour mieux rigoler, mon enfant...

Le Parisien se leva brusquement. Gaspard lui décocha aussitôt un uppercut sur le menton et profita de son état de choc pour lui attacher les pieds et les mains avec de la ficelle orange.

- Alors? Tu me crois maintenant? C'est moi la bête... Arrahragrrr... Vampire et nécrophage... Sodomite aussi... J'avais oublié de te le dire...

 

Le Parisien éclata de rire. Il se dit qu'il allait passer une sacrée soirée...

 

 

MÉLANCOLIE

Il affectionne les philosophes, il estime que ce sont de bonnes personnes. Il est capable d'avoir de longues conversations avec n'importe quel être, vivant ou non. Il aime les étoiles, les chanteuses frêles, les automobiles puissantes et l'odeur du camphre. C'est un homme qui a vu tomber les feuilles mortes au moins une cinquantaine de fois. Il n'a connu que des automnes continentaux aux couleurs flamboyantes, annonciateurs de tous les maux de la Terre, il est fatigué, accablé, hors du temps.

LUNDI 3 NOVEMBRE: On peut dire que ça caille dehors! Deux degrés de froid... Le brouillard givre grave... Il est en train de regarder les rouges-gorges et les mésanges charbonnières qui se chamaillent en voletant autour de la boule de graisse aux graines. Il est conscient que c'est un peu ridicule d'alimenter ces oiseaux sauvages, dès que le thermomètre arrive au négatif. Mais à cette heure matinale c'est plus intéressant que les programmes de la télé. Il pensa un instant au reportage qu'il avait vu hier soir, justement à la télé. La Martinique, la Guadeloupe, St-Vincent, la Caraibe...

MARDI 4 NOVEMBRE: Oui, pourquoi ne pas aller passer quelques jours aux Antilles, il en avait largement les moyens. Oui, mais il lui fallait téléphoner à une agence de voyages, d'abord chercher le numéro sur le minitel, non, pas le minitel, sur l'annuaire. Baste! Il préférait sa décision d'hier matin quand il regardait les oiseaux: aller chercher la corde verte au garage, l'accrocher à la poutre, s'assurer de la longueur, un tabouret, celui de la cuisine et faire le noeud.

JEUDI 6 NOVEMBRE: La neige n'a aucune pudeur, elle refuse de tomber, provoquant la colère des gris. Il n'attendit même pas l'arrivée des oiseaux, il retourna s'enfouir sous ses draps, n'ayant plus, pour seul plaisir, que l'odeur de ses pets qu'il conservait le plus longtemps possible en évitant de bouger.

VENDREDI 7 NOVEMBRE: Il sent la tourmente l'emporter, ses mains ne s'accrochent à rien. Il va s'affaler dans le confortable canapé et il lance le bras en avant, l'écran s'illumine, diffusant une gerbe de couleurs, il voit comme à l'intérieur d'un kaléidoscope, il se dit un instant que c'est merveilleux de partir dans ces conditions, certainement mieux que la corde verte. Le mouvement des couleurs perd de l'ampleur, il voit maintenant une image fixe avec le mot FIN. Il cherche la télécommande qu'il tient encore dans sa main, il veut faire disparaître ces trois lettres maudites et il sombre.

SAMEDI 8 NOVEMBRE: Il sait qu'il est passé très près du poteau d'arrivée et il décide de téléphoner à l'agence de voyages...

DIMANCHE 9 NOVEMBRE: Non, ce sera la corde verte.

LUNDI 10 NOVEMBRE: Qu'est-ce qu'il y a à la télé ce soir?

MARDI 11 NOVEMBRE: Aller au monument aux morts... CA VA PAS, NON!!!

 

 

DANS LA NEIGE AVEC DES TONGS

Il se plaignait d'engelures, quelle idée d'aller marcher dans la neige avec des tongs!

Il se gratte les orteils, la bouteille d'eau-de-vie camphrée est introuvable, il pense qu'il a dû la boire un jour de rupture de stock, comme la bouteille d'eau de cologne. Il râpe un gros navet cru et se fait un pansement.

Victor cogne à la porte, nous sommes mercredi, ils vont jouer aux cartes.

