1er Mouvement

 

2e   Mouvement

 

3e   Mouvement

 

Quatrième Mouvement

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La vitre explose sous mon poing. Débris de verre dans la rue. Le plus dur a été de retrouver le chemin de la table, combattre la répugnance, la peur, même, la peur d'ouvrir ces pages qui m'habitaient jour et nuit. Balcon d'en face en contre-plongée. Blanc aveuglant sur le bleu du ciel et les nuages qui passent. Fils électriques sur fond de montagnes. La terre tricotée. Saules, peupliers. La Montagne des Singes. Au-delà du col? Je ne saurai jamais. C'était zone interdite. Gramophone, Debussy. La pluie de notes du piano rebondissant sur l'herbe comme autant de minuscules sauterelles vert tendre. L'intérieur des ailes, déployées, était rose. Autocar survolant des grottes. Grotte du bout du monde du cap Noun. Soleil de cuivre de la lampe à pétrole. On trempait du pain sec dans de petites soucoupes de morue séchée, de piments rouges et d'huile d'olive mélangés. Nue jusqu'à la ceinture, brune, dure comme un rocher, tu me souris. La nuit, la mer devenait phosphorescente quand on la touchait. Couvertures humides de rosée au lever du jour. Et ce couloir qui n'en finissait plus, où j'avançais, pieds nus, en aveugle, un pas toutes les minutes, me guidant aux murs, reconnaissant les portes, les passages, les couloirs, profitant du moindre bruit extérieur comme d'un écran, écoutant respirer les rideaux. La vitre explose sous mon poing, quelques années plus tard. Mais je suis en train d'arroser la terrasse au jet d'eau, la verrière de l'atelier qui ruisselle de suie, le mur d'en face, ses crampons de fer, au-delà duquel les morts dorment dans leurs tombes, serrées comme un champ retourné, une simple pierre pour en marquer la tête. Porte sur l'océan bâtie de terre rouge. Derrière, toute une citadelle, avec des salles noires, des puits, des jardins. Des odeurs de marché, de laine, d'étoffes. Des cris de brebis. C'est le feu, j'en suis sûr. On me dit que c'est la pluie mais, sur mon insistance, on ouvre les volets. La pluie est un brasier. L'Alhambra sous la neige. La salle des secrets. Elle s'est jetée sur moi, plantant ses dents partout. Dommage, dommage qu'elle n'ait eu qu'une bouche. Bouche de pierre nourrissant la fontaine d'une eau glacée au milieu des granits, depuis toujours. Et le prince de bronze veillant sur Volubilis. Combien de villes mortes! Mais combien de vivantes? De demeures habitées? Se reconnaissent à leurs silences. À 1'espace laissé vacant entre 1'affairement d'aujourd'hui et les présences d'autrefois. Dédale, réseau de passages respectés, dont la mémoire monte, toute droite, guidée par le virebouquet des viornes révolues. Crocodile d'ivoire menaçant des photos jaunies où la même femme joue à être une autre. Au fond du plumier danse un théâtre de marionnettes, toute une cour de récréation. Des enfants se pourchassent. Dans la fenêtre microscopique du castelet, un loup de velours noir aux yeux phosphorescents traque un diable classique à l'air un peu bêta. Encriers, encriers. Porcelaine ou cristal. Plumes qui ressemblaient à des pertuisanes, d'où tombent les premiers mots devenus étrangers. La cape du magicien m'enveloppe d'orchestres. Chaleur jaune de palmeraie, à l'haleine d'épices. Chameaux qui vous regardent, du haut de leur dédain, la lippe souveraine, l'oeil maquillé de khôl, leurs longs cils de houris. Les dieux se sont enfuis. Nous ont laissé leurs bouses. Écoute, Lariana, je te donne le La. Une, deux, trois, quatre. En cadence. Tendez la jambe. Pieds en-dehors. Une, deux, trois, quatre. En me-sure. Sa-lopes, co-chonnes. Rentrez le ventre. Et une et deux. Pas-de-bourrée. Micha, il faut venir au spectacle de Nina. C'est ad-mi-rable. N'est-ce pas, Nina? Elle va vous dire. Reprenez soupe. Parle, Nina! Quelle idiote! Il faut danser avec elle. Un jour. Je vois scène en gris. Tout gris. Adage. Très beau. Promis, Micha? Plong-plong-plong. En me-sure, le pia-no! Il est gentil, mais stupide. Qu'est-ce que vous voulez!... Aussi il est un peu sourd, je crois je. À mon n'est-ce pas avis. Ce sifflement dans les oreilles : c'est que la maison se tait absolument ; il n'y a pas un bruit. Je perçois ma pression, le battement de la mécanique. Comme je percevais, ballotté par les vagues, le pétillement des galets roulés sur le rivage et qui semblait provenir de ma nuque. Flottant, les bras en croix. Dans un ciel matriciel. Jusqu'au bout de ce rêve. Jusqu'au bout de ce monde. Les mots passent en criant comme des hirondelles, plongent et disparaissent, reviennent à crochets brusques, foudroyants ; échangent leurs silhouettes et confondent leurs ailes. Au loin s'ébrouent les clochettes des porteurs d'eau mêlées. Alhamdou lillah! Pourquoi me presser? Personne ne m'attend. M'éveillerai-je? Reviendrai-je au monde? Ou resterai-je au pays des songes jusqu'à demain? jusqu'à quand? Pour toujours, peut-être? Ouassalam! J'ai le net souvenir, dans ma semi-inconscience, d'avoir hésité. Il ne dépendait que de moi. Et puis je me suis dit : bon, allez, je reviens! Et je l'avais à peine décidé que l'océan me portait vers une terre lointaine, grâce à un courant terrible. Soudain j'étais tout près, je voyais un rivage élevé et, débouchant dans les vagues, des sortes d'égouts, de conduits, par lesquels il communiquait avec l'océan, mais que le fait d'emprunter m'effrayait. On les aurait dit vivants, organiques, comme d'énormes artères. J'avais peur d'y étouffer, de m'y perdre. Enfin j'abordai à une plage, où un couple inconnu se lamentait ; moi, inconnu également, je touchai terre. Alors je m'éveillai, avec la nette conscience de revenir d'un ailleurs où j'aurais pu rester sur un simple coup de tête. De façon définitive. Il ne s'agissait plus de cette sensation quotidienne, fleurant la fleur de rhétorique, mais de la brutale révélation d'une vérité terrifiante, d'autant plus qu'en apparence anodine. N'est-ce que cela, mourir? Peut-on ne pas revenir à ce monde sans même y prendre garde?... Je ne savais plus où j'étais, ni quand, ni qui. Si c'était le jour ou si c'était la nuit. Cela n'avait plus d'importance : j'étais là. Renaître, réapprendre. Retrouver ses frontières. Redéfinir son identité. Identique seulement si les mêmes références sont rappelées, rapports fragiles : un être, un souvenir, un air, un paysage. Sans quoi on devient autre. On marche sur des gouffres. Quelle patiente application, quel effort obstiné, pour ne pas se dissoudre! Shash, Mash et Azam. Z'êtes là, Tuxedo? Il est 1à. Je le sens qui bouge. Le soleil se lève. Puis se couche. Puis se lève, puis se couche. Le blizzard souffle sur la Baie James. La nuit, à la lueur des projecteurs, ses monstrueuses levées de terre, les treuils, les scrapers, les échafaudages, semblent une toile abstraite. Murailles de danseurs-félins se déplaçant d'un bloc, gestes imbriqués comme des engrenages. Des équipes d'acrobates fous, soudés par le gel, montent par moins 20 les pylônes de haute tension à des hauteurs vertigineuses. Attention, Denis! Ils te cernent de lignes. Telles des araignées, ils tirent leurs fils dans tous les sens. Tu ne pourras plus passer. Déjà, 1'hélicoptère leur servant de grue et de nounou danse un ballet de mort. Images pour Istvan. Choura suivra-t-il? Choura suivra toujours, bien qu'aimant mieux précéder. Trouvant dans les livres anciens des raisons à l'audace d'aujourd'hui. La Gaïa coule sans se poser de questions, entre ses rives probables, où erre l'improbable Lasserloff ne pouvant se résoudre à déserter son territoire. Le voit de sa fenétre, Bernadette, ignorant tout de lui. Mais le voit cependant, comme les arbres, le ciel par-dessus. Un élément parmi tant d'autres. Qui sait que Dimitri parle l'oubykh? Et lui, s'en souvient-il? La langue la plus difficile du monde. Quatre-vingt-deux consonnes, trois voyelles. Nul ne s'en sert désormais. A été oubliée. Exterminée avec son peuple (1864). Mais la voici qui passe, silencieuse, secrète. La neige recouvre tout. Taisez-vous, Lauriston! Pourquoi ne pas feuilleter -- ô gué -- Charachidzé? Tu ne bois pas ta tisane, Puterflam? Il fallait posséder la clé des singes pour pénentrer dans ce monde clos, qui s'éclairait à l'or. Sottises! Pas de clé, pas de projecteurs. Pas de langage en clair. Des masques sur des masques. Venise en folie. Feux d'artifice, ponts sur le vide. Marottes et dominos. Gondoles glissent comme des cercueils au son des mandarines. Inconnus reliés par des serpentins. Marquises, doges, chevaliers. Escarpins de satin. Mouches sur blanc de céruse, taffetas, balancelles. Lions de marbre à l'affût. Escaliers polychromes, créneaux de nougatine, fresques sexagésimes, piliers arborescents. Des orgues se déchaînent. Blizzard sur la Baie James. Et Soba conduisant les cuivres volcaniques. Au tempo. Le tempo. Percussions percutant des masses granitiques. Il se bâtit des tours qui n'auront pas d'étoiles. Juliette et Romégo. Ce souvenir l'agace. Faut-il -- pourquoi faut-il -- que les autres pataugent dans votre vie privée? Au diable Aniouta et son vain bavardage! Tradabla-tralala. Montenegro Juliette. S'en avise à présent, aurait pu dire, Aniouta : Monténégo Juliette. Trop tarte. Ne savait pas. N'avait pas à savoir. Juliette, lisse comme une dragée, dans la soie rose de sa chambre. Au-delà, les reflets smaragdins d'une mer méridienne. Où, lent, se dilue un sillage énigmatique comme un hanko. Je veux bien avoir tort, s'amuse Juliette, laquant ses griffes de rubis, je veux bien avoir tort pour te faire plaisir, mais ça ne change rien au fait que j'aie raison! Ego fond de tendresse. Pfouff! voici Azam dans la chambre d'hôtel, entre Ego et Juliette, assis à la table du petit déjeuner, trempant le doigt dans la marmelade d'oranges.

EGO.- Non, mais!...

JULIETTE.- Faut pas vous gêner!

Azam se suce 1'index avec application.

AZAM.- Mouais, on a fait mieux. Combien payez-vous pour ça?

JULIETTE.- Chéri, jette-le dehors.

Ego voudrait bien. Il regrette les muscles qu'il n'a pas. L'ennui, avec les femmes, c'est qu'à un moment ou à un autre, il faut se transformer en brute préhistorique.

EGO.- Vous entendez? Je vous chasse!

AZAM.- Hi-hi-hi!

Juliette le gifle sans crier gare. Ego ruisselle d'angoisse, mais Azam s'effondre.

AZAM.- Le ferai pus, promis. Pus le doigt dans la confiture.

JULIETTE.- Sale môme!

AZAM.- Padon, maman.

JULIETTE, à Ego.- Aussi, tu lui passes tout!

EGO.- Je lui passe tout, je lui passe tout...

JULIETTE.- Parfaitement!

AZAM.- Faitement! faitement!

EGO.- T'en veux une autre?

AZAM.- Non, papa. Padon, papa.

EGO.- C'est vrai ça quoi non mais.

JULIETTE, à Azam.- Finis ta bouillie.

AZAM.- En veux pus.

JULIETTE.- Sinon, j'appelle le gros monsieur qui porte les bagages et il t'enfermera dans une énorme, horrible malle noire qui sentira le rat crevé.

AZAM.- Oh, non! oh, non! Pas le gros monsieur! Pas le gros monsieur!

JULIETTE.- Alors, mange ta bouillie.

EGO.- Tu es dure.

JULIETTE.- Voilà comment il faut parler aux mômes.

AZAM.- Et 1'autre monsieur?

EGO.- Quel autre monsieur?

AZAM.- Çui qu'est dans le placard. Il va pas venir pour me faire des choses?

EGO.- Quel placard?

AZAM.- Çui-là!

Ego ne fait qu'un bond. Il y a, en effet, quelqu'un dans le placard : Azam.

EGO, à Juliette.- J'attends tes explications.

AZAM.- Permettez...

EGO.- Vous, je vous conseille de vous taire!

Les muscles d'Ego se gonflent et s'exaspèrent. Il se sent grandir de cinquante centimètres. Hier encore, il a levé cent vingt kilos, effectué soixante tractions, fait péter le spiromètre. Ce n'est pas ce freluquet qui va l'impressionner. Ni Juliette aux abois faisant clic-clic avec ses cils.

AZAM.- Prenez garde à ce que vous direz. Les mots nous engagent plus que nos actes.

EGO.- Taisez-vous, monsieur!

Taisez-vous toi-même. Mon Dieu, pourquoi faut-il que tout se détériore? Ne peut-on être sûr de rien? Il est pourtant d'imparables logiques : si les généraux sont si stupides, c'est qu'on a pris la détestable habitude de les choisir parmi les colonels. N'est-ce pas, coronel? -- « Niark, niark, niark! »... Me regarde avec sa gueule de bronze, fermée comme un obus. Obtus. Aux murs, des couvertures indiennes. À terre, des calebasses. Un nombre impressionnant de pelures d'oranges. Quelques flaques de sang. Le crépi crépitant râpe les rais solaires. Dans la rue, un banjo. De petits ânes passent, croulant sous des meules de foin, trottinant, trop justes dans leurs croupes serrées. Et Samantha ouverte, offrant son sexe au plafond haletant. On frappe à la porte.

EGO.- Entrez!

Entre Azam.

AZAM.- Bonjour, monsieur. Télégramme.

Sort Azam.

JULIETTE.- Eh bien, ouvre!

EGO.- Je n'aime pas les télégrammes.

Juliette le lui prend. Décachette. Lit :

JULIETTE.- « Happy birthday to you. Barbara. » (Elle le foudroie du regard.) Explication?

EGO.- Je ne me je...

JULIETTE.- Qui est cette Barbara?

EGO.- Connais pas.

JULIETTE.- À d'autres!

EGO.- De plus, je te ferais remarquer, de plus, ce n'est pas mon anniversaire.

JULIETTE.- Apparemment, ce l'est pour elle.

EGO.- Mais puisque je...

JULIETTE, méprisante.- Barbara!

EGO.- Arrête, écoute!

JULIETTE.- Qu'est-ce que tu essaies de me chanter? Tu te trompes de mouvement, mon cher. Il est clair que nous ne sommes plus dans l'Andantino con cuore : nous entrons dans l'Allegro Barbara.

