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Fantaisie en 4 Mouvements |
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- Et quel est le sujet de votre histoire ? - Et comment vont les enfants ? - Mais je suis sérieux, vous savez. - Je vais tâcher de l'être aussi : ce sont les mots, que voulez-vous que ce soit ! |
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Du bol de chocolat devant lui, M. Ego reporte son regard sur la jeune personne qui vient d'entrer dans le salon de thé. Elle installe son petit derrière, avec infiniment de précaution, sur une des chaises blanches tarabiscotées en fer forgé. Telles ces dames déposant, de deux doigts circonspects, un unique morceau de sucre au bord de la soucoupe, comme incertaines des réactions qu'il pourrait déclencher dans leur tasse de camomille. Ou se réservant les délices d'une déraisonnable faiblesse, à laquelle elles succomberont de toute façon. Ou par maniaquerie : on doit faire une chose après l'autre, dans un ordre immuable. Ou par l'effet d'une élégance surannée, d'une discrétion à l'égard de soi-même venue d'un autre monde, oubliée au bord de l'Histoire comme le sucre au bord de la soucoupe. De sorte que, quelle qu'en soit la raison, dans le précieux fouillis étalé sur la table, c'est ce petit morceau de sucre qui accapare toute l'attention, confisque l'espace dans lequel il devrait modestement se blottir. On ne voit plus que lui. Ainsi du petit derrière. Peut-être M. Ego a-t-il affaire à un petit derrière intelligent, qui a manigancé cette mise en scène pour devenir très important sans avoir l'air d'y toucher? Concentrant davantage son regard, fronçant le sourcil au-dessus de son chocolat, Ego constate qu'il n'en est rien. Ce petit derrière s'est posé là, de cette manière, parce qu'il devait s'installer quelque part, d'une façon ou d'une autre. C'est son habitude à lui, de se poser ainsi. Ego apprécie qu'il n'ait pas agi autrement. Même, il se sent ému. Les altruismes de M. Ego.
Chaque fois que Bernadette prend un homme, ça se passe comme quand elle adopte un chien. C'est là, ça vous regarde d'un air perdu, avec des yeux fous d'amour. Ça frétille, ça remue la queue... Vous vous laissez attendrir. Mais une fois à la maison, quelle charge! C'est exigeant, accaparant. Ça fait des cochonneries partout. À la première gronderie, ça boude. Et puis ça cavale! C'est bruyant. Si vous ne prenez pas vos précautions, ça devient tyrannique. Quand c'est malade, le monde doit s'arrêter de tourner. On vous fixe d'un oeil chargé de reproches, comme si c'était votre faute. C'est toujours votre faute. Jamais assez d'affection, de caresses, de sousoupe. Parce qu'il faut aussi leur faire la sousoupe. Ils ne savent pas tout seuls. Vraiment, cela n'encourageait pas à recommencer. Un homme, comme un chien, c'est un sacré fil à la patte. On ne peut pas prendre de vacances. Bien qu'un homme soit, on se demande pourquoi, admis dans les hôtels. Il y avait certes d'autres compensations. Une compensation -- pourquoi ce pluriel, inconsidéré? Soyons lucide. Au début, ça compense comme il faut. Puis, très vite, n'importe comment et, parfois, ça rechigne même à compenser. Alors, à quoi bon? Est-ce que ça vaut la peine? Toute cette peine. Après ce fallacieux débordement d'enthousiasme, d'affection. Ne pouvait-elle trouver son bonheur au hasard des rencontres, sans s'imposer les tracas d'une adoption? Souvent, les appariements fortuits, éphémères, étaient plus satisfaisants, plus exaltants. Son compagnon de fortune donnait l'impression qu'on lui apportait quelque chose de neuf. Elle était à ses yeux d'un plus grand prix que si elle avait été son esclave. Comme ces toutous qui fêtent davantage les inconnus que leur maître. Laurence déclarait : « Moi, avec Jean-Pierre, c'est formidable! Pas un nuage, pas un orage. On a le sentiment d'être libre »... Évidemment! ils n'étaient jamais ensemble! Chacun au boulot de son côté. Le soir, bisou-miamiam et vas-y recommence!... Le week-end, ils le passaient aux deux bouts de la maison. « Nous respectons notre intimité, tu comprends? » pontifiait Laurence. S'ignorant à peu près complètement, il n'y avait aucune intimité à préserver. Pas difficile, dans ces conditions. À quoi bon vivre sous le même toit? Pour ce qui était des "rapports", il ne semblait pas que Jean-Pierre ni Laurence fussent des foudres de guerre. Son amie n'en parlait jamais. Les rares fois où Bernadette posait la question, Laurence la regardait d'un air transparent et, sur le ton de l'évidence, répondait en papillotant des cils : « Qu'est-ce que tu t'imagines? Nous savons être heureux comme tout le monde! » Ce n'était pas l'enthousiasme. Laurence avait-elle jamais connu l'enthousiasme? Et Jean-Pierre? Autrement, peut-on dire « comme tout le monde »? Il y manquait le ton de la foi, de la certitude, de... l'enthousiasme. Personne ne lui ferait croire qu'il s'agissait, de la part de Laurence, d'une sorte de pudeur. Laurence se serait promenée nue devant la terre entière sans éprouver aucune gêne, et elle était intarissable sur ses moindres faits et gestes. Cette apparente retenue prouvait qu'elle n'avait rien à raconter sur le sujet. Probablement, il ne l'intéressait pas. Ou juste ce qu'il fallait pour aller se rincer dans la salle de bains. Elle devait faire ça comme on se lave les dents : en pensant à autre chose. En éprouver peut-être une vague satisfaction, comme quand on s'est acquittée d'une tâche ménagère. Qu'on a trouvé une marque de dentifrice laissant dans la bouche une agréable sensation de fraîcheur. Bernadette aurait été curieuse d'interroger Jean-Pierre. Elle n'osait pas. Cela se discute entre hommes, entre femmes. Rarement entre hommes et femmes. Ou c'est qu'il y a quelque chose. Il n'y avait rien entre Jean-Pierre et Bernadette. Pas même Laurence.
Le Rahat-Loukoum avait été lancé en 1960 aux chantiers d'Osaka. Aucune relation n'est à établir entre la décoration de la salle à manger des premières, l'âge du capitaine, et le fait que Mélissa eût obtenu la suite nuptiale, quoique seule. Devait-elle considérer cette aubaine comme une incitation à rechercher l'heureux élu? Elle verrait plus tard. Au besoin, elle prendrait l'avis de Bella. Le Rahat-Loukoum, transatlantique de son état, après avoir été affecté à la ligne Paris-Lyon-Marseille (et retour), faisait dans la croisière dorée depuis cinq ans. De Cyclade en Sporade, il butinait un peu de Smyrne, un brin de Crète, un zeste de Macao, relâchant au hasard de la météo à Vancouver, Dallas ou Villefranche-de-Rouergue. On m'objectera que les ports n'abondent pas dans ce qui précède. Je n'y peux rien. Mieux vaudrait s'adresser à la direction de la Compagnie, laquelle, je le crains, s'en soucie comme d'une guigne : le bureau du grand patron est installé dans un ascenseur, ce qui le rend assez difficile d'accès. Vous pouvez toujours téléphoner... James Wilcox Unabashed II, fils de James Wilcox Unabashed I. Son arbre généalogique est exposé dans le hall, au rez-de-chaussée. Le concierge y élève des perruches. On a remarqué, tout à fait par hasard, que, lorsqu'un des volatiles se perche sur la branche collatérale des Willoughby, il pleut. Mais au diable les digressions. Arrivons au principal de notre sujet, qui est cette pulsion irrésistible amenant Irénée Lasserloff dans l'île de la Cité aux premiers jours du printemps.
Irénée Lasserloff, qui appartenait à la lie de l'humanité, était la crème des hommes. Il était né quelque quatre-vingts ans plus tôt dans un coin du Caucase. Après une enfance turbulente, plusieurs années d'université, davantage comme gardien de chèvres, portier d'immeuble et déchet social, il atterrit à Paris dans les bagages d'une tournée de ballets où il était régisseur, pour aller se perdre sous les ponts d'où il ne bougea plus. Irénée était clochard dans l'âme. Sacerdotalement clochard. Il cultivait une barbe de pope, portait le même manteau inlassablement rapiécé, les mêmes bottes qualité avant-guerre qui mettaient en valeur son mètre quatre-vingt-douze. Voix splendide, caverneuse, faite pour chanter l'opéra. Hélas, les dents étaient gâtées. Il faisait, de temps à autre, de la figuration intelligente dans des films, quand on arrivait à le dénicher, à lui parler avec assez de persuasion et à lui proposer un salaire uniquement monnayable en bouteilles de vodka. De la Voïvod Pétrouchka au piment, à l'exclusion de toute autre. A part cette boisson, Irénée n'ingurgitait que du thé fumé, avec une tranche de pomme quand c'était possible. Et ne croquait que des harengs. Harengs, thé, vodka au piment, étaient les trois mamelles de sa verdeur et de sa longévité. Irénée était vert et comptait vivre encore longtemps. Pour atteindre ce résultat, il faut s'y prendre de bonne heure. Oui, aux premiers jours du printemps, Lasserloff le clochard était irrésistiblement pulsé dans l'île de la Cité, où il élisait domicile jusqu'à la fin de l'été. Plus que la météorologie nationale, sa caution était le gage de l'installation définitive des beaux jours, par on ne sait quel miracle que lui-même ne pouvait expliquer. Ne suffit-il pas que les miracles aient lieu? Voilà, direz-vous, un personnage bien conventionnel. C'est que Lasserlof ne se prétendait pas original, et que je n'ai nulle part affirmé qu'il l'était. Qu'y puis-je, s'il fait "carte postale"? Et quant à travestir la vérité, jamais! Au reste, vous-mêmes, que connaissez-vous d'autre que des personnages bateau? Que connaissons-nous d'autre, tous, que des personnages bateau? C'est l'acharnement qu'ils mettent à ressembler à des clichés qui finit par leur conférer une manière d'originalité. Au fond, nos étonnements ne sont que relatifs. Mais nous ne sommes pas là pour philosopher. Lasserloff non plus. Il a horreur de ça. Les philosophes, il connaît. C'est pour les fuir qu'il s'est retiré du monde. L'imagerie traditionnelle se complaît à nous représenter l'univers de la cloche comme l'ultime refuge des derniers philosophes. Faux. Etre philosophe, c'est encore tremper dans la système. La cloche aussi est un système, seulement différent de l'autre. Lasserloff haïssait les systèmes. Aux yeux mêmes de ses compagnons, il passait pour un marginal.
