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Réconfortante, cette fixité, dans un monde fuyant, insaisissable! Ego éprouve comme un sentiment de reconnaissance. Une impression de déjà vu, aussi,-- de complicité. Tout cela est difficile à débrouiller. Mais cette recherche s'avère plutôt agréable. Elle occupe l'esprit, titille l'imagination, paquet-cadeau emberlificoté sous des flots de rubans mordorés. I1 faut ouvrir avec méthode, dans l'impatience de la "surprise" qu'on s'efforce de retarder le plus possible. Il ne tiendrait qu'à M. Ego de se lever pour quitter le salon de thé. Après avoir réglé 1'addition, ça va sans dire. Il n'est pas prêt. Cela complique ses projets immédiats. Il est au chaud, comme dans un oeuf, malgré cette sensation d'exister en marge. Pourquoi pas, après tout? Autrefois, ses cahiers d'écolier y proposaient des entités autrement passionnantes que les textes rébarbatifs qu'elles accompagnaient en souriant cortège. La vraie vie est dans la marge, se convainc Ego. La vraie vie, c'est la marge! Le voilà batifolant en compagnie de pantins, de spirales, de curieux véhicules couverts de roues comme un général de médailles, d'aéroplanes aux allures de ptérodactyles, de femmes-fleurs, de femmes-lianes, de femmes-fleuves, de bouffardes, de pistolets. Parfois, des îlots minuscules nantis d'un unique palmier, des chèvres, des chameaux stylisés à coups de triangles. Cependant que de doctes professeurs, aussi transparents que des ectoplasmes, s'efforcent de transmettre dans un ronron de génératrice le savoir qu'ils ont méticuleusement accumulé, mais qui, à l'étonnement général, ne provoque chez les jeunes récipiendaires aucune étincelle symptomatique, n'allume aucun voyant, n'actionne aucun rouage. Cet assemblage complexe d'esprits contigus, de pulsions foisonnantes, de mémoires diasporrhéiques, ne donne qu'un système inerte. Tout se passe comme si... entend-il de loin en loin. Formule magique qui se veut 1'expression subtile de l'intelligence essentielle (au sens où l'est un alcool), de la pensée scientifique triomphante. Insensible aux vertiges du savoir, Ego complète chaque fois : tout se passe comme s'il ne se passait rien. Il en retire une satisfaction qu'il ne s'explique pas.
-- Qu'est-ce qu'il dégringole! commente-t-elle gentiment. La remarque prend Ego de court. Doit-il répondre? Et quoi? Il s'enhardit : -- On peut le dire. -- Pardon? -- On... on peut le dire, je disais. Elle le considère, étonnée : -- Ah, bon? -- Oui! -- Mais dire quoi? Comment, quoi? Mais ça! Ce qu'elle a dit. Ne l'a-t-elle pas dit : Qu'est-ce qu'il dégringole! -- Ce que vous avez dit : qu'est-ce qu'il dégringole! -- Ah, oui! Tout de même! il lui reste un semblant d'honnêteté! Elle le contemple toujours, attendant peut-être la suite. Mon Dieu! Quelle suite?... Qu'est-ce qu'il dégringole! On peut le dire! Pardon? On peut le dire, je disais. Ah, bon? Oui! Mais dire quoi? Ce que vous avez dit : qu'est-ce qu'il dégringole!... Ego est revenu au point de départ. Fatale erreur! Le voilà ligoté. Aussi, c'est de sa faute à elle. Qu'elle se débrouille. La balle est dans son camp. -- La balle est dans votre camp, constate Ego, avant d'avoir compris ce qu'il faisait. Elle éclate de rire. Elle est ravissante. Ego est séduit. Séduit, honteux, aux abois. -- Vous, alors, vous avez un humour! gazouille-t-elle, se trémoussant sur sa chaise de fer tarabiscotée ripolinée blanc. M. Ego n'est pas armé pour ce genre de situation. Il sent qu'elle lui échappe, que tout glisse autour de lui comme les traînées de paysage sur les vitres. Peut-être va-t-il, lui aussi, se réduire en une petite flaque irisée, au pied de son guéridon, à jamais séparé de la tasse de chocolat par des distances vertigineuses, et de son interlocutrice par l'infranchissable gouffre d'incompréhension qui sépare les différents états de la matière. C'est bien embêtant. Avait-elle besoin d'ouvrir la bouche? De rompre le fragile équilibre du système dans lequel il se balançait mollement, comme dans un hamac? Les gens, il ne faudrait pas leur adresser la parole. -- À quoi pensez-vous? demande-t-elle, mutine. Ego a l'impression qu'on tente de le déshabiller en public. Quelle petite oie! Il la fixe d'un oeil effaré. Regarde autour de lui. Le salon est désert, il s'en avise seulement. Même le garçon a disparu. Ne demeure que le vague reflet de la caissière, prisonnier d'un jeu de miroirs, dans un lointain brumeux, coincé entre le jet blondasse des plantes séchées dans leur sèvres bleu et or, et le dalmatien de faïence grandeur nature dont le crâne évidé est destiné à recevoir des parapluies. Reflet aussi immobile que les deux objets qui l'encadrent, sur une parfaite diagonale descendante. Ego se rassure. Bredouille : -- Je... à l'arche de Noé. Puis s'alarme des implications sensuelles qu'elle va sans doute y découvrir. Il n'y a pas pris garde d'abord. Il rougit. -- C'est charmant, s'exclame-t-elle, sans qu'il puisse discerner s'il faut voir là une approbation ou l'expression du dépit. -- Vous trouvez? hésite-t-il. Elle fait oui de la tête, avec vigueur. Sa crinière rousse s'agite sur le même rythme. Tiens, elle est rousse! -- Offrez-moi un baba! intime-t-elle. M. Ego la regarde, navré. Encore un équilibre qui se rompt! Il va falloir appeler le garçon, briser le sortilège qui commençait à opérer. Il lui en veut. Et si c'était une aventurière? Se jette-t-on ainsi au cou des gens? Il hésite. Il est désorienté. -- Vous ne voulez pas? -- Si-si! Pourquoi avoir répondu si vite? À présent, il s'en veut. Le garçon apparaît, s'approche, comme alerté par un signal secret. -- Un baba, commande Ego. Après un temps de flottement : -- Pour mademoiselle. -- Merci! susurre Mademoiselle. Le garçon promène sur Ego un regard entendu. Toi, mon bonhomme, semble-t-il penser, je te vois venir! Ego rougit. Le garçon s'éloigne. Ego est ennuyé de rougir comme ça, pour un oui, pour un non. Il ne fait rien de mal. C°est un monde! Toujours est-il qu'à présent, il y a un baba entre eux. Entre lui et elle. Entre le garçon et lui. Le baba arrive, pompeusement porté. Cérémonieusement servi. -- Et pour monsieur? demande le garçon, superfétatoire. Ego n'apprécie pas son air insolent. Ce qu'il prend pour un air insolent, car peut-être le larbin n'a-t-il aucun air du tout. -- Un puits d'amour! exige M. Ego par bravade. Vous avez bien des puits d'amour? -- Oh, monsieur, ce sont des gouffres! assure 1'autre, sur le ton professionnel qui convient. -- Très bien! Je l'attends de pied ferme. Réponse stupide. Ego cependant est content de lui. Le spéléoféraire s'éloigne sans un mot. La babavore glousse d'acquiescement. -- Vous avez bien fait! articule-t-elle entre deux bouchées. Une nouvelle fois, Ego se demande si cela signifie qu'il a eu raison de commander un puits d'amour, ou de traiter le garçon de la sorte. -- Comment est-il, ce baba? s'enquiert-il. -- Oh! module-t-elle, accompagnant cette exclamation ravie d'un délicat mouvement de poignet en forme d'accent grave alangui, dont l'extrémité se relève avec élégance comme une queue de canard, pour demeurer suspendue, éternisée, en signe d'indicibles délices. -- Navré, monsieur, annonce le Tentateur réapparu, i1 ne me reste plus de puits d'amour. Puis-je proposer un désir de roi? Aurait-il le front d'ironiser? De glisser quelque sous-entendu déplacé? Ego le regarde, indigné. -- Pourquoi ne le pourriez-vous pas? -- Je le propose donc à monsieur. -- Considérez que j'accepte, lance Ego, royal. Une fanfare de trompes, trompettes, cors, assortis de serpents, sacquebutes et de quelques timbales ou tympanons ne déparerait pas. M. Ego l'entend presque. Grande est sa surprise de se découvrir l'oreille symphonique, pendant que point à l'horizon la concupiscente pâtisserie monarchique, véhiculée par l'obséquieux laquais, et déposée sur la table égoéenne dans ses plantureuses structures turgescentes. La jeune personne y jette un oeil avisé : -- Impérial, apprécie-t-elle. -- Comment? s'informe Ego. -- Non pas désir de roi, mais désir impérial. Sinon impérieux. La valetaille, sibylline, suavement opine, avant de succcinctement se retirer. Ego lutte pour ne point succomber à une troisième rubescence. Du bout tremblant de sa cuillère, il plonge dans le péché, cils baissés. Soupir à la table voisine. Nouvelle cuillerée, nouveau soupir. Ego a l'impression de déguster sa compagne à petites bouchées furtives. C'est intolérable. I1 a envie de fuir, renversant tout sur son passage. Cruelle incertitude! En dépit de cette formulation, qui ganterait à ravir la main diaphane d'une rengaine 1900, il se sent le jouet d'une tempête redoutable, à quoi ni son éducation en demi-teintes, ni ses attendrissants costumes marin ne l'ont préparé. Qui dira la traîtrise des salons de thé? Il ne pleut plus. Toujours ça de gagné.
