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Depuis que je suis à Wienyork-Paritograd, le charme de la cité, dont j'avais entendu parler, a fait son oeuvre. Je prends charme au sens fort. Tout y contribue : la qualité du ciel, l'architecture, les gens, une effervescence continuelle donnant l'impression qu'il est sans cesse en train de se produire un événement marquant et que, si à vos yeux il ne se passe rien, vous n'avez pas su trouver. Je suis descendu au Kariatis, place Effendi. De mes fenêtres, je vois les rives de la Gaïa, des parcs, des bâtiments officiels, l'animation des beaux quartiers. On a pour moi toutes les attentions. J'ai obtenu qu'on décroche des murs les toiles cirées de Mondrian pour les remplacer par des Canorelli et des Heintzung. Dieu merci, ils en avaient. J'étais prêt à rapatrier à mes frais quelques Tsarstoïe. Ou prier qu'on laissât les murs nus, ce qui est moins détestable qu'on ne pense. J'ai eu pitié du désespoir du gérant, M. Engrand, de ses bras levés au ciel comme pour quelque ébauche de Laocoon dont les pythons eussent été remplacés par des gypaètes. « Le prince n'y pense pas! » Où a-t-il pris que j'étais prince? Sur le tarif de la suite que j'occupe, sans doute. Je n'ai pas le coeur de le détromper. S'il me veut prince, je le suis. Pourquoi d'ailleurs ne le serais-je pas? Il faudra que j'en parle à Orlov. On est prince surtout pour la vanité de ceux qui vous approchent. À quoi bon les décevoir? Le prince, donc, transigea, et sur la décoration, et sur la généalogie. Kayatchev réalise du bon travail. Je n'ai quasiment à m'occuper de rien, sinon rencontrer des gens, bâtir des projets, rêver à voix haute,-- ce que je préfère. On me prend d'abord pour un fou. Quand on a compris que l'argent ne compte pas pour moi, que je poursuis ce songe depuis l'adolescence, on s'incline avec empressement. Un fou roulant sur l'or n'est plus un fou : c'est un bienfaiteur public. Kayatchev m'a rapporté que l'on commence à m'appeler ainsi : le Bienfaiteur. Cela ne me déplaît pas trop. Mon entreprise ne pouvait prendre son essor, et toute son importance, qu'à Wienyork-Paritograd, où l'on trouve une assez grande concentration de talents. C'est un bon départ. Ensuite, il faudra rayonner sur le monde, chercher et chercher sans cesse. Je ne demande que cela. Kayatchev (Katcha) n'aime pas m'entendre parler d'entreprise. Le terme est trop vulgaire à son goût. Il me convient. Entrepreneur m'agrée davantage que Bienfaiteur. Je me soucie peu de correspondre au bien, d'entretenir des relations avec l'éthique. Je fabrique de l'esthétique. Comme un artisan. Que suis-je d'autre? Un artisan aux mains blanches, volontiers alangui sur des canapés, sensible au luxe qui l'entoure, donnant l'impression de ne rien faire, ne rien savoir, et cependant indispensable. Lorsque j'ai demandé une partition de cinquante minutes à Pétrossian, sa cuillère est tombée dans son île flottante. Elle y est restée une fois le maître d'hôtel rassuré par Katcha, et Pétrossian convaincu que non seulement il ne s'agissait pas d'une lubie, mais que j'avais formé le projet de travailler avec lui aussi longtemps qu'il y consentirait, m'assurant ainsi d'un atout majeur pour la Compagnie. Il ne crut à ce qui lui arrivait que lorsque Kayatchev eut présenté ma proposition sous une autre forme (il fait ça très bien) et commencé à discuter contrat. Encore fallut-il que Morgan étale sous ses yeux les esquisses qu'il avait apportées ; que Istvan et Lariana, qu'il avait vus à Bucarest dans L'oiseau de feu, le pressent de questions comme si les répétitions étaient déjà commencées. C'était touchant : deux enfants demandant à Nounou -- Pétrossian se prénommant Nourdine, il pourrait bien garder ce sobriquet en souvenir -- quelles sucreries elle consentirait à leur offrir. Je me damnerais pour des joies pareilles, sachant que les plus intenses sont encore à venir. Dans la salle à manger du Kariatis, décorée d'admirables vitraux de Tiffany (aussi beaux, dans leur précision inhabituelle, que la grande verrière de Far Rockaway), nous devions ressembler à des conspirateurs. Nourdine était arrivé scrupuleusement à l'heure, contracté, tendu. Je connaissais sa réputation d'intransigeance. N'avait-il pas retiré à Brenton Maugham la partition écrite pour lui, hérissée de difficultés? Comme le violoniste déclarait l'oeuvre injouable, à moins d'y apporter les retouches qui l'eussent rendue plus clémente, Pétrossian laissa tomber : « Apprenez le mirliton. » L'avoir gagné à notre cause est une grande victoire. Qu'est-ce qui a pu le décider? La certitude d'être servi par d'aussi remarquables interprètes que Istvan et Lariana? Les esquisses de Morgan? La perspective de se voir représenté au Continental Opéra? Le persuasif talent de Katcha? Mon air dur, résolu? Peut-être tout cela ensemble, et certainement ce "grain de folie" sans lequel rien ne se fait, rien n'existe, ni aucun créateur digne de ce nom. Nourdine Pétrossian n'avait jusqu'alors pas écrit de ballet. Je le savais, et il savait que je le savais. -- Pourquoi vous lancer dans cette entreprise ruineuse? finit-il par me demander, intrigué. À ce mot d'entreprise, Katcha fit la grimace. Je le regardai du coin de l'oeil, amusé. -- Parce que c'est la seule façon d'unir, à ma connaissance, la musique, la peinture, l'architecture, la littérature et l'art du mouvement, répondis-je. -- D'autres s'y sont cassé les dents. -- Ceux de ma race en ont de rechange. -- Les compagnies sont maintenant toutes nationalisées. -- Je veux internationaliser la mienne. Et puis je vais vous confier quelque chose : j'adore commander. Nous échangeâmes un regard de complicité. Pour la première fois, il éclata de rire : -- Je vous préviens que je ne suis pas facile. -- Moi non plus. De deux cailloux, il sort une étincelle. Qui frappe le premier? J'ai la vanité de croire que c'est ce qui emporta la décision. Je n'aime pas qu'on me résiste. Mes intimes m'appelent la Sirène. Un surnom de plus. J'appartiens à cette catégorie qui les attire comme le miel fait des mouches. Dieu sait ce que l'on doit murmurer dans mon dos. Ça m'est égal. Passions inconditionnelles et inimitiés féroces finissent par se neutraliser, même se ressembler. Je serais au désespoir de n'engendrer qu'indifférence, et tiens pour un honneur d'être considéré comme un sot par des armées d'imbéciles. Istvan, croyant abonder dans mon sens, donna de nombreux exemples de mon mauvais caractère, au passage me mettant en boîte. Je le regardai. Il rougit. Morgan exposa l'argument du ballet, précisant que ses esquisses ne constituaient qu'une première approche ; il faudrait en rediscuter une fois que Pétrossian serait suffisamment avancé dans son travail et que Istvan aurait une idée de la chorégraphie dont je l'avais chargé. Cela plut à Nourdine. J'insistai, expliquant à quel point je tenais à une collaboration étroite entre les créateurs. Lariana parla rythme ; tout le monde rêvait d'harmoniser celui des gestes, de la musique, du décor. Morgan parla couleur, développant sa théorie des matériaux, qu'il affectionnait. Pétrossian semblait intéressé. Il établit un parallèle avec le timbre des instruments, la palette orchestrale. Istvan écoutait comme à l'école. Pour ma part, j'observais tout mon monde, enchanté de le voir s'accorder, fonctionner sous mes yeux. Nourdine posa la question de la direction d'orchestre, provoquant l'étonnement de Kayatchev qui se serait attendu à l'entendre exiger de diriger lui-même. Je n'étais pas moins surpris : il est rare qu'un grand compositeur fasse un bon chef ; encore plus rare qu'il en ait conscience. Nouveau bon point au crédit de Pétrossian. Ce dernier avança le nom de Dimitri Sobanovitch. Katcha sursauta : ça allait nous coûter une fortune. -- Ai-je prononcé le nom qu'il ne fallait pas? s'inquiéta notre invité. Le silence régnait autour de la table. Je souris, faisant tourner mon cognac au creux de ma paume, prolongeant malicieusement l'équivoque. Lariana toussota avec discrétion. Je finis par annoncer : -- Vous avez prononcé le nom qui convient. Et, malgré les gros yeux de Katcha : -- Dimitri est l'homme qu'il nous faut. -- Lariana connaît très bien sa femme, pouffa Istvan. -- Vraiment? s'exclama Nourdine, se tournant vers Lariana. -- C'est ma soeur, expliqua celle-ci. Nous partîmes tous à rire. Katcha s'empressa d'ajouter, avec un soulagement prématuré : -- Malheureusement, M. Sobanovitch est insaisissable : il est sans cesse en tournée. Je pris un malin plaisir à le taquiner : -- Nous le saisirons, Katcha, je te donne carte blanche. Quant aux tournées, il fera désormais les nôtres. -- Choura, s'écria-t-il, tu es fou! -- Ah, non, le plaisantai-je, tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi! J'adore les querelles de ménage avec mon régisseur. Il s'y donne sans retenue ; tous les coups portent. Ensuite il se met à bouder. Il est attendrissant. Placé de guingois dans son fauteuil, les bras pendants, résignés, de chaque côté du corps, il ressemble au pauvre nounours en peluche abandonné dans un coin depuis trois semaines par l'affreux gamin que je suis. De loin en loin, un soupir s'échappe de son thorax de lutteur pour rappeler son existence et votre cruauté. Mais je sais bien, et lui aussi, qu'à la fin il s'inclinera devant mes caprices. Non sans avoir tenté de me les faire payer en réglant la durée de sa mauvaise humeur sur l'étendue de mes exigences. La suggestion de Pétrossian est à retenir. Istvan et Lariana sont ravis. Mon projet prend forme. Au tandem Nourdine-Istvan, viendront s'ajouter les Variations de Jacquemin mises en scène par Simon Graham et le fameux Scoronconcolo, chorégraphie de Corentini. Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Anatoli Tsarstoïe réalisera le décor des Variations, Monique Perceval celui de Scoronconcolo. Son style allègre, acide, fera merveille dans cette parodie de commedia dell'arte. De tout temps, cette oeuvre m'a plu : la parodie d'une parodie est quelque chose d'excitant pour l'esprit. En outre, elle possède cet atout rare -- comme bien des pages de Strawinsky -- de pétiller d'intelligence. On aimerait rencontrer cette qualité dans un plus grand nombre de partitions. Istvan est très impressionné par sa nouvelle responsabilité. Ce sera sa première chorégraphie. Il faut, régulièrement, lui redonner courage. Il manque à la fois d'assurance et de souplesse dans ses rapports avec les autres. Je reste persuadé qu'il est non seulement un danseur de première grandeur, mais encore un théoricien d'avenir qu'il suffit de provoquer un peu. Dans les réunions de travail préparatoires, oubliant qu'il est personnellement impliqué, une fois échauffé, il apporte des suggestions d'une valeur, d'une originalité réelles. Morgan, qui ne l'aime guère, en convient lui-même. Il m'a fallu déployer des trésors de diplomatie, redoubler d'attentions, de cajoleries, pour décider Istvan à tenter ce qu'il croit n'être qu'une expérience. Quand il se sera jeté à l'eau, il s'apercevra, et tout le monde avec, qu'il sait nager. Moi, j'aurai accompli mon office, qui est de découvrir, de révéler des talents nouveaux, souvent à eux-mêmes d'abord. Je ne crois pas me laisser aveugler par l'affection, comme pensent sournoisement certains. Que la plupart de mes protégés aient été aussi mes danseurs étoiles et mes chorégraphes, je ne peux que l'admettre, mais plus comme une fatalité malicieuse que comme une relation de cause à effet. Mon premier amant est l'art. Je n'ai jamais hésité à lui sacrifier ceux que j'adorais le plus quand il le fallait. Je dois également rappeler que mes collaborateurs proches, les artistes que j'engage, n'appartiennent pas forcément au harem, tant s'en faut. Et qu'il m'arrive de me sentir attiré par des femmes dont j'admire l'esprit ou la beauté, comme par exemple Lariana, ce dont se doute Istvan et qu'il n'apprécie guère. Mais tout cela présente si peu d'importance, reste entaché de tant d'imperfection. Celui qui, comme moi, a décidé de faire de sa vie une constante recherche d'absolu, doit quotidiennement lutter pour ne pas se réveiller. Je me moque bien qu'on me dise irréaliste, insouciant, léger, autoritaire, versatile,-- pourvu que j'avance. Je me moque tout autant qu'on juge mon projet inutile, voire asocial. Tout à l'heure, ouvrant le journal, Katcha s'est récrié : Kowloon vient d'être dévasté par une bande de pirates appartenant à une société secrète comme il en existe encore. Malheureusement, il y aura toujours des actions de ce genre. Heureusement aussi, il y en aura de celles que je poursuis. J'ai la faiblesse de penser qu'elles rachètent les autres, quoi qu'on en dise maintenant ou plus tard : c'est elles que l'on évoque quand on parle de civilisation. Sans elles, le monde est laid, livré à sa seule détresse. L'art ne guérit certes pas la douleur, bien qu'on puisse en discuter. C'est égal : pour certains, il sera toujours importun ; ceux-là même qui prétendent travailler au bonheur des gens. Espèce redoutable, dont il y a plus à craindre que des idéalistes de mon acabit. Idéalistes qui cependant font vivre des centaines de personnes, et aident à exister plusieurs centaines de milliers d'autres. Est-ce si négligeable? Loin de moi l'idée de me justifier. Ce serait, pour le coup, ridicule. Je ne suis pas au monde pour le refaire. Ce n'est déjà pas mal si je lui donne des sujets de conversation. Nous étions là, dans cette salle à manger luxueuse, confortablement installés, ne méditant la perte ni la mort de personne, essayant seulement de créer quelque chose de généreux, calculé pour apporter du plaisir plutôt que souffrance ou désolation. Et telle est au fond ma naïveté que j'en restais ému, débordant de reconnaissance pour ceux qui voulaient bien consentir, un instant de leur vie, oubliant leurs problèmes, leurs craintes, leur faiblesse, à partager ma folie. Katcha est certainement celui qui comprend le mieux. Au collège déjà, il était mon confident, mon lieutenant, en même temps que mon garde du corps. Comment ce garçon râblé, taillé en hercule, cette force de la nature, qui plaisait aux filles et les recherchait avidement -- en quoi il n'a pas changé -- a-t-il pu s'attacher au gamin frêle, méditatif, que j'étais, et s'y asservir? Sans doute à travers moi acceptait-il sa part de rêve, de même qu'à travers lui j'exprimais ce qui se dissimulait en moi de violence, puisque je possédais ma "bande" d'affidés, de gros bras, tous plus âgés, avec lesquels je martyrisais mes condisciples, Katcha contenant cette troupe, la menant à la baguette, transmettant mes ordres avec fierté comme s'ils étaient dégringolés du ciel. « Tu verras », lui répétais-je, « à nous deux, nous ferons de grandes choses! » Peut-être sommes-nous en train de les accomplir. Lui, n'en doute pas. Il veille jalousement sur la marche de mes affaires ; aucun détail, aucune erreur, aucune imprudence ne lui échappe. Mes jours de modestie, je dois convenir qu'il est plus utile que moi, plus efficace, plus acharné à garantir les conditions indispensables à notre réussite : il m'arrive, par fatalisme, par une attirance morbide pour l'autodestruction, de mettre en péril sur un coup de tête l'existence même du projet. Ces jours-là, le monde pourrait s'écrouler, et moi avec, j'assisterais à la catastrophe, empli d'une sombre délectation. Kayatchev ne le permet pas. « Va te coucher, Choura », s'emporte-t-il, « aujourd'hui tu ne sers à rien. On n'a pas besoin de toi. » Souvent il ajoute, sachant très bien qu'il porte au comble ma fureur : « Inutile d'entretenir cette armée d'ennemis personnels dont tu aimes tant te vanter : tu es ton pire ennemi! » Quand j'ai cassé quelques objets et qu'il a grommelé : « Bravo! Non seulement tu jettes l'argent par les fenêtres, mais voilà que tu l'éparpilles sur les parquets! », je me calme un peu. Lorsque, à Monte-Carlo, pour un retard de Janet Radcliff à une répétition, j'ai brisé une vitre d'un coup de poing, m'entaillant profondément le poignet et me tranchant une veine, j'ai cru que Katcha allait mourir avant moi. Le sang giclait partout, les danseurs restaient pétrifiés, je me sentais devenir plus pâle à chaque seconde. Katcha s'est rué sur moi, m'étreignant de toutes ses forces, comme pour faire refluer la vie en moi. En même temps, je me demandais s'il n'allait pas me battre. Je me suis évanoui. Quand j'ai repris connaissance à la clinique, dans un cocon étincelant de blancheur et de silence, la première chose que j'ai aperçue, c'était le masque soucieux, attentif de Katcha, qu'on n'avait pu arracher de mon chevet et qui épiait sévèrement les premiers signes de mon retour dans le monde des vivants. Sans un mot, il serra mon poignet valide, plissa comiquement les yeux sur une grimace, me laissant ainsi entendre qu'en revenant ici-bas j'avais fait preuve d'assez de bonne volonté, que la fessée serait pour une autre fois. « En tout cas », soufflai-je, les dents serrées, « la Radcliff réfléchira, maintenant, avant d'arriver en retard à une répétition! » -- «Tais-toi! » bougonna-t-il, « c'est toi qui es en retard, à présent. » Tout immobile que je fusse, une vague de tendresse me souleva vers Katcha et je m'endormis. À quelque temps de là, j'exploitai bien sûr l'incident. Les répétitions stagnaient, la date de la première approchait. J'apostrophai la troupe réunie dans le foyer du théâtre, fis valoir l'ampleur du désastre qui menaçait, le préjudice qui rejaillirait sur nous tous. Enfin, tendant les poignets devant moi, je m'écriai : « J'ai déjà donné mon sang pour vous. Faut-il que je recommence? » Un silence consterné suivit cette déclaration lancée dans le meilleur style du mélodrame. A partir de là, le travail avança bien plus vite ; nous fûmes prêts à la date prévue. Comme je m'en félicitais auprès de Katcha, il me fixa avec admiration et murmura : « Choura, tu es une grande pute! » L'attitude de Morgan est quelque peu différente. Plus déférente aussi. Morgan met volontiers de la distance dans ses rapports avec les êtres et les choses. Il paraît lointain, réservé. En réalité, c'est un passionné. Un passionné froid : celui qui va le plus profond, avec une ténacité implacable, une sévérité tout au service du but qu'il s'est fixé et qu'il place très haut, comme il convient, insoucieux de lui et des autres. Je l'ai connu lorsqu'il exposait à Bond Street. Les toiles étaient magnifiques. Il n'y avait pas un chat, la critique se révélait rien moins qu'enthousiaste. Cela n'affectait pas le peintre outre mesure ; pourtant il ne roulait pas sur l'or. La publicité, qu'il méprisait, lui tenait lieu de gagne-pain. « Aucune importance », me confia-t-il, « je suis né avec un pinceau entre les dents. » Il considérait que misère et talent vont de pair, en quoi il n'avait pas tort. J'eus le plus grand mal pour le décider à se joindre à nous : quelques vieilles préventions sur le monde du théâtre, qu'il jugeait prétentieux, vide, surfait ; ce qui souvent, hélas, s'avère exact. Mais surtout une grande exigence, une honnêteté foncière, qui le poussèrent à m'avouer qu'il ne connaissait rien à la scénographie. « Je ne vois pas pourquoi », déclara-t-il, « j'irais accrocher mes toiles sur une scène. » J'observai qu'au moins ainsi, davantage de gens les verraient ; mais j'étais d'accord avec lui : peinture de chevalet et décoration scénique sont deux choses différentes. Il apprendrait, voilà tout. Karl Bernhardt ferait l'affaire. À ce nom, il dressa l'oreille. Quand il eut appris que des artistes aussi estimables, des peintres aussi renommés que Tsarstoïe, Canorelli, Jabracque, travaillaient pour moi, et, dans le domaine musical, Hans Ubershnagel, Jacquemin, Kraski, Weddington, il se laissa convaincre. Non pas tant parce que ces créateurs commençaient à jouir d'une certaine notoriété, que parce qu'il appréciait leur travail. À mesure qu'il participait à mes "réunions au sommet", Morgan prit conscience de l'intérêt, du sérieux, de la richesse de notre aventure. Il devint très vite l'un des plus enthousiastes, des plus solides. Il avait un sens musical développé, un goût quasi infaillible, une formation plastique si parfaite qu'il saisissait à demi-mot techniciens et chorégraphes. Souvent, je sollicitais son avis avant de prendre une décision ; je m'en suis chaque fois bien trouvé. Morgan fut bientôt la cheville ouvrière de notre groupe. Il s'entendait bien avec Katcha. En connaisseurs, ces deux brutes de travail se portaient une estime réciproque. Je dois reconnaître que c'est Morgan qui attira mon attention sur Pétrossian ; Jill, sa femme, altiste au London Symphony Orchestra, ayant eu l'occasion de déchiffrer quelques-unes de ses partitions et même d'en exécuter en concert, rarement il est vrai : Pétrossian n'était pas encore "lancé". C'est à nous que reviendrait cet honneur. L'algarade avec Brenton Maugham avait fait grand bruit dans les milieux professionnels, peu enclins à l'indulgence, en particulier vis-à-vis des gloires non installées. À leurs yeux, Nourdine avait commis l'impardonnable erreur de se permettre un geste au-dessus de ses moyens, une fantaisie interdite à sa caste. Cette faute majeure, et les appréciations flatteuses de Jill, étaient de nature à éveiller ma sympathie avec mon intérêt. Mais Morgan n'avait pas appuyé sa recommandation que sur des on-dit, même provenant de son épouse. Il tint à vérifier lui-même en se rendant aux concerts, à plusieurs reprises, avant de m'en parler. On ne peut mieux prouver sa prudence, son sérieux. Il ne faudrait pas croire pour autant que l'humour lui soit étranger. Il possède sa façon, bien à lui, de plaisanter ; mélange d'ironie froide, de rosserie, d'impertinence, servi sur un ton de parfaite urbanité qui brouille les cartes, précipitant l'interlocuteur dans des abîmes de perplexité. Ce dernier se demande s'il a bien entendu, bien compris, si ce n'est pas le