1er Mouvement

 

2e   Mouvement

 

3e   Mouvement

 

Quatrième Mouvement

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La vitre explose sous mon poing. Débris de verre dans la rue. Le plus dur a été de retrouver le chemin de la table, combattre la répugnance, la peur, même, la peur d'ouvrir ces pages qui m'habitaient jour et nuit. Balcon d'en face en contre-plongée. Blanc aveuglant sur le bleu du ciel et les nuages qui passent. Fils électriques sur fond de montagnes. La terre tricotée. Saules, peupliers. La Montagne des Singes. Au-delà du col? Je ne saurai jamais. C'était zone interdite. Gramophone, Debussy. La pluie de notes du piano rebondissant sur l'herbe comme autant de minuscules sauterelles vert tendre. L'intérieur des ailes, déployées, était rose. Autocar survolant des grottes. Grotte du bout du monde du cap Noun. Soleil de cuivre de la lampe à pétrole. On trempait du pain sec dans de petites soucoupes de morue séchée, de piments rouges et d'huile d'olive mélangés. Nue jusqu'à la ceinture, brune, dure comme un rocher, tu me souris. La nuit, la mer devenait phosphorescente quand on la touchait. Couvertures humides de rosée au lever du jour. Et ce couloir qui n'en finissait plus, où j'avançais, pieds nus, en aveugle, un pas toutes les minutes, me guidant aux murs, reconnaissant les portes, les passages, les couloirs, profitant du moindre bruit extérieur comme d'un écran, écoutant respirer les rideaux. La vitre explose sous mon poing, quelques années plus tard. Mais je suis en train d'arroser la terrasse au jet d'eau, la verrière de l'atelier qui ruisselle de suie, le mur d'en face, ses crampons de fer, au-delà duquel les morts dorment dans leurs tombes, serrées comme un champ retourné, une simple pierre pour en marquer la tête. Porte sur l'océan bâtie de terre rouge. Derrière, toute une citadelle, avec des salles noires, des puits, des jardins. Des odeurs de marché, de laine, d'étoffes. Des cris de brebis. C'est le feu, j'en suis sûr. On me dit que c'est la pluie mais, sur mon insistance, on ouvre les volets. La pluie est un brasier. L'Alhambra sous la neige. La salle des secrets. Elle s'est jetée sur moi, plantant ses dents partout. Dommage, dommage qu'elle n'ait eu qu'une bouche. Bouche de pierre nourrissant la fontaine d'une eau glacée au milieu des granits, depuis toujours. Et le prince de bronze veillant sur Volubilis. Combien de villes mortes! Mais combien de vivantes? De demeures habitées? Se reconnaissent à leurs silences. À 1'espace laissé vacant entre 1'affairement d'aujourd'hui et les présences d'autrefois. Dédale, réseau de passages respectés, dont la mémoire monte, toute droite, guidée par le virebouquet des viornes révolues. Crocodile d'ivoire menaçant des photos jaunies où la même femme joue à être une autre. Au fond du plumier danse un théâtre de marionnettes, toute une cour de récréation. Des enfants se pourchassent. Dans la fenêtre microscopique du castelet, un loup de velours noir aux yeux phosphorescents traque un diable classique à l'air un peu bêta. Encriers, encriers. Porcelaine ou cristal. Plumes qui ressemblaient à des pertuisanes, d'où tombent les premiers mots devenus étrangers. La cape du magicien m'enveloppe d'orchestres. Chaleur jaune de palmeraie, à l'haleine d'épices. Chameaux qui vous regardent, du haut de leur dédain, la lippe souveraine, l'oeil maquillé de khôl, leurs longs cils de houris. Les dieux se sont enfuis. Nous ont laissé leurs bouses. Écoute, Lariana, je te donne le La. Une, deux, trois, quatre. En cadence. Tendez la jambe. Pieds en-dehors. Une, deux, trois, quatre. En me-sure. Sa-lopes, co-chonnes. Rentrez le ventre. Et une et deux. Pas-de-bourrée. Micha, il faut venir au spectacle de Nina. C'est ad-mi-rable. N'est-ce pas, Nina? Elle va vous dire. Reprenez soupe. Parle, Nina! Quelle idiote! Il faut danser avec elle. Un jour. Je vois scène en gris. Tout gris. Adage. Très beau. Promis, Micha? Plong-plong-plong. En me-sure, le pia-no! Il est gentil, mais stupide. Qu'est-ce que vous voulez!... Aussi il est un peu sourd, je crois je. À mon n'est-ce pas avis. Ce sifflement dans les oreilles : c'est que la maison se tait absolument ; il n'y a pas un bruit. Je perçois ma pression, le battement de la mécanique. Comme je percevais, ballotté par les vagues, le pétillement des galets roulés sur le rivage et qui semblait provenir de ma nuque. Flottant, les bras en croix. Dans un ciel matriciel. Jusqu'au bout de ce rêve. Jusqu'au bout de ce monde. Les mots passent en criant comme des hirondelles, plongent et disparaissent, reviennent à crochets brusques, foudroyants ; échangent leurs silhouettes et confondent leurs ailes. Au loin s'ébrouent les clochettes des porteurs d'eau mêlées. Alhamdou lillah! Pourquoi me presser? Personne ne m'attend. M'éveillerai-je? Reviendrai-je au monde? Ou resterai-je au pays des songes jusqu'à demain? jusqu'à quand? Pour toujours, peut-être? Ouassalam! J'ai le net souvenir, dans ma semi-inconscience, d'avoir hésité. Il ne dépendait que de moi. Et puis je me suis dit : bon, allez, je reviens! Et je l'avais à peine décidé que l'océan me portait vers une terre lointaine, grâce à un courant terrible. Soudain j'étais tout près, je voyais un rivage élevé et, débouchant dans les vagues, des sortes d'égouts, de conduits, par lesquels il communiquait avec l'océan, mais que le fait d'emprunter m'effrayait. On les aurait dit vivants, organiques, comme d'énormes artères. J'avais peur d'y étouffer, de m'y perdre. Enfin j'abordai à une plage, où un couple inconnu se lamentait ; moi, inconnu également, je touchai terre. Alors je m'éveillai, avec la nette conscience de revenir d'un ailleurs où j'aurais pu rester sur un simple coup de tête. De façon définitive. Il ne s'agissait plus de cette sensation quotidienne, fleurant la fleur de rhétorique, mais de la brutale révélation d'une vérité terrifiante, d'autant plus qu'en apparence anodine. N'est-ce que cela, mourir? Peut-on ne pas revenir à ce monde sans même y prendre garde?... Je ne savais plus où j'étais, ni quand, ni qui. Si c'était le jour ou si c'était la nuit. Cela n'avait plus d'importance : j'étais là. Renaître, réapprendre. Retrouver ses frontières. Redéfinir son identité. Identique seulement si les mêmes références sont rappelées, rapports fragiles : un être, un souvenir, un air, un paysage. Sans quoi on devient autre. On marche sur des gouffres. Quelle patiente application, quel effort obstiné, pour ne pas se dissoudre! Shash, Mash et Azam. Z'êtes là, Tuxedo? Il est 1à. Je le sens qui bouge. Le soleil se lève. Puis se couche. Puis se lève, puis se couche. Le blizzard souffle sur la Baie James. La nuit, à la lueur des projecteurs, ses monstrueuses levées de terre, les treuils, les scrapers, les échafaudages, semblent une toile abstraite. Murailles de danseurs-félins se déplaçant d'un bloc, gestes imbriqués comme des engrenages. Des équipes d'acrobates fous, soudés par le gel, montent par moins 20 les pylônes de haute tension à des hauteurs vertigineuses. Attention, Denis! Ils te cernent de lignes. Telles des araignées, ils tirent leurs fils dans tous les sens. Tu ne pourras plus passer. Déjà, 1'hélicoptère leur servant de grue et de nounou danse un ballet de mort. Images pour Istvan. Choura suivra-t-il? Choura suivra toujours, bien qu'aimant mieux précéder. Trouvant dans les livres anciens des raisons à l'audace d'aujourd'hui. La Gaïa coule sans se poser de questions, entre ses rives probables, où erre l'improbable Lasserloff ne pouvant se résoudre à déserter son territoire. Le voit de sa fenétre, Bernadette, ignorant tout de lui. Mais le voit cependant, comme les arbres, le ciel par-dessus. Un élément parmi tant d'autres. Qui sait que Dimitri parle l'oubykh? Et lui, s'en souvient-il? La langue la plus difficile du monde. Quatre-vingt-deux consonnes, trois voyelles. Nul ne s'en sert désormais. A été oubliée. Exterminée avec son peuple (1864). Mais la voici qui passe, silencieuse, secrète. La neige recouvre tout. Taisez-vous, Lauriston! Pourquoi ne pas feuilleter -- ô gué -- Charachidzé? Tu ne bois pas ta tisane, Puterflam? Il fallait posséder la clé des singes pour pénentrer dans ce monde clos, qui s'éclairait à l'or. Sottises! Pas de clé, pas de projecteurs. Pas de langage en clair. Des masques sur des masques. Venise en folie. Feux d'artifice, ponts sur le vide. Marottes et dominos. Gondoles glissent comme des cercueils au son des mandarines. Inconnus reliés par des serpentins. Marquises, doges, chevaliers. Escarpins de satin. Mouches sur blanc de céruse, taffetas, balancelles. Lions de marbre à l'affût. Escaliers polychromes, créneaux de nougatine, fresques sexagésimes, piliers arborescents. Des orgues se déchaînent. Blizzard sur la Baie James. Et Soba conduisant les cuivres volcaniques. Au tempo. Le tempo. Percussions percutant des masses granitiques. Il se bâtit des tours qui n'auront pas d'étoiles. Juliette et Romégo. Ce souvenir l'agace. Faut-il -- pourquoi faut-il -- que les autres pataugent dans votre vie privée? Au diable Aniouta et son vain bavardage! Tradabla-tralala. Montenegro Juliette. S'en avise à présent, aurait pu dire, Aniouta : Monténégo Juliette. Trop tarte. Ne savait pas. N'avait pas à savoir. Juliette, lisse comme une dragée, dans la soie rose de sa chambre. Au-delà, les reflets smaragdins d'une mer méridienne. Où, lent, se dilue un sillage énigmatique comme un hanko. Je veux bien avoir tort, s'amuse Juliette, laquant ses griffes de rubis, je veux bien avoir tort pour te faire plaisir, mais ça ne change rien au fait que j'aie raison! Ego fond de tendresse. Pfouff! voici Azam dans la chambre d'hôtel, entre Ego et Juliette, assis à la table du petit déjeuner, trempant le doigt dans la marmelade d'oranges.

EGO.- Non, mais!...

JULIETTE.- Faut pas vous gêner!

Azam se suce 1'index avec application.

AZAM.- Mouais, on a fait mieux. Combien payez-vous pour ça?

JULIETTE.- Chéri, jette-le dehors.

Ego voudrait bien. Il regrette les muscles qu'il n'a pas. L'ennui, avec les femmes, c'est qu'à un moment ou à un autre, il faut se transformer en brute préhistorique.

EGO.- Vous entendez? Je vous chasse!

AZAM.- Hi-hi-hi!

Juliette le gifle sans crier gare. Ego ruisselle d'angoisse, mais Azam s'effondre.

AZAM.- Le ferai pus, promis. Pus le doigt dans la confiture.

JULIETTE.- Sale môme!