Barbaro, corrige Soba. Allegro barbaro. D'un trait de plune, il rectifie la partition. Où allons-nous, si tout le monde s'y met? Revoir aussi le passage des trombones, au 132. Il n'est pas sûr que ce Mi bémol, donnant une septième augmentée avec le contrebasson, ait été voulu par Nounou. Par contre (Dimitri se marre), que SHASHMASHAZAM comporte treize lettres n'est certainement pas le fait du hasard. Et si oui, de toute façon c'est un signe. Différence entre un signe qui apparaît tout seul, et celui qu'on s'arrange pour provoquer?... Il suffit d'y croire. Comme Basile, persuadé qu'un médicament emménagogue est fait pour vous conduire aux cabinets. À ce compte, l'étymologie peut consister en une affection du thymus. Et puis baste! les choses deviennent ce que vous les pensez. Savoir, science nesciente rarement presciente (Vico). « Nous savons... », psalmodiait, du temps de l'Université, M. Trouche (dit : Farigoulette, en hommage à ses origines phocéennes), quand il ne savait rien. « Nous savons... » Ce qui l'avait fait surnommer : le "savons" de Marseille. D'où un jour, l'apostrophe excédée de notre condisciple Raynal : « Nous savons, d'accord. Mais Socrate lave plus blanc. » À quoi Trouche rétorqua, soudain profond : "Monsieur Raynal, jusqu'à présent, je doutais encore. Maintenant, j'en suis sûr : vous êtes un calamantran! » Ceci nous plongea tous dans la perplexité car, pour la première fois, Farigoulette semblait connaître ce dont il parlait. Et si ce terme, derrière lequel nous pressentions des trésors d'authentique civilisation, nous demeurait aussi impénétrable que l'amathie ou que la quoddité, nous lui étions reconnaissants d'introduire un peu de fraîcheur dans son langage. Romuald entreprend de repeindre l'escalier, sans nécessité aucune. Du moins peut-il, condamnant le secteur, suspendre la vie de la maison à son pinceau, tartiner avec jubilation un orange impossible, interroger quiconque sur des détails techniques, donner de la voix aux passages importuns, retirer une satisfaction profonde à constater que tous, malgré ses avertissements hypocrites, repartent maculés du pigment infernal. Une population orange commence d'apparaître sur la planète, par une génération qu'on dirait spontanée, dans laquelle Romuald ne distingue, à juste titre, que des sujets. Il règne en potentat sur un univers aussi repéré que celui des ornithologues. Dans sa tête, en tout cas. Incognito du cognomen. À chaque bouchée de sandwich, Dappertutto se sent un peu plus seul. Palissades aux affiches lacérées, dont les lambeaux bannièrent. Grilles d'égout. Poubelles. Deux chats sur leur derrière. Un taxi en maraude. Au loin, dans un brouillard ocré, vitrines scintillantes. Un monde confortable en bois de moutouchi, moquettes, luminaires, où passent des robes de soie, des sourires. Bonsoir, Mark. Qui est-ce? Comment! vous n'avez pas reconnu? Mark Robson. Robson? Vous voulez dire MARK ROBSON? Naturellement! Mon Dieu, ce qu'il fait jeune! Dans Chattanagoo, je lui aurais donné quarante ans. Le maquillage. Bien sûr, le maquillage, tas de paumés. Saloperie de maquillage. Trois heures de supplice chaque matin, aux aurores, sous les pinceaux, les brosses, les éponges, le blish, le blash, le blush. Trois heures pour attraper vingt ans de mieux et ensuite, sur un an, en prendre trente à tout jamais. Une petite signature, monsieur Robson? Mon Dieu, ce qu'i1 fait vieux! Dans Pebbledooda, je lui aurais donné vingt ans. Le maquillage. Evidemment, le maquillage, bande d'abrutis. Cinq heures de supplice chaque matin, aux aurores. Plus 1e docteur, le masseur, la moumoute, les pilules pour le foie. Pour remonter le temps. Le temps perdu pas si perdu que ça. Temps perdu entre vingt et trente ans. Rapporter contre récompense. À force de le remonter, le temps, il pète comme un vieux ressort. Doucement, chérie, rends-moi mon râtelier. OK Mark tu sautes sur le toit tu glisses dans la flaque d'huile tu te rattrapes au bord là la gouttière se démanche c'est vu pour la régie tu tombes tu t'accroches au store et tu restes dans le vide attention de pas tourner la caméra 3 te prend le visage en close-up et puis tu bon compris laisse tomber appelez-moi la doublure de Monsieur Robson. Vacherie! Mais non, mais non, pas question. Rectification. Quel est le secret de votre éternelle jeunesse, Mark? Le yaourt. Je bouffe du yaourt sans arrêt. Je me brosse les dents au yaourt. Tous les jours, un bain de yaourt. Je me masse au yaourt. Je chie du yaourt. Je suis un yaourt. J'ai d'ailleurs épousé six Bulgares. Successivement, bien sûr. Et chaque année, je me retire trois mois à Souslaskovnatchik, trou du cul du monde et capitale du yaourt perdue au fond des montagnes, où tout ce qui n'est pas caillé est du rocher, où tout ce qui ne s'enfuit pas en meuglant ou en bêlant quand vous tapez dans vos mains est un yaourt. Je me demande si ma dernière femme, épousée un jour d'aberration et d'orage près d'Asenovgrad, où les gogues des Monts Rhodope semblaient se déverser par torrents, n'était pas une chèvre. Elle broutait voracement mes cigarettes turques et cultivait des poils follets autour de ses mamelles drues. Elle avait autant de conversation qu'un presse-purée. Ça tombait bien : je n'aime pas la conversation. De toute manière, après trois mois passés à Souslaskovnatchik, trou du cul du yaourt et capitale du monde, vous n'aviez plus aucune idée de la conversation. Les dialogues de mes films produisent le même effet. Mais quelle belle aventure. On n'est pas ici-bas pour dialoguer ; ça se saurait. Les dialoguistes ont encore de beaux jours. Au fond, personne n'aime improviser. Alors, on pique quelques mots par ci, quelques mots par là, une situation ailleurs. Tranquille, sur les rails posés par d'autres. Pendant ce temps, on peut dormir. Balancement des essieux. Tagadoum-tagadoum. Le paysage passe. C'est si sécurisant. Il ne peut rien nous arriver. La preuve : tous les grands découvreurs de langage ont été honnis, conspués. Ronron-ronron-ronron. Prière de ne pas déranger. La "création", les gens n'en ont rien à cirer. Elle doit se confondre avec un bon service d'hôtel. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on refasse leur lit, qu'on leur apporte la bouffe sur un plateau, qu'on astique leurs pompes et repasse leurs loques, mais surtout, qu'on les laisse roupiller. Et s'ils avaient raison? Occupent leur vie à hiberner, peinards, un tapon dans le trou de balle, pour que les fourmis importunes n'entrent pas et ne transforment pas leur bide en Bazar de l'Hôtel de Ville. Ce tapon, ils l'ont pétri avec soin -- ce fut d'ailleurs 1'essentiel de leur activité --, et ce peut être selon le cas une belle conscience, un brin de religion, un solide égoïsme, un principe confortable, un éthylisme de bon aloi ou tout cela ensemble. Curieux, comme c'est facile à fabriquer! Ça ne demande que très peu de matière première, un minimum de salive. On a tout sous la main. Suffit de gratter autour de soi, pas trop loin de préférence, à quoi bon? La création est un énorme pet. Ça fait sauter le tapon. C'est dangereux. Des fois ça pue, et ça dérange. Ronron-ronron-ronron. Le Capitaine et l'Astronome, dans "Pim-Pam-Poum", qu'est-ce qu'ils en écrasaient! Attendrissants comme des bébés. Avec, au-dessus de leur tête, pour que le doute ne fût pas permis, une bûche entamée par une scie d'où s'échappait un ZZZZZZ péremptoire. Fascinant microcosme encombré d'inutiles et de malveillants, embaumé par les tartes de Tante Pim, dégoulinant de sucettes, de crèmes glacées, écrasé de soleil et de farniente, où j'appris 1'existence des autruches, de leurs oeufs monstrueux, des îles désertes, des palmiers, des chaises longues, des rois nègres, des trésors fallacieux, des crocodiles, de la malignité humaine que tâchaient d'endiguer la Morale impuissante travestie en Miss, préceptrice à chignon, et, de façon beaucoup plus efficace, le rouleau à pâtisserie de Tante Pim, animé de la générosité aveugle du personnage. En ce temps-là, Adolphe représentait ce qu'il y avait de plus vil au monde. Il y en eut d'autres depuis. Rien ne m'hypnotisait davantage que l'île flottant en plein ciel découverte par Mickey à bord de son aéroplane rouge, ovale, massif comme un bonbon. Elle apparaissait entre deux nuages, fantastique, sous la forme d'une pyramide retournée, avec ses maisons, ses arbres, sa couche de macadam, la terre en dessous et, sortant de toutes parts, ses racines. Ce qui me stupéfiait, c'était les racines. Ces racines en plein ciel. Je savais, je devinais que Mickey allait retrouver sur cette île son ennemi juré, l'horrible Le Frisé et son pilon de bois, qui concentrait en lui toutes les disgrâces possibles : gros, méchant, barbu, hirsute, lippu et de plus, invalide. Tous 1es ghettos en un seul homme. Il me fallut des décennies pour déceler ensuite des foules de Le Frisé sous l'apparence trompeuse de la grâce, de la cordialité, du dévouement, de la grandeur d'âme. Heureux monde, que celui où la noirceur est signalée par l'encre noire! Où je t'aime veut dire je t'aime ; et je veux bien, je ne suis pas contre. Quel égoïsme ne faut-il pas accumuler, pour vaincre cet égoïsme qui consent volontiers à ce que les autres ne rêvent que de vous être agréables, et qu'on appelle confiance! Les illusions périment comme certains objets, certains lieux -- ayant été remplacés par d'autres --, dont on conserve la nostalgie à cause des souvenirs qui s'y trouvent attachés. Glacières devant lesquelles n'intrigue plus aucun matou ; buanderies aux touffeurs moites, sensuelles, proches des antres alchimiques, où ne s'érigent plus les cheminées de lessiveuses, ne flottent plus les vertigineuses odeurs de 1'étreinte du propre avec le sale. Que retiendront les mémoires futures des réfrigérateurs, des machines à laver? Il semble qu'en tout, les sentiments aient été remplacés par des idées. La matière, par une apparence de matière. Synthétiques, qui ne font la synthèse de rien. Décor de cinéma, où s'agitent des fantômes. Où le moindre parfum apparaît comme une faute de goût, dans les deux sens du terme. On est passé du noir et blanc à la couleur, sans en trouver aucune. Mystères de la lumière. Qualité, dirai-je, de la lumière. Le nombre ne crée pas la valeur. On a voulu faire riche, on fait nouveau riche. On s'est cru plus puissants, on est devenu pauvres. Le quartier de l'orange est aussi bon que toute l'orange. Tu es, Choura, tu es une incorrigible midinette. Je dis ce que je pense. Ce n'est pas parce que tu le penses que tu as raison. Ce n'est pas parce que tu penses le contraire que j'ai tort. Je ne pense pas le contraire. Alors que cherches-tu? Rien ; ce qui me caractérise, c'est que je ne cherche rien. Tu m'agaces. C'est déjà ça. Je n'aime pas ces airs sentencieux. Qui pontifie, ici? Sûrement pas moi. Allons donc! Ils pontifient tous les deux, tranche Romuald, orfèvre en la matière ; ce n'est pas à moi qu'on viendra en conter. Moi qui ça moi espèce de prétentieux. Que tous les moi lèvent le doigt. Vous, là-bas, j'ai dit le doigt, vous trichez. Je qui ça je? Que les je le lèvent donc aussi. Assis, vous! Où croyez-vous être? Qu'est-ce que ce désordre? J'ai horreur du désordre. De la gauche vers la droite, numérotez-vous. Silence! Vous n'êtes que des numéros. Quoi, pièces d'identité? C'est de l'identité en pièces. Rompez! Quand on se raccroche à son identité, on est en train de la perdre. Vous me parlez d'état civil? Sachez que votre état est incivil, voilà. Vous n'êtes guère en état d'avoir un état. Scènes gravées dans la porcelaine fine, couleurs pastel, transparence de certains traits, le soleil de la rondelle de citron, animé d'un lent mouvement giratoire (souvenir de la petite cuillère), pourtant il n'y a pas de sucre, c'est pour que le goût du citron se mêle à celui du thé, qui s'éclaircit un peu, doré, tourne une roue de bicyclette, ses rayons, le rectangle de carton frottant dessus, fixé à la fourche par une épingle à linge pour imiter un bruit de moto, fanion de velours, cape de laine, terreur de la pluie de sauterelles qui s'abat sur la ville, ces pattes, ces mandibules, ces abdomens annelés. Ces cuirasses de chitine, ces têtes d'insectes coupées, empalées sur des allumettes, s'agitant encore, les palpes, les antennes, ces monstres volants jetés dans l'huile bouillante, puis salés, vendus dans des cornets à frites, dans la rue, passés du jaune au brun caramel, les voitures qui circulent, phares allumés en plein jour, soulevant des trombes d'élytres, faisant fonctionner leurs essuie-glaces, le ciel obscurci comme par des nuées d'orage, on raconte que dans les campagnes tout est détruit, rongé, même les poteaux télégraphiques. Les trains s'arrêtent, bloqués par un mur grouillant aux yeux froids, caparaçonnés. Cette matière recouvre toute matière, la fait vibrer, onduler, l'agite de soubresauts mécaniques. On colporte d'horribles hlstoires d'enfants dévorés. On tape sur des casseroles, des marmites, pour détourner les essaims. On creuse des tranchées où ils s'entassent, on jette du pétrole, on y met le feu, mais i1 en arrive toujours, cadavres par-dessus des cadavres, et le flot déferle quand même. Haut dans le ciel, des myriades d'ailes scintillent comme des miroirs, palpitation de feuilles de peuplier. Des flèches sombres traversent ces nuages vivants : martinets, hirondelles, buses, pêchant en plein vol, à la fête, engouffrant, se gavant. C'est la foire à la bouffe. Tout bouffe et se fait bouffer. J'en ai la chair de poule. Elle me montre son bras, effectivement hérissé de crêtes minuscules. J'ai envie de l'embrasser partout, de savoir si ses flancs, sa gorge, présentent le même aspect, d'être pour quelque chose dans cette mini-révolution, dont pour 1a première fois je vérifie l'existence (pourquoi n'en ai-je jamais été victime?), car je ne doute pas que mes baisers entretiendront le phénomène. Mais quel âge avons-nous? Nous sommes des enfants. Bien des années plus tard, la peau d'Isabelle, au sortir du bain, sur une plage déserte, m'attirera de ces signaux réflexes qu'une brise innocente venait de provoquer. J'ai aimé Isabelle pour le bras de Martine, à notre étonnement réciproque. Isabelle, ses seins lourds, le collier d'ambre que, nue, elle ôta, disant : je ne veux pas ressembler à une odalisque. Quelle erreur! Mais depuis Isabelle, l'odeur de l'huile solaire me fait penser à l'amour. Ses yeux verts intrépides. Ordalie.

À l'écoute du monde

casque sur la tête

fils courant serpents

d'un mur à l'autre

sur les meubles les tapis

face faite de fils superposés

quadrichromie

le courant passe

le monde bruit

stridule

agite ses élytres

disperse ses langages

 Marée obsidienne stanka ménentrie absalon passe au large éristale impalesciblement sur deux rois grillagés forcés de blutte et d'arbre morte. Les étangs prognasciens, saponifiés, assourpassés de feuilles vives, jeutamignés, mansourates et drôlets, assafouinés de rouvre, villes fortes que mordorent les glas, glissant d'ombre en mortagne et se ressouvenant que l'olbate apostille sous les damas meurtris. La chair n'enchaîne que les saranges tortes, olfactées. Elles entrent de plain-pied. Portent des bouquets d'actuaires aux joues de madrépores, comme si les parquets, reflets de basiliques, avançaient plutôt qu'elles en offrande royale.

Je n'oublie les vitraux. Je n'oublie vos émois et les archanges bleus. Le cadre exact de cette baie sur le dehors, où le parc s'effaçait derrière l'aveuglante clarté qui le projetait vers nous ; l'ombre amicale des lambris travaillés que découpaient les toiles où des visages nous regardaient, graves et proches comme s'i1s allaient parler.

Lettre de Nora. Comme d'habitude, ce n'est pas tant ce qui est dit qui compte, que l'espace ménagé entre les mots, où l'allusion est reine, pour faire apparaître une certaine musique : sa présence. Appeler une complicité, retrouver des rapports perdus. Étrange pouvoir des mots. Petits dessins, parfois, comme des clins d'oeil, des caresses. Les gens écrivent, consciemment ou non, en habit de soirée, en costume de ville, en maillot de bain, en pyjama, en tenue d'Ève ou d'Adam, ou trouvent leur plaisir à varier la garde-robe. Cela se passe dans leur tête, bien sûr ; peu importe comment ils sont effectivement vêtus au moment où ils grattent, bien qu'il demeure pour moi quelque odeur de bure dans la prose de Balzac, et la tiédeur du lit dans celle de Proust. De même, je perçois chez Mallarmé le col rigide, la cravate molle, la flanelle anglaise ; chez Morand, la fragrance musquée des bagages de luxe. Henry Miller me parle derrière le cliquetis de sa machine à écrire ; Voltaire, le grincement de sa plume. Ces détails ne sont pas accessoires. Autant dire à Miró que ses doigts n'entrent pour rien dans ses toiles et que s'il avait peint avec des brosses, i1 aurait fait les mêmes choses. Un peu tard pour parler à Miró. Les trains partent, arrivent, se croisent, n'obéissent pas aux mêmes horaires, ni ne filent dans des directions identiques. On peut se trouver dans le convoi, mais dans une autre voiture, un compartiment différent. Rencontres au hasard d'un croisement, d'une déambulation dans le couloir, d'une attente aux guichets. Le plus souvent seul, seul. Ignorant-ignoré. Connaissant des inconnus sans importance, sacrifiant à des idoles de pacotille, passant à côté des vrais dieux sans 1es voir et sans qu'ils nous aient aperçu. Quand on sait, il est trop tard. Ils sont loin, inaccessibles, séparés par trop de voies, trop de distance, trop de gloire, de cimetières. Sans compter ceux qui sont partis la veille, il y a quelques années, quelques siècles. Le flot rugit toujours dans la baie des Trépassés. Au moment où je baisse la vitre de la voiture, un coup de vent me souffle au visage ses postillons d'embruns. Ce sont les morts qui me crachent dessus, dépités d'être morts et que je sois vivant. Entre nous, chers cadavres, la différence n'est pas grande. Avez-vous oublié? La nostalgie. De cette chair trop périssable. Hier encore je jouais avec Poussy et Le Rayé, mes chats en peluche. Je les possédais toujours à trente ans, mais ce qu'ils avaient vieilli! Et mon nounours. Le temps s'était acharné sur eux. Je ne voyais pas ce qu'il avait fait de moi. Je m'efforce encore de ne pas le voir. Martine, Isabelle, c'était hier. Hier, cet orage dans les cèdres, l'odeur des galettes de froment, des tentes en poil de chèvre, les rochers du torrent, l'ombre verte des chalets de ciment et de pin aux murs granuleux écorchant les genoux et les coudes, les lampes à carbure, le goût des prunes bleues qui giclait dans la bouche, des prunes jaunes au parfum d'acétone, des lèvres maladroites au parfum de violette, la minuscule pipe vernie dans laquelle je fumai ma première cigarette plantée toute droite, le hors-bord de fer-blanc zigzaguant dans la baignoire, affairé, sous l'effet d'une mystérieuse pastille en contact avec l'eau, la senteur d'ozone des métros d'antan, la tarte aux carottes, la pierre à feu dans sa papillote de papier mauve, 1es oreillons. Le lit dans la salle de bains où j'étais exilé. Devant mes yeux fiévreux, ces sous-verre qui dansaient la sarabande, me donnaient des cauchemars. L'Etna en éruption, les pêcheurs fuyant en barque. Ce paysage sous la lune, où les rochers semblaient des masses informes, molles, de linge mis à tremper. La beauté éclatante de cette femme du Titien à la crinière rousse, une épaule dénudée, dont je ne pouvais détacher le regard. Son étrange sourire se transformant avec la lumière, les reflets sur le verre. Les ombres chinoises auxquelles, guéri, je m'adonnai avec ferveur. La malle-cabine de mon père. Le feu dans la cheminée. Les marrons dans la poêle percée. Nom donné en Guyane aux mygales : matoutoufalèzes. Pays de l'acajou, de l'amarante. Je décidai d'appeler ploulibous les gigantesques cafards d'Afrique. Ces mots incantatoires destinés à domestiquer nos effrois. Ploulibou! La bête de cauchemar était censée accourir, officieuse, comme un bichon fidèle. On croyait s'asseoir sur un pouf... c'était un ploulibou! Jouer avec ses craintes. Matoutoufalèze. Conjonction cocasse, monstrueuse, de termes disparates pour désigner l'horreur. Natas el Nilam el Baïd dans sa longue limousine noire. Glisse entre deux soupirs. Au fond du ciel où s'accumulent les nuages, rugissement de réacteurs. Asphalte détrempé. Magasins clos. Dimanche. Vendrebiche. Amanda perdue dans un parc à huîtres. Vision inattendue. Antoine aboyant après les crabes qui s'enfuient, excédés, avec des hésitations d'automates, des saccades perplexes, des ralentis de patte imprévisibles, dignes des meilleures écoles de mime. S'immiminiscent entre deux plaques rocheuses plantées pour un ballet abyssal. Quelques bulles ironiques soulevant le sable impalpable. Les pieux noircis, dressés comme des défenses de ville disparue, attendant les marées d'équinoxe. Un goéland toque du bec à l'oeil-de-boeuf de la maison de Robert Surcouf. En retard de quelques pelletées de décennies. Les tours de guet, aveugles, regardent le grand large. Le bon feu pétillant dans la cheminée, frappée des armes d'Asdrassin. Sur la lande, errent les vents, tournent les âmes, craquent les bruyères. Batifolent Shash, Mash et Azam, guère plus gros que des grenouilles, chausses et pourpoints verts, poulaines à crevés, bonnets pointus frissonnants de grelots dorés. Mandores sur l'épaule, luisantes comme des noisettes. Se tiennent par la main, faisant la ronde, frappent du talon en mesure proprette :

Cinq marcassins

de paille et de grain

qui chantaient victoi-reu

au fond d'une armoi-reu.

Cinq marcassins

de paille et de grain

ont éternué

par-don-à-tes-souhaits!