Le Rahat-Loukoum, tranquille transatlantique, flotte dans un silence d'entrepôt. Le grand salon désert laqué de noir ne semble ouvert que pour Mélissa. Blottie au fond d'un fauteuil de velours carmin, son fume-cigarette interminable pointé sur le hublot le plus proche, comme un schnorkel prêt à jaillir à l'air libre, elle parle doucement à sa panthère noire étalée à ses pieds, qui se lèche les babines, satisfaite : elle vient de croquer le chat de Mrs Simpson, une horrible, prétentieuse bête qui portait le nom ridicule de Nabuchodonosor. « Vous êtes une vilaine! Vous allez m'attirer des histoires. J'y gagne certes le silence définitif de Mrs Simpson et la fin des corvées de bridge en sa compagnie. Mais son époux nous fera un procès en arrivant à Baltimore, et nous dépenserons encore beaucoup d'argent! » Pour toute réponse, Bella, la panthère, tira une langue insolemment rose, aussi peu chargée que sa conscience. Le commissaire de bord glissa vers elles sur ses escarpins vernis. « Miss Bogsley... » commença-t-il. -- « Je sais », bâilla Mélissa en s'étirant, « nous nous sommes fort mal conduite. Mais ne sommes-nous pas une sauvageonne égarée dans la civilisation? » Le commissaire produisit un petit rire de boxer asthmatique. « Miss, je suis venu -- incognito, cela va sans dire -- vous transmettre les remerciements du personnel, que ce chat martyrisait depuis le début de la traversée. » -- « Vraiment? » s'étonna Mélissa. -- « Oh, oui! » soupira le commissaire. Discrètement, il tira de sa poche un objet enveloppé dans du papier de soie, qu'il extirpa avec précaution pour le déposer entre les pattes de Bella. Mélissa se pencha languissamment en avant. Le fume-cigarette pointa vers le plafond surchargé de lustres, comme une antenne de vedette lance-torpilles. C'était un énorme loukoum, rose comme la langue de Bella et aussi confortable que les coussins dans lesquels de prélassait Miss Bogsley. « Par exemple! » gazouilla-t-elle. -- « C'est parfumé à la rose », commenta l'officier. -- « Excellent pour l'haleine », approuva Mélissa. La panthère ne fit qu'une bouchée du loukoum. Miss Bogsley se reblottit dans ses coussins et regarda le commissaire d'un oeil tendre-tango. « Naturellement », ajouta celui-ci, faisant disparaître le papier de soie dans une poche de son uniforme, « personne n'a rien vu. Nous sommes tous prêts à le jurer -- devant un tribunal s'il le faut : le chat de Mrs Simpson a disparu corps et biens au milieu de l'Atlantique sans qu'on puisse trouver d'explication logique. » Mélissa entendit des genoux craquer. Elle aperçut le commissaire, accroupi, en train de caresser prudemment le crâne de Bella. Le fauve produisit un ronron béat qui enchanta le galonné. Il leva les yeux vers la maîtresse, articulant avec ferveur : « Je crois que nous sommes bons amis. » Celle-ci lui sourit. Soutenant son regard, elle murmura de sa belle voix grave : « Effectivement, monsieur, je crois que nous sommes bons amis. » Rougissant, l'officier se releva dans un nouveau craquement de cartilages. Il claqua les talons, effectua un bref plongeon du buste en avant qui, Dieu merci, ne déchaîna aucune protestation articulaire, et bredouilla : « A votre service, miss. » Puis il exécuta un demi-tour impeccable et se volatilisa en direction de la sortie, accompagné du ronron approbateur de Bella. « Eh bien, vois-tu, chérie », ronronna Mélissa à son tour, « je pense que cette croisière commence sous les meilleurs auspices! » Ce disant, elle laissa négligemment tomber ce qui restait de sa cigarette dans la coupe de champagne à moitié pleine qui attendait Mrs Simpson, sur la table voisine. Cela fit une sorte de petit sifflement ironique et définitif.
En bras de chemise, les manches roulées au-dessus du coude, Sobanovitch pétrissait son orchestre symphonique qui rugissait, levait, s'étalait, festonnait, s'aplatissait en contours géographiques, bouillonnait comme un lac de lave dont Amanda arpentait le cratère dans sa robe de mousseline fuchsia, une ombrelle sur l'épaule, suivie de ses pékinois. « Combien? » demanda Sobanovitch au caissier de la Chase Manhattan. « Soixante mille », répondit Bruce Unfold. Sobanovitch continua à pétrir. Palmiers, piscine, meubles de jardin compliqués comme des automates, villa dont les pièces s'illuminaient à mesure qu'Amanda les traversait, évanescente. Ben Lazzaro surgit, un billet d'avion à la main. Il le tendit à Sobanovitch : « Bayreuth, Dimitri. Vite! » De la pointe du menton, Sobanovitch fit signe de le poser sur la table, à côté. Les mains occupées, il continua à pétrir. « Quatre-vingts », annonça Unfold. Les réacteurs faisaient un bruit d'enfer. « Qu'est-ce qu'il dit? » questionna Amanda, absente. « Il dit que je t'aime », souffla Dimitri. -- « Oh, ça? » Elle éclata de rire. « Antoine, ici! » Un pékinois fila sous la Cadillac. « Quelqu'un peut-il m'éponger le front? » quémanda Sobanovitch. Amanda était dans le parc. Ben Lazzaro débattait un nouveau contrat à Toronto. Bruce Unfold pelait des liasses vertes dans sa cage dorée, comme un chimpanzé des bananes. Bayreuth croulait sous les rappels. « Cent vingts », annonça Unfold. « Si nous allions manger une pizza chez Guido? » proposa Dimitri. « Et ma ligne? » minauda Amanda. Dimitri se remit à la pâte. « Merveilleux! » gloussa la comtesse Von, « j'en ai encore des frissons dans le dos. » Amanda brisa le cloisonné chinois : « Je t'interdis de parler à cette pouffiasse! » -- « Amanda, voyons, la comtesse Von! » -- « Et alors, quoi, la comtesse Von? » -- « Deux cents » fit savoir Bruce. Haussant les épaules, Amanda partit pour Vienne avec quatorze valises en pécari. Sobanovitch put souffler un peu. Il ne dessoûla pas de trois jours. Ben Lazzaro le lui reprochant, Soba lui fit prendre une cuite mémorable qui l'en débarrassa pour une semaine, pendant laquelle il dormit la nuit, se plongea le jour dans des romans polissons (ou dans la piscine), dégusta chez Guido toutes les pizzas de la carte, des tagliatelli, des gnocchi, du parmesan, des boulettes de viande, arrosés de Valpolicella et de Lagrima Christi, roula dans la Cadillac à l'aventure, alla au cinéma, grignota du popcorn, joua aux échecs avec Pavel Ivanovitch et avec l'Indien, au poker en compagnie de Tom, Sid et Wallace. Toutes choses dont Tony Dappertutto, détective privé, rendait compte très ponctuellement chaque soir par téléphone à Amanda, qui l'avait engagé. « Pas de femmes? » questionnait-elle. -- « Eh, non! » répondait Tony, « pas de femmes! » Peut-être Dimitri n'aimait-il pas les femmes... « Quelle blague! » rugit Ben Lazzaro, consulté par téléphone, une poche à glace en équilibre sur son crâne bombé. Les glaçons tintèrent dans le récepteur. « Whisky? » s'informa Amanda. « Grands dieux, non! » gémit Ben, se tenant le front : « mal de tête. » Il réprima un frisson. L'agence de Ben Lazzaro trônait dans la 5ème Avenue, au 43e étage du Stanford Building. On y avait généreusement dispensé le marbre, les ors, le cuir de Cordoue. Les baies vitrées à vous coller le vertige étaient d'origine. La "Supreme Artists Guilde" avait pourtant démarré dans un taudis crapoteux du Village. Qui s'en souvenait? Ni l'écurie Lazzaro, renouvelée de fond en comble, ni le pool des secrétaires, fraîches écloses ; encore moins Polly, l'assistante de Ben, qui semblait sortie d'une vitrine depuis si peu de temps qu'on avait le plus grand mal à s'empêcher de chercher l'étiquette virevoltant au bout d'un fil invisible au col de son tailleur Chanel ou de son poignet décoré par Cartier. Lazzaro ne prenait que ce qu'il y avait de meilleur. Sa devise (motto) : « Jette avant qu'on te jette. » Ses cigares étaient toujours venus de Cuba, même après la Baie des Cochons. Il préférait ne plus savoir d'où il venait, lui. Il avait entendu dire qu'à Cuba, le cigare était contingenté. Défense d'en fumer plus d'un par semaine! A La Havane! Tout cela à cause d'un champignon microscopique qui s'était mis dans les plants, en gâtant une grande partie. Le monde sans havanes était-il envisageable? Ce que n'avaient pu faire les bombardiers, les Marines, les missiles, la guerre froide, un champignon l'avait réussi! A qui se fier?... Ou bien c'était un coup de bluff de Castro pour faire grimper les cours. En connaisseur, Ben Lazzaro admira. Ces forcenés sortis du maquis, avec leurs allures de Mormons, au bout de quelques années de pouvoir, devenaient aussi pourris, retors, que les pires margoulins capitalistes.
Carmen appuie sur l'accélérateur. Dans cette circulation monotone, elle commence à s'ennuyer. Elle dépasse quatorze véhicules, dont huit camions, brûle trois feux rouges. Des sirènes se déclenchent. Son rétroviseur lui renvoie l'image d'une voiture de patrouille qui la prend en chasse. Enfin, il va se passer quelque chose! Elle accélère un peu plus. Juste ce qu'il faut pour ne pas semer ses poursuivants. Elle vire dans Cocoanut Drive. Au bout, le Pacifique.
« Le Pacifique! Sais-tu ce qu'est le Pacifique? » s'exalte Cicéro. Il jette son cigare sur le sol. « Hé, mon tapis! » beugle Samantha. « Au diable les tapis », grogne Cicéro, mâchouillant des débris de tabac, « le Pacifique est quelque chose à prendre au sérieux. » Il crachotte quelques brins l'un après l'autre. « Cochon! » grommelle Samantha.
Sur son manège, Denis passe des moments fantastiques. Le soir tombe. Les lumières s'allument. La musique semble changer les couleurs. L'odeur des beignets, de la barbe à papa, devient plus proche, plus riche. On dirait que des myriades de clochettes se mettent à tinter, que des nuées de papillons frénétiques tournent dans un air transparent. Les visages de la foule regardant le manège forment un long ruban pâle, ininterrompu, qui l'entoure tel un second manège. Parmi ces visages, celui de sa mère. Puis toute la foule devient ce seul visage, et celui-ci se dilate autour de lui, faisant un rempart qui le protège, l'accueille à nouveau comme un ventre l'avait accueilli en son centre. Denis est heureux. Il rit. Il rit, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Et que ce rire est une respiration sans laquelle il étoufferait. Denis pensa que tous les gens qui ne riaient pas étaient morts.
Samantha ramasse le cigare et va le déposer ostensiblement dans un cendrier. Cicéro hausse les épaules. Pourquoi faut-il qu'il soit si mufle? se demande-t-elle. Devait-elle servir de nounou, de pute et de domestique à ce porc? Qu'est-ce qui l'y obligeait? Elle a beau chercher, elle ne voit pas. Sinon, aussi loin qu'elle remonte, une longue suite d'habitudes, de compromissions, de défaites. Et ce sexe qui entre en elle. Il se trouve qu'au bout, il y a Cicéro, mais c'est par hasard. Il pourrait y avoir quelqu'un d'autre. Merde, pauvre maman, si tu voyais ta fille! Ta petite chérie pour laquelle rien n'était trop beau, hurlant, parce que ça fait mal, ça fait du bien, et ça dégueulasse la baraque, et c'est pas cet abruti qui se tape le ménage, ni les rinçages au-dessus du bidet. Il se tape juste Samantha. Alors, bien sûr, il peut parler du Pacifique ou de n'importe quoi, qui s'en soucie?