- Je t'avais bien dit qu'il t'arriverait quelque chose... Nous sommes en hiver... Il a fait moins dix-sept avant-hier... Heureusement que tu n'as pas eu l'idée insensée de faire ton pissou dehors...

Il imagine un instant sa flamberge toute rouge, crevassée et totalement inutilisable, il en frissonne d'horreur. C'est pas pour ce qu'elle lui servait en ce moment, mais ces petites choses méritent un peu de considération. Bien plus que les pieds.

- Tu sais ce que j'ai vu au Québec il y a quelques années? Il faisait moins trente-cinq... Un type était tombé en panne la nuit sur une route en Abitibi, du côté de La Sarre... il gelait dans sa Chevrolet privée de chauffage, je l'ai fait monter dans ma voiture. Il avait l'air hagard, il tremblait et ne cessait de répéter: MAUDIT CHAR... MAUDIT CHAR... Puis frénétiquement il s'est frotté les mains pour retrouver leur sensibilité tactile, et ce fut le tour des oreilles...

- Et alors?

- Ben, les deux oreilles durcies par la froidure sont tombées sur le siège.

- PUTAIN!!!

Ils jouèrent tard dans la nuit, liquidèrent un bon peu d'alcool de prunelle et Victor regagna ses pénates.

Il avait l'intime conviction que la jeune femme était réelle, il l'avait déjà vue dans une émission de Thierry Ardisson, elle occupait le coin du canapé, assise bien droite, la poitrine haute et altière. Trop de prunelle, Victor, c'est la faute à Victor... Il boit sans soif, ce fesse-mathieu, sauf chez lui bien sûr. Il approcha de la jeune femme, il la vit sourire, elle était bien réelle, il eut envie de lui faire un double pouet-pouet et se dit qu'elle avait de la classe et qu'il valait mieux s'abstenir.

- Vous m'attendez un instant, mademoiselle... Je reviens tout de suite... Faites comme chez vous.

Il trouva le Polaroïd, s'assura qu'il était chargé, il cadra la belle brune qui était nue maintenant et l'éclair flasha. La photo était réussie. Il vira l'inconnue sans lui laisser le temps de se rhabiller.

Il s'installa dans le canapé, la photoroïd dans la main gauche, la zizoune dans la droite.

- Ha! Que la vie est belle, lâcha-il, béat.

Et il s'endormit, laissant au bon soin de son cerveau de décider de l'animation nocturne.

Le contenu de sa boite crânienne, un homme très mince se dit qu'après tout, puisque diverses espèces de blattes étaient commensales de l'homme, il n'allait pas se gêner.

Cafards... Qui veut mes cafards... Regardez mes cloclo... mes cloportes... Y sont-y pas beaux, mes cloclo... Arachnides... Acariens, y sont bien, mes acariens... Sthéno, Euryale, et Méduse... Allez... V'nez... V'nez... V'nez...

 

 

Le jeu du Splatch

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Une équipe était arrivée de bonne heure sur le parvis de la Tour Montparnasse. Des soldats avaient exécuté sans sommation une bande de jeunes gens qui manifestaient contre la pratique officielle du "splatch".

Le capitaine Duval donna l'ordre au bulldozer de dégager le parvis. Les peintres attendaient.

Duval se réjouissait à l'avance des bénéfices que le "splatch" allait lui laisser. Il alluma une cigarette et il jeta un oeil afin de vérifier si le chauffeur du bull manoeuvrait correctement son engin. Le chef peintre s'approcha de Duval et lui fit remarquer qu'il était impossible de commencer les travaux à cause des flaques de sang. Il fallait nettoyer tout ça et attendre que ça sèche.

-- Démerdez-vous, mon vieux. À dix-sept heures je veux que tout soit prêt. J'attends un millier de parieurs ce soir.

À seize heures la peinture était sèche. On avait joliment peint à même le sol une sorte de damier gigantesque, dont chaque case mesurait deux mètres sur deux. A l'intérieur de chaque case se trouvait un numéro, il y en avait 36 plus le zéro, comme à la roulette.