Plif plaf plof, les petits pieds en cadence dans la terre moelleuse, brune comme chocolat. Les ajoncs, fourrure ondoyante. La voiture glisse dans le paygage. Tableau de bord compact. Cuir et ronce de noyer. Cigarette. Odeur de miel, d'aromates. Tu es coincée, Carmen. Le flic approche. Fond de marina, runaboats, roofs, wharf, accastillage, antennes. Blancs exaltés par un ciel plombé. Les dauphins sautent dans leur cirque de merde, ballons, bouées, anneaux orange. Les mômes piaillent, suçant leur ice-cream. On dirait qu'un cyclone se prépare. Les Japonais attaquent Pearl Harbour. Marilyn se shoote à la fantazédrine. Hugues de Courlonde étrangle son chapelain, coupable d'avoir bloqué la Vème Croisade en Poitou, cependant qu'Apollonios de Tyane pythagorise en pythidelphisant. Clément Marot marotte et La Fontaine ne boit pas de son eau. Le Petit Chaperon Rouge va réveiller la Belle au Bois Dormant sodomisée par le Chat Botté en passant par le lac de Tibériade où un baba-cool barbu fait du barefoot derrière un hors-bord propulsé à la pédale par Cugnot, Lavoisier, Léonard de Vinci. Aliénor d'Aquitaine et la Callas dissertent de Sepulveda, croquant des pistaches, gratouillant du psaltérion. À la guitare basse, Bo Shulberg. Aux vibes, Nicéphore Niepce. Stendhal aux drums, Ramakrishna au sax. Stores vénitiens. Escalier crapoteux. Erskine Trampton, détective privé. Magazines. Underwood. Le métro aérien. Brompton Place. Adirondacks. Le lac étale à la lueur de la lune. Cette phosphorescence qui vient des profondeurs, aurore boréale. Ouvrons le can de soda. Chaleur lourde. Chaleur sourde. Chaleur douce de la cheminée dans la pénombre clignotante du feu. Quel froid piquant dehors. Un froid plein d'esprit. Givre aux vitres au fond du verre 1es glaçons dans la liqueur ambrée, 1'eau pétillante et poissons nonchalants autour de l'épave au métal boursouflé, couleur corail qu'elle porte entre ses seins au bout d'une chaînette d'or fin. Partition. Attaquer du talon de l'archet pour produire une belle note ronde comme une bulle où vont se refléter le divan, le tapis, la fenêtre, toute la pièce, luisances convexes, glacées, impalpables, dures comme un vernis. Une belle note pour toute une vie. Flottille de pêche rentrant au port escortée de mouettes. Les cageots s'entassent, débordants de poignards. Étrilles à la criée. Le canasson nous emporte sur les pavés bossus, la calèche, coussins de velours cramoisi excité par les réverbères. Je sens le parfum ophidien de Diana Biggs, une orchidée au revers de sa robe de faille grise, gants de soie, éventail, escarpins homicides. Son flanc contre le mien, sa voix qui vocalise. Chacun de ses gestes accompagné d'un murmure d'étoffe, indéchiffrable confidence. Je n'ose la regarder, bouger, rompre le charme, balancés par le trot métronomique, appliqués l'un et l'autre, il me semble, à feindre d'ignorer le trouble qui nous broie. Rumeurs d'orage. Ces images qui nous assaillent, où nous luttons, nus, l'un contre l'autre, dans une lumière rouge et ses cheveux défaits. Cependant immobiles, côte à côte, comme deux statues de basalte habillées d'hiéroglyphes, regard perdu dans un lointain aussi horizontal que les ailes étendues d'Horus sur Edfou. Passons par Baker Street où se plaint un violon désuet, à la recherche, dirait-on, d'une demeure concrète. Les grandes orgues de la grotte de Fingal s'engouffrent au débouché de Park Lane, secouant notre esquif de ses lames de bronze, de plomb, d'étain. Au fond du Pentland Firth, vers Scapa Flow, brille un signal sanglant. Et l'éléphant gétule? Des grêlons gros comme des oeufs de pigeon. Rarement différents, c'est notoire. Heureux que les autruches restent en-dehors de la comparaison. Mais les merles? les courlis? 1'oiseau-lyre? Branches fracassées encombrant 1'avenue, tapis de feuilles, de brindilles. Le cyclone en attente s'est-il déchaîné pendant mon sommeil? Je n'ai que le souvenir d'un grand silence. Une mort de plus. Je ruisselle. Une lampe à souder dans mon crâne. Grue métallique exhalant une longue plainte rouillée de dinosaure. Sa flèche perplexe, où veille un oeil humain, au-dessus de la végétation bétonnée. Pèse du juste poids la balance romaine. Tournent les aqueducs en manèges cuivrés. Les buccins caracolent. Avignon dort dans ses colonnes, au milieu des cigales. Ôtant ses espadrilles, elle me tend un pied meurtri pour que je caresse sa cuisse, fraîche comme un bord de fontaine et lisse à en mourir, frémissant d'innocence, quand mes doigts effleurent par instants les lèvres humides que je ne savais pas nues sous la robe, qu'elle m'offre avec simplicité en parlant d'autre chose, heureuse de sa discrétion comme de la mienne, attentive au retour de la main espérée qu'elle peut croire fortuit, jusqu'à ce que, dans un gémissement, elle 1'inonde de son miel et, se renversant sur le rocher brûlant, écarte brusquement son corsage pour faire jaillir ses seins dressés. La plaine du Latium croule de richesses, moissons mousseuses, fruits abondants, fière de sa fertilité, des boeufs pensifs penchés sur ses sillons. C'est quoi, poupa, la castapiane? Tu n'as qu'à regarder dans le dictionnaire. Excellent principe, je m'en rendis compte par après. Mais sur le moment, quelle frustration! Les mômes ne posent pas tant les questions pour savoir, que pour vérifier que leur poupa (ou leur mouman) sont les plus forts. C'est pourquoi ils écoutent à peine les réponses : l'essentiel est qu'il y ait une réponse. Et parfois un dialogue. Car il arrive que ce soit le seul possible. Mais 1es adultes ont horreur d'être collés, et les sales mômes ont un flair infaillible pour détecter les explications fallacieuses, comme s'ils savaient déjà. Ou les lacunes rédhibitoires, telle cette gamine que nous avions emmenée visiter le musée de paléontologie et qui défila, impavide, devant un nombre incalculable de vitrines, d'ossements, de moulages, pour laisser tomber, dédaigneuse, ce jugement sans appel, après un dernier coup d'oeil aux bivalves fossiles : « Peuh! ils n'ont même pas de couteaux! » Et c'était vrai! L'ancêtre du solen brillait par son absence. Certains temps disparaissent des conjugaisons. Dame de mes pensées, de mes soucis et de mes roses. Forlance! forlance! Puis dansons la forlane. À propos de temps, je pense que la succession est une vue de l'esprit. La nature du temps est la simultanéité. Tout ce qui est simultané est dans le temps. Tout ce qui est successif est hors du temps. Le temps n'existe que lorsqu'il disparaît. Ainsi parla Natas, et flatteurs d'applaudir. Cette théorie qui n'en était pas une arrangeait ses affaires. Il quitta la scène pour sortir dans la nuit, jouant avec sa canne d'ébène à pommeau d'argent, sifflotant, d'un pas dégagé, sonore. Tapeti, tapeti-ta. Il aurait dansé des claquettes. Les réverbères se succédaient, semblables et singuliers. La calèche de Diana Biggs passa, simple rappel de thème ; Natas lui jeta un regard entendu dont j'étais loin de me douter, pas plus que je ne vis Diana sourire étrangement au vide noir de la rue, où ne se distinguait pas âme qui vive. On ne percevait que le pas du cheval. Tapeti, tapeti-ta. Avions-nous seulement, avions-nous un cocher? Taratata! ironisa Madame de F. Vous faites le mystérieux, mais je suis sûre que votre histoire est claire comme de l'eau de roche. Elle plongea une cuiller gourmande dans le sarrasin à l'armagnac. Oh non oh non, sûrement pas, je le sens! haleta la comtesse Von, reportant sur moi ses yeux un peu fous qui jusqu'alors avaient couvé Soba. Amanda semblait prête à se jeter sur elle pour lacérer ses vêtements, ce dont personne ne se serait plaint. Tu sens juste, ma biche, acquiesca Lasserloff et, ce qui ne gâte rien, tu sens bon. Irénée! minauda la comtesse. Attendez, attendez! murmure Istvan, ne vient-on pas de frapper à 1a porte? Istvan, mauvais sujet, nous faire des peurs pareilles! Mais je vous assure. Ça suffit maintenant. Comment? dire mauvais sujet à un danseur étoile, ah-ha! Madame de F me regardait avec sévérité, mais on sentait l'indulgence affleurer malgré elle. Toujours eu une certaine faiblesse pour l'indulgence, qui lui allait bien au teint. Passeport et Grande Jaffe vinrent repérer où nous en étions. Passeport le chat et Grande Jaffe le barzoï. Passeport parce que galvaudeux, perpétuellement en transit, et Grande Jaffe mon dieu parce que cela s'explique tout seul. Ici, Jaffe! commande Canorelli. Mon pauvre ami, s'amuse Madame de F, comme si vous ne saviez pas qu'elle n'en fait qu'à sa tête. Passeport considéra tous ces mots inutiles avec le mépris distant qui s'imposait. Les chats ne se sont jamais donné la peine de parler, pour n'avoir pas à répondre à des questions stupides ou soutenir des convervations dénuées d'intérêt. Un chat ne parle pas : il commande. Pour cela, point besoin de discours. Un claquement de doigts suffit, ou un miaou. À quoi bon dépenser l'énergie nécessaire à la contemplation? Au reste le langage est affaire de sauvages, éructation d'êtres grossiers. Le seul discours que 1es chats consentent à tolérer, à condition qu'il se fasse discret, demeure de bon goût, c'est celui de la musique. Ainsi Mozart, Jean-Chrétien Bach (de préférence au reste de la tribu), peut-être Debussy en ses meilleurs moments, n'ont guère travaillé que pour les chats. Cela fit leur succès, et notre civilisation. D'ailleurs Venise, la plus cultivée des métropoles tout au long de l'Histoire, la plus foisonnante d'artistes et de merveilles, n'est-elle pas depuis toujours la ville au monde où l'on observe la plus grande concentration de chats? Étrange coïncidence, ne trouvez-vous pas? Oh voyons, Alexeï, vous dites ça pour rire. Du tout, je suis sérieux ; expliquez autrement pourquoi, sur ce sujet, tous deux nous sommes mis à parler sur ce rythme. Ce rythme? je ne vois pas, quel rythme? L'alexandrin, voyons. Vous prétendez? Parfaitement, ce sont les chats qui ont inventé l'alexandrin ; rappelez vos souvenirs de collège, les grands classiques : ronronronronronron-ronronronronronron. Choura, vous êtes un grand enfant! -- Mais un tout petit chat, ma chère, un tout petit chat. -- C'est adorable! fondit comtesse Von. Passeport passa, comme s'il n'avait rien entendu. -- D'abord, affirma la Radcliff, les chats anglais parlent anglais, les chats français français, les chats persans persan. -- Et les chats sauvages? -- Ils aboient... Madame de F prit dans ses bras son barzoï : ma pauvre Jaffe, n'écoute pas ces méchants! La Grande Jaffe, apparemment, se moquait de ces calembredaines comme de l'an quarante. -- Mais vous avez vu Zulma Kaye dans Le Cantique? gémit Mazuchetti ; on dirait une baguette de pain rassis sur un coin de buffet et encore, c'est un buffet de gare. Bien sûr, elle fait trente-deux fouettés, mais un mixer aussi. À quoi lui a servi Balanchivadzé? Il aurait dû la laisser dans la salle de gymnastique où il 1'a trouvée. Comme punching-ball (prononcé poune-sinne-boule) -- Vous savez bien, Maître, que Georgh Melitonovitch n'a jamais su résister à une femme. -- Georgh est un grand artiste, psalmodia Mazuchetti : ingénieux, fascinant, autoritaire. Surtout, indéchiffrable. Il a tort de faire passer la danse par les ressorts du lit (ce disant, il fixait Vladimirov). Toutefois, il a essayé. C'était à Zulma Kaye de saisir sa chance aux cheveux. Mais pour les baguettes de pain, tout est chauve. Je suis sûr qu'elle ne rêve même pas. Comme ils disent à New York, elle est "clean". Nous n'avons pas besoin de clean. La scène n'est pas un supermarché. La seule ressemblance, c'est que de toute façon il faut payer à la sortie -- Vraiment? s'étonna Von. -- Je parle des artistes, scanda Mazuchetti. Le public, il paye à l'entrée ; mais les artistes, ils payent à la sortie. La petite comtesse se tourna vers Soba. -- Inutile, chérie, siffla Amanda vipérine, Mitri ne paye rien. -- Vous ne m'aimez pas, hein? se plaignit la comtesse. -- Moi? amandit Amanda, mais je vous ADORE! Ses mâchoires claquèrent comme celles d'un alligator. Envols de pluviers à grands froissements d'ailes affolés. Crêk-crêk- crêk-crêk! Panoramique. Avec effet de zoom sur les gerbes liquides soulevées par des milliers de pattes. Hippopotame churchillien excédé du vacarme. Brouârk. Moumpf. Côté berge, Achille de Mimizieux marchant sur des oeufs, casque colonial, chemisette, bermuda d'où dégringolent deux pattes aussi grêles que celles des pluviers, frissonnantes de duvet blondasse au-dessus des rangers style écrase-merde de scaphandrier. Dans ses menues menottes, une Winchester Thunderstreak M.90 à percussion centrale, double pontet et culasse au tungstène. Il a vu quelque chose. Cet insensé épaule, vise. Paoum! Se retrouve le derrière dans la boue sous l'effet du recul. Bilan : un criquet écrabouillé. Le popotame rigole, ou du moins je crois qu'il. Au fond de la jungle, Apopotakéké, chef de la tribu des N'Gololo, s'apprête à déclencher les hostilités contre Kikabulakoko, chef de la tribu des M'Fourbi. Les tam-tams crépitent. Depuis trois jours, les N'Gololo sont sur le pied de guerre. Ils commencent à fatiguer. Le pied de guerre est un grand pied en pisé, haut de six mètres cinquante, érigé au centre du village, où un alphabète a tracé avec les dents d'une fourchette le mot : GUERRE. Ils dévalent donc de leur perchoir avec une satisfaction évidente, cependant que de part et d'autre des marigots, des viragos, des vertigos, des lumbagos, les g'nanas tant n'gololo que m'fourbi, la doudoune ballochante, pilent le mil comme c'est leur fonction. Liment le pip. Piment le lil. Lipent le lim. Milent le pil. Pipent le Kikabulakoko jette son cri de guerre : « Apopotakékécékaka- Kikabulakokocéteski! » À quoi répond, par-dessus les barrières zherbacées des boucliers latéritiques, le cri de guerre du N'Gololo en chef : « Kikabulakokocékuku -Apopotakékécétekstra! » Les deux armées progressent l'une vers 1'autre, prenant garde de ne pas poser le pied sur un z'zonzon. Outre que la piqûre en est cruelle, le z'zonzon est un animal sacré. Tout profanateur de z'zonzon finit dans 1es n'goulags. C'est pourquoi l'on entend, en cours de progression, çà et là : « N'grok? » Ou encore : « N'fongo? » Parfois aussi : « N'merde! » lorsque le z'zonzon se révèle n'être qu'une n'chose. Puis c'est l'affrontement. Les adversaires se sautent sur le poil avec enthousiasme, détermination, ardeur, ivresse, conviction, courage, espoir, férocité, promptitude, précision, sauvagerie, conscience professionnelle et quelques rouleaux de sparadrap. Les têtes volent, les rates éclatent, les foies flaflatent, les tripes se trissent, les couilles s'esbrouillent. La couille est si prisée, sous ces climats, que tout gazier avec une tête de noeud se trouve incontinent hissé au pouvoir. Comme il est par nature porté sur la chose et que dans sa position les n'minettes ne lui font guère défaut -- pas plus que les g'minets --, on peut lui couper les couilles à la première occasion. La cervelle recueille presque autant de faveurs, avec une prédilection pour la cervelle n'grenobloise. Car on se tape la circonvolution de l'adversaire, comme on lui grignote 1es roustons. Bouffer la cervelle de 1'ennemi, c'est devenir aussi con que lui. Une belle vengeance. Et s'envoyer ses claouis vous permet de bander aussi mou que lui. Bien fait! Les abattis volent en tous sens, à tel point que les zoziaux zhabituels z'osent plus prendre 1'air, même lorsque la tour de contrôle leur gueule : « n'Go! » Ils se drapent frileusement, malgré le 54 à l'ombre, dans leurs ailes jaspées, dodelinant du chef en tâchant d'éviter les projectiles divers qui zèbrent 1'atmosphère. À six heures du soir, au quatrième top de Radio n'Gombo, le guerrier de base reprend ses billes et Mimi ses esprits.

Si la bécasse croule,

canquette le canard.

Cacabe la pintade

quand la souris chicote.

Si la caille margote,

c'est 1'aigle qui trompette

et le coucou coucoule

lorsque vagit le lièvre.

Car si le cygne drense,

c'est que la pie jacasse.

Mais que tu me regardes,

aussitôt je gémis.

Ah, c'est délicieux! s'extasie la comtesse Von. Qui est 1'auteur de cette petite merveille? -- Renaud de Virelay, mentit effrontément Jabracque. Compagnon de Guilhem de Poitiers, Jaufré Rudel et Bellaud de la Bellaudière. Vous savez :

« Que non m'a, de son dail, la Parquo filandiero

Dins 1'estuch maternaou mon vioure destramat » ...

Fameux ruffian, grand trousseur de jupons et buveur de chopines. Finit sur le gibet, pauvre diable, comme bien des rimeurs en son temps, dont c'était l'élégance. -- Hé oui! soupire Lasserloff, sans plus d'explication. Hé oui! Puis siffle sa Voïvod. Les coudes sur la table, Katcha n'en croit pas un mot. Surveille du coin de 1'oeil Tamara, la petite nouvelle, sage comme une icône mais qu'à son avis il ne faudrait point trop prier.