Mi-médullaire, mi-tauromachique, Vico chaque matin dépasse son reflet dans la glace, de la distance voulue pour ignorer qu'il s'agit de lui. Popom-popom! Formant une bulle, ses lèvres font des bulles. Elles ne lui appartiennent pas. Guère plus que les bulles irisées de ses yeux où se reflètent la salle de bains, son image dans la glace, ces yeux d'en face, ces lèvres absentes, la tignasse drue qui lui donne l'air d'un poireau à l'envers, dans son peignoir vert-légume. Popom-popom! Je ne suis pas là. Je suis tout juste là pour constater que je ne suis pas là, qu'il n'y a personne. Un vide rassurant, satisfaction quiète de quelques litres de sang pompés en circuit fermé. Ainsi tournent les bolides sur les pistes de compétition. Vico tourne, casqué, abstrait du système au creux duquel il repose, malgré la vitesse, comme une bille de mercure. Bulle de mercure. Dans ces conditions, puisqu'il ne sert à rien de sa hâter, se hâter peut devenir très important. La seule chose à faire et ne pas faire. Un moyen de n'être nulle part, mais de flotter, sans conséquence. Flotter. Vapeur devant une glace. Je suis la buée de ma baignoire et -- jouissance suprême -- je vais m'effacer du miroir, où je me suis déposé, avec une serviette de toilette roulée en boule. Lorsque la dernière trace aura disparu, la serviette tombera sur le sol, abandonnée. Il n'y aura plus personne pour la contempler. Elle pourra se dissiper aussi, comme un nuage. Ou attendre les archéologues du futur qui en retrouveront quelques fils à partir desquels ils tricoteront impunément des architectures avec des théories, faisant apparaître des masques de dieux avec lesquels leurs descendants joueront pour oublier qu'ils n'ont plus de visage. L'inconscient collectif, dira plus tard Vico, salle Pleyel, doit d'abord être collecté. C'est à quoi servent tous les égouts de nos artères, de nos vaisseaux, de nos pensées, de nos songes. Maître, demandera la dame en tailleur rose loukoum et chapeau meringué du premier rang, l'inconscient collectif est-il plus fort dans les pays collectivistes? La salle éclatera de rire et Vico contemplera la meringue d'un regard indulgent, en réalité incapable de répondre à cette question.
Les dessins géométriques du tapis conviennent à une disposition harmonieuse des soldats de plomb, appelant une stratégie programmée, bien que les fils de trame ne soient pas toujours propices à leur équilibre. Souvent, les combattants meurent, non des coups de l'ennemi, mais d'un caprice de la laine,-- ce qui rend leur guerre plus poétique. Sur le champ de bataille rôde un tank monstrueux, hors de proportion avec l'élément humain. Chenilles de caoutchouc noir denté. Crachant des flammes dans une odeur de pierre à feu avec la régularité d'un dragon consciencieux. Il y a aussi un biplan de ferraille, dont la mitrailleuse projette à travers l'hélice d'identiques étincelles. Il provient d'une attention particulière de la petite souris, alertée par la chute de ma première dent de lait. Parfois, cet attirail de mort disparaît pour laisser place à des activités plus positives : le Meccano et ses ingénieuses machines de dentelle métallique, ou bien un jeu de construction en bois verni d'un beau jaune pâle, avec des pans entiers imitant la brique, des colonnes, des chapiteaux d'inspiration géorgienne, des cheminées et -- merveille! -- des fenêtres aux carreaux de mica coloré, au travers desquels on peut regarder. Mais il faut, pour permettre le fonctionnement des engins, l'assise des édifices, rabattre un coin du tapis. Les fureurs de la guerre et les ouvrages de la paix ne fraternisent pas sur le même terrain. Sur tout cela flotte l'odeur du zan, en bâtonnet, en lanière, en fouet, en forme de pipe ou de revolver, ou bien étroitement serré, roulé en cylindre comme un centimètre de couturière, avec, dans le petit trou ménagé au centre, une perle de sucrerie blanche, rouge, verte, bleue, jaune, selon le cas, qui vous invite à dévider le rouleau pour la déloger. A moins que vous ne sachiez, de vos doigts menus, à la force décuplée par la convoitise, l'extirper d'abord de son repaire pour vous la coller, triomphant, sur la langue. Après quoi, il ne vous reste plus qu'à happer progressivement le rouleau comme un sublime spaghetti, jusqu'à la prochaine perle de sucre coloré, au parfum méphitique.
Vico s'était promené dans Prague, uniquement, semblait-il, pour découvrir cette arrière-cour où pendaient les volets d'une maison abandonnée, au-dessus d'un mur aussi souillé que celui des pelotons d'exécution, où le salpêtre, la crasse, les graffiti de bambins disparus faisaient d'étranges fleurs. Ce mur rappelait les parois de certaines grottes préhistoriques. Ici, avait passé la "civilisation". Tout ce qu'elle laissait derrière elle, c'était ces fleurs inexplicables, devant lesquelles une charrette oubliée tendait ses bras pathétiques. Avant d'y parvenir, il remarqua ces façades construites à grands traits de grisaille, où les fenêtres apparaissaient comme des griffures, sur l'arrière-plan de la cathédrale hérissée de flèches perdues dans le brouillard. Il y avait eu ce coin de rue aux allures de paysage sous-marin, au pied de la falaise des murs aveugles derrière lesquels grouillait une faune caparaçonnée, menaçante, aux antennes cauchemardesques. Puis cette lanterne insolite, qui semblait une cloche appartenant à un navire englouti, et que hantait une nuée d'insectes tourbillonnant comme des poissons autour d'une épave. Parvenu au terme du voyage, il ignorait pour quelle raison il l'avait entrepris, et même s'il y avait eu un voyage. Où se situait Prague, réellement? Au-dehors, ou au-dedans de lui-même?
Le fleuve avance obstinément, d'un bloc. Et telle est sa puissance, qu'il donne l'impression de rester immobile. Que ce sont ses berges qui défilent, emportées par la force du courant avec les champs, les maisons, les hommes, leur histoire. Et lui qui les regarde, inchangé, s'éloigner de lui, glisser contre ses flancs, dans un mouvement irréversible. Toutes les langues qu'on a parlées sur ses bords, tous les événements auxquels il a assisté avec la même indifférence, ont autant de poids, autant d'écho, que le vent qui passe au-dessus de lui. Sans plus d'effet ni de souvenir que s'ils avaient disparu dans un puits sans fond, à des années-lumière de là, sur une planète abandonnée, qui depuis aurait dispersé ses poussières dans une gigantesque explosion à travers le vide dont il ne resterait rien, pas le moindre vestige de cette énorme énergie gaspillée.
-- Eh bien, Romuald, pas encore couché? -- Je n'ai pas sommeil. -- Que faites-vous? -- Je tourne en rond. -- Mauvais, ça! -- Je boirais bien un verre de lait. -- Il y en a dans le frigo. -- Vous ne voudriez pas me le servir? -- Puisque vous tournez en rond, ça vous ferait un but. Par la même occasion, vous pourriez m'en offrir un. -- Vous n'allez pas dormir? -- J'irai dormir après. A quoi pensez-vous? -- Je me demande si j'ai vraiment envie de ce verre de lait. -- Pendant que vous réfléchissez, remplissez toujours le mien. -- Je vous verrais plutôt le verser tandis que j'y pense plus à l'aise. Lorsque ce sera fait, je me déciderai peut-être à le boire. -- Et moi? -- Vous vous en servirez un autre. -- Ce que j'admire chez vous, Romuald, c'est votre élégance. -- Vous dites ça pour me flatter. -- Pas du tout! Où avez-vous pris que je vous flattais? -- C'est que je me méfie, voyez-vous. -- Eh bien, vous pouvez vous méfier tout votre soûl, mais vous attendrez longtemps qu'une flatterie sorte de ma bouche, du moins vous concernant. -- Ah, bon? -- Parfaitement. -- Notez, j'aime mieux ça. Au moins, on sait à quoi s'en tenir. Non? -- Si. -- Comme pour le verre de lait. -- Je ne vois pas ce que vous voulez dire. -- Si vous n'avez pas l'intention de me le proposer, dites-le! -- Je pense l'avoir fait. -- Ah? bien. Bonne nuit. -- Vous allez vous coucher? Je croyais que vous n'aviez pas sommeil. -- Oh, les envies, ça va ça vient. J'avais bien envie d'un verre de lait, et puis vous voyez!... -- Je vous signale que le frigo n'est pas fermé à clé. -- Encore une chance!... Je vous imagine bien fermant le frigo à double tour. Même à triple, quadruple tour. Oui, c'est tout à fait le genre de chose dont vous seriez capable. -- Le dépit vous égare. -- Ne soyez pas mesquin. -- Parce que c'est moi qui suis mesquin? -- Mon Dieu, qu'est-ce que je demandais? Un petit, un minuscule verre de lait. -- Romuald, n'essayez ni de m'attendrir, ni de me pousser à bout. Vous ne m'aurez pas. -- Le ciel m'en préserve! vous me le reprocheriez toute votre vie. Au fond, ce qui me navre, c'est votre peu de confiance en vous. -- Comment! -- Si vous étiez plus assuré, vous ne vous défendriez pas avec ce beau désespoir. -- Mais je ne me défends pas! -- Pourquoi criez-vous? -- Parce que je sens que je vais frapper. -- Vous voyez! -- Je vois que si vous me faites sortir de mes gonds, ça risque de mal finir. -- Pour un verre de lait? -- Au diable votre verre de lait! -- D'ailleurs, c'est un peu lourd, le soir, sur le sommeil. Vous ne trouvez pas? -- Je ne sais pas! -- Je vous ai demandé de ne pas crier. -- Eh bien, ne me faites pas crier! -- C'est vrai, quoi!... Vous êtes un dangereux maniaque. -- Ai-je bien entendu? -- Bonsoir. -- Romuald, revenez! Revenez, entendez-vous? -- J'entends. Je ne suis pas sourd. Mon Dieu! vous me paraissez bien congestionné. Vous devriez boire quelque chose. -- Plutôt mourir! -- Même si c'est moi qui vous sers? -- Je ne veux rien accepter de vous. -- D'accord! Ne venez pas me reprocher ensuite ce verre de lait. -- Ne me parlez plus de ce verre de lait! -- Bon-bon! Tout bien réfléchi, j'irai au lit à jeun. Vous m'avez convaincu. Cette conversation m'a fait du bien. Je sens que je vais dormir comme un enfant. -- Ne bougez pas! -- Pardon? -- Ne bougez pas d'ici! Vous allez l'avoir, ce verre de lait. -- Mais... -- Puisse-t-il vous étouffer. -- Dans ce cas, je ne comprends pas pourquoi toutes ces histoires pour en arriver là. -- Ne cherchez pas à comprendre. Buvez! -- Vous avez mis quelque chose dans le verre. -- Exact. J'y ai mis du lait. Ce n'est pas ce que vous souhaitiez? -- Je ne vous crois pas. -- Faut-il que je goûte? -- Vous goûteriez? -- Le voulez-vous? -- Non... Je ne vous comprends pas. Je me tue à vous dire que j'ai l'intention de me mettre au lit à jeun. Pourquoi me poursuivez-vous avec ce verre de lait? -- Moi??!!... -- Vous! M'avez-vous, ou pas, servi un verre de lait? -- Je l'ai fait! Et je commence à le regretter. -- Eh bien, moi pas. C'est votre problème. Bonsoir!