hasard qui, assemblant les sons de manière équivoque, fait dire à Morgan ce qu'il n'a pas dit. Ou si ce n'est pas lui, l'interlocuteur, qui se trouve fautif, ayant mal posé sa question. À l'inévitable amateur d'art qui, dans son atelier, retournait en tous sens une toile découverte dans un coin et, s'excusant, s'informait : « Je me demande si je la tiens bien à l'endroit? », il répondit : « Certainement. C'est moi qui l'ai peinte à l'envers. » Fier de son discernement, l'amateur voulut l'acheter. Mais le peintre refusa, prétendant que pour rien au monde il ne mettrait en circulation une oeuvre qui soulevait le problème de la compétence de l'artiste. Comme l'autre insistait pour acquérir du moins un tableau dont l'auteur fût satisfait, Morgan s'effondra dans son fauteuil favori (où il manquait un accoudoir), soupirant : « Impossible. Grâce à vous, je viens de réaliser que, depuis le début, je travaille à l'envers! C'est une catastrophe. Tout est à recommencer. » Après quoi, il n'y eut plus moyen de lui arracher un mot. L'amateur se retira déconfit et, sur le palier, me demanda avec inquiétude (car j'assistais, mort de rire, à la séance) : « Dites-moi, votre ami n'est-il pas un peu bizarre? -- « C'est un artiste » précisai-je, sur le même ton que l'on dit : « C'est un cancer ». Le pauvre homme hocha la tête avec gravité. Ce jugement sans appel, évidemment, expliquait tout. Je propageai la renommée de cet intermède avec le zèle qu'on imagine. Lariana fut celle qui s'en délecta le plus. J'apprécie sa vivacité, son esprit, sa réelle culture. Toutes les ballerines ne sont pas logées à la même enseigne! En outre, Lariana possède cette beauté sombre, intense, en même temps immatérielle, qui faisait le charme de Karsavina et m'impressionne profondément. Sa soeur, Aniouta, (elle se fait appeler Amanda par anglophilie, affectation curieuse quand on a épousé un Sobanovitch), est, dit-on, plus insaisissable,-- dans le genre petit oiseau des Îles. Solidité est un terme qui convient à Lariana. Sur un plateau, sa présence électrise tout le monde. Dès qu'elle paraît, rien ne peut rester terne, ordinaire. Même l'orchestre se surpasse. Étienne Giraud, mon directeur de la musique, a un mot pour cela : « Elle nous emmène ailleurs ». Comment cette fascination ne rejaillirait-elle pas sur le public? Quoi que prétendent certains médiocres, les êtres d'exception existent. Ces mêmes médiocres se plaisent à répéter l'une des sentences qui me font le plus bondir : « Nul n'est irremplaçable ». Seul un médiocre, en effet, est susceptible de voir germer une telle absurdité dans ce qu'on ose à peine nommer son esprit. Qui a remplacé Bach, Vinci, Joyce, Bartók? Nul n'est irremplaçable, sauf ceux qu'on n'arrive pas à remplacer. Ce sont eux, par malheur, dont nous avons le plus besoin. Jamais un minable n'en conviendra ; qu'adviendrait-il de lui? Sa formule imbécile lui permet de s'imaginer qu'un jour, on aura besoin de ses services. À Dieu ne plaise! Sans Lariana, la Compagnie perdrait quelque peu de son âme. Qu'avons-nous besoin d'âme? dirait un butor. Qu'est-ce que c'est? Est-ce que ça se mange? Je prétends, moi, que oui. C'est même la seule nourriture essentielle, sans laquelle on ne présente que l'apparence de la vie. Ainsi, un nombre considérable de gens que nous côtoyons sont morts depuis longtemps. Parfois depuis toujours. Mais ils ne le savent pas. Que cet état leur agrée, je veux bien l'admettre. Qu'ils prétendent tout précipiter dans leur néant, je ne puis le souffrir. Si j'ai une "mission" ici-bas, c'est de ne pas le permettre ; s'il y a un "combat" à mener, bien que ces mots m'agacent, c'est celui-là. Lariana et moi appartenons au même "corps". Pour une fois le terme me convient. Il évoque la seule armée que je supporte : cette association de cellules indispensables les unes aux autres. I1 faut, je pense, dépasser la notion d'individu. Un être véritable n'est créé qu'au moment où plusieurs personnes se sont rejointes dans le même élan. On peut dire alors qu'elles rêvent et respirent ensemble. Quelque chose de plus efficace, de plus réél, voit le jour. J'ai la nette conscience que je ne suis pas, moi, Choura, seul présent en un certain point de l'espace, mais qu'une entité plus vaste me contient, que je contiens toute, composée sur un plan rapproché de ce que Morgan appelle "l'état-major", mais qui s'étend jusqu'aux confins de la Compagnie, comme une galaxie. Ce qui existe, c'est la Compagnie. Ce qui pense, crée, agit, c'est la Compagnie, assimilant au passage les organismes qui lui sont utiles, la rendent plus forte, plus rayonnante, rejetant ceux qui la menacent. Le couple m'apparaît comme une première ébauche de ce fantastique processus de transmutation. À l'évidence, elle peut être transcendée. I1 semblera étonnant qu'un individualiste tel que moi agite des pensées aussi collectivistes. Elles n'en ont que l'air. Une fois que l'étincelle miraculeuse a jailli, goutte de vie suscitant l'apparition de ce sur-organisme, c'est en restant le plus soi-même, en poussant son originalité propre à ses limites extrêmes, qu'on se trouve en mesure de le servir, comme d'en retirer les meilleures richesses. La cellule qui ne crée plus est une cellule morte. Si elle ne donne rien, elle ne peut rien recevoir. Le créateur, même isolé, n'est seul qu'en apparence. I1 se tisse autour de lui un réseau d'artérioles, de canaux, de passages, le reliant aux autres, qu'il nourrit, et dont il tire sa substance. "Ses" autres : ceux qui le soutiennent, le comprennent -- et peu importe le nombre --, qu'en retour il soutient et comprend, sans quoi il arrêterait immédiatement de fonctionner. I1 peut s'agir de sa femme de ménage, d'un pot de fleurs sur le balcon, d'une pierre, des auteurs morts alignés dans sa bibliothèque, derrière la plaque tombale des reliures, avec lesquels il correspond. Même inconsciemment, il est toujours "en communication". Ce branchement vital et dérisoire, puissant et fragile, est la voie secrète par laquelle passe le flux. Ceci montre bien l'empire qu'exerce sur moi Lariana : sitôt que j'évoque son nom, me voici en proie à l'exaltation, que d'aucuns trouveront de mauvais goût, sinon ridicule. Eh, que m'importe, si elle me donne la force de progresser! Qu'importe, s'il lui arrive de troubler l'image que j'aimerais projeter de moi : détachement, scepticisme et nonchalance, à laquelle il est difficile de se tenir, puisque le premier contretemps fait craquer ce vernis périssable. Disons qu'elle sert à la vitrine, à condition que personne ne vienne bousculer le mannequin (symbole de "représentation", destiné à n'être vu que de loin, hors de l'action véritable). J'aimerais être ce personnage que rien n'atteint -- puisque je me fais inaccessible --, dominant tout avec une suprême et froide élégance. J'en approche seulement : il s'agit d'un rôle de composition. Je suis trop persuadé, trop vulnérable, bien que je m'efforce de le cacher. Ceux qui me portent les coups les plus cruels sont ceux auxquels je tiens le plus. Istvan ne l'ignore pas, qui prend un malin plaisir, dans ses moments de rancoeur, à me torturer. Sa jalousie est au diapason de ma susceptibilité, et réciproquement. Car je suis jaloux autant qu'il peut l'être, avec l'avantage -- dont je profite sans vergogne -- d'être le "patron". Quand il ne sort pas en ma compagnie, ou ne se trouve pas en répétitions, Istvan reste bouclé dans les chambres d'hôtel. I1 travaille ses pas, lit les ouvrages nécessaires à son éducation, étroitement surveillé par le fidèle Katcha, comme, de façon moins officielle, par quelques membres de la troupe, dont Lariana, qui redoutent les dangers qu'une "catastrophe" ferait courir à la Compagnie. Je comprends que certains jours ces contraintes pèsent à Istvan, qu'il ait la tentation de prendre sa revanche en agissant de manière désagréable, mais au fond c'est une nature docile. Oui, je dirais de lui : docile et naïf. Car, en-dehors de son art, où il règne en maître, il promène sur la vie un regard d'enfant. Ceci l'empêche, entre autres, de prendre conscience de l'attrait qu'il exerce sur les femmes, des hommages qu'elles accordent tant à sa beauté qu'à son talent. Je dois convenir qu'il se comporte volontiers avec simplicité et gentillesse, ce qui rend sa violence, sa grossièreté à mon égard, dans les instants que j'ai dits, d'autant plus pénibles à supporter. I1 ne s'agit que de caprices d'enfant gâté : je suis bien placé pour les comprendre. Nos familiers, bêtes et gens, finissent par adopter nos qualités, nos défauts, jusqu'à nos manies. D'où la cruauté du miroir qu'ils nous tendent. À la réflexion (terme des plus appropriés), je soupçonne Istvan d'être à l'origine de la méprise de M. Engrand sur ma qualité de prince. Cela ressemble bien à ses facéties habituelles, à son goût de la mystification, à son penchant -- précisons-le -- pour la mythomanie. J'ai rarement connu quelqu'un qui mente avec autant de facilité, de gratuité. -- Qu'as-tu fait cet après-midi, Vania? -- Oh, je me suis ennuyé. Tu n'étais pas là. J'ai essayé de lire, mais je n'y suis pas arrivé. Alors j'ai passé tout mon temps à la fenêtre, à compter 1es limousines qui roulaient dans l'avenue Je sais que c'est faux. Comme d'habitude, en rentrant, je me suis renseigné auprès de Katcha. Istvan devrait s'en douter. D'ailleurs il ne l'ignore pas, mais il est frappé dans ces occasions d'une invincible amnésie. Je sais qu'Iris Bentham et sa nièce Marjorie lui ont rendu visite, qu'ils ont joué tout l'après-midi au trictrac en riant comme des fous, que le gros perdant était Katcha, horriblement vexé car il n'aime pas perdre. Ces mensonges absurdes me mettent en fureur. Je n'en saisis pas la raison. Et la force me manque souvent pour me lancer dans une scène. Aussi je prends l'air sombre, abattu. -- Qu'y a-t-il, Choura? demande Istvan avec sa tête d'ange du Quattrocento, que je giflerais avec plaisir. Ai-je fait quelque chose de mal? À quoi je réponds en criant : -- Oh, non, non! Tu n'as rien fait de mal. Tu ne fais jamais rien de mal! Encore heureux si, réagissant à cette agressivité qui doit lui apparaître comme le comble de l'injustice, Istvan n'éclate pas en reproches : -- J'en ai assez, à la fin! Tu es toujours à douter de moi, à me soupçonner! Je passe une après-midi mortelle à m'ennuyer de toi, accroché à la fenêtre comme une mouche, pendant que tu cours, toi, libre comme l'air ; et toute la reconnaissance que j'en tire à ton retour, ce sont des pleurs et des grincements de dents. Si tu crois que c'est drôle! Ce que je crois, dans des moments pareils, c'est que je serais capable de l'étrangler. I1 m'arrive d'essayer de le confondre. -- Mais tais-toi, Vania! Tais-toi! Tu sais parfaitement que tu racontes des histoires. Ton après-midi, tu l'as passé au trictrac avec Iris, Marjorie et Katcha. Pourquoi mens-tu? Explique-moi pourquoi tu mens sans arrêt! Le visage d'Istvan se ferme, son corps