Fantaisie en 4 Mouvements

 

- Et quel est le sujet de votre histoire ?

- Et comment vont les enfants ?

- Mais je suis sérieux, vous savez.

- Je vais tâcher de l'être aussi : ce sont les mots, que voulez-vous que ce soit !

 

 

 

2e Mouvement

 

3e Mouvement

 

4e Mouvement

 
Premier Mouvement

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Du bol de chocolat devant lui, M. Ego reporte son regard sur la jeune personne qui vient d'entrer dans le salon de thé. Elle installe son petit derrière, avec infiniment de précaution, sur une des chaises blanches tarabiscotées en fer forgé. Telles ces dames déposant, de deux doigts circonspects, un unique morceau de sucre au bord de la soucoupe, comme incertaines des réactions qu'il pourrait déclencher dans leur tasse de camomille. Ou se réservant les délices d'une déraisonnable faiblesse, à laquelle elles succomberont de toute façon. Ou par maniaquerie : on doit faire une chose après l'autre, dans un ordre immuable. Ou par l'effet d'une élégance surannée, d'une discrétion à l'égard de soi-même venue d'un autre monde, oubliée au bord de l'Histoire comme le sucre au bord de la soucoupe. De sorte que, quelle qu'en soit la raison, dans le précieux fouillis étalé sur la table, c'est ce petit morceau de sucre qui accapare toute l'attention, confisque l'espace dans lequel il devrait modestement se blottir. On ne voit plus que lui.

Ainsi du petit derrière.

Peut-être M. Ego a-t-il affaire à un petit derrière intelligent, qui a manigancé cette mise en scène pour devenir très important sans avoir l'air d'y toucher? Concentrant davantage son regard, fronçant le sourcil au-dessus de son chocolat, Ego constate qu'il n'en est rien. Ce petit derrière s'est posé là, de cette manière, parce qu'il devait s'installer quelque part, d'une façon ou d'une autre. C'est son habitude à lui, de se poser ainsi. Ego apprécie qu'il n'ait pas agi autrement. Même, il se sent ému.

Les altruismes de M. Ego.

 

 

Chaque fois que Bernadette prend un homme, ça se passe comme quand elle adopte un chien. C'est là, ça vous regarde d'un air perdu, avec des yeux fous d'amour. Ça frétille, ça remue la queue... Vous vous laissez attendrir. Mais une fois à la maison, quelle charge! C'est exigeant, accaparant. Ça fait des cochonneries partout. À la première gronderie, ça boude. Et puis ça cavale! C'est bruyant. Si vous ne prenez pas vos précautions, ça devient tyrannique. Quand c'est malade, le monde doit s'arrêter de tourner. On vous fixe d'un oeil chargé de reproches, comme si c'était votre faute. C'est toujours votre faute. Jamais assez d'affection, de caresses, de sousoupe. Parce qu'il faut aussi leur faire la sousoupe. Ils ne savent pas tout seuls.

Vraiment, cela n'encourageait pas à recommencer. Un homme, comme un chien, c'est un sacré fil à la patte. On ne peut pas prendre de vacances. Bien qu'un homme soit, on se demande pourquoi, admis dans les hôtels.

Il y avait certes d'autres compensations. Une compensation -- pourquoi ce pluriel, inconsidéré? Soyons lucide. Au début, ça compense comme il faut. Puis, très vite, n'importe comment et, parfois, ça rechigne même à compenser. Alors, à quoi bon? Est-ce que ça vaut la peine? Toute cette peine. Après ce fallacieux débordement d'enthousiasme, d'affection. Ne pouvait-elle trouver son bonheur au hasard des rencontres, sans s'imposer les tracas d'une adoption? Souvent, les appariements fortuits, éphémères, étaient plus satisfaisants, plus exaltants. Son compagnon de fortune donnait l'impression qu'on lui apportait quelque chose de neuf. Elle était à ses yeux d'un plus grand prix que si elle avait été son esclave. Comme ces toutous qui fêtent davantage les inconnus que leur maître.

Laurence déclarait : « Moi, avec Jean-Pierre, c'est formidable! Pas un nuage, pas un orage. On a le sentiment d'être libre »... Évidemment! ils n'étaient jamais ensemble! Chacun au boulot de son côté. Le soir, bisou-miamiam et vas-y recommence!... Le week-end, ils le passaient aux deux bouts de la maison. « Nous respectons notre intimité, tu comprends? » pontifiait Laurence. S'ignorant à peu près complètement, il n'y avait aucune intimité à préserver. Pas difficile, dans ces conditions. À quoi bon vivre sous le même toit? Pour ce qui était des "rapports", il ne semblait pas que Jean-Pierre ni Laurence fussent des foudres de guerre. Son amie n'en parlait jamais. Les rares fois où Bernadette posait la question, Laurence la regardait d'un air transparent et, sur le ton de l'évidence, répondait en papillotant des cils : « Qu'est-ce que tu t'imagines? Nous savons être heureux comme tout le monde! »

Ce n'était pas l'enthousiasme. Laurence avait-elle jamais connu l'enthousiasme? Et Jean-Pierre? Autrement, peut-on dire « comme tout le monde »? Il y manquait le ton de la foi, de la certitude, de... l'enthousiasme. Personne ne lui ferait croire qu'il s'agissait, de la part de Laurence, d'une sorte de pudeur. Laurence se serait promenée nue devant la terre entière sans éprouver aucune gêne, et elle était intarissable sur ses moindres faits et gestes. Cette apparente retenue prouvait qu'elle n'avait rien à raconter sur le sujet. Probablement, il ne l'intéressait pas. Ou juste ce qu'il fallait pour aller se rincer dans la salle de bains. Elle devait faire ça comme on se lave les dents : en pensant à autre chose. En éprouver peut-être une vague satisfaction, comme quand on s'est acquittée d'une tâche ménagère. Qu'on a trouvé une marque de dentifrice laissant dans la bouche une agréable sensation de fraîcheur.

Bernadette aurait été curieuse d'interroger Jean-Pierre. Elle n'osait pas. Cela se discute entre hommes, entre femmes. Rarement entre hommes et femmes. Ou c'est qu'il y a quelque chose.

Il n'y avait rien entre Jean-Pierre et Bernadette. Pas même Laurence.

 

 

Le Rahat-Loukoum avait été lancé en 1960 aux chantiers d'Osaka. Aucune relation n'est à établir entre la décoration de la salle à manger des premières, l'âge du capitaine, et le fait que Mélissa eût obtenu la suite nuptiale, quoique seule. Devait-elle considérer cette aubaine comme une incitation à rechercher l'heureux élu? Elle verrait plus tard. Au besoin, elle prendrait l'avis de Bella.

Le Rahat-Loukoum, transatlantique de son état, après avoir été affecté à la ligne Paris-Lyon-Marseille (et retour), faisait dans la croisière dorée depuis cinq ans. De Cyclade en Sporade, il butinait un peu de Smyrne, un brin de Crète, un zeste de Macao, relâchant au hasard de la météo à Vancouver, Dallas ou Villefranche-de-Rouergue. On m'objectera que les ports n'abondent pas dans ce qui précède. Je n'y peux rien. Mieux vaudrait s'adresser à la direction de la Compagnie, laquelle, je le crains, s'en soucie comme d'une guigne : le bureau du grand patron est installé dans un ascenseur, ce qui le rend assez difficile d'accès. Vous pouvez toujours téléphoner... James Wilcox Unabashed II, fils de James Wilcox Unabashed I. Son arbre généalogique est exposé dans le hall, au rez-de-chaussée. Le concierge y élève des perruches. On a remarqué, tout à fait par hasard, que, lorsqu'un des volatiles se perche sur la branche collatérale des Willoughby, il pleut. Mais au diable les digressions. Arrivons au principal de notre sujet, qui est cette pulsion irrésistible amenant Irénée Lasserloff dans l'île de la Cité aux premiers jours du printemps.

 

 

Irénée Lasserloff, qui appartenait à la lie de l'humanité, était la crème des hommes. Il était né quelque quatre-vingts ans plus tôt dans un coin du Caucase. Après une enfance turbulente, plusieurs années d'université, davantage comme gardien de chèvres, portier d'immeuble et déchet social, il atterrit à Paris dans les bagages d'une tournée de ballets où il était régisseur, pour aller se perdre sous les ponts d'où il ne bougea plus.

Irénée était clochard dans l'âme. Sacerdotalement clochard. Il cultivait une barbe de pope, portait le même manteau inlassablement rapiécé, les mêmes bottes qualité avant-guerre qui mettaient en valeur son mètre quatre-vingt-douze. Voix splendide, caverneuse, faite pour chanter l'opéra. Hélas, les dents étaient gâtées. Il faisait, de temps à autre, de la figuration intelligente dans des films, quand on arrivait à le dénicher, à lui parler avec assez de persuasion et à lui proposer un salaire uniquement monnayable en bouteilles de vodka. De la Voïvod Pétrouchka au piment, à l'exclusion de toute autre. A part cette boisson, Irénée n'ingurgitait que du thé fumé, avec une tranche de pomme quand c'était possible. Et ne croquait que des harengs. Harengs, thé, vodka au piment, étaient les trois mamelles de sa verdeur et de sa longévité. Irénée était vert et comptait vivre encore longtemps. Pour atteindre ce résultat, il faut s'y prendre de bonne heure.

Oui, aux premiers jours du printemps, Lasserloff le clochard était irrésistiblement pulsé dans l'île de la Cité, où il élisait domicile jusqu'à la fin de l'été. Plus que la météorologie nationale, sa caution était le gage de l'installation définitive des beaux jours, par on ne sait quel miracle que lui-même ne pouvait expliquer. Ne suffit-il pas que les miracles aient lieu?

Voilà, direz-vous, un personnage bien conventionnel. C'est que Lasserlof ne se prétendait pas original, et que je n'ai nulle part affirmé qu'il l'était. Qu'y puis-je, s'il fait "carte postale"? Et quant à travestir la vérité, jamais! Au reste, vous-mêmes, que connaissez-vous d'autre que des personnages bateau? Que connaissons-nous d'autre, tous, que des personnages bateau? C'est l'acharnement qu'ils mettent à ressembler à des clichés qui finit par leur conférer une manière d'originalité. Au fond, nos étonnements ne sont que relatifs.

Mais nous ne sommes pas là pour philosopher. Lasserloff non plus. Il a horreur de ça. Les philosophes, il connaît. C'est pour les fuir qu'il s'est retiré du monde.

L'imagerie traditionnelle se complaît à nous représenter l'univers de la cloche comme l'ultime refuge des derniers philosophes. Faux. Etre philosophe, c'est encore tremper dans la système. La cloche aussi est un système, seulement différent de l'autre. Lasserloff haïssait les systèmes. Aux yeux mêmes de ses compagnons, il passait pour un marginal.

 

 

Le Rahat-Loukoum, tranquille transatlantique, flotte dans un silence d'entrepôt. Le grand salon désert laqué de noir ne semble ouvert que pour Mélissa. Blottie au fond d'un fauteuil de velours carmin, son fume-cigarette interminable pointé sur le hublot le plus proche, comme un schnorkel prêt à jaillir à l'air libre, elle parle doucement à sa panthère noire étalée à ses pieds, qui se lèche les babines, satisfaite : elle vient de croquer le chat de Mrs Simpson, une horrible, prétentieuse bête qui portait le nom ridicule de Nabuchodonosor. « Vous êtes une vilaine! Vous allez m'attirer des histoires. J'y gagne certes le silence définitif de Mrs Simpson et la fin des corvées de bridge en sa compagnie. Mais son époux nous fera un procès en arrivant à Baltimore, et nous dépenserons encore beaucoup d'argent! » Pour toute réponse, Bella, la panthère, tira une langue insolemment rose, aussi peu chargée que sa conscience.

Le commissaire de bord glissa vers elles sur ses escarpins vernis. « Miss Bogsley... » commença-t-il. -- « Je sais », bâilla Mélissa en s'étirant, « nous nous sommes fort mal conduite. Mais ne sommes-nous pas une sauvageonne égarée dans la civilisation? » Le commissaire produisit un petit rire de boxer asthmatique. « Miss, je suis venu -- incognito, cela va sans dire -- vous transmettre les remerciements du personnel, que ce chat martyrisait depuis le début de la traversée. » -- « Vraiment? » s'étonna Mélissa. -- « Oh, oui! » soupira le commissaire. Discrètement, il tira de sa poche un objet enveloppé dans du papier de soie, qu'il extirpa avec précaution pour le déposer entre les pattes de Bella. Mélissa se pencha languissamment en avant. Le fume-cigarette pointa vers le plafond surchargé de lustres, comme une antenne de vedette lance-torpilles. C'était un énorme loukoum, rose comme la langue de Bella et aussi confortable que les coussins dans lesquels de prélassait Miss Bogsley. « Par exemple! » gazouilla-t-elle. -- « C'est parfumé à la rose », commenta l'officier. -- « Excellent pour l'haleine », approuva Mélissa. La panthère ne fit qu'une bouchée du loukoum.

Miss Bogsley se reblottit dans ses coussins et regarda le commissaire d'un oeil tendre-tango. « Naturellement », ajouta celui-ci, faisant disparaître le papier de soie dans une poche de son uniforme, « personne n'a rien vu. Nous sommes tous prêts à le jurer -- devant un tribunal s'il le faut : le chat de Mrs Simpson a disparu corps et biens au milieu de l'Atlantique sans qu'on puisse trouver d'explication logique. » Mélissa entendit des genoux craquer. Elle aperçut le commissaire, accroupi, en train de caresser prudemment le crâne de Bella. Le fauve produisit un ronron béat qui enchanta le galonné. Il leva les yeux vers la maîtresse, articulant avec ferveur : « Je crois que nous sommes bons amis. » Celle-ci lui sourit. Soutenant son regard, elle murmura de sa belle voix grave : « Effectivement, monsieur, je crois que nous sommes bons amis. » Rougissant, l'officier se releva dans un nouveau craquement de cartilages. Il claqua les talons, effectua un bref plongeon du buste en avant qui, Dieu merci, ne déchaîna aucune protestation articulaire, et bredouilla : « A votre service, miss. » Puis il exécuta un demi-tour impeccable et se volatilisa en direction de la sortie, accompagné du ronron approbateur de Bella.

« Eh bien, vois-tu, chérie », ronronna Mélissa à son tour, « je pense que cette croisière commence sous les meilleurs auspices! » Ce disant, elle laissa négligemment tomber ce qui restait de sa cigarette dans la coupe de champagne à moitié pleine qui attendait Mrs Simpson, sur la table voisine. Cela fit une sorte de petit sifflement ironique et définitif.

 

 

En bras de chemise, les manches roulées au-dessus du coude, Sobanovitch pétrissait son orchestre symphonique qui rugissait, levait, s'étalait, festonnait, s'aplatissait en contours géographiques, bouillonnait comme un lac de lave dont Amanda arpentait le cratère dans sa robe de mousseline fuchsia, une ombrelle sur l'épaule, suivie de ses pékinois. « Combien? » demanda Sobanovitch au caissier de la Chase Manhattan. « Soixante mille », répondit Bruce Unfold. Sobanovitch continua à pétrir. Palmiers, piscine, meubles de jardin compliqués comme des automates, villa dont les pièces s'illuminaient à mesure qu'Amanda les traversait, évanescente. Ben Lazzaro surgit, un billet d'avion à la main. Il le tendit à Sobanovitch : « Bayreuth, Dimitri. Vite! » De la pointe du menton, Sobanovitch fit signe de le poser sur la table, à côté. Les mains occupées, il continua à pétrir. « Quatre-vingts », annonça Unfold. Les réacteurs faisaient un bruit d'enfer. « Qu'est-ce qu'il dit? » questionna Amanda, absente. « Il dit que je t'aime », souffla Dimitri. -- « Oh, ça? » Elle éclata de rire. « Antoine, ici! » Un pékinois fila sous la Cadillac. « Quelqu'un peut-il m'éponger le front? » quémanda Sobanovitch. Amanda était dans le parc. Ben Lazzaro débattait un nouveau contrat à Toronto. Bruce Unfold pelait des liasses vertes dans sa cage dorée, comme un chimpanzé des bananes. Bayreuth croulait sous les rappels. « Cent vingts », annonça Unfold. « Si nous allions manger une pizza chez Guido? » proposa Dimitri. « Et ma ligne? » minauda Amanda. Dimitri se remit à la pâte. « Merveilleux! » gloussa la comtesse Von, « j'en ai encore des frissons dans le dos. » Amanda brisa le cloisonné chinois : « Je t'interdis de parler à cette pouffiasse! » -- « Amanda, voyons, la comtesse Von! » -- « Et alors, quoi, la comtesse Von? » -- « Deux cents » fit savoir Bruce. Haussant les épaules, Amanda partit pour Vienne avec quatorze valises en pécari. Sobanovitch put souffler un peu.

Il ne dessoûla pas de trois jours. Ben Lazzaro le lui reprochant, Soba lui fit prendre une cuite mémorable qui l'en débarrassa pour une semaine, pendant laquelle il dormit la nuit, se plongea le jour dans des romans polissons (ou dans la piscine), dégusta chez Guido toutes les pizzas de la carte, des tagliatelli, des gnocchi, du parmesan, des boulettes de viande, arrosés de Valpolicella et de Lagrima Christi, roula dans la Cadillac à l'aventure, alla au cinéma, grignota du popcorn, joua aux échecs avec Pavel Ivanovitch et avec l'Indien, au poker en compagnie de Tom, Sid et Wallace. Toutes choses dont Tony Dappertutto, détective privé, rendait compte très ponctuellement chaque soir par téléphone à Amanda, qui l'avait engagé. « Pas de femmes? » questionnait-elle. -- « Eh, non! » répondait Tony, « pas de femmes! » Peut-être Dimitri n'aimait-il pas les femmes... « Quelle blague! » rugit Ben Lazzaro, consulté par téléphone, une poche à glace en équilibre sur son crâne bombé. Les glaçons tintèrent dans le récepteur. « Whisky? » s'informa Amanda. « Grands dieux, non! » gémit Ben, se tenant le front : « mal de tête. » Il réprima un frisson.

