Sandra Nyren

 

Annonciations

 

 La première abeille m'apprend que c'est l'été, ses palais de marbre orange. Tout étourdie déjà, telle Alice devant la chenille au narguileh, je vrombis dans ma cuisine à la recherche de la pierre philosophale, une tarte inédite où les citrons du jardin auraient déversé leurs arômes virtuoses. Gaspard, chat gourmand de souris au parfum de violette, en mangerait!

Chaque matin, les courgettes viennent me rendre hommage en longues théories, accompagnées parfois de mandarines aux joues rieuses, parmi les viornes, les nénuphars des laques de Beardsley. Dans un soudain caprice, je fais de Mucha mon intendant. Juste pour fermer son bec au mainate qui se croit amoureux de moi et récite du Mallarmé sur le mode emphatique d'un sociétaire du Français. Je préfère la discrétion des mûres. Ou les corbeaux, intelligents à faire peur, venant d'assassiner le duc de Guise.

Heureusement, les pierres ont de la tradition, plutôt une mémoire, à laquelle la lente cuisson au soleil ne doit pas être étrangère. Comment le cadran solaire fait-il pour indiquer l'heure, instable par nature? mystère!... On appliquerait l'oreille contre les pyramides en écoutant avec suffisamment d'attention, on entendrait la voix des pharaons. Non par une sorte de prodige, d'hallucination, de rêve éveillé, mais parce qu'elle y est inscrite. On disait naguère que les murs avaient des oreilles. Faux. Ils n'en ont pas besoin. C'est nous qui n'en avons pas.

L'été crie à ma porte, de toutes ses abeilles, ses fruits, ses fleurs, obligé de passer par l'oeil pour me faire savoir qu'il existe. Mais je le savais, depuis toujours, percevant ce frémissement, cette magique, viscérale plénitude. Gaspard aussi, bien avant moi.

 

 

 

En ce jardin

C'est une sensation étrange. Après cette chaleur lourde, cet orage, les vents violents, l'air est comme allégé. Je flotte, libre, poussière toute dorée. Un voyage que je n'attendais pas, moi qui ne suis pas partie, où je découvre le dessous, le dessus des choses, des idées, la floraison brutale dans mon jardin, loin des cités. Mon jardin secret.

Un bourdon, tank volant, ivre, bavard, tourne bêtement sur une fleur vulgaire, qui recèle pour lui des trésors de séduction. Comme le prétentieux ouvrage qui a cessé de m'intéresser, tombé sur l'herbe, ailes ouvertes, et que j'abandonnerai à son triste sort. Il est tombé du cerveau mort d'un auteur qui s'est cru vivant. Un éditeur a cru en lui. Dommage pour la foi. Bientôt il n'en restera rien.

De moi non plus, ni du bourdon, ni de l'orage. C'est notre destinée et ce n'est pas plus mal. Reste la vivacité de l'air, sa légèreté, les poussières dorées. Au moins le souvenir. Vraiment rien peut-être.

© Le Phare de Frazé