Bonsoir, Carmen! Tu es coincée. C'est ce que tu voulais, n'est-ce pas? Impossible d'aller plus loin. Cocoanut Drive vient mourir dans les sables du Pacifique, au milieu d'un parking ayant pour toile de fond la splendeur majestueuse des rouleaux déferlants à laquelle s'oppose la laideur des baraques à frites et des corps sur la plage. Les glapissements hystériques de la sirène flique s'éteignent brusquement. Carmen regarde ses mains sur le volant, le design confortable du tableau de bord. Combien de temps mettraient les policiers à parvenir jusqu'à elle? Combien de secondes? puisqu'ils sont juste derrière. Que pouvait-elle faire dans l'intervalle? Que pouvait-il lui arriver? D'important, c'est-à-dire,-- sans quoi la vie valait-elle la peine d'être vécue? Des mondes infinis avaient-ils le temps de déferler en quelques secondes? De s'intercaler entre elle et les flics? Si non, elle n'était rien, ils n'étaient rien. La seule idée qui lui vînt fut que cette "philosophie" de pacotille était à pleurer. Pourquoi en était-elle à ce point poursuivie? Jusqu'à déclencher tout ce cirque pour voir ce qui arriverait. Ce qui se produirait en elle, sous la pression de l'urgence.
Eh bien, M. Ego, qu'avez-vous à dire à cela? M. Ego n'avait rien à dire à rien. Il était d'une discrétion exemplaire. Oui, la discrétion même. Sa position s'apparentait à celle des morceaux de sucre au bord des soucoupes. Il se confondait avec son chocolat, avec le petit derrière sur la chaise de métal blanc, dont les seuls entrelacs étaient susceptibles de l'absorber pour des heures. M. Ego se fondait dans le décor. M. Ego était le décor. Était-il le décor? Cela valait qu'on s'y arrête. Il reposa la tasse de chocolat. L'avait-il portée à ses lèvres? Il eut l'impression de la reposer. Était-il devenu le petit derrière? les douairières? une chaise? un morceau de sucre? une tasse de chocolat? Il fallait choisir. Fallait-il choisir? Et merde! Une pierre frappe l'eau, créant des ronds concentriques qui vont s'élargissant. Ils semblent s'obstiner à jaillir de l'endroit où est tombée la pierre, secouant au passage le ventre béat d'une grenouille sur sa rondelle de nénuphar. Puis les ondes reviennent en courbes inversées qui se croisent, reviennent encore, suscitant des points d'interrogation dans le cerveau du batracien. Après toute cette agitation, avec le temps, le plan d'eau replonge dans le calme, il ne reste plus à la grenouille que sa mémoire. Purement cinétique d'abord, de la même façon qu'on éprouve le roulis plusieurs jours après avoir quitté la navire. De satisfaction, Ego fit clapper sa langue. Les mémères à la camomille se retournèrent dans sa direction, incrédules, comme s'il les avait sifflées. Il se retint de leur tirer la langue. Se prenaient-elles pour le centre du monde? Prétendaient-elles imposer à la Création les règles absurdes, compliquées, de leur code des convenances, aussi vétilleux que celui d'Hammourabi? Le petit derrière n'avait pas réagi. Il attendait le garçon. Ego se sentit en sympathie avec lui. Non pas avec le garçon, mais avec ce qui précède, davantage digne d'intérêt. Ne nous méprenons pas. Ego n'est pas un phallocrate, mais un esthète, comme beaucoup. Que d'artistes ignorés, parfois d'eux-mêmes! Il lui arrivait de rêver qu'il épousait une cantatrice. Quelque chose de costaud, cylindrique, propre à bramer du Wagner, hululer du Verdi. Une tonne corsetée d'acier, de velours, sur laquelle il pourrait s'asseoir, se vautrer. Une sorte de machine à vent en perpétuel rut de vocalises qu'il saurait à la fois domestiquer et déchaîner, pour se jouer à volonté La Tempête ou Le Hollandais volant dans son petit intérieur douillet, qu'il voyait foisonnant de saxes, de coussins à tranches dodus comme son égérie, de cristaux tintinnabulants qui s'affoleraient aux barrissements de l'aimée, de lévriers afghans aux airs compassés, de chats soufflés comme des pets-de-nonne, de rideaux, de portières aux lourds drapés, de tableaux allégoriques, de bonbonnières débordant de pralines. Elle lui mitonnerait des cassoulets ; de temps à autre il la battrait, et ils auraient des réconciliations semblables à des tremblements de terre. Ce rêve ne correspondait pas à M. Ego, qui s'étonnait d'en sécréter de pareils ; mais cela l'amusait comme une plaisanterie. De la même manière, Lasserloff se taquinait de songes pompiers, ridicules, où, dernier rejeton d'une lignée illustre, en des temps reculés, il affrontait des hordes de moujiks menaçants. « Misérables! » leur criait-il, « vous n'avez pitié de rien!... » Le vent s'engouffrait dans sa touloupe. Il craignait de s'envoler par-dessus la datcha comme une montgolfière, de survoler les champs, monter en plein ciel, aller heurter, au fond de l'horizon, la barrière de l'Oural. Potoklowski, son valet, le retenait par les bottes, lui dédiant l'étincelant sourire de ses chicots. Irénée voyait émerger, de la poche de sa vareuse, le goulot de la bouteille de vodka offerte par Natacha Vassilievna. Une bouffée de chaleur et de courage l'envahissait. « Oui! » glapissait-il, « vous n'êtes que des chiens, indignes même du nom de loups! » Les fronts de son redoutable auditoire se plissaient sous l'effort de la réflexion. Potoklowski profitait de ce bref répit : « Fuyez, maître! » bramait-il, « maintenant! ». Mais Lasserloff commettait l'erreur de son existence. Oubliant la situation, comme s"il se fût trouvé sur la scène du Théâtre d'Art, il jetait noblement, bataillant pour se draper dans sa touloupe : « Un Lasserloff ne fuit jamais! » Pourquoi fallait-il qu'à cet instant précis, sous le contrecoup, sans doute, de la peur qu'il venait d'éprouver, sa vessie le trahisse lâchement? Les féroces moujiks regardaient, les yeux écarquillés. Puis, un formidable éclat de rire, un tonnerre de joie mauvaise déferlait sur ladatcha, retentissant jusqu'à Guilili-Novgorod. Il était déshonoré, ce qui n'était rien, mais, avec lui, l'interminable lignée des Lasserloff, qui avait en vain au cours des siècles, par cette seule incontinence, brandi l'étendard de la respectabilité et de la vaillance. D'autres fois, pauvre hère besogneux, plumitif de bazar, il écrivait à un riche protecteur, dans le même style conventionnel, désuet :
Cher Anton Pavlovitch, Je vous remercie pour la gamelle de bortsch et les blinis. Je les ai mangés en pensant à vous, bien qu'ils manquassent un peu de sel et que la viande ne fût pas très abondante. Votre dernier roman, en revanche, que vous m'avez adressé par la même occasion, m'a fait plusieurs jours. Un peu indigeste et pourtant pas très apte à tenir au corps. Donc, si vous le pouvez, à l'avenir, un peu moins de roman et un peu plus de blinis. Merci. Ma petite chatte, Anioutchka, se porte à merveille. Si vous prévoyiez pour elle, la prochaine fois, un peu de blanc de poulet? Elle n'aime pas outre mesure les blinis, et je ne déteste pas le blanc de poulet. Où en sont mes poèmes, demandez-vous? Hélas, cher Anton Pavlovitch, vous savez bien que sans vodka, adieu l'inspiration! Or, vous avez omis de penser à la vodka. Loin de moi l'idée que vous êtes un ennemi de la poésie. Non, je ne peux le croire, cher Anton Pavlovitch! Cependant, sachez-le, sans vodka, adieu l'inspiration! Je vous embrasse affectueusement, ainsi que votre délicieuse épouse, Ninotchka Alexeïevna, qui fait de si bons gâteaux quand elle veut. Que Dieu bénisse votre foyer et en entretienne longtemps la flamme, lorsqu'on peut faire cuire d'aussi bonnes choses dessus... Votre très attentionné, très affamé et bien assoiffé, Roman Romanovitch Lasserloff.
Pourquoi Irénée signait-il Roman Romanovitch? Peut-être était-ce l'unique coquetterie que sa situation calamiteuse lui permettait. N'aurait-il pu aller, à ce compte, jusqu'à Roman Romanovitch Romanoff? Ç'aurait eu une certaine classe. Mais il faut savoir rester mesuré dans ses audaces.
Arrêté devant la vitrine d'une parfumerie, il regarda son visage dans une glace et se dit : j'ai une sale gueule. Ou alors c'est une mauvaise glace. Cette sale gueule, il ne la reconnaissait pas pour sienne. Impossible qu'il se soit détérioré à ce point sans en prendre conscience. Que cette bouffissure, cette veulerie satisfaite, soient l'aboutissement d'années de rêves, d'efforts. Qu'il n'en reste que cette trace ridicule. Comme une mauvaise farce. Un vilain tour qu'il se serait joué, à son insu. Autrement plus grave que ses songes creux. Disparus, l'enfant secret, solitaire, l"adolescent exalté, l'homme jeune vibrant de désirs. On l'avait abandonné devant ce masque de carnaval, réalisé par un amateur sans talent. Était-ce lui? N'était-il pas trahi par la matière, tombé dans le piège des apparences qui se complaisent à dissimuler la vraie nature de ce qu'elles cachent? Lorsqu'il se penchait en lui, il ne retrouvait pas cette tristesse désolée étalée sur ses traits mais, au contraire, la même ardeur, le même enthousiasme inchangés, les mêmes illusions qu'il protégeait comme des bibelots soigneusement alignés dans une vitrine, préservés des atteintes du chat et de la poussière. L'illusion ne venait-elle pas de là? De croire que rien n'avait changé, que rien n'avait péri. Alors que tout croulait, se défaisait autour de lui, en lui, qui refusait par un entêtement maniaque -- son ultime espoir, et sa seule dignité -- d'admettre ce que voyaient ses yeux. Ou bien il fallait rêver, rêver encore, s'obstiner à croire que l'essentiel n'est pas ce que l'on voit, mais ce qui reste caché, inaccessible, que là résident le sens profond, la justification de ce gâchis qu'on appelle une vie.