AZAM.- Padon, maman.

JULIETTE, à Ego.- Aussi, tu lui passes tout!

EGO.- Je lui passe tout, je lui passe tout...

JULIETTE.- Parfaitement!

AZAM.- Faitement! faitement!

EGO.- T'en veux une autre?

AZAM.- Non, papa. Padon, papa.

EGO.- C'est vrai ça quoi non mais.

JULIETTE, à Azam.- Finis ta bouillie.

AZAM.- En veux pus.

JULIETTE.- Sinon, j'appelle le gros monsieur qui porte les bagages et il t'enfermera dans une énorme, horrible malle noire qui sentira le rat crevé.

AZAM.- Oh, non! oh, non! Pas le gros monsieur! Pas le gros monsieur!

JULIETTE.- Alors, mange ta bouillie.

EGO.- Tu es dure.

JULIETTE.- Voilà comment il faut parler aux mômes.

AZAM.- Et 1'autre monsieur?

EGO.- Quel autre monsieur?

AZAM.- Çui qu'est dans le placard. Il va pas venir pour me faire des choses?

EGO.- Quel placard?

AZAM.- Çui-là!

Ego ne fait qu'un bond. Il y a, en effet, quelqu'un dans le placard : Azam.

EGO, à Juliette.- J'attends tes explications.

AZAM.- Permettez...

EGO.- Vous, je vous conseille de vous taire!

Les muscles d'Ego se gonflent et s'exaspèrent. Il se sent grandir de cinquante centimètres. Hier encore, il a levé cent vingt kilos, effectué soixante tractions, fait péter le spiromètre. Ce n'est pas ce freluquet qui va l'impressionner. Ni Juliette aux abois faisant clic-clic avec ses cils.

AZAM.- Prenez garde à ce que vous direz. Les mots nous engagent plus que nos actes.

EGO.- Taisez-vous, monsieur!

Taisez-vous toi-même. Mon Dieu, pourquoi faut-il que tout se détériore? Ne peut-on être sûr de rien? Il est pourtant d'imparables logiques : si les généraux sont si stupides, c'est qu'on a pris la détestable habitude de les choisir parmi les colonels. N'est-ce pas, coronel? -- « Niark, niark, niark! »... Me regarde avec sa gueule de bronze, fermée comme un obus. Obtus. Aux murs, des couvertures indiennes. À terre, des calebasses. Un nombre impressionnant de pelures d'oranges. Quelques flaques de sang. Le crépi crépitant râpe les rais solaires. Dans la rue, un banjo. De petits ânes passent, croulant sous des meules de foin, trottinant, trop justes dans leurs croupes serrées. Et Samantha ouverte, offrant son sexe au plafond haletant. On frappe à la porte.

EGO.- Entrez!

Entre Azam.

AZAM.- Bonjour, monsieur. Télégramme.

Sort Azam.

JULIETTE.- Eh bien, ouvre!

EGO.- Je n'aime pas les télégrammes.

Juliette le lui prend. Décachette. Lit :

JULIETTE.- « Happy birthday to you. Barbara. » (Elle le foudroie du regard.) Explication?

EGO.- Je ne me je...

JULIETTE.- Qui est cette Barbara?

EGO.- Connais pas.

JULIETTE.- À d'autres!

EGO.- De plus, je te ferais remarquer, de plus, ce n'est pas mon anniversaire.

JULIETTE.- Apparemment, ce l'est pour elle.

EGO.- Mais puisque je...

JULIETTE, méprisante.- Barbara!

EGO.- Arrête, écoute!

JULIETTE.- Qu'est-ce que tu essaies de me chanter? Tu te trompes de mouvement, mon cher. Il est clair que nous ne sommes plus dans l'Andantino con cuore : nous entrons dans l'Allegro Barbara.

Barbaro, corrige Soba. Allegro barbaro. D'un trait de plune, il rectifie la partition. Où allons-nous, si tout le monde s'y met? Revoir aussi le passage des trombones, au 132. Il n'est pas sûr que ce Mi bémol, donnant une septième augmentée avec le contrebasson, ait été voulu par Nounou. Par contre (Dimitri se marre), que SHASHMASHAZAM comporte treize lettres n'est certainement pas le fait du hasard. Et si oui, de toute façon c'est un signe. Différence entre un signe qui apparaît tout seul, et celui qu'on s'arrange pour provoquer?... Il suffit d'y croire. Comme Basile, persuadé qu'un médicament emménagogue est fait pour vous conduire aux cabinets. À ce compte, l'étymologie peut consister en une affection du thymus. Et puis baste! les choses deviennent ce que vous les pensez. Savoir, science nesciente rarement presciente (Vico). « Nous savons... », psalmodiait, du temps de l'Université, M. Trouche (dit : Farigoulette, en hommage à ses origines phocéennes), quand il ne savait rien. « Nous savons... » Ce qui l'avait fait surnommer : le "savons" de Marseille. D'où un jour, l'apostrophe excédée de notre condisciple Raynal : « Nous savons, d'accord. Mais Socrate lave plus blanc. » À quoi Trouche rétorqua, soudain profond : "Monsieur Raynal, jusqu'à présent, je doutais encore. Maintenant, j'en suis sûr : vous êtes un calamantran! » Ceci nous plongea tous dans la perplexité car, pour la première fois, Farigoulette semblait connaître ce dont il parlait. Et si ce terme, derrière lequel nous pressentions des trésors d'authentique civilisation, nous demeurait aussi impénétrable que l'amathie ou que la quoddité, nous lui étions reconnaissants d'introduire un peu de fraîcheur dans son langage. Romuald entreprend de repeindre l'escalier, sans nécessité aucune. Du moins peut-il, condamnant le secteur, suspendre la vie de la maison à son pinceau, tartiner avec jubilation un orange impossible, interroger quiconque sur des détails techniques, donner de la voix aux passages importuns, retirer une satisfaction profonde à constater que tous, malgré ses avertissements hypocrites, repartent maculés du pigment infernal. Une population orange commence d'apparaître sur la planète, par une génération qu'on dirait spontanée, dans laquelle Romuald ne distingue, à juste titre, que des sujets. Il règne en potentat sur un univers aussi repéré que celui des ornithologues. Dans sa tête, en tout cas. Incognito du cognomen. À chaque bouchée de sandwich, Dappertutto se sent un peu plus seul. Palissades aux affiches lacérées, dont les lambeaux bannièrent. Grilles d'égout. Poubelles. Deux chats sur leur derrière. Un taxi en maraude. Au loin, dans un brouillard ocré, vitrines scintillantes. Un monde confortable en bois de moutouchi, moquettes, luminaires, où passent des robes de soie, des sourires. Bonsoir, Mark. Qui est-ce? Comment! vous n'avez pas reconnu? Mark Robson. Robson? Vous voulez dire MARK ROBSON? Naturellement! Mon Dieu, ce qu'il fait jeune! Dans Chattanagoo, je lui aurais donné quarante ans. Le maquillage. Bien sûr, le maquillage, tas de paumés. Saloperie de maquillage. Trois heures de supplice chaque matin, aux aurores, sous les pinceaux, les brosses, les éponges, le blish, le blash, le blush. Trois heures pour attraper vingt ans de mieux et ensuite, sur un an, en prendre trente à tout jamais. Une petite signature, monsieur Robson? Mon Dieu, ce qu'i1 fait vieux! Dans Pebbledooda, je lui aurais donné vingt ans. Le maquillage. Evidemment, le maquillage, bande d'abrutis. Cinq heures de supplice chaque matin, aux aurores. Plus 1e docteur, le masseur, la moumoute, les pilules pour le foie. Pour remonter le temps. Le temps perdu pas si perdu que ça. Temps perdu entre vingt et trente ans. Rapporter contre récompense. À force de le remonter, le temps, il pète comme un vieux ressort. Doucement, chérie, rends-moi mon râtelier. OK Mark tu sautes sur le toit tu glisses dans la flaque d'huile tu te rattrapes au bord là la gouttière se démanche c'est vu pour la régie tu tombes tu t'accroches au store et tu restes dans le vide attention de pas tourner la caméra 3 te prend le visage en close-up et puis tu bon compris laisse tomber appelez-moi la doublure de Monsieur Robson. Vacherie! Mais non, mais non, pas question. Rectification. Quel est le secret de votre éternelle jeunesse, Mark? Le yaourt. Je bouffe du yaourt sans arrêt. Je me brosse les dents au yaourt. Tous les jours, un bain de yaourt. Je me masse au yaourt. Je chie du yaourt. Je suis un yaourt. J'ai d'ailleurs épousé six Bulgares. Successivement, bien sûr. Et chaque année, je me retire trois mois à Souslaskovnatchik, trou du cul du monde et capitale du yaourt perdue au fond des montagnes, où tout ce qui n'est pas caillé est du rocher, où tout ce qui ne s'enfuit pas en meuglant ou en bêlant quand vous tapez dans vos mains est un yaourt. Je me demande si ma dernière femme, épousée un jour d'aberration et d'orage près d'Asenovgrad, où les gogues des Monts Rhodope semblaient se déverser par torrents, n'était pas une chèvre. Elle broutait voracement mes cigarettes turques et cultivait des poils follets autour de ses mamelles drues. Elle avait autant de conversation qu'un presse-purée. Ça tombait bien : je n'aime pas la conversation. De toute manière, après trois mois passés à Souslaskovnatchik, trou du cul du yaourt et capitale du monde, vous n'aviez plus aucune idée de la conversation. Les dialogues de mes films produisent le même effet. Mais quelle belle aventure. On n'est pas ici-bas pour dialoguer ; ça se saurait. Les dialoguistes ont encore de beaux jours. Au fond, personne n'aime improviser. Alors, on pique quelques mots par ci, quelques mots par là, une situation ailleurs. Tranquille, sur les rails posés par d'autres. Pendant ce temps, on peut dormir. Balancement des essieux. Tagadoum-tagadoum. Le paysage passe. C'est si sécurisant. Il ne peut rien nous arriver. La preuve : tous les grands découvreurs de langage ont été honnis, conspués. Ronron-ronron-ronron. Prière de ne pas déranger. La "création", les gens n'en ont rien à cirer. Elle doit se confondre avec un bon service d'hôtel. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on refasse leur lit, qu'on leur apporte la bouffe sur un plateau, qu'on astique leurs pompes et repasse leurs loques, mais surtout, qu'on les laisse roupiller. Et s'ils avaient raison? Occupent leur vie à hiberner, peinards, un tapon dans le trou de balle, pour que les fourmis importunes n'entrent pas et ne transforment pas leur bide en Bazar de l'Hôtel de Ville. Ce tapon, ils l'ont pétri avec soin -- ce fut d'ailleurs 1'essentiel de leur activité --, et ce peut être selon le cas une belle conscience, un brin de religion, un solide égoïsme, un principe confortable, un éthylisme de bon aloi ou tout cela ensemble. Curieux, comme c'est facile à fabriquer! Ça ne demande que très peu de matière première, un minimum de salive. On a tout sous la main. Suffit de gratter autour de soi, pas trop loin de préférence, à quoi bon? La création est un énorme pet. Ça fait sauter le tapon. C'est dangereux. Des fois ça pue, et ça dérange. Ronron-ronron-ronron. Le Capitaine et l'Astronome, dans "Pim-Pam-Poum", qu'est-ce qu'ils en écrasaient! Attendrissants comme des bébés. Avec, au-dessus de leur tête, pour que le doute ne fût pas permis, une bûche entamée par une scie d'où s'échappait un ZZZZZZ péremptoire. Fascinant microcosme encombré d'inutiles et de malveillants, embaumé par les tartes de Tante Pim, dégoulinant de sucettes, de crèmes glacées, écrasé de soleil et de farniente, où j'appris 1'existence des autruches, de leurs oeufs monstrueux, des îles désertes, des palmiers, des chaises longues, des rois nègres, des trésors fallacieux, des crocodiles, de la malignité humaine que tâchaient d'endiguer la Morale impuissante travestie en Miss, préceptrice à chignon, et, de façon beaucoup plus efficace, le rouleau à pâtisserie de Tante Pim, animé de la générosité aveugle du personnage. En ce temps-là, Adolphe représentait ce qu'il y avait de plus vil au monde. Il y en eut d'autres depuis. Rien ne m'hypnotisait davantage que l'île flottant en plein ciel découverte par Mickey à bord de son aéroplane rouge, ovale, massif comme un bonbon. Elle apparaissait entre deux nuages, fantastique, sous la forme d'une pyramide retournée, avec ses maisons, ses arbres, sa couche de macadam, la terre en dessous et, sortant de toutes parts, ses racines. Ce qui me stupéfiait, c'était les racines. Ces racines en plein ciel. Je savais, je devinais que Mickey allait retrouver sur cette île son ennemi juré, l'horrible Le Frisé et son pilon de bois, qui concentrait en lui toutes les disgrâces possibles : gros, méchant, barbu, hirsute, lippu et de plus, invalide. Tous 1es ghettos en un seul homme. Il me fallut des décennies pour déceler ensuite des foules de Le Frisé sous l'apparence trompeuse de la grâce, de la cordialité, du dévouement, de la grandeur d'âme. Heureux monde, que celui où la noirceur est signalée par l'encre noire! Où je t'aime veut dire je t'aime ; et je veux bien, je ne suis pas contre. Quel égoïsme ne faut-il pas accumuler, pour vaincre cet égoïsme qui consent volontiers à ce que les autres ne rêvent que de vous être agréables, et qu'on appelle confiance! Les illusions périment comme certains objets, certains lieux -- ayant été remplacés par d'autres --, dont on conserve la nostalgie à cause des souvenirs qui s'y trouvent attachés. Glacières devant lesquelles n'intrigue plus aucun matou ; buanderies aux touffeurs moites, sensuelles, proches des antres alchimiques, où ne s'érigent plus les cheminées de lessiveuses, ne flottent plus les vertigineuses odeurs de 1'étreinte du propre avec le sale. Que retiendront les mémoires futures des réfrigérateurs, des machines à laver? Il semble qu'en tout, les sentiments aient été remplacés par des idées. La matière, par une apparence de matière. Synthétiques, qui ne font la synthèse de rien. Décor de cinéma, où s'agitent des fantômes. Où le moindre parfum apparaît comme une faute de goût, dans les deux sens du terme. On est passé du noir et blanc à la couleur, sans en trouver aucune. Mystères de la lumière. Qualité, dirai-je, de la lumière. Le nombre ne crée pas la valeur. On a voulu faire riche, on fait nouveau riche. On s'est cru plus puissants, on est devenu pauvres. Le quartier de l'orange est aussi bon que toute l'orange. Tu es, Choura, tu es une incorrigible midinette. Je dis ce que je pense. Ce n'est pas parce que tu le penses que tu as raison. Ce n'est pas parce que tu penses le contraire que j'ai tort. Je ne pense pas le contraire. Alors que cherches-tu? Rien ; ce qui me caractérise, c'est que je ne cherche rien. Tu m'agaces. C'est déjà ça. Je n'aime pas ces airs sentencieux. Qui pontifie, ici? Sûrement pas moi. Allons donc! Ils pontifient tous les deux, tranche Romuald, orfèvre en la matière ; ce n'est pas à moi qu'on viendra en conter. Moi qui ça moi espèce de prétentieux. Que tous les moi lèvent le doigt. Vous, là-bas, j'ai dit le doigt, vous trichez. Je qui ça je? Que les je le lèvent donc aussi. Assis, vous! Où croyez-vous être? Qu'est-ce que ce désordre? J'ai horreur du désordre. De la gauche vers la droite, numérotez-vous. Silence! Vous n'êtes que des numéros. Quoi, pièces d'identité? C'est de l'identité en pièces. Rompez! Quand on se raccroche à son identité, on est en train de la perdre. Vous me parlez d'état civil? Sachez que votre état est incivil, voilà. Vous n'êtes guère en état d'avoir un état. Scènes gravées dans la porcelaine fine, couleurs pastel, transparence de certains traits, le soleil de la rondelle de citron, animé d'un lent mouvement giratoire (souvenir de la petite cuillère), pourtant il n'y a pas de sucre, c'est pour que le goût du citron se mêle à celui du thé, qui s'éclaircit un peu, doré, tourne une roue de bicyclette, ses rayons, le rectangle de carton frottant dessus, fixé à la fourche par une épingle à linge pour imiter un bruit de moto, fanion de velours, cape de laine, terreur de la pluie de sauterelles qui s'abat sur la ville, ces pattes, ces mandibules, ces abdomens annelés. Ces cuirasses de chitine, ces têtes d'insectes coupées, empalées sur des allumettes, s'agitant encore, les palpes, les antennes, ces monstres volants jetés dans l'huile bouillante, puis salés, vendus dans des cornets à frites, dans la rue, passés du jaune au brun caramel, les voitures qui circulent, phares allumés en plein jour, soulevant des trombes d'élytres, faisant fonctionner leurs essuie-glaces, le ciel obscurci comme par des nuées d'orage, on raconte que dans les campagnes tout est détruit, rongé, même les poteaux télégraphiques. Les trains s'arrêtent, bloqués par un mur grouillant aux yeux froids, caparaçonnés. Cette matière recouvre toute matière, la fait vibrer, onduler, l'agite de soubresauts mécaniques. On colporte d'horribles hlstoires d'enfants dévorés. On tape sur des casseroles, des marmites, pour détourner les essaims. On creuse des tranchées où ils s'entassent, on jette du pétrole, on y met le feu, mais i1 en arrive toujours, cadavres par-dessus des cadavres, et le flot déferle quand même. Haut dans le ciel, des myriades d'ailes scintillent comme des miroirs, palpitation de feuilles de peuplier. Des flèches sombres traversent ces nuages vivants : martinets, hirondelles, buses, pêchant en plein vol, à la fête, engouffrant, se gavant. C'est la foire à la bouffe. Tout bouffe et se fait bouffer. J'en ai la chair de poule. Elle me montre son bras, effectivement hérissé de crêtes minuscules. J'ai envie de l'embrasser partout, de savoir si ses flancs, sa gorge, présentent le même aspect, d'être pour quelque chose dans cette mini-révolution, dont pour 1a première fois je vérifie l'existence (pourquoi n'en ai-je jamais été victime?), car je ne doute pas que mes baisers entretiendront le phénomène. Mais quel âge avons-nous? Nous sommes des enfants. Bien des années plus tard, la peau d'Isabelle, au sortir du bain, sur une plage déserte, m'attirera de ces signaux réflexes qu'une brise innocente venait de provoquer. J'ai aimé Isabelle pour le bras de Martine, à notre étonnement réciproque. Isabelle, ses seins lourds, le collier d'ambre que, nue, elle ôta, disant : je ne veux pas ressembler à une odalisque. Quelle erreur! Mais depuis Isabelle, l'odeur de l'huile solaire me fait penser à l'amour. Ses yeux verts intrépides. Ordalie.

