1er Mouvement

 

2e   Mouvement

 

4e   Mouvement

 

Troisième Mouvement

.

12 Mars

10 heures

 M. Ego s'ennuie. Il a l'impression d'avoir été abandonné. Sa tasse de chocolat refroidit. Les mémères de la table voisine sont parties depuis longtemps, après un dernier regard sévère dans sa direction. Le petit derrière se propose toujours à sa méditation, sage comme une image.

Réconfortante, cette fixité, dans un monde fuyant, insaisissable! Ego éprouve comme un sentiment de reconnaissance. Une impression de déjà vu, aussi,-- de complicité. Tout cela est difficile à débrouiller. Mais cette recherche s'avère plutôt agréable. Elle occupe l'esprit, titille l'imagination, paquet-cadeau emberlificoté sous des flots de rubans mordorés. I1 faut ouvrir avec méthode, dans l'impatience de la "surprise" qu'on s'efforce de retarder le plus possible.

Il ne tiendrait qu'à M. Ego de se lever pour quitter le salon de thé. Après avoir réglé 1'addition, ça va sans dire. Il n'est pas prêt. Cela complique ses projets immédiats. Il est au chaud, comme dans un oeuf, malgré cette sensation d'exister en marge. Pourquoi pas, après tout? Autrefois, ses cahiers d'écolier y proposaient des entités autrement passionnantes que les textes rébarbatifs qu'elles accompagnaient en souriant cortège. La vraie vie est dans la marge, se convainc Ego. La vraie vie, c'est la marge!

Le voilà batifolant en compagnie de pantins, de spirales, de curieux véhicules couverts de roues comme un général de médailles, d'aéroplanes aux allures de ptérodactyles, de femmes-fleurs, de femmes-lianes, de femmes-fleuves, de bouffardes, de pistolets. Parfois, des îlots minuscules nantis d'un unique palmier, des chèvres, des chameaux stylisés à coups de triangles. Cependant que de doctes professeurs, aussi transparents que des ectoplasmes, s'efforcent de transmettre dans un ronron de génératrice le savoir qu'ils ont méticuleusement accumulé, mais qui, à l'étonnement général, ne provoque chez les jeunes récipiendaires aucune étincelle symptomatique, n'allume aucun voyant, n'actionne aucun rouage. Cet assemblage complexe d'esprits contigus, de pulsions foisonnantes, de mémoires diasporrhéiques, ne donne qu'un système inerte. Tout se passe comme si... entend-il de loin en loin. Formule magique qui se veut 1'expression subtile de l'intelligence essentielle (au sens où l'est un alcool), de la pensée scientifique triomphante. Insensible aux vertiges du savoir, Ego complète chaque fois : tout se passe comme s'il ne se passait rien. Il en retire une satisfaction qu'il ne s'explique pas.

 

13 heures 25

Un gros orage. Il pleut depuis ce matin. Dans le ciel, on fait rouler des tonneaux. Tonnes. Tonnerre. Fabuleux entrepôt où piaillent des mouettes, égarées parmi des piliers de lumière. Par instants, un silence soudain, incompréhensible. Puis les bruits quotidiens reviennent, comme une respiration qui reprend. Que se passe-t-il dans ces "plages" désertes? Se penchant sur leur sable, verrait-on les empreintes affairées, énigmatiques, des myriades d'oiseaux qui ont marqué leur passage avant de disparaître irrémédiablement?

 

13 heures 40

Romuald pousse la porte, jette un regard furtif à l'intérieur de la pièce, puis s'en va comme il était venu. Sans nul doute, il cherche quelqu'un.

 

14 heures

Ego commande une autre tasse de chocolat. Fait emporter la précédente, qui a refroidi. Il pleut. L'eau ruisselle sur les vitres. On ne voit plus du dehors que des traînées de couleurs pâles qui se brouillent, se superposent, glissent sur le verre embué pour aller se perdre sur le trottoir, et de là dans le caniveau. Il ne serait pas surprenant qu'après l'ondée, plus rien ne demeure du paysage urbain aperçu depuis le salon de thé, sinon un grand vide luisant, humide, où les pigeons hésiteront à se poser. Tout sera-t-il à reconstruire? Ego se sent dépassé. En même temps il est bien, confortablement installé, à l'abri au milieu de ce décor douillet, de ces présences rassurantes. La jeune personne se retourne, lui sourit. Le coeur d'Ego fait un bond dans sa poitrine. C'est tellement inattendu! Il sourit en retour.

-- Qu'est-ce qu'il dégringole! commente-t-elle gentiment.

La remarque prend Ego de court. Doit-il répondre? Et quoi? Il s'enhardit :

-- On peut le dire.

-- Pardon?

-- On... on peut le dire, je disais.

Elle le considère, étonnée :

-- Ah, bon?

-- Oui!

-- Mais dire quoi?

Comment, quoi? Mais ça! Ce qu'elle a dit. Ne l'a-t-elle pas dit : Qu'est-ce qu'il dégringole!

-- Ce que vous avez dit : qu'est-ce qu'il dégringole!

-- Ah, oui!

Tout de même! il lui reste un semblant d'honnêteté! Elle le contemple toujours, attendant peut-être la suite. Mon Dieu! Quelle suite?... Qu'est-ce qu'il dégringole! On peut le dire! Pardon? On peut le dire, je disais. Ah, bon? Oui! Mais dire quoi? Ce que vous avez dit : qu'est-ce qu'il dégringole!... Ego est revenu au point de départ. Fatale erreur! Le voilà ligoté. Aussi, c'est de sa faute à elle. Qu'elle se débrouille. La balle est dans son camp.

-- La balle est dans votre camp, constate Ego, avant d'avoir compris ce qu'il faisait.

Elle éclate de rire. Elle est ravissante. Ego est séduit. Séduit, honteux, aux abois.

-- Vous, alors, vous avez un humour! gazouille-t-elle, se trémoussant sur sa chaise de fer tarabiscotée ripolinée blanc.

M. Ego n'est pas armé pour ce genre de situation. Il sent qu'elle lui échappe, que tout glisse autour de lui comme les traînées de paysage sur les vitres. Peut-être va-t-il, lui aussi, se réduire en une petite flaque irisée, au pied de son guéridon, à jamais séparé de la tasse de chocolat par des distances vertigineuses, et de son interlocutrice par l'infranchissable gouffre d'incompréhension qui sépare les différents états de la matière. C'est bien embêtant. Avait-elle besoin d'ouvrir la bouche? De rompre le fragile équilibre du système dans lequel il se balançait mollement, comme dans un hamac? Les gens, il ne faudrait pas leur adresser la parole.

-- À quoi pensez-vous? demande-t-elle, mutine.

Ego a l'impression qu'on tente de le déshabiller en public. Quelle petite oie! Il la fixe d'un oeil effaré. Regarde autour de lui. Le salon est désert, il s'en avise seulement. Même le garçon a disparu. Ne demeure que le vague reflet de la caissière, prisonnier d'un jeu de miroirs, dans un lointain brumeux, coincé entre le jet blondasse des plantes séchées dans leur sèvres bleu et or, et le dalmatien de faïence grandeur nature dont le crâne évidé est destiné à recevoir des parapluies. Reflet aussi immobile que les deux objets qui l'encadrent, sur une parfaite diagonale descendante. Ego se rassure. Bredouille :

-- Je... à l'arche de Noé.

Puis s'alarme des implications sensuelles qu'elle va sans doute y découvrir. Il n'y a pas pris garde d'abord. Il rougit.

-- C'est charmant, s'exclame-t-elle, sans qu'il puisse discerner s'il faut voir là une approbation ou l'expression du dépit.

-- Vous trouvez? hésite-t-il.

Elle fait oui de la tête, avec vigueur. Sa crinière rousse s'agite sur le même rythme. Tiens, elle est rousse!

-- Offrez-moi un baba! intime-t-elle.

M. Ego la regarde, navré. Encore un équilibre qui se rompt! Il va falloir appeler le garçon, briser le sortilège qui commençait à opérer. Il lui en veut. Et si c'était une aventurière? Se jette-t-on ainsi au cou des gens? Il hésite. Il est désorienté.

-- Vous ne voulez pas?

-- Si-si!

Pourquoi avoir répondu si vite? À présent, il s'en veut. Le garçon apparaît, s'approche, comme alerté par un signal secret.

-- Un baba, commande Ego.

Après un temps de flottement :

-- Pour mademoiselle.

-- Merci! susurre Mademoiselle.

Le garçon promène sur Ego un regard entendu. Toi, mon bonhomme, semble-t-il penser, je te vois venir! Ego rougit. Le garçon s'éloigne. Ego est ennuyé de rougir comme ça, pour un oui, pour un non. Il ne fait rien de mal. C°est un monde!

Toujours est-il qu'à présent, il y a un baba entre eux. Entre lui et elle. Entre le garçon et lui.

Le baba arrive, pompeusement porté. Cérémonieusement servi.

-- Et pour monsieur? demande le garçon, superfétatoire.

Ego n'apprécie pas son air insolent. Ce qu'il prend pour un air insolent, car peut-être le larbin n'a-t-il aucun air du tout.

-- Un puits d'amour! exige M. Ego par bravade. Vous avez bien des puits d'amour?

-- Oh, monsieur, ce sont des gouffres! assure 1'autre, sur le ton professionnel qui convient.

-- Très bien! Je l'attends de pied ferme.

Réponse stupide. Ego cependant est content de lui. Le spéléoféraire s'éloigne sans un mot. La babavore glousse d'acquiescement.

-- Vous avez bien fait! articule-t-elle entre deux bouchées.

Une nouvelle fois, Ego se demande si cela signifie qu'il a eu raison de commander un puits d'amour, ou de traiter le garçon de la sorte.

-- Comment est-il, ce baba? s'enquiert-il.

-- Oh! module-t-elle, accompagnant cette exclamation ravie d'un délicat mouvement de poignet en forme d'accent grave alangui, dont l'extrémité se relève avec élégance comme une queue de canard, pour demeurer suspendue, éternisée, en signe d'indicibles délices.

-- Navré, monsieur, annonce le Tentateur réapparu, i1 ne me reste plus de puits d'amour. Puis-je proposer un désir de roi?

Aurait-il le front d'ironiser? De glisser quelque sous-entendu déplacé? Ego le regarde, indigné.

-- Pourquoi ne le pourriez-vous pas?

-- Je le propose donc à monsieur.

-- Considérez que j'accepte, lance Ego, royal.

Une fanfare de trompes, trompettes, cors, assortis de serpents, sacquebutes et de quelques timbales ou tympanons ne déparerait pas. M. Ego l'entend presque. Grande est sa surprise de se découvrir l'oreille symphonique, pendant que point à l'horizon la concupiscente pâtisserie monarchique, véhiculée par l'obséquieux laquais, et déposée sur la table égoéenne dans ses plantureuses structures turgescentes. La jeune personne y jette un oeil avisé :

-- Impérial, apprécie-t-elle.

-- Comment? s'informe Ego.

-- Non pas désir de roi, mais désir impérial. Sinon impérieux.

La valetaille, sibylline, suavement opine, avant de succcinctement se retirer. Ego lutte pour ne point succomber à une troisième rubescence. Du bout tremblant de sa cuillère, il plonge dans le péché, cils baissés. Soupir à la table voisine. Nouvelle cuillerée, nouveau soupir. Ego a l'impression de déguster sa compagne à petites bouchées furtives. C'est intolérable. I1 a envie de fuir, renversant tout sur son passage. Cruelle incertitude! En dépit de cette formulation, qui ganterait à ravir la main diaphane d'une rengaine 1900, il se sent le jouet d'une tempête redoutable, à quoi ni son éducation en demi-teintes, ni ses attendrissants costumes marin ne l'ont préparé.

Qui dira la traîtrise des salons de thé? Il ne pleut plus.

Toujours ça de gagné.

 

 

24 Mars

11 heures 15

Malacca. Voici le Rahat-Loukoum à quai. Et voilà Vico sur le quai. Puis grimpant sur la passerelle, ses deux valises à la main. Le commissaire de bord vérifie son billet, épluche son passeport. Satisfait, il restitue les documents. Un steward accompagne Vico jusqu'à sa cabine. Les bagages suivent, portés par un garçon qui est le sosie de Harpo Marx. Aurait-on le sens de l'humour, ici?

Vico s'installe. La cabine est agréable. Cuivres, lambris, velours. Des reflets liquides dansent une sarabande au plafond. On appareille ce soir. Il n'a pas en tête de plan précis. L'improvisation recèle des joies inattendues. L'essentiel est de se trouver là.

Il va falloir redescendre à terre pour dégotter des explosifs, des détonateurs sophistiqués. Télécommandés si possible. Pas de problème. Avec de l'argent, on trouve ce qu'on veut n'importe où. Remonter cela à bord au milieu d'un tas de pacotille à touriste sera un jeu d'enfant. Il a 1'après-midi devant lui. C'est peu. S'il ne trouve pas ici, il trouvera ailleurs. Il y aura d'autres escales. Il n'est pas pressé. Les temps de pause font tout l'agrément de la dégustation.

Est-il bien décidé? Ce n'est pas encore sûr. Il guette le déclic. Une fois en possession du matériel, le plus sophistiqué des détonateurs restera à activer : celui qui se trouve quelque part, dans un coin de son cerveau. Le seul dont il ignore, au vrai, le fonctionnement. En attendant, il peut toujours jouer à celui qui ne sait pas qu'il ne sait pas.

 

 

7 Avril

12 heures

Salle à manger des premières. Achille et Mélissa déjeunent à la même table. Nonchalamment allongée sur le sol, Bella joue, du bout de la patte, avec les lacets de chaussures d'Achille, et parfois les mordille rêveusement. Achille de Mimizieux dit Mimi n'ose pas bouger d'un pouce. Il n'a plus un poil de sec. La frousse et la vanité tracent un équateur dans les parages de sa taille. L'hémisphère austral appartient à la première ; la seconde tente de s'épanouir dans le boréal. De la pointe des orteils au bassin, règne une crispation granitique semblable à celle qui a figé pour l'éternité les statues officielles des pharaons. Au-dessus, tout n'est que séduction, aisance, détachement. Le plan horizontal d'une nappe miséricordieuse entretient 1'illusion. Mimi a 1'impression de se trouver coupé en deux. Faire des ronds de jambe avec ses bras confine à 1'acrobatie. Sa moustache soyeuse palpite avec grâce au rythme des phrases sucrées, tandis qu'il s'efforce d'oublier le danger qui menace ses territoires méridionaux.

Le Rahat-Loukoum a repris la mer, au grand soulagement de Wu-Cheng-Wu : il commençait à attraper le tournis à force de croiser au large, dissimulé dans les brouillards propices. Le plaisir, toutefois, réside dans 1'attente. Le maître du Dragon Écarlate ne l'ignore pas ; il a bien l'intention, en connaisseur raffiné, de le faire durer aux limites du possible. Le dénouement ne sera que plus brutal, plus exaltant. Ayant astiqué sa longue-vue, il recadre le transatlantique, metteur en scène scrupuleux, déplaçant son regard glauque, professionnel et concupiscent de l'étrave à la poupe. En chemin, au niveau de la salle à manger des premières, un scintillement attire son attention à travers les baies vitrées. Mélissa et Mimi réintègrent leur médaillon. Cette femme est radieuse ; ce freluquet, agaçant. Mais qu'est-ce qui a provoqué cet éclat? Ni la chair nacrée de la première, tout de même -- sur ses lèvres étrécies, Wu-Cheng-Wu promène la grosse limace de sa langue --, ni le dentier étincelant du bellâtre! La lorgnette lorgne plus bas, à la verticale. Bella s'étire avec volupté. Une panthère noire! Magnifique! Et, plus admirable encore, sur le velours du pelage, suspendu au collier du fauve, un diamant de la grosseur d'un oeuf d'alligator! Le pirate émet une plainte douloureuse, comme s'il avait reçu un coup de poing dans l'estomac. Voilà qui redonne du brillant au gibier convoité, et du poids à ses quelques milliers de tonneaux! Un diamant de rêve. Un diamant de légende. Aussi en sécurité, sur son écrin carnassier, qu'au fond de la chambre forte de la Panasiatic Merry-Go-Round Hollywood Bank! Wu-Cheng-Wu ricane. Il en fait son affaire. Un second gémissement de douleur s'échappe de son thorax. Il vient de reconnaître le joyau, qui hante les songes des escrocs du monde entier. Par quel prodige cette somptueuse merveille, qu'on croyait depuis longtemps disparue, se retrouve-t-elle accrochée à cet endroit insolite? Le Shashma-Chazam! C'est le Shashma-Chazam!... Une pierre qui, dans sa rayonnante beauté, a provoqué plus de morts violentes que les plus sanglantes révolutions.

Ici s'imposent quelques mots d'explication, avec un brin d'Histoire.

 

 

13 Avril

15 heures 30

IIl y a de cela un petit siècle, vivait dans la province du Pendjab un potentat, le maharadjah de Rhassulala. Sa richesse était incalculable, autant que sa puissance. Pourtant, une chose lui demeurait inaccessible, car il était aussi laid que cruel : l'amour d'une femme. Certes, nombreuses étaient ses concubines, innombrables celles qui se donnaient ; mais il ne devait en remercier que l'appât du gain ou la crainte des représailles. À mesure que le temps passait, cet homme sanguinaire, impitoyable, supportait de plus en plus mal de ne pas trouver une compagne qui ne fût exaltée ni par la peur, ni par la cupidité. Une femme qui l'aimerait sans se poser de questions, comme on raconte qu'on aime dans les Upanishad Tartarama Tantra Adrassapour Midrissani Rhassulala. Comment une idée si romantique avait-elle pu germer dans l'esprit de cet être de boue et de bronze? Cela reste un mystère.