 Natas el Nilam distribuant des revues porno rue de la Présentation, un perroquet (Mash) sur l'épaule débitant obscénités, horreurs, imprécations. Ego et Juliette dérivent en barque sur 1es canaux de Bruges-la-Morte, réconciliés, rénamourés, nuages barbaresques dissipés au mielleux soleil de Flandre blasonnant entre ses deux chimères dressées : Michel de Ghelderode et James Ensor. Grimpé sur Porprenaz, Nékrozotar vaticine : « Aïue! Fume, écume, renâcle, animal! Place, place au Grand Macabre! Ébranlez les bourdons, dressez les catafalques, allumez les cierges, trempez les goupillons, grincez des dents, pleurez du sang, mâchez des cendres, dévorez-vous, embrassez-vous, allez à gauche, allez à droite, allez en haut, allez en bas, brûlez 1'encens, vessez vos âmes ; je vous apporte la joyeuse nouvelle : voici la fin des temps! Le monde, le vieux monde va périr! Hiüe! » Du beffroi ouvragé tombent les notes du carillon, comme des anges foudroyés. C'est Cendres en Breugellande. Dans Brugelmonde sur le Zwijn, n'est-ce point Nilam el Baïd s'apprêtant à prêcher Carême en 1'abbatiale aux nefs fondues dans une pénombre mauve et dorée? Des pénitents de bure et de pain d'épice tournent au son des limonaires, alors que pètent les pétards, claquent les carabines des tirs de la foire, roustissent les gaufres, piaille la marmaille. Le maître des masques ostendais s'avance entre chevaux de manège et filles nues couvertes seulement d'étole épiscopale, fantômatique, ses mains immenses comme les rayons d'un soleil intérieur. Aux murs s'agitent des marionnettes crucifiées. C'est l'heure tendre et violette que s'éclairent les songes. Que poursuivre de mieux? S'engouffrer dans leurs tunnels de verdure, les décalcomanies du clair-obscur. Vallonnements mousseux où, vus d'en haut, serpentent les arbres en troupeaux moutonniers, montant et descendant les pentes par coulées immobiles. Comme du jubé, Shash, Mash et Azam, corneilles craillantes, observent les fidèles pressés, cliquetants trétous de malefrousse et torve repens, cependant que la voix de Nilam enfle, s'éploie, gronde, susurre, s'insinue, séduisant les oreilles au nom du saint salut et gagnant droit les âmes afin de les mieux perdre. Le vieux bouc agite son kaléidoscope de charmes verrotiers. Voyez, mes frères, voyez. Ici est Brugelmonde, cette fleur de vitrail, d'où partent comme flèches les hauts sommets neigeux de Cipango l'ancienne, le Gange, le Nil et l'Amazone, la route des épices, les caps du bout du monde, les peuples bariolés dont le coeur est de plumes, les fleuves d'oriflammes des chevaliers d'acier, les troupeaux d'éléphants remontant le Zambèze, le tapis satiné des champs d'Île-de-France, les pierreuses richesses des monuments incas, l'or de l'Eldorado, la musique andalouse, les cités orgueilleuses de l'âge du métal, les forteresses de sable, de chaux, de l'Orient ténébreux ivre de fontaines, de menthe, de salpêtre, habité de génies, de cuir et de silence. Les déserts infinis qui pleurent à l'aurore. Les forêts-cathédrales aux orgues d'okoumé. Les lacs aux îles de roseaux. Parle comme il pisse. Envoûteur-né. Toujours des fous pour suivre un fou. Taj Mahâl ficelle Brahmapoutre nous n'irons plus au bois ma mie nous n'irons plus. Ils n'y vont plus. Ritournelles prémonitoires. Aussi anodines d'abord que 1es roulades et roucoulades qu'on tirait de ces sifflets en forme de pipe remplis d'eau, sommés d'un zoziau stupide figé dans sa candeur naïve et semblant taillé dans le sucre, mais dont le paisible vacarme finit par tout recouvrir. Comme le verbe de Natas agite ses flots tumultueux, hypnotiques. La balise criaille, roince sur son ancre : un oeil rouge monte et descend au gré du flux. Ballet de vapeurs alors que Lariana traverse sur une diagonale de déboulés. Claviers enclenchés. Section rythmique. Portes battantes. Le climatiseur ronronne dans un bruit de ruche. Écureuils facétieux filant de toutes parts, comme s'éparpillent des images. Comprenez-vous, Harold, de notre obstination dépend le sort du monde. Ce monde, bien sûr ; quel autre? Ce monde que nous avons sous notre nez. Qui en sort, même, comme un ectoplasme sur ces vieilles plaques photographiques que Crookes et d'autres, tout aussi respectables, tirèrent de séances spirites auxquelles ils croyaient dur comme fer. Comment ne virent-ils pas la supercherie? Ce monde quiet, chimérique. Notre monde. Qu'importe celui des autres et s'il part en fumée. Ce monde que nous avons dans notre crâne. Ce monde que nous parlons, qui à mesure s'organise. Notre bulle d'air, nos poumons. Les arbres de nos terres. Aux racines naviguant en plein ciel comme sur l'île de Mickey. Le vent passe et rapace. Nous n'irons plus au bois. Mais nous sommes ici. Revenant et revenant sans cesse. Que de paysages traversés! Fichez-moi la paix, Romuald, je prendrai le temps qu'il faudra. Je suis fatigué des donneurs de conseils. Si je tourne en rond, c'est pour trouver la force centrifuge qui me propulsera ailleurs. Bien qu'il ne me déplaise pas de me trouver où je suis. Mais comment goûter les charmes de la maison si l'on n'accomplit pas de loin en loin un petit voyage? Dont vous ne serez pas, soyez-en assuré. Ceci vous donnera tout loisir de vous indigner. Comment parlerions-nous le même langage? Il faudra vous faire au mien, ou vous résigner à vous taire, car je ne vous entendrai pas davantage. Autant vous dire que la maison est truquée. Pleine de portes invisibles, de trappes, d'escaliers dérobés, de machins à ressort, de passages secrets. Je peux vous échapper à volonté, apparaître, disparaître, émerger dans tous les points de l'espace connu ou inconnu, remonter et redescendre le temps, devenir n'importe qui, n'importe quoi, parler tous les idiomes, en inventer, jongler avec l'impossible, l'improbable, le quotidien le plus avéré. Surprendre et me surprendre. Épier, rêvasser, projeter. Sauter d'une identité dans une autre sur un battement de cil. Vous voilà interdit, monseigneur. Ô joie! Le calme qui règne ici s'annonce comme un prologue aux suavités futures, pour une fois débarrassées de votre présence si je veux. Et si je ne veux pas, où vous serez requis, malgré vous s'il le faut. Contraint de tenir votre rôle comme je l'aurais prescrit. Pour le moment, je vous oublie : il y a ce couloir d'hôtel, imposant comme une avenue, où le tapis rouge, éclatant dans le blanc diffus des parois tel un coup de trompette, semble avoir été déroulé spécialement pour mon arrivée, qui me fait prince. Les portes des chambres ont des proportions gigantesques, munies de chiffres d'or flambant tels des messages cabalistiques dans leurs formes tarabiscotées. Au bout de la perspective, occupant tout le fond, un vitrail modern style dont 1es plombs sinuent comme des lianes, grenat, mauve et bleu. Il règne un silence étonnant. Les bruits sont étouffés, avidement absorbés par les tapis, les moquettes, les tentures, 1es tapisseries, l'écran triasique d'une profusion équatoriale de plantes vertes, d'arbustes, de compositions florales, de paravents. Je passerai là les nuits les plus profondes, les plus souterraines de mon existence. Une fois refermés les volets de bois aux lames orientables, les doubles fenêtres, tirés les voilages, les rideaux, plus un son. Les murs, les cloisons intérieures, devaient avoir l'épaisseur d'un rempart de forteresse. Le lit était accueillant comme un nuage, et le plafond si haut que la lueur de la veilleuse ne l'atteignait pas. L'ombre se condensait graduellement à des années-lumière de lui, au point qu'il n'eût pas été surprenant, sur sa sombre voûte fantastique, de voir apparaître des étoiles. Au fond, cet établissement était désuet, antédiluvien. Un monstre préhistorique. Peuplé de vieillards, de nurses, de rares enfants chlorotiques, de maîtres d'hôtel compassés, de quelques belles, enchâssées dans leurs dentelles, leurs capelines, leurs mousselines, de vieux majors britanniques sentant le cuir et le tabac, de couples tombés d'anciennes gravures naïves, en provenance de Pasadena ou d'Albuquerque, de caballeros bombés, vernissés comme des meubles d'acajou. Tout ce monde effectuait de brèves et lointaines apparitions, au point qu'il me fallut près d'un mois pour en opérer le recensement. Au quotidien, l'hôtel avait l'air vide. Le dédale des couloirs, des allées, des massifs du parc, la profusion des escaliers, des charmilles, des rotondes, permettaient ce tour de passe-passe. Même la salle à manger, aux dimensions cyclopéennes, sur laquelle planaient, dans la stratosphère, des escadrilles de lustres ruisselants de pendeloques, paraissait déserte en dépit de quelques naufragés accrochés aux plis glacés de leur nappe, et qui, tels des îliens, sémaphoraient pour attirer 1'attention des serveurs croisant au large comme de majestueux transatlantiques, avec, je dois dire, un infaillible succès qui faisait honneur à la qualité du service. La nourriture était soignée, patricienne (et les prix somme toute raisonnables), accompagnée d'une débauche de couvre-plats, linges damassés, cloches, réchauds, caquelons, timbales, cristallerie, rince-doigts. Malgré la multiplication des accessoires, jamais il n'arrivait au personnel de faire tinter le moindre ustensile, que ce fût pour servir une sauce, un potage, relever les couverts, présenter une bouteille. On n'entendait même pas le plop du bouchon. Le nectar s'ouvrait avec la discrétion d'une fleur à l'aurore, ne laissant percevoir que son arôme. Gagnés par la contagion de cette haute vertu, comme sanctifiés par elle, les dîneurs s'appliquaient à provoquer aussi peu de bruit qu'un souffle d'air sur une fumée. Les conversations, quand il y en avait, produisaient un murmure de feuillage. Lorsqu'éclatait la toux d'un cacochyme, on pouvait la confondre avec le claquement infime d'un galet dérangé par la nageoire vaporeuse d'un poisson d'aquarium. L'enfant le plus turbulent -- d'ailleurs il n'y en avait pas de cette sorte : sans doute leur réservait-on judicieusement l'une des volières désaffectées du parc où s'étreignaient des liserons -- pénétrait en ces lieux comme en une cathédrale, frappé de sacro-saint respect et de terreur providentielle. On avait 1'impression que le premier être vivant qui aurait osé troubler ce calme, cette harmonie, eût été foudroyé sur place par un éclair prodigieux parti des caissons ouvragés où proliféraient les lustres, immobiles sur leur ancre. Et le silence se serait à nouveau étendu sur la Création. Sans doute alors serait apparu un garçon qui aurait, de quelques coups imperceptibles de balayette, fait disparaître les cendres du profanateur dans une pelle à poussière, avant de disparaître à son tour miraculeusement, afin que l'ordre continue à régner, qu'il ne demeure, sur son impassible visage, pas la moindre ride de l'événement, comme s'il n'avait jamais existé. Mon plaisir consistait à prendre le frais dans un coin de jardin, seul à une table de fer forgé, parfois en compagnie d'un verre de muscat glacé, feuilletant les nouvelles du jour sur des quotidiens serrés dans une réglette de bois qui permettait de les manipuler aisément sans les défaire. Là, j'éprouvais la sensation curieuse que le monde irréel n'était pas ce décor suranné dans lequel je m'étais artificiellement exilé, mais celui qui s'efforçait en vain de clamer sa présence dans les feuilles périssables que je tournais, 1'esprit ailleurs, sans rien qui pût me persuader qu'il était plus authentique que l'autre, au contraire. Les gros titres faisaient penser à ces gens qui crient d'autant plus qu'ils ont tort, ou qu'ils n'ont rien à dire. Par opposition aux caractères minuscules des vérités fondamentales qui trottent silencieusement dans notre tête comme des fourmis prémonitoires et que, souvent, on ne discerne même pas. D'un côté, l'éclat inutile, vulgaire ; de l'autre, 1'ineffable modestie de l'essentiel, à laquelle par bonheur l'établissement que je hantais semblait voué. Y eût-on organisé un bal -- ce qui, Dieu merci, ne se produisit jamais --, l'orchestre, quoique décoratif, n'aurait pas exhalé le moindre son, et les danseurs eussent tourné, les yeux au ciel, au rythme de leurs songes, dans le froissement imperceptible de leurs velours, de leurs soies, le murmure de leurs escarpins sur les parquets. Au reste, je ne suis pas sûr que les journaux aient été du jour, contrairement aux oeufs du petit déjeuner, qui auraient eu garde de n'en être pas. Je crois me souvenir d'avoir constaté quelques piquants décalages, aussi naturels, dans cet endroit reculé, qu'une horloge qui retarde. Qu'avions-nous besoin de nouvelles fraîches, quand l'eau des carafes l'était à plaisir? Si la presse enveloppe volontiers le poisson, elle périme plus vite que lui. Son odeur n'est pas moins suffocante, même tout frais jaillie des rotatives, tant elle charrie de relents imbéciles, sanguinaires, grossiers. Pourquoi donc m'y plonger (oh, barboter à peine!) de loin en loin? Je pense que, consciemment ou non, c'était dans l'intention, par contraste, de savourer l'étendue de mon bonheur. Sans doute était-ce la raison pour laquelle la direction, dans sa mansuétude, laissait traîner cette vaine littérature, mollement renouvelée, au hasard des tables, des comptoirs. Peut-être même ces journaux étaient-ils rejetés par la marée des tempêtes extérieures, sur le littoral de notre monde immaculé, puis ramassés, minutieusement séchés au soleil de miséricorde, repassés avec art par une lingère au profil de Minerve, pincés dans leur réglette de bois qui leur donnait enfin une consistance, pour être déposés, un peu partout, comme des coquillages. Quel peuple s'affairait dans le plus grand mystère, la plus entière abnégation, pour que nous puissions tenir entre nos mains les témoins véridiques de notre félicité? Il me revient que le seul bourdonnement qu'on entendait par occasion, était celui, étouffé, d'un aspirateur au travail dans un lointain couloir, et qui ressemblait au sifflement des réacteurs d'un jet en altitude, renforçant ainsi 1'impression de dépaysement, de partance, de voyage immobile. Celle aussi de glisser, très haut, dans la béatitude. Il est donc des bruits confortables, lorsqu'ils paraissent davantage sécrétés par nos rêves qu'en conflit avec eux. Je repense également -- sans lien logique -- que le nom du plat qui faisait mes délices, sur le menu de parchemin, était celui des calmars à la sauce comme ça. Il y avait quelque part un poète désinvolte ; la réalité du mets en valait le fumet sémantique. Ce tableau idéal pourrait faire craindre qu'on ne s'ennuyât ferme dans mon hôtel du bout du monde, dont rien ne venait troubler la quiétude feutrée. Erreur! Ce "rien" n'était qu'une apparence ; le vide n'habite que les esprits vides. Outre que 1'ennui, pour mon goût, apparaît plus volontiers dans les atmosphères agitées. Nous étions à l'unisson du personnel ; le premier, il prêchait l'exemple de l'équanimité, du détachement : souvent, dans ces établissements, où le client n'est somme toute qu'un intrus de passage, on donne ainsi le ton, le style, auquel chacun s'efforce de correspondre pour ne pas avoir l'air plus rustre que les gens appelés à le servir. Les hôtels de quelque standing sont les dernières écoles d'éducation qui nous restent, lorsqu'au-dehors on n'a que trop tendance à tomber dans la goujaterie, le débraillé. Sans doute aussi fais-je partie de ces heureuses natures qui se trouvent bien partout où elles sont, organisent leur territoire en sachant se contenter de peu, font en définitive assez bon ménage avec elles-mêmes, ayant depuis longtemps constaté que l'ennui vient surtout des autres. C'est vrai que leur présence, au bout de quelques heures -- parfois moins, hélas! --, finit par me peser. J'ai hâte de les voir partir, de me retrouver seul, de vaguer à mon aise. Rien que j'exècre plus que les adieux interminables, les fausses sorties, les stations debout aux portes palières, les mains serrées trois fois plutôt qu'une, les conversations qui tombent et reprennent, quand elles auraient mieux fait d'en rester là, c'est-à-dire nulle part, les discussions stériles où l'on ne convainc que soi-même, les joutes ridicules et, au-delà de toute expression, les soirées censées être divertissantes, qui m'emplissent d'une insondable tristesse. Mon intérêt décroît en proportion inverse du nombre de participants, de leur encombrante alacrité. Je ne suis pas un animal social,-- ni sociable d'ailleurs, bien qu'affectant une cordialité de surface principalement destinée à préserver ma tranquillité. Un temps, j'ai cru aimer qu'on m'aime. Je n'ai pas tardé à comprendre que j'apprécie surtout qu'on me fiche la paix. Est-ce bien, est-ce mal? peu m'importe. Je ne m'en glorifie, ni ne m'en désole. Je constate que c'est ainsi ; ainsi donc que je dois fonctionner. Si cet hôtel n'avait pas existé, je l'aurais inventé. Il me convient parfaitement. Plus : il me correspond. Qui sait si je n'y passerai pas le reste de mon temps, délivré de tout souci, de toute contrainte? En profond accord avec sa quiétude, ses proportions, son atmosphère, son côté suranné, son baroque, son mystère. Ce rien de cliché, de mauvais goût, qui donne du piquant au confort, un alibi à l'abandon. Et un décor à la paresse, de toutes les vertus méconnues la plus suave. À 1'occasion, quelqu'un passait me rendre visite, infailliblement filtré par la réception, laquelle faisait savoir, à ma convenance, ou que j'allais l'accueillir à l'instant, ou que j'étais absent pour la journée, ou parti au Mexique pour une période indéterminée. Ce qu'on a rarement le loisir de transmettre avec quelque crédibilité quand on a un chez-soi. En revanche, quel plaisir de converser avec une personne que l'on a vraiment souhaité recevoir, de dîner ou souper en sa compagnie sans les tracas habituels, et la ressource non négligeable de pouvoir à tout moment être appelé ailleurs sur un simple, impérieux, énigmatique coup de fil qui vous mènera bien à 1'abri dans votre chambre, d'où nul ne viendra vous déloger. Par tradition, le personnel digne de ce nom est rompu à cette gymnastique, souvent prisée de lui car exaltant ses prérogatives en majorant ses pourboires. Outre qu'elle lui fournit des occasions de s'amuser, sans lesquelles il se morfondrait à périr. C'est que les rôles qu'il tient alors, avec un sérieux inimitable, sont essentiels. Permettant même l'improvisation brillante, à quoi ne saurait résister un artiste. D'instinct, il sait soigner son entrée, ménager ses effets, amener une sortie qui déclencherait des tonnerres d'applaudissements à Drury Lane ou à la Royal Shakespeare Company. Un beau mensonge est plus décoratif qu'une laide vérité. Je dirais mieux : il est plus beau que la plus belle des vérités, car il demande de l'imagination. Mais que cité-je le mensonge? Il s'agit d'un simple réaménagement de la réalité ; de fiction, aussi vraisemblable, respectable que le vrai ; d'une authentique création. On parle d'oeuvre d'art pour beaucoup moins. Avec des serviteurs, l'hôtellerie nous fournit des complices. Et de quelle classe! Elle est, en quelque sorte, une agence de location de valets, au sens classique du terme, avec ce qu'il comporte de connivence, de fraternité, d'estime mutuelle. Oui, je regrette le temps des valets, n'en déplaise à d'aucuns. Nous étions -- et eux donc! -- plus heureux. Ils possédaient 1'esprit que nous n'avions pas ; et nous, l'argent qui ne leur était pas échu en partage, dont ils bénéficiaient quitte à le dérober. Nous leur volions bien leur savoir-faire, leurs idées. Maître et serviteur : le vrai couple, auprès duquel pâlit celui formé d'un benêt et d'une pécore. Imagine-t-on Casanova sans Leduc? Quichotte sans Pança? Juan sans Sganarelle? Hors d'eux, ils ne sont rien. Et qu'est-ce que Roméo et Juliette en regard de Pickwick et Weller? Combien d'hommes supérieurs ont été valets, ou le sont encore sans qu'il y paraisse, quoique les mots, les positions, aient changé! Quelle puissance, que se donner l'air de n'en avoir point! Et cependant de tout mener, régenter en secret. Je dis valet, je pourrais dire servante ; car, pas plus que les ouistitis n'ont manqué, les musaraignes n'ont fait défaut. Pour l'édification des générations futures et la plus grande gloire de la zoologie domestique. Dans le même temps, la gent féminine, prétendument asservie, connaissait l'apogée de sa puissance, bien en péril depuis qu'on la dit libérée, ayant perdu la réalité de son pouvoir avec le fantôme de ses chaînes. Il n'est de suprématie que masquée. Les trompettes de la gloire ne font guère la preuve que de l'existence d'un courant d'air. Leur durée n'excède pas celle du souffle qui les fait sonner, ni leur portée celle qu'il peut atteindre. Pour ce qui leur succède, ce n'est que du silence. Quant au flamboiement d'or dont elles semblent l'image, il suffit de regarder d'un peu près pour constater qu'il ne s'agit que de cuivre.

L'incognito dans lequel je baignais convenait donc parfaitement à mon immodestie. Que faites-vous de vos journées? s'inquiétaient (rarement) certains de mes visiteurs. Je n'osais leur avouer qu'elles étaient surtout remplies de moi-même. Tant de gens passent le plus clair de leur temps à se fuir! Si bien que la personne qui leur sera demeurée la plus étrangère aura été la leur propre : la seule compagnie sur laquelle on peut compter. La seule, en tout cas, qui nous restera à l'ultime moment. Quelle horreur, de finir abandonné de tous, y compris de soi-même! Et, après avoir été pour fort peu dans sa vie, n'être pour rien dans sa mort. Autant se fréquenter lorsqu'on en a encore le loisir. Quand on s'ennuie tellement avec les autres, apprendre à se supporter une fois seul. Celui qui peut le mieux nous étonner, c'est nous-même. Il y a des jours où je ne me reconnais pas ; où, si j'étais à ma place, je n'agirais ni ne penserais comme je me vois en train de le faire. D'autres où je me renierais volontiers, si cela pouvait avoir sur moi la moindre influence. D'autres où je me surprends à feindre d'être surpris pour mieux cacher mon étonnement. Les ruses que nous pouvons employer pour débusquer un adversaire ne sont rien au prix de celles que nous utilisons à notre endroit. Les connaisseurs savent bien que les plus passionnantes parties d'échecs -- les plus meurtrières -- sont celles qu'on mène contre soi-même. Car rien ne nous échappe des deux côtés de la partie, nous en perçons les moindres intentions et finissons liés, rendus, étranglés par notre connaissance. Alors, angoisse suprême, comment savoir qui a gagné? Quelqu'un a dit (remarque : quelqu'un a toujours dit quelque chose) que l'avantage d'être seul, c'est de n'avoir jamais à subir la contradiction. Ce quelqu'un-là me semble peu informé. À mon avis, il ne devait pas se connaître, ou bien ne s'était oncques rencontré.

J'ai vécu toute mon existence avec un imbécile, dit-il, se contemplant dans la glace.

Il ne me reste de précieux que ces souvenirs dont je ne veux pas me déprendre, qui sont des réminiscences de rêves, plus présents que le rappel de faits réels. Nous sommes autant construits de songes que d'actes perpétrés. Il est parfois difficile de distinguer les uns des autres.