Vico s'installe. La cabine est agréable. Cuivres, lambris, velours. Des reflets liquides dansent une sarabande au plafond. On appareille ce soir. Il n'a pas en tête de plan précis. L'improvisation recèle des joies inattendues. L'essentiel est de se trouver là. Il va falloir redescendre à terre pour dégotter des explosifs, des détonateurs sophistiqués. Télécommandés si possible. Pas de problème. Avec de l'argent, on trouve ce qu'on veut n'importe où. Remonter cela à bord au milieu d'un tas de pacotille à touriste sera un jeu d'enfant. Il a 1'après-midi devant lui. C'est peu. S'il ne trouve pas ici, il trouvera ailleurs. Il y aura d'autres escales. Il n'est pas pressé. Les temps de pause font tout l'agrément de la dégustation. Est-il bien décidé? Ce n'est pas encore sûr. Il guette le déclic. Une fois en possession du matériel, le plus sophistiqué des détonateurs restera à activer : celui qui se trouve quelque part, dans un coin de son cerveau. Le seul dont il ignore, au vrai, le fonctionnement. En attendant, il peut toujours jouer à celui qui ne sait pas qu'il ne sait pas.
Le Rahat-Loukoum a repris la mer, au grand soulagement de Wu-Cheng-Wu : il commençait à attraper le tournis à force de croiser au large, dissimulé dans les brouillards propices. Le plaisir, toutefois, réside dans 1'attente. Le maître du Dragon Écarlate ne l'ignore pas ; il a bien l'intention, en connaisseur raffiné, de le faire durer aux limites du possible. Le dénouement ne sera que plus brutal, plus exaltant. Ayant astiqué sa longue-vue, il recadre le transatlantique, metteur en scène scrupuleux, déplaçant son regard glauque, professionnel et concupiscent de l'étrave à la poupe. En chemin, au niveau de la salle à manger des premières, un scintillement attire son attention à travers les baies vitrées. Mélissa et Mimi réintègrent leur médaillon. Cette femme est radieuse ; ce freluquet, agaçant. Mais qu'est-ce qui a provoqué cet éclat? Ni la chair nacrée de la première, tout de même -- sur ses lèvres étrécies, Wu-Cheng-Wu promène la grosse limace de sa langue --, ni le dentier étincelant du bellâtre! La lorgnette lorgne plus bas, à la verticale. Bella s'étire avec volupté. Une panthère noire! Magnifique! Et, plus admirable encore, sur le velours du pelage, suspendu au collier du fauve, un diamant de la grosseur d'un oeuf d'alligator! Le pirate émet une plainte douloureuse, comme s'il avait reçu un coup de poing dans l'estomac. Voilà qui redonne du brillant au gibier convoité, et du poids à ses quelques milliers de tonneaux! Un diamant de rêve. Un diamant de légende. Aussi en sécurité, sur son écrin carnassier, qu'au fond de la chambre forte de la Panasiatic Merry-Go-Round Hollywood Bank! Wu-Cheng-Wu ricane. Il en fait son affaire. Un second gémissement de douleur s'échappe de son thorax. Il vient de reconnaître le joyau, qui hante les songes des escrocs du monde entier. Par quel prodige cette somptueuse merveille, qu'on croyait depuis longtemps disparue, se retrouve-t-elle accrochée à cet endroit insolite? Le Shashma-Chazam! C'est le Shashma-Chazam!... Une pierre qui, dans sa rayonnante beauté, a provoqué plus de morts violentes que les plus sanglantes révolutions. Ici s'imposent quelques mots d'explication, avec un brin d'Histoire.
Un brahmane, consulté, psalmodia ce surprenant oracle : « Un diamant brille où les yeux ne peuvent voir, il brille où les yeux ne voient pas, il ne brille pas où le voient les yeux ; sa lumière n'égale pas les yeux qui ne voient pas : elle aveugle ceux qui voient, car elle est le reflet des yeux aveugles. » Ainsi parla le brahmane. Après quoi, il finit dans la fosse à najas. Un autre brahmane, consulté, prétendit qu'il ne « voyait pas ». Sa dernière vision fut cependant le crocodile qui le croqua. Un vieux sage qui n'avait rien à perdre, sauf une vie devenue importune, compléta l'oracle ainsi : « Seul un diamant reconnaît un diamant. » Le maharadjah de Rhassulala crut discerner qu'on tentait, par ces mots, de l'inciter à la bonté. Il se contenta de faire empaler le vieux sage. Toutefois, les paroles avisées qu'on lui avait prodiguées tournaient dans son crâne épais. Ses forces déclinant avec l'âge, il tâta de la douceur, de la mansuétude. Le résultat ne se fit pas attendre : ses amis le méprisèrent autant que ses ennemis, tout le monde le vola et ses femmes le trompèrent. Un jour qu'il était parti à la chasse au tigre avec sa cour, il s'égara, tomba dans une crevasse, puis de là dans une grotte d'où il ne put sortir pendant des lunes. Les réjouissances furent grandes au Rhassulala. On fêta sa mort dans l'allégresse. Son frère prit le pouvoir, ordonna les funérailles indispensables au décorum, lesquelles permirent, selon une tradition judicieuse, de jeter au brasier les épouses du disparu, ce qui renouvelait le cheptel. Après quoi, il s'appliqua à semer de nouveau la terreur, afin que reviennent les bonnes habitudes. Elles revinrent. Il avait une excuse : il était beau. Ce dangereux avantage peut passer pour une faiblesse. Nassim, cependant (c'était son nom), cherchait avec méthode à sortir de sa geôle, se nourrissant de reptiles et de chauves-souris, léchant l'humidité des parois. Sa lance, son poignard, s'étaient depuis longtemps brisés sur les roches attaquées sans répit. Il creusait à l'aide de pierres recontrées sous ses pas, les rejetant à mesure qu'elles se fendaient. Il finit par mettre la main sur un éclat d'une dureté à toute épreuve, qui devint en quelque sorte son compagnon de voyage et que par dérision il appela « mon diamant », fouissant en aveugle dans les entrailles de la terre comme un termite. Après des temps qu'il avait renoncé à calculer, il sentit, sur son visage couvert de sueur, la fraîche caresse d'un souffle d'air. Sauvé! Il s'acharna sur la muraille ténébreuse devant lui, frappant, frappant encore à s'arracher les bras. Soudain, la lumière de la lune déchira son regard, tandis que la pierre se brisait dans ses mains, révélant le plus énorme diamant qu'il lui ait été donné de connaître,-- et Dieu sait s'il en avait connus! Il tomba à genoux, tenant le joyau dans ses paumes sanglantes, murmurant : « Shashma-Chazam!... Shashma-Chazam! » Ce qui signifie, en langage rhassulalalien : « le sauveur des ténèbres ». Ce nom, comme on sait, est resté attaché à la pierre. Alors, Nessim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « un diamant brille où les yeux ne peuvent voir ». Épuisé, il s'endormit où il était. Les premiers rayons du jour vinrent effleurer son visage, ainsi que deux mains tièdes qui glissaient sur ses traits. Ouvrant les yeux, il aperçut une jeune fille agenouillée à côté de lui. Le sentant remuer, elle se redressa vivement. -- Est-ce ainsi, jeune fille, s'écria-t-il d'une voix dure, que tu as coutume d'approcher un étranger? En même temps, il essayait de dissimuler le diamant sous ses vêtements, contre sa poitrine, espérant que l'intruse n'avait pas eu le loisir de le remarquer. -- Pardonne-moi, murmura-t-elle d'une voix mélodieuse : comme tous les aveugles, mes yeux sont au bout de mes doigts. J'ai craint un moment que tu ne fusses mort. Ces touchantes prunelles fixées sur lui appartenaient donc au royaume de la nuit! Ce beau visage, ce corps délicat ne sauraient jamais l'attrait qu'ils exerçaient! Car Nassim était séduit et, pour une fois, l'objet de ses voeux n'était pas à même de constater sa laideur. Pas plus qu'il n'avait pu se repaître du Shashma-Chazam. Se mettant sur son séant, il l'interrogea. Elle lui dit se nommer Pashara -- ce qui signifie « lumière » --, lui parla de la mort du maharadjah de Rhassulala, des