À l'écoute du monde

casque sur la tête

fils courant serpents

d'un mur à l'autre

sur les meubles les tapis

face faite de fils superposés

quadrichromie

le courant passe

le monde bruit

stridule

agite ses élytres

disperse ses langages

 Marée obsidienne stanka ménentrie absalon passe au large éristale impalesciblement sur deux rois grillagés forcés de blutte et d'arbre morte. Les étangs prognasciens, saponifiés, assourpassés de feuilles vives, jeutamignés, mansourates et drôlets, assafouinés de rouvre, villes fortes que mordorent les glas, glissant d'ombre en mortagne et se ressouvenant que l'olbate apostille sous les damas meurtris. La chair n'enchaîne que les saranges tortes, olfactées. Elles entrent de plain-pied. Portent des bouquets d'actuaires aux joues de madrépores, comme si les parquets, reflets de basiliques, avançaient plutôt qu'elles en offrande royale.

Je n'oublie les vitraux. Je n'oublie vos émois et les archanges bleus. Le cadre exact de cette baie sur le dehors, où le parc s'effaçait derrière l'aveuglante clarté qui le projetait vers nous ; l'ombre amicale des lambris travaillés que découpaient les toiles où des visages nous regardaient, graves et proches comme s'i1s allaient parler.

Lettre de Nora. Comme d'habitude, ce n'est pas tant ce qui est dit qui compte, que l'espace ménagé entre les mots, où l'allusion est reine, pour faire apparaître une certaine musique : sa présence. Appeler une complicité, retrouver des rapports perdus. Étrange pouvoir des mots. Petits dessins, parfois, comme des clins d'oeil, des caresses. Les gens écrivent, consciemment ou non, en habit de soirée, en costume de ville, en maillot de bain, en pyjama, en tenue d'Ève ou d'Adam, ou trouvent leur plaisir à varier la garde-robe. Cela se passe dans leur tête, bien sûr ; peu importe comment ils sont effectivement vêtus au moment où ils grattent, bien qu'il demeure pour moi quelque odeur de bure dans la prose de Balzac, et la tiédeur du lit dans celle de Proust. De même, je perçois chez Mallarmé le col rigide, la cravate molle, la flanelle anglaise ; chez Morand, la fragrance musquée des bagages de luxe. Henry Miller me parle derrière le cliquetis de sa machine à écrire ; Voltaire, le grincement de sa plume. Ces détails ne sont pas accessoires. Autant dire à Miró que ses doigts n'entrent pour rien dans ses toiles et que s'il avait peint avec des brosses, i1 aurait fait les mêmes choses. Un peu tard pour parler à Miró. Les trains partent, arrivent, se croisent, n'obéissent pas aux mêmes horaires, ni ne filent dans des directions identiques. On peut se trouver dans le convoi, mais dans une autre voiture, un compartiment différent. Rencontres au hasard d'un croisement, d'une déambulation dans le couloir, d'une attente aux guichets. Le plus souvent seul, seul. Ignorant-ignoré. Connaissant des inconnus sans importance, sacrifiant à des idoles de pacotille, passant à côté des vrais dieux sans 1es voir et sans qu'ils nous aient aperçu. Quand on sait, il est trop tard. Ils sont loin, inaccessibles, séparés par trop de voies, trop de distance, trop de gloire, de cimetières. Sans compter ceux qui sont partis la veille, il y a quelques années, quelques siècles. Le flot rugit toujours dans la baie des Trépassés. Au moment où je baisse la vitre de la voiture, un coup de vent me souffle au visage ses postillons d'embruns. Ce sont les morts qui me crachent dessus, dépités d'être morts et que je sois vivant. Entre nous, chers cadavres, la différence n'est pas grande. Avez-vous oublié? La nostalgie. De cette chair trop périssable. Hier encore je jouais avec Poussy et Le Rayé, mes chats en peluche. Je les possédais toujours à trente ans, mais ce qu'ils avaient vieilli! Et mon nounours. Le temps s'était acharné sur eux. Je ne voyais pas ce qu'il avait fait de moi. Je m'efforce encore de ne pas le voir. Martine, Isabelle, c'était hier. Hier, cet orage dans les cèdres, l'odeur des galettes de froment, des tentes en poil de chèvre, les rochers du torrent, l'ombre verte des chalets de ciment et de pin aux murs granuleux écorchant les genoux et les coudes, les lampes à carbure, le goût des prunes bleues qui giclait dans la bouche, des prunes jaunes au parfum d'acétone, des lèvres maladroites au parfum de violette, la minuscule pipe vernie dans laquelle je fumai ma première cigarette plantée toute droite, le hors-bord de fer-blanc zigzaguant dans la baignoire, affairé, sous l'effet d'une mystérieuse pastille en contact avec l'eau, la senteur d'ozone des métros d'antan, la tarte aux carottes, la pierre à feu dans sa papillote de papier mauve, 1es oreillons. Le lit dans la salle de bains où j'étais exilé. Devant mes yeux fiévreux, ces sous-verre qui dansaient la sarabande, me donnaient des cauchemars. L'Etna en éruption, les pêcheurs fuyant en barque. Ce paysage sous la lune, où les rochers semblaient des masses informes, molles, de linge mis à tremper. La beauté éclatante de cette femme du Titien à la crinière rousse, une épaule dénudée, dont je ne pouvais détacher le regard. Son étrange sourire se transformant avec la lumière, les reflets sur le verre. Les ombres chinoises auxquelles, guéri, je m'adonnai avec ferveur. La malle-cabine de mon père. Le feu dans la cheminée. Les marrons dans la poêle percée. Nom donné en Guyane aux mygales : matoutoufalèzes. Pays de l'acajou, de l'amarante. Je décidai d'appeler ploulibous les gigantesques cafards d'Afrique. Ces mots incantatoires destinés à domestiquer nos effrois. Ploulibou! La bête de cauchemar était censée accourir, officieuse, comme un bichon fidèle. On croyait s'asseoir sur un pouf... c'était un ploulibou! Jouer avec ses craintes. Matoutoufalèze. Conjonction cocasse, monstrueuse, de termes disparates pour désigner l'horreur. Natas el Nilam el Baïd dans sa longue limousine noire. Glisse entre deux soupirs. Au fond du ciel où s'accumulent les nuages, rugissement de réacteurs. Asphalte détrempé. Magasins clos. Dimanche. Vendrebiche. Amanda perdue dans un parc à huîtres. Vision inattendue. Antoine aboyant après les crabes qui s'enfuient, excédés, avec des hésitations d'automates, des saccades perplexes, des ralentis de patte imprévisibles, dignes des meilleures écoles de mime. S'immiminiscent entre deux plaques rocheuses plantées pour un ballet abyssal. Quelques bulles ironiques soulevant le sable impalpable. Les pieux noircis, dressés comme des défenses de ville disparue, attendant les marées d'équinoxe. Un goéland toque du bec à l'oeil-de-boeuf de la maison de Robert Surcouf. En retard de quelques pelletées de décennies. Les tours de guet, aveugles, regardent le grand large. Le bon feu pétillant dans la cheminée, frappée des armes d'Asdrassin. Sur la lande, errent les vents, tournent les âmes, craquent les bruyères. Batifolent Shash, Mash et Azam, guère plus gros que des grenouilles, chausses et pourpoints verts, poulaines à crevés, bonnets pointus frissonnants de grelots dorés. Mandores sur l'épaule, luisantes comme des noisettes. Se tiennent par la main, faisant la ronde, frappent du talon en mesure proprette :

Cinq marcassins

de paille et de grain

qui chantaient victoi-reu

au fond d'une armoi-reu.

Cinq marcassins

de paille et de grain

ont éternué

par-don-à-tes-souhaits!

