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Michel Deltheil
(Théâtre) |
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Un cours d'art dramatique. Le Maître, l'Élève... |
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LE MAITRE.-- Eh bien, petite, que nous as-tu préparé aujourd'hui? L'ELEVE.-- Rien, Maître. MAITRE.-- Je t'ai dit de ne pas m'appeler Maître. Tu me vieillis de cent ans. As-tu mangé? ELEVE.-- Oui. MAITRE.-- Quand? ELEVE.-- À midi. MAITRE.-- Et ce matin? ELEVE.-- Aussi. MAITRE.-- Tu t'es donc nourrie. C'est bien. Mais tu n'as pas nourri le théâtre. C'est mal. ELEVE.-- Je n'ai pas eu le temps. MAITRE.-- Eh! qu'est-ce que le temps? Si tu as celui de nourrir ton corps, tu as forcément celui de nourrir ton esprit. Qu'est-ce que tu as fait? Avoue! ELEVE.-- J'ai traîné au lit. MAITRE.-- Bravo! Tu étais avec quelqu`un, au moins? ELEVE.-- Euh... Maître... MAITRE.-- Bien, elle est ennuyée, voilà cet ennuyeux "Maître" qui revient! Tu n'étais avec personne? À quoi te sert de traîner au lit? Comment feras-tu ensuite pour jouer Phèdre? ELEVE.-- Je... j'ai pensé... MAITRE.-- Quel âge as-tu? ELEVE.-- Seize ans. MAITRE.-- Ce n'est pas un âge pour penser. Ça convient davantage aux vieux fantômes dans mon genre. De toute manière, dis-toi bien que lorsque tu auras quelques années de plus -- je ne dis pas combien: on n'annonce pas les années des dames, même quand on les leur suppose --, et même lorsque tu seras très vieille... mais oui, tu seras très vieille! tu verras, quelle horreur!... étant donné que tu es comédienne, tu n'auras pas davantage le droit de penser. Laisse ce sale travail à l'auteur et au metteur en scène. Dieu sait s'ils pensent assez, ceux-là! Ce n'est pas à force de penser qu'on joue la comédie. ELEVE.-- Mais je croyais... MAITRE.-- Parce que non seulement tu penses, mais encore tu crois! Vois-tu, petite, il me semble que tu es sur une mauvaise pente! Comment t'appelles-tu, déjà? ELEVE.-- Agnès. MAITRE.-- Et elle s'appelle Agnès! Tu le fais exprès? ELEVE, au bord des larmes.-- Mais non, Maître, je vous jure! MAITRE.-- Allons, calme-toi. Viens t'asseoir là, près de moi. ELEVE.-- Oui, Maître. MAITRE (soupir).-- Tu sais, je ne te veux pas de mal. Si je te bouscule parfois, c'est pour toi. Il faut que tu prennes l'habitude. Tu en verras bien d'autres. ELEVE.-- Je ne veux pas souffrir. MAITRE.-- Alors, abandonne immédiatement. Abandonne tout, d'ailleurs. Qu'est-ce que ça signifie, «je ne veux pas souffrir»? Est-ce que tu veux vivre, au moins? (L'ELEVE fait "oui" de la tête.) Bon. Parce que «je ne veux pas souffrir», c'est un peu comme «je ne veux pas respirer». Tu saisis? ELEVE.-- Oui. MAITRE.-- Et la respiration, justement, c'est indispensable. Il importe plus de savoir respirer que de comprendre ce qu'on raconte. Le public est là pour ça. Il comprendra, lui. Même le plus bête. D'ailleurs, ça n'existe pas, des publics bêtes. Non qu'ils soient plus malins que nous: ils sont simplement plus nombreux. Je vais te dire quand il devient bête, le public: c'est quand il a affaire à des comédiens qui se croient intelligents. Et qui, naturellement, s'imaginent qu'ils peuvent se passer de respirer, d'articuler, de se faire entendre. Même l'auteur le plus prétentieux écrit malgré tout pour qu'on le comprenne. Et comment veux-tu qu'on le comprenne, si l'on n'entend rien de ce qu'il dit? ELEVE.-- Mais c'est affreux! Vous me parlez de technique, quand je pense, moi, aux sentiments, à la sincérité, à entrer dans le personnage. MAITRE.-- Petite malheureuse! On n'entre pas dans un personnage comme dans une automobile! Et puis, quelle prétention! Si tu arrives seulement à l'approcher, estime-toi heureuse. La sincérité? Ha-ha! Nous sommes des menteurs de profession, pas des saints de calendrier. Quant aux sentiments, c'est comme dans la vie: méfie-t'en comme de la peste. Ce qui compte, chez nous, ce n'est pas d'éprouver un sentiment, c'est de donner l'impression qu'on en a un. ELEVE.