cérémonies funèbres, des réjouissances, de son frère Khanshasanath qui avait pris le pouvoir, de la rigueur de sa domination. Nassim avalait ce poison, après s'être désaltéré aux sources fraîches de la liberté et de la beauté. Il entrevoyait les pires obstacles pour regagner son trône, sinon par la ruse. Il se jura de châtier l'imposteur. Mais qui était Pashara? Que faisait-elle dans ce coin perdu de la jungle? Elle avait fui son village, dévasté par les sicaires du défunt maharadjah. -- Nassim? -- Nassim. Ses parents étaient morts. Elle avait entendu leurs cris d'agonie. Depuis, elle vivait là, au milieu des bêtes sauvages, moins redoutables pour elle que la fureur des hommes, et qui du reste l'avaient épargnée. Elle leur parlait, les apaisait, parfois les soignait ou s'occupait de leurs petits. Elle dit en riant qu'ici, personne ne pouvait lui faire de mal : les animaux ne le permettraient pas. De fait, un tigre royal surgit, qu'elle reconnut à son feulement. Nassim dut rassembler tout son courage de chasseur pour ne pas broncher. Pashara rassura le fauve, qu'elle appelait Shandar (chaton), lui expliquant que l'étranger était un ami, qu'il fallait l'accepter. -- Caresse-le, demanda-t-elle à Nassim. -- Moi? -- Caresse-le! Comment veux-tu qu'il sache, si tu ne le caresses pas? Et Nassim le monstre caressa Shandar le chaton, contre ses principes et pour l'amour de Pashara. Car l'amour, comme le diamant, était apparu au moment où on l'attendait le moins. -- Combien tu dois haïr Nassim, soupira le fugitif, pour t'avoir réduite à la vie que voilà! -- Réduite? Mais, sans lui, je n'aurais jamais connu le bonheur que j'ai trouvé dans la jungle! Car je suis heureuse. Haïr? Je le bénis au contraire de m'avoir placée où je suis. Je le plains seulement : s'il fut si cruel, c'est peut-être qu'il n'a pu trouver une main amie, comme Shandar. Une main qui le caresse, ignorant les horribles légendes tissées sur lui, même s'il s'y trouvait un fond de vérité. Il y a toujours un fond de vérité dans le mensonge, comme il y a un fond de mensonge dans la vérité. Mais toi, qui es-tu? Que pouvait répondre Nassim? Qu'il se nommait Shri-Pathanath, qu'il venait de très loin, d'au-delà le Pendjab, qu'il s'était arrêté, épuisé, où elle l'avait surpris ; qu'au soir de sa vie, il avait décidé de découvrir enfin les richesses du monde et qu'en cette aube radieuse, il les avait trouvées. Il ne pensait même plus au diamant qu'il réchauffait sur sa poitrine, mais à celui que toute sa vie il avait ignoré, dans son propre royaume, et qu'il venait de découvrir : il ne s'appelait pas Shashma-Chazam, mais Pashara. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « il brille où les yeux ne voient pas ». Le maharadjah dissimula le « sauveur des ténèbres », car ce seul trésor faisait de lui l'un des hommes les plus riches du Rhassulala. La fortune, comme le puissance, sont toujours convoitées. Un jour, sans doute, il aurait besoin des pouvoirs de la pierre pour assouvir sa vengeance, reprendre son rang. Il entoura le joyau d'une gangue d'argile, particulièrement dure et résistante aux abords de la grotte, qu'il façonna à la ressemblance de la terrible déesse Adrâhmâ, laquelle punit les envieux et les voleurs. Puis il cacha l'objet dans une anfractuosité de roche, derrière le rideau d'une cascade. Tout cela à l'insu de Pashara. Non qu'il se défiât d'elle, mais parce qu'il voulait la tenir dans l'ignorance de sa richesse, afin de voir si une femme au monde l'aimerait pour lui-même. Et en effet, plus le temps passait, plus sa compagne s'attachait à lui, plus il découvrait les délices de l'amour partagé. Si pure, si bonne était Pashara que tout se faisait bon et pur à son contact. Nassim devenait un autre à son grand étonnement. Ce qu'il avait jusqu'à présent recherché avec avidité, qui lui semblait l'essentiel de la vie -- le pouvoir, la puissance --, l'unique diamant offert aux hommes par les dieux tentateurs, lui apparaissait maintenant comme un méprisable et vain mirage. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « il ne brille pas où le voient les yeux ». À la fin, il n'y put plus tenir. Sa dissimulation à l'égard de Pashara le taraudait comme une trahison. Si bien qu'un jour il lui révéla tout, allant jusqu'à rapporter le diamant de derrière la cascade, pour le déposer, une fois débarrassé de sa gangue d'argile, entre les mains de la jeune femme. Sans prononcer un mot, elle se contenta de sourire ; et d'un si indéfinissable sourire, que le maharadjah se sentit attendri, liquide, lui, le fauve abominable, comme une filet d'eau balbutiant sur de la mousse. -- Enfin! s'étonna-t-il, as-tu bien entendu ce que je viens de te révéler? -- J'ai entendu. -- As-tu bien compris que je suis Nassim, le meurtrier de tes parents? -- Je le savais. -- Que tu as entre tes doigts le plus fabuleux diamant de la création, que je t'ai caché pour mieux te voler ton amour? -- Tu ne m'as rien volé. Les aveugles ont des sens que ne possèdent pas les autres. Du début, je savais. Et ce que je ne savais pas, je l'ai senti. Tu viens là, m'avouant ton secret, me confiant ton trésor, de me faire le plus riche présent qui soit. -- Sais-tu que je suis laid? -- Je n'ai rien vu de tel. -- Et cependant tu m'aimes? -- Oui : tu m'as tout donné. Et des larmes coulèrent des yeux morts. Et elles tombèrent sur le diamant. Et le diamant se mit à grossir, grossir encore s'il se pouvait, et son éclat se magnifiait, devenait insoutenable. Pourtant, il paraissait terne auprès de la beauté, de la clarté des yeux aveugles de Pashara. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « sa lumière n'égale pas les yeux qui ne voient pas ». À cet instant, surgit une troupe de gens en armes, parmi lesquels Khanshasanath, le frère félon de Nassim. La plupart s'enfuirent en hurlant, persuadés de tomber sur un fantôme. Khanshasanath demeura avec quelques braves, déterminé, fantôme ou pas, à se débarrasser à jamais d'un rival encombrant. Ils dardèrent leurs lances, tirèrent leurs glaives. Nassim saisit le Shashma-Chazam et, sans doute inspiré par la déesse Adrâhmâ à qui il l'avait voué, dirigea ses feux étincelants en direction des agresseurs. Ceux-ci reculèrent, protégeant leurs yeux brûlés, ce qui permit à Nassim et à Pashara de disparaître dans la jungle. Alors, Nassim comprit ce que le brahmane avait voulu dire par : « elle aveugle ceux qui voient, car elle est le reflet des yeux aveugles ». Qu'ajouter encore? Que Khanshasanath le traître et ses séides, errant désarmés dans la jungle, ne tardèrent pas à se faire dévorer par les bêtes sauvages. Que Nassim recouvra son trône, régnant avec une grande douceur sur le Rhassulala en compagnie de Pashara, devenue maharané. Que Shandar, le tigre royal, habita le palais pour les protéger de la cruauté des hommes et veiller sur leur amour sans cesse grandissant. Quant au Shashma-Chazam, il fut scellé dans le socle d'une gigantesque statue d'or et d'ivoire représentant la terrible déesse Adrâhmâ, et la statue enfermée dans un temple magnifique ceint de douze murailles infranchissables, défendu par deux mille brahmanes, cinq cents éléphants et cent tigres royaux, tous descendants de Shandar. Mais le plus étrange fut peut-être que, parvenu au sommet de sa passion pour Pashara, ainsi qu'à la bonté et à la sagesse, le maharadjah vit ses propres traits, son propre corps peu à peu se transformer, pour constater un jour, avec la stupéfaction qu'on imagine, qu'il était devenu beau! Alors, Nassim comprit ce que, non plus le brahmane, mais le vieux sage, avait voulu dire par : « seul un diamant reconnaît un diamant ».