Adrien posait, pour la première fois de son existence, le pied sur le sol de la Capitale. I1 ressentit une vague d'émotion en apercevant la tour Eiffel. Comme la plupart des gens il n'avait pas de but précis, ce qui lui importait le plus c'était de ne pas rater l'heure de la distribution du repas quotidien gratuit dont bénéficiait chaque Français depuis le JOUR. Adrien essaya de penser à autre chose, car il était formellement interdit d'évoquer ou même de penser au JOUR.

Ses pas conduisirent Adrien en direction de la tour Montparnasse. Il repéra un restaurant agréé et alla se renseigner au sujet d'un éventuel plan pour trouver du boulot. Le distributeur de nourriture lui demanda s'il était venu pour parier au "splatch".

-- Je ne sais pas ce que c'est...

-- Ça remplace le loto, les gratte-gratte et les courses de chevaux.

Et le type du restaurant lui explique la règle.

-- C'est très simple, on balance un mec ou une fille du haut de la tour...

-- Mais c'est affreux...

-- Rassure-toi petit, ils ne se servent que de tarés, ou de colorés, tu vois le genre? Des fois y prennent des pédés ou des écrivains... Et à partir de ce soir, c'est officiel... T'as pigé? Il suffit de miser sur la bonne case!

-- Je crois que oui.

-- Bonne chance petit...

Adrien quitta l'établissement sans prendre son sac-repas. Bouleversé par la pratique barbare du nouveau jeu de la très officielle Française des Jeux, il songea un instant à mettre fin à ses jours en allant se jeter dans la Seine. Puis il prit la sage résolution de retourner vers son village.

Un petit écriteau mal imprimé, sur lequel Adrien voyait inscrit en très gros caractères: 1000 FRANCS, se trouvait plaqué sur un mur de la gare désaffectée. Il s'approcha et lut à haute voix: ON DEMANDE LANCEURS POUR LE JEU DU SPLATCH - 1000 FRANCS le jet.

Mille francs, mille francs ne cessait de se répéter Adrien... Avec cette somme il pourrait s'acheter une femme, une épouse plutôt. Faire l'amour tous les jours en toute légalité... Sans compter qu'un couple officiel a droit à quatre repas par jour... Bon, à propos de l'épouse, il se doutait que celle qu'on lui fournirait ne serait peut-être pas à son goût. Mais comme il n'avait jamais goûté il s'en foutait, il prendrait ce qu'on lui donnerait.

Adrien alla se présenter au capitaine Duval.

-- C'est pour l'annonce, mon capitaine...

-- J'imagine que c'est pour le fric que tu veux faire ça?

Il planta son regard dans celui du militaire, sans exprimer la moindre émotion.

 

C'était une belle fin de journée. Dans le ciel immaculé, volaient lourdement quelques corbeaux mutants. On présenta à Adrien son collègue de lancer, un jeune type au visage émacié, vraisemblablement un junkie en sursis. Sous le regard méprisant du sergent Maurin, les futurs bourreaux s'exerçaient en lançant des mannequins. Au bout de quelques essais, Adrien exigea de tenir le supplicié par les jambes. L'autre ne voulait rien savoir et les deux hommes décidèrent de tirer à pile ou face. Adrien perdit, il serait obligé de tenir le "splatché" par les bras et il aurait son visage plus près de lui.

L'heure du lancement approchait, le capitaine Duval téléphona en haut pour savoir si tout allait bien.

Le "splatché" du jour était un jeune homme d'une vingtaine d'années, il pesait précisément 62kg300, c'est ce que venaient d'annoncer les haut-parleurs.

On lui proposa une injection d'héroïne. Pour mieux planer, plaisanta le sergent Maurin. Il refusa. On lui ôta les menottes, car le règlement stipulait que les "splatchés" devaient être libres de leurs mouvements car ils sont importants lors de la chute, ils engendrent un suspense que tout parieur est en droit d'attendre.

Plus de mille personnes s'étaient regroupées sur la partie du parvis réservée au jeu du "splatch". La voix déchira le haut-parleur: FAITES VOS JEUX MESSIEURS... FAITES VOS JEUX... ATTENTION... LES JEUX SONT FAITS... RIEEEEN NE VA PLUS...

Le jeune homme ne chercha pas à se débattre, il avait l'air presque heureux de son sort.

Adrien saisit les mains du "splatché" et le junkie les pieds.

Maurin hurla: ENVOYEZ...