L'agence de Ben Lazzaro trônait dans la 5ème Avenue, au 43e étage du Stanford Building. On y avait généreusement dispensé le marbre, les ors, le cuir de Cordoue. Les baies vitrées à vous coller le vertige étaient d'origine. La "Supreme Artists Guilde" avait pourtant démarré dans un taudis crapoteux du Village. Qui s'en souvenait? Ni l'écurie Lazzaro, renouvelée de fond en comble, ni le pool des secrétaires, fraîches écloses ; encore moins Polly, l'assistante de Ben, qui semblait sortie d'une vitrine depuis si peu de temps qu'on avait le plus grand mal à s'empêcher de chercher l'étiquette virevoltant au bout d'un fil invisible au col de son tailleur Chanel ou de son poignet décoré par Cartier. Lazzaro ne prenait que ce qu'il y avait de meilleur. Sa devise (motto) : « Jette avant qu'on te jette. » Ses cigares étaient toujours venus de Cuba, même après la Baie des Cochons. Il préférait ne plus savoir d'où il venait, lui. Il avait entendu dire qu'à Cuba, le cigare était contingenté. Défense d'en fumer plus d'un par semaine! A La Havane! Tout cela à cause d'un champignon microscopique qui s'était mis dans les plants, en gâtant une grande partie. Le monde sans havanes était-il envisageable? Ce que n'avaient pu faire les bombardiers, les Marines, les missiles, la guerre froide, un champignon l'avait réussi! A qui se fier?... Ou bien c'était un coup de bluff de Castro pour faire grimper les cours. En connaisseur, Ben Lazzaro admira. Ces forcenés sortis du maquis, avec leurs allures de Mormons, au bout de quelques années de pouvoir, devenaient aussi pourris, retors, que les pires margoulins capitalistes.

 

 

Carmen appuie sur l'accélérateur. Dans cette circulation monotone, elle commence à s'ennuyer. Elle dépasse quatorze véhicules, dont huit camions, brûle trois feux rouges. Des sirènes se déclenchent. Son rétroviseur lui renvoie l'image d'une voiture de patrouille qui la prend en chasse. Enfin, il va se passer quelque chose! Elle accélère un peu plus. Juste ce qu'il faut pour ne pas semer ses poursuivants. Elle vire dans Cocoanut Drive. Au bout, le Pacifique.

 

 

« Le Pacifique! Sais-tu ce qu'est le Pacifique? » s'exalte Cicéro. Il jette son cigare sur le sol. « Hé, mon tapis! » beugle Samantha. « Au diable les tapis », grogne Cicéro, mâchouillant des débris de tabac, « le Pacifique est quelque chose à prendre au sérieux. » Il crachotte quelques brins l'un après l'autre. « Cochon! » grommelle Samantha.

 

 

Sur son manège, Denis passe des moments fantastiques. Le soir tombe. Les lumières s'allument. La musique semble changer les couleurs. L'odeur des beignets, de la barbe à papa, devient plus proche, plus riche. On dirait que des myriades de clochettes se mettent à tinter, que des nuées de papillons frénétiques tournent dans un air transparent. Les visages de la foule regardant le manège forment un long ruban pâle, ininterrompu, qui l'entoure tel un second manège. Parmi ces visages, celui de sa mère. Puis toute la foule devient ce seul visage, et celui-ci se dilate autour de lui, faisant un rempart qui le protège, l'accueille à nouveau comme un ventre l'avait accueilli en son centre. Denis est heureux. Il rit. Il rit, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Et que ce rire est une respiration sans laquelle il étoufferait. Denis pensa que tous les gens qui ne riaient pas étaient morts.

 

 

Samantha ramasse le cigare et va le déposer ostensiblement dans un cendrier. Cicéro hausse les épaules. Pourquoi faut-il qu'il soit si mufle? se demande-t-elle. Devait-elle servir de nounou, de pute et de domestique à ce porc? Qu'est-ce qui l'y obligeait? Elle a beau chercher, elle ne voit pas. Sinon, aussi loin qu'elle remonte, une longue suite d'habitudes, de compromissions, de défaites. Et ce sexe qui entre en elle. Il se trouve qu'au bout, il y a Cicéro, mais c'est par hasard. Il pourrait y avoir quelqu'un d'autre. Merde, pauvre maman, si tu voyais ta fille! Ta petite chérie pour laquelle rien n'était trop beau, hurlant, parce que ça fait mal, ça fait du bien, et ça dégueulasse la baraque, et c'est pas cet abruti qui se tape le ménage, ni les rinçages au-dessus du bidet. Il se tape juste Samantha. Alors, bien sûr, il peut parler du Pacifique ou de n'importe quoi, qui s'en soucie?

 

 

Mi-médullaire, mi-tauromachique, Vico chaque matin dépasse son reflet dans la glace, de la distance voulue pour ignorer qu'il s'agit de lui. Popom-popom! Formant une bulle, ses lèvres font des bulles. Elles ne lui appartiennent pas. Guère plus que les bulles irisées de ses yeux où se reflètent la salle de bains, son image dans la glace, ces yeux d'en face, ces lèvres absentes, la tignasse drue qui lui donne l'air d'un poireau à l'envers, dans son peignoir vert-légume. Popom-popom! Je ne suis pas là. Je suis tout juste là pour constater que je ne suis pas là, qu'il n'y a personne. Un vide rassurant, satisfaction quiète de quelques litres de sang pompés en circuit fermé. Ainsi tournent les bolides sur les pistes de compétition. Vico tourne, casqué, abstrait du système au creux duquel il repose, malgré la vitesse, comme une bille de mercure. Bulle de mercure. Dans ces conditions, puisqu'il ne sert à rien de sa hâter, se hâter peut devenir très important. La seule chose à faire et ne pas faire. Un moyen de n'être nulle part, mais de flotter, sans conséquence. Flotter. Vapeur devant une glace. Je suis la buée de ma baignoire et -- jouissance suprême -- je vais m'effacer du miroir, où je me suis déposé, avec une serviette de toilette roulée en boule. Lorsque la dernière trace aura disparu, la serviette tombera sur le sol, abandonnée. Il n'y aura plus personne pour la contempler. Elle pourra se dissiper aussi, comme un nuage. Ou attendre les archéologues du futur qui en retrouveront quelques fils à partir desquels ils tricoteront impunément des architectures avec des théories, faisant apparaître des masques de dieux avec lesquels leurs descendants joueront pour oublier qu'ils n'ont plus de visage.

L'inconscient collectif, dira plus tard Vico, salle Pleyel, doit d'abord être collecté. C'est à quoi servent tous les égouts de nos artères, de nos vaisseaux, de nos pensées, de nos songes. Maître, demandera la dame en tailleur rose loukoum et chapeau meringué du premier rang, l'inconscient collectif est-il plus fort dans les pays collectivistes? La salle éclatera de rire et Vico contemplera la meringue d'un regard indulgent, en réalité incapable de répondre à cette question.

 

 

Les dessins géométriques du tapis conviennent à une disposition harmonieuse des soldats de plomb, appelant une stratégie programmée, bien que les fils de trame ne soient pas toujours propices à leur équilibre. Souvent, les combattants meurent, non des coups de l'ennemi, mais d'un caprice de la laine,-- ce qui rend leur guerre plus poétique.

Sur le champ de bataille rôde un tank monstrueux, hors de proportion avec l'élément humain. Chenilles de caoutchouc noir denté. Crachant des flammes dans une odeur de pierre à feu avec la régularité d'un dragon consciencieux. Il y a aussi un biplan de ferraille, dont la mitrailleuse projette à travers l'hélice d'identiques étincelles. Il provient d'une attention particulière de la petite souris, alertée par la chute de ma première dent de lait.

Parfois, cet attirail de mort disparaît pour laisser place à des activités plus positives : le Meccano et ses ingénieuses machines de dentelle métallique, ou bien un jeu de construction en bois verni d'un beau jaune pâle, avec des pans entiers imitant la brique, des colonnes, des chapiteaux d'inspiration géorgienne, des cheminées et -- merveille! -- des fenêtres aux carreaux de mica coloré, au travers desquels on peut regarder. Mais il faut, pour permettre le fonctionnement des engins, l'assise des édifices, rabattre un coin du tapis. Les fureurs de la guerre et les ouvrages de la paix ne fraternisent pas sur le même terrain.

Sur tout cela flotte l'odeur du zan, en bâtonnet, en lanière, en fouet, en forme de pipe ou de revolver, ou bien étroitement serré, roulé en cylindre comme un centimètre de couturière, avec, dans le petit trou ménagé au centre, une perle de sucrerie blanche, rouge, verte, bleue, jaune, selon le cas, qui vous invite à dévider le rouleau pour la déloger. A moins que vous ne sachiez, de vos doigts menus, à la force décuplée par la convoitise, l'extirper d'abord de son repaire pour vous la coller, triomphant, sur la langue. Après quoi, il ne vous reste plus qu'à happer progressivement le rouleau comme un sublime spaghetti, jusqu'à la prochaine perle de sucre coloré, au parfum méphitique.

 

 

Vico s'était promené dans Prague, uniquement, semblait-il, pour découvrir cette arrière-cour où pendaient les volets d'une maison abandonnée, au-dessus d'un mur aussi souillé que celui des pelotons d'exécution, où le salpêtre, la crasse, les graffiti de bambins disparus faisaient d'étranges fleurs. Ce mur rappelait les parois de certaines grottes préhistoriques. Ici, avait passé la "civilisation". Tout ce qu'elle laissait derrière elle, c'était ces fleurs inexplicables, devant lesquelles une charrette oubliée tendait ses bras pathétiques.

Avant d'y parvenir, il remarqua ces façades construites à grands traits de grisaille, où les fenêtres apparaissaient comme des griffures, sur l'arrière-plan de la cathédrale hérissée de flèches perdues dans le brouillard. Il y avait eu ce coin de rue aux allures de paysage sous-marin, au pied de la falaise des murs aveugles derrière lesquels grouillait une faune caparaçonnée, menaçante, aux antennes cauchemardesques. Puis cette lanterne insolite, qui semblait une cloche appartenant à un navire englouti, et que hantait une nuée d'insectes tourbillonnant comme des poissons autour d'une épave.

Parvenu au terme du voyage, il ignorait pour quelle raison il l'avait entrepris, et même s'il y avait eu un voyage. Où se situait Prague, réellement? Au-dehors, ou au-dedans de lui-même?

 

 

Le fleuve avance obstinément, d'un bloc. Et telle est sa puissance, qu'il donne l'impression de rester immobile. Que ce sont ses berges qui défilent, emportées par la force du courant avec les champs, les maisons, les hommes, leur histoire. Et lui qui les regarde, inchangé, s'éloigner de lui, glisser contre ses flancs, dans un mouvement irréversible. Toutes les langues qu'on a parlées sur ses bords, tous les événements auxquels il a assisté avec la même indifférence, ont autant de poids, autant d'écho, que le vent qui passe au-dessus de lui. Sans plus d'effet ni de souvenir que s'ils avaient disparu dans un puits sans fond, à des années-lumière de là, sur une planète abandonnée, qui depuis aurait dispersé ses poussières dans une gigantesque explosion à travers le vide dont il ne resterait rien, pas le moindre vestige de cette énorme énergie gaspillée.

 

 

-- Eh bien, Romuald, pas encore couché?

-- Je n'ai pas sommeil.

-- Que faites-vous?

-- Je tourne en rond.

-- Mauvais, ça!

-- Je boirais bien un verre de lait.

-- Il y en a dans le frigo.

-- Vous ne voudriez pas me le servir?

-- Puisque vous tournez en rond, ça vous ferait un but. Par la même occasion, vous pourriez m'en offrir un.

-- Vous n'allez pas dormir?

-- J'irai dormir après. A quoi pensez-vous?

-- Je me demande si j'ai vraiment envie de ce verre de lait.

-- Pendant que vous réfléchissez, remplissez toujours le mien.

-- Je vous verrais plutôt le verser tandis que j'y pense plus à l'aise. Lorsque ce sera fait, je me déciderai peut-être à le boire.

-- Et moi?

-- Vous vous en servirez un autre.

-- Ce que j'admire chez vous, Romuald, c'est votre élégance.

-- Vous dites ça pour me flatter.

-- Pas du tout! Où avez-vous pris que je vous flattais?

-- C'est que je me méfie, voyez-vous.

-- Eh bien, vous pouvez vous méfier tout votre soûl, mais vous attendrez longtemps qu'une flatterie sorte de ma bouche, du moins vous concernant.

-- Ah, bon?

-- Parfaitement.

-- Notez, j'aime mieux ça. Au moins, on sait à quoi s'en tenir. Non?

-- Si.

-- Comme pour le verre de lait.

-- Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

-- Si vous n'avez pas l'intention de me le proposer, dites-le!

-- Je pense l'avoir fait.

-- Ah? bien. Bonne nuit.

-- Vous allez vous coucher? Je croyais que vous n'aviez pas sommeil.

-- Oh, les envies, ça va ça vient. J'avais bien envie d'un verre de lait, et puis vous voyez!...

-- Je vous signale que le frigo n'est pas fermé à clé.

-- Encore une chance!... Je vous imagine bien fermant le frigo à double tour. Même à triple, quadruple tour. Oui, c'est tout à fait le genre de chose dont vous seriez capable.

-- Le dépit vous égare.

-- Ne soyez pas mesquin.

-- Parce que c'est moi qui suis mesquin?

-- Mon Dieu, qu'est-ce que je demandais? Un petit, un minuscule verre de lait.

-- Romuald, n'essayez ni de m'attendrir, ni de me pousser à bout. Vous ne m'aurez pas.

-- Le ciel m'en préserve! vous me le reprocheriez toute votre vie. Au fond, ce qui me navre, c'est votre peu de confiance en vous.

-- Comment!

-- Si vous étiez plus assuré, vous ne vous défendriez pas avec ce beau désespoir.

-- Mais je ne me défends pas!

-- Pourquoi criez-vous?

-- Parce que je sens que je vais frapper.

-- Vous voyez!

-- Je vois que si vous me faites sortir de mes gonds, ça risque de mal finir.

-- Pour un verre de lait?

-- Au diable votre verre de lait!

-- D'ailleurs, c'est un peu lourd, le soir, sur le sommeil. Vous ne trouvez pas?

-- Je ne sais pas!

-- Je vous ai demandé de ne pas crier.

-- Eh bien, ne me faites pas crier!

-- C'est vrai, quoi!... Vous êtes un dangereux maniaque.

-- Ai-je bien entendu?

-- Bonsoir.

-- Romuald, revenez! Revenez, entendez-vous?

-- J'entends. Je ne suis pas sourd. Mon Dieu! vous me paraissez bien congestionné. Vous devriez boire quelque chose.

-- Plutôt mourir!

-- Même si c'est moi qui vous sers?

-- Je ne veux rien accepter de vous.

-- D'accord! Ne venez pas me reprocher ensuite ce verre de lait.

-- Ne me parlez plus de ce verre de lait!

-- Bon-bon! Tout bien réfléchi, j'irai au lit à jeun. Vous m'avez convaincu. Cette conversation m'a fait du bien. Je sens que je vais dormir comme un enfant.

-- Ne bougez pas!

-- Pardon?

-- Ne bougez pas d'ici! Vous allez l'avoir, ce verre de lait.

-- Mais...

-- Puisse-t-il vous étouffer.

-- Dans ce cas, je ne comprends pas pourquoi toutes ces histoires pour en arriver là.

-- Ne cherchez pas à comprendre. Buvez!

-- Vous avez mis quelque chose dans le verre.

-- Exact. J'y ai mis du lait. Ce n'est pas ce que vous souhaitiez?

-- Je ne vous crois pas.

-- Faut-il que je goûte?

-- Vous goûteriez?

-- Le voulez-vous?

-- Non... Je ne vous comprends pas. Je me tue à vous dire que j'ai l'intention de me mettre au lit à jeun. Pourquoi me poursuivez-vous avec ce verre de lait?

-- Moi??!!...

-- Vous! M'avez-vous, ou pas, servi un verre de lait?

-- Je l'ai fait! Et je commence à le regretter.

-- Eh bien, moi pas. C'est votre problème. Bonsoir!

 

 

Bonsoir, Carmen! Tu es coincée. C'est ce que tu voulais, n'est-ce pas? Impossible d'aller plus loin. Cocoanut Drive vient mourir dans les sables du Pacifique, au milieu d'un parking ayant pour toile de fond la splendeur majestueuse des rouleaux déferlants à laquelle s'oppose la laideur des baraques à frites et des corps sur la plage. Les glapissements hystériques de la sirène flique s'éteignent brusquement. Carmen regarde ses mains sur le volant, le design confortable du tableau de bord. Combien de temps mettraient les policiers à parvenir jusqu'à elle? Combien de secondes? puisqu'ils sont juste derrière. Que pouvait-elle faire dans l'intervalle? Que pouvait-il lui arriver? D'important, c'est-à-dire,-- sans quoi la vie valait-elle la peine d'être vécue? Des mondes infinis avaient-ils le temps de déferler en quelques secondes? De s'intercaler entre elle et les flics? Si non, elle n'était rien, ils n'étaient rien. La seule idée qui lui vînt fut que cette "philosophie" de pacotille était à pleurer. Pourquoi en était-elle à ce point poursuivie? Jusqu'à déclencher tout ce cirque pour voir ce qui arriverait. Ce qui se produirait en elle, sous la pression de l'urgence.

 

 

Eh bien, M. Ego, qu'avez-vous à dire à cela? M. Ego n'avait rien à dire à rien. Il était d'une discrétion exemplaire. Oui, la discrétion même. Sa position s'apparentait à celle des morceaux de sucre au bord des soucoupes. Il se confondait avec son chocolat, avec le petit derrière sur la chaise de métal blanc, dont les seuls entrelacs étaient susceptibles de l'absorber pour des heures. M. Ego se fondait dans le décor. M. Ego était le décor.

Était-il le décor? Cela valait qu'on s'y arrête. Il reposa la tasse de chocolat. L'avait-il portée à ses lèvres? Il eut l'impression de la reposer. Était-il devenu le petit derrière? les douairières? une chaise? un morceau de sucre? une tasse de chocolat? Il fallait choisir.

Fallait-il choisir?

Et merde!

Une pierre frappe l'eau, créant des ronds concentriques qui vont s'élargissant. Ils semblent s'obstiner à jaillir de l'endroit où est tombée la pierre, secouant au passage le ventre béat d'une grenouille sur sa rondelle de nénuphar. Puis les ondes reviennent en courbes inversées qui se croisent, reviennent encore, suscitant des points d'interrogation dans le cerveau du batracien. Après toute cette agitation, avec le temps, le plan d'eau replonge dans le calme, il ne reste plus à la grenouille que sa mémoire. Purement cinétique d'abord, de la même façon qu'on éprouve le roulis plusieurs jours après avoir quitté la navire.

De satisfaction, Ego fit clapper sa langue. Les mémères à la camomille se retournèrent dans sa direction, incrédules, comme s'il les avait sifflées. Il se retint de leur tirer la langue. Se prenaient-elles pour le centre du monde? Prétendaient-elles imposer à la Création les règles absurdes, compliquées, de leur code des convenances, aussi vétilleux que celui d'Hammourabi? Le petit derrière n'avait pas réagi. Il attendait le garçon. Ego se sentit en sympathie avec lui. Non pas avec le garçon, mais avec ce qui précède, davantage digne d'intérêt.