Tout n'est qu'une question d'intervalles, pensait M. Ego, contemplant le décor qui s'offrait à son regard, où les personnages étaient piqués comme des cure-dents sur des canapés de raout mondain. Il imagina un organisme officiel pour la normalisation des intervalles : le Ministère des Affaires Interstitielles, Mitoyennes et Périphériques. On ne porte pas assez d'attention à ce grave problème. L'intervalle est le tissu de notre monde. Sans lui, qu'est-ce qui distinguerait deux notes entre elles? ou deux hommes? Son étude, sa définition s'avèrent indispensables, quel que soit l'intervalle considéré, qu'il s'agisse de celui qui s'étend entre deux bornes kilométriques, entre deux mers, deux tétées, deux tétons. Et que dire de celui qui existe entre trois étoiles, quatre fils Aymon, cinq continents, six pommes cuites, sept péchés capitaux, etc.? L'intervalle définit l'univers. Qu'il se transforme, voilà que tout se transforme. Il n'est que de penser, par exemple, à deux fils électriques mis en contact, au percuteur qui vient s'écraser sur le détonateur, prouvant ainsi que l'intervalle a non seulement des propriétés étonnantes, mais détonantes. Qu'est-ce que l'attraction universelle, sinon une simple question d'intervalle?... Innombrables, les exemples montrant son ubiquité, son omnipotence. On crée des instances internationales pour beaucoup moins. On dilapide les trésors publics pour guère plus. On occupe des bataillons de fonctionnaires, de chercheurs, à bien d'autres calembredaines. C'est sans doute pourquoi il ne bénéficie pas des mêmes attentions, si généreusement dispensées ailleurs. Cette négligence lui parut des plus dangereuses ; il se pourrait qu'on en ressentît plus tôt que prévu les funestes conséquences. Malheureusement, il serait trop tard : entre l'intervalle et nous, il ne resterait plus aucun... intervalle.
« Cela ne porte pas à conséquence ». Cette phrase, souvent utilisée par ma mère, me fascinait. Cela ne pouvait être qu'un de ces noms de chien ridicules comme en trouvent les grandes personnes ; et Conséquence , une dame infortunée qui devait prendre son mal en patience : pour des raisons obscures, compliquées, mais sans doute fort graves pour justifier une opposition permanente, cet animal se refusait à lui "porter" quoi que ce soit, obstination plutôt surprenante chez une espèce dont l'un des plaisirs les plus suaves consiste à porter des masses de choses à des foules de gens. Comment Conséquence pouvait-elle admettre pareille marque d'indifférence? Quelle ignominie Cela avait-il à lui reprocher au fond de son âme simple de bête? A moins que Cela ne fût ceux-là, ce qui ne contribuait pas à résoudre l'énigme. Car alors, il y avait dans ceux-là , de toute évidence, une nuance de mépris avéré. Quels étaient ces monstres, ces sans-coeur que ma mère ne s'abaissait pas à nommer, et qui privaient la pauvre Conséquence d'un plaisir peu compromettant, si facile à lui procurer?... Mais que fallait-il porter à Conséquence? Mystère! Ce n'était pas tant ce qui devait l'être, que le fait même, qui semblait essentiel. On le sentait bien. Et le geste de mansuétude qu'il eût représenté. Ainsi, devant mes yeux horrifiés, s'ouvrait le gouffre d'un monde cruel, mesquin, indéchiffrable, où les Conséquence, impavides, supportaient le martyre d'une horde de Cela acharnés à les faire souffrir contre toute raison. Je me sentais prêt, pour ma part, à porter ce qu'on voudrait à Conséquence, ne fût-ce que pour n'en plus entendre parler.
Tony Dappertutto, détective privé. Déjeuné d'un petit pain trempé dans du thé froid. Il pleut. Suis sorti malgré tout acheter le journal. Jeté le journal dans la première poubelle venue. Tourné en rond devant des vitrines. Été au cinéma voir une ânerie sublime. Noir et blanc. Mais ça avait l'air tout blanc. Le blanc inégalé du noir et blanc. Noyé dans cette crème, je virais à la pâtisserie. Suis parvenu à m'attendrir sur moi-même. Été voir un autre film plein de couleurs. Donnait l'impression d'être tout gris. À la sortie, il pleuvait toujours. Me suis engouffré dans un bistrot, prendre un café noir en regardant les gens patauger dans l'eau, ouvrir des parapluies, courir comme des pintades, monter dans des autobus. Fumé trois cigarettes. La pluie s'est arrêtée. Suis allé acheter un roman policier. Bavardé avec le marchand de journaux. Ai fait trois pas. Suis entré dans un restaurant chinois, où on bouffe des numéros. Sur la carte, les plats, c'est des numéros. Bouffé trois numéros en écoutant les conversations. Instructif. Vous apprennent tout sur des gens que vous ne connaissez pas. S'ils savaient, fermeraient leur bec. Ne peuvent pas se douter. Leurs vis-à-vis, inoffensifs. N'écoutent jamais. Le danger vient du dehors : moi. Observateur, auditeur professionnel. Les yeux fermés, je les perce jusqu'à l'os. Autopsie par contumace. Les range dans mes petits casiers, pour ma collection, bien au frais. Patience! patience! Idem pour Sobanovitch. Lui ai donné campo, ce soir, à son insu. Me le réserve. Suffit d'attendre. Attendre assez longtemps. A la fin, tout arrive. Eux, ne le savent pas. Moi si. Pourrais presque dire quand. Retour au bercail. Coucher. Commencé le polar. Pas mal. Dépaysement. Atlanta sous la pluie. Me suis endormi sans m'en apercevoir. La lumière a brûlé toute la nuit.
Cauchemar. Il n'a pas de plus grand bonheur que de sauter d'un pied sur l'autre, hop! hop! par les champs, les chemins, sa besace pendue à l'épaule, la cuisse héronnière, hop! hop! par-dessus les montagnes, les cadavres entassés, contemplant l'horreur de son oeil glauque, un rictus au coin des lèvres. Hop! hop! Que le monde est court, jeune homme! hop! comme il court! Qu'y a-t-il à en espérer? Des paquets de grelots secoués par des mains fantômes font entendre leur bruit d'ossements creux. Des navires fantastiques glissent sur des lacs gelés, hérissés d'antennes, de voiles tendues comme des ventres de femmes enceintes. Des oiseaux sans pattes tentent vainement de s'envoler. Un roi de carton passe, raide, dans un carrosse cliquetant de ressorts dorés, jetant des poignées de haricots secs, des monnaies de cristal, détruites dès qu'elles heurtent le sol, dans un fracas irréel de glockenspiel et de carillon chinois. Des nains mangent des mandragores, puis s'élèvent comme des ballons, montrant leur cul aux duègnes révoltées, dont les caquètements s'entendent à plusieurs lieues. Un grand chat-nuage flotte paresseusement sur ce pandémonium, ayant fauché les rayons du soleil pour s'en faire des moustaches, ronronnant comme un orgue. Hop-hop!...
Donc, son père était mort, puisqu'il ne riait pas. Denis, du moins, ne l'a jamais vu rire. Les hommes se cachent-ils pour rire? Certains hommes? Parce qu'ils jugent cela honteux? Un plaisir si trouble qu'il faille l'assouvir en des lieux secrets? Des sortes de maisons closes? Est-ce pour cela qu'il disparaît mystérieusement? Stupre. Folie. Péché. Quelles créatures le font rire? Aucune. Il est bien mort. J'ai pour père un cadavre. L'ai surpris allongé sur un divan, dans la pénombre, immobile, d'une pâleur effrayante. Cadavre. S'est réveillé en sursaut, s'est enfui comme chassé par la lumière du jour. Mort-vivant. Vampire. Zombie. Me regarde toujours de cet air triste, les dents un peu découvertes, le souffle court. J'aimerais comprendre. Est-il si difficile d'avoir un père? Ou bien ce n'est pas mon père. Et ma mère, pas ma mère non plus. Souvent eu cette impression. Des doublures. Des imposteurs. Me sens d'ailleurs. D'une autre race. Égaré par ici. Cherche, Sultan! Cherche! Snif-snif-snif. Ouarf-ouarf! Sucre. Susucre. Pas manger les sucres qu'ils me donnent. Vont m'empoisonner. Mange, Denis! Veux pas. Finie, cette comédie? Pas une comédie. Oh, non. Pas une comme, comédie. Pas. Papa. Les martinets se jettent en criant sur les murs d'un blanc aveuglant. Bifurquent au dernier moment, le temps de piquer au passage une mouche. Miam. Susucre. Se jettent comme pris de désespoir. Banzaï! Zzzz-zzz. Manger des murs. Manger du soleil. Criant de désespoir. S'engouffrent dans le chenal des immeubles. Piège-labyrinthe des mouches et des martinets. Martimouches. Martyrinthe. -- Voyez-vous, Harold, j'ai longtemps été un petit con. Jusqu'à la cinquantaine, à peu près. Persuadé que le monde m'appartenait, qu'il m'était dû ; qu'on n'attendait que moi, que j'avais toute la vie pour mes grands projets. Je ne me suis jamais demandé en quoi ils consistaient. J'avais de grands projets, voilà! Cela seul me conférait une sorte de... comment dire? -- D'auréole. -- Si vous voulez. D'auréole. De sainteté. D'importance. J'étais investi d'une mission, vous comprenez? L'ennui, c'est que je m'étais investi tout seul et que les autres n'étaient pas au courant. -- C'est souvent ainsi. -- Peut-être. J'attendais d'eux qu'ils respectent, reconnaissent ce que je représentais à mes propres yeux. Le temps!... Très vite -- cinquante ans --, vous vous laissez coincer par ça. Un jour, je me suis aperçu (en lisant un livre, je crois)... je me suis demandé : auras-tu l'occasion de le relire? Et je me rendis compte avec terreur que désormais, mes premières fois pouvaient bien être aussi les dernières. Que faire? Qu'avais-je fait? Et qu'est-ce que j'attendais? J'ai enfin réalisé que je ne pouvais plus me permettre la moindre erreur, gâcher mes journées à n'importe quoi. Le sérieux que j'escomptais des autres, je devais l'exiger de moi-même! N'est-ce pas incroyable, d'avoir mis si longtemps à prendre conscience de cette évidence? Harold hausse les épaules, fataliste. L'essentiel ne reste-t-il pas d'avoir fini par prendre conscience? -- Peut-être, se lamente Denis. Mais maintenant? Ses mains s'ouvrent, désolées, comme celles d'un enfant qui ne comprend pas pourquoi le sable qu'elles ont cru saisir s'est échappé, et qu'il ne reste rien. Des martinets tournoyant. Un manège. Le visage de sa mère. Sans qu'il puisse savoir si ce n'est pas celle d'un autre. Ou de personne. Et l'énigme de son père. Son vampère. L'homme qui rit dans les maisons closes. Ces histoires de cordon sont agaçantes. Ombilical. Qu'importent l'origine, la destination? Mais non! On est là à fouiller sans cesse, inquiet, content de rien. Groin. Groin-groin-groin. Snuff-snuff. A flairer le cul de notre mère putative parce qu'on se trouve trop bien pour elle. Né de la cuisse de Jupiter. Sorte de gros phlegmon. Snuff. Trouver une truffe : moi. Je. Moi-je. La Terre tourne autour du Soleil, mais le Soleil tourne autour de Moi-Je. Et Moi-Je tourne autour de lui-même... Snuff-snuff.