Un brahmane, consulté, psalmodia ce surprenant oracle : « Un diamant brille où les yeux ne peuvent voir, il brille où les yeux ne voient pas, il ne brille pas où le voient les yeux ; sa lumière n'égale pas les yeux qui ne voient pas : elle aveugle ceux qui voient, car elle est le reflet des yeux aveugles. » Ainsi parla le brahmane. Après quoi, il finit dans la fosse à najas.

Un autre brahmane, consulté, prétendit qu'il ne « voyait pas ». Sa dernière vision fut cependant le crocodile qui le croqua. Un vieux sage qui n'avait rien à perdre, sauf une vie devenue importune, compléta l'oracle ainsi : « Seul un diamant reconnaît un diamant. » Le maharadjah de Rhassulala crut discerner qu'on tentait, par ces mots, de l'inciter à la bonté. Il se contenta de faire empaler le vieux sage.

Toutefois, les paroles avisées qu'on lui avait prodiguées tournaient dans son crâne épais. Ses forces déclinant avec l'âge, il tâta de la douceur, de la mansuétude. Le résultat ne se fit pas attendre : ses amis le méprisèrent autant que ses ennemis, tout le monde le vola et ses femmes le trompèrent.

Un jour qu'il était parti à la chasse au tigre avec sa cour, il s'égara, tomba dans une crevasse, puis de là dans une grotte d'où il ne put sortir pendant des lunes. Les réjouissances furent grandes au Rhassulala. On fêta sa mort dans l'allégresse. Son frère prit le pouvoir, ordonna les funérailles indispensables au décorum, lesquelles permirent, selon une tradition judicieuse, de jeter au brasier les épouses du disparu, ce qui renouvelait le cheptel. Après quoi, il s'appliqua à semer de nouveau la terreur, afin que reviennent les bonnes habitudes. Elles revinrent. Il avait une excuse : il était beau. Ce dangereux avantage peut passer pour une faiblesse.

Nassim, cependant (c'était son nom), cherchait avec méthode à sortir de sa geôle, se nourrissant de reptiles et de chauves-souris, léchant l'humidité des parois. Sa lance, son poignard, s'étaient depuis longtemps brisés sur les roches attaquées sans répit. Il creusait à l'aide de pierres recontrées sous ses pas, les rejetant à mesure qu'elles se fendaient. Il finit par mettre la main sur un éclat d'une dureté à toute épreuve, qui devint en quelque sorte son compagnon de voyage et que par dérision il appela « mon diamant », fouissant en aveugle dans les entrailles de la terre comme un termite. Après des temps qu'il avait renoncé à calculer, il sentit, sur son visage couvert de sueur, la fraîche caresse d'un souffle d'air. Sauvé! Il s'acharna sur la muraille ténébreuse devant lui, frappant, frappant encore à s'arracher les bras. Soudain, la lumière de la lune déchira son regard, tandis que la pierre se brisait dans ses mains, révélant le plus énorme diamant qu'il lui ait été donné de connaître,-- et Dieu sait s'il en avait connus! Il tomba à genoux, tenant le joyau dans ses paumes sanglantes, murmurant : « Shashma-Chazam!... Shashma-Chazam! » Ce qui signifie, en langage rhassulalalien : « le sauveur des ténèbres ». Ce nom, comme on sait, est resté attaché à la pierre. Alors, Nessim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « un diamant brille où les yeux ne peuvent voir ».

Épuisé, il s'endormit où il était. Les premiers rayons du jour vinrent effleurer son visage, ainsi que deux mains tièdes qui glissaient sur ses traits. Ouvrant les yeux, il aperçut une jeune fille agenouillée à côté de lui. Le sentant remuer, elle se redressa vivement.

-- Est-ce ainsi, jeune fille, s'écria-t-il d'une voix dure, que tu as coutume d'approcher un étranger?

En même temps, il essayait de dissimuler le diamant sous ses vêtements, contre sa poitrine, espérant que l'intruse n'avait pas eu le loisir de le remarquer.

-- Pardonne-moi, murmura-t-elle d'une voix mélodieuse : comme tous les aveugles, mes yeux sont au bout de mes doigts. J'ai craint un moment que tu ne fusses mort.

Ces touchantes prunelles fixées sur lui appartenaient donc au royaume de la nuit! Ce beau visage, ce corps délicat ne sauraient jamais l'attrait qu'ils exerçaient! Car Nassim était séduit et, pour une fois, l'objet de ses voeux n'était pas à même de constater sa laideur. Pas plus qu'il n'avait pu se repaître du Shashma-Chazam. Se mettant sur son séant, il l'interrogea. Elle lui dit se nommer Pashara -- ce qui signifie « lumière » --, lui parla de la mort du maharadjah de Rhassulala, des cérémonies funèbres, des réjouissances, de son frère Khanshasanath qui avait pris le pouvoir, de la rigueur de sa domination. Nassim avalait ce poison, après s'être désaltéré aux sources fraîches de la liberté et de la beauté. Il entrevoyait les pires obstacles pour regagner son trône, sinon par la ruse. Il se jura de châtier l'imposteur. Mais qui était Pashara? Que faisait-elle dans ce coin perdu de la jungle?

Elle avait fui son village, dévasté par les sicaires du défunt maharadjah.

-- Nassim?

-- Nassim.

Ses parents étaient morts. Elle avait entendu leurs cris d'agonie. Depuis, elle vivait là, au milieu des bêtes sauvages, moins redoutables pour elle que la fureur des hommes, et qui du reste l'avaient épargnée. Elle leur parlait, les apaisait, parfois les soignait ou s'occupait de leurs petits. Elle dit en riant qu'ici, personne ne pouvait lui faire de mal : les animaux ne le permettraient pas. De fait, un tigre royal surgit, qu'elle reconnut à son feulement. Nassim dut rassembler tout son courage de chasseur pour ne pas broncher. Pashara rassura le fauve, qu'elle appelait Shandar (chaton), lui expliquant que l'étranger était un ami, qu'il fallait l'accepter.

-- Caresse-le, demanda-t-elle à Nassim.

-- Moi?

-- Caresse-le! Comment veux-tu qu'il sache, si tu ne le caresses pas?

Et Nassim le monstre caressa Shandar le chaton, contre ses principes et pour l'amour de Pashara. Car l'amour, comme le diamant, était apparu au moment où on l'attendait le moins.

-- Combien tu dois haïr Nassim, soupira le fugitif, pour t'avoir réduite à la vie que voilà!

-- Réduite? Mais, sans lui, je n'aurais jamais connu le bonheur que j'ai trouvé dans la jungle! Car je suis heureuse. Haïr? Je le bénis au contraire de m'avoir placée où je suis. Je le plains seulement : s'il fut si cruel, c'est peut-être qu'il n'a pu trouver une main amie, comme Shandar. Une main qui le caresse, ignorant les horribles légendes tissées sur lui, même s'il s'y trouvait un fond de vérité. Il y a toujours un fond de vérité dans le mensonge, comme il y a un fond de mensonge dans la vérité. Mais toi, qui es-tu?

Que pouvait répondre Nassim? Qu'il se nommait Shri-Pathanath, qu'il venait de très loin, d'au-delà le Pendjab, qu'il s'était arrêté, épuisé, où elle l'avait surpris ; qu'au soir de sa vie, il avait décidé de découvrir enfin les richesses du monde et qu'en cette aube radieuse, il les avait trouvées. Il ne pensait même plus au diamant qu'il réchauffait sur sa poitrine, mais à celui que toute sa vie il avait ignoré, dans son propre royaume, et qu'il venait de découvrir : il ne s'appelait pas Shashma-Chazam, mais Pashara. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « il brille où les yeux ne voient pas ».

Le maharadjah dissimula le « sauveur des ténèbres », car ce seul trésor faisait de lui l'un des hommes les plus riches du Rhassulala. La fortune, comme le puissance, sont toujours convoitées. Un jour, sans doute, il aurait besoin des pouvoirs de la pierre pour assouvir sa vengeance, reprendre son rang. Il entoura le joyau d'une gangue d'argile, particulièrement dure et résistante aux abords de la grotte, qu'il façonna à la ressemblance de la terrible déesse Adrâhmâ, laquelle punit les envieux et les voleurs. Puis il cacha l'objet dans une anfractuosité de roche, derrière le rideau d'une cascade. Tout cela à l'insu de Pashara. Non qu'il se défiât d'elle, mais parce qu'il voulait la tenir dans l'ignorance de sa richesse, afin de voir si une femme au monde l'aimerait pour lui-même. Et en effet, plus le temps passait, plus sa compagne s'attachait à lui, plus il découvrait les délices de l'amour partagé. Si pure, si bonne était Pashara que tout se faisait bon et pur à son contact. Nassim devenait un autre à son grand étonnement. Ce qu'il avait jusqu'à présent recherché avec avidité, qui lui semblait l'essentiel de la vie -- le pouvoir, la puissance --, l'unique diamant offert aux hommes par les dieux tentateurs, lui apparaissait maintenant comme un méprisable et vain mirage. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « il ne brille pas où le voient les yeux ».

À la fin, il n'y put plus tenir. Sa dissimulation à l'égard de Pashara le taraudait comme une trahison. Si bien qu'un jour il lui révéla tout, allant jusqu'à rapporter le diamant de derrière la cascade, pour le déposer, une fois débarrassé de sa gangue d'argile, entre les mains de la jeune femme. Sans prononcer un mot, elle se contenta de sourire ; et d'un si indéfinissable sourire, que le maharadjah se sentit attendri, liquide, lui, le fauve abominable, comme une filet d'eau balbutiant sur de la mousse.

-- Enfin! s'étonna-t-il, as-tu bien entendu ce que je viens de te révéler?

-- J'ai entendu.

-- As-tu bien compris que je suis Nassim, le meurtrier de tes parents?

-- Je le savais.

-- Que tu as entre tes doigts le plus fabuleux diamant de la création, que je t'ai caché pour mieux te voler ton amour?

-- Tu ne m'as rien volé. Les aveugles ont des sens que ne possèdent pas les autres. Du début, je savais. Et ce que je ne savais pas, je l'ai senti. Tu viens là, m'avouant ton secret, me confiant ton trésor, de me faire le plus riche présent qui soit.

-- Sais-tu que je suis laid?

-- Je n'ai rien vu de tel.

-- Et cependant tu m'aimes?

-- Oui : tu m'as tout donné.

Et des larmes coulèrent des yeux morts. Et elles tombèrent sur le diamant. Et le diamant se mit à grossir, grossir encore s'il se pouvait, et son éclat se magnifiait, devenait insoutenable. Pourtant, il paraissait terne auprès de la beauté, de la clarté des yeux aveugles de Pashara. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « sa lumière n'égale pas les yeux qui ne voient pas ».

À cet instant, surgit une troupe de gens en armes, parmi lesquels Khanshasanath, le frère félon de Nassim. La plupart s'enfuirent en hurlant, persuadés de tomber sur un fantôme. Khanshasanath demeura avec quelques braves, déterminé, fantôme ou pas, à se débarrasser à jamais d'un rival encombrant. Ils dardèrent leurs lances, tirèrent leurs glaives. Nassim saisit le Shashma-Chazam et, sans doute inspiré par la déesse Adrâhmâ à qui il l'avait voué, dirigea ses feux étincelants en direction des agresseurs. Ceux-ci reculèrent, protégeant leurs yeux brûlés, ce qui permit à Nassim et à Pashara de disparaître dans la jungle. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « elle aveugle ceux qui voient, car elle est le reflet des yeux aveugles ».

Qu'ajouter encore? Que Khanshasanath le traître et ses séides, errant désarmés dans la jungle, ne tardèrent pas à se faire dévorer par les bêtes sauvages. Que Nassim recouvra son trône, régnant avec une grande douceur sur le Rhassulala en compagnie de Pashara, devenue maharané. Que Shandar, le tigre royal, habita le palais pour les protéger de la cruauté des hommes et veiller sur leur amour sans cesse grandissant. Quant au Shashma-Chazam, il fut scellé dans le socle d'une gigantesque statue d'or et d'ivoire représentant la terrible déesse Adrâhmâ, et la statue enfermée dans un temple magnifique ceint de douze murailles infranchissables, défendu par deux mille brahmanes, cinq cents éléphants et cent tigres royaux, tous descendants de Shandar.

Mais le plus étrange fut peut-être que, parvenu au sommet de sa passion pour Pashara, ainsi qu'à la bonté et à la sagesse, le maharadjah vit ses propres traits, son propre corps peu à peu se transformer, pour constater un jour, avec la stupéfaction qu'on imagine, qu'il était devenu beau! Alors, Nassim comprit ce que, non plus le brahmane, mais le vieux sage, avait voulu dire par : « seul un diamant reconnaît un diamant ».

 

 

14 Avril

18 heures 15

Telle est du moins la légende. Ainsi commence l'histoire du Shashma-Chazam.

À partir de là, les choses deviennent un peu moins poétiques.

En effet, on entend reparler de Nassim et de Pashara sous la plume de Ronald Kenneth Mac Maffadfish, colonel de l'armée des Indes, dans un ouvrage d'une qualité discutable : Tales, cocktails and waterfalls. Pashara nous y est présentée comme une matrone acariâtre, sentencieuse, d'un mortel ennui, d'une imbécillité totale, boursouflée par l'éléphantiasis ; Nassim comme un vieillard gâteux, capon, cupide, délabré par le whisky. Si l'auteur lui-même ne paraissait tenir ce breuvage en haute estime, et probablement carburer sous l'effet de ses vapeurs, on pourrait se poser des questions. Certes, « l'eau qui passe sous le pont finit par attaquer les piles du pont » (proverbe népalais, cité par Mac Maffadfish), mais est-il possible que d'aussi belles légendes laissent derrière elles des ruines si désastreuses? Le colonel prétend même que la seule passion du maharadjah n'avait guère concerné que les petits garçons, que Pashara était connue au Rhassulala pour prodiguer sans distinction -- avec une préférence pour les militaires -- les charmes problématiques de son corps (il soupçonnait des choses pas très nettes avec Khanshasanath, et jusqu'avec Shandar!), et que le temple d'Adrâhmâ -- qu'on n'a jamais retrouvé -- se réduisait à une marmite enterrée au pied d'un banian, au fond du potager du potentat. Nous lui laisserons la responsabilité de ces allégations.

Toujours est-il que le Shashma-Chazam disparaît avec Pashara. Nassim en mourut, dit-on, de douleur, quoique certains parlent d'une vieille cirrhose. On imagine les conclusions que peut en tirer un Ronald Kenneth Mac Maffadfish. Le corps égorgé de la maharané fut découvert dans la jungle, mais le diamant s'était bel et bien volatilisé!

On retrouve sa trace à Macao deux ans plus tard. L'historien portugais Alvao Figueiroa-Balbo avance que la guérilla urbaine entre la Société du Crotale et les Honorables Égorgeurs n'eut pas d'autre objet. Elle fit 924 morts. Ou doit-on dire 925, puisqu'aussitôt après, Alvao Figueiroa-Balbo lui-même quitte cette vallée de larmes de façon fort violente et mystérieuse?

Ensuite, le Shashma-Chazam se promène un peu partout dans le monde. Il passe de pute en pute sur les Ramblas de Barcelone, sillonne Marseille, apparaît à Québec, Chicoutimi, Chicago, met Berlin à feu et à sang, dévaste Hong Kong, trouble un week-end la quiétude de Gif-sur-Yvette, affole Valparaiso, ravage Yokohama, ébranle San Francisco, fait trois jours le bonheur d'un égoutier de Béni-Mellal, détruit un quartier de Constantinople, est couvé une nuit par Lawrence d'Arabie, utilisé comme presse-papiers par Oscar Wilde, porté disparu après Reading, supposé planqué dans la cantine du capitaine Dreyfus, maquillé en balancier d'horloge bavaroise dans une charcuterie kasher de Varsovie, signalé dans le capharnaüm de Goering, récupéré par le trésor d'Hitler, retrouvé dans l'estomac d'un marsouin échoué sur la plage de Benidorm, aperçu, passant de pute en pute sur les Ramblas de Barcelone, perdu de vue au cours du match de rugby France-Irlande à Cardiff, saisi par la douane à Athènes, ravi par le maquis crétois à Papadopoulos, embarqué par erreur dans un chargement de fromages de chèvre pour Le Caire, dissimulé dans le Mur des Lamentations par un nazi luxembourgeois schizophrène, découvert au milieu de la collection d'excréments humains de Mao, subtilisé dans la chasse d'eau des toilettes de l'école de danse de Léningrad, retrouvé dans le sac d'un travesti assassiné à deux pas de Sotheby's. Après l'enquête de Malcolm O'Flannagan, inspecteur au Yard, on perd définitivement sa trace, bien que des témoins plus ou moins dignes de foi affirment l'avoir vu circuler lors des émeutes de Belfast et de Brixton.

Et voilà que cette splendeur maléfique, ce pur joyau des cieux se retrouvait pendouillant comme une breloque sur le poitrail d'une panthère noire, entre une déesse blanche et un freluquet rose! Wu-Cheng-Wu n'en croyait pas ses yeux. Ou plutôt son oeil, car il ne pouvait hélas qu'en fourrer un à la fois dans l'optique crasseuse de sa lunette marine. Un ricanement atroce s'échappa de son gosier. Sur le pont du Dragon Écarlate, chacun se dénicha aussitôt une tâche urgente à accomplir : il ne faisait pas bon être repéré par le Maître dans le premier accès de sa fureur sanguinaire.

 

 

13 Octobre

0 heure 15

Denis flotte dans les airs, vertical, comme quelque figure héraldique, incapable de déterminer s'il rêve encore ou si, inexplicablement, il est parvenu à projeter dans la réalité ce phantasme si longtemps poursuivi. De l'exaltation de la réussite au flou trompeur du songe, il n'y a que l'épaisseur d'un cheveu : le seul écart entre agir et se regarder agir.