Shash mâche Azam pensivement, tel un cigare. La Bourse de New York est en folie. De vieux messieurs bedonnants se conduisent comme des galopins. Il y a des papiers partout, c'est une véritable porcherie. Vacarme assourdissant. Une fille, sur un comptoir, se laque les ongles des orteils. Des serveurs passent avec des plats de choucroute. À la mezzanine, on joue au bingo, on frit des saucisses. Une théorie de moines tibétains serpente avec ses cliquettes. Juché sur une caisse de Pepsi-Cola, un prédicateur mormon apostrophe les houles humaines, parlant de la vallée de Josaphat. À peine jailli, le mot ricoche, aspiré, saisi. Il est coté. Les actions grimpent. Des banques montent de terre. Shash achète. Le Dow Jones s'affole. Un Japonais prend des notes. Des coursiers galopent dans tous les azimuts. Une cireuse Acmé, devenue enragée, broie des téléphones. Par-delà 1a porte de la chambre forte béante, on aperçoit une représentation de La Norma. Pendouillant des cintres, s'entrechoque une armée de marionnettes au bout de leurs fils, dans leurs costumes étincelants, nuage de sauterelles vrombissant en altitude. Le 8ème escadron de B.27 regagne sa base, mission accomplie, dans un martèlement de pistons dantesque, hélices en drapeau, empennages poinçonnés par la flak, trains bloqués, moteurs en flammes ; les ambulances foncent en hurlant sur la piste hystérique, les motopompes crachent des jets de neige carbonique, les hommes-salamandres entrent dans l'enfer, paisibles, avec des gestes de scaphandriers. Mannheim brûle comme un lac de lave. Dresde phosphorescente sous le phosphore. L'Histoire cannibale se travestit en arbre de Noël. Au bord d'un fjord, dans un chalet de sapin, Drakkenrüder compose son Oratorio pour les Temps du Miracle. Paysage bâti d'horizontales, où passent les oies sauvages. Les mouches en essaims dévorent les yeux des enfants de Cham. La grotte d'Aberkinn dort au fond des eaux mortes. Dieux de pierre, de sable, de reflets, vêtus de mots, de gemmes des solstices. La lumière pénètre les falaises jusqu'au coeur de ces lacs suspendus sur des gouffres. Une plume de sterne, trempée d'encre de Chine, recrée l'horizon noir des vagues alternées. Au-delà des vitres battues par la tempête, du ruissellement sinueux sur les carreaux sonores, des fleuves d'anthracite tordent leurs bras puissants où étouffent des villes, glissant à la dérive avec leurs monuments. La géographie, qu'on veut nous faire passer pour sûre, est le fruit du hasard. Tasses cylindriques de faïence blanche aux bords épais, voisinant avec des sandwiches en pain de mie taillés en triangles, aussi étranges alors, à nos yeux européens, que les portes de Machu-Picchu. Chaperon de Madame Ziffer. Je découvrais le beurre salé dans les mêmes boîtes kaki, cylindriques elles aussi, qui par la suite continrent la vaseline officinale servant au démaquillage de toute la troupe. Cartons de couleur kraft portant mention de mystérieuses contenances qui s'exprimaient en "FLUID OZ". Quand me parvint la renommée du Magicien d'Oz, je sus de suite qu'il nous arrivait des mêmes territoires. La musique porteuse, d'ailleurs, était identique. Ainsi s'engouffrèrent George Gershwin, Louis Armstrong, Cole Porter. La joyeuse bande des Pluto, Donald, Droopy et autres Loopy de Loop, qui nous donnèrent de nouveaux réflexes. Mes rédactions s'en ressentirent. On me reprocha vertement, devant mes condisciples ricanants, de faire "dessin animé", sans se douter qu'on me tressait les plus chers éloges. On m'avait pris en considération, j'avais démérité. On m'avait prêté Le petit Chose, en un temps où cela n'était guère courant de professeur à élève. Je l'avais dévoré, rendu en deux jours, sans en tirer le studieux profit auquel on s'attendait. On ne me confia plus rien, sans comprendre qu'il me fallait d'abord me gorger de lectures, me rassasier, pour assimiler les leçons qu'on cherchait à m'inculquer. Un autre, plus tard, me passa le Vovage au bout de la nuit. Je le vénère toujours, comme si c'était lui qui l'avait écrit. Entre les deux, j'eus ma crise de foi. Quelqu'un m'avait offert L'homme qui rit, dans une belle édition reliée et illustrée. En classe, on vint à parler de Victor Hugo. Notre jeune ignorance fut sollicitée pour aligner des titres d'oeuvres, avec un insuccès total. J'avançai celui que je connaissais. Le verdict magistral, méprisant, tomba comme un couperet : « Ce livre n'existe pas. En tout cas chez Hugo. » Mon respect était tel, que je doutai d'avoir bien lu. Je me crus en possession d'un apocryphe. Rentré chez moi, je me saisis du gros ouvrage, dont je contrôlai le titre et l'auteur. Cela donnait bien l'impression d'exister. Un dictionnaire le confirma. J'assistais, hébété, à la chute de la maison Usher. Il n'y avait plus d'infaillibilité pontificale. Lorsque je tombai sur Paroles, d'un inconnu nommé Prévert, j'éprouvai la même sorte de vertige, renforcée par la circonstance aggravante qu'il venait de mon père, à qui un ami l'avait offert, et que le récipiendaire, perplexe, quémandait mon avis. Je me souviens encore de la dédicace : « Réalisme? Poésie? Choisis! » L'ouvrage tombait de la planète Mars. Je le lus avec la défiance, l'inimitié que je vouais au destinataire. Ce livre ne pouvait être qu'une imposture. Je ne croyais pas même à la suscription, que je jugeai minable, ne voyant d'abord dans le "choisis" -- cela cadrait si bien avec le peu d'estime portée à mon géniteur! -- qu'une autre façon, vulgaire, relâchée, de dire : « elle est bien bonne! » à propos des poèmes. Ils ne m'emballèrent pas outre mesure, malgré le ton nouveau, iconoclaste, qui m'amusa. « Pas mal! », fut le jugement que je rendis avec une secrète jubilation, la satisfaction d'une vengeance patiemment mûrie, car c'était tout ce que je tirais de mon père, d'habitude, lorsque j'avais l'inconséquence de lui soumettre un écrit de ma main. Longtemps, ni lui ni moi ne sûmes que penser de Paroles. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour me retrouver dans les mêmes conditions de fraîcheur! Lire à nouveau un bouquin de la planète Mars, sans fanfares annonciatrices. Que le donateur ait pu alors, en toute innocence, semble-t-il, accoler les termes de réalisme et de poésie, me paraît maintenant prodigieux. Et que j'aie pu, moi, faire erreur sur "choisis", m'emplit de honte, d'amertume. Tout autre chose que cet attendrissement amusé, lorsque vous découvrez, au sortir de l'enfance, que la chanson bêtasse qui semblait promouvoir « l'écho du fer en baume » (ô, surréalisme des tendres pâturages!), constate plus prosaïquement que « les conifères embaument »... Du fond de mon lit, à la dentelle d'or qui sourd des volets clos, je sens qu'il est quatre heures. Il est cinq heures. Sans prévenir, l'hiver s'est mis à avancer d'un tour de cadran. Pour s'excuser, le temps de descendre un escalier, de changer de fenêtre, le ciel pâlit soudain, s'efface dans des gris d'acier translucides, comme reflétant un soleil plus lointain. Il est des soleils plus lointains, perdus dans des terres emmurées. Comme reflétant un autre soleil, le temps de descendre un escalier. Descendre un escalier et changer de fenêtre, le temps pâlit soudain et s'avance l'hiver aux cadrans gris d'acier. Translucides. Du fond de mon lit, de mon sommeil aux volets clos, de 1'éternelle béatitude de mon demi-sommeil, le temps de descendre un escalier et je suis dans la chaufferie, la machinerie, les machines des dessous du théâtre qui halètent, trémulent, comme dans le ventre d'un navire, décor à la Piranèse, échelles, passerelles se ruant en tous sens au milieu des vapeurs, des odeurs d'huile, de peinture marine, de l'atmosphère surchauffée qui fait onduler les formes en mouvantes rides serrées échappées d'un mirage, comme une dentelle d'or qui sourd de volets clos. Je suis dans la salle des machines des dessous du théâtre, où naît le mouvement de ce qu'on voit sur scène. Où naît aussi le mouvement des personnages, par cames et ressorts. Où naît le soleil bleu d'Afrique, la dérive des continents. Mon souffle, les images à fleur de pensée qui se battent, se coupent comme des cartes. Quel est le nom du valet de coeur? Le nom, déjà, du valet de coeur? Il tient dans sa main peinte une sphère de cristal, une larme peut-être. De derrière son épaule droite jaillit une lame dressée, blanche comme le gris d'acier d'un ciel d'hiver. Un cheval vert, petit comme un mouton à cause de l'altitude, caracole dans le vide, crinière au vent, sagement de profil, ses pattes gracieuses tels des nuages, il plane dans un instant suspendu, au-dessus du gouffre des lacs perdus au coeur des grottes, des falaises d'Aberkinn aux eaux mortes où les plumes de sterne écrivent, à 1'encre de Chine, des messages noirs comme des vagues. C'est un cheval de jade, cheval persan envolé d'un tapis au bord d'une fontaine qu'embaume la menthe poivrée -- et non l'écho du fer --, le temps de descendre un escalier. Immobile, il parcourt les pays, les légendes, l'Histoire, le temps d'un escalier. Il fut en jade, il fut en bois poli (et 1à, une petite cheville à la base du cou accomplissait des merveilles), il fut en porphyre, il fut d'albâtre, d'or et d'argent niellés, ou de plumes soyeuses, ou de fer rude, mais toujours s'appela, sous des noms divers, Abrékanolchazar, pourvu d'ailes ou aptère, au gré de ceux qui l'ont décrit ; ou plutôt, selon leur degré d'acuité visuelle. Si parfois on lui prêta la taille de l'oiseau-mouche, c'était par défaut de référent pour établir les rapports, ou fantaisie de perspective. Mais le cheval volant s'en moque. Il flotte sur les siècles depuis l'aube des temps. Depuis le premier rayon de soleil à travers la première dentelle du premier volet clos. Et, avant les premières dentelles et les volets, les premiers cils cillant à la lumière. Et avant 1es premiers cils, la première lumière. Et avant la lumière, tu règles la rampe à 75, les herses sur 110, les traînées du cyclo à 140 et la poursuite bleue à 220 pour piquer Lariana en passant par le général au premier appel des timbales ta-da-tam pa-ta-dam de toute façon tu vois Soba de face éclairé par la lampe du pupitre tu ne peux pas louper la mesure en levant et tu envoies la sauce. Tu envoies la sauce! ENVOIE LA SAUCE!... Que la putain de machine d'enfer de merde se mette en branle, qu'elle écrase tout sur son passage. Qu'elle nous propulse au-delà d'ici dans le hurlement des cors, des trombones, le staccato martelé (col legno) des bois d'archets sur les cordes (attention au départ des harpes, aux deux coups du gong appuyé par le sarrusophone), le rugissement des huit timbales, le claquement du fouet. Qu'elle emporte le morceau de planète où nous sommes accrochés, et nous envoie rejoindre le fond des yeux de lady Weswood pour lui donner son dernier spectacle. C'est maintenant le vrai public qui se trouve dans la salle, le soir de la première a bien fini par arriver, Shashmashazam secoue les murs comme un tremblement de terre, je sens que nous avons gagné, j'ai envie de hurler. Lasserloff se raccroche à mon bras. Il est superbe dans son smoking. Le visage de marbre, il pleure, les larmes roulent dans sa barbe. Il ressemble à un fleuve de la statuaire classique, il est sublime. Katcha me pétrit l'épaule laissée libre. Ces deux andouilles me secouent comme un prunier, mais je m'avise enfin que ce sont mes sanglots. Istvan, le rideau baissé, vient s'abattre sur moi comme un milan aveugle avant les premiers rappels. Nourdine m'embrasse avec fureur au point de m'étouffer. Je sens qu'on m'emporte, une masse verticale remonte en grondant jusqu'aux cintres, je me trouve dans la bouche béante du public, noire de lumières, assourdissante de cris, d'applaudissements, au bord d'un océan de rumeurs, de tempêtes, où s'engloutit le soleil innombrable du grand lustre, claquent les voiles des capes, des foulards, des étoles, le temps d'un escalier, me dis-je, le temps d'un escalier, à peine celui d'ouvrir les yeux, sortant de mon sommeil, sur la dentelle d'or des volets refermés au fond de mon hôtel du bout du monde où ne filtre aucun bruit,-- que celui de ma respiration. Je suis si bien, flottant à la dérive, dans la pénombre, cependant que l'hiver astique ses cadrans d'acier bleu. Que l'été écrase de ses trompettes le marbre orange des palais de la Crète. Danse pour moi, Tamara, tanagra, petite comme ma paume, nue, rose sur mes draps roses. Cependant qu'autour de toi, minuscule comme des puces, bondit la pékinoise horde d'Amanda, que le Diable la patafiole! Allez coucher, Potofilov! D'abord, que fais-tu sur la carpette? Dehors, chien! En travers de la porte! Que je ne t'entende pas souffler, ni ronfler. Si tu n'as rien à faire, mets-toi donc en quête de vodka. Quelle plus belle perspective? À part, cela va sans dire -- et ne dis rien, maroufle! --, la perspective Nevski. Même un porc comme toi peut le comprendre, n'est-ce pas? Aussi, referme ton clapoir et pars pour la vodka comme on part pour le Graal. Je veux ignorer comment tu auras fait, si tu auras renié ta mère, dévalisé la Vassilievna ou soudoyé le starets. Malheur à toi si tu soustrais une seule goutte du nectar! même pour sauver la vie de l'Oiseau Bleu prisonnier des glaces de l'Iénisséi. Je le verrais. Tais-toi! tu mens comme un arracheur de dents. La preuve : il ne te reste que des chicots. D'ailleurs, tu me rapporteras une bouteille cachetée, ce sera plus sûr. Une bonne bouteille ventrue du Kazakstan, verte, mais d'un vert délicat comme les yeux de la princesse Aurore, qu'on puisse voir au travers, cachetée de cire, de la belle cire rouge d'Arkangelsk. J'y exige le sceau imprimé du prévôt des marchands de Tsarskoïé-Sélo, avec l'ours, le tonneau et les six abeilles, sans oublier, pris sous la cire, le ruban bleu de Saint Stavroguine avec les franges d'argent. Qu'il manque un seul de ces détails, par les cloches de Nijni-Novgorod, et tu entendras sonner les tiennes. Que dis-je? Qu'il en manque un seul, et tu es mort. As-tu compris? Il a compris! Béni soit le Christ sur sa croix! Nous, nous avons la nôtre. Va! Je me renfonce dans les coussins. En ces temps plus anciens, la mode était à l'exotisme. Nous étions à Marrakech. Le salon des Cognat ressemblait à celui de Reyer, tel qu'on le voit sur certaines photographies des encyclopédies de la musique, celui de Loti quand les littératures françaises le programmaient. C'était un concentré de décor à la Loti, à la Reyer, à la Pierre Benoît, avec cet aspect de bordélique, confortable et généreuse profusion slave, écrin rêvé pour les Antinéa des adolescences atlantides, les Schéhérazade des somptuosités bakstiennes aux hanches dénudées par les mélopées lascives, charnelles, pailletées de cymbales, de sistres et triangles de Rimsky-Korsakov. Les tapis s'empilaient, confondaient leurs géométries. L'ébène, le cèdre, le palissandre, le santal, mêlaient au fly-tox leurs chairs, leurs odeurs. Celle des épices, en vente dans la rue, chauffées à blanc par le soleil, pénétrait en bouffées ondoyantes, interminable chenille multicolore accompagnée de senteurs de sable, de palmeraie, d'huile d'olive et d'argan, de dattes, de caroubes, de beignets, de chergui. Aux murs, des nattes entrelacées de laines colorées, des éventails, des châles ibériques, mantilles à pompons, des fusils à pierre incrustés de nacre, des sabres, des yatagans, des flèches enduites de curare, des boucliers en cuir de Casamance, des carrés d'étoffes de soie passementées, alourdies de sequins, des sous-verre nostalgiques, des masques de raphia. Sur les meubles, les tables basses, une profusion de bibelots mignards, cendriers en babouches, râteliers de pipes dont une en forme de revolver, roches, coquillages, améthystes, roses des sables, boussoles, armada de lorgnettes, bonbonnières. Des vases, des urnes, des amphores, des potiches, 1'inévitable gerbe en plumets de gynerium. Sur un pouf, à côté d'un narguileh, une poupée languide habillée en sultane, ses longs cils recourbés au-dessus du voile noir transparent tout filigrané d'or. Armand Cognat régnait sur ce capharnaüm, officieux, vrombissant, se déplaçant comme sur des pointes, sorte d'elfe goguenard et sucré, papillon en bataille dont il avait une inépuisable collection, intelligent, disert, original. On le disait un peu fou, mais il était "artiste". Certains le pensaient moine défroqué, puisqu'il parlait latin. Il entendait aussi le grec, roucoulait 1'anglais du Jockey Club (ma préférence est allée depuis à celui de 1'archevêque de Canterbury qui, avec les acteurs shakespeariens, est le seul qui me paraisse s'exprimer de façon convenable). Sa femme, corsetière et d'ailleurs corsetée, dépassait le quintal. Elle ne se déplaçait qu'en soufflant, asthmatique, emphysémateuse, la voix rauque, saccadée, de style télégraphique, aussi succincte qu'Armand était brillant, prolifique. Ils s'adoraient. Ils étaient adorables. Elle, affalée, les chairs croulantes, ne pouvant s'asseoir que sur des chaises, les mains rivées sur les genoux, bras ployés en force, cassés au coude, sans quoi ils eussent flotté, proches de l'horizontale, comme des ailerons de pingouin, de chaque côté de la poitrine monstrueuse. Lui, virevoltant autour de cet Himalaya, moustique attentionné, fantasque, musical. Quelle vitalité! Des décennies plus tard, étant allé souper en ville avec mes parents, au moment de rentrer chez nous, où son lit 1'attendait, il refusa de prendre le taxi avec eux. « Par hygiène », déclara-t-il. On ne comprit vraiment qu'une fois de retour : il nous attendait à la porte de l'immeuble, le mollet alerte. Ce diable d'homme, galopant à travers les rues vides, barbe au vent, empruntant des raccourcis, était arrivé avant la voiture! Mon père, piqué au vif (ce personnage 1'agaçait, il lui prêtait des moeurs bizarres), ne voulut jamais admettre cet exploit. Il suspecta obstinément l'olympiaque d'avoir pris un taxi plus rapide dans notre dos pour épater son monde à peu de frais, si ce n'est le débours de quelques francs. Il ne se gêna pas pour le lui dire. Ce qui sembla enchanter le coupable (je le soupçonne d'avoir adoré, avec constance, taquiner mon père), rétorquant de sa voix chantante, manucurée : « Mais du tout, Alfred, voyons! Quelle idée! Si j'avais voulu prendre un taxi, pourquoi n'aurais-je pas emprunté le vôtre? » Cette réplique exaspérante ne fut évidemment point goûtée par 1'auteur de mes jours. Il grommela dans sa moustache : « Tout pour la vitrine! Saltimbanque! » cependant que ma mère, qui avait horreur des histoires, lui pinçait discrètement le bras. Pour ma part, je béais d'admiration : Armand Cognat était l'une de mes marionnettes préférées. Des années après, alors que le pauvre farfadet gisait depuis longtemps, désarticulé, dans une boîte au fond de la terre (sa disparition s'était produite comme ses apparitions, sur un coup de cymbales : on nous annonça tout soudain qu'il avait eu une attaque, et je ne puis jurer n'avoir pas entendu Alfred marmonner un « bien fait! »), des années après, mon père explosait encore sans crier gare, plein de rancune sourcilleuse, apostrophant maman : « Je te dis qu'il a pris un taxi! »... À quoi la sainte femme, non plus que moi-même, n'avait garde de répliquer. Mais il était si manifeste que, l'un comme l'autre, nous n'en pensions pas moins, qu'Alfred quittait la table en jetant sa serviette, essuyant ses terribles moustaches d'un péremptoire revers de main. Allant quérir la chaise de la cuisine qui raclait sur le parquet, il remettait dans 1'entrée le carillon à l'heure au milieu du fromage, en essayant de ne pas marcher sur le chat.

LE SHASHMA-CHAZAM A DISPARU! titrait, sur huit colonnes à la une, le New Anachronic Chronicle of San Francisco. Wu-Cheng-Wu balança le canard dans une poubelle. Avec son short de sport en lamé fuchsia, son serre-tête, son walkman, son T-shirt vert fluorescent décoré d'un postérieur de cochon rose autour duquel scintillait la devise I LOVE FUCKING, et monté sur ses bottines-patins à roulettes une pièce jaune citron tout plastique, il passait inaperçu. Ça se trouvait dans les journaux, à présent! Il haïssait cette publicité. Il s'engouffra sans ralentir dans un boyau sordide audacieusement rebaptisé "Tin-Pan Alley", dévalant les marches d'une entrée de sous-sol qui affichait le panonceau : CHURCH OF THE CROUSTY FICTION. En plus petit, au-dessous : Archbishop, Father Mauser. Passée la porte, un horrible vacarme perça les écouteurs rembourrés du walkman : les Tin-Pan-Tong étaient occupés à chanter des yellow spirituals pour donner le change à l'inévitable cohorte de mémères, crève-la-faim, clodos, mal baisées, universitaires en souffrance de thèse, mondains légers, débiles profonds, qui hantent systématiquement les lieux du culte, fût-il le plus tocard ou le plus aberrant. Ils passent de l'un à l'autre comme ils changent de psychiatre, sautent d'une Plymouth dans une Chevrolet, s'adonnent au Coca après le Pepsi, troquent l'Anacin pour le Tylenol, ou Sinatra contre James Brown. Wu-Cheng-Wu abandonna ses rollers pour des bottes noires, enfila une capote de colonel SS, bazarda son walkman, vissa une casquette à croix gammée par-dessus son bandeau. Il était devenu Father Mauser. Bondissant face aux fidèles, il tendit 1es deux bras dans un double salut nazi : le charivari cessa. « Mes frères! » aboya-t-il. « Oh, ouais! » fut-il répondu.

-- Voici venus les temps où nos chemins divergent.

-- Oh, ouais!

-- Assez de chants et de prières. Des actes! Séparons-nous pour être plus unis. Il faut FAIRE quelque chose.

-- Quoi, mon frère? Quoi, mon frère?

-- Sortez à la lumière. Vous êtes les Fils de la Lumière. Retrouvez la lumière!

-- Oh, ouais!

-- Défiez les hommes. Parlez-leur. Expliquez-leur la Parole. Dites-leur que nous sommes les Nazis de Dieu.

-- Les Nazis de Dieu.