À partir de là, les choses deviennent un peu moins poétiques. En effet, on entend reparler de Nassim et de Pashara sous la plume de Ronald Kenneth Mac Maffadfish, colonel de l'armée des Indes, dans un ouvrage d'une qualité discutable : Tales, cocktails and waterfalls. Pashara nous y est présentée comme une matrone acariâtre, sentencieuse, d'un mortel ennui, d'une imbécillité totale, boursouflée par l'éléphantiasis ; Nassim comme un vieillard gâteux, capon, cupide, délabré par le whisky. Si l'auteur lui-même ne paraissait tenir ce breuvage en haute estime, et probablement carburer sous l'effet de ses vapeurs, on pourrait se poser des questions. Certes, « l'eau qui passe sous le pont finit par attaquer les piles du pont » (proverbe népalais, cité par Mac Maffadfish), mais est-il possible que d'aussi belles légendes laissent derrière elles des ruines si désastreuses? Le colonel prétend même que la seule passion du maharadjah n'avait guère concerné que les petits garçons, que Pashara était connue au Rhassulala pour prodiguer sans distinction -- avec une préférence pour les militaires -- les charmes problématiques de son corps (il soupçonnait des choses pas très nettes avec Khanshasanath, et jusqu'avec Shandar!), et que le temple d'Adrâhmâ -- qu'on n'a jamais retrouvé -- se réduisait à une marmite enterrée au pied d'un banian, au fond du potager du potentat. Nous lui laisserons la responsabilité de ces allégations. Toujours est-il que le Shashma-Chazam disparaît avec Pashara. Nassim en mourut, dit-on, de douleur, quoique certains parlent d'une vieille cirrhose. On imagine les conclusions que peut en tirer un Ronald Kenneth Mac Maffadfish. Le corps égorgé de la maharané fut découvert dans la jungle, mais le diamant s'était bel et bien volatilisé! On retrouve sa trace à Macao deux ans plus tard. L'historien portugais Alvao Figueiroa-Balbo avance que la guérilla urbaine entre la Société du Crotale et les Honorables Égorgeurs n'eut pas d'autre objet. Elle fit 924 morts. Ou doit-on dire 925, puisqu'aussitôt après, Alvao Figueiroa-Balbo lui-même quitte cette vallée de larmes de façon fort violente et mystérieuse? Ensuite, le Shashma-Chazam se promène un peu partout dans le monde. Il passe de pute en pute sur les Ramblas de Barcelone, sillonne Marseille, apparaît à Québec, Chicoutimi, Chicago, met Berlin à feu et à sang, dévaste Hong Kong, trouble un week-end la quiétude de Gif-sur-Yvette, affole Valparaiso, ravage Yokohama, ébranle San Francisco, fait trois jours le bonheur d'un égoutier de Béni-Mellal, détruit un quartier de Constantinople, est couvé une nuit par Lawrence d'Arabie, utilisé comme presse-papiers par Oscar Wilde, porté disparu après Reading, supposé planqué dans la cantine du capitaine Dreyfus, maquillé en balancier d'horloge bavaroise dans une charcuterie kasher de Varsovie, signalé dans le capharnaüm de Goering, récupéré par le trésor d'Hitler, retrouvé dans l'estomac d'un marsouin échoué sur la plage de Benidorm, aperçu, passant de pute en pute sur les Ramblas de Barcelone, perdu de vue au cours du match de rugby France-Irlande à Cardiff, saisi par la douane à Athènes, ravi par le maquis crétois à Papadopoulos, embarqué par erreur dans un chargement de fromages de chèvre pour Le Caire, dissimulé dans le Mur des Lamentations par un nazi luxembourgeois schizophrène, découvert au milieu de la collection d'excréments humains de Mao, subtilisé dans la chasse d'eau des toilettes de l'école de danse de Léningrad, retrouvé dans le sac d'un travesti assassiné à deux pas de Sotheby's. Après l'enquête de Malcolm O'Flannagan, inspecteur au Yard, on perd définitivement sa trace, bien que des témoins plus ou moins dignes de foi affirment l'avoir vu circuler lors des émeutes de Belfast et de Brixton. Et voilà que cette splendeur maléfique, ce pur joyau des cieux se retrouvait pendouillant comme une breloque sur le poitrail d'une panthère noire, entre une déesse blanche et un freluquet rose! Wu-Cheng-Wu n'en croyait pas ses yeux. Ou plutôt son oeil, car il ne pouvait hélas qu'en fourrer un à la fois dans l'optique crasseuse de sa lunette marine. Un ricanement atroce s'échappa de son gosier. Sur le pont du Dragon Écarlate, chacun se dénicha aussitôt une tâche urgente à accomplir : il ne faisait pas bon être repéré par le Maître dans le premier accès de sa fureur sanguinaire.
Il flotte au-dessus d'une mer inconnue d'un bleu puissant, où s'effilochent brumes et nuages. Deux points posés, anachroniques, jouant à cache-cache dans la fantasmagorie des vapeurs : un paquebot étincelant de blancheur, une jonque aux voiles dentelées comme des ailes de vampire, sur laquelle semblent rougeoyer tous les feux de l'enfer. De cette vision, que la distance, comme toujours, revêt d'une quiétude trompeuse, émane le signal : danger. Il ignore pourquoi. Mais c'est aussi évident que l'ombre d'un insecte sur le sol. Son rôle n'est pas d'intervenir. D'ailleurs, que pourrait-il faire? Il est suspendu au-dessus de ce monde indéchiffrable comme le chercheur de l'autre côté du tube de son microscope. À des années-lumière de ce qui se passe à quelques centimètres de lui. Hors d'état d'agir. Hors de proportions. Hors. Hors. Glissant dans une stratosphère préservée. Un inaccessible empyrée d'où il ne peut rien atteindre. Une joie stridente s'engouffre en lui avec le bruit de tonnerre du courant aérien qui soudain le heurte de plein fouet, comme une pierre, le soulevant de ses vagues tumultueuses sur lesquelles i1 ricoche, immobile : pour une fois, écartées la menace des nébulosités piégées, l'angoisse des fils à haute tension. Il baigne dans un espace parfaitement pur. Libéré de toute crainte. Hors de danger. Hors. Hors. Le danger est cristallisé en bas, au niveau des points sur le bleu impossible ; il ne le concerne plus. Denis, criant de triomphe, plonge dans le vide immaculé. Une terre, avec tous ses détails, monte vers lui, tanguant sur ses ailes de pierre. Martimouche. Martyrinthe. Crie de puissance, de volupté. Plonge comme s'il s'échappait dans un autre infini, de l'autre côté de l'entonnoir, du sablier renversé des mondes qui s'écroulent en torrent par le goulet liquide sans haut ni bas, emporté par le flot des eaux matricielles vers une autre naissance. Puis remonte abruptement, bras étendus giflés par les nodosités de l'air qui les mitraillent en ondes serrées. Plane triomphal, rapace, point d'orgue. La jonque, le navire, se sont rapprochés. Trajectoires au futur sécant, à moins d'une amorce de courbe que rien ne laisse prévoir. Denis se sent maître de la géométrie des impossibles, exclu toutefois de la signification des signes. Ou plutôt délivré de leur sens trop pesant, de la matérialité obtuse du concret. Par-delà le jeu des causes et des conséquences s'établit un nouveau langage, avide de l'atmosphère raréfiée de l'essentielle inessentialité. Un langage qui n'est que silence et certitude, puisque construit d'un mot unique à l'infini répercuté, et murmuré, assourdissant, et inconnu, et oublié à peine prononcé, imprononçable au demeurant, et cependant pensé, telle une musique, insaisissable et saisissant, indispensable et dépendant, immatériel et matériau, nombreux comme l'ombre, diffus comme les feuillages, spectral comme la lumière. Pour atteindre ce langage, il ne peut que crier, comme un oiseau, se laissant couler dans ce puits sonore, ces stridences répercutées de voûtes, ce trou noir au fond duquel explose la lumière du soleil. Le chenal des immeubles où il s'engouffre. Puis à nouveau ce vide aveuglant de clarté. Et, renvervée, cette surface tourmaline piquée du point blanc, du point noir aux reflets pourpres. Est-ce que je rêve? Mais, si je rêve, pourquoi cette impression de n'avoir plus à m'éveiller? De tâche déjà faite? De hasard aboli? D'évidence figée dans le fourmillement amical du palpable? De quelque côté que je me tourne, je retrouve les mêmes repères. Cette fixité n'appartient pas au domaine du songe, cette consistance à ses fondrières. Je me suis échappé de ses Sargasses pâteuses, oolithiques, par la fenêtre ouverte où, je m'en souviens, deux hirondelles complices, voletant, m'appelaient avec insistance. Ce que j'ai oublié, c'est le moment précis, le point d'application, la trajectoire imprévisible à partir desquels tout a basculé. Le plus naturellement du monde. Ô monde trop naturel! Et trop rempli d'échos aberrants où, à peine sorti d'enfance, nature naturante et nature naturée se renvoyaient la balle, miroirs également vains, inutiles bavards dont mon esprit déformant buvait avec délice les ineptes pattes de mouche. Buvard bavard. Bavard buvard bavant ses bavures en hiératiques hiéroglyphes hyalins où hyurlaient les hyènes de Hiéronimus. Yes! Yodeli-yodela. Pirouli-larilou et piroula-lari. Planqué dans un arbre comme un tireur d'élite. Plantons des arbres. Plancton des arbres de couche où patouillent les paquebots Tenacity. Dans leur chantilly orageuse. L'agate stratigraphique striée de cirrus. A bercé mes jeunes ans de son écumeux clapotis, ses neiges éternelles, ses abstractions mousseuses. Parle, Denis. Il parle! Agueu-agueu. Salut, ô verges du présent! Appréciez la distance.