Il flotte au-dessus d'une mer inconnue d'un bleu puissant, où s'effilochent brumes et nuages. Deux points posés, anachroniques, jouant à cache-cache dans la fantasmagorie des vapeurs : un paquebot étincelant de blancheur, une jonque aux voiles dentelées comme des ailes de vampire, sur laquelle semblent rougeoyer tous les feux de l'enfer. De cette vision, que la distance, comme toujours, revêt d'une quiétude trompeuse, émane le signal : danger. Il ignore pourquoi. Mais c'est aussi évident que l'ombre d'un insecte sur le sol.

Son rôle n'est pas d'intervenir. D'ailleurs, que pourrait-il faire? Il est suspendu au-dessus de ce monde indéchiffrable comme le chercheur de l'autre côté du tube de son microscope. À des années-lumière de ce qui se passe à quelques centimètres de lui. Hors d'état d'agir. Hors de proportions. Hors. Hors. Glissant dans une stratosphère préservée. Un inaccessible empyrée d'où il ne peut rien atteindre.

Une joie stridente s'engouffre en lui avec le bruit de tonnerre du courant aérien qui soudain le heurte de plein fouet, comme une pierre, le soulevant de ses vagues tumultueuses sur lesquelles i1 ricoche, immobile : pour une fois, écartées la menace des nébulosités piégées, l'angoisse des fils à haute tension. Il baigne dans un espace parfaitement pur. Libéré de toute crainte. Hors de danger. Hors. Hors. Le danger est cristallisé en bas, au niveau des points sur le bleu impossible ; il ne le concerne plus.

Denis, criant de triomphe, plonge dans le vide immaculé. Une terre, avec tous ses détails, monte vers lui, tanguant sur ses ailes de pierre. Martimouche. Martyrinthe. Crie de puissance, de volupté. Plonge comme s'il s'échappait dans un autre infini, de l'autre côté de l'entonnoir, du sablier renversé des mondes qui s'écroulent en torrent par le goulet liquide sans haut ni bas, emporté par le flot des eaux matricielles vers une autre naissance. Puis remonte abruptement, bras étendus giflés par les nodosités de l'air qui les mitraillent en ondes serrées. Plane triomphal, rapace, point d'orgue.

La jonque, le navire, se sont rapprochés. Trajectoires au futur sécant, à moins d'une amorce de courbe que rien ne laisse prévoir. Denis se sent maître de la géométrie des impossibles, exclu toutefois de la signification des signes. Ou plutôt délivré de leur sens trop pesant, de la matérialité obtuse du concret. Par-delà le jeu des causes et des conséquences s'établit un nouveau langage, avide de l'atmosphère raréfiée de l'essentielle inessentialité. Un langage qui n'est que silence et certitude, puisque construit d'un mot unique à l'infini répercuté, et murmuré, assourdissant, et inconnu, et oublié à peine prononcé, imprononçable au demeurant, et cependant pensé, telle une musique, insaisissable et saisissant, indispensable et dépendant, immatériel et matériau, nombreux comme l'ombre, diffus comme les feuillages, spectral comme la lumière. Pour atteindre ce langage, il ne peut que crier, comme un oiseau, se laissant couler dans ce puits sonore, ces stridences répercutées de voûtes, ce trou noir au fond duquel explose la lumière du soleil. Le chenal des immeubles où il s'engouffre. Puis à nouveau ce vide aveuglant de clarté. Et, renvervée, cette surface tourmaline piquée du point blanc, du point noir aux reflets pourpres.

Est-ce que je rêve? Mais, si je rêve, pourquoi cette impression de n'avoir plus à m'éveiller? De tâche déjà faite? De hasard aboli? D'évidence figée dans le fourmillement amical du palpable? De quelque côté que je me tourne, je retrouve les mêmes repères. Cette fixité n'appartient pas au domaine du songe, cette consistance à ses fondrières. Je me suis échappé de ses Sargasses pâteuses, oolithiques, par la fenêtre ouverte où, je m'en souviens, deux hirondelles complices, voletant, m'appelaient avec insistance. Ce que j'ai oublié, c'est le moment précis, le point d'application, la trajectoire imprévisible à partir desquels tout a basculé. Le plus naturellement du monde. Ô monde trop naturel! Et trop rempli d'échos aberrants où, à peine sorti d'enfance, nature naturante et nature naturée se renvoyaient la balle, miroirs également vains, inutiles bavards dont mon esprit déformant buvait avec délice les ineptes pattes de mouche. Buvard bavard. Bavard buvard bavant ses bavures en hiératiques hiéroglyphes hyalins où hyurlaient les hyènes de Hiéronimus. Yes! Yodeli-yodela. Pirouli-larilou et piroula-lari. Planqué dans un arbre comme un tireur d'élite. Plantons des arbres. Plancton des arbres de couche où patouillent les paquebots Tenacity. Dans leur chantilly orageuse. L'agate stratigraphique striée de cirrus. A bercé mes jeunes ans de son écumeux clapotis, ses neiges éternelles, ses abstractions mousseuses. Parle, Denis. Il parle! Agueu-agueu. Salut, ô verges du présent! Appréciez la distance.

 

 

4 Novembre

11 heures 30

Que fait ce volatile, planant là-haut dans mon rêve? Samantha s'aperçoit que c'est un homme, qu'elle a pris d'abord pour un oiseau. Tiens, quelle idée! Un homme immobile, bras étendus, debout dans l'eau transparente des altitudes. Veut dire quoi, homme qui vole? Samantha rit en dormant. Sait qu'elle dort. Savoure en connaisseuse le fait de.

Jouer avec ce projectile, engin volant, truc, là, là-haut, homme. Scion ridicule, inattendu, flottant, attaché au bout de quelle ligne? Tirer dessus à coups de canon? DCA. Poum! Poum! Blatch! Paoum! Serait Cicéro, n'hésiterais pas. Quelle aubaine! Cicéro transformé en cigare volant, zeppelin. Aussi vulnérable qu'une saucisse figée dans une purée de pommes de terre. Tir de barrage. Ping, pang, zdong, cratch! Lui planter dans le bide la fourchette drue des balles traçantes. Mais c'est pas Cicéro Le vois d'ici. Pour commencer, n'a pas de bide. Attends! Jumelles. Le connais pas, ce type. Espion? De quel droit survole-t-il mon territoire national? Heureusement, suis camouflée sous mes couvertures. Verra pas mon cul. Voyeur! Pourtant, non. Pas la tête à ça. L'air illuminé des séraphins mystiques. Comme regardant au-delà de l'au-delà. Merde! pas mûre pour la religion! Arrière, moustique! Se prendrait-y pour le Messie? Heu... pas exactement le physique de l'emploi : un peu tapé. Quinqua, allegretto molto. N'en sont tout de même pas à vider les fonds de tiroir. Puis, ne vois pas de rayonnement suspect, d'aura de laboratoire. Hi-hi!... Un ange? Et les plumes? Pas plus de plumes aux pattes que de beurre au plafond. Un ange modern style, à la Cocteau? Beuh, pour quoi faire? Jumelles. Pas davantage la tête à ça. Et pas non plus l'allure interlope des créatures de science-fiction. Alors, quoi? C'est ça le plus troublant : ce type est un mystère. Va te faire voir, mystère! Lui tourner le croupion. Je risque rien. Et même. Si je me retrouve avec un mystère dans le derche, il ne manquera pas de zélateurs pour me béatifier. À peine besoin d'en rameuter la meute, baudir mes chiens. Et pas d'enquête interlocutoire.

Si nous allions à Samarcande? Mais ce n'est qu'une suggestion, n'est-ce pas. Si vous avez mieux à me proposer... Tachkent m'irait tout aussi bien. Ou Bassora. Ou Bagdad la Bienheureuse. Ou l'horizon exalté du Pamir. Au demeurant, pas de nécessité profonde d'aller quelque part ; on est bien, ici. Tous les paysages y peuvent affluer, toutes 1es légendes (et même géographiques) se rencontrer. Les fleuves ont creusé leur lit dans mon lit. Leurs gorges passent par ma gorge. Je rayonne de territoires, ruisselle de foules, fourmille d'empires, crépite de chronologies, de dynasties. M'enfonce en moi-même comme dans la plus inconnue des contrées à découvrir...

 

 

LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

Après que le roi Shahriar eut épargné la vie de Shahrazade, charmé des contes fabuleux qui, nuit après nuit, avaient dilaté son âme à la limite de la dilatation, ayant entrevu comme un coin du paradis de Môhammad (sur lui la prière et la paix!), cette princesse, belle entre les belles comme la lune en son plein, lui demanda de sa voix mélodieuse :

-- Ô mon roi, après tant de bienfaits, accorderas-tu à ta servante une dernière faveur?

-- Dis.

-- Assure-moi d'abord que, quelle que soit ma volonté, elle sera sur l'instant satisfaite, sans restriction ni discussion, ni retournement contre moi.

-- Je te le jure sur ce que j'ai de plus cher, et sur ce Korân que voici. La ilah ill'Allah, oua Môhammad rassoul Allah! Parle sans crainte.

-- Je souhaite donc, ô Émir des Croyants, que nous échangions nos places. C'est bien le moins que tu me doives, à moi qui, avec tendresse et fidélité, ai réjoui ton coeur de toutes les ressources de ma mémoire et de mon imagination. À ton tour, donc, de me plonger jusqu'à l'aube sous le charme d'une histoire si étonnante que la lumière du jour se fera pâle en comparaison, éclipsant en merveilles celles dont je t'ai entretenu et dont tu as si bien profité. Du moins je l'espère pour toi, car si je m'estime déçue, tu devras subir à l'instant le sort que tu me réservais au début, c'est-à-dire d'avoir la tête tranchée. Cette épreuve devrait t'être légère : en échange de mes mille et une nuits, je ne t'en réclame qu'une!

Frappé de stupeur et d'indignation, mais lié par les liens sacrés du serment, Shahriar ne put que s'incliner et murmurer :

-- J'écoute et j'obéis!

Cependant que la petite Doniazade, frissonnant dans ses voiles transparents, mordait son poing d'émotion, ses yeux comme deux tournesols contemplant l'un après l'autre le roi et la princesse.

-- Je veux donc, commanda Shahrazade, que tu me contes ta nuit de plaisir la plus exaltante, car tu dois en avoir eu de mémorables, à ce qu'on dit. Et n'épargne pas les détails!

La gorge du khalifat devint aussi sèche que celle du chameau après sept fois sept jours sans puits. Il dissimula à grand peine le tremblement qui s'emparait de lui, oomme dans les plateaux tremblent les porcelaines lorsqu'un éfrit est caché sous la table.

Il commença donc :

-- Il m'est parvenu, ô lumière de mon oeil, qu'un roi d'entre les rois de Sassan, frère du roi Shahzaman, dans les îles de l'Inde et de la Chine, est connu sous le nom de Shahriar...

-- Voilà qui est bien mal débuter! railla Shahrazade. Ne compte pas m'étonner avec des choses que je connais. Parle plutôt de celles que je ne connais pas!

L'émir ravala sa honte avec sa rage, et poursuivit comme si de rien n'était :

-- Or, il advint qu'une nuit, ce roi fit un songe déconcertant.

-- Je croyais qu'il avait perdu le sommeil, se moqua Shahrazade.

-- Si tu interromps sans cesse, plaida Doniazade, une main sur sa jeune poitrine palpitante, jamais le Commandeur des Croyants (sur lui la bénédiction d'Allah!) ne pourra s'acquitter de sa promesse.

-- C'est juste, dit Shahriar Je t'ai laissée parler quand tu avais la parole.

-- Ta mémoire est défaillante, observa Shahrazade Mais qu'importe, j'ai l'habitude. Va! je ne prononcerai plus un mot.

Après avoir bu un peu de sorbet à la rose pour se dulcifier la langue, le khalifat continua ainsi :

-- Il est vrai que ce roi insomniaque ne savait pas très bien si ce rêve était un vrai rêve, ou s'il se trouvait simplement assoupi, à moins qu'un genni invisible ne l'ait ensorcelé. Or donc il se vit dans un palais immense et désert, passant au hasard de ses pas dans des salles toutes aussi magnifiques, et sache que l'une était de porphyre, l'autre de jade, une autre de rubis, une autre d'orichalque, une autre aussi constellée de diamants que la nuit la plus pure scintille d'étoiles et de mondes radieux. Et dans cette dernière, sur un lit tendu des soies les plus fines, reposait endormie la plus belle créature d'Allah qui se puisse rêver, même dans un rêve, vêtue de sa seule chevelure, et qui était comme la lune de cette nuit prodigieuse.

Sa peau était une étoffe de Mossoul, sa gorge une colonne d'albâtre, ses seins deux grenades piquées d'un grain de raisin de Corinthe, ses hanches les flancs d'un luth de bois précieux, son ventre semblait fait du halva le plus doux, ses jambes eussent rendu jalouse une gazelle, ses bras désespéré la grâce des fontaines, et son jardin secret ému la froideur de l'acier de Damas. Quant à son visage, il surpassait en délicatesse les plus délicats paysages.

À ce spectacle, Shahriar sentit son zeb se dresser d'impatience, ses oeufs durcir, épaissir leur liqueur. Comment me rafraîchir, pensa-t-il, à cette merveille que je ne connais pas? À peine avait-il dit ces mots qu'il reconnut Shahrazade. Son étonnement fut extrême.

Malgré elle, Shahrazade, qui écoutait ce récit, jeta un cri de surprise et d'incrédulité. Mais Doniazade lui plaça une petite main fraîche sur les lèvres, tout en la suppliant de ses yeux de biche allongés de khôl. Shahrazade se tut.

-- En effet, poursuivit le roi Shahriar, comment avait-il pu se méprendre sur l'objet de son amour, s'exalter tant la nuit de ce qu'il lui arrivait de délaisser le jour? N'était-ce pas décidément un éfrit qui avait résolu de lui donner une leçon?

Cependant, insensible aux raisonnements, son nerf frémissait d'exaspération, ne songeant qu'à s'ébattre dans le jardin qu'il avait aperçu par les yeux de son maître.

Aussi Shahriar rejeta-t-il au loin ses vêtements, de manière, avec d'infinies précautions, à s'introduire dans le rêve de son rêve. Et dès qu'il fut entré, il connut les délices des bienheureux, l'exaltation des poètes et la connaissance des sages, se rappelant, pendant qu'il s'employait, ces vers sublimes :

« Je te retrouve, ô toi que j'ai perdue, et dès que je m'éveille, et dès que je m'endors. Et telle est ma félicité, que je voudrais te perdre encore pour t'ouvrir à nouveau. »

« Tu es l'eau de mes sources, et l'air de ma maison, le rire des enfants lorsqu'ils jouent sur les places, et le cri du bilbil éventant les jasmins de ses ailes d'opale, et le dernier murmure que je murmurerai. »

À cet instant, le palais inconnu disparut, et le khalifat se retrouva dans sa chambre ordinaire, couché sur Shahrazade bien éveillée qui l'appelait de ses cris dans son plaisir. Et il sut que son plaisir à lui était justement celui qu'il lui donnait. Se dressant sur un coude, il retrouva semblables les charmes de sa compagne qu'il avait déjà détaillés. Et il n'est nul besoin de les rappeler ici.

-- Eh bien, que dis-tu?

-- Je dis, proféra Shahrazade, que je ne vois rien là de merveilleux, sinon ta prétention et ton aveuglement dont tu auras eu seulement le courage de convenir, bien que rien ne m'indique s'il ne s'agit pas de ta dernière forfanterie. Tu vas donc mourir comme tu t'y es toi-même engagé.

Ce qu'elle ne disait pas, c'est que de plus elle était devenue jalouse de cette image d'elle-même que le khalifat avait chevauchée, comme s'il s'était agi d'une autre épouse, et que c'était la chose qu'elle pouvait le moins pardonner. Car l'esprit des femmes, comme nous l'apprend Abou Bakar Al Chadmani, est aussi tortueux qu'un écheveau de soie emmêlé par le vent, dont l'image tiendrait pourtant, gravée par une épingle, dans le coin intérieur de l'oeil.

En vertu de quoi elle fit appeler Basrour, le porte-glaive du Commandeur des Croyants et, sitôt qu'il fut présent, lui ordonna d'exécuter la sentence prononcée par son maître, après que celui-ci eut confirmé ces dires. Basrour, lié par 1'ouïe et l'obéissance, se vit contraint d'y satisfaire. Et la tête du khalifat roula sur le tapis.

Alors, restée seule avec Doniazade qu'elle étreignit dans ses bras, Shahrazade se disposa à continuer fort agréablement la mille et deuxième nuit...

 

 

19 Février

14 heures 35

Toujours là, ce con! M'agace, à la fin... A 1'air bon bougre, d'accord. Mais si je devais retrouver tous les bons bougres de la création suspendus dans mon espace aérien!... À quoi peut servir un bon bougre, hein? À part pour décorer, et encore. Allez, ouste! Où c'est-y qu'est passé mon insecticide aérosol?... A roulé sous le lit. Merde! Vais pas me lever, me réveiller pour si peu. Fermons les yeux. L'ennui, c'est qu'ils sont déjà fermés. Paf, coincée! Merde! merde! merde!

Samantha, ma chérie, veux-tu bien ne pas dire de gros mots?

Merde, maman. Merde! merde! merde!

Sais-tu ce qu'on faisait autrefois, quand une petite fille souillait sa langue avec des gros mots?

Jo m'en fous.

On la lui brossait avec du savon.

Beuark! Z'auraient mieux fait de lui apprendre à se laver 1e cul.

Ma pauvre Kitty, votre petit ange a dû être élevé avec des cochons!