-- Vous êtes horrible! MAITRE.-- Oui, je suis horrible. Je fais mon métier. ELEVE.-- Mais le spectateur n'y croira pas! MAITRE.-- Bien sûr, qu'il y croira! Il vient pour ça. Quand il sort son portefeuille, il a déjà commencé à croire. C'est un métier, Agnès, un métier! C'est même du commerce. ELEVE, se bouchant les oreilles.-- Je ne veux pas vous écouter. MAITRE.-- Très bien, ne m'écoute pas. Et tu finiras comme ces tas d'inutiles qui s'imaginent que faire du théâtre, c'est avoir une belle âme (ça, c'est du théâtre de cinéma). Que le talent pousse comme les pâquerettes. Qu'il vient tout seul comme le soja. Qu'il n'y a pas besoin de travailler. Belle excuse pour les paresseux, les incapables, les songe-creux! ELEVE.-- C'est quoi, les songe-creux? MAITRE.-- Ma petite Agnès, je vais t'offrir un conseil qui vaut de l'or. Au lieu d'essayer de te donner des sentiments, tâche plutôt de te donner du vocabulaire. Ça te sera plus utile. ELEVE.-- Vous faites exprès de dire des choses déplaisantes! MAITRE.-- Parfaitement, je fais exprès. Pour éviter de te coller des claques. ELEVE.-- Merci! MAITRE.-- La voilà qui se vexe, à présent! Apprends qu'un comédien n'a pas le droit de se vexer. Un professionnel ne se vexe pas, il rectifie le tir. Ce n'est pas lui qui compte, c'est le spectacle et, avant tout, le texte. Voilà une vérité que les comédiens -- voire les metteurs en scène -- n'aiment guère entendre. Ceux du moins qui ont tendance à se figurer que la chose essentielle, c'est eux. Ils se trompent de voie. Ils devraient être pétomanes. Pourtant, il faudrait être fou, ou bien vaniteux -- ce qui revient au même -- pour négliger une évidence aussi fondamentale. Et c'est tellement vrai, qu'un bon texte arrivera toujours à passer la rampe, même servi par un jocrisse. Alors que l'acteur le plus fabuleux n'arrivera jamais à sauver un mauvais texte. ELEVE.-- Le... MAITRE.-- Je sais! Le coup du Bottin! «Machin est tellement sublime qu'il ferait un triomphe en lisant seulement le Bottin»... Légende de cuistre. De pétomane. Rodomontade de radis creux. L'inverse, en revanche, est vrai: «Trucmuche est tellement nul qu'il arriverait à nous endormir avec la tirade des nez». Qu'est-ce qu'il y a? Rostand n'est pas assez bon pour toi? ELEVE.-- Il y a mieux. MAITRE.-- Il y a pire. Tu ne nous ferais pas une poussée de brechtite? un accès de kantoriose? une rechute de gombrovitzite? Gardez-vous des modes, jeune fille. Et des prétentions. On l'a déjà dit: le théâtre n'est pas un portemanteau. Je préfère un bon vaudeville à une méchante tragédie. Il n'y a aucune honte à faire rire, ce devrait être remboursé par la Sécurité sociale. Au contraire, il est très honteux et très répréhensible de raser son contemporain, même gratis. Et méfie-toi des metteurs en scène -- ou des comédiens -- qui, sur les affiches, impriment leur nom dix fois plus gros que celui de l'auteur. Qui, à peu près illettrés, font des "relectures" ou, reprenant après des centaines d'autres plus illustres qu'eux Andromaque et Dom Juan, ne rougissent pas d'annoncer, à son de trompe: "création"! Ce sont les mêmes qui coupent comme des furieux. Car, vois-tu, plus un esprit est court, plus il trouve à tout des longueurs. Alors, on ne comprend pas? On coupe! On ne sait pas faire ceci? on n'arrive pas à dire cela? On coupe! Ce mot dérange? On le remplace par un autre! Et allez donc! Pourquoi se gêner? L'auteur est trop bête, sans doute, pour savoir ce qu'il fait. Heureusement, ils sont là, eux, les phares de l'intellect!... Ces nullités haillonneuses décident souverainement. Seuls les imbéciles sont péremptoires. Ils tranchent du haut de leur grandeur, ces nains de la comprenette. Ce n'est pas eux qui sont incompétents: c'est forcément l'auteur qui a tort! Après tout, ce n'est que l'auteur... Et je ne parle pas de ceux qui montent Bérénice en opéra-rock ou Le Barbier de Séville dans les costumes rayés du Chicago de la prohibition, pensant de la sorte être parvenus au génie. Pourquoi pas Mère Courage en robes à panier?... Oui, nous faisons du commerce! mais il n'y a pas plus de place ici qu'ailleurs pour les gens malhonnêtes. ELEVE.