Ne nous méprenons pas. Ego n'est pas un phallocrate, mais un esthète, comme beaucoup. Que d'artistes ignorés, parfois d'eux-mêmes! Il lui arrivait de rêver qu'il épousait une cantatrice. Quelque chose de costaud, cylindrique, propre à bramer du Wagner, hululer du Verdi. Une tonne corsetée d'acier, de velours, sur laquelle il pourrait s'asseoir, se vautrer. Une sorte de machine à vent en perpétuel rut de vocalises qu'il saurait à la fois domestiquer et déchaîner, pour se jouer à volonté La Tempête ou Le Hollandais volant dans son petit intérieur douillet, qu'il voyait foisonnant de saxes, de coussins à tranches dodus comme son égérie, de cristaux tintinnabulants qui s'affoleraient aux barrissements de l'aimée, de lévriers afghans aux airs compassés, de chats soufflés comme des pets-de-nonne, de rideaux, de portières aux lourds drapés, de tableaux allégoriques, de bonbonnières débordant de pralines. Elle lui mitonnerait des cassoulets ; de temps à autre il la battrait, et ils auraient des réconciliations semblables à des tremblements de terre.

Ce rêve ne correspondait pas à M. Ego, qui s'étonnait d'en sécréter de pareils ; mais cela l'amusait comme une plaisanterie. De la même manière, Lasserloff se taquinait de songes pompiers, ridicules, où, dernier rejeton d'une lignée illustre, en des temps reculés, il affrontait des hordes de moujiks menaçants. « Misérables! » leur criait-il, « vous n'avez pitié de rien!... » Le vent s'engouffrait dans sa touloupe. Il craignait de s'envoler par-dessus la datcha comme une montgolfière, de survoler les champs, monter en plein ciel, aller heurter, au fond de l'horizon, la barrière de l'Oural. Potoklowski, son valet, le retenait par les bottes, lui dédiant l'étincelant sourire de ses chicots. Irénée voyait émerger, de la poche de sa vareuse, le goulot de la bouteille de vodka offerte par Natacha Vassilievna. Une bouffée de chaleur et de courage l'envahissait. « Oui! » glapissait-il, « vous n'êtes que des chiens, indignes même du nom de loups! » Les fronts de son redoutable auditoire se plissaient sous l'effort de la réflexion. Potoklowski profitait de ce bref répit : « Fuyez, maître! » bramait-il, « maintenant! ». Mais Lasserloff commettait l'erreur de son existence. Oubliant la situation, comme s"il se fût trouvé sur la scène du Théâtre d'Art, il jetait noblement, bataillant pour se draper dans sa touloupe : « Un Lasserloff ne fuit jamais! » Pourquoi fallait-il qu'à cet instant précis, sous le contrecoup, sans doute, de la peur qu'il venait d'éprouver, sa vessie le trahisse lâchement? Les féroces moujiks regardaient, les yeux écarquillés. Puis, un formidable éclat de rire, un tonnerre de joie mauvaise déferlait sur ladatcha, retentissant jusqu'à Guilili-Novgorod. Il était déshonoré, ce qui n'était rien, mais, avec lui, l'interminable lignée des Lasserloff, qui avait en vain au cours des siècles, par cette seule incontinence, brandi l'étendard de la respectabilité et de la vaillance.

D'autres fois, pauvre hère besogneux, plumitif de bazar, il écrivait à un riche protecteur, dans le même style conventionnel, désuet :

 

Cher Anton Pavlovitch,

Je vous remercie pour la gamelle de bortsch et les blinis. Je les ai mangés en pensant à vous, bien qu'ils manquassent un peu de sel et que la viande ne fût pas très abondante. Votre dernier roman, en revanche, que vous m'avez adressé par la même occasion, m'a fait plusieurs jours. Un peu indigeste et pourtant pas très apte à tenir au corps. Donc, si vous le pouvez, à l'avenir, un peu moins de roman et un peu plus de blinis. Merci.

Ma petite chatte, Anioutchka, se porte à merveille. Si vous prévoyiez pour elle, la prochaine fois, un peu de blanc de poulet? Elle n'aime pas outre mesure les blinis, et je ne déteste pas le blanc de poulet.

Où en sont mes poèmes, demandez-vous? Hélas, cher Anton Pavlovitch, vous savez bien que sans vodka, adieu l'inspiration! Or, vous avez omis de penser à la vodka. Loin de moi l'idée que vous êtes un ennemi de la poésie. Non, je ne peux le croire, cher Anton Pavlovitch! Cependant, sachez-le, sans vodka, adieu l'inspiration!

Je vous embrasse affectueusement, ainsi que votre délicieuse épouse, Ninotchka Alexeïevna, qui fait de si bons gâteaux quand elle veut. Que Dieu bénisse votre foyer et en entretienne longtemps la flamme, lorsqu'on peut faire cuire d'aussi bonnes choses dessus...

Votre très attentionné, très affamé et bien assoiffé,

Roman Romanovitch Lasserloff.

 

 

Pourquoi Irénée signait-il Roman Romanovitch? Peut-être était-ce l'unique coquetterie que sa situation calamiteuse lui permettait. N'aurait-il pu aller, à ce compte, jusqu'à Roman Romanovitch Romanoff? Ç'aurait eu une certaine classe. Mais il faut savoir rester mesuré dans ses audaces.

 

Arrêté devant la vitrine d'une parfumerie, il regarda son visage dans une glace et se dit : j'ai une sale gueule. Ou alors c'est une mauvaise glace. Cette sale gueule, il ne la reconnaissait pas pour sienne. Impossible qu'il se soit détérioré à ce point sans en prendre conscience. Que cette bouffissure, cette veulerie satisfaite, soient l'aboutissement d'années de rêves, d'efforts. Qu'il n'en reste que cette trace ridicule. Comme une mauvaise farce. Un vilain tour qu'il se serait joué, à son insu. Autrement plus grave que ses songes creux. Disparus, l'enfant secret, solitaire, l"adolescent exalté, l'homme jeune vibrant de désirs. On l'avait abandonné devant ce masque de carnaval, réalisé par un amateur sans talent. Était-ce lui? N'était-il pas trahi par la matière, tombé dans le piège des apparences qui se complaisent à dissimuler la vraie nature de ce qu'elles cachent? Lorsqu'il se penchait en lui, il ne retrouvait pas cette tristesse désolée étalée sur ses traits mais, au contraire, la même ardeur, le même enthousiasme inchangés, les mêmes illusions qu'il protégeait comme des bibelots soigneusement alignés dans une vitrine, préservés des atteintes du chat et de la poussière. L'illusion ne venait-elle pas de là? De croire que rien n'avait changé, que rien n'avait péri. Alors que tout croulait, se défaisait autour de lui, en lui, qui refusait par un entêtement maniaque -- son ultime espoir, et sa seule dignité -- d'admettre ce que voyaient ses yeux. Ou bien il fallait rêver, rêver encore, s'obstiner à croire que l'essentiel n'est pas ce que l'on voit, mais ce qui reste caché, inaccessible, que là résident le sens profond, la justification de ce gâchis qu'on appelle une vie.

 

 

Tout n'est qu'une question d'intervalles, pensait M. Ego, contemplant le décor qui s'offrait à son regard, où les personnages étaient piqués comme des cure-dents sur des canapés de raout mondain. Il imagina un organisme officiel pour la normalisation des intervalles : le Ministère des Affaires Interstitielles, Mitoyennes et Périphériques. On ne porte pas assez d'attention à ce grave problème. L'intervalle est le tissu de notre monde. Sans lui, qu'est-ce qui distinguerait deux notes entre elles? ou deux hommes? Son étude, sa définition s'avèrent indispensables, quel que soit l'intervalle considéré, qu'il s'agisse de celui qui s'étend entre deux bornes kilométriques, entre deux mers, deux tétées, deux tétons. Et que dire de celui qui existe entre trois étoiles, quatre fils Aymon, cinq continents, six pommes cuites, sept péchés capitaux, etc.? L'intervalle définit l'univers. Qu'il se transforme, voilà que tout se transforme. Il n'est que de penser, par exemple, à deux fils électriques mis en contact, au percuteur qui vient s'écraser sur le détonateur, prouvant ainsi que l'intervalle a non seulement des propriétés étonnantes, mais détonantes. Qu'est-ce que l'attraction universelle, sinon une simple question d'intervalle?... Innombrables, les exemples montrant son ubiquité, son omnipotence. On crée des instances internationales pour beaucoup moins. On dilapide les trésors publics pour guère plus. On occupe des bataillons de fonctionnaires, de chercheurs, à bien d'autres calembredaines. C'est sans doute pourquoi il ne bénéficie pas des mêmes attentions, si généreusement dispensées ailleurs. Cette négligence lui parut des plus dangereuses ; il se pourrait qu'on en ressentît plus tôt que prévu les funestes conséquences. Malheureusement, il serait trop tard : entre l'intervalle et nous, il ne resterait plus aucun... intervalle.

 

 

« Cela ne porte pas à conséquence ». Cette phrase, souvent utilisée par ma mère, me fascinait. Cela ne pouvait être qu'un de ces noms de chien ridicules comme en trouvent les grandes personnes ; et Conséquence , une dame infortunée qui devait prendre son mal en patience : pour des raisons obscures, compliquées, mais sans doute fort graves pour justifier une opposition permanente, cet animal se refusait à lui "porter" quoi que ce soit, obstination plutôt surprenante chez une espèce dont l'un des plaisirs les plus suaves consiste à porter des masses de choses à des foules de gens. Comment Conséquence pouvait-elle admettre pareille marque d'indifférence? Quelle ignominie Cela avait-il à lui reprocher au fond de son âme simple de bête? A moins que Cela ne fût ceux-là, ce qui ne contribuait pas à résoudre l'énigme. Car alors, il y avait dans ceux-là , de toute évidence, une nuance de mépris avéré. Quels étaient ces monstres, ces sans-coeur que ma mère ne s'abaissait pas à nommer, et qui privaient la pauvre Conséquence d'un plaisir peu compromettant, si facile à lui procurer?...

Mais que fallait-il porter à Conséquence? Mystère! Ce n'était pas tant ce qui devait l'être, que le fait même, qui semblait essentiel. On le sentait bien. Et le geste de mansuétude qu'il eût représenté. Ainsi, devant mes yeux horrifiés, s'ouvrait le gouffre d'un monde cruel, mesquin, indéchiffrable, où les Conséquence, impavides, supportaient le martyre d'une horde de Cela acharnés à les faire souffrir contre toute raison. Je me sentais prêt, pour ma part, à porter ce qu'on voudrait à Conséquence, ne fût-ce que pour n'en plus entendre parler.

 

 

Tony Dappertutto, détective privé. Déjeuné d'un petit pain trempé dans du thé froid. Il pleut. Suis sorti malgré tout acheter le journal. Jeté le journal dans la première poubelle venue. Tourné en rond devant des vitrines. Été au cinéma voir une ânerie sublime. Noir et blanc. Mais ça avait l'air tout blanc. Le blanc inégalé du noir et blanc. Noyé dans cette crème, je virais à la pâtisserie. Suis parvenu à m'attendrir sur moi-même. Été voir un autre film plein de couleurs. Donnait l'impression d'être tout gris. À la sortie, il pleuvait toujours. Me suis engouffré dans un bistrot, prendre un café noir en regardant les gens patauger dans l'eau, ouvrir des parapluies, courir comme des pintades, monter dans des autobus. Fumé trois cigarettes. La pluie s'est arrêtée. Suis allé acheter un roman policier. Bavardé avec le marchand de journaux. Ai fait trois pas. Suis entré dans un restaurant chinois, où on bouffe des numéros. Sur la carte, les plats, c'est des numéros. Bouffé trois numéros en écoutant les conversations. Instructif. Vous apprennent tout sur des gens que vous ne connaissez pas. S'ils savaient, fermeraient leur bec. Ne peuvent pas se douter. Leurs vis-à-vis, inoffensifs. N'écoutent jamais. Le danger vient du dehors : moi. Observateur, auditeur professionnel. Les yeux fermés, je les perce jusqu'à l'os. Autopsie par contumace. Les range dans mes petits casiers, pour ma collection, bien au frais. Patience! patience! Idem pour Sobanovitch. Lui ai donné campo, ce soir, à son insu. Me le réserve. Suffit d'attendre. Attendre assez longtemps. A la fin, tout arrive. Eux, ne le savent pas. Moi si. Pourrais presque dire quand. Retour au bercail. Coucher. Commencé le polar. Pas mal. Dépaysement. Atlanta sous la pluie. Me suis endormi sans m'en apercevoir. La lumière a brûlé toute la nuit.

 

 

Cauchemar. Il n'a pas de plus grand bonheur que de sauter d'un pied sur l'autre, hop! hop! par les champs, les chemins, sa besace pendue à l'épaule, la cuisse héronnière, hop! hop! par-dessus les montagnes, les cadavres entassés, contemplant l'horreur de son oeil glauque, un rictus au coin des lèvres. Hop! hop! Que le monde est court, jeune homme! hop! comme il court! Qu'y a-t-il à en espérer? Des paquets de grelots secoués par des mains fantômes font entendre leur bruit d'ossements creux. Des navires fantastiques glissent sur des lacs gelés, hérissés d'antennes, de voiles tendues comme des ventres de femmes enceintes. Des oiseaux sans pattes tentent vainement de s'envoler. Un roi de carton passe, raide, dans un carrosse cliquetant de ressorts dorés, jetant des poignées de haricots secs, des monnaies de cristal, détruites dès qu'elles heurtent le sol, dans un fracas irréel de glockenspiel et de carillon chinois. Des nains mangent des mandragores, puis s'élèvent comme des ballons, montrant leur cul aux duègnes révoltées, dont les caquètements s'entendent à plusieurs lieues. Un grand chat-nuage flotte paresseusement sur ce pandémonium, ayant fauché les rayons du soleil pour s'en faire des moustaches, ronronnant comme un orgue. Hop-hop!...

 

Il appuya sur le cliquet

Ça fit vroum

Ça fit broum

Ça fit prout

La machine éternua

Lui il se moucha

Il y avait beaucoup de fumée

Ça tressautait

Ça ahanait

Ça stridulait

Les courroies couraient

Les pistons pistaient

Les poulies poulaient

Il y eut un « cot-cot-cot! »

D'un tuyau tomba un oeuf

D'où sortit un petit ressort ébouriffé

 

 Donc, son père était mort, puisqu'il ne riait pas. Denis, du moins, ne l'a jamais vu rire. Les hommes se cachent-ils pour rire? Certains hommes? Parce qu'ils jugent cela honteux? Un plaisir si trouble qu'il faille l'assouvir en des lieux secrets? Des sortes de maisons closes? Est-ce pour cela qu'il disparaît mystérieusement? Stupre. Folie. Péché. Quelles créatures le font rire? Aucune. Il est bien mort. J'ai pour père un cadavre. L'ai surpris allongé sur un divan, dans la pénombre, immobile, d'une pâleur effrayante. Cadavre. S'est réveillé en sursaut, s'est enfui comme chassé par la lumière du jour. Mort-vivant. Vampire. Zombie. Me regarde toujours de cet air triste, les dents un peu découvertes, le souffle court. J'aimerais comprendre. Est-il si difficile d'avoir un père? Ou bien ce n'est pas mon père. Et ma mère, pas ma mère non plus. Souvent eu cette impression. Des doublures. Des imposteurs. Me sens d'ailleurs. D'une autre race. Égaré par ici. Cherche, Sultan! Cherche! Snif-snif-snif. Ouarf-ouarf! Sucre. Susucre. Pas manger les sucres qu'ils me donnent. Vont m'empoisonner. Mange, Denis! Veux pas. Finie, cette comédie? Pas une comédie. Oh, non. Pas une comme, comédie. Pas. Papa.

Les martinets se jettent en criant sur les murs d'un blanc aveuglant. Bifurquent au dernier moment, le temps de piquer au passage une mouche. Miam. Susucre. Se jettent comme pris de désespoir. Banzaï! Zzzz-zzz. Manger des murs. Manger du soleil. Criant de désespoir. S'engouffrent dans le chenal des immeubles. Piège-labyrinthe des mouches et des martinets. Martimouches. Martyrinthe.

-- Voyez-vous, Harold, j'ai longtemps été un petit con. Jusqu'à la cinquantaine, à peu près. Persuadé que le monde m'appartenait, qu'il m'était dû ; qu'on n'attendait que moi, que j'avais toute la vie pour mes grands projets. Je ne me suis jamais demandé en quoi ils consistaient. J'avais de grands projets, voilà! Cela seul me conférait une sorte de... comment dire?

-- D'auréole.

-- Si vous voulez. D'auréole. De sainteté. D'importance. J'étais investi d'une mission, vous comprenez? L'ennui, c'est que je m'étais investi tout seul et que les autres n'étaient pas au courant.

-- C'est souvent ainsi.

-- Peut-être. J'attendais d'eux qu'ils respectent, reconnaissent ce que je représentais à mes propres yeux. Le temps!... Très vite -- cinquante ans --, vous vous laissez coincer par ça. Un jour, je me suis aperçu (en lisant un livre, je crois)... je me suis demandé : auras-tu l'occasion de le relire? Et je me rendis compte avec terreur que désormais, mes premières fois pouvaient bien être aussi les dernières. Que faire? Qu'avais-je fait? Et qu'est-ce que j'attendais? J'ai enfin réalisé que je ne pouvais plus me permettre la moindre erreur, gâcher mes journées à n'importe quoi. Le sérieux que j'escomptais des autres, je devais l'exiger de moi-même! N'est-ce pas incroyable, d'avoir mis si longtemps à prendre conscience de cette évidence?

Harold hausse les épaules, fataliste. L'essentiel ne reste-t-il pas d'avoir fini par prendre conscience?

-- Peut-être, se lamente Denis. Mais maintenant?

Ses mains s'ouvrent, désolées, comme celles d'un enfant qui ne comprend pas pourquoi le sable qu'elles ont cru saisir s'est échappé, et qu'il ne reste rien. Des martinets tournoyant. Un manège. Le visage de sa mère. Sans qu'il puisse savoir si ce n'est pas celle d'un autre. Ou de personne. Et l'énigme de son père. Son vampère. L'homme qui rit dans les maisons closes. Ces histoires de cordon sont agaçantes. Ombilical. Qu'importent l'origine, la destination? Mais non! On est là à fouiller sans cesse, inquiet, content de rien. Groin. Groin-groin-groin. Snuff-snuff. A flairer le cul de notre mère putative parce qu'on se trouve trop bien pour elle. Né de la cuisse de Jupiter. Sorte de gros phlegmon. Snuff. Trouver une truffe : moi. Je. Moi-je. La Terre tourne autour du Soleil, mais le Soleil tourne autour de Moi-Je. Et Moi-Je tourne autour de lui-même... Snuff-snuff.