Plif plaf plof, les petits pieds en cadence dans la terre moelleuse, brune comme chocolat. Les ajoncs, fourrure ondoyante. La voiture glisse dans le paygage. Tableau de bord compact. Cuir et ronce de noyer. Cigarette. Odeur de miel, d'aromates. Tu es coincée, Carmen. Le flic approche. Fond de marina, runaboats, roofs, wharf, accastillage, antennes. Blancs exaltés par un ciel plombé. Les dauphins sautent dans leur cirque de merde, ballons, bouées, anneaux orange. Les mômes piaillent, suçant leur ice-cream. On dirait qu'un cyclone se prépare. Les Japonais attaquent Pearl Harbour. Marilyn se shoote à la fantazédrine. Hugues de Courlonde étrangle son chapelain, coupable d'avoir bloqué la Vème Croisade en Poitou, cependant qu'Apollonios de Tyane pythagorise en pythidelphisant. Clément Marot marotte et La Fontaine ne boit pas de son eau. Le Petit Chaperon Rouge va réveiller la Belle au Bois Dormant sodomisée par le Chat Botté en passant par le lac de Tibériade où un baba-cool barbu fait du barefoot derrière un hors-bord propulsé à la pédale par Cugnot, Lavoisier, Léonard de Vinci. Aliénor d'Aquitaine et la Callas dissertent de Sepulveda, croquant des pistaches, gratouillant du psaltérion. À la guitare basse, Bo Shulberg. Aux vibes, Nicéphore Niepce. Stendhal aux drums, Ramakrishna au sax. Stores vénitiens. Escalier crapoteux. Erskine Trampton, détective privé. Magazines. Underwood. Le métro aérien. Brompton Place. Adirondacks. Le lac étale à la lueur de la lune. Cette phosphorescence qui vient des profondeurs, aurore boréale. Ouvrons le can de soda. Chaleur lourde. Chaleur sourde. Chaleur douce de la cheminée dans la pénombre clignotante du feu. Quel froid piquant dehors. Un froid plein d'esprit. Givre aux vitres au fond du verre 1es glaçons dans la liqueur ambrée, 1'eau pétillante et poissons nonchalants autour de l'épave au métal boursouflé, couleur corail qu'elle porte entre ses seins au bout d'une chaînette d'or fin. Partition. Attaquer du talon de l'archet pour produire une belle note ronde comme une bulle où vont se refléter le divan, le tapis, la fenêtre, toute la pièce, luisances convexes, glacées, impalpables, dures comme un vernis. Une belle note pour toute une vie. Flottille de pêche rentrant au port escortée de mouettes. Les cageots s'entassent, débordants de poignards. Étrilles à la criée. Le canasson nous emporte sur les pavés bossus, la calèche, coussins de velours cramoisi excité par les réverbères. Je sens le parfum ophidien de Diana Biggs, une orchidée au revers de sa robe de faille grise, gants de soie, éventail, escarpins homicides. Son flanc contre le mien, sa voix qui vocalise. Chacun de ses gestes accompagné d'un murmure d'étoffe, indéchiffrable confidence. Je n'ose la regarder, bouger, rompre le charme, balancés par le trot métronomique, appliqués l'un et l'autre, il me semble, à feindre d'ignorer le trouble qui nous broie. Rumeurs d'orage. Ces images qui nous assaillent, où nous luttons, nus, l'un contre l'autre, dans une lumière rouge et ses cheveux défaits. Cependant immobiles, côte à côte, comme deux statues de basalte habillées d'hiéroglyphes, regard perdu dans un lointain aussi horizontal que les ailes étendues d'Horus sur Edfou. Passons par Baker Street où se plaint un violon désuet, à la recherche, dirait-on, d'une demeure concrète. Les grandes orgues de la grotte de Fingal s'engouffrent au débouché de Park Lane, secouant notre esquif de ses lames de bronze, de plomb, d'étain. Au fond du Pentland Firth, vers Scapa Flow, brille un signal sanglant. Et l'éléphant gétule? Des grêlons gros comme des oeufs de pigeon. Rarement différents, c'est notoire. Heureux que les autruches restent en-dehors de la comparaison. Mais les merles? les courlis? 1'oiseau-lyre? Branches fracassées encombrant 1'avenue, tapis de feuilles, de brindilles. Le cyclone en attente s'est-il déchaîné pendant mon sommeil? Je n'ai que le souvenir d'un grand silence. Une mort de plus. Je ruisselle. Une lampe à souder dans mon crâne. Grue métallique exhalant une longue plainte rouillée de dinosaure. Sa flèche perplexe, où veille un oeil humain, au-dessus de la végétation bétonnée. Pèse du juste poids la balance romaine. Tournent les aqueducs en manèges cuivrés. Les buccins caracolent. Avignon dort dans ses colonnes, au milieu des cigales. Ôtant ses espadrilles, elle me tend un pied meurtri pour que je caresse sa cuisse, fraîche comme un bord de fontaine et lisse à en mourir, frémissant d'innocence, quand mes doigts effleurent par instants les lèvres humides que je ne savais pas nues sous la robe, qu'elle m'offre avec simplicité en parlant d'autre chose, heureuse de sa discrétion comme de la mienne, attentive au retour de la main espérée qu'elle peut croire fortuit, jusqu'à ce que, dans un gémissement, elle 1'inonde de son miel et, se renversant sur le rocher brûlant, écarte brusquement son corsage pour faire jaillir ses seins dressés. La plaine du Latium croule de richesses, moissons mousseuses, fruits abondants, fière de sa fertilité, des boeufs pensifs penchés sur ses sillons. C'est quoi, poupa, la castapiane? Tu n'as qu'à regarder dans le dictionnaire. Excellent principe, je m'en rendis compte par après. Mais sur le moment, quelle frustration! Les mômes ne posent pas tant les questions pour savoir, que pour vérifier que leur poupa (ou leur mouman) sont les plus forts. C'est pourquoi ils écoutent à peine les réponses : l'essentiel est qu'il y ait une réponse. Et parfois un dialogue. Car il arrive que ce soit le seul possible. Mais 1es adultes ont horreur d'être collés, et les sales mômes ont un flair infaillible pour détecter les explications fallacieuses, comme s'ils savaient déjà. Ou les lacunes rédhibitoires, telle cette gamine que nous avions emmenée visiter le musée de paléontologie et qui défila, impavide, devant un nombre incalculable de vitrines, d'ossements, de moulages, pour laisser tomber, dédaigneuse, ce jugement sans appel, après un dernier coup d'oeil aux bivalves fossiles : « Peuh! ils n'ont même pas de couteaux! » Et c'était vrai! L'ancêtre du solen brillait par son absence. Certains temps disparaissent des conjugaisons. Dame de mes pensées, de mes soucis et de mes roses. Forlance! forlance! Puis dansons la forlane. À propos de temps, je pense que la succession est une vue de l'esprit. La nature du temps est la simultanéité. Tout ce qui est simultané est dans le temps. Tout ce qui est successif est hors du temps. Le temps n'existe que lorsqu'il disparaît. Ainsi parla Natas, et flatteurs d'applaudir. Cette théorie qui n'en était pas une arrangeait ses affaires. Il quitta la scène pour sortir dans la nuit, jouant avec sa canne d'ébène à pommeau d'argent, sifflotant, d'un pas dégagé, sonore. Tapeti, tapeti-ta. Il aurait dansé des claquettes. Les réverbères se succédaient, semblables et singuliers. La calèche de Diana Biggs passa, simple rappel de thème ; Natas lui jeta un regard entendu dont j'étais loin de me douter, pas plus que je ne vis Diana sourire étrangement au vide noir de la rue, où ne se distinguait pas âme qui vive. On ne percevait que le pas du cheval. Tapeti, tapeti-ta. Avions-nous seulement, avions-nous un cocher? Taratata! ironisa Madame de F. Vous faites le mystérieux, mais je suis sûre que votre histoire est claire comme de l'eau de roche. Elle plongea une cuiller gourmande dans le sarrasin à l'armagnac. Oh non oh non, sûrement pas, je le sens! haleta la comtesse Von, reportant sur moi ses yeux un peu fous qui jusqu'alors avaient couvé Soba. Amanda semblait prête à se jeter sur elle pour lacérer ses vêtements, ce dont personne ne se serait plaint. Tu sens juste, ma biche, acquiesca Lasserloff et, ce qui ne gâte rien, tu sens bon. Irénée! minauda la comtesse. Attendez, attendez! murmure Istvan, ne vient-on pas de frapper à 1a porte? Istvan, mauvais sujet, nous faire des peurs pareilles! Mais je vous assure. Ça suffit maintenant. Comment? dire mauvais sujet à un danseur étoile, ah-ha! Madame de F me regardait avec sévérité, mais on sentait l'indulgence affleurer malgré elle. Toujours eu une certaine faiblesse pour l'indulgence, qui lui allait bien au teint. Passeport et Grande Jaffe vinrent repérer où nous en étions. Passeport le chat et Grande Jaffe le barzoï. Passeport parce que galvaudeux, perpétuellement en transit, et Grande Jaffe mon dieu parce que cela s'explique tout seul. Ici, Jaffe! commande Canorelli. Mon pauvre ami, s'amuse Madame de F, comme si vous ne saviez pas qu'elle n'en fait qu'à sa tête. Passeport considéra tous ces mots inutiles avec le mépris distant qui s'imposait. Les chats ne se sont jamais donné la peine de parler, pour n'avoir pas à répondre à des questions stupides ou soutenir des convervations dénuées d'intérêt. Un chat ne parle pas : il commande. Pour cela, point besoin de discours. Un claquement de doigts suffit, ou un miaou. À quoi bon dépenser l'énergie nécessaire à la contemplation? Au reste le langage est affaire de sauvages, éructation d'êtres grossiers. Le seul discours que 1es chats consentent à tolérer, à condition qu'il se fasse discret, demeure de bon goût, c'est celui de la musique. Ainsi Mozart, Jean-Chrétien Bach (de préférence au reste de la tribu), peut-être Debussy en ses meilleurs moments, n'ont guère travaillé que pour les chats. Cela fit leur succès, et notre civilisation. D'ailleurs Venise, la plus cultivée des métropoles tout au long de l'Histoire, la plus foisonnante d'artistes et de merveilles, n'est-elle pas depuis toujours la ville au monde où l'on observe la plus grande concentration de chats? Étrange coïncidence, ne trouvez-vous pas? Oh voyons, Alexeï, vous dites ça pour rire. Du tout, je suis sérieux ; expliquez autrement pourquoi, sur ce sujet, tous deux nous sommes mis à parler sur ce rythme. Ce rythme? je ne vois pas, quel rythme? L'alexandrin, voyons. Vous prétendez? Parfaitement, ce sont les chats qui ont inventé l'alexandrin ; rappelez vos souvenirs de collège, les grands classiques : ronronronronronron-ronronronronronron. Choura, vous êtes un grand enfant! -- Mais un tout petit chat, ma chère, un tout petit chat. -- C'est adorable! fondit comtesse Von. Passeport passa, comme s'il n'avait rien entendu. -- D'abord, affirma la Radcliff, les chats anglais parlent anglais, les chats français français, les chats persans persan. -- Et les chats sauvages? -- Ils aboient... Madame de F prit dans ses bras son barzoï : ma pauvre Jaffe, n'écoute pas ces méchants! La Grande Jaffe, apparemment, se moquait de ces calembredaines comme de l'an quarante. -- Mais vous avez vu Zulma Kaye dans Le Cantique? gémit Mazuchetti ; on dirait une baguette de pain rassis sur un coin de buffet et encore, c'est un buffet de gare. Bien sûr, elle fait trente-deux fouettés, mais un mixer aussi. À quoi lui a servi Balanchivadzé? Il aurait dû la laisser dans la salle de gymnastique où il 1'a trouvée. Comme punching-ball (prononcé poune-sinne-boule) -- Vous savez bien, Maître, que Georgh Melitonovitch n'a jamais su résister à une femme. -- Georgh est un grand artiste, psalmodia Mazuchetti : ingénieux, fascinant, autoritaire. Surtout, indéchiffrable. Il a tort de faire passer la danse par les ressorts du lit (ce disant, il fixait Vladimirov). Toutefois, il a essayé. C'était à Zulma Kaye de saisir sa chance aux cheveux. Mais pour les baguettes de pain, tout est chauve. Je suis sûr qu'elle ne rêve même pas. Comme ils disent à New York, elle est "clean". Nous n'avons pas besoin de clean. La scène n'est pas un supermarché. La seule ressemblance, c'est que de toute façon il faut payer à la sortie -- Vraiment? s'étonna Von. -- Je parle des artistes, scanda Mazuchetti. Le public, il paye à l'entrée ; mais les artistes, ils payent à la sortie. La petite comtesse se tourna vers Soba. -- Inutile, chérie, siffla Amanda vipérine, Mitri ne paye rien. -- Vous ne m'aimez pas, hein? se plaignit la comtesse. -- Moi? amandit Amanda, mais je vous ADORE! Ses mâchoires claquèrent comme celles d'un alligator. Envols de pluviers à grands froissements d'ailes affolés. Crêk-crêk- crêk-crêk! Panoramique. Avec effet de zoom sur les gerbes liquides soulevées par des milliers de pattes. Hippopotame churchillien excédé du vacarme. Brouârk. Moumpf. Côté berge, Achille de Mimizieux marchant sur des oeufs, casque colonial, chemisette, bermuda d'où dégringolent deux pattes aussi grêles que celles des pluviers, frissonnantes de duvet blondasse au-dessus des rangers style écrase-merde de scaphandrier. Dans ses menues menottes, une Winchester Thunderstreak M.90 à percussion centrale, double pontet et culasse au tungstène. Il a vu quelque chose. Cet insensé épaule, vise. Paoum! Se retrouve le derrière dans la boue sous l'effet du recul. Bilan : un criquet écrabouillé. Le popotame rigole, ou du moins je crois qu'il. Au fond de la jungle, Apopotakéké, chef de la tribu des N'Gololo, s'apprête à déclencher les hostilités contre Kikabulakoko, chef de la tribu des M'Fourbi. Les tam-tams crépitent. Depuis trois jours, les N'Gololo sont sur le pied de guerre. Ils commencent à fatiguer. Le pied de guerre est un grand pied en pisé, haut de six mètres cinquante, érigé au centre du village, où un alphabète a tracé avec les dents d'une fourchette le mot : GUERRE. Ils dévalent donc de leur perchoir avec une satisfaction évidente, cependant que de part et d'autre des marigots, des viragos, des vertigos, des lumbagos, les g'nanas tant n'gololo que m'fourbi, la doudoune ballochante, pilent le mil comme c'est leur fonction. Liment le pip. Piment le lil. Lipent le lim. Milent le pil. Pipent le Kikabulakoko jette son cri de guerre : « Apopotakékécékaka- Kikabulakokocéteski! » À quoi répond, par-dessus les barrières zherbacées des boucliers latéritiques, le cri de guerre du N'Gololo en chef : « Kikabulakokocékuku -Apopotakékécétekstra! » Les deux armées progressent l'une vers 1'autre, prenant garde de ne pas poser le pied sur un z'zonzon. Outre que la piqûre en est cruelle, le z'zonzon est un animal sacré. Tout profanateur de z'zonzon finit dans 1es n'goulags. C'est pourquoi l'on entend, en cours de progression, çà et là : « N'grok? » Ou encore : « N'fongo? » Parfois aussi : « N'merde! » lorsque le z'zonzon se révèle n'être qu'une n'chose. Puis c'est l'affrontement. Les adversaires se sautent sur le poil avec enthousiasme, détermination, ardeur, ivresse, conviction, courage, espoir, férocité, promptitude, précision, sauvagerie, conscience professionnelle et quelques rouleaux de sparadrap. Les têtes volent, les rates éclatent, les foies flaflatent, les tripes se trissent, les couilles s'esbrouillent. La couille est si prisée, sous ces climats, que tout gazier avec une tête de noeud se trouve incontinent hissé au pouvoir. Comme il est par nature porté sur la chose et que dans sa position les n'minettes ne lui font guère défaut -- pas plus que les g'minets --, on peut lui couper les couilles à la première occasion. La cervelle recueille presque autant de faveurs, avec une prédilection pour la cervelle n'grenobloise. Car on se tape la circonvolution de l'adversaire, comme on lui grignote 1es roustons. Bouffer la cervelle de 1'ennemi, c'est devenir aussi con que lui. Une belle vengeance. Et s'envoyer ses claouis vous permet de bander aussi mou que lui. Bien fait! Les abattis volent en tous sens, à tel point que les zoziaux zhabituels z'osent plus prendre 1'air, même lorsque la tour de contrôle leur gueule : « n'Go! » Ils se drapent frileusement, malgré le 54 à l'ombre, dans leurs ailes jaspées, dodelinant du chef en tâchant d'éviter les projectiles divers qui zèbrent 1'atmosphère. À six heures du soir, au quatrième top de Radio n'Gombo, le guerrier de base reprend ses billes et Mimi ses esprits.

Si la bécasse croule,

canquette le canard.

Cacabe la pintade

quand la souris chicote.

Si la caille margote,

c'est 1'aigle qui trompette

et le coucou coucoule

lorsque vagit le lièvre.

Car si le cygne drense,

c'est que la pie jacasse.

Mais que tu me regardes,

aussitôt je gémis.

Ah, c'est délicieux! s'extasie la comtesse Von. Qui est 1'auteur de cette petite merveille? -- Renaud de Virelay, mentit effrontément Jabracque. Compagnon de Guilhem de Poitiers, Jaufré Rudel et Bellaud de la Bellaudière. Vous savez :

« Que non m'a, de son dail, la Parquo filandiero

Dins 1'estuch maternaou mon vioure destramat » ...

Fameux ruffian, grand trousseur de jupons et buveur de chopines. Finit sur le gibet, pauvre diable, comme bien des rimeurs en son temps, dont c'était l'élégance. -- Hé oui! soupire Lasserloff, sans plus d'explication. Hé oui! Puis siffle sa Voïvod. Les coudes sur la table, Katcha n'en croit pas un mot. Surveille du coin de 1'oeil Tamara, la petite nouvelle, sage comme une icône mais qu'à son avis il ne faudrait point trop prier.