se raidit. I1 demeure immobile au milieu de la pièce, misérable. Des larmes apparaissent. I1 murmure d'une voix brisée : -- Tu ne m'aimes pas. Les bras m'en tombent. Que répondre à cela? Je suis désarçonné. Et encore plus furieux. Mais le plus souvent, en dehors de ces crises, Istvan se révèle charmant, attentionné, enjoué. Un rien l'amuse, un rien l'émeut. Ce garçon m'a ensorcelé. Malgré les apparences, le captif, c'est moi. L'étendue de cette passion m'effraie. Par à-coups, j'essaie de me libérer en me jetant dans des aventures. C'est ainsi que j'ai rencontré Marco. Folie de ma part : Marco est un délinquant, une petite frappe au visage de pâtre grec. S'il devenait intrigant, ce serait dangereux pour moi. I1 prenait un verre à la terrasse d'un café avec une jeune femme assez quelconque, visiblement subjuguée par lui. Elle commit l'erreur, par caprice sans doute, à propos des consommations, de lui reprocher de ne jamais rien payer, de se faire entretenir malgré l'argent qu'il venait paraît-il de "gagner", je préfère ignorer comment. Je quittai ma chaise, m'approchai et, m'excusant, proposai de régler l'addition. La jeune femme me fixait, interdite, mais lui, un mauvais sourire aux lèvres, ses yeux effrontément plantés dans les miens, acquiesça en hochant la tête. I1 se leva, sans un regard pour elle, vint s'installer à ma table. La jeune femme se dressa, renversant son fauteuil, comme si elle avait posé le pied sur un serpent et s'enfuit, martelant le trottoir de ses talons. Marco rit. Je fis de même. Et payai l'addition. Je l'ai revu pas mal de fois. Peut-être trop. Il veut savoir qui je suis. Je lui ai dit qu'à partir du moment où je ne lui demandais rien, j'entendais qu'il en use de même avec moi. Il faudra que je me méfie. S'il me suivait? ou me faisait suivre? Devrais-je utiliser 1es services d'un détective privé? Nous voilà en plein roman! Je suis assez bête pour en éprouver une sorte d'excitation joyeuse. Puis me rassure en pensant à Katcha, mon ange gardien. Je rêve à la présence de Marco dans la troupe. Si Mazuchetti lui donnait des leçons? Marco est assez jeune pour cela, Mazuchetti a réalisé d'autres prodiges. N'est-ce pas ainsi qu'Istvan a commencé? Mais je déraisonne : Istvan sort d'une excellente famille et de l'ex-ballet impérial, où son génie naissant ne m'avait pas échappé. Pourtant, quelle situation prometteuse! Marco, dans la troupe, incognito, avec Istvan... Un frisson me parcourt. Quelles angoisses! Quelles délicieuses angoisses! J'imagine des intrigues aussi embrouillées que celles des Mille et Une Nuits, des mots de passe, des rendez-vous secrets, car il faudrait "cacher" Marco à Istvan et Istvan à Marco. Quel besoin de me jeter dans les complications? Mais je suis attiré par la difficulté. Il suffit qu'un problème se présente pour que je fonce dedans tête baissée. Kayatchev ne l'ignore pas. Lorsqu'il veut obtenir quelque chose de moi, il commence par déclarer que c'est impossible. Ferais-je ce que je fais si je n'étais pas fou d'impossible? J'essaie périodiquement de me rappeler quand tout a commencé. Aussi loin que je me souvienne, je me vois rêvant de théâtre. Haut comme trois pommes, ma grande occupation consistait à découper des fenêtres dans des boîtes en carton pour regarder à l'intérieur, que je peuplais d'images fantasmagoriques ou contemplais seulement, fasciné par la pénombre qui y régnait, l'éclairage donné par les ouvertures, qui se transformait comme j'orientais différemment la boîte, et surtout, je ne sais pourquoi, par le fait, me situant à l'extérieur, de pouvoir pénétrer dans ce monde clos, organisé à une autre échelle, où, comme Alice de l'autre côté du miroir, je devais tantôt rapetisser, conservant toutefois le souvenir de ma taille réelle, tantôt, malgré celle-ci, prendre des proportions démesurées qui trouvaient miraculeusement place dans le prisme de carton. J'ai très vite compris qu'un théâtre remplaçait avantageusement la boîte, qu'il en était une forme plus aboutie, et qu'il se révélait autrement passionnant d'animer des êtres de chair que des songes, par l'ascendant qu'on exerce sur eux : on éprouve une joie supérieure à concrétiser des mirages, dont les irisations exaltent le caractère magique de la boîte. La simple couleur de la voix humaine étant insuffisante, il faut y substituer la voix puissante de l'orchestre, amplifiée par le geste et l'envoûtement de la peinture. Les images jaillies du verbe n'atteignent pas la fulgurante évidence du discours musical, au langage universel. Je baignais déjà, inconsciemment, dans la théorie de Morgan. Le reste s'est fait seul, activé par ma boulimie de lectures, de spectacles, d'émotions diverses, ma soif de pouvoir, car je n'en conçois pas d'autre. De pouvoir, et en même temps d'abnégation : tout ce qui se trouvait susceptible de satisfaire une nature contradictoire, spontanément portée aux excès. Comment le ballet pouvait-il ne pas me convenir? Des expressions scéniques, c'est la plus intense, la plus "violente", celle qui souffre le moins la médiocrité. Sans un entraînement quotidien extrêmement dur, il est impossible de s'y maintenir, d'y progresser. Cette servitude fait sa grandeur. Chacun assiste aux cours de Mazuchetti avec assiduité, humilité, même les étoiles ; qu'il neige, qu'il vente, que la grippe menace, que la troupe soit en tournée ou pas. Aux exercices d'école s'ajoutent les répétitions et, bien sûr, les spectacles. C'est pourquoi les danseurs se sentent davantage en famille avec les musiciens qu'avec les acteurs, lesquels, de plus en plus, ont tendance à s'imaginer qu'ils apprennent leur technique en jouant, ce qui est, non seulement une dangereuse absurdité, mais surtout un alibi très commode pour la paresse et la facilité. On prétend d'autant mieux "fonctionner dans le génie" qu'on en est dépourvu. Je ne crois d'ailleurs pas au génie ; je croirais plus volontiers aux vertus de l'effort. « Travaille, Vania, travaille » répète Mazuchetti, « c'est comme ça qu'on devient intelligent. » Au sortir du déjeuner au Kariatis, nous avons déambulé par la ville avec Pétrossian, admirant les édifices, 1es perspectives, débattant de convictions intimes, de projets d'avenir. Comme nous débouchions place Golovine, ornée d'admirables arcades de marbre vert, trépidante d'animation, de couleurs, Nourdine s'écria : « Shashmashazam! » Il venait de trouver le titre de son ballet. Cela nous plut tout de suite, sans que nous ayons su l'expliquer. Il nous parut évident, ce nom claquant comme une oriflamme, un trait de foudre, l'incantation d'un sortilège. Il appelait le succès, dont nous ne pouvions plus douter. Vania esquissa quelques pas triomphants. Nous nous embrassâmes tous, étonnant quelques promeneurs. Pétrossian nous entraîna dans son studio de la rue Renoir, offrant du thé et des gâteaux. Il joua, au piano, la réduction de sa Suite pour orchestre, qu'il venait de terminer. Extrêmement brillante, d'une allure folle. Morgan exultait : « Choura! nous avons un second ballet! » Nourdine s'inquiéta : « Mais ce n'est pas un ballet. » -- « Pas un ballet? » gronda Katcha, « alors il est temps qu'il en devienne un! » À force de discussions, nous arrachâmes l'accord de Pétrossian, mais il nous fallut accepter que la pièce passe d'abord au concert, pour lequel elle avait été prévue. Cela m'ennuya, car je ne bénéficiais plus de l'effet de surprise pour la création chez nous, mais que pouvais-je dire? Nourdine respectait ses engagements, je n'avais rien à objecter. La partition de la Suite étant prête et le concert proche, nous serions en mesure de mettre rapidement à l'affiche cette oeuvre, que je comptais confier à Bettenstein pour ne pas charger Vania. Elle annoncerait ainsi la venue de Shashmashazam, sur quoi nous ferions porter tous nos efforts et que nous aurions le temps de peaufiner jusqu'en ses moindres détails. Je sentais que nous avions là notre cheval de bataille. Les événements prouvèrent que je ne m'étais pas trompé. En attendant, la Suite venait s'ajouter à un répertoire déjà fourni, et nous tenions avec Scoronconcolo, Les Variations et Shashmashazam un programme exceptionnel. Le critique Antonio Galvès devait écrire : « Rarement nous fûmes conviés à une rencontre d'un si haut niveau avec l'invention, la qualité. » Cela valait bien quelques souffrances et drames mineurs : jamais le monde ne se renouvelle, aussi radieux, que lorsqu'on le croit sur le point de s'écrouler. Mais je devais arriver à saisir Sobanovitch. Entreprise délicate. La presse nous le signalait dans tous les endroits à la fois. Ce n'était qu'une fulgurante traînée de succès. Les lettres de Lariana à Amanda restèrent sans réponse. De guerre lasse, je finis par mettre la main sur Ben Lazzaro, l'imprésario. Le premier contact ne fut pas très chaleureux. J'avais fait le voyage de New York pour le rencontrer dans ses bureaux de la 5ème Avenue, un peu agacé par tout ce clinquant, ce tape-à-l'oeil. Autant son assistante, Polly Mac Pherson, une charmante jeune femme, se montra cordiale, compréhensive, réaliste, autant Lazzaro m'apparut comme prétentieux, mal embouché. I1 jouait les hommes pressés (pressés et blasés), ce dont j'ai horreur. Un peu dans le style des agents pour tournées de province qui vous disent, quand vous venez de faire sortir un tank de cinquante tonnes d'une cage de souris blanches : « D'accord, mais qu'est-ce que ça va me coûter en essence? » Ben Lazzaro exigeait un planning détaillé, des répétitions innombrables, un cachet fabuleux, une avance draconienne. Le tout assorti d'un comportement méprisant, à la limite de l'incorrection. Naturellement, il faisait son métier, et fort bien. Son numéro avec Polly était au point : le flic dur, le flic mou. Mais je n'étais pas disposé à m'en laisser imposer. J'expliquai que j'étais un artiste, venu parler d'art,-- si du moins ses nombreuses occupations lui laissaient le temps de comprendre de quoi il s'agissait. Il grogna, griffant l'air devant lui d'une patte exaspérée : un ours dérangé par une abeille dans sa dégustation de miel. Je lui déclarai sans ambages : « Vous ne me plaisez pas, monsieur Lazzaro. Je doute que nous arrivions à quelque chose de positif ensemble. Je vous prie donc de vous contenter de me faire rencontrer M. Sobanovitch. Malgré vos grands airs, c'est à quoi se borne l'essentiel de votre fonction, qui me paraît douteuse, et peu susceptible de garantir les intérêts de votre client. » Il entra dans une crise de rage dont j'ai rarement vu la pareille. Il se mit à hurler, à proférer des injures, à me menacer de toutes les foudres des instances internationales, dont je ne compris pas bien la surprenante évocation. Polly Mac Pherson contemplait ses ongles avec intérêt. Un bref instant, elle m'adressa un sourire à la dérobée. Cela agit-il comme un déclic? Toujours est-il que soudain, je sus ce qu'il fallait faire. J'écoutai, impassible, calé dans mon fauteuil, la sortie de