Lasserloff cligne des yeux dans le soleil. Bon gros soleil tricoté en bonne laine chaude orange. Il-Lasserloff accoté au mur de pierre du quai, épaules-nuque bien calées à plat, jambes croisées, mains dans les poches, yeux clos, lippe en moue gourmande jaillissant de la barbe. Immobile comme un varan. À peine cette palpitation de la gorge qu'on observe chez les reptiles. Rythme la méditation. Couleurs, icônes, girations, coupoles dorées, mosaïques, foules, foires. Pétrouchka. Orchestres concertants. Contrepoint sec, précis, ironique, métallique, du clavecin. Murailles de danseurs-félins se déplaçant d'un bloc, gestes imbriqués comme des engrenages, telles des toiles de Léger glissant l'une devant l'autre sur plusieurs plans. Chargez la 2. Le 1 000 rouge sur 90. Un poil plus au Jardin, top! Irina, espèce grosse truie dodécaphonique, tu prends bras pour moulins à vent? En mésure, Irina, je té prie! En mésure! Rentre ventre et sors ce soir avec moi, j'explique musique pas bouillie pour chats. L'oreille, Irina, l'oreille! Danse avec oreille. Laisse pieds dans placard avec chaussures. Boris, la bouche! Ferme bouche. Bouche pas bésoin pour grands jetés. Jette bouche. Merci, Boris! On réprend. Ça fait quatorzième fois. Non, quinze. Sergueï dit quinze. Alors quinze! Trois, quatre... Et une, dé, troâ, quatre! Iéléna, je dis troâ. Écoute troâ. Écoute pas Macha. Pirouli-lirouli-pilirou. Un zoziau, planqué dans un arbre comme un tireur d'élite, arrose de ses trilles tout ce qui bouge. S'en donne à coeur joie. Va se péter le sifflet. Irénée apprécie en connaisseur. Chant de la Terre. Plantons des arbres! Quel est l'imbécile de compositeur socialiste qui a foutu ça dans son oratorio? Commence comme ça : plantons des arbres! Sans crier gare. Objurgatoire. Chostakovitch? Tête du compositeur si l'assistance se levait comme un seul homme et, quittant la salle, se mettait à planter des arbres partout. Un ordre est un ordre. Bien attrapé. Irait planter sa musique ailleurs. Heureusement, personne ne prend les compositeurs -- socialistes ou pas -- au sérieux. Les choeurs, à l'opéra : partons, partons! Sans bouger d'un pouce, pendant des heures. Ou l'héroïne, d'une voix de stentor : ah, je meurs! Tout un acte, que ça dure. De la voyance! Un peu comme : adieu, je pars pour la guerre de Cent Ans!... Me souviens de cette représentation de La Tosca. Fabuleux. Dernière acte. Du haut des remparts, la Tosca se jette dans le vide. Créneaux du décor à cinquante centimètres du sol. Matelas derrière, pour amortir le choc, supprimer le bruit. Zdoïng! Élastique, le matelas réexpédie en l'air la cantatrice. Apparition inattendue. Pas fini! Pour sortir de scène, elle doit crapahuter à quatre pattes derrière les créneaux (cinquante centimètres du sol). Pendant que l'orchestre se déchaîne, on voit la plume de la coiffure qui dépasse et progresse laborieusement, par petits sauts vibrants, en direction de la coulisse : plume-plume-plume-plume... Gros succès de public. Rien de plus tonique qu'un drame, un mélo, qui tourne à la rigolade. Ça fait du bien par où ça passe. Pirouli-larilou-piroula-lari. Pétrouchka. Voïvod Pétrouchka. Plus une goutte. Loin de moi l'idée que vous êtes un ennemi de la poésie, Anton Pavlovitch. Loin de moi. Mais ne pourriez-vous être plus prévoyant? Potoklowski, espèce de chien galeux, passe-moi la bouteille. Comment, quelle bouteille? Celle que j'aperçois, là, qui nous fut offerte par Natacha Vassilievna. Donne, hyène putride! Vide? Comment ça, vide? Quand? Et que fais-tu d'une bouteille vide dans ta poche, abruti? Tu as bu dans mon dos, avoue! Approche ici, approche. Souffle. Souffle, je te dis! Plus fort. Tu veux tâter du knout? Ah, le porc! il pue comme tous les diables! Je t'interdis de manger de l'ail, tu entends? D'abord donne-m'en, que nous luttions à armes égales. Plus d'ail non plus? Potoklowski, tu n'es qu'un tuyau. Avec un trou à chaque bout. Qu'ai-je été m'encombrer d'un tuyau pour domestique? De quel secours m'es-tu, à moi, ton maître? Saint Pamphile de Kazan, retiens-moi de faire un malheur! Qu'est-ce que tu dis? Je te paierai quand tu l'auras mérité. Depuis quand paie-t-on un goinfre inutile qui ne vaut pas le bâton qu'on lui donne? Arrête de grommeler. Tu voudrais peut-être faire la révolution, toi aussi? Malheureuse buse! (Sortir quelque chose de profond, prémonitoire, historique, philosophique. Trouve pas. Crachons.) Tfou! Tu as donc envie de planter des arbres? Toi qui es tout juste capable de récolter l'ombre qui pousse à leur pied pour une petite ronflette? Çà, je te vois bien en train de planter des arbres, mon pauvre pigeon! Ou d'emboutir à la presse des couvercles de lessiveuses. Ou d'épousseter les fauteuils du Bolchoï, une casquette de camarade-préposé sur le crâne, afin que les camarades-syndiqués viennent poser leur cul pour voir se trémousser les camarades-danseurs. Tais-toi quand je parle! Tâchons plutôt de trouver des harengs. Et, si possible, une autre généreuse donatrice. Espèce en voie de disparition. La toreutique ne s'exerce pas à mains nues. Qui peut offrir de meilleur ciseau que le mécène? Et quel meilleur ciseau que l'alcool de grain, avec un zeste de piment? S'il y a une révolution à faire, c'est celle du mécénat. Mais qu'on ne vienne pas me parler de l'État. Quelle horreur! Un mécène est désintéressé. L'État, jamais. Il a toujours quelque chose derrière la tête et le pire, c'est qu'il n'a pas de tête. Écoute-moi bien, Potofilov Potoklowski : au lieu de chercher tes poux, cherche-nous plutôt un mécène et, de préférence, une mécénesse. Elles sont plus larges. En outre, je suis davantage sensible au charme féminin. Qui peut se passer de femme, hein, butor?... Belle? Ai-je dit qu'elle devait être belle? Une femme qui vous inonde d'une pluie de roubles est forcément belle. Admirable. Si de plus Vénus l'a effleurée de son aile, alors elle mérite qu'on se tue pour elle. Au travail, naturellement. Et, Dieu merci, c'est à nous, les hommes, de définir ce que nous entendons par travail. Car le travail, vois-tu, est une notion éminemment floue. Qu'on doit respecter, cela va sans dire, mais se garder de rendre trop précise. Où irait le monde, sans cela? A sa perte, c'est évident. Écoute, Potofilov : à propos de respect, je respecte infiniment les travailleurs. Quels qu'ils soient. Ils sont l'honneur de notre espèce. Mais puis-je m'assimiler à eux, que j'admire? Ce serait d'une bien grande vanité. Puis-je m'admirer moi-même? Aussi je me tiens, modestement, prudemment, à l'écart. Les dieux que nous nous forgeons -- car nous sommes ainsi faits, nous ne pouvons nous en empêcher et ne ricane pas, mécréant, figure de chèvre! --, pas question d'usurper leurs attributs sous peine de sombrer dans la pire des idolâtries : le narcissisme. Sais-tu qui était Narcisse, ahuri? Il vaut mieux que tu ne le saches pas! Au fond, si je tombe dans la Voïvod, c'est pour éviter de tomber dans l'eau. Inutile de me regarder avec ces yeux de hareng frit, je n'ai rien dit. Songe plutôt à Natacha Vassilievna, que Dieu la bénisse. Et à la noirceur de ton forfait. Ne réplique pas! Songe à Ninotchka Alexeïevna, la chère petite colombe. Depuis combien de temps n'avons-nous pas été la saluer? Ne conviendrait-il pas de lui rendre mes devoirs? En tâchant de ne pas tomber sur Anton Pavlovitch. Non que mes intentions soient troubles, par Sainte Philomène de Tbilissi! Mais as-tu remarqué comme sa présence réduit les parts de pératchkis? Oui, ils sont bien profonds, les mystères de ce monde! Inutile, donc, de tenter le Diable, qui ne demande que ça. Écoute, Potofilov, je vais te confier un grand secret. Écoute et rends grâces au ciel, cochon malade! On a coutume de dire que le Diable est là pour nous tenter. D'ailleurs, on l'appelle le Tentateur. Mais ce n'est pas vrai. En réalité, c'est nous qui tentons le Diable sans arrêt. La voilà, sa punition : son véritable enfer, c'est nous! Tu as compris? Il me dit oui, mais je sais qu'il pense à autre chose. Alors voilà, toi, tu attires dehors Anton Pavlovitch sous un prétexte quelconque, et moi, j'entre chez lui et je m'efforce d'émouvoir le coeur de Ninotchka Alexeïevna, la sainte agnelle, que les Bienheureux lui garnissent sa cuisine! Avec un peu de chance, je rapporterai de quoi décorer nos intérieurs, et une bonne bouteille pour les réchauffer. Quel prétexte? Je t'ai dit : quelconque. Dois-je tout faire, ici? Tu n'as qu'à mériter ta part de gâteau. C'est ainsi qu'on apprend à gagner son paradis. Et je te signale, je te rappelle, que les domestiques ivrognes et menteurs n'y sont pas admis. Ceux-là même qui sifflent les flacons de leur maître en douce. Ils vont rôtir en enfer... Tu as raison, l'enfer, c'est pour le Diable, bon! J'ai voulu dire au Purgatoire, où, comme le nom l'indique, on ne leur sert pour toute boisson que des purges. Tu imagines? Des breuvages ignobles, au goût écoeurant, qui tirent toute l'eau du corps sans la remplacer par rien de plus corsé. Va!