Jouer avec ce projectile, engin volant, truc, là, là-haut, homme. Scion ridicule, inattendu, flottant, attaché au bout de quelle ligne? Tirer dessus à coups de canon? DCA. Poum! Poum! Blatch! Paoum! Serait Cicéro, n'hésiterais pas. Quelle aubaine! Cicéro transformé en cigare volant, zeppelin. Aussi vulnérable qu'une saucisse figée dans une purée de pommes de terre. Tir de barrage. Ping, pang, zdong, cratch! Lui planter dans le bide la fourchette drue des balles traçantes. Mais c'est pas Cicéro Le vois d'ici. Pour commencer, n'a pas de bide. Attends! Jumelles. Le connais pas, ce type. Espion? De quel droit survole-t-il mon territoire national? Heureusement, suis camouflée sous mes couvertures. Verra pas mon cul. Voyeur! Pourtant, non. Pas la tête à ça. L'air illuminé des séraphins mystiques. Comme regardant au-delà de l'au-delà. Merde! pas mûre pour la religion! Arrière, moustique! Se prendrait-y pour le Messie? Heu... pas exactement le physique de l'emploi : un peu tapé. Quinqua, allegretto molto. N'en sont tout de même pas à vider les fonds de tiroir. Puis, ne vois pas de rayonnement suspect, d'aura de laboratoire. Hi-hi!... Un ange? Et les plumes? Pas plus de plumes aux pattes que de beurre au plafond. Un ange modern style, à la Cocteau? Beuh, pour quoi faire? Jumelles. Pas davantage la tête à ça. Et pas non plus l'allure interlope des créatures de science-fiction. Alors, quoi? C'est ça le plus troublant : ce type est un mystère. Va te faire voir, mystère! Lui tourner le croupion. Je risque rien. Et même. Si je me retrouve avec un mystère dans le derche, il ne manquera pas de zélateurs pour me béatifier. À peine besoin d'en rameuter la meute, baudir mes chiens. Et pas d'enquête interlocutoire. Si nous allions à Samarcande? Mais ce n'est qu'une suggestion, n'est-ce pas. Si vous avez mieux à me proposer... Tachkent m'irait tout aussi bien. Ou Bassora. Ou Bagdad la Bienheureuse. Ou l'horizon exalté du Pamir. Au demeurant, pas de nécessité profonde d'aller quelque part ; on est bien, ici. Tous les paysages y peuvent affluer, toutes 1es légendes (et même géographiques) se rencontrer. Les fleuves ont creusé leur lit dans mon lit. Leurs gorges passent par ma gorge. Je rayonne de territoires, ruisselle de foules, fourmille d'empires, crépite de chronologies, de dynasties. M'enfonce en moi-même comme dans la plus inconnue des contrées à découvrir...
Après que le roi Shahriar eut épargné la vie de Shahrazade, charmé des contes fabuleux qui, nuit après nuit, avaient dilaté son âme à la limite de la dilatation, ayant entrevu comme un coin du paradis de Môhammad (sur lui la prière et la paix!), cette princesse, belle entre les belles comme la lune en son plein, lui demanda de sa voix mélodieuse : -- Ô mon roi, après tant de bienfaits, accorderas-tu à ta servante une dernière faveur? -- Dis. -- Assure-moi d'abord que, quelle que soit ma volonté, elle sera sur l'instant satisfaite, sans restriction ni discussion, ni retournement contre moi. -- Je te le jure sur ce que j'ai de plus cher, et sur ce Korân que voici. La ilah ill'Allah, oua Môhammad rassoul Allah! Parle sans crainte. -- Je souhaite donc, ô Émir des Croyants, que nous échangions nos places. C'est bien le moins que tu me doives, à moi qui, avec tendresse et fidélité, ai réjoui ton coeur de toutes les ressources de ma mémoire et de mon imagination. À ton tour, donc, de me plonger jusqu'à l'aube sous le charme d'une histoire si étonnante que la lumière du jour se fera pâle en comparaison, éclipsant en merveilles celles dont je t'ai entretenu et dont tu as si bien profité. Du moins je l'espère pour toi, car si je m'estime déçue, tu devras subir à l'instant le sort que tu me réservais au début, c'est-à-dire d'avoir la tête tranchée. Cette épreuve devrait t'être légère : en échange de mes mille et une nuits, je ne t'en réclame qu'une! Frappé de stupeur et d'indignation, mais lié par les liens sacrés du serment, Shahriar ne put que s'incliner et murmurer : -- J'écoute et j'obéis! Cependant que la petite Doniazade, frissonnant dans ses voiles transparents, mordait son poing d'émotion, ses yeux comme deux tournesols contemplant l'un après l'autre le roi et la princesse. -- Je veux donc, commanda Shahrazade, que tu me contes ta nuit de plaisir la plus exaltante, car tu dois en avoir eu de mémorables, à ce qu'on dit. Et n'épargne pas les détails! La gorge du khalifat devint aussi sèche que celle du chameau après sept fois sept jours sans puits. Il dissimula à grand peine le tremblement qui s'emparait de lui, oomme dans les plateaux tremblent les porcelaines lorsqu'un éfrit est caché sous la table. Il commença donc : -- Il m'est parvenu, ô lumière de mon oeil, qu'un roi d'entre les rois de Sassan, frère du roi Shahzaman, dans les îles de l'Inde et de la Chine, est connu sous le nom de Shahriar... -- Voilà qui est bien mal débuter! railla Shahrazade. Ne compte pas m'étonner avec des choses que je connais. Parle plutôt de celles que je ne connais pas! L'émir ravala sa honte avec sa rage, et poursuivit comme si de rien n'était : -- Or, il advint qu'une nuit, ce roi fit un songe déconcertant. -- Je croyais qu'il avait perdu le sommeil, se moqua Shahrazade. -- Si tu interromps sans cesse, plaida Doniazade, une main sur sa jeune poitrine palpitante, jamais le Commandeur des Croyants (sur lui la bénédiction d'Allah!) ne pourra s'acquitter de sa promesse. -- C'est juste, dit Shahriar Je t'ai laissée parler quand tu avais la parole. -- Ta mémoire est défaillante, observa Shahrazade Mais qu'importe, j'ai l'habitude. Va! je ne prononcerai plus un mot. Après avoir bu un peu de sorbet à la rose pour se dulcifier la langue, le khalifat continua ainsi : -- Il est vrai que ce roi insomniaque ne savait pas très bien si ce rêve était un vrai rêve, ou s'il se trouvait simplement assoupi, à moins qu'un genni invisible ne l'ait ensorcelé. Or donc il se vit dans un palais immense et désert, passant au hasard de ses pas dans des salles toutes aussi magnifiques, et sache que l'une était de porphyre, l'autre de jade, une autre de rubis, une autre d'orichalque, une autre aussi constellée de diamants que la nuit la plus pure scintille d'étoiles et de mondes radieux. Et dans cette dernière, sur un lit tendu des soies les plus fines, reposait endormie la plus belle créature d'Allah qui se puisse rêver, même dans un rêve, vêtue de sa seule chevelure, et qui était comme la lune de cette nuit prodigieuse. Sa peau était une étoffe de Mossoul, sa gorge une colonne d'albâtre, ses seins deux grenades piquées d'un grain de raisin de Corinthe, ses hanches les flancs d'un luth de bois précieux, son ventre semblait fait du halva le plus doux, ses jambes eussent rendu jalouse une gazelle, ses bras désespéré la grâce des fontaines, et son jardin secret ému la froideur de l'acier de Damas. Quant à son visage, il surpassait en délicatesse les plus délicats paysages. À ce spectacle, Shahriar sentit son zeb se dresser d'impatience, ses oeufs durcir, épaissir leur liqueur. Comment me rafraîchir, pensa-t-il, à cette merveille que je ne connais pas? À peine avait-il dit ces mots qu'il reconnut Shahrazade. Son étonnement fut extrême. Malgré elle, Shahrazade, qui écoutait ce récit, jeta un cri de surprise et d'incrédulité. Mais Doniazade lui plaça une petite main fraîche sur les lèvres, tout en la suppliant de ses yeux de biche allongés de khôl. Shahrazade se tut. -- En effet, poursuivit le roi Shahriar, comment avait-il pu se méprendre sur l'objet de son amour, s'exalter tant la nuit de ce qu'il lui arrivait de délaisser le jour? N'était-ce pas décidément un éfrit qui avait résolu de lui donner une leçon? Cependant, insensible aux raisonnements, son nerf frémissait d'exaspération, ne songeant qu'à s'ébattre dans le jardin qu'il avait aperçu par les yeux de son maître. Aussi Shahriar rejeta-t-il au loin ses vêtements, de manière, avec d'infinies précautions, à s'introduire dans le rêve de son rêve. Et dès qu'il fut entré, il connut les délices des bienheureux, l'exaltation des poètes et la connaissance des sages, se rappelant, pendant qu'il s'employait, ces vers sublimes : « Je te retrouve, ô toi que j'ai perdue, et dès que je m'éveille, et dès que je m'endors. Et telle est ma félicité, que je voudrais te perdre encore pour t'ouvrir à nouveau. » « Tu es l'eau de mes sources, et l'air de ma maison, le rire des enfants lorsqu'ils jouent sur les places, et le cri du bilbil éventant les jasmins de ses ailes d'opale, et le dernier murmure que je murmurerai. » À cet instant, le palais inconnu disparut, et le khalifat se retrouva dans sa chambre ordinaire, couché sur Shahrazade bien éveillée qui l'appelait de ses cris dans son plaisir. Et il sut que son plaisir à lui était justement celui qu'il lui donnait. Se dressant sur un coude, il retrouva semblables les charmes de sa compagne qu'il avait déjà détaillés. Et il n'est nul besoin de les rappeler ici. -- Eh bien, que dis-tu? -- Je dis, proféra Shahrazade, que je ne vois rien là de merveilleux, sinon ta prétention et ton aveuglement dont tu auras eu seulement le courage de convenir, bien que rien ne m'indique s'il ne s'agit pas de ta dernière forfanterie. Tu vas donc mourir comme tu t'y es toi-même engagé. Ce qu'elle ne disait pas, c'est que de plus elle était devenue jalouse de cette image d'elle-même que le khalifat avait chevauchée, comme s'il s'était agi d'une autre épouse, et que c'était la chose qu'elle pouvait le moins pardonner. Car l'esprit des femmes, comme nous l'apprend Abou Bakar Al Chadmani, est aussi tortueux qu'un écheveau de soie emmêlé par le vent, dont l'image tiendrait pourtant, gravée par une épingle, dans le coin intérieur de l'oeil. En vertu de quoi elle fit appeler Basrour, le porte-glaive du Commandeur des Croyants et, sitôt qu'il fut présent, lui ordonna d'exécuter la sentence prononcée par son maître, après que celui-ci eut confirmé ces dires. Basrour, lié par 1'ouïe et l'obéissance, se vit contraint d'y satisfaire. Et la tête du khalifat roula sur le tapis. Alors, restée seule avec Doniazade qu'elle étreignit dans ses bras, Shahrazade se disposa à continuer fort agréablement la mille et deuxième nuit...