 Natas el Nilam distribuant des revues porno rue de la Présentation, un perroquet (Mash) sur l'épaule débitant obscénités, horreurs, imprécations. Ego et Juliette dérivent en barque sur 1es canaux de Bruges-la-Morte, réconciliés, rénamourés, nuages barbaresques dissipés au mielleux soleil de Flandre blasonnant entre ses deux chimères dressées : Michel de Ghelderode et James Ensor. Grimpé sur Porprenaz, Nékrozotar vaticine : « Aïue! Fume, écume, renâcle, animal! Place, place au Grand Macabre! Ébranlez les bourdons, dressez les catafalques, allumez les cierges, trempez les goupillons, grincez des dents, pleurez du sang, mâchez des cendres, dévorez-vous, embrassez-vous, allez à gauche, allez à droite, allez en haut, allez en bas, brûlez 1'encens, vessez vos âmes ; je vous apporte la joyeuse nouvelle : voici la fin des temps! Le monde, le vieux monde va périr! Hiüe! » Du beffroi ouvragé tombent les notes du carillon, comme des anges foudroyés. C'est Cendres en Breugellande. Dans Brugelmonde sur le Zwijn, n'est-ce point Nilam el Baïd s'apprêtant à prêcher Carême en 1'abbatiale aux nefs fondues dans une pénombre mauve et dorée? Des pénitents de bure et de pain d'épice tournent au son des limonaires, alors que pètent les pétards, claquent les carabines des tirs de la foire, roustissent les gaufres, piaille la marmaille. Le maître des masques ostendais s'avance entre chevaux de manège et filles nues couvertes seulement d'étole épiscopale, fantômatique, ses mains immenses comme les rayons d'un soleil intérieur. Aux murs s'agitent des marionnettes crucifiées. C'est l'heure tendre et violette que s'éclairent les songes. Que poursuivre de mieux? S'engouffrer dans leurs tunnels de verdure, les décalcomanies du clair-obscur. Vallonnements mousseux où, vus d'en haut, serpentent les arbres en troupeaux moutonniers, montant et descendant les pentes par coulées immobiles. Comme du jubé, Shash, Mash et Azam, corneilles craillantes, observent les fidèles pressés, cliquetants trétous de malefrousse et torve repens, cependant que la voix de Nilam enfle, s'éploie, gronde, susurre, s'insinue, séduisant les oreilles au nom du saint salut et gagnant droit les âmes afin de les mieux perdre. Le vieux bouc agite son kaléidoscope de charmes verrotiers. Voyez, mes frères, voyez. Ici est Brugelmonde, cette fleur de vitrail, d'où partent comme flèches les hauts sommets neigeux de Cipango l'ancienne, le Gange, le Nil et l'Amazone, la route des épices, les caps du bout du monde, les peuples bariolés dont le coeur est de plumes, les fleuves d'oriflammes des chevaliers d'acier, les troupeaux d'éléphants remontant le Zambèze, le tapis satiné des champs d'Île-de-France, les pierreuses richesses des monuments incas, l'or de l'Eldorado, la musique andalouse, les cités orgueilleuses de l'âge du métal, les forteresses de sable, de chaux, de l'Orient ténébreux ivre de fontaines, de menthe, de salpêtre, habité de génies, de cuir et de silence. Les déserts infinis qui pleurent à l'aurore. Les forêts-cathédrales aux orgues d'okoumé. Les lacs aux îles de roseaux. Parle comme il pisse. Envoûteur-né. Toujours des fous pour suivre un fou. Taj Mahâl ficelle Brahmapoutre nous n'irons plus au bois ma mie nous n'irons plus. Ils n'y vont plus. Ritournelles prémonitoires. Aussi anodines d'abord que 1es roulades et roucoulades qu'on tirait de ces sifflets en forme de pipe remplis d'eau, sommés d'un zoziau stupide figé dans sa candeur naïve et semblant taillé dans le sucre, mais dont le paisible vacarme finit par tout recouvrir. Comme le verbe de Natas agite ses flots tumultueux, hypnotiques. La balise criaille, roince sur son ancre : un oeil rouge monte et descend au gré du flux. Ballet de vapeurs alors que Lariana traverse sur une diagonale de déboulés. Claviers enclenchés. Section rythmique. Portes battantes. Le climatiseur ronronne dans un bruit de ruche. Écureuils facétieux filant de toutes parts, comme s'éparpillent des images. Comprenez-vous, Harold, de notre obstination dépend le sort du monde. Ce monde, bien sûr ; quel autre? Ce monde que nous avons sous notre nez. Qui en sort, même, comme un ectoplasme sur ces vieilles plaques photographiques que Crookes et d'autres, tout aussi respectables, tirèrent de séances spirites auxquelles ils croyaient dur comme fer. Comment ne virent-ils pas la supercherie? Ce monde quiet, chimérique. Notre monde. Qu'importe celui des autres et s'il part en fumée. Ce monde que nous avons dans notre crâne. Ce monde que nous parlons, qui à mesure s'organise. Notre bulle d'air, nos poumons. Les arbres de nos terres. Aux racines naviguant en plein ciel comme sur l'île de Mickey. Le vent passe et rapace. Nous n'irons plus au bois. Mais nous sommes ici. Revenant et revenant sans cesse. Que de paysages traversés! Fichez-moi la paix, Romuald, je prendrai le temps qu'il faudra. Je suis fatigué des donneurs de conseils. Si je tourne en rond, c'est pour trouver la force centrifuge qui me propulsera ailleurs. Bien qu'il ne me déplaise pas de me trouver où je suis. Mais comment goûter les charmes de la maison si l'on n'accomplit pas de loin en loin un petit voyage? Dont vous ne serez pas, soyez-en assuré. Ceci vous donnera tout loisir de vous indigner. Comment parlerions-nous le même langage? Il faudra vous faire au mien, ou vous résigner à vous taire, car je ne vous entendrai pas davantage. Autant vous dire que la maison est truquée. Pleine de portes invisibles, de trappes, d'escaliers dérobés, de machins à ressort, de passages secrets. Je peux vous échapper à volonté, apparaître, disparaître, émerger dans tous les points de l'espace connu ou inconnu, remonter et redescendre le temps, devenir n'importe qui, n'importe quoi, parler tous les idiomes, en inventer, jongler avec l'impossible, l'improbable, le quotidien le plus avéré. Surprendre et me surprendre. Épier, rêvasser, projeter. Sauter d'une identité dans une autre sur un battement de cil. Vous voilà interdit, monseigneur. Ô joie! Le calme qui règne ici s'annonce comme un prologue aux suavités futures, pour une fois débarrassées de votre présence si je veux. Et si je ne veux pas, où vous serez requis, malgré vous s'il le faut. Contraint de tenir votre rôle comme je l'aurais prescrit. Pour le moment, je vous oublie : il y a ce couloir d'hôtel, imposant comme une avenue, où le tapis rouge, éclatant dans le blanc diffus des parois tel un coup de trompette, semble avoir été déroulé spécialement pour mon arrivée, qui me fait prince. Les portes des chambres ont des proportions gigantesques, munies de chiffres d'or flambant tels des messages cabalistiques dans leurs formes tarabiscotées. Au bout de la perspective, occupant tout le fond, un vitrail modern style dont 1es plombs sinuent comme des lianes, grenat, mauve et bleu. Il règne un silence étonnant. Les bruits sont étouffés, avidement absorbés par les tapis, les moquettes, les tentures, 1es tapisseries, l'écran triasique d'une profusion équatoriale de plantes vertes, d'arbustes, de compositions florales, de paravents. Je passerai là les nuits les plus profondes, les plus souterraines de mon existence. Une fois refermés les volets de bois aux lames orientables, les doubles fenêtres, tirés les voilages, les rideaux, plus un son. Les murs, les cloisons intérieures, devaient avoir l'épaisseur d'un rempart de forteresse. Le lit était accueillant comme un nuage, et le plafond si haut que la lueur de la veilleuse ne l'atteignait pas. L'ombre se condensait graduellement à des années-lumière de lui, au point qu'il n'eût pas été surprenant, sur sa sombre voûte fantastique, de voir apparaître des étoiles. Au fond, cet établissement était désuet, antédiluvien. Un monstre préhistorique. Peuplé de vieillards, de nurses, de rares enfants chlorotiques, de maîtres d'hôtel compassés, de quelques belles, enchâssées dans leurs dentelles, leurs capelines, leurs mousselines, de vieux majors britanniques sentant le cuir et le tabac, de couples tombés d'anciennes gravures naïves, en provenance de Pasadena ou d'Albuquerque, de caballeros bombés, vernissés comme des meubles d'acajou. Tout ce monde effectuait de brèves et lointaines apparitions, au point qu'il me fallut près d'un mois pour en opérer le recensement. Au quotidien, l'hôtel avait l'air vide. Le dédale des couloirs, des allées, des massifs du parc, la profusion des escaliers, des charmilles, des rotondes, permettaient ce tour de passe-passe. Même la salle à manger, aux dimensions cyclopéennes, sur laquelle planaient, dans la stratosphère, des escadrilles de lustres ruisselants de pendeloques, paraissait déserte en dépit de quelques naufragés accrochés aux plis glacés de leur nappe, et qui, tels des îliens, sémaphoraient pour attirer 1'attention des serveurs croisant au large comme de majestueux transatlantiques, avec, je dois dire, un infaillible succès qui faisait honneur à la qualité du service. La nourriture était soignée, patricienne (et les prix somme toute raisonnables), accompagnée d'une débauche de couvre-plats, linges damassés, cloches, réchauds, caquelons, timbales, cristallerie, rince-doigts. Malgré la multiplication des accessoires, jamais il n'arrivait au personnel de faire tinter le moindre ustensile, que ce fût pour servir une sauce, un potage, relever les couverts, présenter une bouteille. On n'entendait même pas le plop du bouchon. Le nectar s'ouvrait avec la discrétion d'une fleur à l'aurore, ne laissant percevoir que son arôme. Gagnés par la contagion de cette haute vertu, comme sanctifiés par elle, les dîneurs s'appliquaient à provoquer aussi peu de bruit qu'un souffle d'air sur une fumée. Les conversations, quand il y en avait, produisaient un murmure de feuillage. Lorsqu'éclatait la toux d'un cacochyme, on pouvait la confondre avec le claquement infime d'un galet dérangé par la nageoire vaporeuse d'un poisson d'aquarium. L'enfant le plus turbulent -- d'ailleurs il n'y en avait pas de cette sorte : sans doute leur réservait-on judicieusement l'une des volières désaffectées du parc où s'étreignaient des liserons -- pénétrait en ces lieux comme en une cathédrale, frappé de sacro-saint respect et de terreur providentielle. On avait 1'impression que le premier être vivant qui aurait osé troubler ce calme, cette harmonie, eût été foudroyé sur place par un éclair prodigieux parti des caissons ouvragés où proliféraient les lustres, immobiles sur leur ancre. Et le silence se serait à nouveau étendu sur la