 

 

Lasserloff cligne des yeux dans le soleil. Bon gros soleil tricoté en bonne laine chaude orange. Il-Lasserloff accoté au mur de pierre du quai, épaules-nuque bien calées à plat, jambes croisées, mains dans les poches, yeux clos, lippe en moue gourmande jaillissant de la barbe. Immobile comme un varan. À peine cette palpitation de la gorge qu'on observe chez les reptiles. Rythme la méditation. Couleurs, icônes, girations, coupoles dorées, mosaïques, foules, foires. Pétrouchka. Orchestres concertants. Contrepoint sec, précis, ironique, métallique, du clavecin. Murailles de danseurs-félins se déplaçant d'un bloc, gestes imbriqués comme des engrenages, telles des toiles de Léger glissant l'une devant l'autre sur plusieurs plans. Chargez la 2. Le 1 000 rouge sur 90. Un poil plus au Jardin, top! Irina, espèce grosse truie dodécaphonique, tu prends bras pour moulins à vent? En mésure, Irina, je té prie! En mésure! Rentre ventre et sors ce soir avec moi, j'explique musique pas bouillie pour chats. L'oreille, Irina, l'oreille! Danse avec oreille. Laisse pieds dans placard avec chaussures. Boris, la bouche! Ferme bouche. Bouche pas bésoin pour grands jetés. Jette bouche. Merci, Boris! On réprend. Ça fait quatorzième fois. Non, quinze. Sergueï dit quinze. Alors quinze! Trois, quatre... Et une, dé, troâ, quatre! Iéléna, je dis troâ. Écoute troâ. Écoute pas Macha. Pirouli-lirouli-pilirou. Un zoziau, planqué dans un arbre comme un tireur d'élite, arrose de ses trilles tout ce qui bouge. S'en donne à coeur joie. Va se péter le sifflet. Irénée apprécie en connaisseur. Chant de la Terre. Plantons des arbres! Quel est l'imbécile de compositeur socialiste qui a foutu ça dans son oratorio? Commence comme ça : plantons des arbres! Sans crier gare. Objurgatoire. Chostakovitch? Tête du compositeur si l'assistance se levait comme un seul homme et, quittant la salle, se mettait à planter des arbres partout. Un ordre est un ordre. Bien attrapé. Irait planter sa musique ailleurs. Heureusement, personne ne prend les compositeurs -- socialistes ou pas -- au sérieux. Les choeurs, à l'opéra : partons, partons! Sans bouger d'un pouce, pendant des heures. Ou l'héroïne, d'une voix de stentor : ah, je meurs! Tout un acte, que ça dure. De la voyance! Un peu comme : adieu, je pars pour la guerre de Cent Ans!... Me souviens de cette représentation de La Tosca. Fabuleux. Dernière acte. Du haut des remparts, la Tosca se jette dans le vide. Créneaux du décor à cinquante centimètres du sol. Matelas derrière, pour amortir le choc, supprimer le bruit. Zdoïng! Élastique, le matelas réexpédie en l'air la cantatrice. Apparition inattendue. Pas fini! Pour sortir de scène, elle doit crapahuter à quatre pattes derrière les créneaux (cinquante centimètres du sol). Pendant que l'orchestre se déchaîne, on voit la plume de la coiffure qui dépasse et progresse laborieusement, par petits sauts vibrants, en direction de la coulisse : plume-plume-plume-plume... Gros succès de public. Rien de plus tonique qu'un drame, un mélo, qui tourne à la rigolade. Ça fait du bien par où ça passe. Pirouli-larilou-piroula-lari. Pétrouchka. Voïvod Pétrouchka. Plus une goutte. Loin de moi l'idée que vous êtes un ennemi de la poésie, Anton Pavlovitch. Loin de moi. Mais ne pourriez-vous être plus prévoyant? Potoklowski, espèce de chien galeux, passe-moi la bouteille. Comment, quelle bouteille? Celle que j'aperçois, là, qui nous fut offerte par Natacha Vassilievna. Donne, hyène putride! Vide? Comment ça, vide? Quand? Et que fais-tu d'une bouteille vide dans ta poche, abruti? Tu as bu dans mon dos, avoue! Approche ici, approche. Souffle. Souffle, je te dis! Plus fort. Tu veux tâter du knout? Ah, le porc! il pue comme tous les diables! Je t'interdis de manger de l'ail, tu entends? D'abord donne-m'en, que nous luttions à armes égales. Plus d'ail non plus? Potoklowski, tu n'es qu'un tuyau. Avec un trou à chaque bout. Qu'ai-je été m'encombrer d'un tuyau pour domestique? De quel secours m'es-tu, à moi, ton maître? Saint Pamphile de Kazan, retiens-moi de faire un malheur! Qu'est-ce que tu dis? Je te paierai quand tu l'auras mérité. Depuis quand paie-t-on un goinfre inutile qui ne vaut pas le bâton qu'on lui donne? Arrête de grommeler. Tu voudrais peut-être faire la révolution, toi aussi? Malheureuse buse! (Sortir quelque chose de profond, prémonitoire, historique, philosophique. Trouve pas. Crachons.) Tfou! Tu as donc envie de planter des arbres? Toi qui es tout juste capable de récolter l'ombre qui pousse à leur pied pour une petite ronflette? Çà, je te vois bien en train de planter des arbres, mon pauvre pigeon! Ou d'emboutir à la presse des couvercles de lessiveuses. Ou d'épousseter les fauteuils du Bolchoï, une casquette de camarade-préposé sur le crâne, afin que les camarades-syndiqués viennent poser leur cul pour voir se trémousser les camarades-danseurs. Tais-toi quand je parle! Tâchons plutôt de trouver des harengs. Et, si possible, une autre généreuse donatrice. Espèce en voie de disparition. La toreutique ne s'exerce pas à mains nues. Qui peut offrir de meilleur ciseau que le mécène? Et quel meilleur ciseau que l'alcool de grain, avec un zeste de piment? S'il y a une révolution à faire, c'est celle du mécénat. Mais qu'on ne vienne pas me parler de l'État. Quelle horreur! Un mécène est désintéressé. L'État, jamais. Il a toujours quelque chose derrière la tête et le pire, c'est qu'il n'a pas de tête. Écoute-moi bien, Potofilov Potoklowski : au lieu de chercher tes poux, cherche-nous plutôt un mécène et, de préférence, une mécénesse. Elles sont plus larges. En outre, je suis davantage sensible au charme féminin. Qui peut se passer de femme, hein, butor?... Belle? Ai-je dit qu'elle devait être belle? Une femme qui vous inonde d'une pluie de roubles est forcément belle. Admirable. Si de plus Vénus l'a effleurée de son aile, alors elle mérite qu'on se tue pour elle. Au travail, naturellement. Et, Dieu merci, c'est à nous, les hommes, de définir ce que nous entendons par travail. Car le travail, vois-tu, est une notion éminemment floue. Qu'on doit respecter, cela va sans dire, mais se garder de rendre trop précise. Où irait le monde, sans cela? A sa perte, c'est évident. Écoute, Potofilov : à propos de respect, je respecte infiniment les travailleurs. Quels qu'ils soient. Ils sont l'honneur de notre espèce. Mais puis-je m'assimiler à eux, que j'admire? Ce serait d'une bien grande vanité. Puis-je m'admirer moi-même? Aussi je me tiens, modestement, prudemment, à l'écart. Les dieux que nous nous forgeons -- car nous sommes ainsi faits, nous ne pouvons nous en empêcher et ne ricane pas, mécréant, figure de chèvre! --, pas question d'usurper leurs attributs sous peine de sombrer dans la pire des idolâtries : le narcissisme. Sais-tu qui était Narcisse, ahuri? Il vaut mieux que tu ne le saches pas! Au fond, si je tombe dans la Voïvod, c'est pour éviter de tomber dans l'eau. Inutile de me regarder avec ces yeux de hareng frit, je n'ai rien dit. Songe plutôt à Natacha Vassilievna, que Dieu la bénisse. Et à la noirceur de ton forfait. Ne réplique pas! Songe à Ninotchka Alexeïevna, la chère petite colombe. Depuis combien de temps n'avons-nous pas été la saluer? Ne conviendrait-il pas de lui rendre mes devoirs? En tâchant de ne pas tomber sur Anton Pavlovitch. Non que mes intentions soient troubles, par Sainte Philomène de Tbilissi! Mais as-tu remarqué comme sa présence réduit les parts de pératchkis? Oui, ils sont bien profonds, les mystères de ce monde! Inutile, donc, de tenter le Diable, qui ne demande que ça. Écoute, Potofilov, je vais te confier un grand secret. Écoute et rends grâces au ciel, cochon malade! On a coutume de dire que le Diable est là pour nous tenter. D'ailleurs, on l'appelle le Tentateur. Mais ce n'est pas vrai. En réalité, c'est nous qui tentons le Diable sans arrêt. La voilà, sa punition : son véritable enfer, c'est nous! Tu as compris? Il me dit oui, mais je sais qu'il pense à autre chose. Alors voilà, toi, tu attires dehors Anton Pavlovitch sous un prétexte quelconque, et moi, j'entre chez lui et je m'efforce d'émouvoir le coeur de Ninotchka Alexeïevna, la sainte agnelle, que les Bienheureux lui garnissent sa cuisine! Avec un peu de chance, je rapporterai de quoi décorer nos intérieurs, et une bonne bouteille pour les réchauffer. Quel prétexte? Je t'ai dit : quelconque. Dois-je tout faire, ici? Tu n'as qu'à mériter ta part de gâteau. C'est ainsi qu'on apprend à gagner son paradis. Et je te signale, je te rappelle, que les domestiques ivrognes et menteurs n'y sont pas admis. Ceux-là même qui sifflent les flacons de leur maître en douce. Ils vont rôtir en enfer... Tu as raison, l'enfer, c'est pour le Diable, bon! J'ai voulu dire au Purgatoire, où, comme le nom l'indique, on ne leur sert pour toute boisson que des purges. Tu imagines? Des breuvages ignobles, au goût écoeurant, qui tirent toute l'eau du corps sans la remplacer par rien de plus corsé. Va!

 

 

Pourquoi le Pacifique? Depuis quand Cicéro a-t-il des sujets de conversation? Cette façon de l'écraser de son mépris, comme si elle ne connaissait pas le Pacifique! Elle avait vu le jour quasiment dessus. Samantha, ma fille, le moment est venu de mettre les choses au point. Pas question que ce verrat se prenne pour Balboa. Samantha Eggert, Oakland, Calif. Renifle un bon coup. Snuff. Cicéro : « C'est dégueulasse, ce que tu fais. » Ai-je bien entendu? Samantha : « Quoi? Qu'est-ce que tu dis? » Cicéro : « Dégueulasse, de renifler comme ça. » Merde alors! Pas posssible, je rêve! Cicéro : « Tu prends de la chnouf, maintenant? » Attends, tu vas voir ce que tu vas prendre, toi! Samantha : « C'est pour ne plus voir ta gueule de raie, espèce de poubelle ambulante. » -- « Quoi, quoi? » -- « Oh, tu peux faire quoi-quoi, et même kek-kek, kroa-kroa, kitti-kitti, tapeti-tap-brettetex-coax . » -- « Sam, tu vas recevoir sur le museau, c'est ça que tu cherches? » -- « M'appelle pas Sam, je suis pas un de tes potes à la gomme. Quant à mon museau, avant que t'aies eu le temps de porter ta sale patte dessus, tu te retrouveras avec la hache à fendre le bois en travers de la calebasse, ou le manche de la serpillière dans le derche. » Il secoue la tête comme s'il avait de l'eau dans les oreilles : « T'as bu, pas possible! Je te préviens, ça va chauffer. » -- « Pour sûr, ça va chauffer. Plus vite que tu penses. Ramasse tes loques et barre-toi vite fait ou je gueule par la fenêtre que t'as violé mon domicile. Personne peut te sentir, par ici. Comme t'es sans travail ni domicile fixe, la police va trouver ça bien à son goût. C'est toi qu'auras besoin de prudence. » -- « Tu vas le regretter, pour sûr. » -- « Pour sûr, je le regretterai pas, quand bien même je vivrais aussi vieille que Mary Shelley ou sir Algernon Postaffax-Washywishy, vampire. Tire-toi de là, bon vent! Et laisse la porte ouverte, que la puanteur de tes cigares de merde se taille avec toi. » -- « Qui c'est qui va te fourrer? » -- « T'inquiète. Ça manque pas de fourreurs, dans le coin. L'industrie est pas près de manquer de petites mains. Parce que tu te prenais peut-être pour un professionnel? Mon pauvre gros! On te présenterait ta queue dans une boîte de panatelas, tu serais pas foutu de faire la différence. » -- « C'est toi qui vas la faire. » -- « Mais oui, mais oui! Je t'enverrai des graphiques comparatifs. Attends-toi à des surprises. » Vlam! Il a claqué la porte, ce con. Pas pu résister à une sortie théâtrale. Maman, quelle joie! Hou-la-la, maman, quelle délivrance! Ta petite fille va aller se taper un bon vieux coucher de soleil, et puis au frais dans les toiles. Miam! je vais pouvoir m'étaler sans me cogner à des machins plus ou moins durs, plus ou moins mous. Plonger dans mon oreiller. Fontaine aux fées. Fermer les yeux. À nouveau toute petite. Toute petite, petite. Je me sens rétrécir. Ça se passe dans la tête. Je suis réduite aux dimensions de ma tête. Curieusement, je trouve mes pieds à la place de mon cou, et aussi très loin de moi, très loin, comme si j'étais en même temps une géante. Ça fait un peu peur. Mais je serre fort mon oreiller. Je suis fraîche, la peau douce, bien élastique comme avant que ces bulldozers au braquemard crénelé me passent dessus. Je flotte dans des courants tièdes. Hubbernuckle me parle à l'oreille. Il a mis pour moi un aster à sa boutonnière et porte une lavallière de persil tressé. « Vous êtes mon invitée, ma chère. Je vous mènerai où vous vou-drez. » J'aimerais, aimerais tant aller chez Putnam's, où y a de la lumière violette et des meringues à la pistache, de belles dames avec des robes taillées dans des arcs-en-ciel, des vitrines, des cristaux, des dressoirs croulants de religieuses et de homards, des serveurs qui semblent sortis de la Chambre des Lords. Debout, mon nez arrive juste à la hauteur de la nappe empesée, des couverts d'argent tarabiscotés, mais on placera des coussins à franges dorées sous mon derrière et je jouerai à la petite madame. Vous me promènerez dans votre automobile, luisante et longue comme une saucisse, qui fait poutt-poutt avec tant de distinction. Vous me laisserez appuyer sur le klaxon, ahua! ahua! Les policemen souriront avec indulgence. Nous irons à Hampton Court, nous irons à Ascot, nous irons partout. Vous me ferez découvrir ces souvenirs que je ne connais pas. Je les ai lus dans des livres. Je deviendrai un livre. Serai sage comme une image. Bibliothèque, ma maison de poupée... Inviterons Tom Nasherwood, et Lucy Templemore, et Rob Dillon, Martha Pugwash, Timothy O'Donnell et le Lapin Chorégraphe. Jouerons du piano sur des biscuits de champagne, ceux au chocolat pour les touches noires.

 

Tennessee, mon Tennessee!

Tu chantes en moi, mon Tennessee!

 

Chantes. Chuippes. Chuintes. Chourles. Chachmachazam, mon Tennechee! Qu'èche que vous dites? Cha che trouve comme cha que j'ai pas fini ma bouchée de chablé au chéjame. Faites jexcuje! Un coup de chirop de framboije pour faire pacher cha. Slouip. Bonjour, gentil prince. Quoi de neuf à la Cour de la reine Sensitive? Le Beau Danube Bleu en est resté tout vert. Aymerillot, Aymerillot! Taïaut, taïaut et mackfarlane! Si ne suis-je pourtant oncques me chaut que chouirlent mes chauchettes, sur les pendantes cordes d'un rebec amoureux, par la malemort! Ferlez, ferlez! Et que l'asprême mijaurée nous aict en sa saincte garde et poinct n'asdrosse nos pourpoincts. Mais venez cy ou passez la jusquiame. Quousque tandem abutere, Catalina tchi-tchi? Salut, portez-vous bien!

Et Vico, parallèle : Veillez-y, messire, toute vie est un massacre. Orpington, Orpington! S'écarquillent le trou pondeur. Tamtams. La brousse, tendue comme une peau d'âne. Messages transmis par des pets. Stanley? Livingstone. Saumon en croquettes et barbecue. Rule, Britannia. Par le saint clitoris de la Bienheureuse Victoria! Gandhi délité en pétales de lotus. Lawrence d'Arabie se faisant mettre par un chameau. Disraeli jouant des castagnettes avec ses couilles. Oyez, oyez la déliquescente histoire des mangeurs de bananes! Dents cariées par le cari. La poésie, enfouie dans les sables comme une rose des vents. Shakespeare a fait Manhattan. Manchester fait ce qu'elle peut. Perdu six guinées, nom d'un crampon! Il n'y a plus de coquelicots, sinon dans les pays en voie de développement. Des caravanes passent dans les songes de Little Nemo. Chaque réverbère a son Bonaparte. Les chiens préfèrent pisser sur des généraux. Machines en avant, toutes! Le paquebot Tenacity patouille dans un océan de chantilly. Flap-flap-flap-flap! À mettre au frigo. Repassez les scones, Béatrice. Sans trop vous pencher : on voit vos nichons. Ce n'est pas un spectacle convenable avec le Ceylan. Monsieur l'archiprêtre va encore se tripoter cette nuit, il sera en retard pour l'office et à quelle heure mangerons-nous la dinde aux pruneaux? Ce que je préfère dans la chasse au renard, c'est les fesses de Miss Finley. Ooops! Faites excuse, milord, je vous croyais dehors. Mais il n'y a pas de mal, je peux issir moi-même. J'aurais comme qui dirait des fourmis dans les jambes. Ces messieurs m'accompagnent? Parfait, parfait! on ne saurait trop s'entourer de gentlemen. Je te m'en vas te les faire chuter dans les oubliettes. Vlaouf! Par ici la sortie, messeigneurs. Personne qui comme moi connaisse les aîtres de ces lieux. Leur porterai des rognures de chester à chaque Pâque juive. Avec un filet d'eau. Pour le reste, qu'ils sucent du salpêtre. Je monterai la garde à la plus haute tour, en armure s'il faut, avec l'attirail convenable : biscuits, pemmican, moulinette, bouée, transistor, préservatifs, jumelles marines, bicarbonate de soude, bacon, poêle à frire, knickerbockers, sextant, coricide, huile de soja bouillante, boules puantes, coupe-ongles, réglisse, Baedeker, gaufrettes, chasse-mouches, clé anglaise, rustines, cure-dents, alka seltzer, gonfanon, crécelle, marotte, narguileh, yoyo, toupie russe, albuplast, café soluble, maracas, tympanon, organon, chutney, Who's Who... Manquera pas un bouton de guêtre. L'armée des Indes, rien à côté. Bloïng-bloïng! Jouerai de la harpe, l'air séraphique, mégot au bec, auréole accrochée au-dessus de mon crâne à la corne d'une tête de rhinocéros empaillée. Par-delà la fenêtre romane à l'impalpable rideau jonquille, serpentera dans le lointain un paysage d'aquatinte, serein comme un front de pucelle et traversé d'oiseaux diaphanes, où ne manqueront ni ruisselet pensif, ni colline adoucie, ni boqueteau ombreux, ni demeure élégiaque. Des chiens y poursuivront des lièvres ectoplasmes, et le moindre brin d'herbe aura son papillon. Et passeront les heures avec leur dé à coudre. Et coulera le temps de degré en degré, cascadant sur les pierres aux pattes de lézard. Mire ta goule à la fontaine, oripeau. Fais un voeu qu'exauceront les orques. Puis replie-toi dans les dédales de marbre de l'exorcisme, au fond d'une cuisine fraîche qui sent le cèdre et l'origan, taille-toi des tranches de salami comme des roues de brouette. Dans le silence approprié. Le silence appuyé sur sa lance.