Sûr que oui! La maison est toujours pleine de bonshommes!

Samantha, tais-toi! Une petite fille ne répond pas. Surtout pour dire n'importe quoi.

Et quand on mentait. dis, maman, qu'est-ce qu'on lui faisait, à la langue?

C'est charmant! Vraiment charmant! Vous venez, Adélaïde? Je crains que nous n'ayons plus rien à faire ici.

En effet, Rhonda! C'est ce qu'il me semble. Adieu, Kitty. Portez-vous bien! Adieu, Samantha , pauvre cher trésor!...

Lui tirer la langue avec un bruit de pet. Tiens, vieille carne, attrape! C'est là que ma mère -- chtang! -- me colle la plus magistrale beigne de mon existence. Une seule. D'un seul côté. Ma mère a toujours été économe. Mais j'ai l'impression qu'elle atteint l'autre joue par en-dedans. Je suis sonnée. Carillons, couleurs qui passent, douce hébétude consécutive à la percussion justicière, effet de page blanche. Ma mère a disparu ; je me retrouve seule.

Oui, elle a disparu. Et je suis seule. Depuis longtemps. Cette gifle, entre autres détails, perpétue son souvenir,-- pas plus désagréable que ça. Ressens encore, physiquement, sa présence.

Que dirait-elle, là, maintenant, avec ce bonhomme pendu au plafond? Me le piquerait sans doute. Essaierait, du moins. Juste retour des choses. Pour se venger de tous ceux que je lui ai piqués dès que j'ai eu du poil au chose et même avant. Ça l'amusait, au départ. Mais elle s'est vite mise à la trouver saumâtre. Ce n'était que des cloches, d'accord, mais c'était les siennes. N'ai guère d'ailleurs connu que des cloches, jusqu'à Cicéro, dernier en date. Celui-ci, là-haut, n'en est peut-être pas une, bien qu'il ait l'air de revenir de Rome. Qu'est-ce qu'il peut bien faire? Je veux dire, dans la vie. Pendouiller dans les airs, c'est pas un métier. Quoique, à y regarder de près, ça peut rapporter du fric, avec un bon imprésario... Mais qu'est-ce que ça vous laisse comme vie de famille? On n'est quasiment plus sur la même planète.

De tous ces caves qui ont défilé, y en a-t-il un qui a marqué? Depuis Benjy qui se prenait pour un pianiste et a fini dans une impasse du Village avec un couteau dans le bide, en passant par Morton, de la Compagnie du Télégraphe ; Leslie, qui bouffait toute la journée et s'occupait davantage à conter fleurette au réfrigérateur qu'à baiser, jusqu'à ce qu'on découvre qu'il était pédéraste ; Ronnie, qui boxait comme une tarte et nous revenait déglingué de partout, incapable de lever seulement le petit doigt, le pauvre chéri, et qu'il fallait ensuite regonfler : « Mais oui, Ronnie, c'est toi le plus fort. Tu finiras par les avoir. C'est qu'ils te prennent en traîtres, tous ces salauds. Ils s'arrangent pour cogner avant toi sans t'en laisser placer une, alors forcément t'as pas ta chance! »... Lester, le book, qui avait transformé notre deux pièces en tripot et qui d'ailleurs a fini par nous en virer, après avoir revendu tous les meubles. Alfie, qui élevait des tarentules. Jamais pu piffer ces bestioles. Toujours peur de mettre le pied sur une de ces saloperies en allant pisser la nuit, dans le noir. Angelo, l'apprenti-mime, qui nous faisait suer, des nuits durant, à essayer sur nous ses simagrées. Après, fallait en discuter à perte de vue, pendant des heures. Comme art du silence, ça se posait là!... Et c'est qu'il piquait des rognes terribles si on n'avait pas compris son sémaphore! M'en souviendrai longtemps, de ces mortelles éternités, la tête dans 1es mains, me creusant le cigare à me demander : putain, merde, mais qu'est-ce qu'il est en train de manigancer? C'est-y qu'il patine sur un nom de Dieu de lac gelé? c'est-y qu'il arrive pas à remonter de la cave parce qu'il est trop bourré? c'est-y qu'il s'obstine à marcher contre le vent, au lieu de passer d'un autre côté ou de se poser enfin le cul par terre et d'arrêter de nous faire chier? ou c'est-y tout simplement qu'il a foutu ses croquenots dans une bouse et qu'il se les essuie sur le paillasson? De toute manière, aucune de ces hypothèses ne collait avec le contexte. Et puis, qu'est-ce qu'on en avait à foutre?... Poulpiquet, qui pensait qu'à nous mettre par tous les trous, et de préférence toutes les deux ensemble ; parfois même il importait d'autres nanas à la rescousse. Plus y en avait, plus il bandait dur. Un vrai bouc. Je n'ai connu ce mec qu'occupé à haleter sur un derche comme une locomotive du Sud profond, ou déambulant à poil dans la carrée, le zizi en l'air, à se le faire sucer par la première qui lui tombait sous la main. Pourquoi Poulpiquet? Me rappelle plus. Peut-être parce qu'il semblait posséder une flopée de tentacules palpeurs s'activant dans tous les sens. Et, bien sûr, fallait qu'on soit constamment à poil nous aussi, ou il avait sa crise. Le moindre bout de tissu, et il voyait rouge. Pas moyen de passer à portée sans se retrouver avec une main pleine de doigts au fin fond de l'utérus, ou batifolant dans nos nénés tressautants, ou avec un braquemard fiché entre les miches. Un jour il a fourré ma mère debout, dans la cuisine, pendant qu'elle montait des oeufs en neige, gueulant que ça l'excitait pas possible, ce mouvement qu'elle se donnait, qui lui faisait valser le postérieur et les nichons. « Arrête pas », il beuglait, « arrête pas, bon Dieu! »... À la fin, les oeufs en neige étaient devenus presque aussi durs que sa queue. Je l'ai une fois entendu se vanter de pouvoir soulever avec elle une machine à écrire. Paraît qu'il l'avait fait, au bureau, pour parier avec des copains. Joli bureau, que ça devait être! Une maison de contentieux, je crois. Qui a fini par faire faillite. Sûr que si toute la baraque passait son temps à se tringler en couronne, c'était fatal. Poulpiquet nous quitta pour l'Australie, où il s'en fut sans doute baiser les moutons, les lièvres, les kangourous. Et, plus que probablement, quelques chamelles. À partir de là, ma mère se fit un peu gouine ; je dois dire que j'y tâtais aussi, rien que pour l'emmerder. En plus des jules, je lui ai donc fauché des nanas. Jusqu'au jour où elle n'a pas plus supporté l'un que l'autre, et m'a lourdée avec pertes et fracas, m'annonçant que le sevrage venait de commencer, qu'il était temps que je vole de mes propres ailes. Ce que je fis du mieux possible, mais évidemment pas de façon aussi spectaculaire que mon ludion, là-haut.

Hé, bonhomme! descends voir un peu la petite Samantha! Va te faire fiche! L'est ben trop occupé à planocher comme un condor. Ce serait Poulpiquet, l'aurait pas fallu lui dire deux fois. Il serait venu d'un trait, du sommet des Andes -- zboïng! -- se planter dans mon cul. Suffit, Poulpiquet! Allez coucher! C'est le condor que je veux, mais je suis pas assez bien pour lui, probable. Regarde ailleurs et flottasse tout là-haut. Je le vois plus. Il a été comme aspiré par le plafond. Qu'est-ce que je raconte? Il n'y a pas de plafond, mais le vide du ciel où se tordent des nuages, aspirés aussi, comme dans ces effets de vapeurs en accéléré, au cinéma. Je suis au fond d'une boîte perdue dans l'espace. Toute petite petite dans mon lit tout petit petit. Je glinglotte comme une dragée au fond d'un cornet de baptême. Comme une de ces perles de sucre enrobée d'argent, qui semble d'abord aussi inconsommable qu'une bille d'acier ; mais il suffit de la coincer entre ses mâchoires, du côté des molaires, de serrer doucement, voluptueusement, son petit corps rond et ferme pour le sentir soudain s'attendrir, fondre, exploser d'un coup en jetant un minuscule craquecri de surprise. Libérant parfois, après le goût douceâtre du sucre métallisé, 1'arôme puissant, ingénieux, de la menthe blanche.

Béatitude.

 

 

19 Juillet

01 heure 08

-- Je remarque qu'il y a un certain temps que vous ne m'adressez plus la parole.

-- Pour ne rien vous cacher, Romuald, je le remarque aussi.

-- Ah! vous en convenez!

-- Vous me comprenez mal. Je veux dire : vous non plus, depuis un certain temps, ne m'adressez plus la parole.

-- Pourquoi vous parlerais-je, si vous ne me parlez pas?

-- Toute la question est là!

-- Ce qui veut dire?

-- Qu'elle y est en effet.

-- Vous voyez!

-- Qu'est-ce que je vois?

-- Votre réponse est une nouvelle façon de ne pas m'adresser la parole!

-- Ecoutez, Romuald, n'est-il pas déjà assez pénible de devoir être ensemble? Faut-il de plus que nous entretenions des conversations?...

 

 

09 heures 40

Béatitude. Béatitude. Éloge de la paresse. Ne se conçoit qu'allongée. Savoir que l'on grouille de possibles, et pourtant glandocher! Sagesse suprême. Bonté universelle. Frères humains qui après nous vivrez, allez vous rhabiller! Démerdez-vous de votre peau, de votre sac d'os. Faites-en ce que voudrez. Ce que pourrez. Mais poinct ne venez nous en rendre comptables. Et rassurez-vous ci des projets d'au-delà. Car rien ni nul ne vous attend, ains que vous mesmes. À quoi bon vous presser? Oubliez donc vos théories, votre fureur de vivre. Puis que vivez. Laissez la mort à la mort. Elle agit bien sans vous. Ne précipitez pas ses arrêts sans appel. Dormez, si m'en croyez. N'attendez à demain. Cueillez dès aujourd'hui les pauses de la vie.

 

 

12 heures 16

Ah, cette agitation par-delà ma fenêtre!

Malheureux! Inconscients!

Trop de bruit! Que ne pratiquez-vous les vertus du silence.

Malgré tout, les gisants nous indiquent l'espoir.

Qui est cette Samantha, déjà?

 

 

 

18 heures 57

IIl fait chaud, lourd. Horreur de ce temps. La peau moite. La sueur. J'aimerais être sec comme une pierre. Sec, mince, dur comme un silex. On peut toujours rêver...

Justement, non : on ne peut pas.

 

 

25 Juillet

11 heures 05

Ils sont dingues, ces oiseaux. Vacarme dès le lever du jour. Monomaniaques. Le plus excité : William. Gros merle ainsi dénommé à cause de ses pitt-pitt-pitt en rafales. Passe et repasse. Un rasoir sur son cuir. L'obstination de ces êtres!

Ne me parlez pas des pigeons. Ennemis personnels. Collants. Gloussant. Roucoulant. Bruyants. Chiants. Conchiants.

Les corbeaux : diaboliques. Toujours un, planqué pour vous observer ; diriger, avertir les autres. Voleurs. Insolents.

Martimouches.

Ces cris qui se répondent, sautant de ciel en ciel. De mémoire en mémoire. Du présent ciel chargé de nuages à la Ruysdaël, aux cieux d'hier et d'autrefois.

Le temps se couvre d'ailes. Son coeur cogne, affolé, contre mes mains en coupe, comme ce martinet qui s'était abattu sur ma terrasse écrasée de soleil, et qui ne pouvait plus s'envoler.

 

 

 

26 Juillet

11 heures 40

Tex Avery, Fred Quimby, Bob Clampett, Fritz Freleng, Chuck Jones, Robert McKimson : bienfaiteurs de l'humanité. La grande découverte du XXème siècle, c'est le dessin animé. Le dessin animé de choc. Pas celui qui se noie dans le sirop des bons sentiments et de la joliesse, mais trépide d'invention, d'agressivité, de mouvement. À la limite du vulgaire parfois (Dieu merci!), mais quelle vie, quelle joie! Quelle inoubliable consolation! Et quelle magistrale, insolente supériorité sur toutes ces oeuvres mornes, vides, prétentieuses, que nous ont apportées 1es autres moyens d'expression! Ici court un sang neuf, dense, original. Que d'intelligence allégrement, généreusement dispensée! Quelle leçon! Quel style! Car il n'y a pas que l'image qui s'emballe, éclate, invente, mais le son, la musique, le verbe. Aperçus fulgurants, dérision, démesure. Intense trépidation qui nous projette au-dehors de nous-mêmes pour mieux nous -- splash! -- y faire retomber. Poésie en forme de char d'assaut, tissée dans un quotidien qui explose au moment le plus inattendu.

Pendant ce temps, on persiste à couronner les pompeux emmerdeurs. Eux seuls, semble-t-il, ont droit de cité. Faire rire, faire "du bien", serait une tare rédhibitoire. Plus une merde a l'air sérieux, compassé, plus elle est encensée. Défense de s'occuper d'autre chose sous peine de mépris distingué. Défense de travailler dans le futile. Car tout ce qui n'est pas ennuyeux, abstrus, est futile bien sûr.

Or, le futile a énormément d'importance. Il est le sel de la terre. L'essentiel de nous-mêmes.

 

 

27 Juillet

11 heures 15

Bernadette à la terrasse de son café. En pèlerinage. C'est là qu'elle a connu Marco. Qu'elle l'a perdu. Sale petite frappe! La plaquer pour ce bonhomme vêtu comme une gravure de modes, aux manières, euh, spéciales. En était, probablement. Et Marco? Ils en sont tous. Comme les clébards. Suffit d'une occasion. Et ça croit découvrir l'Amérique! Eh ben, bon vent!

Tout de même agaçant. Vexant, aussi. Si c'était moi qu'étais pas assez féminine? Ridicule! Toute la féminité que j'avais, je la lui ai donnée. Voilà l'erreur! Donnée! J'aurais dû la lui vendre chèrement. Comprennent que ça, ces marchands d'esclaves. Salaud! Qu'est-ce qu'il peut fabriquer? Doit avoir l'air fin, les yeux dans les yeux, avec son Brummel! Pauvres cloches! C'est le fric, qu'il cherchait. Comme d'habitude. Plus putes que les putes. Ça peut faire quoi, ensemble, deux bonshommes? Paillasses!

L'avenue s'est dégarnie. Manque de figurants. Circulation raréfiée. C'qui s'passe? Et le garçon, où est-il? Vient prendre ma commande, oui? En train de s'embourber le patron dans les chiottes? Tous des boucs! Ah, quand même! Un thé citron. Nouveau, ce garçon. Jamais vu. Des yeux pas mal. Pour deux personnes. Un peu cons, mais pas mal. Non, non, une seule tasse. Mais du thé comme pour deux personnes. Une grande théière, c'est ça. Avec une tasse. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, si je suis seule ou pas? De quoi je me mêle? Et sans sucre. Pas mal non plus, les mains. Merci. Le reste, pas fait attention. Ce type, pour moi, c'est un regard et deux mains. Et après? Je m'en balance. Pourrait être aussi bien cul-de-jatte. Tout ce que je demande, c'est mon thé. Regarderai de plus près au retour.

S'il revient. Toujours comme ça, les bonshommes : ça part et ça revient pas. Oui, chérie. Oui, mon amour. Je vais te le chercher, ton thé. Comment le veux-tu? Avec des toasts? De la marmelade d'oranges? Chine ou fumé? Fort? Léger? Que d'attentions! Je t'en fiche! Dans sa petite tête, il est déjà parti. Ne pense qu'à ça! Se dégotter une autre niche. Salaud!

Par exemple! Balthazar! Qu'est-ce que tu fous là, Balthazar? Ben, assieds-toi! T'as bien cinq minutes! Même pas? Assieds-toi, je te dis. Fais pas chier. Tu prends quelque chose? Une autre tasse, s'il vous plaît. Quelle gourde! Ben oui, vous voyez! en définitive, c'est pour deux! Est-ce qu'il serait jaloux, par hasard? Déjà! Mais non! pour la théière, ça ira. On verra plus tard. C'est ça, merci. Ah, bon? Attendez! un demi, plutôt. Voilà! Naturellement, peut pas faire comme tout le monde, Balthazar! C'est ça! Un demi, une tasse. et un thé citron pour deux. Oui! Le demi dans un verre, la tasse pour le thé, et un thé pour deux. Complètement taré, le mec! Et puis il a un gros cul. C'est bien ça. Une seule tasse. Y a des jours... Suffit d'attendre que ça passe. Caltez, volaille!

Bon. Alors. Balthazar. Me regarde avec des yeux de merlan frit. Ça veut dire, ça? Sans doute en train de phantasmer. Une paye qu'il tire la langue après moi, Balthazar! Sans jamais rien oser dire. Collant, hein? Tant pis. Allons-y!

Alors, je susurre, qu'est-ce qu'on raconte à sa petite Bernadette?

Je suis trop bonne.

 

 

28 Juillet

08 heures 28

-- Oui, vous! répète le flic à Carmen.

Il fait un autre pas en avant.

Elle ferme les yeux. Elle ne veut plus voir ce type avancer. Ce type ne doit plus avancer. Plus rien ne doit bouger.

Elle ne veut pas répondre au flic. Il ne faut pas répondre au flic. Plus rien ne doit être dit non plus.

Que tout s'arrête, comme dans un rêve de statues. Pour échapper à ces choses qui fuient, qui changent, se détériorent, perdent leurs couleurs, pourrissent.

Ralentir ce type, au moins. L'engluer, avec le reste, dans un temps de plus en plus pâteux à mesure qu'il refroidit. Laisser refroidir, voilà! Donc, ne plus bouger. Réussir une sorte d'inclusion plastique. Une bulle minuscule. Ou gigantesque. C'est pareil.