Création. Sans doute alors serait apparu un garçon qui aurait, de quelques coups imperceptibles de balayette, fait disparaître les cendres du profanateur dans une pelle à poussière, avant de disparaître à son tour miraculeusement, afin que l'ordre continue à régner, qu'il ne demeure, sur son impassible visage, pas la moindre ride de l'événement, comme s'il n'avait jamais existé. Mon plaisir consistait à prendre le frais dans un coin de jardin, seul à une table de fer forgé, parfois en compagnie d'un verre de muscat glacé, feuilletant les nouvelles du jour sur des quotidiens serrés dans une réglette de bois qui permettait de les manipuler aisément sans les défaire. Là, j'éprouvais la sensation curieuse que le monde irréel n'était pas ce décor suranné dans lequel je m'étais artificiellement exilé, mais celui qui s'efforçait en vain de clamer sa présence dans les feuilles périssables que je tournais, 1'esprit ailleurs, sans rien qui pût me persuader qu'il était plus authentique que l'autre, au contraire. Les gros titres faisaient penser à ces gens qui crient d'autant plus qu'ils ont tort, ou qu'ils n'ont rien à dire. Par opposition aux caractères minuscules des vérités fondamentales qui trottent silencieusement dans notre tête comme des fourmis prémonitoires et que, souvent, on ne discerne même pas. D'un côté, l'éclat inutile, vulgaire ; de l'autre, 1'ineffable modestie de l'essentiel, à laquelle par bonheur l'établissement que je hantais semblait voué. Y eût-on organisé un bal -- ce qui, Dieu merci, ne se produisit jamais --, l'orchestre, quoique décoratif, n'aurait pas exhalé le moindre son, et les danseurs eussent tourné, les yeux au ciel, au rythme de leurs songes, dans le froissement imperceptible de leurs velours, de leurs soies, le murmure de leurs escarpins sur les parquets. Au reste, je ne suis pas sûr que les journaux aient été du jour, contrairement aux oeufs du petit déjeuner, qui auraient eu garde de n'en être pas. Je crois me souvenir d'avoir constaté quelques piquants décalages, aussi naturels, dans cet endroit reculé, qu'une horloge qui retarde. Qu'avions-nous besoin de nouvelles fraîches, quand l'eau des carafes l'était à plaisir? Si la presse enveloppe volontiers le poisson, elle périme plus vite que lui. Son odeur n'est pas moins suffocante, même tout frais jaillie des rotatives, tant elle charrie de relents imbéciles, sanguinaires, grossiers. Pourquoi donc m'y plonger (oh, barboter à peine!) de loin en loin? Je pense que, consciemment ou non, c'était dans l'intention, par contraste, de savourer l'étendue de mon bonheur. Sans doute était-ce la raison pour laquelle la direction, dans sa mansuétude, laissait traîner cette vaine littérature, mollement renouvelée, au hasard des tables, des comptoirs. Peut-être même ces journaux étaient-ils rejetés par la marée des tempêtes extérieures, sur le littoral de notre monde immaculé, puis ramassés, minutieusement séchés au soleil de miséricorde, repassés avec art par une lingère au profil de Minerve, pincés dans leur réglette de bois qui leur donnait enfin une consistance, pour être déposés, un peu partout, comme des coquillages. Quel peuple s'affairait dans le plus grand mystère, la plus entière abnégation, pour que nous puissions tenir entre nos mains les témoins véridiques de notre félicité? Il me revient que le seul bourdonnement qu'on entendait par occasion, était celui, étouffé, d'un aspirateur au travail dans un lointain couloir, et qui ressemblait au sifflement des réacteurs d'un jet en altitude, renforçant ainsi 1'impression de dépaysement, de partance, de voyage immobile. Celle aussi de glisser, très haut, dans la béatitude. Il est donc des bruits confortables, lorsqu'ils paraissent davantage sécrétés par nos rêves qu'en conflit avec eux. Je repense également -- sans lien logique -- que le nom du plat qui faisait mes délices, sur le menu de parchemin, était celui des calmars à la sauce comme ça. Il y avait quelque part un poète désinvolte ; la réalité du mets en valait le fumet sémantique. Ce tableau idéal pourrait faire craindre qu'on ne s'ennuyât ferme dans mon hôtel du bout du monde, dont rien ne venait troubler la quiétude feutrée. Erreur! Ce "rien" n'était qu'une apparence ; le vide n'habite que les esprits vides. Outre que 1'ennui, pour mon goût, apparaît plus volontiers dans les atmosphères agitées. Nous étions à l'unisson du personnel ; le premier, il prêchait l'exemple de l'équanimité, du détachement : souvent, dans ces établissements, où le client n'est somme toute qu'un intrus de passage, on donne ainsi le ton, le style, auquel chacun s'efforce de correspondre pour ne pas avoir l'air plus rustre que les gens appelés à le servir. Les hôtels de quelque standing sont les dernières écoles d'éducation qui nous restent, lorsqu'au-dehors on n'a que trop tendance à tomber dans la goujaterie, le débraillé. Sans doute aussi fais-je partie de ces heureuses natures qui se trouvent bien partout où elles sont, organisent leur territoire en sachant se contenter de peu, font en définitive assez bon ménage avec elles-mêmes, ayant depuis longtemps constaté que l'ennui vient surtout des autres. C'est vrai que leur présence, au bout de quelques heures -- parfois moins, hélas! --, finit par me peser. J'ai hâte de les voir partir, de me retrouver seul, de vaguer à mon aise. Rien que j'exècre plus que les adieux interminables, les fausses sorties, les stations debout aux portes palières, les mains serrées trois fois plutôt qu'une, les conversations qui tombent et reprennent, quand elles auraient mieux fait d'en rester là, c'est-à-dire nulle part, les discussions stériles où l'on ne convainc que soi-même, les joutes ridicules et, au-delà de toute expression, les soirées censées être divertissantes, qui m'emplissent d'une insondable tristesse. Mon intérêt décroît en proportion inverse du nombre de participants, de leur encombrante alacrité. Je ne suis pas un animal social,-- ni sociable d'ailleurs, bien qu'affectant une cordialité de surface principalement destinée à préserver ma tranquillité. Un temps, j'ai cru aimer qu'on m'aime. Je n'ai pas tardé à comprendre que j'apprécie surtout qu'on me fiche la paix. Est-ce bien, est-ce mal? peu m'importe. Je ne m'en glorifie, ni ne m'en désole. Je constate que c'est ainsi ; ainsi donc que je dois fonctionner. Si cet hôtel n'avait pas existé, je l'aurais inventé. Il me convient parfaitement. Plus : il me correspond. Qui sait si je n'y passerai pas le reste de mon temps, délivré de tout souci, de toute contrainte? En profond accord avec sa quiétude, ses proportions, son atmosphère, son côté suranné, son baroque, son mystère. Ce rien de cliché, de mauvais goût, qui donne du piquant au confort, un alibi à l'abandon. Et un décor à la paresse, de toutes les vertus méconnues la plus suave. À 1'occasion, quelqu'un passait me rendre visite, infailliblement filtré par la réception, laquelle faisait savoir, à ma convenance, ou que j'allais l'accueillir à l'instant, ou que j'étais absent pour la journée, ou parti au Mexique pour une période indéterminée. Ce qu'on a rarement le loisir de transmettre avec quelque crédibilité quand on a un chez-soi. En revanche, quel plaisir de converser avec une personne que l'on a vraiment souhaité recevoir, de dîner ou souper en sa compagnie sans les tracas habituels, et la ressource non négligeable de pouvoir à tout moment être appelé ailleurs sur un simple, impérieux, énigmatique coup de fil qui vous mènera bien à 1'abri dans votre chambre, d'où nul ne viendra vous déloger. Par tradition, le personnel digne de ce nom est rompu à cette gymnastique, souvent prisée de lui car exaltant ses prérogatives en majorant ses pourboires. Outre qu'elle lui fournit des occasions de s'amuser, sans lesquelles il se morfondrait à périr. C'est que les rôles qu'il tient alors, avec un sérieux inimitable, sont essentiels. Permettant même l'improvisation brillante, à quoi ne saurait résister un artiste. D'instinct, il sait soigner son entrée, ménager ses effets, amener une sortie qui déclencherait des tonnerres d'applaudissements à Drury Lane ou à la Royal Shakespeare Company. Un beau mensonge est plus décoratif qu'une laide vérité. Je dirais mieux : il est plus beau que la plus belle des vérités, car il demande de l'imagination. Mais que cité-je le mensonge? Il s'agit d'un simple réaménagement de la réalité ; de fiction, aussi vraisemblable, respectable que le vrai ; d'une authentique création. On parle d'oeuvre d'art pour beaucoup moins. Avec des serviteurs, l'hôtellerie nous fournit des complices. Et de quelle classe! Elle est, en quelque sorte, une agence de location de valets, au sens classique du terme, avec ce qu'il comporte de connivence, de fraternité, d'estime mutuelle. Oui, je regrette le temps des valets, n'en déplaise à d'aucuns. Nous étions -- et eux donc! -- plus heureux. Ils possédaient 1'esprit que nous n'avions pas ; et nous, l'argent qui ne leur était pas échu en partage, dont ils bénéficiaient quitte à le dérober. Nous leur volions bien leur savoir-faire, leurs idées. Maître et serviteur : le vrai couple, auprès duquel pâlit celui formé d'un benêt et d'une pécore. Imagine-t-on Casanova sans Leduc? Quichotte sans Pança? Juan sans Sganarelle? Hors d'eux, ils ne sont rien. Et qu'est-ce que Roméo et Juliette en regard de Pickwick et Weller? Combien d'hommes supérieurs ont été valets, ou le sont encore sans qu'il y paraisse, quoique les mots, les positions, aient changé! Quelle puissance, que se donner l'air de n'en avoir point! Et cependant de tout mener, régenter en secret. Je dis valet, je pourrais dire servante ; car, pas plus que les ouistitis n'ont manqué, les musaraignes n'ont fait défaut. Pour l'édification des générations futures et la plus grande gloire de la zoologie domestique. Dans le même temps, la gent féminine, prétendument asservie, connaissait l'apogée de sa puissance, bien en péril depuis qu'on la dit libérée, ayant perdu la réalité de son pouvoir avec le fantôme de ses chaînes. Il n'est de suprématie que masquée. Les trompettes de la gloire ne font guère la preuve que de l'existence d'un courant d'air. Leur durée n'excède pas celle du souffle qui les fait sonner, ni leur portée celle qu'il peut atteindre. Pour ce qui leur succède, ce n'est que du silence. Quant au flamboiement d'or dont elles semblent l'image, il suffit de regarder d'un peu près pour constater qu'il ne s'agit que de cuivre.