 

 

-- Romuald, où êtes-vous?

-- Devinez.

-- Montrez-vous, nom d'un chien! C'est agaçant.

-- Cherchez un peu. Quel plaisir sans cela auriez-vous de trouver?

-- Mais vous m'avez appelé!

-- Croyez-vous?

-- Écoutez, si c'est pour faire de l'ésotérisme de pacotille, vous auriez pu éviter de me déranger.

-- Vous étiez donc si occupé?

-- Parfaitement.

-- À quoi?

-- Cela ne vous regarde pas.

-- Précisément, cela m'a regardé. Avec des yeux si implorants, que je n'ai pas eu le coeur de vous laisser tout seul.

 

 

Seule, seule comme c'est pas permis. Pauvre petite Bernadette! Faudra-t-il se résoudre à en adopter encore un? Ah, non, par exemple! Ne pas tomber dans le piège. Tous ces machins dressés, comme des plantes carnivores. Gluantes de concupiscence. Beurk! Bistrot. Terrasse. Mademoiselle? Un café. M'a appelée mademoiselle. Qu'est-ce qu'il en sait? Moi bien voir petit bouton à li, mamazelle. Fourré zoeil dans petite culotte, tout zyeuté moi là tout. Compris bézef. Sans sucre. Amer comme il faut. Hop, le sucre dans le sac. Payé pour ça. À offrir aux invités. Économie. Chpaf! une éclaircie. Entre deux nuages. Illumine tout. Passants passent moins vite. Voitures turent plus allegretto. Rumeurs nouvelles. On n'entendait rien, hier, chez Rosine, qui arrosait sa promotion. Malgré la fenêtre ouverte. Vingt-quatrième étage. La ville ailleurs. Punch à ci, punch à ça, olives piquantes, raisins-cacahuettes, aggloméré de frites, canapés au pétrole, crok-croks, acras. La môme qui avait retiré son slip. À trois ans, déjà! Gens en tas autour de la table basse, bouffant-buvant, disant n'importe quoi et se supportant à peine. Collègues. Le vieux kroumir avec sa ficelle de coton noir autour du cou, tailleur de lettres pour monuments funéraires, congestionné comme une aubergine, la nuque raide de bêtise. Prétendait devoir sa couleur à un coup de soleil. Phébus chopé dans les chopines. Raconte que jeune, portait sa femme sur son dos pour faire rire les copains. Pas besoin. Peut la poser. À côté, scieur de violon encaqué dans des coussins, discret-sournois comme un lavement. Le mérite du silence. Et puis le reste, sacrées fumelles caquetant, coquetant. Travaux au crochet autour de leur fignedé. Faisais partie du tas, solidaire. Solidaire-solitaire. C'qui veut, çui-là? Oh, crotte, Balthazar! Fous-moi la paix, Balthazar, chuis pas d'humeur aujourd'hui. Oui bon d'accord t'es sympa mettons que c'est moi qui le suis pas. Mais non mais non te fatigue pas. T'arrive jamais, de demander qu'on te foute la paix? C'est ça. Une autre fois. Autre part. Salut, Balthazar! Me fait chier, ce mec. Me font chier, ces nanas, derrière : Écoute, c'est dingue! T'as jamais remarqué? Bien sûr, que Victor cherche à nous infantiliser. Moi je suis pas d'accord. C'est pas possible que tu sois pas d'accord, écoute! Regarde ce qui se passe avec Nadia. Remarque avec Nadia c'est du gâteau parce que Nadia hein c'est justement ce qu'elle cherche alors dans un sens ça fait son beurre comme ça on peut pas être trop agressif avec elle tu comprends à partir du moment où elle s'est mise en position de quoi bon d'inférieure d'assistée on se dit merde je peux pas lui parler comme aux autres ou je vais la démolir elle assumera pas bon c'est trop facile tu trouves pas mais justement c'est ce que j'essaie de te faire comprendre je veux dire à partir du moment où bon toi tu as essayé d'assumer je veux dire eh ben il est pas question que qui que ce soit soit en mesure bon de t'infantiliser je veux dire. C'est pas supportable. Y a pas de place ailleurs?

Ce serait-y que j'arrive pas à encadrer mon présent, m'sieurs-dames? Comment dire? Je veux dire, je remarque que, bon, je décale sans cesse. Me rejette dans le futur ou le passé. C'est évident, j'assume pas! Jamais contente de la gamelle. Un monde! Je rêvassote, vaticine, mégotte, grognolasse, boursicote. Toujours l'impression qu'il m'arrive rien. C'est donc les Laurence qui tiennent la solution? Peut-être, mais j'admets pas que Jean-Pierre m'appelle Bernadette Soupirous. Quel con! Si c'est ça la solution, y a de quoi se flinguer, non? Ces airs avantageux qu'ils se donnent, ces avantagés!

Ça se passa en un clin d'oeil. Les deux loulous jaillirent de l'intérieur du bistrot, armés de pétards, au passage embarquèrent Bernadette et les deux nanas infantilisées, les poussèrent dans une bagnole où attendait un troisième larron. Tout ce monde se retrouva slalomant dans la circulation à une allure record. Ils venaient de se faire la caisse du limonadier et, pour couvrir leur retraite, de se payer trois otages comme on peut plus éviter si on veut passer pour sérieux. Soufflée, la Bernadette! Quant aux deux chéries, elles semblaient avoir le plus grand mal à s'assumer. « Ben? » se permit la confidente de Laurence. « On se tait! » décréta celui qui paraissait être le chef, un tout frisé bronzé. « Calmos, les boudins! On vous débarque dès qu'on est tiré d'affaire. Alors pas bouge tranquille et ça se passe bien. » Glop du côté des assumées. Bernadette, elle, petit sourire en coin. Il était pas mal, ce voyou. Nonobstant les deux pétards braqués sur elles, la situation ne manquait pas de piquant. Mais oh là hé prudence attention, s'agissait pas de retomber dans l'adoption, de s'encombrer d'un nouveau corniaud, même pittoresque. L'original, ça peut lasser. Rien ne vaut l'uni, le classique. Faudrait que ce soit juste pour essayer. Survireuse, la bagnole expédia Bernadette sur les mignonnes, qui glapirent en choeur comme dans Eschyle. Le frisé bronzé se marra : « Ça vaut pas un tour de manège, avouez? » Puis, à l'intention du champion qui tenait le volant : « Du calme, mec! Pas la peine de se faire repérer à tous les carrefours. Je crois qu'on est peinardos. » La balade allait se terminer. Déjà? Si ces délinquants juvéniles avaient une parole. À moins qu'ils ne profitent de l'aubaine. La drague au pistraque, ça paye. Peinardos, calmos, tranquillos. Crouic. Freins. « Allez, hop! la fête est finie. Du vent! » Dans leur précipitation, les théâtreuses passèrent sur le ventre de Bernadette. Elle demeura sur la banquette, rêveuse, fixant d'un oeil ironique le patron-chef. « Alors quoi? » il s'impatienta, « ça vient? » Bernadette le regardait, souriant de plus en plus.

 

De plus en plus souriante le regardait Mélissa. Le : Achille de Mimizieux, dit Mimi, pérorant, accoudé à la lisse, sa fine moustache frissonnant au vent comme l'impalpable nageoire d'un poisson exotique. Exotiques aussi les aventures qu'il surbrodait à l'intention de Mélissa et dont il se trouvait, par un hasard qui ne surprendra personne, l'insurpassable héros, évoluant avec grâce au milieu d'un bazar hétéroclite de maharadjahs, de pachydermes, de pirates, d'anthropophages, d'émeraudes, palais truqués, fauves écumants, reptiles sournois, femmes fatales, grottes, quartiers louches, trafiquants, aventuriers, aventurine, malachite, momies à ressorts, trésors maudits, fosses putrides, crocodiles cliquetants, crotales, explosions, plantes carnivores, espions, fumeurs d'opium, messages secrets, déserts, caravanes, oasis, métropoles perdues, lacs ésotériques. Suspendue à ses lèvres, Mélissa trouvait qu'il avait de belles lèvres. Injuste nature! Les hommes ont les plus belles lèvres, les plus beaux yeux, les plus longs cils, les cheveux les plus souples. Quels artifices les pauvres femmes ne doivent-elles pas employer pour obtenir le même résultat!

 

 

-- Venez à mon aide, Romuald.

-- Qu'y a-t-il encore?

-- Je dois entamer une page blanche et je suis saisi de terreur et de désespoir.

-- Ce n'est pas original.

-- Ce n'est peut-être pas original, mais c'est très embêtant.

-- Pourquoi diable devriez-vous remplir une page blanche? Ne sauriez-vous la laisser telle quelle? N'allez pas me dire que chaque fois que vous en voyez une, il faut que vous la noircissiez? Que vous êtes un dangereux maniaque?

-- Peut-être, en effet.

-- Trouvez-moi une seule bonne raison de remplir une page blanche.

-- J'avoue qu'il n'y en a pas.

-- Ah!

-- Sinon que c'est plus fort que moi et qu'il faut que je la remplisse, contre toute raison.

-- Dans ces conditions, mon pauvre ami, je ne peux rien pour vous.

-- Erreur! Vous m'avez déjà permis de gribouiller ce qui précède.

-- La belle affaire! Avez-vous jamais pensé qu'il ne suffit pas de gribouiller pour que le gribouillage ait une valeur?

-- Souvent. Mais comment juger de cette valeur?

-- Je me méfierais de ce qui s'impose à moi. J'accorderais plus d'intérêt à ce que je veux réellement.

-- Le jour où vous serez en mesure de m'expliquer la différence, vous me préviendrez.

-- Enfin! il me semble que c'est évident!

-- Puisque ce l'est, détaillez-moi ça.

-- Vous m'ennuyez! Je ne vais pas vous démontrer pourquoi vous ne devez pas faire ce dont vous avez envie. Si vous en avez envie, alors faites-le et fichez-nous la paix!

-- Mais je n'y arrive pas!

-- Eh bien, ne le faites pas.

-- Mais ça me rend malheureux! J'en souffre!

-- Et après? Que voulez-vous que ça nous fasse, à nous?

-- Romuald, cette fois-ci, vous avez tapé juste. Voilà un argument qui me semble décisif.

-- Excellent! Finie, donc, cette comédie? Vous allez nous laisser ces pages tranquilles et leur permettre de rester blanches tant qu'elles voudront?

-- Jamais de la vie!

-- Plaît-il? Je ne comprends pas!

-- Vous ne pensez tout de même pas que je vais permettre aux autres de rester indifférents! Allez, ôtez-vous de là! J'ai du travail qui m'attend!...

 

 

Le même résultat? Et encore!... La seule consolation, c'était de se dire que les hommes représentent la nature dans ce qu'elle a de sauvage -- comme le camping, alors que les femmes sont l'image même de la civilisation. Oui, Mélissa avait d'elle la vision de quelque chose de très sophistiqué penché sur une espèce de concentré de Canaque. Si Mimi s'était douté des pensées dissimulées derrière l'adorable sourire qu'il se réjouissait de provoquer, il serait tombé à la renverse. Il en aurait perdu sa moustache.

Elle essaya de l'imaginer sans. C'était tout de suite moins bien. Gênant, ça! Quel crédit accorder à un être qui perd les trois quarts de son intérêt par la simple suppression d'un accessoire pileux? À la hâte, elle rajouta une barbe. Achille devint grotesque. Elle éclata de rire. Bien à tort, il en fut flatté. Il l'invita à prendre un verre au bar, n'imaginant pas pour elle de meilleure récompense que la prolongation de ce tête-à-tête.

Mélissa était lasse de boire des verres, en quelque compagnie que ce fût. Dans le monde qu'elle avait cru fuir en se réfugiant dans cette croisière, on ne savait offrir que des verres, des fleurs ou des soupers. Parfois, plus démocratiquement, des cigarettes. Mais pouvait-elle refuser? Plus qu'une faute de goût, ce n'eût pas été la bonne méthode ; cela n'aurait rien résolu, et Mélissa avait horreur de l'inefficacité. Non! il eût fallu provoquer un naufrage, fomenter une mutinerie. Solutions qui n'étaient pas à écarter. Aussi, provisoirement, suivit-elle Achille de Mimizieux, lequel était loin de réaliser qu'il s'exhibait avec une bombe à retardement, malgré la panthère qui se trouvait accrochée, pour l'instant, au bout de la mèche.

Cette panthère était son calvaire. Achille mourait de frousse ; les efforts surhumains qu'il faisait pour le dissimuler l'épuisaient. C'était elle qui lui avait donné l'idée de ses aventures pittoresques afin de retenir l'attention de Mélissa : quand on s'affiche avec un fauve, on ne doit guère être attirée par les chasseurs de papillons, les tombeurs de moustiques en chambre que sécrètent les alcôves dans les banlieues de sous-préfectures. À présent que Mimi s'était taillé une légende sur mesure, il se voyait investi de l'éreintant devoir de rester à sa hauteur. Pourquoi s'être jeté dans un tel imbroglio? N'y avait-il pas à bord de passagères aussi désirables, qui eussent demandé une gymnastique moins disproportionnée? Il dut convenir que non. Le côté décoratif, inaccessible, de Mélissa l'attirait irrésistiblement. Ainsi les notaires se retrouvent lancés, dans leurs charentaises, à la conquête du Tibet, et les joueurs de belote vont taper le carton, enfermés dans des cloches pressurisées, au fond des fosses du Pacifique. Ainsi les grosses géantes blondes des légendes germaniques épousent les petits racho noirauds qui traînent sur les sentiers méditerranens avec les crottes de chèvres.

Les têtes de Mélissa et de Mimi s'encadrèrent dans un rond parfait, comme on voit sur les cartes postales pour amoureux. Un peu à l'arrière-plan et légèrement trouble, la tête du barman confectionnant des cocktails. Wu-Cheng-Wu adorait les têtes. Or, ces trois là, de même que beaucoup d'autres -- le savaient-elles? --, venaient de passer des eaux de l'Atlantique à celles du Pacifique. Le Pacifique était le domaine de Wu-Cheng-Wu et de sa jonque pirate, le Dragon Écarlate, bourrée jusqu'aux sabords des membres de la terrible secte et société secrète des Tin-Pan-Tong. Pour ces tigres assoiffés de sang, le Rahat-Loukoum était une proie de choix, et de tels abordages encore à redouter, ainsi que l'attestent de nombreuses relations, comme celle de l'enseigne de vaisseau Morgensen ; du capitine Fellow, commandant le Repulse ; de Harry F. Tiddelmore, pacha du H.M.S. Fury ; de Robert Donnadieu, armateur au Havre ; de Heinrich Strodda, dans son ouvrage La guerre des Tropiques, pp. 932-946 ; de Hans et Pietr Svendertörn in Les derniers pirates, publié récemment à Oslo ; sans compter ce qu'ont pu en dire, ici ou là, sir Malcolm Oggerty, le contre-amiral Spazzanini, Jean-François Le Cornec, Ange-Marie Ploarnez, Marie-Ange Christofari, Maxence Van der Meersch, Paul Claudel, Cloclo Martinez, Élisée Reclus, Madame Lafumasse, le commissaire Langlois, Roscoe MacDonnell, Jivromir Cszapotack, Antoine Rayjean, les Dufresnoy, les Dumortier, les Goulifand, M. et Mme Henry, M. et Mme Geoffroy, M. Rossignol, Mme Valigaud, Monsieur-Madame Bernardin et leurs enfants, Mlle Flandrin, le sergent Hermantier ; M. Legrand, facteur à Juvisy ; M. Nollier, pilote de ligne ; Madame Blouzma, voyante ; Monseigneur Holliphand, archevêque ; Victor Laraynette, homme-grenouille ; Sergio Leone, cuisinier à bord du Virgén de Africa et tant d'autres qu'il serait imposible de citer. Une fois de plus, on en revient au Pacifique!

Wu-Cheng-Wu se frotta les mains. Sobanovitch saisit une serviette de toilette et se les essuya. Ben Lazzaro le lui disait souvent : « Soba, tu es pire que lady Macbeth. Qu'as-tu donc à te reprocher? »

Dimitri haussa les épaules. Ce qu'il avait à se reprocher? Mais rien! Faut-il une raison précise pour se laver les mains? En revanche, il voyait autour de lui un nombre considérable de personnes, arborant des ongles noirs d'apprentis mécaniciens, qui auraient pu méditer sur le sujet et utiliser davantage le lavabo. D'accord, il se lavait souvent les mains. Il admettait volontiers que cela puisse être considéré comme une douce manie. Et après? Il y avait tout juste de quoi intéresser un analyste. Et encore! Le sien, consulté, s'était contenté de ricaner d'un air supérieur. Passer son temps à se laver les mains? La belle affaire! Lui, c'était les pieds, et laissez-moi vous dire que ça pose d'autres problèmes! Il était vital, pour Dimitri, de se sentir des mains fraîches, nettes. Sa formation de pianiste, sans doute. Au diable les justifications! Sobanovitch reposa la serviette sur le porte-serviettes. Il demeura songeur. Où avait-il connu une invraisemblable profusion de porte-serviettes?

A deux pas de là, Tony Dappertutto commençait à se faire vieux, dans le bar qu'il avait choisi comme observatoire. Il décida de téléphoner à son copain, Bill Nuggett, pour qu'il vienne lui tenir compagnie. Il tomba sur le répondeur de Bill, qui lui apprit que Bill se trouvait chez Pat Henderson. Il appela donc Pat Henderson. Là, un répondeur lui apprit que Pat pouvait être jointe au 72 45 96. Ce qu'était ce numéro et si Bill s'y trouvait aussi, mystère! Mais tant pis, il décida d'appeler le 72 45 96. Il l'obtint sans peine. Un répondeur du service des Postes lui indiqua qu'il fallait désormais composer le 32 08 00 pour obtenir le 72 45 96. Petit oubli de la part de Pat Henderson, sans doute. Au fait, qui était Pat Henderson?... Il appela le 32 08 00. Ça sonnait occupé. Miracle! il allait tomber sur une présence humaine! Il rappela quelques instants plus tard. Un répondeur le pria de rappeler quelques instants plus tard. Il eut une sorte d'éblouissement, car c'était juste ce qu'il était en train de faire. Puis il comprit que même un répondeur pouvait être occupé. Occupé à quoi? mieux valait ne pas approfondir. Il décida de téléphoner chez lui pour interroger son répondeur, au cas où quelqu'un l'aurait appelé entretemps. Son répondeur lui apprit qu'il fallait le joindre au 75 26 36, sans plus. Il avait dû oublier de le reprogrammer. Qu'était-ce que ce 75 26 36? Il résolut d'en avoir le coeur net. Il composa le 75 26 36. Impossible d'obtenir le numéro! Tony commença à s'énerver et à maltraiter l'appareil sur le comptoir.