Elle rouvre les yeux, prudemment. Fixe le tableau de bord, où le soleil déclinant étale des reflets blonds. Il lui semble que, peut-être, la trotteuse rouge de la pendulette a ralenti ses sauts de puce, se traîne, en un mouvement de plus en plus lié, épaissi. Exact. Ça épaissit! Les vagues déferlantes, au loin, figent dans leur chute. On ne 1es entend plus. La merveille serait-elle en train de s'accomplir?

Elle n'ose regarder en direction du poulet. Ne pas trop contrôler trop vite. À force d'obstination, elle doit y arriver. Parvenir au bonheur de l'immobilité totale. Au prodige qui permettra d'insérer, dans l'espace d'une seconde de type classique, des siècles foisonnants, une éternité dense, grouillant d'événements, de personnages, d'infimes détails, de découvertes. Un nouvel univers qui aura pris la place de l'ancien. Plus important, plus essentiel à force d'inutile, d'impalpables nuances, de transmutations fantastiques. De liberté.

-- Aoaoa...

La voix du flic. Ralentissant, sombrant dans le grave, l'infrason. Comme une bande magnétique soudain freinée.

Carmen flotte, s'abandonne, profondément heureuse. Enfin!

« M. Ego déplace son regard du bol de chocolat à la jeune personne qui vient d'entrer... », commence-t-elle.

 

 

11 heures 43

-- Romuald! Ne pourriez-vous croquer votre biscotte plus discrètement?

-- Parhon?

-- Vous mâchez bruyamment.

-- H'est pas hoi, h'est la hiscotte.

-- Ça revient au même.

-- Ce n'est pas moi qui ai inventé les biscottes.

-- Non, mais c'est vous qui les mangez!

-- Faut bien que je grignote quelque chose. Et puis, évitez de me parler quand je croque des biscottes : je vous entends mal.

-- Evidemment! avec le bruit que vous faites!

-- Cette manie d'exagérer! Il n'y a pas tant de bruit que ça.

-- Si ça en produit assez pour vous empêcher de m'entendre, c'est que ça fait du bruit.

-- Je croyais être le seul à le percevoir : ça me résonne dans tout le crâne.

-- Alors, imaginez, au dehors! Ceci dit, les bruits résonnent mieux dans le vide. Je vous comprends.

-- Comprends pas.

-- C'est voulu, je suppose?

-- Mais hoi? H'est la deuhième heulement.

-- Parce qu'il doit y en avoir d'autres?

-- Est-ce que he sais, hoi? Éhoutez, arrêtez de me hartyriser. Hous n'ahez hamais manhé de hiscottes?

-- J'ai horreur de ça.

-- Hourquoi?

-- Parce que c'est bruyant!

-- Pas tant que vous quand vous criez.

-- I1 faut bien que je crie pour me faire entendre.

-- Mais je vous écoute.

-- Oui, mais vous ne m'entendez pas.

-- Ha, h'est vrai!

 

 

18 heures 45

Sans qu'il y paraisse, Irénée Lasserloff détaille le personnage qui vient de pénétrer sur ses terres. Le soir tombe sur l'Île de la Cité.

Ce quidam semble en proie à l'exaltation. Il marche à grands pas, s'arrête brusquement, contemple le fleuve, les reflets du couchant, repart en sens inverse, s'arrête à nouveau, respire à larges goulées, glisse des regards qu'il croit discrets vers Irénée, étreint ses mains fébriles, se parle à lui-même. Encore un original! Peut-étre un fou, un candidat au suicide? Lasserloff espère que non : il est si bien, contre ces pierres chaudes, dans cet engourdissement douillet. L'autre, pourtant, a l'air d'un individu respectable ; mais sait-on jamais? Habillé, même, avec une certaine recherche, quoique les vêtements ne soient pas absolument neufs : des hauts et des bas, sans doute.

Quelqu'un de connu. Certains détails dans la façon de marcher, de se tenir, le port de tête. Un peu de préciosité, aussi. Un artiste. À 1'ancienne. De nos jours, les artistes préfèrent se donner des allures de maçons, de déménageurs, d'employés de banque, d'instituteurs écologistes. L'habitude de commander. Ne doit pas être commode. Colérique, écorché vif. Grande bonté. Intelligent, c'est sûr. Difficile à supporter. Ne se supporte pas lui-même. Homo sur les bords, et sans doute au milieu. Cultivé, raffiné jusqu'au bout des ongles, même si affectant parfois une certaine vulgarité ; aimant cela, en se donnant l'illusion de s'encanailler. Doit apprécier la canaille. Une certaine canaille. Celle qui demeure dans les limites du pittoresque. Un meneur d'hommes. Cabot comme pas permis. Une certaine aura de légende, qu'il se plaît à entretenir. Personnage hors du commun, il en mettrait sa main au feu.

Curieux, comme, à propos de cet inconnu, le mot qui lui vient le plus volontiers est "certain". En train de réussir, ce type. Sur une courbe ascendante. A envie de le crier, de l'apprendre au monde, et cependant vient s'isoler ici pour s'en persuader, se le crier d'abord à lui-même, savourer seul le goût de sa victoire. Un timide, un renfermé, un solitaire, se fabriquant l'assurance qu'il n'a pas ; se croit plein de chaleur et de qualités humaines, quand au fond il lutte contre son propre désespoir.

Les yeux mi-clos, Irénée considère son "sujet" avec reconnaissance. Grâce à lui, il vient de se livrer à son jeu favori : montre-moi à quoi tu ressembles, je te dirai qui tu es. Dans son esprit, ce n'est qu'une fantaisie sans conséquence, à laquelle il accorde un crédit tout relatif, sinon nul. Mais cela lui plaît de vaticiner, en tout irréalisme, sur la personnalité, les occupations supposées de passants rencontrés au hasard. Ce qu'il ignore, c'est qu'à force d'inventer, on finit par cibler juste.

Comme le promeneur passe à proximité, Lasserloff murmure, en russe, sur un ton goguenard :

-- Alors, barine, des problèmes?

Saisi, Choura s'arrête et répond dans la même langue :

-- Pourquoi m'appelles-tu barine?

Irénée ouvre de grands yeux. Il vient d'imaginer des tas de choses sur ce bonhomme, mais il ne lui aurait jamais prêté la connaissance du russe, encore moins cette nationalité!

-- N'es-tu pas barine? laisse-t-il tomber.

-- Je le suis si tu le dis, sourit Choura. Qui es-tu?

Le clochard hausse les épaules :

-- Rien d'important. Et toi?

-- Un compatriote, on dirait. Je peux t'aider?

Lasserloff le regarde fièrement :

-- Et moi, je peux?

-- Qui le sait, mon pigeon? Qui le sait?

Vladimirov lui saisit le bras :

-- Le fait que je t'aie rencontré, toi, justement ce soir, est peut-être un signe?

-- Si tu le dis, barine, c'en est un.

-- Arrête tes barines, c'est passé de mode.

-- Je suis démodé. Ça ne se voit pas?

Vladimirov rit :

-- Et moi donc! Tu dois le voir aussi.

À ce moment, Katcha paraît sur le quai :

-- Choura! Qu'est-ce que tu fabriques? On te cherche partout. Tu nous fais faire un mauvais sang d'encre!

-- Mon régisseur, souffle Alexeï Alexandrovitch à Irénée.

Amusé, celui-ci crache par terre :

-- Tfou! Tous des hyènes!

-- Alexeï Alexandrovitch, s'indigne Katcha, que manigancez-vous en compagnie d'un clochard qui se permet de cracher à mon approche?

-- Je m'instruis, ronronne Vladimirov.

Katcha se plante devant Lasserloff :

-- Toi, pourquoi me craches-tu sous le nez?

-- Tu es régisseur!

-- Et alors?

-- Je connais bien les régisseurs. Ce sont des hyènes. Pourquoi je le sais? J'ai été régisseur!

-- Tu entends, Katcha! Il a été régisseur! Je te le dis, c'est un signe! Et régisseur de quoi, mon pigeon?

-- De ballet.

Choura s'assied sur un muret, portant la main à son coeur, soudain très pâle. Katcha se précipite vers lui :

-- Alexeï, ce n'est pas le moment! N'écoutez pas 1es divagations de ce vieux fou. Venez!

Et Vladimirov, secouant Katcha comme un prunier :

-- Mais tu ne comprends pas? Tu ne vois pas que cet homme est un envoyé du ciel? Ce soir! Précisément ce soir! Il va nous porter chance. C'est... c'est notre mascotte! Nous allons avoir un triomphe. Il ne faut pas le lâcher!

-- Hé-là, quoi, mascotte? ronchonne Lasserloff. Attention, barine, ne me confonds pas avec un ours en peluche.

-- Venez donc, Choura. Assez d'enfantillages. Écoutez-le vous appeler barine! Il dit n'importe quoi.

-- C'est qu'il plaisante. Et si je veux être barine, moi?

Vladlmirov se dresse, indigné.

-- D'accord! s'empresse Katcha. Tu es barine. Et maintenant, viens.

Choura se tourne vers Irénée :

-- Sais-tu qui je suis?

-- Tu es barine.

-- Ne m'énerve pas, mon pigeon, ou tu prendras ma main sur 1e bec.

Lasserloff se marre, du haut de son mètre quatre-vingt-douze.

-- Je suis Alexeï Alexandrovitch Vladimirov.

Lasserloff ne se marre plus. Vladimirov! Il se met presque au garde-à-vous :

-- Irénée Lasserloff, ancien régisseur au Théâtre Marie.

Choura s'effondre sur son muret, cependant que Katcha demeure bouche bée. Silence, troublé par un mugissement de péniche. Alexeï saute sur ses pieds :

-- Nous partons! (À Irénée :) Tu viens avec nous.

Tête grave d'Irénée :

-- Non, barine, non. Il faut me laisser où je suis. Je l'ai choisi. Je suis heureux ici.

-- Tu viens avec nous! s'obstine Vladimirov.

-- Je ne suis pas de votre monde. Je ne suis plus à lui.

-- Mais enfin, toi aussi, tête de mouton, ne vois-tu pas que nous n'avons plus à choisir, les uns et les autres? Le destin nous a réunis. C'est ton destin, notre destin à nous. Viens! Je te ferai riche.

Katcha le tire par la manche.

-- Quoi? s'impatiente Choura.

-- Si tu commençais par moi?

Choura hausse les épaules.

-- Je me moque de la richesse, grommelle Lasserloff. Je crache sur la richesse.

-- Il crache sur tout! se plaint Katcha.

-- Riche! insiste Vladimirov. Les capitales, les grands hôtels, les femmes, le caviar.

Irénée n'a pas l'air convaincu.

-- La vodka.

Une 1umière apparaît dans l'oeil du clochard.

-- Vodka?

-- Oui! Des litres, des tonnes de vodka. Des fleuves de vodka.

-- Quelle vodka?

-- Quelle vodka? La russe, bien sûr! Mais, si tu préfères, la polonaise, la hongroise, la yougoslave, la moldo-valaque, la française. Et, pourquoi pas, la californienne. N'importe. Au poivre, à la rose, à la menthe, à l'herbe de bison, au benjoin, au piment.

-- Au piment?

-- Au piment!

-- De la Voïvod Pétrouchka au piment?

-- Surtout de la Voïvod Pétrouchka au piment! Des barils, des fontaines, des piscines!

-- Je viens.

-- I1 vient, Katcha! Il vient!

Excédé, Katcha s'absorbe dans la contemplation des nuages.

Oui, pourquoi ne viendrait-il pas, Irénée? Ça n'engage à rien. Une fois bien abreuvé de Voïvod, drainé, irrigué, il reprendra sa liberté, comme d'habitude.

Il s'en va donc avec le régisseur et le barine, ce dernier au milieu, tenant ses compagnons par les épaules et s'exclamant en les secouant :

-- Ah, mes amis! Ce jour est un grand jour! J'entends d'ici les trompettes de la gloire. Shashmashazam fera ruisseler sur nous des pluies d'or. Vous verrez! Shashmashazam!

Ils disparaissent au bout du quai.

Deux têtes surgissent derrière le parapet longeant le boulevard, au-dessus de l'endroit où se trouvaient les trois balletomanes. Deux têtes de Tin-Pan-Tong.

-- Shashma-Chazam?

-- Shashma-Chazam!

Des lueurs de diamant sataniques dansent dans leurs prunelles. Le soleil s'engloutit dans un enfer pourpre.

 

 

30 Févruillet

10 heures 58

Achille de Mimizieux a le mal de mer. Quelques gouttes d'aponotrine dans son champagne, le tour était joué. Mélissa ne se sépare jamais de son aponotrine.

Le mal de mer par calme plat, cela vous a un petit air luxueux. Achille gémit dans sa cabine. Par précaution supplémentaire, Mélissa a confié à Bella la garde du malade. Couché en travers de la porte, le fauve contemple avec affection le grabataire, pénétré de sa mission, ronronnant par instants en clignant ses yeux d'or. Parfois aussi se passant une langue inquiétante sur les babines, poursuivi d'on ne sait quelle réminiscence coupable que Mimi préfère ne pas approfondir. Le Shashma-Chazam, troisième oeil, luit dans la pénombre, jetant ses éclats diaboliques. Achille s'enfonce dans un cauchemar nauséeux peuplé de vertiges, de joyaux maléfiques, de mâchoires carnassières.

Cet entracte permit à Mélissa de rencontrer Vico. Embarqués sur la même galère, les deux iconoclastes ne pouvaient se manquer, infailliblement attirés l'un par l'autre. Vico, certes, ne possède point de soyeuse moustache, ne donne pas l'impression de savoir porter le spencer, ne fréquente guère la duchesse de Migeon-Lapourtat, ni les lambris grotesques de Buckingham Palace. Son baise-main est des plus approximatifs : à mi-chemin entre l'école de Vienne et l'école du dimanche. Ses charmes sont différents. Plus concrets, plus terrestres. Virils, aussi. Mais surtout, ses idées, tellement attirantes! Ils se sont compris tout de suite. L'une a trouvé sa bombe ; l'autre, son détonateur. Et puis, en attendant, dieux, ce qu'il baise bien!

À tant que faire de l'être, disait Mirabelle de Saint-Priest, autant 1'être comme i1 faut.

Ils formaient un beau couple. Les douairières en étaient folles. Ils furent invités à la table du commandant, remportèrent le concours de tango, six tournois de bridge, un de cotillons. Dans les blancs, ils repéraient au fond des soutes les caches de futurs explosifs et portaient des bouillons de poule à Mimi qui jetait sur eux des regards consternés. Cependant que Bella avalait des biftecks.

Jamais Vico n'aurait pensé qu'une croisière pût être si vivante ; et Mélissa, qu'il s'y passât quelque chose.

 

 

Le Tant d'Aoûtobre

30° Sud

Le Dragon Écarlate jaillit des brumes, filant droit par le travers du Rahat-Loukoum. Ses ailes de chauve-souris cliquètent furieusement au vent qui s'est levé. Dans la cabine d'Achille, les lames vont pouvoir prendre la relève de l'aponotrine. Sur la jonque pirate, on fourbit sabres et poignards, vrilles, casse-tête, lances, flèches, haches, haï-kaï, kassatzö, halang-balang, écouvillonnettes, tritches, forets, lardoires, tire-tripes, tamponnasses, et même un vieil obusier de la guerre des Patjines. Wu-Cheng-Wu a décidé de passer à l'action. Sa face ricanante apparaît derrière le plat-bord d'étrave où il se tient tapi.

-- Hoooooo! gémit Achille, le coeur au bord des lèvres.

Bella ondule vers Mimi, silencieuse. Elle saute sur la couchette, s'étale de tout son long sur lui et le protège, attentive.

-- Hoooooo! défaille Achille, avant de tourner de l'oeil.

Le Dragon Écarlate va éperonner le Rahat-Loukoum. Manoeuvre follement audacieuse. Dans le corpus nautique, technique dite « de la baie d'Along ».

Denis aperçoit la proue de la jonque pénétrant dans le flanc du Rahat-Loukoum comme dans du beurre. Elle traverse le transatlantique de part en part. Entrée par babord, elle ressort par tribord en poursuivant sa route, intacte, sans plus laisser de traces de son passage dans le Rahat-Loukoum, intact lui aussi, qu'un faisceau de lumière dans un verre d'eau. Deux mirages se coupant. Denis plonge, impatient d'examiner de près ce prodige.

Hors de lui, Wu-Cheng-Wu braille, explose, vitupère. Des têtes tombent alentour, expiatoires. La jonque vire sur babord, repartant à l'assaut de sa proie. Denis, le nez dessus. À nouveau, les navires se pénètrent, se confondent, se superposent, transparents, tels deux clichés en surimpression, puis glissent l'un sur l'autre et se séparent.

Vico ne le sait pas, mais l'obusier des Patjines lui est passé au travers du ventre. Quant à Wu-Cheng-Wu, il ignorera toujours qu'un bref instant, le Shashma-Chazam a rutilé sur sa poitrine ; et la tête somptueuse de Bella, la panthère noire, remplacé sa hure inesthétique. Les Tin-Pan-Tong ont été traversés de ladies, de cocktails, de tablettes d'acajou, de sonars, de bonbons à la menthe ; les Loukoumiens, de grappins, de guenilles, de poisson séché, de tridents, de chicots.

Et Mozart a cinq ans. Il clavecine, l'air sucré. Soulève avec discrétion un bout de fesse habillé de satin. Sournoisement, il pète. Sale marmouset brenneux!