L'incognito dans lequel je baignais convenait donc parfaitement à mon immodestie. Que faites-vous de vos journées? s'inquiétaient (rarement) certains de mes visiteurs. Je n'osais leur avouer qu'elles étaient surtout remplies de moi-même. Tant de gens passent le plus clair de leur temps à se fuir! Si bien que la personne qui leur sera demeurée la plus étrangère aura été la leur propre : la seule compagnie sur laquelle on peut compter. La seule, en tout cas, qui nous restera à l'ultime moment. Quelle horreur, de finir abandonné de tous, y compris de soi-même! Et, après avoir été pour fort peu dans sa vie, n'être pour rien dans sa mort. Autant se fréquenter lorsqu'on en a encore le loisir. Quand on s'ennuie tellement avec les autres, apprendre à se supporter une fois seul. Celui qui peut le mieux nous étonner, c'est nous-même. Il y a des jours où je ne me reconnais pas ; où, si j'étais à ma place, je n'agirais ni ne penserais comme je me vois en train de le faire. D'autres où je me renierais volontiers, si cela pouvait avoir sur moi la moindre influence. D'autres où je me surprends à feindre d'être surpris pour mieux cacher mon étonnement. Les ruses que nous pouvons employer pour débusquer un adversaire ne sont rien au prix de celles que nous utilisons à notre endroit. Les connaisseurs savent bien que les plus passionnantes parties d'échecs -- les plus meurtrières -- sont celles qu'on mène contre soi-même. Car rien ne nous échappe des deux côtés de la partie, nous en perçons les moindres intentions et finissons liés, rendus, étranglés par notre connaissance. Alors, angoisse suprême, comment savoir qui a gagné? Quelqu'un a dit (remarque : quelqu'un a toujours dit quelque chose) que l'avantage d'être seul, c'est de n'avoir jamais à subir la contradiction. Ce quelqu'un-là me semble peu informé. À mon avis, il ne devait pas se connaître, ou bien ne s'était oncques rencontré.