-- Que se passe-t-il, monsieur Dappertutto? demanda le barman.

-- Il se passe que cette foutue saloperie refuse de me donner le 75 26 36.

-- Vous êtes au 75 26 36!

Tony regarda longuement le barman, bouche bée, avant de comprendre et de reposer avec précaution le combiné sur son socle. Le barman s'éloigna en hochant la tête.

Tout ce que vous voudrez, mais n'est-ce pas extraordinaire, la technique et le monde modernes? Son répondeur venait de lui apprendre où il pouvait se joindre, dans le cas où il aurait voulu parler à quelqu'un!

Porte-serviettes... Ça y était! Chez Armand Cognat! Cette baraque contenait autant de chats que de porte-serviettes, sans qu'on pût établir la moindre relation entre eux, sinon cet identique rapport de profusion. De même qu'il semblait naturel de tomber sur un chat en quelque recoin de la maison qu'on se trouvât, il fallait s'attendre à découvrir un porte-serviettes dans les endroits les plus saugrenus. Par exemple, à l'intérieur de la porte du frigo. Ou sur le palier, au-dessous du bouton de sonnette. Qui dit porte-serviettes ne dit pas fatalement serviettes. Au vrai, il ne s'en trouvait pas sur le palier. Mais dans le frigo, oui. Ainsi qu'au salon, à côté d'un paysage d'Hubert Robert. Dans la salle de bains, n'en parlons pas. Ce lieu justifie toutes les débauches. Le porte-serviettes y fleurissait à l'envi. Les murs n'étaient pas assez nombreux pour les accueillir. Il en aurait poussé sur le sol, si celui-ci n'avait été réservé en priorité aux plats à chats, ces bacs emplis de sciure qui proliféraient jusque dans la baignoire. Dimitri se souvenait que chaque animal possédait le sien et que, pour rien au monde, il n'aurait été s'égarer dans celui du voisin. Cela eût révélé une grande incorrection. Les chats d'Armand Cognat étaient parfaitement bien élevés. Disons, dans les meilleurs principes. Dieu sait si Armand était un homme à principes! Les porte-serviettes le criaient à qui voulait les entendre.

Pouvait-on avancer pour autant qu'Armand était un fou dangereux? En aucun cas. C'était le plus doux, le plus accueillant, le plus civilisé des hôtes. Si vous aviez décidé de cristalliser sur le porte-serviettes, c'était votre affaire. Jamais Armand ne se serait permis la moindre réflexion sur le sujet. Il n'y songeait tout simplement pas. Pourquoi l'aurait-il fait? Le porte-serviettes lui était aussi naturel que l'air qu'il respirait.

Dimitri Sobanovitch s'approcha de la fenêtre, écartant le rideau. Elle donnait sur la rue. Derrière la vitre du bar, il pouvait apercevoir ce type qui ne le lâchait pas d'une semelle se battant pour l'heure avec le téléphone. Pauvre bougre! Il avait eu le culot, récemment, de l'aborder, de lui apprendre qu'il le filait sur les instances d'Amanda -- sans quoi Dimitri ne se fût douté de rien, de lui suggérer une honnête rétribution pour prix de son silence. Soba avait écarté d'un geste l'importun et la proposition, surpris de n'éprouver envers Amanda ni dégoût, ni rancune, mais une sorte d'indulgence attendrie et même, oui, de reconnaissance, comme devant une preuve supplémentaire d'amour. Or, Amanada n'était pas plus capable d'éprouver de l'amour que tout autre sentiment : comme elle avait assuré ses bijoux, elle s'était prémunie d'un éventuel détournement de son mâle et de ses revenus. Mais quelle étonnante défiance! Dimitri se trouvait aussi attaché à Amanda -- contre toute raison, ce qui pouvait passer pour une garantie -- qu'à la pâte sonore de ses orchestres, pour laquelle il aurait bien dû, en spécialiste qu'il était, prendre un brevet comme avait fait en son temps le génial inventeur de la pâte des Sultanes. Ou était-ce l'élixir des moines tibétains?

 

 

Pendant qu'il y était, Wu-Cheng-Wu braqua sa lorgnette sur Sobanovitch et s'étonna du décor, fort peu maritime.

 

 

Les moines sont réputés pour leurs recettes miracles. Que ça à foutre toute la journée. Dimitri devait se rendre à sa répétition. L'autre pied-plat allait le suivre, c'était couru. Se retrouverait-il au pupitre des timbales? à celui du célesta? On ne sait jamais, avec ces limiers modernes, sortis des meilleures universités. Il en aurait peut-être assez de permaner dans les bars, de battre la semelle sur le pavé. Dans la salle, c'était interdit. Les coulisses : aussi inaccessibles que Fort Knox. Soba sourit. Si Sherlock avait le culot de participer à la symphonie, il y aurait du sport dans les parages de son porte-musique. Le chef se promettait de lui en faire baver des ronds de chapeau. « Au temps pour les timbales! Ta-da-tam, ta-ta-dam! On reprend au 124...  Monsieur, s'il vous plaît, pouvez-vous tenir compte de mes indications? Merci. On reprend au 124... Monsieur des timbales, je sais que vos pareils se font un honneur de cultiver une certaine indépendance. Toutefois, puis-je vous faire remarquer que vous êtes lié à nous, non seulement par contrat, mais aussi par la notation très précise du compositeur, qui a pris soin d'indiquer ici : marcato. Alors marquez! On reprend au 124... Reprenons au 124... 124... Afin de voir si j'ai été bien compris, nous allons reprendre au 118... Messieurs, je réclame votre indulgence. Notre ami timbalier a peut-être un rendez-vous. Il se trouve que nous aussi, mais c'est avec Mozart. Reprenons donc, pour être exact, au 124... A moins que Monsieur des Timbales ne préfère le 118?... Écoutez, mon ami, reprenons où vous voudrez, mais restez avec nous, OK? Personne ne descend avant le prochain arrêt. Ta-da-tam, ta-ta-dam! »

Après une petite heure de ce régime, Sobanovitch aurait la satisfaction de s'entendre déclarer : « Eh bien, cette séance n'aura pas été inutile! Grâce à notre collègue de la percussion, nous aurons découvert ce soir, après le suprême de veau Mornay et le consommé en velours du Chef, la timbale de Mozart marcato. Ce sera tout, merci. »

Le rideau retomba sur le spectacle de la rue. Cependant que des infinités de rideaux retombaient ou remontaient sur des spectacles divers un peu partout dans le monde, accompagnés de la rumeur des foules, et qu'à Kowloon un curieux rideau vert pailleté de dragons d'or se levait sur une sanglante tragédie burlesque :

 

CE QUE RACONTE À L'ÉGLANTIER

LA NUÉE D'ORAGE

OU

LES HORRIBLES FAITS ET MÉFAITS

DU TRÈS-CRUEL, TRÈS-MALIN

ET TRÈS-SANGUINAIRE WU-CHENG-WU,

VAUTOUR DE LA MER

ET DESPOTE DES 7 OCÉANS

 

Quatre musiciens vêtus d'habits multicolores et vernissés se présentent sur un coin de la scène. Ils trimbalent des instruments compliqués, délicats. L'un d'eux traîne derrière lui, en supplément, une ficelle qui n'en finit pas, garnie d'une multitude de grelots. Pendant trois bonnes minutes, il tire à lui des kilomètres de ficelle et de grelots, devant ses compagnons recueillis. Enfin, le bout de la ficelle apparaît : il s'y trouve attaché un zébu portant un gong sur son dos. Les quatre artistes occupent les trois minutes suivantes à s'entre-saluer cérémonieusement. Ils saluent aussi le public, tant qu'ils y sont. Puis ils s'affairent au ralenti, méticuleux, s'accroupissant, disposant leurs instruments. L'un de ceux-ci se déglingue avec fracas. Consternation des musiciens. L'artiste sinistré entreprend de remonter sa boutique pendant que les autres, pour passer le temps, font du thé, jouent au mah-jong, s'abîment dans le yoga... et que le zébu broute les petits drapeaux plantés dans le dos de celui qui se concentre dans la préparation du thé. Mais l'instrument n'est toujours pas réparé. Le musicien s'énerve. Il pique une crise d'hystérie, trépignant sur place, hurlant, grimpant après les rideaux, se retrouvant dans les cintres, tête en bas, arrachant ses vêtements, retombant, se roulant par terre devant les collègues impassibles et le zébu qui finit de mâchonner ses drapeaux. Les autres, avec de petits hochements de tête, s'approchent de l'instrument accidenté et entreprennent de le reconstituer. Ils travaillent avec méthode. Sous leurs doigts habiles, l'objet devient tour à tour une éolienne style Meccano, un métronome, un mixer tous usages. Enfin il recouvre son aspect primitif. Ils vont annoncer la bonne nouvelle à leur camarade en catalepsie. Dans leur dos, le zébu se couche avec délice sur l'instrument restauré.

Passe un sampan occupé par trois singes. Le premier fait avancer l'embarcation avec une perche. Le second tient un écriteau marqué Entracte. Le troisième, avec une gaffe, tire un pudique rideau derrière eux.

Lorsque le rideau s'écarte, quelques instants plus tard, la scène est vide. Les quatre musiciens refont leur apparition. L'instrument défectueux est réparé, consolidé à grand renfort de chatterton ; les drapeaux tout neufs du concocteur de thé sont protégés par des bouillons de fil de fer barbelé. Le même cérémonial recommence. Les kilomètres de ficelle et de grelots sont amenés consciencieusement mais, au bout, le zébu porteur de gong a été remplacé par un papillon qui volette en tous sens. Le gong est véhiculé par le singe qui tenait l'écriteau et posé sur scène avec sa mailloche. Le singe disparaît sur la pointe des pieds : il a des chaussons de danseuse. Petite menée, bras en couronne. Il est happé par la coulisse. Les musiciens s'entre-saluent et saluent le public, gênés par les évolutions capricieuses du papillon. Ils font des gestes désordonnés pour se débarrasser de lui. Le singe nautonier apparaît dans les cintres, muni d'un filet à papillons. Il s'efforce d'attraper le lépidoptère. En vain. Les musiciens installent leurs instruments. Le papillon se pose sur le gong. L'un des artistes saisit la mailloche et l'écrabouille. Vacarme infernal. Le singe s'enfuit en hurlant de terreur, lâchant le filet à papillons qui coiffe le crâne du musicien à l'instrument couvert de pansements. Ça lui fait comme une casquette avec une interminable visière. Chaque fois qu'il tourne la tête vers ses confrères pour voir s'ils sont prêts, les autres sont obligés de rentrer le cou dans les épaules pour éviter le manche du filet. Le gong ayant en quelque sorte servi de prélude à l'ouverture, la musique éclate sans crier gare. C'est la Vème Symphonie de Beethoven, dans l'orchestration habituelle, qui déverse ses torrents de décibels cependant qu'impavides, les musiciens, de toute évidence à la source du prodige comme de la marée sonore, tapotent délicatement leurs instruments impalpables, les pinçotent, les mignotent, les réglotent, les tournicotent, les guiliguilifrofrottent, les effleurottent ou les percucussionnent, l'air suave et le petit doigt en l'air.

Un héraut bondit sur le plateau. La Vème cale, coupée net au ras des branches. Huit petits doigts restent pointés dans l'expectative. Le héraut est caparaçonné dans une armure faite de plaques de cuir rouge, les pieds engoncés dans des chausssons soufflés à semelles épaisses qui ressemblent à des beignets. Prenant appui sur le beignet droit porté en avant, une main appliquée sur la poitrine, le héraut pousse un cri strident, interminable, qui semble provoqué par la pression de la main sur le pectoral : une cornemuse qui se viderait d'un air toujours renouvelé. Soudain, le silence, assourdissant. Ponctué par un formidable coup de gong. Une aile du papillon, qui y était restée collée, se détache et tombe en planant sur le sol. Nouveau hurlement du héraut, bref, celui-là. C'est pour réclamer l'attention. Il se met à s'agiter, à sautiller sur place, à couiner, souffler, regarder de droite et de gauche dans la salle : il a quelque chose à dire.

 

LE HÉRAUT.-- Ha! hi! Gna! gni! Holo! hala!

 

Il paraît en proie à une terreur abjecte. Il s'immobilise, se tétanise, parle à toute vitesse, de façon entrecoupée, murmure plutôt, sur le souffle :

 

Écoutez! Plus aucun bruit. Dans les bambous. Plus un murmure. Dans le ruisseau. Plus un mot. Dans les maisons. Dans la campagne. Dans la montagne. Sur les mers. Les sept océans. Même les bêtes. Se taisent. Comme. Lorsque. Le tigre. Apparaît. Le seigneur. De la jungle. Le seigneur. De la terre. De l'eau. De l'air. Pas le tigre. Le vautour. Le maître du monde. Infernal.

Un silence. Hurlé :

Wu-Cheng-Wu!

 

Il pousse un nouveau cri, suraigu, tremble sur place, recule, les yeux exorbités, et s'enfuit.

 

Le public n'a plus un poil de sec. Les musiciens s'acharnent sur leurs instruments, comme si, ce coup-là, ils avaient décidé de les détruire sur place. Et il en sort, de façon inattendue, de petits sons grêles, anodins, agaçants, semblables à ceux que pourrait produire une armée de ménagères en train de faire crisser des vitres sous leurs chiffons humides.

Sur ce rythme lancinant paraît un ahurissant équipage, une montagne de bois, de fils, de tissus, de bannières, hérissée de dards, bruissant d'une nuée d'essieux dissimulés sous les calicots, glissant pompeusement, brinquebalant comme un monstrueux marshmallow échappé de l'antre d'un pâtissier fou. Cela tient du dragon, du volcan, de la jonque pirate, dégouline de sang, de cris, de têtes coupées qui se balancent comme des pompons, de membres arrachés, de pièces d'or, de vins précieux. Cela fume de toute part, crépite de pétards, de fusées. Ce n'est pas Wu-Cheng-Wu : c'est son image, son symbole. Le plus horrible est encore à venir. Rassuré, le public s'humecte d'alcool de riz ; il croque des galettes au sésame, de petits bouts de poisson frit ou cru, des beignets de légumes. On se lance les premières impressions, on salue les voisins, on change de fesse. Le carnaval est passé. Flotte dans la salle une vapeur bleutée où se mêlent les odeurs de la poudre et de l'encens. Quelques pipes discrètes font leur apparition. Les musiciens s'appliquent toujours à essuyer les vitres. Plus personne ne leur accorde le moindre crédit.

Mais voici que se présente une touchante jeune fille sanglée dans un habit laqué de soie et de brocarts, aux pieds menus effleurant le sol à la vitesse des ailes du colibri, à la tête de porcelaine imperceptiblement inclinée vers l'épaule gauche, aux mains languissantes comme des éventails, les ongles pourpres, taillés en pétales d'hortensia. Un murmure flatteur court dans la salle qui mâchonne : on a reconnu le grand acteur Ti-Pong. L'adoration ruisselle sur les visages avec le miel des gâteaux qui circulent. Ti-Pong s'arrête, penche la tête à droite : il va parler. Les mandibules restent en suspens.

 

TI-PONG (voix sur-perchée de castrat de stratosphère).-- Je suis Haï-Phô!

 

On opine du chef. Les mandibules reprennent leur travail. Ti-Pong tire un ectoplasme de cithare de sa ceinture, pince deux cordes : le même son s'obtient en frottant un zeste de citron sur le bord d'une flûte cristal. Les quatre musiciens se taisent, vaincus. S'accompagnant de son rince-bouche à l'acide citrique, Ti-Pong explique, piaulant et chevrotant :

 

TI-PONG.--

Je suis Haï-Phô,

fille de Haï-Dang

et de Moïng-Meng.

Haï-Phô.

Haï-Phô est mon nom.

Telle que vous me voyez,

j'habite le village de Niang.

Niang est mon village.

Je suis Haï-Phô.

Haï-Phô, du village de Niang.

Haï-Phô est mon nom,

et Niang celui de mon village.

 

Dans la salle, les têtes s'agitent en cadence. On a compris. Le courant passe.

 

TI-PONG.--

Mais que je suis malheureuse!

Qui pourrait croire

que tant de malheur,

tant de malheur

puisse trouver place

dans un si petit village

que le village de Niang,

dans une si petite chose

que moi,

Haï-Phô,

petite chose perdue

dans le petit village de Niang.

À Niang,

nombreux sont les lotus,

nombreux sont les poissons,

nombreux les yeux des fourmis,

nombreux les rêves dans les coeurs,

nombreux les enfants

jouant dans l'eau de la rivière,

nombreux les oiseaux nombreux

comme les fleurs.

Comment,

dites-moi comment,

peut-il encore y avoir place

pour le malheur?

Dans un aussi petit village

que le village de Niang,

dans une aussi petite chose

que Haï-Phô?

C'est que Wu-Cheng-Wu,

le vautour,

le monstre des sept mers,

nous a touchés

de l'ombre de son aile.

 

Dans la salle, la stupéfaction est complète. Qui aurait pu croire? Dans un éblouissant éclair d'évidence, les mâchouilleurs de beignets viennent de faire le lien entre les piaillements du héraut, l'apparition fantastique de la tarasque à roulettes, Wu-Cheng-Wu et la désolée Haï-Phô (du village de Niang) présentement en train de couiner sous leurs yeux. Des grognements de commisération filtrent à travers l'alcool de riz. Mais comment la tendre colombe s'est-elle trouvée sur la trajectoire de l'ignoble Wu-Cheng-Wu? Elle va le leur dire.

 

TI-PONG (continuant).--

Oh, c'est une longue histoire!

Mais je ne sais pas

si vous aurez,

vous,

la patience de l'écouter ;

ni si j'aurai,

moi,

la force de vous la dire.

Hélas!

pauvre Haï-Phô!

 

La mini-cithare fait entendre un maxi-miaulement pour exprimer le fond du désespoir. Gros soupirs dans la salle, par ailleurs rassurée sur les précautions oratoires de l'héroïne, purement rhétoriques, elle le sait.