Samantha, ma chérie, veux-tu bien ne pas dire de gros mots? Merde, maman. Merde! merde! merde! Sais-tu ce qu'on faisait autrefois, quand une petite fille souillait sa langue avec des gros mots? Jo m'en fous. On la lui brossait avec du savon. Beuark! Z'auraient mieux fait de lui apprendre à se laver 1e cul. Ma pauvre Kitty, votre petit ange a dû être élevé avec des cochons! Sûr que oui! La maison est toujours pleine de bonshommes! Samantha, tais-toi! Une petite fille ne répond pas. Surtout pour dire n'importe quoi. Et quand on mentait. dis, maman, qu'est-ce qu'on lui faisait, à la langue? C'est charmant! Vraiment charmant! Vous venez, Adélaïde? Je crains que nous n'ayons plus rien à faire ici. En effet, Rhonda! C'est ce qu'il me semble. Adieu, Kitty. Portez-vous bien! Adieu, Samantha , pauvre cher trésor!... Lui tirer la langue avec un bruit de pet. Tiens, vieille carne, attrape! C'est là que ma mère -- chtang! -- me colle la plus magistrale beigne de mon existence. Une seule. D'un seul côté. Ma mère a toujours été économe. Mais j'ai l'impression qu'elle atteint l'autre joue par en-dedans. Je suis sonnée. Carillons, couleurs qui passent, douce hébétude consécutive à la percussion justicière, effet de page blanche. Ma mère a disparu ; je me retrouve seule. Oui, elle a disparu. Et je suis seule. Depuis longtemps. Cette gifle, entre autres détails, perpétue son souvenir,-- pas plus désagréable que ça. Ressens encore, physiquement, sa présence. Que dirait-elle, là, maintenant, avec ce bonhomme pendu au plafond? Me le piquerait sans doute. Essaierait, du moins. Juste retour des choses. Pour se venger de tous ceux que je lui ai piqués dès que j'ai eu du poil au chose et même avant. Ça l'amusait, au départ. Mais elle s'est vite mise à la trouver saumâtre. Ce n'était que des cloches, d'accord, mais c'était les siennes. N'ai guère d'ailleurs connu que des cloches, jusqu'à Cicéro, dernier en date. Celui-ci, là-haut, n'en est peut-être pas une, bien qu'il ait l'air de revenir de Rome. Qu'est-ce qu'il peut bien faire? Je veux dire, dans la vie. Pendouiller dans les airs, c'est pas un métier. Quoique, à y regarder de près, ça peut rapporter du fric, avec un bon imprésario... Mais qu'est-ce que ça vous laisse comme vie de famille? On n'est quasiment plus sur la même planète. De tous ces caves qui ont défilé, y en a-t-il un qui a marqué? Depuis Benjy qui se prenait pour un pianiste et a fini dans une impasse du Village avec un couteau dans le bide, en passant par Morton, de la Compagnie du Télégraphe ; Leslie, qui bouffait toute la journée et s'occupait davantage à conter fleurette au réfrigérateur qu'à baiser, jusqu'à ce qu'on découvre qu'il était pédéraste ; Ronnie, qui boxait comme une tarte et nous revenait déglingué de partout, incapable de lever seulement le petit doigt, le pauvre chéri, et qu'il fallait ensuite regonfler : « Mais oui, Ronnie, c'est toi le plus fort. Tu finiras par les avoir. C'est qu'ils te prennent en traîtres, tous ces salauds. Ils s'arrangent pour cogner avant toi sans t'en laisser placer une, alors forcément t'as pas ta chance! »... Lester, le book, qui avait transformé notre deux pièces en tripot et qui d'ailleurs a fini par nous en virer, après avoir revendu tous les meubles. Alfie, qui élevait des tarentules. Jamais pu piffer ces bestioles. Toujours peur de mettre le pied sur une de ces saloperies en allant pisser la nuit, dans le noir. Angelo, l'apprenti-mime, qui nous faisait suer, des nuits durant, à essayer sur nous ses simagrées. Après, fallait en discuter à perte de vue, pendant des heures. Comme art du silence, ça se posait là!... Et c'est qu'il piquait des rognes terribles si on n'avait pas compris son sémaphore! M'en souviendrai longtemps, de ces mortelles éternités, la tête dans 1es mains, me creusant le cigare à me demander : putain, merde, mais qu'est-ce qu'il est en train de manigancer? C'est-y qu'il patine sur un nom de Dieu de lac gelé? c'est-y qu'il arrive pas à remonter de la cave parce qu'il est trop bourré? c'est-y qu'il s'obstine à marcher contre le vent, au lieu de passer d'un autre côté ou de se poser enfin le cul par terre et d'arrêter de nous faire chier? ou c'est-y tout simplement qu'il a foutu ses croquenots dans une bouse et qu'il se les essuie sur le paillasson? De toute manière, aucune de ces hypothèses ne collait avec le contexte. Et puis, qu'est-ce qu'on en avait à foutre?... Poulpiquet, qui pensait qu'à nous mettre par tous les trous, et de préférence toutes les deux ensemble ; parfois même il importait d'autres nanas à la rescousse. Plus y en avait, plus il bandait dur. Un vrai bouc. Je n'ai connu ce mec qu'occupé à haleter sur un derche comme une locomotive du Sud profond, ou déambulant à poil dans la carrée, le zizi en l'air, à se le faire sucer par la première qui lui tombait sous la main. Pourquoi Poulpiquet? Me rappelle plus. Peut-être parce qu'il semblait posséder une flopée de tentacules palpeurs s'activant dans tous les sens. Et, bien sûr, fallait qu'on soit constamment à poil nous aussi, ou il avait sa crise. Le moindre bout de tissu, et il voyait rouge. Pas moyen de passer à portée sans se retrouver avec une main pleine de doigts au fin fond de l'utérus, ou batifolant dans nos nénés tressautants, ou avec un braquemard fiché entre les miches. Un jour il a fourré ma mère debout, dans la cuisine, pendant qu'elle montait des oeufs en neige, gueulant que ça l'excitait pas possible, ce mouvement qu'elle se donnait, qui lui faisait valser le postérieur et les nichons. « Arrête pas », il beuglait, « arrête pas, bon Dieu! »... À la fin, les oeufs en neige étaient devenus presque aussi durs que sa queue. Je l'ai une fois entendu se vanter de pouvoir soulever avec elle une machine à écrire. Paraît qu'il l'avait fait, au bureau, pour parier avec des copains. Joli bureau, que ça devait être! Une maison de contentieux, je crois. Qui a fini par faire faillite. Sûr que si toute la baraque passait son temps à se tringler en couronne, c'était fatal. Poulpiquet nous quitta pour l'Australie, où il s'en fut sans doute baiser les moutons, les lièvres, les kangourous. Et, plus que probablement, quelques chamelles. À partir de là, ma mère se fit un peu gouine ; je dois dire que j'y tâtais aussi, rien que pour l'emmerder. En plus des jules, je lui ai donc fauché des nanas. Jusqu'au jour où elle n'a pas plus supporté l'un que l'autre, et m'a lourdée avec pertes et fracas, m'annonçant que le sevrage venait de commencer, qu'il était temps que je vole de mes propres ailes. Ce que je fis du mieux possible, mais évidemment pas de façon aussi spectaculaire que mon ludion, là-haut. Hé, bonhomme! descends voir un peu la petite Samantha! Va te faire fiche! L'est ben trop occupé à planocher comme un condor. Ce serait Poulpiquet, l'aurait pas fallu lui dire deux fois. Il serait venu d'un trait, du sommet des Andes -- zboïng! -- se planter dans mon cul. Suffit, Poulpiquet! Allez coucher! C'est le condor que je veux, mais je suis pas assez bien pour lui, probable. Regarde ailleurs et flottasse tout là-haut. Je le vois plus. Il a été comme aspiré par le plafond. Qu'est-ce que je raconte? Il n'y a pas de plafond, mais le vide du ciel où se tordent des nuages, aspirés aussi, comme dans ces effets de vapeurs en accéléré, au cinéma. Je suis au fond d'une boîte perdue dans l'espace. Toute petite petite dans mon lit tout petit petit. Je glinglotte comme une dragée au fond d'un cornet de baptême. Comme une de ces perles de sucre enrobée d'argent, qui semble d'abord aussi inconsommable qu'une bille d'acier ; mais il suffit de la coincer entre ses mâchoires, du côté des molaires, de serrer doucement, voluptueusement, son petit corps rond et ferme pour le sentir soudain s'attendrir, fondre, exploser d'un coup en jetant un minuscule craquecri de surprise. Libérant parfois, après le goût douceâtre du sucre métallisé, 1'arôme puissant, ingénieux, de la menthe blanche. Béatitude.