Pourquoi le Pacifique? Depuis quand Cicéro a-t-il des sujets de conversation? Cette façon de l'écraser de son mépris, comme si elle ne connaissait pas le Pacifique! Elle avait vu le jour quasiment dessus. Samantha, ma fille, le moment est venu de mettre les choses au point. Pas question que ce verrat se prenne pour Balboa. Samantha Eggert, Oakland, Calif. Renifle un bon coup. Snuff. Cicéro : « C'est dégueulasse, ce que tu fais. » Ai-je bien entendu? Samantha : « Quoi? Qu'est-ce que tu dis? » Cicéro : « Dégueulasse, de renifler comme ça. » Merde alors! Pas posssible, je rêve! Cicéro : « Tu prends de la chnouf, maintenant? » Attends, tu vas voir ce que tu vas prendre, toi! Samantha : « C'est pour ne plus voir ta gueule de raie, espèce de poubelle ambulante. » -- « Quoi, quoi? » -- « Oh, tu peux faire quoi-quoi, et même kek-kek, kroa-kroa, kitti-kitti, tapeti-tap-brettetex-coax . » -- « Sam, tu vas recevoir sur le museau, c'est ça que tu cherches? » -- « M'appelle pas Sam, je suis pas un de tes potes à la gomme. Quant à mon museau, avant que t'aies eu le temps de porter ta sale patte dessus, tu te retrouveras avec la hache à fendre le bois en travers de la calebasse, ou le manche de la serpillière dans le derche. » Il secoue la tête comme s'il avait de l'eau dans les oreilles : « T'as bu, pas possible! Je te préviens, ça va chauffer. » -- « Pour sûr, ça va chauffer. Plus vite que tu penses. Ramasse tes loques et barre-toi vite fait ou je gueule par la fenêtre que t'as violé mon domicile. Personne peut te sentir, par ici. Comme t'es sans travail ni domicile fixe, la police va trouver ça bien à son goût. C'est toi qu'auras besoin de prudence. » -- « Tu vas le regretter, pour sûr. » -- « Pour sûr, je le regretterai pas, quand bien même je vivrais aussi vieille que Mary Shelley ou sir Algernon Postaffax-Washywishy, vampire. Tire-toi de là, bon vent! Et laisse la porte ouverte, que la puanteur de tes cigares de merde se taille avec toi. » -- « Qui c'est qui va te fourrer? » -- « T'inquiète. Ça manque pas de fourreurs, dans le coin. L'industrie est pas près de manquer de petites mains. Parce que tu te prenais peut-être pour un professionnel? Mon pauvre gros! On te présenterait ta queue dans une boîte de panatelas, tu serais pas foutu de faire la différence. » -- « C'est toi qui vas la faire. » -- « Mais oui, mais oui! Je t'enverrai des graphiques comparatifs. Attends-toi à des surprises. » Vlam! Il a claqué la porte, ce con. Pas pu résister à une sortie théâtrale. Maman, quelle joie! Hou-la-la, maman, quelle délivrance! Ta petite fille va aller se taper un bon vieux coucher de soleil, et puis au frais dans les toiles. Miam! je vais pouvoir m'étaler sans me cogner à des machins plus ou moins durs, plus ou moins mous. Plonger dans mon oreiller. Fontaine aux fées. Fermer les yeux. À nouveau toute petite. Toute petite, petite. Je me sens rétrécir. Ça se passe dans la tête. Je suis réduite aux dimensions de ma tête. Curieusement, je trouve mes pieds à la place de mon cou, et aussi très loin de moi, très loin, comme si j'étais en même temps une géante. Ça fait un peu peur. Mais je serre fort mon oreiller. Je suis fraîche, la peau douce, bien élastique comme avant que ces bulldozers au braquemard crénelé me passent dessus. Je flotte dans des courants tièdes. Hubbernuckle me parle à l'oreille. Il a mis pour moi un aster à sa boutonnière et porte une lavallière de persil tressé. « Vous êtes mon invitée, ma chère. Je vous mènerai où vous vou-drez. » J'aimerais, aimerais tant aller chez Putnam's, où y a de la lumière violette et des meringues à la pistache, de belles dames avec des robes taillées dans des arcs-en-ciel, des vitrines, des cristaux, des dressoirs croulants de religieuses et de homards, des serveurs qui semblent sortis de la Chambre des Lords. Debout, mon nez arrive juste à la hauteur de la nappe empesée, des couverts d'argent tarabiscotés, mais on placera des coussins à franges dorées sous mon derrière et je jouerai à la petite madame. Vous me promènerez dans votre automobile, luisante et longue comme une saucisse, qui fait poutt-poutt avec tant de distinction. Vous me laisserez appuyer sur le klaxon, ahua! ahua! Les policemen souriront avec indulgence. Nous irons à Hampton Court, nous irons à Ascot, nous irons partout. Vous me ferez découvrir ces souvenirs que je ne connais pas. Je les ai lus dans des livres. Je deviendrai un livre. Serai sage comme une image. Bibliothèque, ma maison de poupée... Inviterons Tom Nasherwood, et Lucy Templemore, et Rob Dillon, Martha Pugwash, Timothy O'Donnell et le Lapin Chorégraphe. Jouerons du piano sur des biscuits de champagne, ceux au chocolat pour les touches noires.
Tu chantes en moi, mon Tennessee!
Chantes. Chuippes. Chuintes. Chourles. Chachmachazam, mon Tennechee! Qu'èche que vous dites? Cha che trouve comme cha que j'ai pas fini ma bouchée de chablé au chéjame. Faites jexcuje! Un coup de chirop de framboije pour faire pacher cha. Slouip. Bonjour, gentil prince. Quoi de neuf à la Cour de la reine Sensitive? Le Beau Danube Bleu en est resté tout vert. Aymerillot, Aymerillot! Taïaut, taïaut et mackfarlane! Si ne suis-je pourtant oncques me chaut que chouirlent mes chauchettes, sur les pendantes cordes d'un rebec amoureux, par la malemort! Ferlez, ferlez! Et que l'asprême mijaurée nous aict en sa saincte garde et poinct n'asdrosse nos pourpoincts. Mais venez cy ou passez la jusquiame. Quousque tandem abutere, Catalina tchi-tchi? Salut, portez-vous bien! Et Vico, parallèle : Veillez-y, messire, toute vie est un massacre. Orpington, Orpington! S'écarquillent le trou pondeur. Tamtams. La brousse, tendue comme une peau d'âne. Messages transmis par des pets. Stanley? Livingstone. Saumon en croquettes et barbecue. Rule, Britannia. Par le saint clitoris de la Bienheureuse Victoria! Gandhi délité en pétales de lotus. Lawrence d'Arabie se faisant mettre par un chameau. Disraeli jouant des castagnettes avec ses couilles. Oyez, oyez la déliquescente histoire des mangeurs de bananes! Dents cariées par le cari. La poésie, enfouie dans les sables comme une rose des vents. Shakespeare a fait Manhattan. Manchester fait ce qu'elle peut. Perdu six guinées, nom d'un crampon! Il n'y a plus de coquelicots, sinon dans les pays en voie de développement. Des caravanes passent dans les songes de Little Nemo. Chaque réverbère a son Bonaparte. Les chiens préfèrent pisser sur des généraux. Machines en avant, toutes! Le paquebot Tenacity patouille dans un océan de chantilly. Flap-flap-flap-flap! À mettre au frigo. Repassez les scones, Béatrice. Sans trop vous pencher : on voit vos nichons. Ce n'est pas un spectacle convenable avec le Ceylan. Monsieur l'archiprêtre va encore se tripoter cette nuit, il sera en retard pour l'office et à quelle heure mangerons-nous la dinde aux pruneaux? Ce que je préfère dans la chasse au renard, c'est les fesses de Miss Finley. Ooops! Faites excuse, milord, je vous croyais dehors. Mais il n'y a pas de mal, je peux issir moi-même. J'aurais comme qui dirait des fourmis dans les jambes. Ces messieurs m'accompagnent? Parfait, parfait! on ne saurait trop s'entourer de gentlemen. Je te m'en vas te les faire chuter dans les oubliettes. Vlaouf! Par ici la sortie, messeigneurs. Personne qui comme moi connaisse les aîtres de ces lieux. Leur porterai des rognures de chester à chaque Pâque juive. Avec un filet d'eau. Pour le reste, qu'ils sucent du salpêtre. Je monterai la garde à la plus haute tour, en armure s'il faut, avec l'attirail convenable : biscuits, pemmican, moulinette, bouée, transistor, préservatifs, jumelles marines, bicarbonate de soude, bacon, poêle à frire, knickerbockers, sextant, coricide, huile de soja bouillante, boules puantes, coupe-ongles, réglisse, Baedeker, gaufrettes, chasse-mouches, clé anglaise, rustines, cure-dents, alka seltzer, gonfanon, crécelle, marotte, narguileh, yoyo, toupie russe, albuplast, café soluble, maracas, tympanon, organon, chutney, Who's Who... Manquera pas un bouton de guêtre. L'armée des Indes, rien à côté. Bloïng-bloïng! Jouerai de la harpe, l'air séraphique, mégot au bec, auréole accrochée au-dessus de mon crâne à la corne d'une tête de rhinocéros empaillée. Par-delà la fenêtre romane à l'impalpable rideau jonquille, serpentera dans le lointain un paysage d'aquatinte, serein comme un front de pucelle et traversé d'oiseaux diaphanes, où ne manqueront ni ruisselet pensif, ni colline adoucie, ni boqueteau ombreux, ni demeure élégiaque. Des chiens y poursuivront des lièvres ectoplasmes, et le moindre brin d'herbe aura son papillon. Et passeront les heures avec leur dé à coudre. Et coulera le temps de degré en degré, cascadant sur les pierres aux pattes de lézard. Mire ta goule à la fontaine, oripeau. Fais un voeu qu'exauceront les orques. Puis replie-toi dans les dédales de marbre de l'exorcisme, au fond d'une cuisine fraîche qui sent le cèdre et l'origan, taille-toi des tranches de salami comme des roues de brouette. Dans le silence approprié. Le silence appuyé sur sa lance.
-- Romuald, où êtes-vous? -- Devinez. -- Montrez-vous, nom d'un chien! C'est agaçant. -- Cherchez un peu. Quel plaisir sans cela auriez-vous de trouver? -- Mais vous m'avez appelé! -- Croyez-vous? -- Écoutez, si c'est pour faire de l'ésotérisme de pacotille, vous auriez pu éviter de me déranger. -- Vous étiez donc si occupé? -- Parfaitement. -- À quoi? -- Cela ne vous regarde pas. -- Précisément, cela m'a regardé. Avec des yeux si implorants, que je n'ai pas eu le coeur de vous laisser tout seul.