Elle apprend donc avec toutes les pauses et retournements voulus, à mesure que se déroule la geignarde mélopée de Haï-Phô, tel un interminable vermicelle gélatineux et tremblotant, qu'il est échu à son fiancé, Po-Dong, du village de Niang, un sort pire que la mort : d'abord tombé aux mains du démon Wu-Cheng-Wu, il est devenu l'une de ses âmes damnées. Maintenant, en compagnie de son maître, oublieux de la tendre Haï-Phô (mais peut-être, pourrait-on penser, pour fuir les stridences de ses bêlements), il écume les sept océans dont l'identité nous restera à tout jamais inconnue, perpétrant des actes abominables que la morale réprouve et l'Empereur poursuit quand il peut.

TI-PONG.--

Mais comment,

comment

un si tendre jeune homme

a pu devenir en si peu de temps

un tigre féroce, impitoyable,

ou plutôt

une hyène méprisable

que sa mère se repent

d'avoir enfantée?

Hélas, malgré le mal qu'il m'a fait,

je donnerais encore mes jours

pour qu'un seul jour

il me revienne

et, comme autrefois,

posant sa tête sur mon épaule,

écoute avec moi

chanter le rossignol.

Avec moi, Haï-Phô,

dans le village de Niang.

Sistres, cymbales, sifflements, crépitements de tambourins, halètements, grognements, glapissements : une tornade d'oripeaux bondissants balaie la scène. Les pirates! La redoutable bande des Tin-Pan-Tong! Des boules de tissus lacérés, multicolores, jaillissent de partout -- pirouettes, sauts périlleux, trajectoires impossibles, éclairs de dents, d'yeux, de sabres, de poignards --, soudain se figent autour de Haï-Phô repliée sur elle-même comme un bouton de rose au milieu du typhon, cependant que s'avance, avantageux, barbare, cauchemardesque, Po-Dong l'infâme, Po-Dong ricanant, Po-Dong triomphant, Po-Dong l'ignoble fils de Niang en personne revenu à Niang. L'assistance en oublie de respirer.

Catapulté de la coulisse par quelque main invisible, le héraut s'interpose, tremblant, reculant par sauts minuscules à chaque "phrase" qu'il prononce.

 

LE HÉRAUT.-- Po-Dong! Arrête! N'avance pas. C'est ta fiancée. Haï-Phô. Reconnais-la! Respecte. Au moins. Une chose. Dans ta vie.

 

Po-Dong éclate d'un rire sarcastique. Il dégaine son sabre qui tranche l'air en sifflant autour du héraut, dessous, dessus, de côté, en diagonale. Le héraut saute, glapit, semble pivoter autour de la lame, satellisé. D'une détente prodigieuse, il disparaît, hurlant, en coulisse. Po-Dong se campe sur ses talons, poings aux hanches, blatérant de plus belle. Les pirates se mettent à ramper, se rapprochant peu à peu de Haï-Phô toujours immobile, enroulée sur elle-même. Comme ils vont l'atteindre, Po-Don jette un cri menaçant qui les fige sur place.

 

HAI-PHO.-- Hélas, Po-Dong, est-ce toi?

PO-DONG.-- C'est moi!

LE PUBLIC.-- Ha!

LA CITHARE.-- Zdiaoumiaou!

 

Haï-Phô fait deux pas et demi vers Po-Dong.

 

PO-DONG, aux pirates.-- Paï ma ting nia klong meng haï nia piang nio pling plong.

 

Les pirates se jettent sur Haï-Phô et l'emportent, malgré ses cris de désespoir. Po-Dong suit, cacabant lâchement.

Le héraut surgit, invectivant les ravisseurs :

 

LE HÉRAUT.-- Nadine kelb! Nadine babak! Nadine strrrreuj! Inahal oualdik! Inahal zobormok!

 

Un pirate revient dans son dos et l'assomme avec un gourdin. Le héraut s'effondre comme un tas de briques.

 

LE PIRATE, au héraut.-- Glos mots, pas poli. Glos mots, pas joli. Pas bien, dile glos mots. (Un doigt en l'air:) Pas lecommencer!

 

Il sort.

Le public applaudit, on ne sait pourquoi. Lui non plus.

Entre Haï-Dang, la mère de Haï-Phô. Elle va s'asseoir sur le héraut, le prenant sans doute pour un tronc d'arbre abattu.

 

HAÏ-DANG, abattue elle-même.-- Poï-poï-poï-poï-poï-poï-poï-poï!

LE HÉRAUT, essayant de se relever.-- Hé!

HAÏ-DANG.-- Poï-poï-poï-poï-poï-poï-poï!

LE HÉRAUT.-- Hé, la mère! Peux pas aller t'asseoir ailleurs?

HAÏ-DANG, allant s'accroupir un peu plus loin.-- Poï-poï-poï-poï-poï!

LE HÉRAUT, se remettant péniblement debour, au public.-- Vous voyez? Voilà le travail de Wu-Cheng-Wu! Contemplez la douleur d'une mère.

HAÏ-DANG, se balançant d'avant en arrière.-- Poï-poï-poï-poï-poï-poï-poï!

LE HÉRAUT, explicatif.-- Puisque Haï-Dang est la mère de Haï-Phô.

HAÏ-DANG.-- Poï-poï-poï-poï-poï-poï!

LE HÉRAUT.-- Cela ne crève-t-il pas le coeur? Et dans tout l'Empire, c'est le même spectacle.

 

La portion de plateau où se trouve Haï-Dang disparaît en coulisse. De l'autre côté, par le même artifice, arrive en glissant un vénérable vieillard.

 

LE VÉNÉRABLE VIEILLARD.-- Moï-moï-moï-moï-moï-moï!

 

Exit itou. Apparition d'un homme encore jeune.

 

L'HOMME ENCORE JEUNE.-- Toï-toï-toï-toï-toï-toï!

 

Exit. Groupe compact de moutards.

 

LES MOUTARDS.-- Baï-baï-baï-baï-baï-baï-baï!

 

Exeunt. Chien perdu.

 

LE CHIEN PERDU.-- Kaï-kaï-kaï-kaï-kaï!

 

Exit.

 

LE HÉRAUT.-- Le même spectacle. A se demander où se trouve l'intérêt. Mais à qui la faute? Wu-Cheng-Wu! Toujours Wu-Cheng-Wu!

 

Apparition de l'Empereur.

 

L'EMPEREUR.-- Que Wu-Cheng-Wu soit déclaré hors-la-loi.

 

Exit. Crieur public, lisant un parchemin officiel et criant à la cantonade (c'est-à-dire à la cantonnaise) :

 

LE CRIEUR PUBLIC.-- Wu-Cheng-Wu est déclaré hors-la-loi!

 

Une flèche se plante dans son dos. Il tombe.

 

LE CRIEUR PUBLIC.-- Naï-naï-naï-naï-naï-naï!

 

Exit.

 

Le public rit. Crauté des masses populaires. Ne serait-il pas séduit par la légende en négatif du répugnant pirate? Phénomène connu. À vous dégoûter d'écrire des oeuvres édifiantes!

 

LE HÉRAUT.-- N'est-ce pas à vous dégoûter d'écrire des oeuvres édifiantes?

 

(Merci.)

 

LE HÉRAUT.-- Et pourtant, regardez!

 

Il tire sur des vélins accrochés dans les cintres, qu'il déroule et commente l'un après l'autre. À mesure, les vélins se réenroulent, disparaissant vers le haut.

 

LE HÉRAUT.-- Ici, vous voyez Wu-Cheng-Wu l'infâme, encore gamin (il a trois ans), en train de dévorer un python vivant. Remarquez la gueule féroce du reptile. Et celle, plus féroce encore, du gamin.

Ici, un peu plus tard, il découpe sa petite soeur en rondelles, qu'il ira vendre au marché. L'artiste a volontairement édulcoré cet épisode sanglant pour ne pas choquer les spectateurs.

 

Le public siffle.

 

Avec l'argent ainsi ramassé, il satisfera des vices déjà nombreux.

Là, son père le gifle à cause de la scène précédente.

Ce qui reste de son père le lendemain.

De sa mère et de ses petits frères.

Le voici avec sa première bande de démons.

Les habitants du village fuient au seul nom de Wu-Cheng-Wu. Celui que vous voyez ne pas fuir est sourd.

Les habitants de tous les villages fuient au seul nom de Wu-Cheng-Wu. Cette fois, tout le monde fuit : les sourds ont été égorgés depuis longtemps. Vous avez peut-être l'impression qu'ils ne fuient pas dans la même direction. Vous ne vous trompez pas. C'est :

1) qu'ils ne savent pas où fuir ;

2) que s'ils fuyaient du même côté, ils n'arriveraient plus à fuir.

 

Le héraut déroule une époustouflante et gigantesque photo de fille nue.

 

Playboy. Miss Septembre.

 

Le public siffle. Cette fois, d'enthousiasme. La fille nue remonte dans les cintres. Nouveau vélin.

 

Sur cette gravure...

 Sifflets de déception.

 

Sur cette gravure, l'artiste a représenté l'entrée de Wu-Cheng-Wu dans la terrible secte des Tin-Pan-Tong. Il ne mettra pas six mois à ourdir l'assassinat de ses Grands Maîtres et à prendre leur place, faisant de la société secrète le principal levier de son pouvoir.

 

Il tire un vélin représentant un sac.

 

Sa première action d'éclat : le sac de la ville de Tien-Tsin. Lequel, fort heureusement, dissimule à vos regards les horreurs qui s'y perprépré... préperpère... Perpétrèrent.

 

Huées de frustration dans la salle.

 

Bientôt, Wu-Cheng-Wu étend sa puissance sur les mers. Voici sa jonque pirate, le Dragon Écarlate, avec laquelle il écume les sept océans, rapide comme la foudre, insaisissable. Certains s'étonneront du nombre de poulies. En regardant avec plus d'attention, ils constateront que la plupart d'entre elles sont des têtes coupées, accrochées par les cheveux. Pour les filins, la majorité sont des boyaux : musiciens, les pirates en font des cordes pour leurs instruments, très supérieures, dit-on, à l'habituel "boyau de chat".

 

On perçoit une étrange et nostalgique mélopée, céleste plainte d'une âme en errance.

 

Vous entendez en ce moment une corde en boyau d'homme.

 

Un frisson court parmi les spectateurs.

Et même, ne soyons pas chien : deux frissons.

 

LE HÉRAUT, réalisant.-- Mais... mais-mais-mais!...

 

Hé, oui! si l'on entend cette corde en boyau d'homme, c'est que les pirates sont là!... Le vélin éclate, déchiré par trois Tin-Pan-Tong qui sautent au travers, arrivent en boulant et se redressent sous le nez du héraut, leurs sabres pointés sur sa gorge. Ils ricanent. Les lambeaux du vélin remontent dans les cintres, découvrant une vision d'horreur : un homme est écartelé au sol, entre quatre pieux. Au-dessus de lui, une sorte de treuil sur le tambour duquel s'enroulent les boyaux qui sortent de son ventre ouvert. À chaque extrémité du treuil, aux manivelles, un pirate. Agissant sur la tension du boyau, ils modifient la hauteur du son produit par l'archet que Wu-Cheng-Wu, recueilli, les yeux fermés, frotte dessus. Le supplicié hurle. La salle aussi.

Dans le fond, Haï-Phô, poursuivie par un groupe de pirates lubriques, en tête desquels galope Po-Dong.

 

WU-CHENG-WU, furieux, à l'un des manivelleurs.-- Ré dièse, espèce de sauvage! Ré dièse! Changez-moi cet incapable!

 

Un monstrueux pirate s'approche du coupable (coupable : qu'on peut couper, qui mérite de l'être). Il lui tranche la tête, qu'il accroche à sa ceinture ; parmi une demi-douzaine d'autres. Du doigt, il désigne un suppléant qui va, tremblant, prendre la place laissée vide.

 

LE HÉRAUT, cliquetant des quenottes, au public.-- Vous voyez! Quand on vous le dit!...

 

UN DES PIRATES QUI LE TIENNENT EN RESPECT.-- Silence, vermine!

 

Mais alors soudain, soudain alors, tout à coup voici que se produit un confondant miracle. Haï-Phô a saisi sa cithare, dont elle pince les cordes (qui ne sont pourtant qu'en boyaux de cascatelle à aigrette rose des marais) et qu'elle accompagne d'un chant dont les propriétés décapantes approchent celles de l'acide nitrique, mais qui, contre toute attente, plonge les forbans dans le ravissement. Ils demeurent comme touchés par la grâce. Se bouchant les oreilles, le héraut en profite pour s'enfuir.

Touchés sont-ils, les forbans (même Wu-Cheng-Wu, dont l'archet reste en suspens), figés dans les poses qu'ils occupaient quelques secondes avant, leur faciès illuminé d'une joie ineffable. En grinçant, le treuil se dévide tout seul. Les boyaux regagnent le ventre de leur propriétaire. Les cordes qui l'enserraient éclatent. Il se relève indemne pour s'abîmer dans l'adoration générale. Les vélins de la sinistre geste de Wu-Cheng-Wu se déroulent tous en même temps et s'enflamment. Waouf! Et Haï-Phô chante, chante encore, pinçant obstinément sa cithare. De grosses larmes roulent des yeux des spectateurs.

Des nuées envahissent le décor en écharpes colorées, assourdissant l'assourdissante musique de Haï-Phô. Il y a maintenant comme un écran entre ce spectacle terrifiant, où les forces du Mal restent suspendues, et le public, également pétrifié.

Le héraut reparaît, s'installant devant le fantastique tableau vivant qui vient d'être à grand-peine décrit. Se bouchant toujours les oreilles, il s'adresse à l'auditoire sur le ton sentencieux des fabricants de morale et de légendes mystiques :

 

LE HÉRAUT.-- Et voilà! Voilà l'histoire des horribles faits et méfaits du très-cruel, très-malin et très-sanguinaire Wu-Cheng-Wu, vautour de la mer et despote des sept océans, dont vous n'avez vu qu'une infime partie. Mais sachez que le prodige auquel vous venez d'assister est attaché à la voix de Haï-Phô, à son chant magique. Qu'il cesse, qu'elle se brise, et l'horreur peut à nouveau déferler sur l'Empire du Milieu. Comme sur celui des Bords, du Dessus et des Dessous.

 

Une main repliée sur le front, exténuée, exsangue, Haï-Phô arrête de piailler. Aussitôt, le supplicié est comme aspiré par les quatre pieux ; les cordes se renouent ; le treuil se remet en marche ; les boyaux resurgissent ; le héraut, soulagé, en profite pour se déboucher les oreilles . Et Wu-Cheng-Wu, hurlant :

 

WU-CHENG-WU.-- Arrêtez cette chienne! Étranglez-la! Faites-la cuire à petit feu! Faites-lui bouffer sa cithare! Découpez-la en lanières!

 

Haï-Phô se remet à couiner, et tout rentre dans l'ordre ; on replonge dans le séraphisme, malgré les traits convulsés de Wu-Cheng-Wu dont la fureur, l'exaspération sont évidentes. Ses dents grincent comme des roues de charrette.

 

LE HÉRAUT, qui s'est rebouché les oreilles.-- Ainsi Haï-Phô tient le Mal sous son charme, l'emprisonnant dans les mailles invisibles de sa fragile mélodie. Depuis des lustres et des lustres. Comme l'a raconté à l'églantier la nuée d'orage, et comme l'églantier me l'a raconté à moi pour que je vienne vous le dire. Et vous apprendre que c'est à cette héroïque jeune fille que nous devons nos moments de répit. Que les fleurs des mille paradis embaument ses tempes palpitantes, que les oiseaux d'or de l'île Tourane fassent de leurs ailes des éventails autour de sa tête d'ivoire précieux! Oui, c'est grâce à elle que s'éloignent le malheur, la désolation, les catastrophes.

 

Le tableau vivant s'évapore.

Le héraut libère ses trompes d'Eustache.

 

Arrive, de façon très inattendue, un second héraut, en tous points semblable au premier. Sur un ton normal, très vulgaire, un poing sur la hanche, il laisse tomber :

 

LE HÉRAUT SEMBLABLE.-- Tout le problème est de savoir quelle est la plus grande catastrophe : subir la cruauté de Wu-Cheng-Wu, ou les braillements de cette pécore.

 

LE HÉRAUT, indigné.-- Non mais dites donc, vous!

 

LE HÉRAUT SEMBLABLE, tranchant.-- Je dis ce que tout le monde pense.

 

Il sort.

 

Brutalement réveillés, les musiciens s'activent. Assourdissant coup de gong. Le héraut veut parler. Coup de gong. Les instruments crissent, grincent, croassent, pioupioulent, mugissent, glinglotent, couvrant sa voix. L'un après l'autre, les musiciens plient bagages et s'esbignent, ce qui atténue à mesure l'ampleur du vacarme.

 

LE DERNIER MUSICIEN, regardant sa montre.-- Allez, c'est l'heure! On ferme!

 

Dégoûté, le héraut s'en va.

 

Le rideau tombe. L'assistance applaudit à tout rompre. Le rideau se relève. Les trois singes saluent interminablement. Ils font des grimaces. On leur lance des produits divers, qu'ils s'empressent de grignoter ou rejettent avec dédain après les avoir examinés.

Dans la foule qui se traîne vers la sortie, deux augustes vieillards courbés par les ans, le visage mangé de sourcils, de barbe et de cheveux pendants, échangent en grommelant leurs impressions. « Qu'en pensez-vous, Vénérable Maître? » demande Po-Dong. -- « Ridicule! » crache avec mépris Wu-Cheng-Wu, extirpant une fibre de poisson coincée entre deux incisives.

Parvenus dans l'ombre complice de la première venelle, ils abandonnent leurs postiches dans les immondices du caniveau. Au fond de la baie, le Dragon Écarlate se balance mollement, comme un canard pléthorique.

 

 

Vico repense à la dame en tailleur rose-loukoum de la salle Pleyel. Cela remonte à combien de temps? C'est si lointain... Régulièrement, ce souvenir revient, il ne sait pourquoi. Peut-être la question ahurissante de naïveté? ou d'ironie malicieuse? -- en tout cas fondamentale, une fois débarrassée du côté farce répondant d'ailleurs à l'affirmation péremptoire qu'il n'avait lancée que par boutade. Comment savoir? Et cette façon de l'appeler Maître sur ce ton... sucré? goguenard? « Maître! » Cela avait éclaté comme un cri de pintade. Toute la salle s'était retournée, riant d'avance. Sur le moment, il s'était dit : cette pauvre femme est ridicule. Avec la distance, il se demande si ce n'a pas été lui, et si l'apostrophe n'avait pas été sciemment lancée dans ce but. Puis ce tailleur à la couleur impossible! Ça lui rappelle cette publicité aperçue dans un magazine, qui vantait en termes dithyrambiques une croisière folle pour millionnaires débiles, veuves cyclothymiques, inutiles sociaux : le paquebot était baptisé Rahat-Loukoum. Oui, il l'imaginait sur cette friandise flottante, jouant au palet avec un sérieux de chef-archiviste, tapant le carton jusqu'à des trois heures du matin en tripotant ses perles, dévorant dans un transat du Mazo de la Roche ou De l'homme de Cro-Magnon à l'humanité de demain, de l'honorable Herbert George Wells. Il l'y voyait bien. Peut-être avait-elle effectivement figuré sur la liste des passagers? Géraldine Massepot. Aldonsine de Saint-Phlox. Aurore Pezon-Tchernitcheff. Va donc savoir!