-- Qu'il n'y aura pas de salut pour 1es timorés, les Nègres qui se croient Blancs, les Juifs qui se font Nègres. C'est pourquoi je suis Jaune.

-- Jaune est beautiful!

-- Que chacun se trouve un Interlocuteur. Qu'il lui Parle. Qu'il le Convainque. Et qu'il ne craigne rien. Ni les refus. Ni les sarcasmes. Ni l'ambulance. Car nous sommes les Nazis de Dieu.

-- Oh, ouais! Les Nazis de Dieu.

-- Allez, mes frères!

La crypte se vida, à l'exception des Tin-Pan-Tong, qui poussèrent soigneusement les verrous. Puis s'en furent conférer avec Father Mauser. Au moment où celui-ci allait ouvrir la bouche, un meuglement gigantesque ébranla les voûtes de la Crousty Fiction. La horde de démons courut s'écraser aux soupiraux, pour voir défiler dans la venelle une vertigineuse muraille métallique d'un blanc aveuglant, avec ses hublots, ses mâts, ses sabords. Le mugissement de la sirène retentit à nouveau, auquel succéda un concert de mouettes. Le Rahat-Loukoum! Le Rahat-Loukoum leur passait sous le nez, avec peut-être le Shashma-Chazam à bord! Ils bataillèrent contre les verrous trop bien tirés, jurant, sacrant, se gênant. Lorsqu'enfin ils jaillirent dehors, le transatlantique avait disparu. Ils foncèrent aux deux bouts de la ruelle, qui donnaient sur des boulevards. Mais la circulation était fluide. Pas de navire en vue. À peine quelques rides sur 1'asphalte. Father Mauser cracha par terre. Un Tin-Pan-Tong descendit du trottoir. Il fut englouti par le macadam et se noya.

Le vieux major de 1'armée des Indes (du moins me l'étais-je imaginé tel ; sans doute n'était-il ni major, ni d'aucune armée au monde, mais chemisier en vacances ou typographe à la retraite, quel dommage!), le vieux major qui ne m'avait jamais adressé la parole m'aborda au détour d'un couloir pour me confier : « Savez-vous qu'on a retiré ce matin un cadavre de la rivière? » -- « Ah? » fis-je, simulant par déférence un intérêt que je n'éprouvais pas. -- « Oui », appuya-t-il. Et, mystérieux : « Une espèce de Chinois. » -- « Comment ça, une espèce de Chinois? Ou bien l'on est Chinois, ou bien on ne 1'est pas. » -- « Comment savoir, avec ces gens, surtout lorsqu'ils sont morts? Mais je crois fort qu'il s'agit d'un Chinois. » La nouvelle était d'importance. Qu'on pût trouver un Chinois dans les environs était tout simplement prodigieux. « Mais il y a plus étonnant », poursuivit le major. -- « Vraiment? » compatis-je. -- « C'est qu'il est mort noyé. » -- « Étonnant? Cela ne vous semble-t-il pas naturel, venant d'une rivière? » Le major hocha la tête avec indulgence. -- « On pourrait le penser, si l'on se réfère aux rivières de type courant. Mais ce que l'on appelle ici pompeusement une rivière est tout juste un ruisseau. » -- « Par exemple! » -- « Comment peut-on se noyer dans quelques centimètres d'eau? » Il me regarda sévèrement. Avais-je proféré une incongruité, prétendu me jouer de son discernement? Il me considérait avec méfiance, comme si j'étais la victime en personne. Je fus à deux doigts de m'excuser. Il me tendit cependant quelques phalanges circonspectes, me glissant dans le tuyau de l'oreille : « Que ceci reste entre nous! » Puis s'éloigna en branlant du chef.

En branlant du chef s'éloigne le garçon, cependant qu'Ego effleure d'une timide cuillère son désir de roi sous les yeux de Juliette, dans le salon de thé aux vitres ruisselantes de pluie, le reflet vague de la caissière prisonnier d'un jeu de miroirs, encadré, sur une diagonale descendante, par le jet blondasse des plantes séchées (peut-être des gyneriums?) et le dalmatien de faïence destiné à recevoir des parapluies, à moins qu'il ne s'agisse d'une panthère noire portant au cou un diamant gros comme un oeuf d'alligator. Vico et Mélissa, hors d'haleine, pour la millième fois remontent l'escalier de fer de la salle des machines, où naît le mouvement de ce qu'on voit sur scène, pour faire irruption dans le grand salon au moment où Wu-Cheng-Wu, sur les patins de Father Mauser, disparaît par l'escalier d'honneur, agitant son pébroque. Voilà ce qu'aperçoit Vladimirov, regardant par les ouvertures découpées dans sa boîte de carton, sans se douter que je l'épie, lui et sa boîte, à travers la fenêtre aux vitres micacées de mon jeu de construction ; il est à peine plus haut que mes soldats de plomb perdus dans les dunes, les arabesques du tapis reflétées pour Carmen à la surface vernie de son tableau de bord, sur laquelle grandit, à mesure qu'il approche, la gueule déformée du flic. Aoaoa. Les vagues s'écrasent sur la plage. Les grands rouleaux du Pacifique venus du fond de l'horizon, dans le pollen d'une lumière cuivrée. S'abattre sur la plage. Le sable étincelant. Le sable noir. La poudre du sable blond. Grèves obliques. Sable beige 1isse comme un miroir, à l'infini. Dont chaque grain, lorsque la joue s'y pose, est un minuscule coquillage, délicatement ouvragé, aux couleurs tendres, enroulées sur elles-mêmes, dans la spirale, le rhombe, de sa structure en hélice. Coquille que l'oeil grandit aux dimensions d'une caverne, où tourbillonnent la plainte du vent, la mitraille des embruns, les brumes tièdes du souvenir, des légendes assoupies. Les oiseaux déchirés. Embarquement des Argonautes. Un pont de singe sur avril. Table massive sur laquelle reposent un pain rond, une assiette de beurre avec son couteau, un bol de café fumant, leurs chaudes odeurs mêlées. Des champs de fleurs jaunes. Montagnes, fils télégraphiques. Le Canadian Pacific pousse son mufle de bison. Érables, sapins, mélèzes. Des lacs et bois flottés, un hydravion à 1'ancre, insecte aux couleurs vives. Dumbarton Oaks concerto. Meubles aux teintes de miel, rideaux-filets. Veronica dans son peignoir bleu-électrique, une cigarette à la main. Les Andes plaquées comme un accord. Laque de Coromandel. Des torrents, des jardins, Grenade ouverte au crépuscule. Balancelle. Lamparo dans 1a nuit, près du rivage, son coeur qui cogne au milieu du silence. Explosion du rapide qui s'engouffre en hurlant dans un tunnel, traînant des haillons de lumières. L'aube sur Bucarest, le goût de cumin de ces lèvres, quand nous nous embrassons sur le balcon. Mais, Micha, tu es tellement romantique! Les inflexions railleuses de cette voix, en même temps ravie. Je n'ai jamais été romantique : elle se moquait d'elle-même. Les façades grises des immeubles sortant de la Dîmbovita. La petite boîte à musique, dans le magasin de jouets tout cliquetant de mécanismes. Son plus beau cadeau depuis le jour de ses six ans, me dit-elle, appuyant sa joue contre mon bras. Un petit renard gris, avec des yeux verts qu'elle fixait jusqu'au vertige, priant pour qu'il devienne vivant. À force, elle le voyait bouger. Avait horreur de sa mère lorsque celle-ci portait son renard autour du cou, un vrai, un grand, pas un jouet, mais aussi mort que l'autre, l'imperceptible rictus qui découvrait les dents mordant la queue pour faire chic, comme on présente parfois les merlans. N'avait jamais pu manger de merlan à cause de ça. Et de leurs yeux blancs. Jamais pu manger de lapin non plus. Toujours la tête. Tremblant de la découvrir dans le plat. Ces têtes mortes qui vous regardent, même quand elles n'ont plus de regard. Minuscules coquillages aux couleurs enroulées sur elles-mêmes, comme dans mes billes de verre se lovaient des volutes de matière galactique, des draperies célestes en spirales irisées aussi fascinantes que des yeux de petit renard gris, qu'il suffisait de regarder de près pour tomber dans le gouffre d'univers insondables, le même que recélaient les porte-couteaux en cristal taillé contemplés par une de leurs extrémités, qu'il fallait faire tourner lentement, comme des kaléidoscopes, et les glaces en vis-à-vis sur les piliers du restaurant Piguet, où sans désemparer veille le chat de monsieur Dubonnet. Les grains de sable roulent, s'enfuient sous l'effet de mon souffle, mais je n'entends que la respiration de la mer. De l'océan indestructible, couché comme moi au bord du rivage, prenant l'apparence d'un formidable pilier vertical planté dans les entrailles de la terre. Le prochain signe est une étoile, gravée au front des aruspices. Médée navigue dans son appartement, cigare au bec. Une escadre de violoncelles appareille vers les hauts-fonds, bondissants, facétieux, tels des dauphins. La pyramide de Xetuocl-Aclactchaxclan s'érige dans une forêt folle, ses blocs de pierre empilés de taille décroissante aussi décorés, bariolés, que des boîtes de cigares. Leurs marches montent jusqu'au soleil. Amarshana zandrar ipécou xatuacl. Agoula galou? Koplok. Énem coram lépildamnon satordismo Tribildi. Kolo? Tribildi naplem. Je tant d'à vie qu'à moi passée par les rescors revient. Tandavi que non pas lorne mais cerf distors. Pourquoi rechargner? Pourquoi cernir jusqu'à l'almier suprême? Les petits bouquets de crevettes sont si décoratifs! Si tant tellement resarcelés qu'on en mettrait partout! Rensorcelés, que paille ni madère n'en brunirait l'entour. Je t'entends! je t'entends! Tu pouines que l'antan ne faudrait point encoudre. Eh bien, bran! Si non pas marjoride cormier, du moins larmier anthème. Alorque, flottons tout mauvement sans fouldre ne poix craindre. Navons à l'emphasie des fantasques zeffirs. Ployons l'aubier et la trinquette. Glonfons nos jousques pour slouffer sur l'atoile. Pointons l'aupré vers le Cygne ou l'Enclume, 1'Aldébaran sublime ou Sira la solaire. Resarçons-nous d'espume, de mainmorte. Puis glissons uniment par les vergues haussières, tirés de bruc, poussés de broc, chantourniers malandrins de la naucelle artive, de glingois mais virbants, renégartes mais lirbres. Ainsi plançons l'escail et repentrons l'ascorte, et redirons l'adour qu'au guernier 1'on aborte. Massoulajiers tépides, retranscrivez l'humus. Permettez que je passe, corybantes perdides. Assortez les conclaves, rescrivez les clonvexes. Portez en moi l'espoir d'une anguleuse porte. Frappez l'huis. Frappez-le. Bosselez l'analuthe. Vous, croupetons pensifs, revenez en ces lieux. Rêvez sur les bossoirs. Enchaînez l'amaldive. Rentorquez la poursive, ses poinçons de feu. Assor! Assor! Revenez au trésor, Abrékanolchazar. Hé bien, hé, je trépane! Je chantourle, je chuippe. Trois petits tas de ptarmigan. Peti-peta. Et grilili, rideau de perles. Et Tribildi sur ses souliers pointus. Pchouf! tout en haut de l'armoire. Pchouf! pas plus gros qu'une poire. Lurtin marlin, très marlin. Gnavait un encrier qui servait de piscine. Un réléphant d'ivoire qu'écrivait ses mémoires. Une paire de savanes avec, dans le fond, le passage margestueux, lent comme un autobuste, du farbuleux terrible otorhinolaryngocéros. J'attaque de pied ferme, il pare, je feinte, il tierce, je quarte, il sixte, je quinte, il coupe, j'abats, cinquante et dix soixante, dix de der et capot. Tralala. Dernier caravansérail avant la Cour de Kubilaï Khan. Deuxième à gauche avec au bout l'extase. Dingueling-dong. Envol de nuées de putains de saloperies de pigeons. Même leurs ailes, en battant, roucoulent. Dôme de San Marco. Là-bas, sour la lagouné... Plaure oune vié gonnedolié... Travelling avant : le sourire sarcastique de Nilam el Baïd. Mephisto Waltz. Tourbillons de plumes, de flammes, de plumes, de flammes, de pulls, de femmes. Tout est perdu fors l'honneur. J'en sais qui diraient « fort Chabrol ». Médée m'a dit. M'a dit Médée avoir entendu, sur les ondes, parler d'une certaine "croix d'Arthur du Cercle", qui poserait problème. Ainsi que d'un nommé Ben Serade, Arabe comme il se doit, Algérien de surcroît, ami de Lulli et académicien français. Tout arrive. Lorsque les cultures ont des ministères, les cons peuvent pleuvoir : dedans, on est au chaud. Qué que ça veut dire, poupa? Ça veut dire, petit morpion sournois, que tu n'arrêtes pas de traîner dans mes jambes. On ne pose pas de questions. Mais je deviendrai jamais intelligent! T'as pas besoin de ça. De quoi que j'ai besoin, alors? T'as juste besoin d'une bonne paire de calottes, si tu veux mon avis. Oui, mais t'as dit con. C'est ça qui t'a fait dresser l'oreille, mirliflore? C'est trop tôt pour toi, tu n'es pas concerné. Tu vois, tu l'as redit encore! Mouman, débarrasse-moi de ton morveux, je sens que je vais faire un malheur. La vitre explose sous mon poing. Ne restent que quelques éclats coupants, mordant comme des dents de requin la façade illuminée de l'Hôtel Majestic. De plain-pied avec le boulevard, le restaurant poursuit ses rites feutrés. Seul un rideau s'est écarté, au troisième étage. Un homme en complet de gabardine scrute le trottoir en vain. The next time he came over he was wearing his collar back to front. Well, well, well... Un petit flacon de laque corail pour les ongles, avec un bouchon très blanc, très haut, plus grand que le flacon. Alors j'arrive, il me regarde comme ça, ce mec. Comme ça, il me regarde. Qu'est-ce t'as? je fais. Tu veux ma main sur la gueule? J'y connaissais même pas, non mais. Comment dire? il avait des épaules carrées. Tout à fait l'air de ça. Pas haut, pourtant. Quoi, deux centimètres et demi de hauteur, bouchon non compris, mais quatre d'épaules. Il était marrant, ce petit flacon. Attendrissant. Ah oui, pas corail, mais capucine. C'est ça : capucine. Mignon aussi, capucine. J'adore les vernis à ongles. L'odeur. À cause de 1'acétone. Attention, je suis pas drogué. On peut aimer une odeur sans être drogué. J'ai connu un chat qui devenait fou quand il sentait l'Aqua Velva. Moi, c'est 1'acétone. Mais juste un peu, comme ça. Un petit coup dans le naze à l'occasion. J'en reniflerais pas pendant des heures : ça rend malade. Ils avaient un soda, en Crète, pur synthétique, qui sentait aussi bon que du vernis à ongles. Un jour de canicule, m'en suis tapé des litres. Malade comme un chien. Crise de foie. Mais beurk, qu'est-ce que c'était bon! Pour ça que j'adore les bananes : le même goût d'acétone. Certains berlingots aussi. L'éther, par contre, oh non, pas 1'éther. Dégueulasse. Ça fait clinique. L'alcool camphré, par contre. Ou même le camphre pur, en cristaux. Excitant, je trouve, le camphre. Une odeur intelligente. L'acétone, euh, primesautière. Voluptueuse en même temps. Le camphre : tonique, capricant. Maintenant, ce que j'en dis... Je force personne.

-- Menteur!

-- Ça va bien, Romuald!

-- Je vous connais comme si je vous avais fait.

-- Comme prétention, j'ai rarement entendu mieux.

-- Je vous vois comploter, vous savez, avec votre air innocent!

-- Vraiment?

-- Vous ne m'aurez pas.

-- Croyez, mon cher, que je suis honoré d'affronter un adversaire tel que vous, pourvu de ce discernement.

-- Ne m'appelez pas mon cher.

-- Pourquoi pas?

-- Ça fait club.

-- Voilà qui est nouveau! Pourtant, ne formons-nous pas, à nous deux, une sorte de club?

-- Sûrement pas. Quelle horreur! Si c'est le cas, je vous exclus.

-- Je le savais! Je le savais, que c'était votre phantasme favori.

-- Quoi?

-- Former un club à vous tout seul.

-- Vous voyez! Vous voyez, comment vous fonctionnez! C'est révoltant. La mauvaise foi!... C'est spécieux. C'est un raisonnement spécieux. Et je vous accorde beaucoup d'honneur en parlant de raisonnement.

-- Vous m'accordez beaucoup d'honneur en m'adressant seulement la parole.

-- Tiens, un éclair de lucidité!

-- Le temps est à l'orage.

-- Oui, qu'est-ce qu'il va tomber!... Ne me menacez pas! Je vous préviens, ne me menacez pas! Baissez votre bras!

-- Pourquoi criez-vous, Romuald?

-- Moi, j'ai crié?

-- Comme un goret.

-- Eh bien, ça nous changera : pour une fois que ce n'est pas vous... Je vous ai dit de baisser votre bras! Que croyez-vous prouver, avec votre bras en l'air? Pensez-vous avoir davantage raison?

-- Puisqu'il paraît que je raisonne.

-- Le couteau vaut peu contre 1'esprit.

-- Pas s'il est bien affûté

C'est ça, adieu! Voilà (grommelo) toujours la même chose et puis après on dit oh c'est facile monsieur s'en va avec ses grands airs tortionnaire!dictateur! DICTATEUR!... RIEN... JE N'AI RIEN DIT!... dictateur tiens non mais chaque fois pareil c'est vrai ça en attendant c'est moi qui fais tout ici et il faudrait que je me taise j'en ai vraiment jusque là et puis sans quoi je vous faraude qu'est-ce que ça veut dire c'est malin et puis après je vous faraude et puis quoi est-ce qu'il se figure qu'il a découvert l'Amérique oh si oh si je suis sûr qu'il est persuadé d'avoir découvert 1'Amérique pauvre type raté péteux prétentieux petit pet je vous faraude je vous demande un peu je vous demande un pet hi hi peut pas s'exprimer comme tout le monde? Préférerait crever. Lamentable. Minable. Minable, monsieur, vous êtes un minable. C'est moi qui vous le dis. Je vois clair dans votre jeu.

-- À quel jeu faites-vous allusion?

-- Tiens! vous voilà revenu?

-- Comme vous voyez.

-- Je parlais à mon bonnet.

-- Tout comme moi : je passais par hasard.

-- Ah, bon?

-- Portez-vous bien.

Je pense soudain qu'on veut nous persuader que la mort est un sujet profond, alors qu'il n'y a rien de plus faux. La mort est un sujet futile. À la limite, ce n'est même pas un sujet. On veut aussi nous faire croire que c'est une question grave, quand il n'y a rien de plus dérisoire. Mais ce qui me gêne surtout, c'est qu'il s'agit d'un sujet bateau. Ne dit-on pas « ennuyeux comme la mort »? (Et naturellement, ayant proféré cela, il mourut.)... C'est en tout cas la providence de l'écrivain, car elle lui permet d'avoir l'air sérieux à peu de frais ; de se débarrasser sans vergogne, aussi, des personnages qui 1'encombrent. Ou de donner du poids, par le simple fait de leur disparition, à ceux qui n'en avaient guère. La mort, c'est comme le malheur : ça vous attire immédiatement respect et considération. Mais c'est parce que nous sommes une espèce légère : volontiers séduite par ce qui brille, par le clinquant, sans savoir discerner les vraies valeurs. Bon, voilà. Je n'irai pas plus loin : je passais par hasard. Flap-flap-flap. Shash, Mash et Azam passent en volant. Chauves-souris. Un peu plus haut, en retrait : Natas. À la traîne, Denis, qui s'efforce de suivre. Surprenante escadrille. Le ciel est dégagé. Le soir descend. Les ai-je dérangés en fermant mes volets? Souvent des pipistrelles, venues s'y assoupir, s'enfuient de leur vol de velours, erratique, tombant dans la nuit comme des balles, au moment où les panneaux de bois se déplient. Des muezzins zonzonnent au zénith en zelliges de ziggourats, zigoteaux zodiacaux zézayant des zéphyrs dans leurs zibelines zinzolines. Si ça ieux fé pas d'ben, ça peut toujoûs pas ieux fê d'mal. Wu-Cheng-Mauser s'est rembarqué sur le Dragon Écarlate avec ses sbires. La jonque est à présent munie de roulettes pour naviguer en terre ferme, propulsée à coups de perches par l'équipage. Elle disparaît au coin de la rue dans un vacarme béquillard, déchaînant la fureur de tous les chiens du quartier. « I' savent pus quoi inventer! » grognole la voisine à sa fenêtre, secouant un chiffon à poussière méprisant. Au lointain, 1'embarcation de Wu-Cheng-Fuck est revenue à sa forme première, lors de son entrée sur la scène de Kowloon, pétards et fusées en moins. Les trois singes suivent en canot à moteur, affublés de chemises à carreaux, casquettes de base-ball, cannes à pêche, comme au milieu d'un lac. Ces moeurs étranges eussent déchaîné la plume d'un Pigafetta. Mais que faire aujourd'hui, quand on n'a que trop tendance à placer ingénument Pontault-Combault et Poulo Condor dans le même archipel? Plus nos instruments deviennent précis, plus notre esprit sombre dans le flou. Au flou! au flou! La flolie n'est que 1'omble poltée de la slagesse, disait Confucius, créant déjà la confusion. Avec un nom pareil, c'était inévitable. Il y a des mots prédestinés : voir Cicéron (dit pois-chiche), ou Jésus-Cri. Si Beethoven s'était appelé Mozart, on pourrait le comparer plus facilement avec Bach.