-- Alors, il y a des fois où l'on peut n'être pas fier de soi? MAITRE.-- Il y a des fois. Il faut bien vivre. Mais on doit être fier de son art, et de lui seul. C'est un métier de chien, et ses serviteurs, malgré certaines simagrées, guère mieux considérés que des chiens. Pourtant, il n'y a pas de plus beau métier au monde. ELEVE.-- Même quand on est assassiné par la critique? MAITRE.-- Ce n'est pas grave, Agnès. La critique ne peut s'empêcher d'assassiner qui l'a fécondée, comme la mante religieuse. Et puis, tu sais, un critique ne fait pas partie de la famille, c'est un étranger. On peut toujours prendre sa revanche, plus tard, en lui refusant la pièce qu'il aura eu l'inconséquence de commettre et qu'il viendra proposer comme un misérable, en chemise et la corde au cou. Non, combien plus cruelles seront les blessures causées par les camarades, la morsure de l'envie, de l'injustice, de la médiocrité; les cabales, les peaux de banane!... Ne crois pas que tout le monde est là, autour de toi, pour contribuer à ton bonheur, sans raison ni contrepartie. Quel égoïste ne faut-il pas être soi-même, pour traiter les autres d'égoïstes!... Tu devras te battre, te défendre, t'imposer, en passant à ton tour sur quelques ventres! ELEVE.-- Mais alors, I'art dramatique, c'est l'enfer! MAITRE.-- Oui, mon petit, c'est l'enfer. Mais si tu savais comme c'est ennuyeux, le paradis!... Et puis, avec un peu de chance, tu auras de beaux costumes, de beaux décors. Quoique le plus beau décor sera toujours la lumière. Pourquoi faire compliqué, quand on peut faire simple? Le manque de moyens rend inventif. Quant à la "technique"... Elle claque toujours, la technique. Plus elle est sophistiquée, plus elle claque. Plus le comédien est nu, plus il est grand. Attention, je ne fais pas l'apologie du strip-tease! Et ne crois pas que pour arriver, il faut coucher. Celles qui le prétendent sont celles qui, de toute façon, auraient couché, et ne laissent que des souvenirs de coucheries. Tu conviendras avec moi qu'il y a plus relevé. Bien!... mais nous n'allons pas bavarder à perte de vue. Ce n'est pas notre rôle. Tu n'as donc rien préparé... ELEVE.-- Voulez-vous que je passe une fable de La Fontaine? MAITRE.-- Inconsciente, ce n'est pas du théâtre! Vous êtes tous pareils! Vous croyez que le théâtre, c'est dire des choses. Alors que c'est exactement l'inverse. Le théâtre -- celui qui vous entre au fond du coeur --, c'est ne pas dire des choses, les rendant tellement puissantes, tellement essentielles, qu'on a envie de les crier. Et qu'on les a comprises, quand elles ont été à peine suggérées. Par-dessus le marché, rien de plus difficile que de jouer La Fontaine. Les plus grands y ont laissé leurs plumes de paons. C'est de la virtuosité pure, le langage désincarné, la musique des sphères, l'intelligence dans ce qu'elle a de plus volatil. Non, ce n'est pas du théâtre! Le théâtre, c'est rude, grossier: un simple, et lourd, et quotidien langage d'homme. Si on veut que ce soit autre chose, on tombe dans le ridicule. Et, contrairement à ce qu'on dit, il tue, le ridicule! Du moins sur les planches. Dieu te préserve d'être jamais ridicule. Allez, va donc travailler! Rien ne peut remplacer ça. Et fais-toi des illusions, ce sera le meilleur de ta vie, même si elles ne sont pas comiques. ELEVE.-- Au revoir, Maître. MAITRE.-- Au revoir, mon petit. Et ne m'appelle pas Maître. (Un temps.) Eh bien vois-tu, tout de même, ce que nous venons de faire, là, c'est du théâtre!... |

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