Savoir : la grande affaire. C'est pouquoi lui, Vico, a décidé, entre la masse vertigineuse des ignorants congénitaux et l'étroite mais redoutable cohorte des spécialistes monomaniaques, de vendre du vent. La connaissance moderne (qui ne connaît rien de plus neuf que ce à quoi rêvait déjà Parménide), malgré quelques néologismes foireux, regorge de sciences toutes plus inexactes les unes que les autres, bien qu'elles prétendent le contraire. Parées de vocables étincelants, elles vous permettent de disserter en toute impunité, mais avec brio, de sujets dont l'importance est en proportion inverse de leur utilité, et qui épatent à peu près tout le monde. Car « tout le monde » n'en sait pas plus que vous n'en savez vous-même. Vico se consolait en se persuadant qu'à la limite, il fabriquait de la poésie. Et que l'utilité n'était pas un critère. Les plus hautes civilisations ne se caractérisent-elles point par la masse d'inutilités produites? Il révisa son jugement sur les inutiles sociaux : les inutiles sociaux sont très utiles. Ne serait-ce que pour définir, par contraste, la société. De ce côté aussi, on pouvait dormir tranquille. Depuis que, paraît-il, elles existent, les sociétés n'ont pas été capables d'organiser leur anarchique vacuité. Après plusieurs milliers d'années d'histoire, on en est encore à discuter de « projets de société », c'est dire! Depuis que l'Église a commis l'irréparable erreur de ne plus parler latin, révélant ainsi la consternante platitude de son propos et, en supprimant la pompe, de souligner la grande misère de ses oeuvres, neuro-psychiatre, sémiologue, politologue, sexologue, socio-psychologue, polémologue, futurologue, ça fait bien, ça fait mieux que « shamane », mais ça revient au même, impudence en plus. Quant à la notion de progrès, mieux valait en rire. Si le progrès consiste à se mettre en mesure de néantiser la planète en ignorant toujours ce que c'est au juste que la mort, n'eût-il pas été préférable d'en rester à bouffer des bananes?

Aurait-il le culot de développer en public ces considérations iconoclastes pour dénoncer la conspiration du silence? Pas recommandé, de scier la branche sur laquelle on est assis! Il imaginait la tête des concernés. Leurs réactions indignées ou faussement charitables : celui qui tient de tels propos ne peut être qu'un fou, un irresponsable. Il convient donc, au pire, de l'enfermer ; au mieux, de le supprimer. Décidément, le monde appartient aux cons et aux médiocres. Puisque ce sont eux qui battent le devant de l'estrade, créant plus de vacarme que les autres (la sottise est rarement discrète), accaparant les pouvoirs de décision. Dictature de condiocres, caractérisée par l'installation d'une nouvelle hiérarchie (condiocratie), aussi impénétrable et compliquée que celle du Haut-Empire, avec ses liturgies, ses mots de passe, ses interdits, sa police secrète. Mais surtout l'horreur viscérale de l'insolite, du dérangeant, de l'inclassable. D'où la stupéfiante condiocrité de l'époque.

Ce Rahat-Loukoum -- il regrettait de ne pas avoir sauté à temps sur l'occasion -- aurait fourni un cadre idéal à ses projets suicidaires. Vico eût offert ses services à la Compagnie, aux organisateurs. Ces gens-là sont toujours à la recherche, pour égayer les mortelles soirées à bord, de conférenciers facétieux, d'histrions à la retraite, de musiciens cacochymes (le quatuor Parkinson), d'illusionnistes ringards, de vedettes lance-tortubes au radoub payées au rabais, quand ce n'est pas en tickets de cantine. L'air marin convient à l'arthrite de cette gérontocratie de pacotille... Une fois dans la place, il se serait attaché à détruire systématiquement l'image respectable qu'on attendait de lui, au hasard des conversations d'abord, puis, terminant en beauté, dans son cycle de conférences, où il aurait démonté pièce à pièce l'édifice mensonger dans lequel ces rats avaient creusé leurs trous,-- pour le jeter à mesure par les hublots. En bouquet final, il eût annoncé paisiblement que la petite boîte posée sur la table à côté de la carafe d'eau était un détonateur, que plusieurs charges d'explosifs avaient été disséminées dans les cales, et qu"il allait avoir l'honneur, en appuyant sur le bouton qu'on pouvait voir, là, de pulvériser toute cette merde sur l'océan au profit des poissons. Et il aurait appuyé, avec un joli sourire en guise d'adieu.

Projet imbécile, c'est certain, peu en rapport avec ses convictions, et parfaitement vain. Mais pas davantage que de ne pas le mettre à exécution. Dans un monde où rien ne sert à rien, cela peut rester l'ultime façon de pratiquer l'art pour l'art. En outre, c'était à coup sûr combler de bonheur un nombre incalculable d'héritiers et faire régurgiter aux compagnies d'assurances l'argent qu'elles avaient extorqué.

Vico, hélas, n'ignorait pas que ces vaticinations ne quitteraient jamais le stade de la velléité, qu'il les poursuivait bien à l'abri de sa lâcheté ; seuls quelques intimes se les verraient confier sur le ton de la plaisanterie, certains après-dîners très arrosés, dont ils conserveraient un souvenir charmant à peine écorniflé par les vapeurs de soufre. Ainsi, se reniant lui-même, se bâtissait-il une réputation de théoricien hardi.

Il brancha la radio à l'heure des informations : « Le Rahat-Loukoum, véritable palais flottant, est en escale à Malacca... »

Vico prit l'avion pour la Malaisie.

 

 

Le Moulin de la Galette m'apparaissait comme fantastique. A la fois caverne d'Ali-Baba, île de Cythère, jardin d'Éden. Le Moulin de la Galette était tenu par des amis de mes parents, les Piguet ; il offrait une concentration inhabituelle, considérable pour l'époque : café, hôtel, restaurant, skating, cinéma... J'avais la permission d'aller partout. Fabuleux! Ainsi, j'ai vu opérer Bogart depuis la loge du patron et Shirley Temple tapoter des petons en cadence, avec un vieux marin barbu, du haut en bas de l'escalier de fer en pas de vis d'un phare perdu au milieu de l'océan, sans que le vieux cachalot ait jamais pensé à lui coller la main au panier. Dieu sait si elle le méritait, cette petite morveuse bouffie de prétention!

Je me payais de fameux tours sur la piste du skating, avec pour professeurs Ninon et Lucette, les filles Piguet, qui avaient bien une décennie de plus que moi. C'étaient des femmes. Ça me convenait parfaitement. Ninon, grande, brune, bronzée, roulée comme une déesse, des seins pointus comme des sucettes, d'immenses yeux noirs. Lucette, petite, ronde, mignonne, très chatte, blonde, les yeux verts, un giron très moelleux. Selon les jours, j'avais mes préférences. La plus jolie était Ninon ; elle faisait beauté inaccessible, avec une ombre de moustache qui me rendait perplexe. Lucette était plus douce, plus gentille, plus accueillante. Mais la merveille des merveilles, c'était la mère, Maritza, une Corse sculpturale, l'une des plus somptueuses déesses que j'aie connues. C'est d'elle que j'étais secrètement amoureux, flottant dans mes culottes courtes.

J'adorais lorsqu'on restait dîner le soir, parce que c'était au restaurant, à la table du patron, avec toute cette agitation autour de nous ; que la cuisine était délicieuse, en particulier les soupes ; et que je me retrouvais à côté de Maritza qui s'occupait de moi aux petits oignons. Elle s'était mariée, fort jeune, au père Piguet, un pays de mes parents, l'âge de mon père. Il me faisait un peu peur. C'était un homme ironique, bourru, aux colères fréquentes, terribles. Je me demandais si un jour il n'allait pas m'aplatir contre un mur en s'apercevant que je soupirais après ses trois femelles. Rond, déplumé, il portait des feutres genre Borsalino, possédait une Studebaker : c'était Al Capone. À la nuit, il nous raccompagnait dans la Stude. On me plaçait près de lui, sur la banquette avant, à moitié endormi, et je faisais un voyage fantastique, dans cette bagnole sublime, silencieuse, les lumières scintillantes du tableau de bord étalées sous mes yeux comme une métropole illuminée. New York, Chicago, Cincinnati...

Dans la salle de café trônait une machine ahurissante, énorme, incroyable en ces temps reculés : un juke-box Wurlitzer! Tout le royaume des Piguet était colossal. Au bout de l'allée à ciel ouvert menant à la salle de cinéma, il y avait des palmiers, un bananier... De l'autre côté de la route, encastrée dans des roches noires, la piscine municipale, où j'allais parfois avec Ninon. On mangeait des frites craquantes, bien salées, larges comme des soucoupes. On nageait, on plongeait. Je n'étais pas peu fier, morpion flanqué d'une naïade luisante. On s'allongeait sur le ventre, appuyés sur nos coudes, pour se sécher au soleil en bavardant, nez à nez. J'étais fasciné par le décolleté de Ninon qui s'offrait à moi sans déplaisir. Je serais bien resté comme ça jusqu'à la fin des temps.

Il me revient à présent que le département "hôtel" du Moulin de la Galette avait un petit côté claque, chambre à l'heure : les allées et venues de nombreux couples baroques ne m'apparaissaient alors que comme la manifestation d'une activité des plus flatteuses ; la présence fréquente de commissaires de police à la table d'hôte, comme une marque de considération pour les propriétaires. Cela collait au mieux avec les Borsalino du père Piguet et le background folklorique de la harka corse gravitant autour de lui, puisque sa femme était originaire de l'Île de Beauté, et probablement la Beauté de l'Île.

Considérable famille, fourmillant de marmailles, chargée à bloc d'aïeuls, d'aïeules, de pépés vissés à leur pipe après laquelle leurs bacchantes semblaient accrochées, de mémés rondes comme des miches, en faction assise devant les cuisinières de fonte noire d'où s'échappaient des torrents de vapeurs odorantes : herbes, fèves, châtaignes et figatelli. L'aîné des junommes, Charles, un grand flandrin roux, feignant comme une loche, qu'il fallait tirer de sa sieste à quelque heure que nous rendions visite (il traînait nonchalamment sur les carrelages sépia d'éternelles espadrilles moustachues comme des morses), m'avait pris en affection, je ne sais pourquoi. Il me bourrait de beurre de cacahouète. Je préférais de loin l'affection de Lucette, de Ninon et, surtout, de leur sainte mère Maritza.

Il y avait aussi une cousine un peu salope, Jojo, je crois, que j'ai dû abondamment tripoter. Comme elle faisait elle-même. Mais ce souvenir un peu flou est loin de posséder l'éclat de la présence féline de Lucette, des seins de Ninon emperlés d'eau, des gestes majestueux et du port de reine de Maritza : nous avions le même âge.

C'est dans la salle du café que j'ai éprouvé ma première inquiétude métaphysique, grâce à une bouteille de Dubonnet oubliée sur le comptoir : l'étiquette sur laquelle il y avait un chat à côté d'une bouteille sur laquelle il y avait une étiquette où on voyait un chat à côté d'une bouteille... J'ai dû rester pétrifié devant cet abîme une éternité aussi insondable que celle du bord de la piscine, jusqu'à ce qu'un loufiat sacrilège y fasse claquer une paume professionnelle qui expédia la bouteille dans son autre paume, où elle atterrit en claquant à nouveau après un terrifiant et bref trajet vertical dans le vide, pour se retrouver, dans l'éclair d'un geste précis comme un trait d'architecte, sur l'étagère, à côté du percolateur, où un vide exactement calibré attendait son retour, et où le miroir biseauté, vissé au mur par des cabochons de verre taillé, me renvoya son image. Le hasard, la négligence, permirent qu'on y distinguât une étiquette où on voyait un chat à côté d'une bouteille sur laquelle il y avait une étiquette où on voyait un chat à côté d'une bouteille...

J'aimais aussi les sucriers disséminés sur le comptoir, que les garçons expédiaient d'une glissade, avec une adresse redoutable, juste sous le nez des clients, à deux millimètres de la tasse pleine à ras bord de café fumant, comme faisaient, dans les westerns, les barmen nonchalants avec les verres de whisky. Ces sucriers étaient sphériques, argentés, étincelants, montés sur trois boutons qui leur servaient de pieds ; un quatrième, identique, serti dans le flanc de la sphère, permettait de relever une sorte de visière, comme sur un heaume de chevalier. Cet astucieux système se révélait à la fois esthétique et passionnant. Je n'arrêtais pas de faire fonctionner cette concrétisation de moyen âge, jusqu'à ce qu'un consommateur, ou un serveur, agacé, la propulse hors de ma portée. Tant pis, il me restait les "grands sucriers", à pied, ceux-là, posés sur le sol, en tous points semblables aux précédents, dans lesquels j'avais vu avec horreur qu'on précipitait d'innommables serpillières grisâtres, humides et flasques, utilisées à essuyer les tables ou le comptoir entre deux services. Pauvres chevaliers!... Il y avait les chevaliers de sucre et les chevaliers d'ordures. Mais ils possédaient tous cette armure décorative dont j'admirais la beauté, l'ingéniosité, cependant que, dans le miroir, le matou me faisait de l'oeil sur son étiquette.

J'allais alors me placer entre deux piliers recouverts de glaces, dans un coin écarté du restaurant, que le Destin avait dû concevoir à mon intention, et, à gestes lents, liquides, je provoquais à l'infini, dans des armées de moi-mêmes aux contours diaprés, d'hallucinants sortilèges hérités de la leçon secrètement dispensée par le chat de Monsieur Dubonnet.

 

 

Denis n'éprouve aucune difficulté à voler. Une certaine façon de disposer ses bras, dont il ne se souvient pas à l'état de veille, la simple volonté de décoller du sol : le voilà à l'altitude désirée, sans avoir même à ramer dans l'air. Ce qui stupéfie les témoins du prodige, quand il y en a. Il peut s'élever aussi haut qu'il veut. Il semble qu'il n'y ait pas de limite. Sinon sa crainte du vertige, qu'il lui arrive de connaître dans l'exploration des fonds sous-marins. Flotter sur des gouffres peut être très impressionnant. Sa véritable hantise, ce sont les fils électriques, les lignes à haute tension qu'on distingue mal dans les contre-jours flamboyants des aurores et des crépuscules. Il ressent chaque fois cette angoisse diffuse, dont son incroyable exploit devrait le libérer. Malgré lui, cela l'exalte mais l'épouvante.

En s'efforçant de retrouver les sensations perçues au moment du décollage, il lui revient que celui-ci ne s'accomplit pas si aisément : il faut battre des bras, s'appuyer sur l'air pour s'élever. Ce n'est qu'une fois là-haut qu'il peut à volonté se tenir tout droit, par de simples mouvements des mains, comme dans l'eau ; ou, au contraire, d'une secousse des reins, passant sur le ventre, planer, piquer, remonter, en modifiant la position de ses membres étendus, à des vitesses fantastiques qu'il n'est pas toujours certain de maîtriser. C'est alors que l'ivresse le gagne, une extraordinaire sensation de libération, de puissance ; et cette terreur panique des lignes à haute tension, surtout lorsqu'elles sont disposées sur plusieurs plans, à des hauteurs différentes, et que la brume, la lumière, ou les deux conjuguées, l'empêchent de les apercevoir avec netteté. Il craint d'être trop bas et, en même temps, redoute d'atteindre une altitude trop élevée, ce qui pourtant supprimerait le danger.

Il ne s'explique ni son pouvoir, ni le malaise dans lequel celui-ci le plonge. Il est heureux tant qu'il peut le montrer aux autres, ou s'en servir pour leur échapper ; mais une fois seul, livré à lui-même, loin de tout, il a peur... Une sorte de loi, de fatalité, l'oblige, une fois quitté le sol, à ne pas rester immobile. Il doit voler, monter, évoluer, foncer. Ce qui le terrifie, c'est la manoeuvre elle-même qui, une fois déclenchée, le pousse à des vitesses de plus en plus effrayantes, des hauteurs dont il ne pourra peut-être plus redescendre.

 

 

Un rayon de soleil pénètre dans la chambre. Samantha fronce le nez. Elle sait qu'elle est réveillée, mais tient à prolonger cet instant où l'on hésite entre la fluidité du rêve et la pesanteur du quotidien. Elle s'alanguit dans sa tiédeur. Elle est bien. Fermant les yeux avec soin, comme s'ils n'étaient pas déjà clos. Délice. Sentir son corps parfaitement organisé, au milieu des draps, quelle gourmandise! Plaisir de la simple immobilité consciente. Tout est possible. Paisible. Un jour nouveau. Il y a un instant, par habitude, elle a tâté la place à côté d'elle, constaté qu'elle était vide, aussitôt inondée d'une joie inconnue qu'escorta une respiration d'une ampleur, d'une fraîcheur nouvelles. Hubbernuckle ne l'a pas quittée, flottant autour d'elle comme un brouillard matinal, avec de bonnes odeurs de campagne, mêlé au poudroiement solaire qui tranche d'une lame tourbillonnante, précise, le velours moelleux de la chambre encore habité de reflets bleu-nuit, de souvenirs de fantasmagories, où Samantha projette à volonté les derniers spasmes lumineux de sa lanterne magique.

 

 

Bernadette et Marco dorment l'un contre l'autre, dans la chambre d'hôtel trouvée à la sauvette. Bernadette a préféré ce no man's land,-- si l'on peut dire. Introduire chez soi un inconnu, même tout frisé-bronzé, immédiatement après un casse, est plutôt déconseillé. Téméraire, mais prudente. Elle sourit : ils sont en train de se faire vider d'un palace parce que Marco n'est pas tenu en laisse.

 

 

Le flic fait un pas vers Carmen :

-- Hé, vous!

 

 

-- Je ne me oui mais voilà lapia-lapia.

-- Que disiez-vous, Romuald?

-- Rien. Je ne disais rien.

-- Il m'avait semblé.

-- Je me parlais à moi-même...

-- Et vous parvenez à vous comprendre?

-- Toujours.

-- Non, ce que vous racontiez au début.

-- Lapia-lapia?

-- Avant.

-- Ce n'est pas important.

-- Et ça signifie quoi, lapia-lapia?

-- La même chose.

-- Mais qu'est-ce qui est important, alors?

-- Lapia-lapia.

-- Comprends pas.

-- Aucun intérêt : je me comprends.

-- Nous sommes sauvés!

-- Je suis sauvé.

-- Et moi?

-- Lapia-lapia!

 

Fin du Premier Mouvement

 

 

2e Mouvement

 

3e Mouvement

 

4e Mouvement

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