Lazzaro, à son étonnement croissant. Je le laissai s'enliser, s'essouffler, bafouiller. Lorsqu'enfin la tornade cessa, après un silence exactement calibré, je me mis à applaudir avec distinction comme au spectacle. D'abord stupéfait, l'imprésario se jeta sur moi, m'étreignit en me tapotant le dos, déclarant : « Eh bien, à moi, vous me plaisez, monsieur Vladimirov! Je vais même vous avouer une chose : je crois que vous êtes aussi fort que moi! » Par miracle, nous nous retrouvâmes avec un whisky-soda à la main : Polly n'avait pas perdu une seconde. Nous trinquâmes tous trois, riant et plaisantant, parlant des dernières nouveautés de Broadway, de Rimski-Korsakov, de l'été indien. Je taquinai Lazzaro sur le luxe ostentatoire de ses bureaux, le nom de sa raison sociale, la "Supreme Artists Guilde". Il regarda Polly avec méfiance et me souffla : « Un jour, je vous expliquerai. » En attendant, il m'offrit un havane. Je devais rencontrer Dimitri Sobanovitch deux mois plus tard, à Wienyork-Paritograd, où l'amenait une série de concerts. Entre-temps, notre premier spectacle avait vu le jour ; le bruit s'en était répandu. Il fut salué comme un événement. La Suite pour orchestre, rebaptisée Suite concertante, contribua notablement à ce succès. Sobanovitch le savait. Bien qu'il connût le nom et les oeuvres de Pétrossian, les remous provoqués par une renommée grandissante, en dépit de la cabale des pontifes, ne pouvaient pas nuire. « Ben Lazzaro m'a dit beaucoup de bien de vous » furent ses premiers mots. Je pris cela pour une référence plus avantageuse que les meilleurs extraits de presse et les échos d'une réputation malgré tout établie avant les représentations du Continental Opéra, qu'il ne devait pas ignorer. Attirée par la perspective de revoir Lariana, Amanda 1'accompagnait, escortée à son tour de quatorze pékinois,-- dont le chouchou, Antoine, perpétuellement dans ses bras, quand il n'était pas réfugié sous un meuble ou dans les endroits les plus saugrenus. Comment "Soba" pouvait-il souffrir cette agitation futile autour de lui, le vacarme de ces chiens sans cesse en proie à une activité démentielle, les reproches continuels d'Amanda pour des riens, ses caprices, ses soupçons, ses sautes d'humeur? La réponse, sans doute, se trouvait dans le nombre pharamineux de ses activités, de ses déplacements, que son épouse ne parvenait pas à suivre et dont, je crois, elle se moquait éperdument. Pour ce qui me concerne, elle m'exaspérait. Les efforts héroïques que je tentai (et réussis), afin de la supporter, par amitié pour Lariana, dans l'intérêt de Vania et, bien sûr, dans le mien, m'épuisèrent. Même Katcha l'indestructible, d'abord séduit, mais vite épouvanté, me confia : « Il y a des jours où je te comprends. » En quelque sorte, Amanda était le folklore de Dimitri. Ainsi s'expliquent ces appariements inattendus qui nous surprennent toujours, parce que nous ignorons la genèse, l'historique, de ces "arts et traditions populaires" portatifs dont chacun de nous possède le secret, même s'il ne l'a pas encore percé, et qui font notre originalité. Sobanovitch donna son accord pour Shashmashazam ; cela signifiait pour lui une immobilisation de trois mois à partir des premières répétitions d'orchestre. Je réussis à lui extorquer la promesse de nous sacrifier un trimestre par an pendant cinq ans, pour diriger nos productions les plus prestigieuses, compte non tenu des représentations exceptionnelles, où je souhaitais qu'il reprenne la baguette pour les oeuvres qu'il avait créées. Je ne m'attendais pas à une telle victoire. Cela voulait-il dire que mon projet d'annexer Soba, lancé à la tête de Katcha par bravade, était en train de se concrétiser? « Vous semblez étonné », me dit ironiquement Dimitri. Comme je me récriai, il ajouta : « Votre proposition me séduit : je commençais à m'ennuyer au concert. Une compagnie de ballet, ce n'est pas la même chose. J'apprécie la qualité de vos spectacles, les collaborateurs dont vous avez su vous entourer. Et puis, j'ai un faible pour les entreprises désespérées. » -- « Que voulez-vous dire par là? » demandai-je, un peu pincé. -- « Que ce sont les seules à nous apporter quelque espoir. » Ce mot cimenta sur-le-champ la longue amitié qui devait me lier à Dimitri Sobanovitch, faite d'exigeante complicité et d'estime réciproque. Ben Lazzaro vint nous rejoindre, le temps d'établir les contrats définitifs, ayant laissé à Polly la direction de l'agence de New York. Il poussa les hauts cris en apprenant ce que nous avions comploté avee Soba. Pour l'apaiser, mais aussi pour décharger Katcha qui commençait à plier sous les responsabilités, je lui abandonnai l'organisation des séances qui nécessitaient la présence de Dimitri, avec les commissions correspondantes. J'eus droit alors à la fureur de Kayatchev, indigné de se voir supplanté par un "margoulin étranger" qui allait se remplir les poches à notre détriment sans se donner le mal que lui, Katcha, se donnait "pour la gloire" et dont la grâce que je lui faisais n'allègerait pas ses soucis, au contraire! Il bouda pendant trois jours, insensible à mes raisons, marmonnant de sombres menaces chaque fois qu'il m'apercevait. Il ne se dérida qu'à la fin d'une soirée dans un cabaret kirghiz où il roula sous la table en compagnie de Lazzaro. On les retrouva dans les bras l'un de l'autre, se chuchotant le détail circonstancié de leurs innombrables succès féminins. Après quoi, ils devinrent inséparables. À la satisfaction générale, Amanda n'assistait pas à la fête. Elle avait été rendre visite à une vague cousine qui exerçait en province l'honorable métier de chauffeur poids-lourds. Comme on voit, la famille ne manquait pas de ressources. Cependant, je remarquai, à une table voisine, un personnage qui depuis quelque temps ne laissait pas de m'inquiéter : il s'attachait à nos pas avec une régularité qui n'avait d'égal que le peu de soin porté à passer inaperçu. Mes alarmes au sujet de Marco se réveillèrent. Me voyant soucieux, Dimitri s'informa de la raison de mon silence. Sans autre précision, je lui fis part de ma crainte d'être suivi. Il dévisagea l'inconnu puis se mit à rire : -- Ça? mais c'est mon ange gardien! Comme je m'étonnais, et de cette surprenante nouvelle, et de sa désinvolture, il m'expliqua qu'il s'agissait du détective, dont il connaissait même le nom, Tony Dappertutto, engagé par sa femme pour le filer. En pure perte, semblait-il, mais ça ne faisait de mal à personne. Je l'admirai de prendre la chose avec tant de philosophie. Il me dit qu'il soupçonnait Ben Lazzaro d'avoir profité de l'aubaine pour confier au personnage la sécurité de son client, pour un tarif sans doute préférentiel. C'était une façon comme une autre de récupérer en partie l'argent inconsidérément dépensé par Amanda. En bon gestionnaire, Lazzaro ne laissait rien perdre. Dimitri me demanda si par hasard je n'avais pas besoin d'un détective privé, puisqu'on en avait un sous la main, qui ne dédaignerait pas de manger à un troisième râtelier. Je faillis accepter pour savoir, me faisant surveiller, si on me surveillait. Au dernier moment, je refusai, conscient du ridicule de cet imbroglio. Mais, au fond de moi, je n'en écartai pas pour autant le projet, attiré que je suis par tout ce qui ressemble de près ou de loin aux complots, intrigues et machinations diaboliques. Nourdine et Soba avaient un excellent contact. Ils déchiffrèrent à quatre mains la partition de Shashmashazam, déjà assez avancée. Dimitri se montra enthousiaste, quoique prédisant un beau charivari pour la première : « Les chefs-d'oeuvre ne sont jamais écrits au présent. » Je trouvai la formule judicieuse. Au demeurant, un brin de scandale n'était pas pour me deplaire. J'avais demandé à Pétrossian d'utiliser des moyens orchestraux inhabituels : pour moi, cette oeuvre devait être énorme sous tous ses aspects. « Et le problème financier? » s'inquiéta Soba. Je ricanai : « En quatre mots, vous venez de réussir à me faire entendre les deux que j'exècre le plus : financier et problème. Ce dernier, tout le monde l'exhibe à la moindre peccadille. Je l'ai rayé de mon vocabulaire. Quant à l'autre, j'ai décidé qu'il n'existait pas. Vous voyez donc que "problème financier" n'a aucun sens pour moi. » -- « D'accord, d'accord! » s'empressa Sobanovitch, « je m'en réjouis. C'est vous le patron. » -- « Erreur! » fis-je, le désignant, ainsi que Nourdine, Morgan et mes deux étoiles, « c'est vous, vous, vous... et vous! » J'ai bien le droit, moi aussi, de manifester par instants la plus entière mauvaise foi, en m'offrant au passage le plaisir de déclarations pittoresques... Katcha me regardait ironiquement. Par prudence, j'avais évité de le montrer du doigt avec les autres. Je pense qu'il me fut reconnaissant de cette ésotérique crise de modestie. Istvan, lui, demeurait bouche bée, comme frappé d'une révélation. J'aurais probablement quelques difficultés, dans les temps à venir, à lui démontrer le contraire. C'était de peu d'importance, et tout à fait dans la limite des risques calculés. Je me perdrais, plutôt que de m'épargner la joie d'une envolée théâtrale ou d'un bon mot. Sans doute personne ne fut réellement dupe ; du moins pouvait-on me savoir gré d'entretenir les plus douces illusions. Poursuivant son entreprise de séduction, "la Sirène" (moi), tous charmes dehors, organisa pour Sobanovitch le maximum d'entretiens avec les personnes appartenant à la Compagnie ou gravitant autour d'elle, sans oublier de les mettre en valeur. Le prétexte en était que Dimitri devait connaître la "maison", puisqu'il allait devenir l'un des nôtres. Il se plia à ces formalités avec bonne grâce, d'autant qu'il éprouvait pour notre travail une réelle curiosité. Comme bien des esprits supérieurs, il s'intéressait à tout, avec une simplicité, une gentillesse qu'on ne rencontre jamais chez les médiocres. Au vrai, je n'avais rien planifié : la troupe était une telle ruche qu'il suffisait d'y promener notre hôte pour lui présenter, au hasard des rencontres, danseurs, peintres, techniciens, chorégraphes, musiciens. Il assista à un cours de Mazuchetti avec une vive attention. Amanda n'avait eu garde d'y manquer (peut-on savoir, avec ces "danseuses"?), ni, par voie de conséquence, les pékinois au grand complet. Mais Dimitri avait l'habitude. Je dus par contre, dès notre entrée fracassante, caImer discrètement Mazuchetti qui menaçait de faire un esclandre : dans sa longue et despotique carrière de maître de ballet, c'était la première fois qu'il tolérait pareille invasion. Cette vieille tête de mule se vengea en feignant d'avoir mal compris le nom d'Amanda, qu'il s'obstina à appeler Attila. Quant aux pékinois, c'était "le public". Ceci dit sur un ton pompeux qui mettait le comble à la dérision : « Si le public veut bien s'installer de ce côté pour ne pas gêner les artistes »... « Mavra! ne regarde pas le public! Je t'ai dit cent fois qu'il n'existe pas! »... À