 

 

31 Juillembre

27 heures

La pluie avait cessé. Ego distinguait, de plus en plus nettement, par les vitres du salon des premières encore ravinées La pluie avait cessé. Ego distinguait, de plus en plus nettement, par les vitres du salon des premières encore ravinées d'eau, l'ondulation moutonnante des vagues, où ne se poserait, Dieu merci, aucun pigeon. Et ainsi jusqu'à l'horizon où tanguait, pastellisée, la promesse d'une terre lointaine, sans doute légendaire. Dont peut-être le petit derrière, terminant son baba à la table voisine, est la reine. Alors, ils seront seuls au monde et il n'aura plus peur d'avoir l'air ridicule.

Jetant un oeil sur la caissière, il ne voit qu'un barman. Le dalmatien de faïence s'est changé en panthère. Curieux. Une panthère noire, bien vivante et bien sage, comme le dalmatien posée sur son séant, avec ma foi, pendant sur son poitrail, un fort beau diamant. Curieux, curieux. Jouant avec le bord d'un napperon, il constate que les lettres brodées se sont modifiées. Il croyait avoir lu La fée Praline. Il lisait à présent : Rahat-Loukoum.

Il ne s'en essuya pas moins le coin des lèvres avec une serviette portant cette inscription. Cependant, l'irritant garçon ne put se dispenser de venir faire un tour. Se penchant vers Ego :

-- Comment monsieur a-t-il trouvé son « désir de roi »?

-- Exaucé.

La mine du loufiat le paya de ses peines.

Ego, surpris, voit surgir Amanda. Ses quatorze pékinois font un bruit infernal. La panthère va bondir ; une main aux ongles pourpres la retient par sa laisse. Ego reporte son attention sur Amanda, qui fonce sur lui à toute vapeur.

-- Ego, mon cher, je ne vous savais pas ici!

-- Je ne m'y savais pas non plus!

D'autorité, elle s'assied. La meute grouillante monte à l'assaut d'Ego, qui grimace. Amanda :

-- Quelle idée! Mais c'est fou! Dites. Avouez-moi tout.

-- Je voyage.

Il s'adapte. À côté, la babavore fronce un peu le museau. Ego bondit :

-- Mais je ne vous ai pas présenté...

Passant un bras sur les épaules du petit derrière, il l'entraîne à sa table. Il s'adapte même très bien. Son otage est des plus consentantes. Prenant la balle au bond, elle décline à Amanda :

-- Juliette Montenegro.

Puis s'assied sur un pékinois.

-- Adorable! décrète la Sobanovitch. Ego, petit cachottier! Et vous faites table à part? C'est charmant!

Elle les regarde avec indulgence, dévorée de curiosité.

-- Tenez, vous êtes attendrissants!... Romégo et Juliette!...

Ce n'est pas de très bon goût. Ego produit un sourire crispé. Il n'aime pas ces consonances tabagiques. Cependant il s'enquiert :

-- Qu'avez-vous fait de Soba?

-- Soba? Oh, il dirige à Wienyork-Paritograd. Cette pieuvre affective de Vladimirov est encore arrivée à lui mettre le tentacule dessus.

Elle s'esclaffe :

-- Oh! tentacule!... Vraiment! Excusez-moi. Je n'ai pas fait exprès.

Ego n'y voit pas malice. Il n'y voit même rien du tout. Le calembour d'Amanda demeure hermétique. Elle le prend à témoin :

-- Savez-vous que cet ignoble individu s'est conduit comme un monstre envers mes chéris? Antoine, ma puce, viens ici! Laisse ce gros chien noir tranquille!

Toujours eu la vue un peu basse, cette chère Amanda. Bella vivement intéressée par les quatorze casse-croûte à pattes de la mère Soba. Lui rappelent Nabuchodonosor, le chat prétentieux de Mrs Simpson, passé par profits et pertes. Ne les perd pas de vue. De beaux en-cas en perspective. La vie est belle.

Amanda à Juliette :

-- N'est-ce pas qu'ils sont choux, mes trésors?

-- Vous avez droit sans doute aux réductions pour famille nombreuse?

Amanda gratifie le salon de son célèbre rire en cascade. À la hâte, Bella aplatit les oreilles.

-- Ego, vous avez déniché une petite merveille, vieux caïman pernicieux!

-- Mais je... je sais bien, croyez-le.

Il échange avec Juliette des regards extasiés. Que ne se diront-ils pas, après ne s'être rien dit!

-- Oh, regardez! un homme qui vole! s'ébahit Amanda, désignant les vitres et le ciel au-delà.

Ils ne se retournent même pas. Ne l'ont pas seulement écoutée. Denis disparaît en toute impunité.

Dappertutto passe à frôler Égo, murmurant à la dérobée :

-- Minuit. Pont supérieur.

Ego ne comprend pas. Qui est cet inconnu? Qu'irait-il faire, à minuit, sur le pont supérieur? Quel pont supérieur?

Wu-Cheng-Wu griffe à pleines mains son crâne rasé. Il glapit comme un renard galeux. Se roule sur le pont goudronné. Frappe de son sabre les amas de cordages. Autour de lui, les Tin-Pan-Tong immobiles, muets : collection d'idoles grimaçantes. Dappertutto paraît. Glisse vers le pirate. Discrétion, discrétion! Mine de rien, lui susurre :

-- Minuit dix. Pont supérieur.

S'esbigne avec prestesse. C'en est trop! Wu-Cheng-Wu rugit ; il s'étrangle, siffle, ronfle, blatère, cacarde. Sus! sus! Attrapez-moi ce fils de limace! Qu'on me le ramène coupé en petits dés. Les pieds nus font flop-flop sur les planches pourries, telle une charge de grêlons sur une bâche molle. Au pas de course, la jonque est ratissée de la proue à la croupe, du sabord à l'extase, du merlin à l'oseille. Mais on ne trouve rien. Si ce n'est, dans un coin de la cale, Polly Mac Pherson en train de taper son courrier sur une Underwood antédiluvienne. À cette musique inouïe, à cette occupation cryptique, les brigands font cercle et silence, puis s'accroupissent autour d'elle et, religieusement, regardent. Alors que Wu-Cheng-Wu, là-haut, effondré sur le pont, est en train de craquer, assailli par l'affection débordante de quatorze pékinois qui lui grimpent partout, lui piétinent le ventre, lui mordillent les doigts, lui sucent les oreilles. Il en pleure de rage. Il fait un gros chagrin.

 

 

92 Maivril

160

Sonate exophtalmique. Tape, tape, tape. Le train qui ralentit. Entre en gare. La gare qui s'en va, laissant le train à quai. Cet oiseau m'abrutit, avec son cri stupide. Ne connaît qu'une note, sans cesse répétée. Piou. Piou. Piou. Piou. Piou. Piou.

Si je prends ce piou-piou,

Je lui tordrai le cou.

J'accepte les ménandres. Ai longtemps médité sur l'alun. Le bufflet avachi. Appuiré sur le mur comme un beurricot contre un narbre. Bourré de foin superbe. Rotant sur ses exploits. Les louches grombissent dans un air surchauffé.

Américorde, tu m'assois.

Petit peu, tu t'étales.

Et le parfum détale

en essuyant ses doigts.

Fleurs séchées, bouches sèches,

cadrans solaires au souffle court,

il y a de la paille aux fenêtres,

un frais blason

de cour d'amour.

Midi. C'est l'heure. Tout se partage par moitié. Il est temps d'aborder au vrai rivage de Palmyre. Un cromorne, rauque, fait des spires dans la vapeur de Paramaribo. Arrachant des tracteurs à la tourbe violette. Lançant ses bulldozers contre les racines-falaises de la forêt exaspérée, où explosent les singes. Veuillez marcher doucement. Vos pas font un bruit de tuyères. Respectez le sommeil des abonnés absents : la concierge est dans l'escalier.

Dansez, les nègres! Mettez de la musique. Tapez sur les bidons. Trémoussez-vous derrière les lattes des stores du beuglant de la brousse. Faites circuler les bières. Celui-là, il n'est pas servi! Lorgnez les filles. Expectorez vos pectoraux. Pompez le torse. Nia-nia! Dehors, c'est plein d'insectes.

Puis ressouvenez-vous

que je vous ai cherchée.

Impossible bataille. Poursuivre son effort. Tirer, pousser. S'engluer dans des marécages. Croire contre toute raison. Raison déraisonnable. Retrouver le goût de ces quelques secondes d'été, l'enchaînement des images, le bonheur qu'elles provoquaient. Oui, mais l'écrire? Truquer. Fausser. Faire plus vrai que le vrai. Problème de langages. Ce qui vibre dans l'un ne passe pas dans l'autre. Langage intermédiaire à trouver. Pont suspendu. Ou bien compter sur l'accumulation. L'atmosphère. Entasser. Superposer. Croire, croire. Avancer malgré tout. Voler comme un milan, en cercles concentriques. Puis descendre et serrer. Serepnine son haut-de-forme luisant comme une rue de Monet attelages vernis passant dans l'avenue des senteurs de fougère en effeuillant des partitions piano muet comme la voix de mon père les filles dénudées de l'Hôtel Majestic officiers de gabardine et Strawinsky à Ansermet voulant couper dans Jeu de cartes mais mon cher vous n'êtes pas chez vous!

Ou creuser jusqu'au fond, décortiquer patiemment, tel mon cousin son homard -- le temps qu'il faudra, qu'importe le temps et si les autres sont au dessert : c'est mon temps, et c'est mon homard --, monter, démonter, remonter, assembler, changer l'ordre, répondre au facteur, mettre la table, faire les vitres, traquer le terme, redire autrement, tenir le rôle dans lequel on vous croit. Faire semblant.

-- Vous avez l'air préoccupé!

-- Du tout, chère amie. L'air seulement.

Ce but qui recule à mesure qu'on avance. Que l'on croit avancer. Sans être sûr de rien. Que ça ne se voie pas, surtout! Mais ce but, en est-ce un? L'essentiel n'est-il pas de faire le chemin? Dans le rythme voulu. Le rythme et le mouvement. Quand vous les tenez, vous n'avez besoin de rien d'autre. L'écriture, c'est de la musique. Comme elle, donc, elle peut se passer de sens. Que dis-je, elle peut? Elle doit! Pour aller loin -- du moins ailleurs : quel besoin de se rendre où l'on est? --, il faut qu'elle n'en ait pas. Ou bien elle reste de l'écriture imitative.

Coin-coin, fait le canard.

Meuh-meuh, fait le taureau.

Cui-cui, fait le printemps.

Rah-rah, fait le mourant.

-- Toi, l'auteur, que fais-tu?

-- Je fais le trou du cul.

Sobanovitch rit beaucoup de cette bluette.

-- Vous savez, me dit-il, puisque vous en parliez : Strawinsky, on n'a pas fini de le découvrir. C'est un peu tard. Je crois qu'on ne l'a pas encore compris. Et vous savez pourquoi? Parce que sa musique est trop intelligente. Elle n'est que ça : intelligence. Ce sont des ondes cérébrales qu'il vous injecte dans le crâne (rythme et mouvement!), et qui vous rendent moins bête. C'est forcément insupportable. Pétrossian fait un peu la même chose, mais il est plus concret, plus charnel. Igor est abstrait, éthéré. Rien d'étonnant qu'il ait adoré Bach. Excusez-moi, je crois qu'on vient me chercher.

Une Bentley émerge de la piscine, se dandinant parmi les petits canards en celluloïd. Carmen est au volant

Coin-coin, fait le hibou.

-- À demain, je crois? me lance Dimitri.

-- Évidemment! Je ne manquerais pas cette "générale" pour un empire.

Soba, facétieux, me provoque :

-- Eh bien vous avez tort, je choisirais l'empire!

Il se pince le nez et plonge dans la piscine.

 

 

1er TRIOBRE

pour cerf

bombardon

et menstrue

 

 

2e ESSAI

Cheminée, feu de bois, fauteuils de cuir. Enfoncé bien au fond. Rêvassant à la seule lueur des flammes. Il fait nuit. Dehors. Les grands squales tournent dans l'ombre autour de la maison. Mais dedans on est bien. Pas un bruit. Confortable, l'orage, quand on est à l'abri : nostalgique, reposant. Tiédeur du lit. Penser à téléphoner à Jabracque. Besoin de son avis sur le bleu indigo. Cette soirée était parfaite. J'aime les restaurants calmes, pénombreux, presque vides, sans musique (cette plaie des lieux publics). Service discret, amical. Affiches de Colin. Et l'ombre de Nathalie, morte depuis douze ans déjà! S'est imposée d'un coup, plus présente que moi. Comment pouvons-nous vivre, avec tous ces morts? L'Orient-Express passe en rugissant. Tunnel de villes. Capitales. Parfums musqués. Un poste frontière, sous la neige. Douaniers énormes, engoncés dans leur capote, battant la semelle, tanguant d'un pied sur l'autre comme des ours. Lumière en plein visage. « Excusez-moi, monsieur!... » Sans transition, souvenirs de Venise. Canaux. Canaletto. Tombeau de Diaghilev. « Arrête! » crie ma mère. Trop tard, j'ai bu le fond de bouteille. Ce que je prenais pour un restant de cidre de la veille. L'avait remplacé par du Mir. À vomir. Dégueulasse. J'étais furieux : « A-t-on idée de coller cette saloperie dans une bouteille de cidre, sans prévenir? » Ma mère, morte de rire : je faisais des bulles en parlant, qui s'envolaient dans la cuisine. J'ai bien dû descendre un litre de lait. Suis sorti en claquant la porte. Dans la rue, bing! je tombe sur une énorme affiche, jamais remarquée avant : MIR! Comme si ce n'était pas assez, un camion passe. Lettres peintes d'un mètre de haut : MIR! Traqué par le destin. Ça ne s'invente pas.

Mitsou, mon persan bleu, ne buvait qu'aux robinets. Passé trois fois par la fenêtre du troisième étage pour attraper les hirondelles. Le dernier coup, s'était cogné le museau. Ne pouvait plus boire dans un bol. On lui faisait goutter le robinet de l'évier ou celui de la baignoire. Préférait la baignoire : plus confortable. Adorait les pommes de terre en robe des champs (nous disions, bien entendu, robe de chambre). La peau seulement. J'en ai connu d'autres qui préféraient les bananes. De la marque « Chiquita », exclusivement. Mais c'était au Canada, et ça ne s'invente pas non plus.

Retour du cinéma. Il fait chaud. La nuit est lourde. Soif. Passons par la cuisine. Mon père, ma mère, moi. Lumière. Cafards, filant dans tous les sens. Ma mère : « Mon Dieu! quelle plaie! » Et pif! paf! pof! elle les écrase du plat de la main, sur les murs, dans l'évier, sur la cuisinière, la glacière. Celle-ci, comme autrefois, basse, en bois doublé zinc, avec un bac pour les barres de glace et fermeture de porte à poignée basculante semblable, en plus petit, à celle des armoires froides des bistrots, des bouchers. Beau meuble, en somme. Seul défaut : dès qu'on avait le dos tourné, Mitsou ouvrait la porte comme qui rigole et se servait. Il fallut placer un verrou. La paix fut éphémère car, bientôt, le chat mit simplement un peu plus de temps pour ouvrir. Quelquefois, avec de la chance, on l'entendait trafiquer la glacière. Puis un gros machin blanc et moche la remplaça. Et puis Mitsou est mort. Et puis ma mère. Et puis mon père. Et me voilà, comme le chat, devant une sorte de serrure. Mais je suis bien trop bête pour savoir ouvrir.

 

 

4 Majoulier

2 gouttes

Allô?... allô?...

 

 

16 Furtril 1/2

3e à droite

-- La ruse! ricana Wu-Cheng-Wu. Il n'y a que la ruse!

Il arpentait Regent Street en costume trois pièces rayé, melon et parapluie. Avisant un fleuriste, il entra s'acheter un oeillet pour mettre à sa boutonnière.

Dans une agence de voyages, cinquante mètres plus loin, Guillén Llanos demandait :

-- Un billet d'avion en première pour Wienyork-Paritograd.

Le préposé le regardait avec des yeux ronds, compulsait des répertoires :

-- Mais, monsieur, cette ville n'existe pas!

-- Qu'est-ce que vous me racontez? J'y suis allé trente-six fois. D'ailleurs j°en viens!

-- Il se peut que vous en veniez, monsieur ; mais nous, nous n'y allons pas.

-- Voyons! La dernière fois, je suis même passé par vous!

-- C'est tout à fait impossible.

-- Cherchez dans vos bordereaux.

-- Je regrette, voyez cette personne, là-bas. Pardonnez-moi, monsieur, il y a du monde qui attend.

Si je raconte ça à Choura, songea Guillén, il va croire que je le fais exprès.

-- Je ne bougerai pas d'ici, aboya-t-il. Je vous demande un billet pour Wienyork-Paritograd, vous n'avez qu'à me le donner. C'est-à-dire, me le vendre, bien sûr!

-- Vous devez vous tromper.

-- Je ne me trompe jamais! hurla Llanos, croyant soudain, quelques affreuses secondes, se trouver en face d'un critique.

Wu-Cheng-Wu pénétra dans le salon des premières, rutilant comme un milord.

-- Regardez! piailla Amanda, sir Archibald Baxton-Jones!

Ego considéra le nouveau venu.

-- Si c'est sir Archibald, je suis le prince de Galles. D'ailleurs, sir Archibald est mort.

-- Mort? Que me dites-vous là?

Wu-Cheng-Wu s'approcha de Mélissa. Il souleva son melon :

-- Jeune fille, cette bête que vous tenez en laisse est superbe. Comment s'appelle-t-elle?

-- Bella, répondit Mélissa Bogsley, souriant à Vico.

Le melonné se pencha sur l'animal, lui caressa la tête :

-- Là! là! Tu es 1'une des merveilles du monde.

-- Vous n'avez pas peur, on dirait? admira Mélissa.

-- Peur? Pourquoi? Nous sommes de la même race, elle et moi! Voyez, elle le sent!

En douce, il détacha le Shashna-Chazam avec l'habileté d'un prestidigitateur et le fit glisser dans sa poche.