T'as des crocodiles

avec des faux cils

au fond de tes yeux

bleus

Larme en cinq actes

C'est que ça met longtemps

pour venir du coeur

une larme

Les Romains

avec toute leur mise en scène

leurs chrétiens et leurs lions

ils avaient inventé

l'opéra-bouffe

T'as une larme

en forme de crocodile

qui sourd de ton coeur

Une larme

avec des faux cils

Un chagrin

passé au fond de teint

Des griffes que tu fais roses

que tu fais mauves

pourpres

Un corps

en forme de sac à main

Bien fait

Quand tu te tais soudain

on entend le bruit du fermoir

Clac

Blen fait bien fait

Une larme

ça suit des chemins inconnus

passant par des grottes des buissons

Devenue bleue comme de la fumée

elle gratte la gorge

elle pique les yeux

donne de l'urticaire

aux crocodiles

et même les dissout

comme les perles à Cléopâtre

Une larme

dissout cinq cents crocodiles

en proportion inverse

du carré de leur distanciation

Ploutch

Bien fait

Bien fait bien fait

J'aime pas les crocodiles

j'aime pas les faux cils

j'aime pas les chrétiens

j'aime pas le fond de teint

-- Héléna Rubinstein

grimpant des arpèges

sur le clavier de vos cinq sens --

j'aime pas les chagrins

en mie de pain

Je n'aime que tes yeux

bleus

 

 -- Elle veut voir ta quéquette.

Ça commence bien. J'ai six ans ; elle, guère davantage. Les copains ricanent. Bon, ben, elle veut la voir. Ça ne me dérange pas. Nous sommes un peu à l'écart du groupe, dans la forêt de peupliers, loin des adultes. Une brise fraîche et parfumée souffle. Je crois bien que c'est le printemps. La preuve. Je baisse culotte et sors ma quéquette sautillante comme un petit poisson. Immédiatement, je sens la brise dessus. Ainsi que sur mes fesses, mon ventre. Mmmm. Pas déplaisant.

-- Ouah! il l'a montrée! il l'a montrée!

Excitation générale. Au milieu d'un cercle d'experts dissimulant notre manège aux regards indiscrets, la gamine contemple mon truc gravement, puis confère avec la bande.

-- Elle veut la toucher.

Pourquoi ne fait-elle pas ses commissions elle-même? Allez, va, j'ai toujours aimé les défis. J'offre ma bistouquette. La petite main fraîche de la gamine palpe longuement mon tuyau. En éprouve l'élasticité. Roule entre ses doigts la crête effilée du prépuce. Pas déplaisant non plus.

Maintenant encore, lorsque souffle la brise à travers les feuilles des peupliers scintillant comme des miroirs, je me retrouve cul nu au milieu de la forêt, une petite main fraîche jouant avec mon zizi. Toujours pas déplaisant.

-- À la maîtresse!

Terrible menace. Déloyauté certaine. Trahison! « À la maîtresse » est l'ultime recours du dépit impuissant. Quelques pisseuses, révoltées de notre stupre (mais surtout, je pense, de n'avoir pas bénéficié des mêmes faveurs), vont cafter auprès de l'autorité.

-- Ouah! elles ont été le dire!

La foudre tombait à mes pieds. Déjà mécréant, je haussai les épaules, provoquant l'admiration de mes camarades.

Je ne me souviens plus des conséquences de ma dépravation. Ce qui prouve le prix que j'attache aux sourcilleuses manifestations de la morale en marche.

Dieu merci, d'autres mains, un peu moins juvéniles, ont joué depuis avec mon truc sans provoquer d'autres drames que de réconfortantes érections. D'autres bouches aussi, et des vagins accueillants, voire d'autres orifices. Dans ce domaine, le seul ennui -- s'il en est -- consiste dans le nombre limité des figures de style.

« À la maîtresse! » (et son côté « taïaut-taïaut! ») évoque aujourd'hui pour moi d'autres rapports de force. D'autres rapports, pour tout dire... Mon cas est désespéré.

Pas tant que ça puisque, à peine nus pour la première et unique fois, Josette se jette voracement sur moi pour une somptueuse fellation, qui fait remonter, non seulement l'objet du désir, mais aussi l'estime que je me porte.

Cet enthousiasme spontané m'apparut comme du meilleur augure. Hélas, les hasards de l'existence ne nous permirent pas de poursuivre des débuts si prometteurs.

Mais je conserve un excellent souvenir de la partie de jambes en l'air qui succéda, en dépit -- ou à cause -- des feulements de panthère folle de Josette dès que je fus en elle, et de ses griffes qui me lacéraient le dos (certaines femmes sont une jungle pour nous en faire le Tarzan, sans se douter qu'on ne les croit pas vraiment). Comme je garde toujours en mémoire mon premier baiser avec Paulette : l'effet d'un électrochoc ; la chatte accueillante et sportive de Miki ; les tétins charnus de Macha sur ma queue, nos longues caresses au goût d'éternité ; les fesses d'Aline, conçues pour les jeux de Sodome ; celles de Julia que l'idée n'avait jamais effleurée, mais qui me demanda vainement de me regarder baiser avec une autre (elle crut que cette perspective me rebutait, c'est que je devais choisir l'élue parmi mes connaissances, alors que j'eusse de loin préféré la nouveauté d'une quelconque de ses amies, qu'elle eut la retenue, ou la prudence, de ne pas solliciter,-- notre irrésolution eut raison de nos appétits) ; Colette, intrépide écuyère qui me chevauchait, menant le grand galop, ses petits seins bondissants.

J'arrête là cette litanie. Que les autres me pardonnent. Je ne voudrais pas avoir l'air de me vanter. Fatalistes par nature, les femmes admettent en général de posséder un minou. À leur différence, les hommes ne se remettent jamais d'être pourvus d'un zizi. La plupart du temps, cet accessoire les embarrasse plus qu'autre chose. Ils ne savent qu'en faire et, donc, en font souvent n'importe quoi.

Où qu'a' sont donc vos raclettes?

Qu'avez-t-y fait d'vos serfouettes?

C'est la bourrée --

C'est la bourrée --

C'est la bourrée

des bourrins.

 

Z'avez tiré l'pis d'Blanchette?

Z'avez rangé la bérouette?

C'est la purée --

C'est la purée --

C'est la purée

du purin.

 

Où qu'a' sont vos sansonnettes?

Vos cal'çons? vos p'tit' liquettes?

C'est la pâtée --

C'est la pâtée --

C'est la pâtée

des patins.

 

Allez, v'nez, j'vons fair' la fête,

trempouiller ma p'tit' quéquette.

C'est labourer --

C'est labourer --

C'est labourer

du bon grain.

Ai-je confondu la salle de restaurant de mon hôtel perdu avec celle du Kariatis? Il y a comme un air de famille. Je sais pourtant qu'il n'en est rien. Ainsi de celles du Majestic et du Moulin de la Galette, où l'on ne servait nulle friandise qui ressemblât de près ou de loin à ce que suggérait 1'enseigne. Sans doute le père Piguet avait-il voulu faire allusion à celle qu'il entassait grâce à ses multiples activités, à 1'inépuisable fidélité de sa pratique. Par ailleurs, si le Majestic faisait très à la mode, le Moulin avait une allure canaille bon enfant qui convenait également aux familles, aux gouapes du secteur et aux quelques snobs égarés entre deux bouchons. Mais surtout, une étonnante façade (à fronton) rose saumon, repeinte avec opiniâtreté dans le même ton, par-dessus les écailles, tous les deux ans, à cause de la proximité de la mer. Ce plâtras de vieille cocotte colonialiste la signalait à l'attention des foules admiratives. Quelques rues plus loin, au milieu d'un quartier populaire quelque peu pouilleux, s'élevait une église de dimensions modestes, dont l'immodestie consistait à se donner des airs de cathédrale gothique, à peu près comme un chihuahua, dressé sur ses ergots, s'efforce de ressembler au doberman. L'intérieur en était romantique à souhait, lancéolé, flamboyant, foisonnant de perchoirs propices aux corneilles shash-mash-azamiennes, du jubé ouvragé à la chaire impressionnante comme un catafalque, en passant par la tribune à la montre trompettante, où plus que probablement officiait Natas, car chacun sait que dans l'église, c'est le Diable qui tient l'orgue. D'où son bruit infernal, ses séductions charnelles, ses grondements émouveurs de tripaille, ses flûtis d'angelot pervers, de séraphin vicieux, son vibrato céleste d'extases défendues. Formidable invention. Face à la sainte hostie, confondante machine à fabriquer des torrents de péchés. Qui pompait, dites-moi, au bon vieux temps du soufflet mécanique : 1'idiot ou le bossu, créatures démoniaques? Le crime était signé, proclamé à la face du monde. Ah, quelle belle santé avait la religion, en ces époques révolues! Comme il était tonifiant de fauter, de se repentir,-- ce qui revenait au même et pouvait s'accomplir simultanément avec un peu d'habileté! Comme il était exaltant de mourir, imaginant d'avance les fastes de l'office, sa terrible exemplarité, 1'oraison foudroyante, suave, qui serait assenée, déroulée comme un poignant poème, presque un récitatif d'opéra, les draperies, les 1armes, l'encens! On en avait pour son argent. Mais être expédié comme un malpropre, à la sauvette, dans un bredouillis préfabriqué, de plus en langue vulgaire, avec de la musique en boîte ou trois chèvres bêlant derrière un harmonium poussif, quatre fleurs et cinq sous à 1a quête, fi! pouah! Les chiens! les rats! les cagots! Il est temps, très grand temps, de devenir immortel pour échapper à cette indignité. Ou bien alors finir dans un beau cataclysme remplaçant les somptuosités enfuies, le rugissement déchaîné des grandes orgues à jamais muettes. C'est à quoi certains s'emploient, en nostalgiques de l'apocalypse à grand spectacle, puisqu'il n'est pas satisfaisant de mourir si l'on meurt seul, ni réjouissant de disparaître si ce n'est à grand hurlement de matière. Notre inanité est avide d'importance. Non, ce n'est pas le Kariatis, mais un semblable vaisseau de pierre. Alors que le premier flottait sur l'océan urbain, celui-ci a jeté l'ancre en pleine nature, au mouillage entre vallons et forêts, à l'écart des grands axes routiers, loin de 1'agitation des fourmilières humaines. Cependant, cet hôtel, par son importance, la multiplicité de ses services, son parc, ses jardins, est une ville. Une ville paisible, discrète. Une ville pour moi seul. La cité-citadelle. Piotr Pantalonovitch Skarlatine surgit devant moi, congestionné, cigare menacant : « J'achète! » Mais je le pique de mon épingle à cravate : il explose comme un ballon, sans plus laisser de traces qu'une bulle de savon. Pas de place, ici, pour les Skarlatine. Les règles en usage ailleurs n'y ont pas cours. À la table voisine, un groupe de vieux brigands yankees, toujours le même, se repaît de son habituelle platée de homards. Chaque jour, ponctuellement, du homard. C'est peut-être une cure. Alain Grégoire, de passage, à qui je signale la chose, les baptise aussitôt : "la convention thermidorienne". Il me fait remarquer que, de plus, l'un d'eux ressemble de façon surprenante à Fouché. Que prépare-t-il en ce moment? Une pièce de théâtre. Il est écoeuré par les gens du spectacle. Mythomanes, velléitaires, dit-il, sans parole ni conscience professionnelle. D'ailleurs, ajoute-t-il, comment pourraient-ils en avoir? Leur conscience, ils l'ont depuis longtemps rangée au magasin des accessoires. Pour ce qui est du professionnalisme, ils se trouvent bien les seuls à s'en croire dotés. Outre cela, ce sont des gens qui boivent sec et mangent gras, toujours à la recherche du pigeon qui règlera la note. D'après Grégoire, s'ils sont sans cesse fourmillants de projets, d'idées mirifiques, de "coups" qui vont se faire dans les heures qui suivent, quand leur cerveau est aussi vide que leur assiette, c'est pour vous proposer des rendez-vous dans quelque endroit douillet, bien approvisionné, où ils se régaleront à votre santé. Ils vous joueront la farce aussi longtemps que vous la goberez, ménageant les surprises, mystères, retournements, atermoiements, victoires d'un jour, catastrophes irrémissibles qui vous feront tirer la langue pendant qu'ils chargeront la leur. Puis, lorsqu'ils vous sentiront lassé, sur le point de lâcher la barre et, par contre, plus vos billets, ils vous planteront là sans vergogne pour trouver un nouveau jobard. Vous n'entendrez plus parler d'eux. L'instant d'avant, ils ne respiraient pas sans vous ; vous étiez leur seule raison de vivre. Mais ils vivent très bien tout seuls, car ils ont une belle faculté de récupération (si cela vous arrange, vous pouvez aussi bien les croire morts). Vous avez commis 1'erreur d'oublier que la respiration est un acte réflexe. Certes, il s'en trouve de sincères : ce sont les pires. Pas tellement parce qu'il s'agit de pauvres fous qui ont préjugé de leurs forces, de leurs possibilités, de leur entregent ; mais parce que, sous 1'emprise d'une perpétuelle fébrilité, d'un désespoir chronique, ce sont ceux qui mangent le plus et boivent le mieux. -- « Alors, pourquoi écrivez-vous du théâtre? » -- « Parce que je 1'aime tellement que j'oublie chaque fois qu'il y faut des comédiens et des metteurs en scène. » -- « Que pensez-vous de ceux qui se passent d'auteur? » -- « Vous faites allusion aux créations collectives? à ces innocents qui travaillent dans le génie? Ils ont raison. L'auteur n'a besoin que de talents. » -- « Et les directeurs? Vous ne dites rien des directeurs. » -- « Il n'y a rien à en dire : il n'y a plus de directeurs. » -- « Ce n'est pas un peu dur, là? » -- « Pourquoi donc? Se gênent-ils pour claironner qu'il n'y a plus d'auteurs? Au demeurant, ne me croyez pas amer. Je ne suis pas en train de régler mes comptes : j'arrête les leurs. C'est très bien ainsi. Ça entretient le folklore et augmente le mérite des quelques rares qui réussissent. Je veux dire par 1à qu'ils parviennent à passer du monde des songe-creux à celui des adultes. »

Cette échoppe

verte

comme un dictionnaire

Non

Un plus beau vert que ça

Un vert Stevenson

avec les reflets de la mer verte

de la mort verte

et de la plus belle femme verte

qui ait poussé sur l'arbre du désir

 

Passent des voiles

et passent des beauprés

passent les seins sculptés

d'une sirène à poil

 

Le soleil joue sur les vitres

il joue sur les chemins

mordant la queue des chiens

caressant les brins d'herbe

I1 grimpe après les montagnes

fait des trous aux rideaux des théâtres

entre dans le coeur des vierges

et peint de lacs frais

le fond des yeux du pauvre Œdipe

 

C'est un vert de roman

un vert qui cabriole

un vert d'avoine folle

au gris manteau de vent

La bonne femme s'est engagée dans Cocoanut Drive. C'est son erreur. Elle n'est sûrement pas d'ici. Au bout, c'est un cul-de-sac, les dunes, la plage, le Pacifique. C'est comme ça qu'on arrive à la coincer, Warren et moi. Il faut dire qu'elle semble en avoir marre de la course-poursuite. Elle a assez joué. Encore une tordue. En slalomant dans la circulation, elle a failli provoquer plusieurs accidents. Elle va m'entendre! Une fois bloquée dans le sable, ses roues arrière enfoncées jusqu'au moyeu, le moteur a calé. Cette conne attend paisiblement, sans bouger d'un poil, que j'arrive à elle. J'ai 1'impression qu'elle se fout de moi, comme de ce qui lui pend au nez. Tant pis pour elle. Je me présente à la portière gauche, pendant que Warren s'occupe de la droite. Alors, Madame? je fais. Cette abrutie ne tourne même pas le visage vers moi. Ça ne va pas arranger son affaire. Ras le bol, des piqués en tout genre. J'ouvre brusquement la portière, et la voilà qui tombe comme une masse sur le sol. Merde! J'ai juste le temps de me reculer. Mauvais réflexe. Elle dégringole d'un coup, sa tête va heurter une pierre coupante. Merde, merde, merde! C'est alors que je m'aperçois que ce n'est pas une bonne femme. Comment dire? À l'oeil, ça a l'air d'une bonne femme. En réalité, c'est un mannequin, une espèce de grande poupée en chiffons. J'y comprends plus rien. Comment ce machin a-t-il fait pour conduire une automobile? C'est 1à, par terre, désarticulé. La pierre a déchiré le tissu de la tête, il s'en échappe une coulée de son, de sciure de bois, un truc comme ça, fin comme du sable. Warren, qui se demande ce qui se passe, vient me rejoindre. Les gens commencent à s'attrouper. Je ne sais plus quoi faire. Warren leur ordonne de se reculer et de se barrer. Moi, je suis fasciné par cette grande poupée morte, par la poussière qui fuit de son crâne. Je m'accroupis pour voir ça de plus près, et voilà qu'il y a des myriades de petites bêtes qui sautent là-dedans. Ça me rappelle le jour où j'ai voulu écraser une araignée, une horreur monstrueuse avec un énorme abdomen mou. Je 1'avais à peine écrabouillée qu'une nuée de minuscules araignées quasi transparentes ont giclé de son ventre, bien vivantes, se sauvant dans tous les sens. Impossible de les rattraper, un vrai cauchemar! Là, c'est pareil : ce mannequin inerte, ces petites choses vivantes qui en sortent! Qu'est-ce que c'est? J'en prends une poignée, et je me demande si je ne suis pas devenu fou : à peine plus gros que des puces, je vois des gens! Des gens. Des hommes, des femmes, même des animaux. Je distingue des clébards microscopiques, style pékinois, un dalmatien, une panthère noire, qui me mord, la vache! trois chauves-souris. Il y a une sorte de gros Chinois (à son échelle, bien sûr), des danseurs, des danseuses, un ballet entier, un mec en frac qui gesticule comme s'il dirigeait un orchestre, d'ailleurs il y a 1'orchestre, la tête commence à me tourner, un mec qui semble voler au-dessus des autres rien qu'en agitant les bras, une fille à poil, je ne sais plus, j'ai l'impression qu'ils se glissent sous mes vêtements, qu'ils me galopent sur le corps, je me gratte furieusement, je vois les petits êtres qui s'enfuient en tous sens dans le sable, impossible de les rattraper, c'est dingue, exactement le coup de 1'araignée. Je crois que je me suis relevé en gueulant comme un âne, m'époussetant des pieds à la tête. Quand Warren est arrivé à la rescousse, j'ai essayé de me calmer. Je pense y être parvenu. Je n'étais pas fier. Naturellement, je ne lui ai rien dit. Mais, lorsqu'il a regardé de nouveau le mannequin par terre, j'ai eu 1'impression qu'il était aussi pâle que moi. Malgré les ordres, les gens étaient toujours agglutinés devant nous, à distance respectueuse, attendant qu'il se passe quelque chose, ne comprenant rien à ce que nous faisions. On s'est regardé, avec Warren. Qu'est-ce qu'on dirait au chef, une fois rentrés? Et, pour l'heure, qu'est-ce qu'on allait faire de la voiture en fuite?