-- Pour ne rien vous cacher, Romuald, je le remarque aussi. -- Ah! vous en convenez! -- Vous me comprenez mal. Je veux dire : vous non plus, depuis un certain temps, ne m'adressez plus la parole. -- Pourquoi vous parlerais-je, si vous ne me parlez pas? -- Toute la question est là! -- Ce qui veut dire? -- Qu'elle y est en effet. -- Vous voyez! -- Qu'est-ce que je vois? -- Votre réponse est une nouvelle façon de ne pas m'adresser la parole! -- Ecoutez, Romuald, n'est-il pas déjà assez pénible de devoir être ensemble? Faut-il de plus que nous entretenions des conversations?...
Malheureux! Inconscients! Trop de bruit! Que ne pratiquez-vous les vertus du silence. Malgré tout, les gisants nous indiquent l'espoir. Qui est cette Samantha, déjà?
Justement, non : on ne peut pas.
Ne me parlez pas des pigeons. Ennemis personnels. Collants. Gloussant. Roucoulant. Bruyants. Chiants. Conchiants. Les corbeaux : diaboliques. Toujours un, planqué pour vous observer ; diriger, avertir les autres. Voleurs. Insolents. Martimouches. Ces cris qui se répondent, sautant de ciel en ciel. De mémoire en mémoire. Du présent ciel chargé de nuages à la Ruysdaël, aux cieux d'hier et d'autrefois. Le temps se couvre d'ailes. Son coeur cogne, affolé, contre mes mains en coupe, comme ce martinet qui s'était abattu sur ma terrasse écrasée de soleil, et qui ne pouvait plus s'envoler.
Pendant ce temps, on persiste à couronner les pompeux emmerdeurs. Eux seuls, semble-t-il, ont droit de cité. Faire rire, faire "du bien", serait une tare rédhibitoire. Plus une merde a l'air sérieux, compassé, plus elle est encensée. Défense de s'occuper d'autre chose sous peine de mépris distingué. Défense de travailler dans le futile. Car tout ce qui n'est pas ennuyeux, abstrus, est futile bien sûr. Or, le futile a énormément d'importance. Il est le sel de la terre. L'essentiel de nous-mêmes.
Tout de même agaçant. Vexant, aussi. Si c'était moi qu'étais pas assez féminine? Ridicule! Toute la féminité que j'avais, je la lui ai donnée. Voilà l'erreur! Donnée! J'aurais dû la lui vendre chèrement. Comprennent que ça, ces marchands d'esclaves. Salaud! Qu'est-ce qu'il peut fabriquer? Doit avoir l'air fin, les yeux dans les yeux, avec son Brummel! Pauvres cloches! C'est le fric, qu'il cherchait. Comme d'habitude. Plus putes que les putes. Ça peut faire quoi, ensemble, deux bonshommes? Paillasses! L'avenue s'est dégarnie. Manque de figurants. Circulation raréfiée. C'qui s'passe? Et le garçon, où est-il? Vient prendre ma commande, oui? En train de s'embourber le patron dans les chiottes? Tous des boucs! Ah, quand même! Un thé citron. Nouveau, ce garçon. Jamais vu. Des yeux pas mal. Pour deux personnes. Un peu cons, mais pas mal. Non, non, une seule tasse. Mais du thé comme pour deux personnes. Une grande théière, c'est ça. Avec une tasse. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, si je suis seule ou pas? De quoi je me mêle? Et sans sucre. Pas mal non plus, les mains. Merci. Le reste, pas fait attention. Ce type, pour moi, c'est un regard et deux mains. Et après? Je m'en balance. Pourrait être aussi bien cul-de-jatte. Tout ce que je demande, c'est mon thé. Regarderai de plus près au retour. S'il revient. Toujours comme ça, les bonshommes : ça part et ça revient pas. Oui, chérie. Oui, mon amour. Je vais te le chercher, ton thé. Comment le veux-tu? Avec des toasts? De la marmelade d'oranges? Chine ou fumé? Fort? Léger? Que d'attentions! Je t'en fiche! Dans sa petite tête, il est déjà parti. Ne pense qu'à ça! Se dégotter une autre niche. Salaud! Par exemple! Balthazar! Qu'est-ce que tu fous là, Balthazar? Ben, assieds-toi! T'as bien cinq minutes! Même pas? Assieds-toi, je te dis. Fais pas chier. Tu prends quelque chose? Une autre tasse, s'il vous plaît. Quelle gourde! Ben oui, vous voyez! en définitive, c'est pour deux! Est-ce qu'il serait jaloux, par hasard? Déjà! Mais non! pour la théière, ça ira. On verra plus tard. C'est ça, merci. Ah, bon? Attendez! un demi, plutôt. Voilà! Naturellement, peut pas faire comme tout le monde, Balthazar! C'est ça! Un demi, une tasse. et un thé citron pour deux. Oui! Le demi dans un verre, la tasse pour le thé, et un thé pour deux. Complètement taré, le mec! Et puis il a un gros cul. C'est bien ça. Une seule tasse. Y a des jours... Suffit d'attendre que ça passe. Caltez, volaille! Bon. Alors. Balthazar. Me regarde avec des yeux de merlan frit. Ça veut dire, ça? Sans doute en train de phantasmer. Une paye qu'il tire la langue après moi, Balthazar! Sans jamais rien oser dire. Collant, hein? Tant pis. Allons-y! Alors, je susurre, qu'est-ce qu'on raconte à sa petite Bernadette? Je suis trop bonne.
Il fait un autre pas en avant. Elle ferme les yeux. Elle ne veut plus voir ce type avancer. Ce type ne doit plus avancer. Plus rien ne doit bouger. Elle ne veut pas répondre au flic. Il ne faut pas répondre au flic. Plus rien ne doit être dit non plus. Que tout s'arrête, comme dans un rêve de statues. Pour échapper à ces choses qui fuient, qui changent, se détériorent, perdent leurs couleurs, pourrissent. Ralentir ce type, au moins. L'engluer, avec le reste, dans un temps de plus en plus pâteux à mesure qu'il refroidit. Laisser refroidir, voilà! Donc, ne plus bouger. Réussir une sorte d'inclusion plastique. Une bulle minuscule. Ou gigantesque. C'est pareil. Elle rouvre les yeux, prudemment. Fixe le tableau de bord, où le soleil déclinant étale des reflets blonds. Il lui semble que, peut-être, la trotteuse rouge de la pendulette a ralenti ses sauts de puce, se traîne, en un mouvement de plus en plus lié, épaissi. Exact. Ça épaissit! Les vagues déferlantes, au loin, figent dans leur chute. On ne 1es entend plus. La merveille serait-elle en train de s'accomplir? Elle n'ose regarder en direction du poulet. Ne pas trop contrôler trop vite. À force d'obstination, elle doit y arriver. Parvenir au bonheur de l'immobilité totale. Au prodige qui permettra d'insérer, dans l'espace d'une seconde de type classique, des siècles foisonnants, une éternité dense, grouillant d'événements, de personnages, d'infimes détails, de découvertes. Un nouvel univers qui aura pris la place de l'ancien. Plus important, plus essentiel à force d'inutile, d'impalpables nuances, de transmutations fantastiques. De liberté. -- Aoaoa... La voix du flic. Ralentissant, sombrant dans le grave, l'infrason. Comme une bande magnétique soudain freinée. Carmen flotte, s'abandonne, profondément heureuse. Enfin! « M. Ego déplace son regard du bol de chocolat à la jeune personne qui vient d'entrer... », commence-t-elle.