-- Excusez ma familiarité, jeune fille. Je vous souhaite beaucoup de bonheur.

À part soi, i1 grommela, pour se rincer la bouche : « Que ta chair répugnante se couvre de scrofules et que tes os tournent en gélatine. » Mélissa et Vico lui faisaient risette. Le pirate n'oublia pas de soulever à nouveau son melon avant de s'évaporer par le grand escalier, manquant de s'empêtrer dans le bout pointu de son parapluie. Il avait à peine disparu que Vico barrissait :

-- Mélissa! Le diamant! Il a piqué le diamant!

Les deux jeunes gens se lancèrent à la poursuite du malfaiteur.

-- Vous voyez bien que c'était sir Archibald, fit remarquer la Sobanovitch.

-- Hissez les voiles! brailla Wu-Cheng-Wu sur le Dragon Écarlate. En vitesse, tas de larves poisseuses! Po-Dong, fais affûter le pal et chauffer le gril, pour les amateurs. Secouez vos guenilles! Arrachez-moi ce rafiot! Qu'il ricoche sur les sept océans comme une balle de fronde lancée par Haï-Tô-Peh du milieu des lotus, des roseaux gémissants, cependant qu'au nadir se déroule la chevelure ombreuse de Sourire-de-Printemps et la suite page vingt-cinq.

Mais le Dragon Écarlate ne bougeait pas plus qu'un buffle vautré dans la boue des rizières au delta du Mékong. La Bentley surgit en rasant les flots, fonça sur Wu-Cheng-Wu ; le bras de Dimitri jaillit d'une portière, arracha le Shashma-Chazam du cou du Tin-Pan-Tong, puis disparut en direction du rien.

Le pirate bondit sur le barreur de la jonque :

-- Suivez cette voiture! hurla-t-il.

Marco était perplexe. Sa respectabilité toute neuve l'effrayait. Plus besoin de faire des coups ; il se trouvait à l'abri dans ses meubles. Logé, entretenu par ce cave qui lui avait loué un duplex et cachait obstinément son identité véritable. C'était du gros gibier, mais lequel? Industriel? financier? ambassadeur? Il ne parlait jamais de son job. Disait s'appeler Joël. Avec l'accent qu'il a, ça m'étonnerait. Grec, peut-être? Arménien? Bourré aux as, toujours! Et s'il était producteur de cinéma? Ça, ce serait le pied! Marco voyait son nom en gros sur les affiches, des hordes de nanas à ses basques. Joël ne dirait rien. « Je ne te demanderai jamais de comptes », avait-il assuré. « Tout ce que j'exige, c'est que tu sois 1à quand je le demande. En dehors, fais ce que tu veux, vois qui tu veux, mais n'amène personne ici. Je ne te questionnerai pas. En retour, je te prie d'en user de même avec moi et de ne pas essayer de me voir hors de ces murs. »

En user de même... hors de ces murs... Comment qu'il s'exprimait, le mec!... Dingue, hé!... En toute honnêteté, le rôle de Marco n'avait rien de désagréable. D'accord, il était passé à la casserole, et puis après? Tant que la vie de château durerait, il en profiterait à mort. Ça pouvait cesser d'un jour à l'autre. Avec ces vieux débiles, comment savoir?

En attendant, Marco avait le fric qu'il voulait, se payait tous ses caprices, faisait les quatre cents coups, était couvert de cadeaux (même une Okusaï Sensotronic!...). Il pouvait rêver d'affiches. Le cinoche, c'était son speed. Déjà tout môme, il se shootait terrible au Steve Mac Queen et au Redford. Tiens : Bullit!... Ouah! putain, les mecs!... Il était resté ventousé à son fauteuil pendant une heure et demie. Le cinoche, c'était la vraie vie! D'autant qu'y a pas à ramer des masses. Tu t'amènes avec ta belle gueule et ton petit jean, c'est tout ce que t'as à foutre. Le reste, on t'explique. Comment qu'ils avaient fait, les autres, hein? Pas plus fortos que lui. C'était super. T'as des larbins pour briquer tes godasses, te driver en Cad, tenir tes comptes. Tu soignes ton look. T'arranges ton feeling. La baise, t'as qu'à te baisser, pendant que les blaireaux bossent comme des bêtes. Génial. Le délire! Ouais-ouais, Marco se voyait très bien dans le cinoche. Les autres rigolos, ils pouvaient raccrocher leurs baskets. MARCO GRATAS, en lettres grosses comme des bites. Hé, le choc, hé! Remarque, ça fait un peu naze. Mark, déjà, c'est mieux. Mark, ouais! Mark Robson. Peut-être c'est déjà pris. Les boules, hé! j'en ai rien à cirer. Les mots, c'est à tout le monde. Chuis pas raciste. Chuis pas raciste parce que c'est pire que d'être bicot. Mark Robson. Pas mal, comme nom. Un peu plus chouettos que celui de merde que j'ai. Attention, les mecs! je me fais mon body-building, là. Bisou-bisou!

De loin en loin, il pensait à Bernadette. Assez dément, le boudin. Et puis il l'avait eue gratos. Un peu baba, mais t'as rien sans peine. Branchée quand même. Ils s'étaient éclaté. Seulement, putain, elle me faisait flipper avee ses « qu'est-ce qui nous arrive, nous deux? », « tu m'aimes? dis-moi que tu m'aimes, sale con », « jure que t'en baises pas d'autres ». Ho, dis, la crise! Elle devait lire Ma queue magazine. Et les autres bouffons, là, mes potes, qui se fendaient la gueule. J'avais l'air d'un tampax, arrête! « Vous percutez un peu, les gars », je frimais. « Cette nana, je l'emmerde. » -- « Hé, l'autre, hé! », ils faisaient. « C'est une burne, ce mec! Ça se voit, que t'as morflé. » Je me défendais comme je pouvais : « Vos gueules, les Indiens. Mais c'est la planète des singes, ici! Moi, c'est une femme, que je cherche. Pas une truffe. » -- « Tais-toi et suce. » -- « Allez, je me crache. Je vais gerber. » Ça finissait toujours comme ça. Je les plantais avec bobonne. Ils devaient se la tringler à ma santé. Pauvres minus! Heureusement, c'était Wonder Woman. Attends, y a rien de perdu. Un jour, je me les cartonnerai, ces charlots!

Il était plus peinardos que Joël. Déjà, ça devait être un peu dans l'air. Une fois, Bunny lui avait demandé :

-- Tu te ferais enculer, toi?

-- Tu m'as regardé?

-- Pour un million, tu te ferais enculer?

-- Non.

-- Et pour un milliard? Tu te ferais enculer, pour un milliard?

-- Ouais.

-- Eh ben, tu vois! Je l'ai toujours dit : c'est pas les pédés, qui manquent. C'est le fric.

Marco dut constater que de l'eau était passée sous les ponts. Son prix avait baissé. Merde, hé, arrête! C'est d'un méchant, ça! Avec Bunny, on déconnait, c'est tout. Toi et ton vanne, on va me prendre pour une poubelle. La panique!

Disons que Marco avait opéré sa révolution culturelle. Les espèces s'adaptent pour survivre. Un jour, par hasard, il avait surpris Joël à la sortie d'un théâtre, entouré d'une cour bruyante qui l'appelait Choura. Marco s'était planqué pour ne pas se faire repérer. Choura, dis donc! Dans le tas, y en avait même un qui l'appelait quelque chose comme Alexis. Z'avaient pas accordé leurs violons. Ce mec, il changeait de nom comme de chemise. Mytho-mégalo, le pauvre biquet! Des fois, ça vaut de l'argent. Mark Robson mit ça de côté pour les jours difficiles et repéra l'endroit. Puis il se cassa en toute innocence.

Trois personnages autour d'une table de bridge en bois de macassar, ivoire et galuchat. Manque le quatrième. Nous avons, dans le sens des aiguilles d'une montre : Piotr Pantalonovitch Skarlatine, Ebénézer Zehr et Aaron Burr. Ils boivent des mint-juleps. La pièce où ils se trouvent est lambrissée d'okoumé. Lustre phénoménal, objets d'art, bibliothèque. Un pan de mur entier est un verre d'aquarium : poissons des Mers du Sud. Le lustre est éteint. Éclairé de 1'intérieur, 1'aquarium seul dispense une lumière bérylée. Irisations.

SKARLATINE.- Quelle heure est-il?

BURR, tirant un oignon de sa poche-gousset.- Deux heures vingt-cinq.

ZEHR consulte sa montre-bracelet.- J'ai deux heures vingt.

Dans l'aquarium, une grappe de bulles monte mélodieusement vers la surface.

SKARLATINE.- Quel jour sommes-nous?

ZEHR.- Vendregris.

BURR.- Dibranche.

ZEHR.- Le mois dernier, nous étions en septuin.

BURR.- Pas du tout : c'était nocembre.

ZEHR.- Nous sommes le 20 larigot.

BURR.- Pffftt!

ZEHR.- 20 larigot, deux heures vingt.

SKARLATINE.- J'achète.

Il se prépare un cigare. Les autres sucent leur mint-julep. Burr déglutit bruyamment. J'aime me trouver au bord des gouffres. Sobanovitch remonte le Westminster, perché sur une chaise de la cuisine. Il y a trois endroits où introduire successivement la clé : devant le trois, devant le six, devant le neuf. Quand il la tourne, à gestes précis, méthodiques, les tiges du carillon où viennent frapper les marteaux de la sonnerie s'entrechoquent, produisant des envolées de notes désordonnées, une poussière intermittente de sons cristallins, impertinents. Il a tiré sa montre, la compare au cadran, saisit la grande aiguille dans la pince du pouce et de l'index, autres doigts en rémiges, et l'avance d'une minute. « Où est passé Mitsou? » me demande-t-il, « je n'ai pas envie de marcher dessus en redescendant. » Mais je sais que Mitsou dort sur son pouf préféré. D'ordinaire, pendant la cérémonie de remontage du carillon, qui a lieu traditionnellement le samedi, il vient tourner autour en se frottant aux pieds de la chaise.

BURR.- C'est agaçant, il est toujours en retard.

ZEHR.- Nous pourrions décréter qu'il fait le mort et commencer.

SKARLATINE.- Ne dites pas de sottises, Ebénézer. Vous savez très bien que nous ne pouvons rien sans lui. D'ailleurs, il nous a promis quelque chose.

À ces mots, comme suscité par eux, il entra dans la pièce : Natas el Nilam el Baïd. Le carillon de mon père sonna trois heures.

ZEHR, vérifiant sa montre, à Natas.- Compliments, mon cher. Vous êtes d'une scrupuleuse exactitude. (Burr remet son oignon à l'heure. Natas pose le Shashma-Chazam au milieu de la table. Les autres contemplent la pierre sans bouger. Long silence. Échappée musicale de bulles dans l'aquarium.)

BURR.- Fabuleux.

SKARLATINE.- J'achète.

NATAS, toujours debout.- Désolé, mon ami. Il n'est pas à vendre.

ZEHR.- Comment avez-vous fait?

NATAS.- Oh, je l'ai subtilisé pour quelques instants. Le temps de vous le montrer, comme convenu. Ensuite, je le remets en circulation.

SKARLATINE.- Mais pourquoi?

ZEHR, ayant examiné le joyau.- C'est bien lui.

BURR.- Vous ne vous asseyez pas?

NATAS.- Une minute!

Sobanovitch a refermé la vitre du Westminster. Il descend de la chaise. El Nilam el Baïd surgit à ses côtés. Il lui tend le Shashma-Chazam :

-- Vous avez perdu ça.

-- Oh, merci! murmure Soba. Merci infiniment.

Il met le diamant dans sa poche et va ranger la chaise dans la cuisine.

ZEHR, à Natas qui a réapparu dans la pièce.- Mais enfin, à quoi bon cette précipitation?

BURR.- Nous 1'avons à peine vu.

NATAS, s'asseyant.- Cela doit vous suffire. Que m'offrez-vous à boire?

SKARLATINE.- Mint-julep?

NATAS.- Bloody Mary, si vous avez.

BURR.- Je ne suis pas d'accord. Le contrat n'a pas été respecté. Je veux revoir la pierre.

Natas abat le poing sur la table. Les autres sursautent. Il les défie du regard et, lentement, ouvre la main : le Shashma-Chazam apparaît dans sa paume.

NATAS.- Vous êtes satisfaits?

Il referme les doigts, les écarte à nouveau : le Shashma-Chazam a disparu.

SKARLATINE.- Prodigieux.

Burr interroge Zehr du regard.

ZEHR.- C'est bien le Shashma-Chazam.

Skarlatine frappe dans ses mains. Entre Samantha.

SKARLATINE.- Bloody Mary pour notre ami Natas el Nilam el Baïd.

NATAS, à Samantha.- Bonjour, poupée.

SAMANTHA, intimidée, faisant la révérence.- Monseigneur!

 

Il manquait un pékinois. C'était la révolution sur le Rahat-Loukoum. Juliette, Ego, tentaient de calmer les hurlements d'Amanda. Sous la direction du commissaire de bord résigné, le personnel fouillait le navire en tous sens. De temps en temps, ils croisaient Vico et Mélissa lancés à la recherche de Wu-Cheng-Wu. Achille de Mimizieux errait dans les coursives comme un zombi. Sagement, Bella n'avait pas bougé, se tenant à la place de l'ex-dalmatien, l'air absent. Cette agitation, autour d'elle, paraissait la surprendre. Et même, oui, l'importuner. Pour tout dire, elle lui semblait disproportionnée. Le pékinois avait un goût d'insecticide. Le prochain serait sans doute meilleur.

Natas sirote son Bloody Mary. Il a l'air satisfait. Bernadette a traîné Balthazar dans son studio. Ils parlent de l'influence de la syphilis sur la pensée de Nietzsche, mais ça n'aura qu'un temps. Comme Nietzsche. Lasserloff soupe au Kariatis avec Vladimirov et son état-major. On a pu lui trouver une baignoire et des vêtements frais. ll est beau comme un prince. Trône à la place d'honneur. Rayonne de joie. Parle d'abondance. Dévide le roman-fleuve de ses tribulations, ravi de son public. Devant lui, forêt naissante de flacons, de carafes, de bouteilles, au premier plan desquelles, petite mère de la Sainte Russie, les courbes élégiaques des Voïvod Pétrouchka au piment, comme des saules sur la toile de fond des érables, des sapins, des mélèzes, la taïga, glong-glong, Saint-Pétersbourg, la cloche de Saint Casimir, la neige, la toundra, gling-gling, sonnailles de troïkas, et cette peine incommensurable que pleurent les violons, les choeurs pandémoniaques, le cri du rossignol en épine sanglante, et le lac Baïkal, Tourgueniev, la petite Mavra qui lui avait donné la première campanule du printemps, et son vieux coeur la cache encore comme en un vieux grimoire une fleur séchée qui a teinté sa page et voyez-vous, messieurs, si j'approche mon nez, mon nez d'ivrogne, de mécréant, que je ferme les yeux, elle sent toujours bon! N'est-ce pas, Potofilov Potoklowski? tête de bûche! Où est-il, celui-là? Choura, mon frère, si tu aperçois ce porc -- tu le reconnaîtras à ce que, justenent, il a une tête de porc --, passe au large, ou plutôt saute-lui dessus, attache-le, bats-le, il saura pourquoi, et traîne-le jusqu'à mes pieds, j'ai deux mots à lui dire. Étrange, d'ailleurs, qu'on ne l'aperçoive point par ici. Tu vois cette Voïvod? Toutes ces Voïvod? Quand tu vois cela, d'ordinaire l'animal n'est pas loin. Il doit être caché quelque part. Comme le Diable. Savez-vous, camarades, que le Diable est partout?

PÉTROSSIAN.- Même dans la musique.

LASSERLOFF.- Ah?

PÉTROSSIAN.- Le triton, autrefois : diabolus in musica.

LASSERLOFF.- Qu'est-ce que j'avais dit! C'est pourquoi, mes amis, il faut tout consigner, tout écrire, tout! Qu'il ne s'échappe pas. Et, par la même occasion, pour ne rien oublier. Car, voyez-vous, même si le Diable est dedans, quel dommage ce serait! Il faut conserver ces choses, les ramener contre nous, sans cesse, comme font de leurs draps les mourants. J'ai connu un vieil homme qui n'avait qu'un seul livre, qu'il relisait toujours avec le même plaisir car, chaque fois qu'il était arrivé au bout, il avait oublié le reste. Alors, il recommençait. Et il était heureux. Que ferons-nous, si nous n'avons pas ce livre, que nous aurons pris la peine d'écrire pour nos vieux jours, où tout se trouvera de ce que nous avons connu? Ce sera notre livre et, quand nous nous présenterons là-haut -- car nous nous présenterons là-haut, vous verrez! -- et qu'on nous demandera : qu'as-tu fait de ton âme? Où est-elle? nous dirons : la voici. Ah, certes, c'est un beau mélange, une fameuse pagaille! L'utile et l'accessoire, l'éthéré et la boue, le fugace, l'éternel, 1'évidence, l'obscur. Mais ce n'est pas à nous de faire le tri, de décider où sont les vraies richesses. Nous n'en savons rien, mes pigeons. Souvent, un parfum étonnant naît de la pire ignominie. De toute façon, si vous ôtez la moindre parcelle de 1'ensemble, il n'a plus goût ni valeur. Lariana, petite colombe, passe-moi cette bouteille qui s'ennuie devant toi. J'étais bien dans son giron, elle me caressait les cheveux, je lui rappelais son fiancé, j'avais dix ans, huit peut-être, je ne sais plus. La camionnette nous emportait dans la forêt de chênes-lièges, en plein coeur de l'Atlas. Moi, je ne voyais que le ciel, doux comme une caresse. C'est la première femme que j'aie aimée. Skarlatine jongle avec la cendre de son cigare. Curieux d'en savoir plus sur Natas el Nilam. Ignorons tout de cet individu. Mettre Dappertutto sur l'affaire, pourquoi pas? Montenegro. Juliette. Ça lui va à ravir. Ai bien fait de lui offrir ce baba. À ma table, finalement, grâce à Aniouta. Ah, que d'imprévisible! Hordes cachées dans la partition, à l'affût, dans le fouillis des bois, le rideau des cuivres. La forêt de Sherwood. D'où s'échappe, exalté, un envol de flûte en flatterzunge, diaphane, tremblant comme un bouvreuil dérangé par un cerf. Tu m'assailles, 1'aurore. Tes flèches de ciment se craquèlent, laissant fuser leur pollen ; ma main se guide aux nervures de la mémoire. Vague fraîche. Le courant m'emporte au large. Au large de ce flic statufié dans l'asphalte. Victoire aptère.