Seule, seule comme c'est pas permis. Pauvre petite Bernadette! Faudra-t-il se résoudre à en adopter encore un? Ah, non, par exemple! Ne pas tomber dans le piège. Tous ces machins dressés, comme des plantes carnivores. Gluantes de concupiscence. Beurk! Bistrot. Terrasse. Mademoiselle? Un café. M'a appelée mademoiselle. Qu'est-ce qu'il en sait? Moi bien voir petit bouton à li, mamazelle. Fourré zoeil dans petite culotte, tout zyeuté moi là tout. Compris bézef. Sans sucre. Amer comme il faut. Hop, le sucre dans le sac. Payé pour ça. À offrir aux invités. Économie. Chpaf! une éclaircie. Entre deux nuages. Illumine tout. Passants passent moins vite. Voitures turent plus allegretto. Rumeurs nouvelles. On n'entendait rien, hier, chez Rosine, qui arrosait sa promotion. Malgré la fenêtre ouverte. Vingt-quatrième étage. La ville ailleurs. Punch à ci, punch à ça, olives piquantes, raisins-cacahuettes, aggloméré de frites, canapés au pétrole, crok-croks, acras. La môme qui avait retiré son slip. À trois ans, déjà! Gens en tas autour de la table basse, bouffant-buvant, disant n'importe quoi et se supportant à peine. Collègues. Le vieux kroumir avec sa ficelle de coton noir autour du cou, tailleur de lettres pour monuments funéraires, congestionné comme une aubergine, la nuque raide de bêtise. Prétendait devoir sa couleur à un coup de soleil. Phébus chopé dans les chopines. Raconte que jeune, portait sa femme sur son dos pour faire rire les copains. Pas besoin. Peut la poser. À côté, scieur de violon encaqué dans des coussins, discret-sournois comme un lavement. Le mérite du silence. Et puis le reste, sacrées fumelles caquetant, coquetant. Travaux au crochet autour de leur fignedé. Faisais partie du tas, solidaire. Solidaire-solitaire. C'qui veut, çui-là? Oh, crotte, Balthazar! Fous-moi la paix, Balthazar, chuis pas d'humeur aujourd'hui. Oui bon d'accord t'es sympa mettons que c'est moi qui le suis pas. Mais non mais non te fatigue pas. T'arrive jamais, de demander qu'on te foute la paix? C'est ça. Une autre fois. Autre part. Salut, Balthazar! Me fait chier, ce mec. Me font chier, ces nanas, derrière : Écoute, c'est dingue! T'as jamais remarqué? Bien sûr, que Victor cherche à nous infantiliser. Moi je suis pas d'accord. C'est pas possible que tu sois pas d'accord, écoute! Regarde ce qui se passe avec Nadia. Remarque avec Nadia c'est du gâteau parce que Nadia hein c'est justement ce qu'elle cherche alors dans un sens ça fait son beurre comme ça on peut pas être trop agressif avec elle tu comprends à partir du moment où elle s'est mise en position de quoi bon d'inférieure d'assistée on se dit merde je peux pas lui parler comme aux autres ou je vais la démolir elle assumera pas bon c'est trop facile tu trouves pas mais justement c'est ce que j'essaie de te faire comprendre je veux dire à partir du moment où bon toi tu as essayé d'assumer je veux dire eh ben il est pas question que qui que ce soit soit en mesure bon de t'infantiliser je veux dire. C'est pas supportable. Y a pas de place ailleurs? Ce serait-y que j'arrive pas à encadrer mon présent, m'sieurs-dames? Comment dire? Je veux dire, je remarque que, bon, je décale sans cesse. Me rejette dans le futur ou le passé. C'est évident, j'assume pas! Jamais contente de la gamelle. Un monde! Je rêvassote, vaticine, mégotte, grognolasse, boursicote. Toujours l'impression qu'il m'arrive rien. C'est donc les Laurence qui tiennent la solution? Peut-être, mais j'admets pas que Jean-Pierre m'appelle Bernadette Soupirous. Quel con! Si c'est ça la solution, y a de quoi se flinguer, non? Ces airs avantageux qu'ils se donnent, ces avantagés! Ça se passa en un clin d'oeil. Les deux loulous jaillirent de l'intérieur du bistrot, armés de pétards, au passage embarquèrent Bernadette et les deux nanas infantilisées, les poussèrent dans une bagnole où attendait un troisième larron. Tout ce monde se retrouva slalomant dans la circulation à une allure record. Ils venaient de se faire la caisse du limonadier et, pour couvrir leur retraite, de se payer trois otages comme on peut plus éviter si on veut passer pour sérieux. Soufflée, la Bernadette! Quant aux deux chéries, elles semblaient avoir le plus grand mal à s'assumer. « Ben? » se permit la confidente de Laurence. « On se tait! » décréta celui qui paraissait être le chef, un tout frisé bronzé. « Calmos, les boudins! On vous débarque dès qu'on est tiré d'affaire. Alors pas bouge tranquille et ça se passe bien. » Glop du côté des assumées. Bernadette, elle, petit sourire en coin. Il était pas mal, ce voyou. Nonobstant les deux pétards braqués sur elles, la situation ne manquait pas de piquant. Mais oh là hé prudence attention, s'agissait pas de retomber dans l'adoption, de s'encombrer d'un nouveau corniaud, même pittoresque. L'original, ça peut lasser. Rien ne vaut l'uni, le classique. Faudrait que ce soit juste pour essayer. Survireuse, la bagnole expédia Bernadette sur les mignonnes, qui glapirent en choeur comme dans Eschyle. Le frisé bronzé se marra : « Ça vaut pas un tour de manège, avouez? » Puis, à l'intention du champion qui tenait le volant : « Du calme, mec! Pas la peine de se faire repérer à tous les carrefours. Je crois qu'on est peinardos. » La balade allait se terminer. Déjà? Si ces délinquants juvéniles avaient une parole. À moins qu'ils ne profitent de l'aubaine. La drague au pistraque, ça paye. Peinardos, calmos, tranquillos. Crouic. Freins. « Allez, hop! la fête est finie. Du vent! » Dans leur précipitation, les théâtreuses passèrent sur le ventre de Bernadette. Elle demeura sur la banquette, rêveuse, fixant d'un oeil ironique le patron-chef. « Alors quoi? » il s'impatienta, « ça vient? » Bernadette le regardait, souriant de plus en plus.
De plus en plus souriante le regardait Mélissa. Le : Achille de Mimizieux, dit Mimi, pérorant, accoudé à la lisse, sa fine moustache frissonnant au vent comme l'impalpable nageoire d'un poisson exotique. Exotiques aussi les aventures qu'il surbrodait à l'intention de Mélissa et dont il se trouvait, par un hasard qui ne surprendra personne, l'insurpassable héros, évoluant avec grâce au milieu d'un bazar hétéroclite de maharadjahs, de pachydermes, de pirates, d'anthropophages, d'émeraudes, palais truqués, fauves écumants, reptiles sournois, femmes fatales, grottes, quartiers louches, trafiquants, aventuriers, aventurine, malachite, momies à ressorts, trésors maudits, fosses putrides, crocodiles cliquetants, crotales, explosions, plantes carnivores, espions, fumeurs d'opium, messages secrets, déserts, caravanes, oasis, métropoles perdues, lacs ésotériques. Suspendue à ses lèvres, Mélissa trouvait qu'il avait de belles lèvres. Injuste nature! Les hommes ont les plus belles lèvres, les plus beaux yeux, les plus longs cils, les cheveux les plus souples. Quels artifices les pauvres femmes ne doivent-elles pas employer pour obtenir le même résultat!
-- Venez à mon aide, Romuald. -- Qu'y a-t-il encore? -- Je dois entamer une page blanche et je suis saisi de terreur et de désespoir. -- Ce n'est pas original. -- Ce n'est peut-être pas original, mais c'est très embêtant. -- Pourquoi diable devriez-vous remplir une page blanche? Ne sauriez-vous la laisser telle quelle? N'allez pas me dire que chaque fois que vous en voyez une, il faut que vous la noircissiez? Que vous êtes un dangereux maniaque? -- Peut-être, en effet. -- Trouvez-moi une seule bonne raison de remplir une page blanche. -- J'avoue qu'il n'y en a pas. -- Ah! -- Sinon que c'est plus fort que moi et qu'il faut que je la remplisse, contre toute raison. -- Dans ces conditions, mon pauvre ami, je ne peux rien pour vous. -- Erreur! Vous m'avez déjà permis de gribouiller ce qui précède. -- La belle affaire! Avez-vous jamais pensé qu'il ne suffit pas de gribouiller pour que le gribouillage ait une valeur? -- Souvent. Mais comment juger de cette valeur? -- Je me méfierais de ce qui s'impose à moi. J'accorderais plus d'intérêt à ce que je veux réellement. -- Le jour où vous serez en mesure de m'expliquer la différence, vous me préviendrez. -- Enfin! il me semble que c'est évident! -- Puisque ce l'est, détaillez-moi ça. -- Vous m'ennuyez! Je ne vais pas vous démontrer pourquoi vous ne devez pas faire ce dont vous avez envie. Si vous en avez envie, alors faites-le et fichez-nous la paix! -- Mais je n'y arrive pas! -- Eh bien, ne le faites pas. -- Mais ça me rend malheureux! J'en souffre! -- Et après? Que voulez-vous que ça nous fasse, à nous? -- Romuald, cette fois-ci, vous avez tapé juste. Voilà un argument qui me semble décisif. -- Excellent! Finie, donc, cette comédie? Vous allez nous laisser ces pages tranquilles et leur permettre de rester blanches tant qu'elles voudront? -- Jamais de la vie! -- Plaît-il? Je ne comprends pas! -- Vous ne pensez tout de même pas que je vais permettre aux autres de rester indifférents! Allez, ôtez-vous de là! J'ai du travail qui m'attend!...
Le même résultat? Et encore!... La seule consolation, c'était de se dire que les hommes représentent la nature dans ce qu'elle a de sauvage -- comme le camping, alors que les femmes sont l'image même de la civilisation. Oui, Mélissa avait d'elle la vision de quelque chose de très sophistiqué penché sur une espèce de concentré de Canaque. Si Mimi s'était douté des pensées dissimulées derrière l'adorable sourire qu'il se réjouissait de provoquer, il serait tombé à la renverse. Il en aurait perdu sa moustache. Elle essaya de l'imaginer sans. C'était tout de suite moins bien. Gênant, ça! Quel crédit accorder à un être qui perd les trois quarts de son intérêt par la simple suppression d'un accessoire pileux? À la hâte, elle rajouta une barbe. Achille devint grotesque. Elle éclata de rire. Bien à tort, il en fut flatté. Il l'invita à prendre un verre au bar, n'imaginant pas pour elle de meilleure récompense que la prolongation de ce tête-à-tête. Mélissa était lasse de boire des verres, en quelque compagnie que ce fût. Dans le monde qu'elle avait cru fuir en se réfugiant dans cette croisière, on ne savait offrir que des verres, des fleurs ou des soupers. Parfois, plus démocratiquement, des cigarettes. Mais pouvait-elle refuser? Plus qu'une faute de goût, ce n'eût pas été la bonne méthode ; cela n'aurait rien résolu, et Mélissa avait horreur de l'inefficacité. Non! il eût fallu provoquer un naufrage, fomenter une mutinerie. Solutions qui n'étaient pas à écarter. Aussi, provisoirement, suivit-elle Achille de Mimizieux, lequel était loin de réaliser qu'il s'exhibait avec une bombe à retardement, malgré la panthère qui se trouvait accrochée, pour l'instant, au bout de la mèche. Cette panthère était son calvaire. Achille mourait de frousse ; les efforts surhumains qu'il faisait pour le dissimuler l'épuisaient. C'était elle qui lui avait donné l'idée de ses aventures pittoresques afin de retenir l'attention de Mélissa : quand on s'affiche avec un fauve, on ne doit guère être attirée par les chasseurs de papillons, les tombeurs de moustiques en chambre que sécrètent les alcôves dans les banlieues de sous-préfectures. À présent que Mimi s'était taillé une légende sur mesure, il se voyait investi de l'éreintant devoir de rester à sa hauteur. Pourquoi s'être jeté dans un tel imbr |