la fin du cours, lorsqu'un "spectateur", sans doute vaincu par l'émotion, s'oublia sur un pied du piano à l'amusement général, Mazuchetti claironna, triomphant : « Bravo, mes enfants! Vous avez été très bien. Regardez! vous avez droit aux applaupissements du public!" Ce fut alors une débandade, une attendrissante scène de nursery, où les danseurs cajolaient les pékinois éperdus, s'exclamaient, se les repassaient de l'un à l'autre avec des cris d'extase, cependant que Mazuchetti, le sourcil encore froncé, discutait avec Sobanovitch en affectant de ne pas plus s'apercevoir de la présence d'Attila que si elle avait disparu avec l'herbe de sa légende. Ben Lazzaro était reparti pour New York via Brisbane, où 1'attendait une partie de pêche au contrat, après d'ultimes recommandations à Soba pour que celui-ci ne transige plus sur les cachets qu'il avait déjà fait baisser, à Kayatchev pour que ce dernier lui tienne au frais la Radcliff, avec laquelle il avait filé un brin de romance. Ces détails me passionnent. Non seulement parce qu'il n'est pas indifférent que mes danseuses séduisent des imprésarios ou des millionnaires, mais parce que je porte à l'étonnante espèce humaine l'intérêt de l'entomologiste. En l'occurrence, Janet Radcliff présentant toutes les caractéristiques de la mante religieuse, j'étais curieux de voir comment elle se sortirait d'un accouplement avec un scorpion. Kraski nous invita dans sa maison de campagne. Dimitri avait au programme sa 8ème Symphonie avec orgue. Mais surtout, en projet avec nous, les Danses stochastiques que la critique éreinta injustement, mais que je maintins au répertoire jusqu'à ce que, sans crier gare, Milan en fît un triomphe et Strozzi un film éblouissant que le monde entier a pu voir (et que la critique, tout aussi unanime, a couvert de fleurs dont les racines avaient dû tremper dans les eaux du Léthé). Nous passâmes une journée magnifique en discussions exaltées, dégustations diverses et crises d'hilarité. Pétrossian se lança dans une imitation de Mazuchetti donnant son cours qui nous laissa morts de rire, intéressé en tête. Nul n'aurait soupçonné chez cet homme volontiers renfermé, à l'abord hautain, de tels dons d'observation et de comique. La réputation lui en resta et j'observai parfois, avec amusement, les regards inquiets que certains jetaient vers lui quand ils prenaient conscience qu'un geste qu'ils avaient fait, une phrase qu'ils avaient dite, venaient sans doute d'être malicieusement enregistrés. Les pékinois rentrèrent de cette expédition dans un état lamentable. Toute la journée, échappant à la vigilance d'Amanda, ils avaient trotté dans la boue, s'étaient roulés dans le fumier, plongés dans les détritus, à la poursuite des innombrables chats qu'hébergeait Kraski, lesquels, connaissant le terrain comme leurs poches, si je puis dire, avaient pris un malin plaisir à faire tourner leurs chasseurs en bourriques, se réfugiant au dernier moment, l'air narquois, en haut d'un arbre ou d'un muret propice. Au moment d'emprunter le chemin du retour, Amanda se retrouva à la tête d'une horde de choses immondes, épuisées, puantes comme l'enfer. Antoine, à son habitude, avait décroché la timbale : il était tombé dans un seau de goudron. Amanda piqua une crise de désespoir qui n'impressionna personne, pas même les chéris qui, la langue pendante, prétendaient sauter dans la voiture affectée à leurs maîtres pour se prélasser sur les coussins, leur devoir accompli. Il n'en fut, bien sûr, pas question, malgré les protestations d'Attila. Ils revinrent dans la vieille camionnette que Kraski utilisait au transport des tourteaux, accompagnés de leur maîtresse en larmes. Mazuchetti rayonnait. Nous le soupçonnâmes d'avoir, en douce, donné un coup de main aux chats. Au milieu de ce spectacle de désolation, Soba, impavide, discutait avec Nourdine des mérites de la mesure à 6/8. Il n'était pas de jour que le Kariatis n'accueillît nos réunions animées, selon l'heure, au bar, dans le salon de thé, au restaurant que j'affectionnais pour ses Tiffany. Plus rarement dans ma suite, lorsque nous étions en comité restreint, désireux de travailler sans être dérangés. Soba fit ainsi la connaissance d'Étienne Giraud, Arnold Bettenstein, Simon Graham, Tsarstoïe, Jabracque, Monique Perceval. Je redoutais un peu, de la part de cette dernière, les manifestations imprévisibles d'un caractère que je dirais difficile par sobriété de langage. Il est vrai que Dimitri, grâce à sa chère épouse, bénéficiait d'un surentraînement manifeste. Plus rien ne devait l'étonner. Effectivement, Monique eut beau déployer les ressources d'un tempérament combatif, elle ne rencontra que bienveillance et sérénité. Folle de rage, elle se rabattit sur Corentini, bouillant petit chorégraphe napolitain qui faisait équipe avec elle dans Scoronconcolo, l'accusant de défigurer les décors par la laideur de sa mise en scène. Corentini lui apprit qu'on ne défigurait pas ce qui ne possédait pas de visage et que, pour la laideur, il s'était mis à l'unisson des costumes. Bondissant sous l'outrage, la Perceval fit aigrement remarquer que, de toute façon, il ne restait plus rien d'eux après que Corentini les eut "revus" avec la costumière. À quoi il répondit qu'il avait agi par pure humanité : les costumes étaient peut-être, vu leur étanchéité, leur poids, parfaitement adaptés à des scaphandriers, mais tout à fait impraticables pour des danseurs ; Monique devait confondre commedia dell' arte et recherche sous-marine. -- Hé bien, explosa-t-elle, je vais te montrer que je manie sans problème le vocabulaire dont tu te réclames! Elle lui appliqua une gifle magistrale. Corentini, contre toute attente, demeura d'un calme olympien. -- À mon tour! prévint-il. Tu vas voir que je n'ignore rien des avantages de l'élément que tu sembles tant apprécier. La saisissant à bras-le-corps, il la jeta dans la fontaine qui décorait le centre du salon de thé. Pendant qu'elle barbotait en hurlant, il lui cria : -- Encore, tu t'en tires à bon compte. Si tu portais l'un de tes maudits costumes, tu n'en réchapperais pas! Cet intermède mit quelque animation au Kariatis, qui ressembla un bref instant à un établissement thermal. Joseph, le maître d'hôtel, accourut à la rescousse équipé d'un providentiel peignoir de bain qu'un groom était allé chercher au galop ; il fit raccompagner la Perceval dans une limousine de l'hôtel. Le lendemain, elle recevait de Corentini une coupe en vermeil garnie de fleurs de nénuphars qui scella leur réconciliation. Est-il besoin de rappeler que Scoronconcolo fut un triomphe? Je craignais cependant que cette incartade ne produisît un déplorable effet sur Sobanovitch. Comme je m'en inquiétai, il me rassura en souriant : « Les univers idylliques sont désespérément ennuyeux. Dans animation, il y a âme. Qu'il y ait aussi un peu d'eau ne nuira pas aux esprits échauffés. » Edmond Jabracque, à qui nous racontâmes l'incident, se désola d'avoir été retenu ce jour-là. Pourtant, Jabracque est un tendre. Un tendre doublé d'un mondain. Morgan 1'a surnommé Frac Angelico. Il y a quelque chose de cela dans ses toiles. Je ne l'ai guère vu opérer qu'à plat, vêtu comme une gravure de modes, accroupi sur les talons, à la manière arabe, sans fatigue apparente, pendant des heures, mais surtout sans qu'une goutte de peinture, échappée du pinceau, ne vînt maculer le sol autour de lui, ses vêtements, ou seulement l'un de ses doigts fuselés. Une énigme. Avec cela, une nonchalance de grand seigneur. Jamais pressé, toujours à l'heure : le temps incrusté dans la peau. Je me souviens d'un soir où il se rendit à l'atelier du théâtre, pour un raccord, sa femme en transes : « Edmond, nous allons être en retard! Tu aurais pu y penser avant! » Et lui, calme, attentionné : « Chérie, je t'assure, j'en ai pour un instant. » I1s allaient à un concert. En chemin, il avait eu l'idée d'une modification indispensable et fait un détour. Il s'accroupit ; sa cape de drap noir doublée de soie rouge se répandit autour de lui dans un ordonnancement idéal. Il travailla exactement trente minutes, mais tout était transformé. I1 se releva d'un mouvement souple, toujours immaculé, laissant les lieux, pour ce qui le concernait, dans un état de propreté impeccable et, saluant à la ronde, se retira sans un mot. Tant qu'il fut présent, personne n'osa bouger ni ouvrir la bouche. Nous le contemplâmes en silence, subjugués. Après son départ, ce fut comme si un charme était passé. Nous ne reconnaissions plus ce que nos yeux avaient vu avant son arrivée. Le chef-décorateur qui, les minutes précédentes, vouait Jabracque à tous les feux de l'enfer et le décor à la décharge publique, ne put que bredouiller : « Assez pour ce soir. I1 ne faut plus toucher à rien. Je vais manger un sandwich et me coucher. » La première avait lieu le lendemain. Le style Tsarstoïe est différent. Je ne parle pas de l'oeuvre, mais de l'homme ; et en même temps m'avise que si la première présente d'autres caractères, c'est peut-être que le second se comporte de façon dissemblable. Anatoli Tsarstoïe aurait un abord plutôt rude de "moine-paysan" (le mot est d'Étienne Giraud). Alors que Jabracque donne l'impression de l'aisance, de 1a facilité, Anatoli semble ne pouvoir s'exprimer qu'au prix d'un effort soutenu, pénible, labyrinthique. Je dis bien "donne l'impression" et "semble", car il n'est rien de plus trompeur que les apparences. Celui qui assiste en spectateur au travail de l'artiste est fort mal placé pour en juger : il ne voit que le point d'aboutissement, sans connaître les cheminements par lesquels celui-ci a dû passer, non seulement les quelques heures ou jours précédents, mais sa vie durant, à son rythme, qu'il est le seul à pouvoir évaluer. Ceci explique, par exemple, la fureur d'un Ubershnagel quand on lui reproche de travailler trop vite : « Qu'appelez-vous trop vite? Savez-vous combien d'années il m'a fallu pour acquérir ce "trop vite"? Je vais vous le dire : trente ans! Pendant trente ans, j'ai sué, tiré la langue, souffert, sans que cela vous ait inquiété le moins du monde. D'ailleurs, où étiez-vous, à ce moment-là, et que faisiez-vous? Puis, voici qu'en deux minutes, vous décidez que je travaille trop vite. Qui est "trop vite", à votre avis? Qui êtes-vous pour le savoir? » Les toiles structurées de Tsarstoïe le prédisposent aux décors solides, charpentés, convenant à merveille à une oeuvre comme les Variations dont ils accentuent la virtuosité, mise en valeur par la chorégraphie savante de Simon Graham. Anatoli, d'ailleurs, s'en amuse beaucoup. « Vous avez raison de m'avoir choisi. On fait plus facilement de la voltige sur le dos d'un éléphant que sur celui d'un pur-sang. » Simple coquetterie de sa part, car le jour où un critique imprudent le plaisanta sur la compacité de ses décors : « Mais, cher ami, avez-vous songé au moment où il faudra les mettre au rebut? Ils sont aussi indestructibles que des