J'ai tout pris sur moi. Je préférais. On a laissé la bagnole sur place, on est rentré avec la nôtre. J'ai vu le chef seul. J'ai bien essayé de lui raconter une histoire à dormir debout (pas la vraie, oh non!), mais il n'a pas coupé dans la combine. Naturellement, ce salaud m'a demandé un rapport. Et circonstancié comme il faut, qu'il a dit, en insistant lourdement, je ne veux pas vous revoir avant d'avoir ce sacré rapport, là, sur mon bureau. J'ai cru que j'allais tomber dans les pommes. 0K, il l'aurait, son rapport. J'y mettrais le temps qu'il faudrait. Je suis rentré chez moi. Je m'y suis collé. Des jours et des nuits, et des jours, et des nuits. J'avais l'impression que les petits êtres me galopaient encore dessus, qu'ils étaient entrés sous ma peau, dans mon crâne, que j'étais devenu 1'un d'eux. Je pensais à tous ceux qui s'étaient enfuis. Où grouillaient-ils, à présent? que faisaient-ils? Sûrement, ils poursuivaient leur vie de petits êtres. Sans doute avaient-ils trouvé un autre mannequin ; ou, ce mannequin, c'était moi. Il m'arrivait de me tâter, pour voir si je ne devenais pas du chiffon. Ils continuaient, j'en étais sûr, emportés dans leur tourbillon de vie, de foisonnantes aventures emberlificotées à l'infini. Pas de raison que ça s'arrête. Est-ce qu'on arrête, nous? Mes rêves, quand j'arrivais à dormir, étaient pleins d'eux. Endormi, éveillé, je ne pouvais penser à rien d'autre. D'une certaine façon, je les ai abrités pour un bail. Celui mis à rédiger ce foutu rapport. Car j'ai fini par le boucler. Le chef l'a retrouvé sur son bureau comme convenu. Tant pis pour lui, il 1'avait voulu! Et tant pis pour moi, puisqu'il y a belle lurette que je suis viré. Je m'en bats l'oeil, ça a été plus fort que moi. Maintenant, il a son rapport, même si j'ai pris mes aises. Bien plus qu'il n'est permis à un flic pour écrire un foutu rapport, en particulier comme celui-ci. Quatre ans! Quatre ans, il m'a fallu, pour pondre ce que j'avais à raconter! Je serais curieux de savoir combien vous auriez mis, vous.

Qui a dit que j'étais flic?...

Trois jours que Grégoire est reparti. Les Yankees sont toujours là avec leurs crustacés. Le quatrième, ils n'y sont plus. C'est comme ça, avec les gens. Un temps, ils sont présents ; le temps d'après, ils ont disparu. Ce qui distingue les vraies histoires des fausses, c'est qu'elles demeurent inachevées. Voilà pourquoi, lorsqu'on invente, pour prendre une espèce de revanche sur l'informel, l'inabouti, on s'acharne à expliquer, à démontrer, détailler, structurer, ordonner, conclure. On éprouve alors cette satisfaction très artificielle du travail bien fait, cette impression de logique rassurante, confortable, qui ne correspond à rien et n'a jamais existé que dans notre imagination. Chaque jour, notre expérience nous crie le contraire, mais nous ne voulons pas 1'entendre. C'est la raison pour laquelle, sans doute, il nous arrive d'éprouver dans les gares, les ports, les aérodromes (tous lieux où l'on arrive, où 1'on part, se croise, s'interchange, s'étreint, s'ignore, se retrouve, s'oublie,-- sortes de précipités, de cristallisations du fugitif et de la fatalité), ce sentiment d'exaltation sereine, de détachement nostalgique, qui nous émeut inexplicablement comme si de profonds mystères nous étaient soudain révélés. Comme si nous percevions, par miracle, le sens de toute cette agitation qui paraît n'en avoir aucun, atteignant le coeur même de notre destin par une image fulgurante.

Mais, au moment où nous allions le saisir, le mot clé nous échappe, et nous nous retrouvons aussi ignorants, démunis qu'avant.

 

 
Coda

Un silence liturgique s'étend sur les paysages traversés. Le mot clé s'évanouit avec sa quincaillerie de monte-en-l'air. Une présence dans mon dos. Les seins de Miki contre moi, le souffle de sa respiration, nue comme sur la plage écrasée de soleil où déferlaient les vagues cannibales. Ses bras ensablés enlacent ma poitrine. L'odeur bronzée du musc. Sans me retourner, je sais que l'actinie du sexe éploie ses draperies. Le désir violent, le désir violent de la prendre, et tout ce qui colle à sa peau, les forêts, les montagnes, les horizons morts, le jour orange déclinant par-delà les fenêtres, projetant ses éclats de miel sur le piano, où tremblent les feuilles des platanes.

Hiératiques comme les dieux de basalte, nous entrons immobiles dans le néant, dont elle n'est que la messagère. Aussitôt, mon chat Mitsou se dresse aux portes du silence, surgi de son ultime vie. Mon père remonte des milliers de carillons et de pendules, le grignotement des ressorts, de la clé précise, chirurgicale, la clé du mot clé et soudain, inexplicablement, le bruit des balanciers, des mécaniques, des engrenages, tels des insectes, battant au rythme de mon coeur. Au rythme du ballet. Du ballet, des danseurs, des timbales, la pulsation des cors, des contrebasses. Des poupées de chiffon vides d'âme. Lady Weswood prononce un dernier mot, et ce mot est personne. Sur scène, Wu-Cheng-Wu déchaîne ses maléfices. La tarasque à roulettes emporte sa cargaison de suppliciés dans un crépitement de pétards, cependant que Monsieur Ego se tapote dubitativement le menton. Que le petit cul réclame un nouveau Désir de roi. Désir de reine. Danse de Salomé cernée de têtes coupées, comme une Dame blanche de griottes. La mort a un goût de pâtisserie. Impavide, Zeus foudroie l'humanité d'éclairs au chocolat. Vulcain martèle l'enclume de mon crâne. Et le Minotaure, égaré dans le dédale de la passion, mugit pour appeler Ariane.

Le mot clé. Le chiffre.

On sonne. Un livreur de pizza. Je n'ai pas commandé de pizza. Il paraît que si. J'ai horreur des pizzas, contrairement à Snoopy. Bon, je prends sa putain de pizza. Et le pourboire? Je lui colle mon poing sur la gueule. N'importe quoi pour m'en débarrasser.

On sonne. J'ai pas dû taper assez fort. Une fille à poil. J'ai pas commandé de fille à poil. Ça m'étonne de moi. Elle est là sur le palier. Les gens vont jaser. Je la fais entrer. Elle s'installe comme chez elle. Pourquoi pas? Son corps bronzé sur le canapé crème fait un effet boeuf. Désir de roi. Des cheveux fous, des yeux verts. Le larbin se matérialise.

-- Monsieur est satisfait de son Désir de roi?

-- Je sais pas, j'y ai pas encore goûté. Mais si tu te casses pas, je te flanque mon pied au cul.

Il se casse. Ça fait un petit tas sur le tapis. D'un coup de balayette, je l'expédie sous le canapé.

De son pied nu, la fille me caresse le dos. Je me mets à ronronner et lui saute sur les genoux. Toujours eu une vocation de chat. Ça a l'air de lui plaire, elle me gratte sous le menton, je me perds dans ses yeux verts. L'odeur bronzée du musc. L'odeur bronzée de la fille bronzée. Je reconnais Miki, inchangée. Comment ne l'ai-je pas reconnue plus tôt? Elle me le reproche, je me le reproche. Et je me serre un peu plus...

Le problème, c'est de communiquer. Je dis à Miki que j'ai envie d'elle. Aussitôt, elle se lève, ce qui est loin d'être déplaisant car, comme le canapé, les murs, les meubles sont crème. Cette fille brune, nue, marchant vers la cuisine, crème également (normal, pour une cuisine), est un spectacle qui vaut le détour, dans toute cette blancheur.

J'entends, incrédule :

-- Oui, mon chéri, je te donne à manger tout de suite.

Et elle revient avec une gamelle de Sheba qu'elle pose sur le tapis. Shmerde! Shashma-sheba! Ch'est pas la gamelle, que j'ai envie de manger, ch'est la porteuse de gamelle. Comment le lui faire comprendre? Je me frotte contre elle, et elle, attendrie, me gratte le crâne, ronronnant à sa manière :

-- Tu es un amour.

Et moi, comme un con, par réflexe, je fais le dos rond. Qu'est-ce que je peux faire d'autre? Je viens de le dire : le problème, c'est de communiquer. Plus exactement, de correspondre.

Pas la gamelle, la porteuse. Je trouve pas de porteuse. Je peux donc pas communiquer. Internénette, c'est l'enfer.

Tout est blanc. Je suis blanc. La gamelle est blanche. Chaque couleur est une non-couleur. Seul tranche comme une insulte le brun du Sheba. Le brun de Miki. Curieusement, elle a la même teinte.

Le disque du spectre. On dit que si on le fait tourner très vite, on ne voit que du blanc (pas du bleu). C'est sûrement une histoire de spectre! Mais dans cette crémasse, deux taches sombres, obstinées : le Sheba et Miki. Shebashiki. Mes remords.

Shebashiki est un samouraï. Shamouraï. Chat-muraille. Il tire son sabre : chlink-chlonk! Autour de lui, la foule des ennemis recule d'un pas instantanément. Il lance le cri qui tue :

-- Miiiiiiiaaaaaaou!!!

Les agresseurs tombent comme des mouches. Des mouches dans un bol de lait. Bzzzzz. Martimouches. Martyrinthe... Tombent. Tombent, les agresseurs. S'entassent. S'empilent. Ruines d'un temple renversé. Terrassé par le tsunami. Le cyclone. Étouffé par la jungle. Ouragan. Des pythons glissent sur les cadavres des branches arrachées. La déesse Adrasapashitogushi tord ses bras innombrables. Sa tête hallucinée glisse de droite à gauche par saccades, au-dessus du cou et du torse strictement immobiles. Redoutable exercice, connu par le Bouddha sous le nom de hondasuzuki ou de shakra-koka. Koka-Kola. T'as voulu du Bouddha? Tiens, voilà du Bouddha!

J'admirais ses guêtres. Il le savait et prenait soin de croiser haut la jambe comme une cocotte, exposant ses bottines fauve et blanc que le bout d'argent de la canne venait par instants tapoter nerveusement. Le pli impeccable du pantalon, affûté comme un rasoir, complétait le personnage nimbé d'effluves de vétiver, qui affectait de jeter sur l'affligeant spectacle de la rue l'oeil ennuyé d'un pensionnaire de l'Olympe.

Un camion passa, plein de Tin-Pan-Tong vociférant et brandissant des pancartes. À l'arrière, Father Mauser déchargeait ses revolvers sur le ciel. Les passants se retournaient à peine, habitués aux manifestations pittoresques qui sillonnaient régulièrement Wienyork-Paritograd. Gay-Pride, postiers en colère, nurses déchaînées, mamelles à l'air, réclamant dix montées de lait par jour et le smilk à 8 eurots... Le printemps astiquait ses trompettes. En robe et chemisier transparents, les nénettes offraient leur cul et leurs nichons à qui voulait l'entendre. Le soleil se payait une monstrueuse érection.

Sémiramis, dites-moi, Babylone est-elle toujours polyglotte? Avez-vous le frifri aussi accueillant, et les secours d'Archimède en personne? Je me mets en ce cas sur les rangs des princes-prétendants qui font la queue à votre porte. Je suis prêt à bander l'arc d'Assarbadon, arracher le glaive de Marduk de sa gangue de pierre, passer au travers du feu (tant qu'il ne s'agit que de votre défunt époux, c'est chose bénigne), vous conquérir de haute lutte, vous besogner avec application, régner sur les foules poussiéreuses du fond de mes coussins en suçant des sorbets, la tiare un peu de travers et barbe au vent.

Nous nous baignerons dans les fontaines sacrées d'Akkad, entourés de vos servantes au corps luisant et, chaque fois que mon regard libidineux, mes yeux cunéiformes, se poseront sur l'une d'elles, vous la ferez égorger par vos gardes. Des ruisseaux pourpres se mêleront aux pétales de Sumer. Nous forniquerons comme des hippopotames, dans les éclaboussures de cristal, de sang, de foutre.

-- Opposition, Votre Honneur, je suis innocent comme l'agneau qui vient de braire!

-- Vous serez condamné à être pendu par les couilles.

-- Merci, Votre Honneur.

-- Silence, ou je fais éjaculer la salle!

Son Honneur me foudroie de son oeil assassin, le sourcil broussailleux. Il hoquète. Il a une crise. Deux infirmiers gigantesques se jettent sur lui, le camisoledeforcent. On l'emmène.

Je ne vois que le bout de la corne, qui progresse au rythme de la foulée. Des rondes de colibris lui font une auréole. Leurs minuscules pépiements extatiques. Peu à peu, au gré des vallonnements, le reste de l'animal apparaît, et c'est une licorne. Sa grâce de danseuse, ses longs cils recourbés. Istvan bondit, multipliant les entrechats, harcelé par une horde de pékinois. Avec la bête fantastique, il danse un langoureux adage que Strawinsky commente, ignorant les "chut" indignés autour de nous.

-- Pékinois, les meilleurs! Chouchou (Istvan) toujours dansé comme un crayon, et licorne pas possible. Choura radote. Moi, j'aurais mis mesure à 6/12 et supprimé timbales. Mais à quoi je sers je ici?

-- Igor, seriez-vous jaloux?

-- Moi! De ce petit pédé de Theyovitch! Georgh (Balanchivadze) voit ça, il bouffe son chat. Et le décor c'est quoi, chiffonnette de lasagnes?

De leur baignoire, Coco (Chanel) nous lance un « merde » retentissant, et Cocteau « Fusillez les faiseurs! ». Le hourvari qui suit est indescriptible. La duchesse de Clermont-Tonnerre écrase son pébroque sur la tête d'Oscar Wilde, Alphane Saint-Oméga jure comme une poissarde, les vieux abonnés troussent les bouquetières, des bananes pleuvent du poulailler, sur lesquelles fondent les singes nautoniers. Et Wu-Cheng-Wu :

-- Scalpez cette racaille! Pelez-lui le derme, l'épiderme, l'épigastre. Mettez ses boyaux en quenouille. Sans oublier le petit bout de bois dans les oneilles. Servez-moi ça avec des rognons de ténor.

Ô perles du Levant, embruns ultimes de la mer pituitaire! La cathédrale engloutie surgit des flots, couverte d'algues, de madrépores. Ses orgues rugissantes. Ses vitraux nacrés comme des coquillages. L'écaille héraldique des blasons. Dauphins bondissant des flèches, tels les traits enflammés des archers d'Azincourt, plongeant dans l'écume bouillonnante du parvis avec une pluie de sirènes hurlant comme des Stukas.

-- Poussez-vous, je m'en vais peindre ça en rose.

-- Attention, Romuald! Et si je tirais vos longues oreilles d'âne?

-- Vous ne feriez pas ça.

-- Je vais me gêner! Prenez note, Lylian. Consignez pour la postérité.

Couvert de glace à la pinotte et au bleuet, le bouclier canadien. Jacques Cartier livre en skidoo les sacs du dépanneur. Sur l'anorak, en majuscules orange : I LOVE CELINE.

Si que non pas j'entamais la bérouette aux bornes du silence impressionné par le oui oui le vantail ineffable cette voûte marine ouverte aux ouragans au grand large Barents et Magellan Colomb veuf de son Amérique inventeur de l'oeuf qui tient debout sur une assiette faut-y qu'y soit bourré qu'y n'y ait que ça à faire au lieu de ratisser l'or pour la belle Isabelle et les castagnettes de Juan Pérez qui rêvait de couilles en même métal mais dut se contenter d'une thèse pour prothèse et si je gagnais les Indes à la morra pan-pan ciseau-papier caillou-genou et autres poux les bodegas castillanes saoules de madère crépitantes cigales des gueules de bois matelots déplorant leurs trésors disparus malgré les perroquets laissés en sentinelles et qui mordent putain la vache jusqu'à l'os c'est qu'ils n'ont rien à bouffer depuis cent ans et que ça vit très vieux et comme tous les vieux ils ne pensent qu'à l'heure des repas faut pas leur en conter on ne les amuse pas avec des petits-beurre au quatorzième perroquet ou au douzième petit-beurre je sais plus je tourne à droite je fais dix pas et je creuse et merde où est ce foutu trésor je vais finir dans un cul-de-basse-fosse dans le cul d'Isabelle maman pitié pour moi Seigneur vous qui êtes mort sur la croix pour racheter mes péchés à 60% pendant la semaine de promotion ne pas louper la tête de gondole viser surtout le godonlier et paf dans le canal avec un trou au beau milieu du front de mer si je cherchais des bigorneaux des patelles des patères des pétasses des moules charnues des bulots hey-ho hey-ho on revient du bulot et tralala tralalalalère hey-ho hey-ho je repassais par Samarcande Malacca l'île de Corregidor la baie d'Along et en travers celle des Trépassés foutredieu et leurs pilons de bois clip-clop ça sonne creux là-dedans bon sûr mais c'est bien sang ils sont creux les pilons le plan du trésor est à l'intérieur avec des croix partout comme dans un cimetière ci-gît mon trésor priez pour lui vous qui passez qui passez samovar ayez une pensée pour moi et puis tiens quelques renoncules-de-basse-fosse je suis mort debout à la grande vergue et me retrouve là plutôt allongé raide mort à la grande verge pardon Suzette soit dit sans vous offenser vous aussi Isabelle de Pastille qui si souvent évocâtes évocacâtes mon souvenir votre sein généreux soulevé par le regret zéternel le regret vos nichons royaux montant et descendant comme des vagues qui tendent ma vergue avec mon cacatois cacateux cacatois catoès vos mamelles amirales cinglant vers les Indes découvrant l'Afrique l'affreuse Afrique des Cafres supérieurs Cafres-forts bourrés de stock-options jusqu'à la gueule eh!! Dublin sous des trombes d'eau pulvérisant les vitres entre le dalmatien de faïence poignardé de parapluies et mon reflet dans les miroirs tels dans les pubs les rideaux de perles dissimulant aux regards presbytériens les putes montantes leur popotin popotamesque pas une mignonne à l'horizon les mignonnes attendent au garage l'époux vouées à Saint Patrick qui trique Saint Stephen's Green Parnell Square balayés de bourrasques livrés aux passants ruisselants qui rêvent aux Îles de la Sonde à Bornéo à l'Empire des Indes par le saint clitoris de la Bienheureuse Victoria aux éléphants caparaçonnés d'or aux maharadjahs caparaçonnés d'or aux maharanis caparaçonnées d'or maharadjah la moukère tous ces lieux plus présents que les lieux du présent ces lieux rêvés qui sont notre vraie patrie car nous reconnaissons au détour d'un couloir le décor qui nous hante le réel n'est pas notre réel et nous retrouvons en telle personne l'être qui nous habite en secret mais la vraie n'est pas celle qu'on croit de l'autre côté du miroir se trouve un autre miroir nous ne cessons de passer des miroirs nous-mêmes ne sommes pas ce que nous croyons mais la résultante de nos songes toutes ces existences se croisent se superposent se confondent une vie vaut une vie le chien le khalife et le bédouin le chameau on peut être amoureux d'une chatte plus troublante véritable qu'une femme au-delà de la chair nos regards croisent d'autres regards venus du fond de l'infini et se comprennent se reconnaissent comme sujets du même verbe de la même parole du même livre éternel retour éternel détour les reflets sont trompeurs la mort n'existe plus vaincue la Camarde morte la mort plus rien ne meurt je trace mon sillon obstiné comme un boeuf les âmes innombrables suivent mon sillage comme des mouettes le mythe de la caverne est une erreur fatale ces ombres sur les parois ne sont pas des mirages des projections d'un réel à jamais inaccessible mais le réel lui-même le reste n'est que vapeurs à commencer par Trinity College haut lieu de la branlette qui était dans mes bras cette nuit me trouvant égaré au réveil ces caresses que d'autres me disputaient je lançai mes poings contre les agresseurs assommai une fille innocente qui s'effondra en larmes je me mis à fuir passer des ruelles des palissades au détour d'une allée Miki vint à moi délaissant son ami me suivant place de la Ligue arabe où trônait encore Lyautey sur son canasson et je feignais de ne rien voir mais la sentais derrière moi pendant que s'accordait l'orchestre ces instants suspendus plus poignants que le concert même traversés des traits fulgurants des flûtes la cathédrale engloutie surgit de l'océan des temps et maintenant Shashmashazam Shashma

 

Fin

 

 

 1er Mouvement

 

 2e   Mouvement

 

 3e   Mouvement

..

© Le Phare de Frazé