Les deux hommes donnèrent au corps un mouvement de balancier et ils lâchèrent.

Le jeune supplicié ferma les yeux un bref instant, puis il se concentra sur sa mission: le numéro 17... le numéro 17... Toute sa famille, tous ses amis avaient misé leur ridicule fortune sur ce numéro. Il dirigea son vol tant bien que mal à l'aide de ses bras.

-- OUAIS... SUPER... LE 17... EN PLEI....

En bas, le capitaine Duval surveillait les comptes, Adrien lui demanda son cachet.

-- Dis-moi, petit... Tu voudrais pas devenir lanceur officiel. Lanceur civil?

-- Non merci.. Pas le temps... Je vais acheter une femme... J'ai jamais tiré un coup, moi.

-- Je vois, petit... Bonne chance et bonne baise.

Le capitaine Duval partit d'un rire guttural.

-- Et surtout te trompe pas de trou...

 

 

DES BOULES DE FLIPPER
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Il pleuvait sur tout le pays, une pluie tellement insignifiante qu'on avait envie d'un bon gros orage et tout son tremblement: ses stries déchirant l'azur assombri, ses grosses gouttes s'écrasant mollement sur l'asphalte surchauffé et le délire fracassant de sa voix de stentor. Et la cheminée que l'on rallume par pure gourmandise estivale!

De la fenêtre d'une pièce d'en haut il voyait les ruines du vieux château, des prés, des vaches, des arbres, la Belle de Cadix et parfois par temps clair, la Corse.

Il pleuvait maintenant depuis quatre jours. Il avait renoncé à laver le carrelage de sa cuisine. À cause des chiens qui allaient et venaient sans cesse, laissant leurs empreintes boueuses. Il voulait partir à Tahiti, ou en Macédoine. Il voulait tirer à bout portant dans l'écran 16/9e de sa Sony. Il voulait écrire un polar, non un essai, une nouvelle, une chanson pour Patrick Sébastien. Tiens, oui, pourquoi pas une chanson pour Patrick Sébastien!!!

Toujours la pluie, cette année sera humide. Pas comme Lorette, sa ménopause la travaille, faudra penser à se procurer un lubrifiant, un gel intime. Et cette chanson? On l'appellerait comment? Faut trouver un titre fort: «Faire tourner les torchons», «Le petit automne en brousse»...

 

La pluie ne cesse de tomber, viens plus près, Mamy...

Le jour où la pluie viendra....

I'm singing in the rain...

Il avait maintenant la ferme intention de se procurer un bateau, ou tout au moins un pédalo. Ah les joies de la navigation! La route du Rhum, l'Amiral, les écluses du canal de Bourgogne, Barberousse, Surcouf, les Inuits. Tiens! Pour Sébastien, une chanson sur les Inuits...

Je suis un Inuit

Un étre humain

Je mange des huits

Jusqu'à plus faim...

Puis il alluma la télévision. Un jeu, une question: «Que fait-on avec les couilles de dauphin?»... (20 secondes de réflexion.)

-- Des boules de flipper...

-- Ouais!... Gagné!!!...

 

 

DÉPRIME PRINTANIÈRE

 J'ai encore écrasé une pâquerette ce matin, une des premières de la saison. Je n'ai pas eu la volonté de résister à cette pulsion homicide. Tous les débuts de printemps c'est le même drame. Je regrette de vivre à la campagne, moi qui ai vécu mon enfance à la ville. La campagne est un monde réel au ras des pâquerettes. Je regrette de brûler du bois dans la cheminée, de me régaler d'un jeune coq la veille encore si fier (avec un confit d'échalotes). Mea culpa...

J'ai encore pissé sur les fraisiers de la mère Machin, demain les feuilles nouvelles jauniront. Bien fait! Du haut de son tracteur, son bourrin d'époux jette ses mégots dans mon jardinet d'une pichenette hautaine.

J'ai encore gravé le nom de Caroline sur l'écorce d'un arbre, un mélèze balèze d'une centaine d'années: CAROLINE PLV... J'aime chez les arbres leur componction, leur modestie. Leur feuillage cache l'écorce, I'écorce l'aubier, I'aubier le coeur. La forêt se dérobe à la lumière, je suis invincible, tiens! un champignon, une amanite vireuse, déjà!!!