forteresses. Comment ferez-vous? » -- « Comme pour la bêtise : comme ça! » tonna Tsarstoïe, lui envoyant son poing dans la figure. Cela nous causa, bien entendu, un scandale de plus, que j'affectai de déplorer, mais que je bénis pour son à-propos et la contribution apportée à la légende de la Compagnie. Comme chacun sait, les meilleures sont bâties sur des détails scandaleux. La nôtre, certes, se fonde surtout sur la valeur des créations, mais un grain de poivre ne fait jamais tort à la sauce. Autre avantage non négligeable : Anatoli est un précieux renfort aux générales houleuses. On se souvient des échauffourées provoquées par celle de Static Beauty, d'Horace Weddington. Tsarstoïe s'y illustra en réduisant d'un coup les premiers fauteuils d'orchestre, particulièrement bruyants : il descella toute la rangée et balança ses occupants dans la fosse. Les malheureux firent connaissance avec les archets et les mailloches de musiciens exaspérés par les interruptions incessantes de la salle (cela se produisit à 1'instant où seuls les vents étaient en action, à quelques minutes du finale). Plus d'un pupitre des cordes termina en pizzicato, par défaut de quelque chose à frotter dessus. Weddington trouva 1'effet si saisissant, qu'il modifia le soir même sa partition et que désormais, on peut entendre la conclusion de cette oeuvre admirable (au ballet comme au concert, dans la version qui en a été tirée) jaillissant de la fosse d'orchestre telle une citadelle imprenable, exhibant fièrement, dans le poudroiement des cors et des harpes scintillantes d'arpèges, les pizzicati de ses cordes "divisées" comme les glorieux trous de boulets d'une guerre légendaire que ni le temps, ni la mémoire des hommes n'ont voulu effacer. Ce soir-là, par la bouche d'Étienne Giraud, le "moine-paysan" devint "moine-soldat". Exploit d'autant plus méritoire qu'Anatoli n'était pour rien dans Static Beauty : les décors venaient de Hans Heintzung, qu'il exècre. I1 n'avait agi, comme il nous le confia, que "pour l'amour de l'art". Au fil des conversations, Soba découvrait ces pittoresques anecdotes avec ravissement, impressionné par les hauts faits de ma garde prétorienne, que je n'avais pas pris la peine de lever puisqu'elle se mobilisait toute seule, sans doute rassuré pour ses futures prestations, bien qu'il ne m'ait guère donné l'impression d'être homme à abandonner son poste, même au milieu des pires tourmentes, même nanti pour toute arme d'une baguette. Au vrai, Dimitri dirigeait sans : « Ce ne fut intéressant que du temps de Lulli, quand la baguette était un bâton : on pouvait cogner sur les musiciens, au risque de se le faire tomber sur le pied et d'en crever, comme lui. Ce qui est une belle mort pour un emmerdeur. Mais vous me voyez avec une baguette, bavard de mes mains comme je suis? » Il ajoutait : « Seuls les chefs minables brandissent une baguette, pour se défendre des fauves de la fosse. Lorsqu'ils sont en colère, ils la brisent, comme s'il s'agissait d'une barre d'acier de six pouces. C'est ridicule, dérisoire. Qui d'autre qu'eux-mêmes cela impressionne-t-il? Quand je suis en colère, je casse mon pupitre. C'est plus difficile et plus spectaculaire. » Étienne Giraud raconta la première répétition d'orchestre de Scoronconcolo, qui commence, on le sait, par un prodigieux solo de timbales, accompagné de toute la section rythmique. Au départ donné, après le "temps levé", succéda un consternant silence, au lieu du déchaînement de percussions attendu. Stupéfaction d'Étienne. I1 s'avisa que le pupitre des timbales était vide! La voix embarrassée du tuba résonna : « Je crois qu'il avait rendez-vous chez le dentiste...» L'auteur en fait encore des cauchemars. Giraud se souvient aussi de l'époque où, jeune violoncelliste, il figurait, au concert, dans l'ouverture de Kerminka. Figurait est le terme propre : dans cette pièce, les deuxièmes violoncelles -- dont il était -- n'avaient strictement rien à faire, les compositeurs ne répartissant pas toujours équitablement leurs bienfaits. Ce n'était qu'un long morceau de bravoure confié au violoncelle solo, entouré des frissons pianissimo de l'orchestre. Giraud entreprit donc, dans la perspective d'une longue inaction, de somnoler derrière 1'alibi d'une pose inspirée. I1 ne fut réveillé, en sursaut, que par les applaudissements du public. À travers un brouillard, il aperçut le chef qui donnait l'ordre de se lever. Étienne obéit comme un automate. I1 fut le seul. Ce qu'il avait pris pour une invite lancée à toute la formation, ne s'adressait en réalité qu'au violoncelle solo qui venait de s'échiner dans ce but un quart d'heure durant, et qui, vissé à sa chaise, le regardait d'un oeil venimeux. La vapeur semblait fuser des naseaux du chef d'orchestre. Giraud se rassit en catastrophe. La salle hurlait toujours, mais de rire. Plus personne ne devait se lever après l'ouverture de Kerminka, malgré le sémaphore désespéré du chef : ni le soliste, ulcéré, ni les musiciens, complètement paumés et d'ailleurs dévastés par la rigolade. Non seulement le deuxième violoncelle -- pour 1'occasion troisième couteau -- se vit infliger une amende rondelette, mais encore le premier (violoncelle) ne lui adressa pas la parole de trois mois. « Une authentique bénédiction », conclut Étienne Giraud : « c'était un vrai con. » Ces deux historiettes ne doivent pas faire prendre notre directeur de la musique pour un ahuri patenté. Comme à tout le monde, il lui est advenu des mésaventures, qu'il ne rechigne pas à conter en se moquant de lui-même. Seuls 1es petits-maîtres tressent des légendes où ils se donnent des rôles avantageux. Giraud, dont les mérites sont grands et 1'influence précieuse, reste d'une belle discrétion. C'est un découvreur de talents, un conseiller irremplaçable. On sait peu par exemple que, sans lui, la première partition de Jacquemin n'aurait jamais atteint d'emblée la perfection qui lui fut reconnue : il la retravailla en compagnie du jeune compositeur avec un tact, un discernement que ce dernier n'a eu garde d'oublier. Giraud est un grand bonhomme, tout simplement. À ce propos, quelqu'un (je ne sais plus qui) lui ayant demandé s'il avait dû pratiquer de nombreuses coupures, Étienne répondit qu'il était musicien, pas boucher. Je partage d'autant mieux cette profession de foi que je suis scandalisé de cette mode imposée par certains réalisateurs (les plus dénués de talent), en vertu de laquelle ils croient marquer de leur griffe 1'oeuvre théâtrale ou musicale dont ils se sont le plus souvent indûment emparés. Le procédé est simple : ils coupent ce qui les gêne en modernes Procuste, ne produisant ainsi que des monstres ou des cadavres. L'honnêteté ne les étouffe guère, ni le respect humain. Ils savent, mieux que l'auteur, ce qui est bon ou mauvais. Ces inutiles tranchent au nom de l'utilité, comme 1'Inquisition tuait pour 1'amour de Dieu. Leur imagination étroite n'ayant saisi de l'oeuvre que ce qu'elle en pouvait supporter, le reste est bien évidemment décrété importun. J'ai souvent remarqué que plus un esprit est court, plus il trouve à tout des longueurs. C'est ainsi qu'une nuée d'analphabètes et de handicapés mentaux, incapables d'écrire trois mots de suite, récrivent Shakespeare ; ne pouvant s'adapter à Molière, adaptent Molière ; ne comprenant rien à l'orchestration de Moussorgski (1'un des scandales du siècle), réorchestrent Boris Godounov, dont on n'a guère à ce jour entendu la partition originale. C'est une manie qui poursuit les eunuques, de châtrer ce qu'ils touchent. Bien sûr, ils iront vous dire que l'auteur, aveugle, vaniteux par définition, est le plus mal placé pour juger ce qu'il a pris tant de peine à construire. Dieu merci, ils sont là! Leurs mains stériles vont enfanter un être enfin viable. L'auteur doute, hésite, se perd, se reprend ; au fond, ce n'est pas un spécialiste. Eux, savent de toute éternité, par faveur divine, préexistent à tout, décident avec la magistrale assurance de la bêtise satisfaite. Une fois qu'ils ont passé, plus rien ne demeure que le vide incongru de leur patronyme : à leur instigation, on ne parlera désormais (qui?) que du Roi Lear de Dumachin, du Dom Juan de Duchose, du Faust de Dubidule. C'est du moins ce qu'ils espèrent. Jusqu'au prochain Lear de Dutruc, au prochain Faust de Duzéro. Il ne leur suffit pas d'assassiner, il faut encore qu'ils débitent en tranches. Ceci, hélas, est logique. Les populations ayant augmenté, le nombre des crétins va croissant et la race des pions prolifère. Quant au public, il s'en fout. De toute façon, il préfère le pain et les jeux. Depuis toujours. La fesse et le sang. Seuls l'impressionnent encore, malgré les temps démocratiques, le faste et la pompe, l'or et la poudre aux yeux, l'encens et la myrrhe. Je ne lésine pas là-dessus : somptueux, nos spectacles. Moyennant quoi ils passent pour valables ; d'ailleurs ils le sont. La qualité, la valeur réelle sont données en plus. « Au fond », me dit Katcha, « tu méprises le public. » -- « C'est vrai, je l'avoue. Mais beaucoup moins que ceux qui prétendent lui donner ce qu'il attend. » Car il n'attend rien. Ce respect du public dont on se targue ne cache que veulerie, insignifiance. Comment peut-on plaire au plus grand nombre sans sombrer dans la médiocrité? C'est mathématique. Pour s'imposer, la civilisation ne peut opérer que selon les techniques terroristes : elle ne concerne que des minorités. L'humanité ne progresse, si tant est qu'elle le fasse, qu'à coups de pied au cul. Je me garderais bien d'écrire cela. De tels propos n'ont rien de populaire. Officiellement, je reste d'une correction parfaite, d'une décorative innocuité : je suis un inutile, n'est ce pas? J'évite soigneusement de me signaler à l'attention des gardiens du troupeau : ils ne manqueraient pas de m'égorger comme atteint de la rage. Rage d'orgueil, de prétention, de puissance. Folie intégrale. Virus de cette maladie nommée création : le travail, miroir indispensable de notre vérité. Unique objet de notre modestie. Laquelle nous taisons. C'est cela, la véritable modestie. Je prétends, oui, je prétends étre aussi un créateur. Formant des hommes, des femmes, donnant le jour à des oeuvres qui sans moi n'existeraient pas, que je respecte, moi, telles qu'elles sont (ceci amuserait bien Katcha, mais Katcha, croyant trop me connaître, ne voit pas ce qu'il faut), faisant se rencontrer ceux que je tiens pour l'honneur de notre époque, je suis un créateur à ma manière ou plutôt un démiurge, une divinité mansuète récompensant les hommes de l'avoir suscitée en leur donnant des raisons d'espérer. Mon projet rencontre le leur, et ils sont certains d'avoir tout inventé. Qu'importe, si ce qui doit arriver arrive? Si, persuadés de vivre leur vie, ils épousent mon rêve? Bottenstein et Graham le dirent à Sobanovitch : « Nous indiquons les pas, mais c'est lui qui tire les ficelles. » S'ils savaient à quel point! Cela m'alla droit au coeur : je ne déteste pas qu'on flatte mon amour-propre, moi non plus. Graham, en particulier, est un fin politique. I1 possède un flair étonnant pour deviner mon humeur et réagir de la manière appropriée, afin de maintenir une atmosphère respirable. Je reconnais que ce n'est pas toujours facile. Je sais aussi qu'il n'agit nullement par flagornerie, mais pour avoir 1a paix. C'est-à-dire travailler dans les meilleures conditions possibles. Comment pourrais-je lui en vouloir? Au bout du compte, il est assuré de trouver en moi un complice. Quand je veux provoquer un esclandre, je débarque de préférence chez Corentini. Avec lui, c'est du gâteau. Mazuchetti n'est pas mal non plus dans ces occasions. J'ai besoin, de loin en loin, comme dit Istvan, de me "faire circuler le sang". I1 n'est pas recommandé alors de se trouver dans mon périmètre de manoeuvres. Ces jours-là, je note autour de moi un calme inaccoutumé ; on me salue avec déférence (ce que j'abhorre), on rase les murs, on se comporte à mon égard comme si j'étais affligé d'une maladie fatale, que l'on aurait, par une tacite conspiration du silence, décidé de me cacher. Bien entendu, ces prévenances ridicules m'exaspèrent. Une fois, cependant, je me fis avoir par Bettenstein. Me prenant par surprise, il me lança comme j'entrais dans la salle de répétitions : -- Ah, vous voilà! Ça tombe bien. Comme à 1'évidence vous êtes dans l'un de vos mauvais moments, je vais en profiter pour vous dire en deux mots ce que je remâche depuis trop longtemps. J'en ai assez de vos airs de potentat outragé, de la dictature par la terreur. Vous n'êtes jamais satisfait, n'est-ce pas? Moi non plus! Voilà quinze jours que je réclame des chaussons neufs pour les danseurs. Est-ce que je les ai? Non! Qu'attendez-vous? De me voir à la tête d'une bande de clochards? Andreï, viens ici! Vous voyez, ça? C'est un pouce, ça. Décoratif, n'est-ce pas? Autant que vos belles théories, vos déclarations vertueuses dans les journaux! Certes, il est plus facile de travailler avec sa langue -- ce que vous faites à merveille ; mais dans ce cas, de grâce, ne vous prenez pas pour un directeur de Compagnie. Arrêtez de nous bassiner avec ça. Tant que j'y suis, je vous rappelle que personne n'est payé depuis un mois et que j'attends encore ce qui me revient pour la chorégraphie et les représentations du Fleuve Amour. Vous êtes satisfait? Vous ne serez pas venu pour rien! Je me tournai vers Katcha, qui m'accompagnait : -- Constantin Anasimovitch Kayatchev? Je ne l'appelle jamais ainsi, sauf à l'heure des règlements de comptes. J'étais furieux de cette histoire de chaussons, de cachets en retard, qu'on me jetait publiquement à la figure. Katcha fut d'une lâcheté insigne : -- Oh, non, Alexeï Alexandrovitch Vladimirov! non! (I1 me retournait la monnaie de ma pièce.) Vous ne me ferez pas porter le chapeau! Vous êtes parfaitement au courant, puisque vous m'avez répondu vous-même, comme je vous parlais de ces questions : « Qu'ils attendent! » Katcha me voussoyant était un prodige comparable à l'apparition d'une comète. -- Comment? s'insurgea Bettenstein, vous avez dit ça! -- I1 l'a dit, confirma Constantin Anasimovitch. Que pouvais-je faire d'autre qu'exploser? Mais mon plaisir était gâché : je n'avais plus l'avantage. Ce n'était pas moi qui attaquais, je devais me défendre et j'ai horreur de ça : -- Taisez-vous, Arnold Bettenstein! Vous n'êtes pas à même de juger mes raisons. Contentez-vous de remuer les pieds. -- Vraiment? hurla-t-il, et avec quoi? -- Voudriez-vous nous faire croire que vous voilà à 1a rue? N'êtes-vous pas, comme tout le monde ici, logé, nourri... -- Mais pas blanchi! -- Oh, non! pas blanchi! articulai-je avec intention. Que connaissez-vous aux jeux d'écritures contre lesquels je dois me battre, dans votre intérêt? Pour ce dont vous parlez, tout sera réglé ce soir. N'est-ce pas, monsieur Kayatchev? -- Certainement, monsieur Vladimirov. Puisque vous le dites. -- Ne me poussez pas à bout, vous aussi! criai-je Vous devriez être le dernier à plaisanter là-dessus. -- Personne ne plaisante, ici, aboya Bettenstein. À part vous. -- Sans doute, insinuai-je sournoisement, seriez-vous plus à 1'aise aux Ballets Jean de Groot? -- Je ne sais pas. Mais j'y serais sûrement mieux traité. -- Oui. Vous danseriez sur de la confiture de bémols et 1'on vous demanderait de "créer" des oeuvres aussi nouvelles, exaltantes, que Giselle ou le Lac des cygnes. Avec un peu de chance, on vous demanderait même de rajouter une bouture au Spectre de la rose... C'est ça qui vous plairait, n'est-ce pas? Le pianiste de service attaqua sur le mode ironique la Marche nuptiale de Mendelssohn, et Lariana, qui avait assisté à 1'altercation avec Istvan et ses camarades dans une prudente réserve, vint enlacer mon bras à celui d'Arnold. Tout le monde applaudit. Bettenstein m'embrassa sans conviction : je fus bien obligé d'en faire autant. Je quittai le studio, Katcha sur mes talons. I1 avait été le seul à ne pas se joindre aux acclamations. -- J'ai tout de même fini par l'avoir! lancai-je avec une assurance que j'étais loin d'éprouver. Ne percevant aucune réponse, je m'arrêtai et scrutai le visage fermé de mon régisseur : -- Eh bien, Katcha, que se passe-t-il? Est-ce que tu aurais perdu ta langue? -- Katcha? bougonna-t-il, je ne connais pas Katcha. Vous devez vous tromper. I1 bouda deux jours pleins. Bref, Dimitri Sobanovitch fut choyé, gâté, gavé, assimilé, phagocyté. Mais il lui fallut bien repartir pour achever sa tournée. I1 nous laissa en souvenir 1'insupportable Amanda et sa meute grouillante, dont nous nous serions passé volontiers. La dernière soirée, personne ne l'oubliera de si tôt. Nous étions en représentation. Contrairement à mon habitude (je quitte rarement les coulisses, où je veille au grain), je me trouvais dans la salle avec des hôtes de marque. En scène, Istvan et Lariana dans le grand pas-de-deux du Prince de bois. Le public était transporté. Soudain, à la stupéfaction générale, un troisième personnage apparut sur les planches : Antoine! Dois-je décrire le succès qu'il remporta? Encore, il se serait contenté de fureter çà et là, se posant sur son arrière-train de temps en temps, la langue pendante, comme il fit d'abord, il n'y aurait eu que demi-mal. Quelqu'un aurait bien fini par le happer depuis la coulisse pour dissiper ce cauchemar. Mais, ayant reconnu Lariana, il galopa vers elle au moment où, après un grand-jeté, elle tombait dans les bras d'Istvan. Cela ne lui plut pas. Il aboya furieusement après celui-ci. À la suite du "porté" qui succéda, lequel souleva les protestations véhémentes du cabot, Istvan, comme prévu, entama une série d'entrechats-six pour son malheur. Antoine, déchaîné, sautait en même temps que lui, essayant de le mordre au mollet. On dut baisser le rideau. J'étais ivre de rage. Jamais une telle ignominie n'avait fondu sur nous. Bousculant mes invités, je jaillis de ma loge et déboulai dans les coulisses en empruntant la porte de fer, à l'aide de mon passe. J'y trouvai un désordre indescriptible. Amanda et Lariana se crêpaient le chignon ; Istvan, effondré dans un coin, pleurait à gros bouillons ; Katcha, à quatre pattes, essayait de récupérer Antoine réfugié dans une cheminée, d'où, coincé entre les pains, il s'efforçait de mordre la main qui voulait 1'attraper. Par miracle, mes hurlements calmèrent tout le monde. Je chargeai le pompier de service, qui était payé pour ça, d'extraire la bestiole de son réduit pour la jeter dehors avoc sa maîtresse, et je fonçai vers le proscenium. Au pupitre, les poings sur les rognons, Étienne Glraud attendait. Je ne me rappelle plus les sornettes que j'ai pu débiter dans mon annonce. Toujours est-il qu'à la fin l'honneur resta sauf et qu'on m'applaudit chaudement. Istvan et Lariana reprirent le pas-de-deux à son début. Je regagnai ma loge dans l'état qu'on peut imaginer. Ce fut ce soir-là, pourtant, que Walter Kroppmann, qui avait été amené par Iris Bentham, m'offrit une somme importante pour la saison suivante. Inutile de préciser que ma dernière entrevue avec Amanda, après le spectacle, fut plutôt polaire. D'autant que, inconsciente de ce qu'elle avait provoqué, après s'être introduite sur le plateau malgré mes consignes pour voir de près « danser sa soeurette », elle se plaignit qu'on eût martyrisé son chéri. Encore une chance qu'elle ait laissé, pour une fois, les treize autres à l'hôtel! C'est peu dire que nous nous quittâmes très fâchés, malgré les excuses désolées de Lariana (qui n'y était pour rien) et le mémorable savon que je passai à Katcha, dont la vigilance avait été surprise. Je dois ajouter que jamais Dimitri ne me parla de cet incident -- sans doute il l'ignora -- et que je m'abstins pour ma part d'y faire la moindre allusion. Amanda avait réveillé ma vieille hantise de l'amateurisme. On imagine mal combien peu il en faut pour y sombrer. Que notre attention faiblisse quelques secondes et, une sortie manquée, un projecteur qui se décroche, un décor mal fixé, un costume qui lâche nous précipitent en un clin d'oeil dans 1'univers du gag. Si cela fait des souvenirs, ça n'a plus rien à voir avec l'art : il ne souffre pas le moindre défaut. De cette corde raide, nous n'avons pas le droit de tomber. Je hais cette "tradition" qui, au théâtre, autorise la calamité des petits pièges qu'on se tend, des farces pour initiés, des fous rires parasites, en particulier à l'occasion des "dernières". I1 me semble que la manière idéale de fêter ces événements souvent pathétiques est de se dépasser ; de parvenir, si possible, à être meilleur que d'habitude. N'est-ce pas le plus bel adieu? Je sais bien que le jeu consiste à garder, dans les situations les plus inattendues, une sérénité à toute épreuve : la salle « n'y verra que du feu ». Malheureusement, il n'en est rien. Sous la poussée de la surenchère, dans le laisser-aller général, le spectacle devient ignoble, indigne de ceux qui se font payer pour le défendre. Où est cet admirable "respect du public"? À défaut, qu'est devenu celui qui me semble dû, quelles que soient les circonstances, à l'oeuvre, sinon à soi-même? Ou bien alors soyons honnêtes jusqu'au bout. Annonçons la couleur. Disons : nous vous invitons à venir voir des artistes se moquer de leur fonction. Et laissons l'entrée gratuite. Mais je préfère briser là : ce sujet me donne de l'urticaire. Je crains de perdre mon sang-froid et de dire des choses déplaisantes. Shashmashazam avance. Les répétitions ont commencé, bien que Pétrossian n'ait pas achevé son travail. J'ai voulu qu'il en soit ainsi afin que Nourdine, Istvan et Morgan puissent collaborer davantage, s'influencer réciproquement, donner le jour à une oeuvre pensée en commun. Trois cerveaux valent mieux qu'un. I1 est bon de s'inquiéter du domaine de l'autre, de prendre conscience de ses lois, de ses exigences. Ces interactions me paraissent garantes de la réussite. Je n'ai garde d'oublier qu |