-- Parhon? -- Vous mâchez bruyamment. -- H'est pas hoi, h'est la hiscotte. -- Ça revient au même. -- Ce n'est pas moi qui ai inventé les biscottes. -- Non, mais c'est vous qui les mangez! -- Faut bien que je grignote quelque chose. Et puis, évitez de me parler quand je croque des biscottes : je vous entends mal. -- Evidemment! avec le bruit que vous faites! -- Cette manie d'exagérer! Il n'y a pas tant de bruit que ça. -- Si ça en produit assez pour vous empêcher de m'entendre, c'est que ça fait du bruit. -- Je croyais être le seul à le percevoir : ça me résonne dans tout le crâne. -- Alors, imaginez, au dehors! Ceci dit, les bruits résonnent mieux dans le vide. Je vous comprends. -- Comprends pas. -- C'est voulu, je suppose? -- Mais hoi? H'est la deuhième heulement. -- Parce qu'il doit y en avoir d'autres? -- Est-ce que he sais, hoi? Éhoutez, arrêtez de me hartyriser. Hous n'ahez hamais manhé de hiscottes? -- J'ai horreur de ça. -- Hourquoi? -- Parce que c'est bruyant! -- Pas tant que vous quand vous criez. -- I1 faut bien que je crie pour me faire entendre. -- Mais je vous écoute. -- Oui, mais vous ne m'entendez pas. -- Ha, h'est vrai!
Ce quidam semble en proie à l'exaltation. Il marche à grands pas, s'arrête brusquement, contemple le fleuve, les reflets du couchant, repart en sens inverse, s'arrête à nouveau, respire à larges goulées, glisse des regards qu'il croit discrets vers Irénée, étreint ses mains fébriles, se parle à lui-même. Encore un original! Peut-étre un fou, un candidat au suicide? Lasserloff espère que non : il est si bien, contre ces pierres chaudes, dans cet engourdissement douillet. L'autre, pourtant, a l'air d'un individu respectable ; mais sait-on jamais? Habillé, même, avec une certaine recherche, quoique les vêtements ne soient pas absolument neufs : des hauts et des bas, sans doute. Quelqu'un de connu. Certains détails dans la façon de marcher, de se tenir, le port de tête. Un peu de préciosité, aussi. Un artiste. À 1'ancienne. De nos jours, les artistes préfèrent se donner des allures de maçons, de déménageurs, d'employés de banque, d'instituteurs écologistes. L'habitude de commander. Ne doit pas être commode. Colérique, écorché vif. Grande bonté. Intelligent, c'est sûr. Difficile à supporter. Ne se supporte pas lui-même. Homo sur les bords, et sans doute au milieu. Cultivé, raffiné jusqu'au bout des ongles, même si affectant parfois une certaine vulgarité ; aimant cela, en se donnant l'illusion de s'encanailler. Doit apprécier la canaille. Une certaine canaille. Celle qui demeure dans les limites du pittoresque. Un meneur d'hommes. Cabot comme pas permis. Une certaine aura de légende, qu'il se plaît à entretenir. Personnage hors du commun, il en mettrait sa main au feu. Curieux, comme, à propos de cet inconnu, le mot qui lui vient le plus volontiers est "certain". En train de réussir, ce type. Sur une courbe ascendante. A envie de le crier, de l'apprendre au monde, et cependant vient s'isoler ici pour s'en persuader, se le crier d'abord à lui-même, savourer seul le goût de sa victoire. Un timide, un renfermé, un solitaire, se fabriquant l'assurance qu'il n'a pas ; se croit plein de chaleur et de qualités humaines, quand au fond il lutte contre son propre désespoir. Les yeux mi-clos, Irénée considère son "sujet" avec reconnaissance. Grâce à lui, il vient de se livrer à son jeu favori : montre-moi à quoi tu ressembles, je te dirai qui tu es. Dans son esprit, ce n'est qu'une fantaisie sans conséquence, à laquelle il accorde un crédit tout relatif, sinon nul. Mais cela lui plaît de vaticiner, en tout irréalisme, sur la personnalité, les occupations supposées de passants rencontrés au hasard. Ce qu'il ignore, c'est qu'à force d'inventer, on finit par cibler juste. Comme le promeneur passe à proximité, Lasserloff murmure, en russe, sur un ton goguenard : -- Alors, barine, des problèmes? Saisi, Choura s'arrête et répond dans la même langue : -- Pourquoi m'appelles-tu barine? Irénée ouvre de grands yeux. Il vient d'imaginer des tas de choses sur ce bonhomme, mais il ne lui aurait jamais prêté la connaissance du russe, encore moins cette nationalité! -- N'es-tu pas barine? laisse-t-il tomber. -- Je le suis si tu le dis, sourit Choura. Qui es-tu? Le clochard hausse les épaules : -- Rien d'important. Et toi? -- Un compatriote, on dirait. Je peux t'aider? Lasserloff le regarde fièrement : -- Et moi, je peux? -- Qui le sait, mon pigeon? Qui le sait? Vladimirov lui saisit le bras : -- Le fait que je t'aie rencontré, toi, justement ce soir, est peut-être un signe? -- Si tu le dis, barine, c'en est un. -- Arrête tes barines, c'est passé de mode. -- Je suis démodé. Ça ne se voit pas? Vladimirov rit : -- Et moi donc! Tu dois le voir aussi. À ce moment, Katcha paraît sur le quai : -- Choura! Qu'est-ce que tu fabriques? On te cherche partout. Tu nous fais faire un mauvais sang d'encre! -- Mon régisseur, souffle Alexeï Alexandrovitch à Irénée. Amusé, celui-ci crache par terre : -- Tfou! Tous des hyènes! -- Alexeï Alexandrovitch, s'indigne Katcha, que manigancez-vous en compagnie d'un clochard qui se permet de cracher à mon approche? -- Je m'instruis, ronronne Vladimirov. Katcha se plante devant Lasserloff : -- Toi, pourquoi me craches-tu sous le nez? -- Tu es régisseur! -- Et alors? -- Je connais bien les régisseurs. Ce sont des hyènes. Pourquoi je le sais? J'ai été régisseur! -- Tu entends, Katcha! Il a été régisseur! Je te le dis, c'est un signe! Et régisseur de quoi, mon pigeon? -- De ballet. Choura s'assied sur un muret, portant la main à son coeur, soudain très pâle. Katcha se précipite vers lui : -- Alexeï, ce n'est pas le moment! N'écoutez pas 1es divagations de ce vieux fou. Venez! Et Vladimirov, secouant Katcha comme un prunier : -- Mais tu ne comprends pas? Tu ne vois pas que cet homme est un envoyé du ciel? Ce soir! Précisément ce soir! Il va nous porter chance. C'est... c'est notre mascotte! Nous allons avoir un triomphe. Il ne faut pas le lâcher! -- Hé-là, quoi, mascotte? ronchonne Lasserloff. Attention, barine, ne me confonds pas avec un ours en peluche. -- Venez donc, Choura. Assez d'enfantillages. Écoutez-le vous appeler barine! Il dit n'importe quoi. -- C'est qu'il plaisante. Et si je veux être barine, moi? Vladlmirov se dresse, indigné. -- D'accord! s'empresse Katcha. Tu es barine. Et maintenant, viens. Choura se tourne vers Irénée : -- Sais-tu qui je suis? -- Tu es barine. -- Ne m'énerve pas, mon pigeon, ou tu prendras ma main sur 1e bec. Lasserloff se marre, du haut de son mètre quatre-vingt-douze. -- Je suis Alexeï Alexandrovitch Vladimirov. Lasserloff ne se marre plus. Vladimirov! Il se met presque au garde-à-vous : -- Irénée Lasserloff, ancien régisseur au Théâtre Marie. Choura s'effondre sur son muret, cependant que Katcha demeure bouche bée. Silence, troublé par un mugissement de péniche. Alexeï saute sur ses pieds : -- Nous partons! (À Irénée :) Tu viens avec nous. Tête grave d'Irénée : -- Non, barine, non. Il faut me laisser où je suis. Je l'ai choisi. Je suis heureux ici. -- Tu viens avec nous! s'obstine Vladimirov. -- Je ne suis pas de votre monde. Je ne suis plus à lui. -- Mais enfin, toi aussi, tête de mouton, ne vois-tu pas que nous n'avons plus à choisir, les uns et les autres? Le destin nous a réunis. C'est ton destin, notre destin à nous. Viens! Je te ferai riche. Katcha le tire par la manche. |