J'ai encore pensé à Caroline dans le plus simple appareil, dansant pour moi une polka débridée. Une raideur. Priapisme ou désir?

J'ai encore trop consommé de Ricard au bistrot du village.

J'ai encore dit à mon ami Pierre que Georges.W.Bush était un con.

J'ai encore pris le volant de ma vieille AX, plein comme une huître.

J'ai encore vomi dans l'écuelle du chien.

J'ai encore écrit à Caroline: je t'aime. Mais a-t-elle seulement reçu ma lettre? Je l'imagine à Paris, traînant de quartier en quartier, attirée par le fleuve, traversant les ponts, se passionnant pour des futilités, baissant les yeux pour fuir le regard d'un homme, et le regrettant aussitôt.

J'ai encore téléphoné à l'agence de voyage pour réserver une place d'avion, et raccroché au moment de donner mon nom.

J'ai encore fait un noeud coulant au bout de la corde.

C'est fou comme je déprime au début du printemps, si seulement j'avais acheté le dernier album de Renaud...

 

 

 

MARIE-LOU

 J'ai possédé en toute légalité une Marie-Lou. C'était au temps où mon coeur chantait, c'était l'époque où Mike Brant voulait qu'on le laisse aimer, une Marie-Lou peut-être? James Brown en rut se prétendait une Sex Machine, les Rolling Stones éparpillés sur la Côte d'Azur chantaient et cherchaient du Brown Sugar. Et moi, comme le roi des Ons, je m'accouple et je m'installe avec Marie-Lou.

Elle n'était point shampouineuse, elle tenait un kiosque à journaux à Concarneau.

C'était une fausse blonde, ses poils pubiens étaient bien de type méditerranéens, tout comme son caractère ardent. Elle frémissait à cheval sur son bel animal. Elle aimait me dire des mots d'amour, toujours, encore et encore et vas-y mon salaud. Elle aimait me vider de ma substance vitale, ponctionner de mon cerveau son capital. Et moi je l'aimais, je ne voyais que par elle, dans ses yeux je semblais heureux. C'était bien chaud avec Marie-Lou.

Marie-Lou était un peu conne, j'ai vite compris qu'elle ne m'aimait plus. Comme elle avait le cul aussi chaud que la tuyère d'un moteur de jet, elle avait pris un amant. Tous les vendredis elle rentrait avec une odeur de poisson collée à ses vêtements. J'ai pensé un instant que le vendredi étant le jour du poisson chez les catholiques... elle me faisait cocu avec un poissonnier!

Le vendredi suivant j'ai suivi Marie-Lou. Elle a garé sa voiture sur le parking le plus proche du port et j'ai vu son magnifique petit cul se tortiller d'aise à l'idée d'une bonne performance.

Je l'ai vue sauter sur le pont du chalutier et disparaître dans la cabine.

Moins de dix minutes après je l'entendais exprimer sa jouissance, je n'ai pas très bien apprécié, j'ai senti mon corps envahi par une vague douloureuse, était-ce de la jalousie? J'ai quitté mes chaussures et silencieusement je me suis introduit dans la cabine, ils occupaient sur la couche une position qui les empêchait de me voir, j'ai décroché l'extincteur rouge et j'ai frappé comme un dingue. J'ai éclaté la tête du pêcheur et celle de Marie-Lou, ça m'a calmé.

L'inspiration vient parfois d'une étincelle, de la vision liminale d'un grain d'éternité dans le rayon cosmique qui vous frappe, ou d'une sculpture de Lalanne posée dans votre jardin. L'homme à tête de chou inspira à Serge Gainsbourg une terrible histoire d'amour où Marie-Lou, cette salope de shampouineuse, connaît une mort atroce. Escagassée dans le couloir d'un hôtel à coups d'extincteur. Gainsbourg avait-il un compte à régler avec une Marie-Lou quelconque? Même pas Dieu le sait.

En fait je me souviens... J'avais fait comme dans la chanson Marie-Lou dans la neige, j'avais vidé la mousse blanche sur les deux corps... Salaud de Gainsbourg... Tu avais lu les journaux de l'époque?

 

© Le Phare de Frazé