C'est le vent du désert

qui creuse les tombeaux.

Je t'aime,

thème de porphyre rose.

Rose des sables,

indiquant tous les sens

à la fois.

Par ici, messeigneurs.

C'est écrit 1à :

sortie.

N'oubliez pas le guide.

Mais qu'a donc Dimitri sur son plastron? Cette chaîne, ce diamant. Pas du tout son genre. Choura est étonné.

DIMITRI.- Oh, j'ai dégotté ça dans un bazar d'Ispahan.

ISTVAN.- C'est du toc.

LASSERLOFF.- Ça, du toc? Tu délires, petit père. Approche, Dimitri, que je voie de plus près. Eh bien, je vais vous dire, mes chatons, c'est le Shashma-Chazam!

CHOURA.- Mais qu'est-ce que tu racontes?

LASSERLOFF.- C'est le Shashma-Chazam, aussi vrai que j'existe. Quelque cent ans d'histoire. Plus d'un donna son âme pour ce bout de carbone.

PÉTROSSIAN.- Irénée, tu es saoul. Tu mélanges tout. C'est mon ballet, Shashmashazam. L'aurais-tu oublié?

Natas se frotte les mains, regardant tour à tour Piotr Pantalonovitch Skarlatine, Aaron Burr, Ebénézer Zehr.

NATAS.- Ça commence à devenir intéressant!

LASSERLOFF, à Pétrossian.- C'est ton ballet, d'accord. Mais ça aussi, et c'est une pierre. Prétentieux! Ou plutôt, inconscient. Qui crois être le seul à trouver. Mais la première a peut-être été une femme, murmurant dans ses rêves : Chachmachazam. Chachmachazam, mon Tennechee! Par exemple. Ce monde est fait de miroirs, et tout se correspond. Qui connaît le prochain avatar?

KATCHA.- Comment sais-tu tout ça?

LASSERLOFF.- Ha-ha! je suis un vieux filou!

DIMITRI.- C'est trop, je vais pisser.

Les toilettes, je vous prie? En bas. Il faut descendre. Escalier. Toilettes. Téléphone. C'est par là. Soba plonge dans les entrailles du Rahat-Loukoum. La salle des machines. Assourdissant vacarme. Des gens courent en tous sens. Vico, Mélissa, matelots, Tin-Pan-Tong. Inconnus. Une main arrache le Shashma-Chazam. Cicéro, remontant l'échelle à la hâte.

NATAS.- La main passe.

Arrêtez! Arrêtez cet homme! Sobanovitch fait irruption dans le restaurant. Cet homme! arrêtez-le! Se heurte à Amanda.

-- Dimitri!

-- Aniouta?

-- Dimitri! je ne retrouve plus Poupy! Poupy est perdu!

-- Amanda! Mais que fais-tu ici?

-- Ici? Qu'est-ce que tu veux dire, ici? Je vais devenir folle.

MORGAN.- Dimitri, revenez! À quoi jouez-vous donc?

DIMITRI.- Jouer? Le Shashma-Chazam a disparu!

Il tâte son plastron. Choura et Pétrossian se lèvent comme un seul homme.

-- Disparu?

LASSERLOFF.- Hé-hé! Jeux de miroirs. Le Diable est partout. Je vous avais prévenus.

Vous dites abricot,

moi je comprends moustache.

Pourtant, pourtant,

nous parlons de la même,

la même éphéméride.

Les pages tournent, tournent,

les chiffres n'en font qu'un.

Un seul chiffre ondulant

de la danse du ventre.

Zoumdi-zoumda!

Tsiranana!

Tu n'es plus ci,

mais tu es là.

Ça suffit, Irénée, tenez-vous un peu. Ce n'est rien, Marjorie. Maître d'hôtel, la note. Nous avons tous besoin d'un peu de repos. Demain est un grand jour. Et ce soir un grand soir, j'en demeure d'accord. Ne regardons pas en arrière. Ben Lazzaro, de mon avis. Enfin quelqu'un de raisonnable!

 

 

11 Août

15 heures 30

Beau temps sur l'ensemble du pays. Quelques brumes matinales côtières. Températures en hausse. Le soleil a vingt ans. Les bruits sont familiers. Des barreaux aux échelles, de l'ombre au pied des arbres, des poires sur l'espalier. J'ouvre un dictionnaire au hasard. Après A vient B. Au dos de mes cahiers d'écolier, les tables de multiplication, sagement rangées. Des oeufs cuisent dans une casserole. Ils vont devenir durs. La cigarette fume dans le cendrier. Des pas dans l'escalier. La rumeur de la ville. D'abord mars, puis avril. Des odeurs de cuisine. Qu'avez-vous, à la fin? qu'avez-vous à me regarder de la sorte, Romuald?

 

 

12 Août

0 heure 05

Cicéro gît au fond d'une ruelle, assommé. Dans la nuit, passent et repassent les sirènes. Pas pour lui. Vautré dans les débris, les vieux cartons, les sacs-poubelles. Le Shashma-Chazam, pfuit, envolé. Qui? où? Allez savoir! Vico, Mélissa courent toujours. Wu-Cheng-Wu taloche son barreur. Amanda tourne en rond. Dimitri, Choura, Pétrossian, tentent de s'expliquer. Lasserloff dort à poings fermés sur la nappe. Bella se félicite d'avoir essayé un deuxième pékinois. Il ne faut pas rester sur une mauvaise impression. Au fond, il ne se passe rien.

 

 

0 heure 40

Clair de lune. Ego et Juliette appuyés à la lisse.

 

 

0 heure 45

Ego et Juliette, place Golovine. Enlacés, butinant les vitrines. Il lui offre une écharpe de Chantelier. Elle lui fait une bise dans le cou. Un pigeon macule l'épaule d'Ego. Saloperie de bestiole!

 

 

0 heure 53

Dappertutto poireautant sur le pont supérieur. On entend faiblement l'orchestre.

 

 

0 heure 55

-- Bella, tu es une vilaine!

-- Laisse-la donc, Mélissa. Il faut bien qu'elle mange. Elle n'y met aucune méchanceté.

-- Il n'est pas question de ça. Elle ne s'y trompe pas. Regarde sa tête! Vilaine. Vilaine, Bella!

-- Mais de quoi parles-tu?

-- Du bijou.

Vico, geste d'impuissance :

-- Ah, le caillou!

-- Ben, oui. Il valait cher?

-- Est-ce que je sais? C'est Rodolphe qui me 1'avait offert.

-- Rodolphe! Encore Rodolphe! (Renfrogné :) Pour moi, il n'a aucune valeur, ce parpaing.

-- Arrête, grand idiot! (Elle l'embrasse.) D'ailleurs, tu vois, je l'avais donné à Bella.

-- Et Bella l'a donné. N'y pensons plus. Gentille, Bella. Bon chien-chien. Pat-pat-pat.

-- Vico! Elle a horreur qu'on lui parle comme ça. Ne te moque pas d'elle, attention. Elle n'aime pas non plus.

-- Moi, me moquer?

Il se roule sur la couchette avec la panthère, la caresse, lui parle doucement à l'oreille :

-- Je t'adore, ma princesse. Tu as bien fait. C'est l'autre, là-bas, la vilaine. Que tu es belle! Que tu es douce!

Ronronnant, les yeux clos, Bella lui lèche dévotement les mains.

-- Ça suffit, Vico! Tu m'entends?

-- Écoute-la, ma grosse chatte, elle est jalouse!

-- Assez!

-- Oui, oui, ta maîtresse : jalouse.

Mélissa se jette sur eux, tente de les séparer. Vico rit. Miss Bogsley le martèle de ses poings.

-- Sale type!

Les yeux mi-clos, Bella regarde béatement dans le vide. Elle dégusterait bien un troisième pékinois.

 

 

1 heure 31

À moitié endormi, Etienne Giraud va faire pipi. Ne pas allumer. Meilleur dans le noir. Se réveiller le moins possible. Seigneur, quel régal! On n'a rien inventé de mieux.

 

 

10 heures 09

Juan-les-Pins. La photo a été prise devant le grillage d'un court de tennis. Un petit garçon à l'air un peu niais, comme blotti contre les mailles métalliques, tient blottie dans ses bras une poulette blanche.

La poulette grise

Qu'est dans la remise,

Elle fait un gros coco

Pour Mimiche qui fait dodo.

Do, Ninette, do!

 

10 heures 34

Continental Opéra. Concerto pour violon. Soliste grimacier, magistral. Barbe de patriarche, insolite. Salle vide. Seule une loge occupée : lady Weswood, squelette décharné dans sa robe de poussière, momie aztèque, des trous à la place des yeux, quelques plaques de cheveux poissés, la bouche grande ouverte, mâchoire inférieure tombée sur la poitrine. Musique s'engouffrant dans toutes les cavités, ruisselant, recouvrant, dominant tout. Triomphante coda.

Le soliste dans sa loge. Range le violon dans son étui. Boîte noire, à angles vifs. Ressemble à un cercueil. Retire sa barbe. L'accroche à une patère. Patère noster. On reconnaît Natas.

 

 

12 heures 14

Ah, qu'elle est belle,

la Baie des Anges,

avec ses jo

1is bateaux bleus!

Son eau tranquille

bordant la côte,

sa grande plage

pleine de monde...

 

 

17 heures 50

Waïkiki-Beach. Plage déserte. Ben Lazzaro sur chaise longue, sous parasol. Short à fleurs, long-drink, transistor collé à l'oreille. Suit les cours de la Bourse. Deux mètres plus loin, serviette-éponge. Janet Radcliff, complètement à poil.

 

 

23 heures 48

Enfouie au fond des sables entre Tigre et Euphrate divinité de bronze sculptée par le désert Ses ailes de vautour et sa tête de femme Son corps voluptueux de panthère à l'affût Sur son poitrail au bout d'une chaîne d'or un diamant redoutable Nul ne l'a contemplé Il dort depuis des siècles caché par les génies Et s'il venait au jour malheur ah malheur

Détournez vos regards ne dites aucun nom N'y portez pas la main Laissez le sable le reprendre passer les caravanes et crouler 1es empires Car autrement malheur je vous le dis malheur

 

 

13 Août

10 heures 03

Viva la revolución! Pouatch! La bombe explose en plein marché, devant le palais du Gouverneur (Gobernador). Piments, beignets, tamales, frijoles volent en tous sens. Guerilleros et pommiers blancs. Les Gouvernementaux (Federalistas) cernent la place, tapent dans le tas. Canon, mitrailleuse, charges de dynamite et de cavalerie. Le Gouverneur, le cruel coronel Alejandro Chouras de Vladimiros y Valverde, suce des oranges.

 

 

10 heures 07

Marché à faire. Merde, voilà ma révolution en panne.

 

 

11 heures 56

Des oranges. Pepe Gonçalves Dappertutto, El Libertador, fait prisonnier. On le traîne au Palacio Gobernamental. Éperons. Chlink-chlink-chlink. Avance, chien! On le jette aux pieds du coronel, sur le dallage noir et blanc croix de Malte et losanges imitation Burgos. Splang!

CORONEL.- Niark-niark-niark!

DAPPERTUTTO-LASSERLOS.- Tfou!

Chouras von Ubershnagel se lève. Chlink-chlink-chlink. Laisse tomber son orange vide sur la face du desperado. Spreutch.

CORONEL.- Espèce de bouse de chiure de néant.

LASSERLOS Y SOBA.- Viva la revolución!

Il dégoupille une grenade et la jette à Ubershnagel de Petrossián y Egovico-Dénis.

CORONEL, empêtré de la grenade comme d'une patate chaude.- Opa! opa! Cojone! Atención!

Il lance la grenade par la fenêtre. Bleum! Piments, beignets, tamales, frijoles, pastilles à la menthe.

MARCO DE SOBA Y LAZZARO-MORGAN.- Viva la revolución!

CORONEL.- Brenez carte, nous afons 1es moyens te fous vaire barler!

EL LIBERTADOR.- Jamais.

CORONEL.- Jamais? Ha-ha-ha! Qu'on amène la captive.

Dénis-Istvanos se réinstalle dans son fauteuil en tapisserie, velours, perlouzes et cuir de Cordoue. Se remet à sucer des oranges. Silence atroce.

CORONEL.- Niark-niark-niark!

On amène Carmen de Lariana, nue, enchaînée. Clong-chlink-clong-clong. Peau mate, satinée, emperlée des sueurs de 1'angoisse. Respiration oppressée. Met en valeur sa poitrine. Salope! Lazzaro Canorellos s'est dressé. Son visage aux mâchoires crispées ruisselle, lui aussi, des sueurs de l'angoisse. Un vaisseau bat, près de sa tempe. Snitch, snitch, snitch, spouac.

CANORELLOS DE CACHAS.- Samantita! Qu'est-ce qu'ils t'ont fait? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, ces malditos?

On le retient.

JUANITA RACLI.- Rien, corazoncito, rien. Ils m'ont juste un peu baisée.

EL LIBERTADOR.- Qui t'a baisée? Qui?

POLI.- Tous.

CORONEL.- Niark-niark-niark!

CACHAS Y MAZUCHETAS, se débattant.- Sangre!

CORONEL.- Et encore, azucarito, ce n'est rien. Si tu ne parles pas, nous la pendons à un croc de boucher et la confions à ce caballero. Un expert. Comme jamais n'en a produit ta révolution de merde.

Il claque des doigts. Snip. Entre Wu-Cheng-Wu.

WU-CHENG-PING.- Heurk.

EL LIBERTADOR.- Non! non! Je te donnerai de l'or.

CORONEL.- Tais-toi, chéri. De l'or, tu n'en as plus. Et puis, l'or, j'ai l'habitude. On ne me donne pas : je prends.

LIBERTADOR.- Alors, je te donnerai... le Chacho-Macho-Chazamo!

CORONEL.- Quoi? Puñeta! Le Chacho-Macho-Chazamo? Tu l'as?

TADOR.- Le Chacho contre elle, et contre la révolution.

CORONEL.- Cela demande réflexion.

Il fait les cent pas. Rêve devant la fenêtre. Le trésor de Golconde. Spatch! Un coup de feu, parti du lanternon d'en face. Plus de tête. Blouark. S'effondre sur le tapis. Viva la revolución! Les desperados envahissent le palais. Cochabamba entraîne Carmencita et ses chaînes. Des chevaux les attendent. Potocloc, potocloc. Derrière, la rébellion fait rage. Ça pète de tous les côtés. Fumée, poussière, curés, soupières, beignets, piments, tomates, tamales, frijoles. Bourricot trottinant. Sur son dos, ne restent que deux jambes et un bassin. Opa! opa! Arriba-rrriba! Takatakatak!

Tue-moi, Libertador, tue-moi : ces chiens m'ont souillée. Non, mon âme ; non, mon étoile. Je ne suis plus digne de toi. Au contraire. Je suis comme un crachat dans la boue. Mais non, mais non. Je n'oserai plus te toucher. Tu veux une baffe? Je veux mourir. Tu es une sainte. J'ai trahi la révolution. Tu l'as sauvée. Potocloc, potocloc. Viva El Libertador! Viva la niña! Aye, qué guapa! Tu entends? J'ai honte. Fais chier. Potocloc. Regarde ces villages, ces visages, cet enthousiasme. Le pays se soulève. Vlaouf. À nous la liberté, potocloc. Mal au cul, on arrive bientôt? Panne de scénario. Riotocloc.

 

 

20 heures 49

Quels sont les imbéciles qui parlent du calme de la campagne? N'y ont jamais fourré les pieds, probable. C'est bruyant, la campagne. Animaux, engins, bestioles, gens qui gueulent pour parler, portes qui claquent, poulies qui grincent, moteurs qui cognent.

Qu'on me rende le silence des villes! Où pas un bruit ne filtre. Où l'on ne perçoit, dans une quiétude étale, que le son seul d'une page qu'on tourne.

 

 

20 heures 56

L'aquarium glougloute discrètement.

SLARLATINE.- On distribue les cartes?

BURR, maussade.- Puisqu'il n'y a pas moyen d'y couper.

ZEHR.- Ha-ha-ha!

SKARLATINE.- Ebénézer, enfin!

BURR, vexé.- Je n'y avais mis aucune intention.

ZEHR.- On dit ça. Hi-hi-hi!

NATAS.- Allons-y, mes petits. (Pointant un doigt sur Skarlatine :) Toi, tu seras Shash.

Skarlatine émet un "pfouff" et disparaît.

NATAS, à Zehr.- Toi, tu seras Mash.

ZEHR.- Pfouff !

Il disparaît. Un temps.

BURR.- Bon, ben, hein?...

NATAS, à Burr.- Toi, tu seras Azam.

BURR.- Pfouff !

Il disparaît.

 

 

 

Fin du Troisième Mouvement

 

 

 1er Mouvement

 

 2e   Mouvement

 

 4e Mouvement

..

à suivre

© Le Phare de Frazé