J'ai vécu toute mon existence avec un imbécile, dit-il, se contemplant dans la glace.

Il ne me reste de précieux que ces souvenirs dont je ne veux pas me déprendre, qui sont des réminiscences de rêves, plus présents que le rappel de faits réels. Nous sommes autant construits de songes que d'actes perpétrés. Il est parfois difficile de distinguer les uns des autres.

Shash mâche Azam pensivement, tel un cigare. La Bourse de New York est en folie. De vieux messieurs bedonnants se conduisent comme des galopins. Il y a des papiers partout, c'est une véritable porcherie. Vacarme assourdissant. Une fille, sur un comptoir, se laque les ongles des orteils. Des serveurs passent avec des plats de choucroute. À la mezzanine, on joue au bingo, on frit des saucisses. Une théorie de moines tibétains serpente avec ses cliquettes. Juché sur une caisse de Pepsi-Cola, un prédicateur mormon apostrophe les houles humaines, parlant de la vallée de Josaphat. À peine jailli, le mot ricoche, aspiré, saisi. Il est coté. Les actions grimpent. Des banques montent de terre. Shash achète. Le Dow Jones s'affole. Un Japonais prend des notes. Des coursiers galopent dans tous les azimuts. Une cireuse Acmé, devenue enragée, broie des téléphones. Par-delà 1a porte de la chambre forte béante, on aperçoit une représentation de La Norma. Pendouillant des cintres, s'entrechoque une armée de marionnettes au bout de leurs fils, dans leurs costumes étincelants, nuage de sauterelles vrombissant en altitude. Le 8ème escadron de B.27 regagne sa base, mission accomplie, dans un martèlement de pistons dantesque, hélices en drapeau, empennages poinçonnés par la flak, trains bloqués, moteurs en flammes ; les ambulances foncent en hurlant sur la piste hystérique, les motopompes crachent des jets de neige carbonique, les hommes-salamandres entrent dans l'enfer, paisibles, avec des gestes de scaphandriers. Mannheim brûle comme un lac de lave. Dresde phosphorescente sous le phosphore. L'Histoire cannibale se travestit en arbre de Noël. Au bord d'un fjord, dans un chalet de sapin, Drakkenrüder compose son Oratorio pour les Temps du Miracle. Paysage bâti d'horizontales, où passent les oies sauvages. Les mouches en essaims dévorent les yeux des enfants de Cham. La grotte d'Aberkinn dort au fond des eaux mortes. Dieux de pierre, de sable, de reflets, vêtus de mots, de gemmes des solstices. La lumière pénètre les falaises jusqu'au coeur de ces lacs suspendus sur des gouffres. Une plume de sterne, trempée d'encre de Chine, recrée l'horizon noir des vagues alternées. Au-delà des vitres battues par la tempête, du ruissellement sinueux sur les carreaux sonores, des fleuves d'anthracite tordent leurs bras puissants où étouffent des villes, glissant à la dérive avec leurs monuments. La géographie, qu'on veut nous faire passer pour sûre, est le fruit du hasard. Tasses cylindriques de faïence blanche aux bords épais, voisinant avec des sandwiches en pain de mie taillés en triangles, aussi étranges alors, à nos yeux européens, que les portes de Machu-Picchu. Chaperon de Madame Ziffer. Je découvrais le beurre salé dans les mêmes boîtes kaki, cylindriques elles aussi, qui par la suite continrent la vaseline officinale servant au démaquillage de toute la troupe. Cartons de couleur kraft portant mention de mystérieuses contenances qui s'exprimaient en "FLUID OZ". Quand me parvint la renommée du Magicien d'Oz, je sus de suite qu'il nous arrivait des mêmes territoires. La musique porteuse, d'ailleurs, était identique. Ainsi s'engouffrèrent George Gershwin, Louis Armstrong, Cole Porter. La joyeuse bande des Pluto, Donald, Droopy et autres Loopy de Loop, qui nous donnèrent de nouveaux réflexes. Mes rédactions s'en ressentirent. On me reprocha vertement, devant mes condisciples ricanants, de faire "dessin animé", sans se douter qu'on me tressait les plus chers éloges. On m'avait pris en considération, j'avais démérité. On m'avait prêté Le petit Chose, en un temps où cela n'était guère courant de professeur à élève. Je l'avais dévoré, rendu en deux jours, sans en tirer le studieux profit auquel on s'attendait. On ne me confia plus rien, sans comprendre qu'il me fallait d'abord me gorger de lectures, me rassasier, pour assimiler les leçons qu'on cherchait à m'inculquer. Un autre, plus tard, me passa le Vovage au bout de la nuit. Je le vénère toujours, comme si c'était lui qui l'avait écrit. Entre les deux, j'eus ma crise de foi. Quelqu'un m'avait offert L'homme qui rit, dans une belle édition reliée et illustrée. En classe, on vint à parler de Victor Hugo. Notre jeune ignorance fut sollicitée pour aligner des titres d'oeuvres, avec un insuccès total. J'avançai celui que je connaissais. Le verdict magistral, méprisant, tomba comme un couperet : « Ce livre n'existe pas. En tout cas chez Hugo. » Mon respect était tel, que je doutai d'avoir bien lu. Je me crus en possession d'un apocryphe. Rentré chez moi, je me saisis du gros ouvrage, dont je contrôlai le titre et l'auteur. Cela donnait bien l'impression d'exister. Un dictionnaire le confirma. J'assistais, hébété, à la chute de la maison Usher. Il n'y avait plus d'infaillibilité pontificale. Lorsque je tombai sur Paroles, d'un inconnu nommé Prévert, j'éprouvai la même sorte de vertige, renforcée par la circonstance aggravante qu'il venait de mon père, à qui un ami l'avait offert, et que le récipiendaire, perplexe, quémandait mon avis. Je me souviens encore de la dédicace : « Réalisme? Poésie? Choisis! » L'ouvrage tombait de la planète Mars. Je le lus avec la défiance, l'inimitié que je vouais au destinataire. Ce livre ne pouvait être qu'une imposture. Je ne croyais pas même à la suscription, que je jugeai minable, ne voyant d'abord dans le "choisis" -- cela cadrait si bien avec le peu d'estime portée à mon géniteur! -- qu'une autre façon, vulgaire, relâchée, de dire : « elle est bien bonne! » à propos des poèmes. Ils ne m'emballèrent pas outre mesure, malgré le ton nouveau, iconoclaste, qui m'amusa. « Pas mal! », fut le jugement que je rendis avec une secrète jubilation, la satisfaction d'une vengeance patiemment mûrie, car c'était tout ce que je tirais de mon père, d'habitude, lorsque j'avais l'inconséquence de lui soumettre un écrit de ma main. Longtemps, ni lui ni moi ne sûmes que penser de Paroles. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour me retrouver dans les mêmes conditions de fraîcheur! Lire à nouveau un bouquin de la planète Mars, sans fanfares annonciatrices. Que le donateur ait pu alors, en toute innocence, semble-t-il, accoler les termes de réalisme et de poésie, me paraît maintenant prodigieux. Et que j'aie pu, moi, faire erreur sur "choisis", m'emplit de honte, d'amertume. Tout autre chose que cet attendrissement amusé, lorsque vous découvrez, au sortir de l'enfance, que la chanson bêtasse qui semblait promouvoir « l'écho du fer en baume » (ô, surréalisme des tendres pâturages!), constate plus prosaïquement que « les conifères embaument »... Du fond de mon lit, à la dentelle d'or qui sourd des volets clos, je sens qu'il est quatre heures. Il est cinq heures. Sans prévenir, l'hiver s'est mis à avancer d'un tour de cadran. Pour s'excuser, le temps de descendre un escalier, de changer de fenêtre, le ciel pâlit soudain, s'efface dans des gris d'acier translucides, comme reflétant un soleil plus lointain. Il est des soleils plus lointains, perdus dans des terres emmurées. Comme reflétant un autre soleil, le temps de descendre un escalier. Descendre un escalier et changer de fenêtre, le temps pâlit soudain et s'avance l'hiver aux cadrans gris d'acier. Translucides. Du fond de mon lit, de mon sommeil aux volets clos, de 1'éternelle béatitude de mon demi-sommeil, le temps de descendre un escalier et je suis dans la chaufferie, la machinerie, les machines des dessous du théâtre qui halètent, trémulent, comme dans le ventre d'un navire, décor à la Piranèse, échelles, passerelles se ruant en tous sens au milieu des vapeurs, des odeurs d'huile, de peinture marine, de l'atmosphère surchauffée qui fait onduler les formes en mouvantes rides serrées échappées d'un mirage, comme une dentelle d'or qui sourd de volets clos. Je suis dans la salle des machines des dessous du théâtre, où naît le mouvement de ce qu'on voit sur scène. Où naît aussi le mouvement des personnages, par cames et ressorts. Où naît le soleil bleu d'Afrique, la dérive des continents. Mon souffle, les images à fleur de pensée qui se battent, se coupent comme des cartes. Quel est le nom du valet de coeur? Le nom, déjà, du valet de coeur? Il tient dans sa main peinte une sphère de cristal, une larme peut-être. De derrière son épaule droite jaillit une lame dressée, blanche comme le gris d'acier d'un ciel d'hiver. Un cheval vert, petit comme un mouton à cause de l'altitude, caracole dans le vide, crinière au vent, sagement de profil, ses pattes gracieuses tels des nuages, il plane dans un instant suspendu, au-dessus du gouffre des lacs perdus au coeur des grottes, des falaises d'Aberkinn aux eaux mortes où les plumes de sterne écrivent, à 1'encre de Chine, des messages noirs comme des vagues. C'est un cheval de jade, cheval persan envolé d'un tapis au bord d'une fontaine qu'embaume la menthe poivrée -- et non l'écho du fer --, le temps de descendre un escalier. Immobile, il parcourt les pays, les légendes, l'Histoire, le temps d'un escalier. Il fut en jade, il fut en bois poli (et 1à, une petite cheville à la base du cou accomplissait des merveilles), il fut en porphyre, il fut d'albâtre, d'or et d'argent niellés, ou de plumes soyeuses, ou de fer rude, mais toujours s'appela, sous des noms divers, Abrékanolchazar, pourvu d'ailes ou aptère, au gré de ceux qui l'ont décrit ; ou plutôt, selon leur degré d'acuité visuelle. Si parfois on lui prêta la taille de l'oiseau-mouche, c'était par défaut de référent pour établir les rapports, ou fantaisie de perspective. Mais le cheval volant s'en moque. Il flotte sur les siècles depuis l'aube des temps. Depuis le premier rayon de soleil à travers la première dentelle du premier volet clos. Et, avant les premières dentelles et les volets, les premiers cils cillant à la lumière. Et avant 1es premiers cils, la première lumière. Et avant la lumière, tu règles la rampe à 75, les herses sur 110, les traînées du cyclo à 140 et la poursuite bleue à 220 pour piquer Lariana en passant par le général au premier appel des timbales ta-da-tam pa-ta-dam de toute façon tu vois Soba de face éclairé par la lampe du pupitre tu ne peux pas louper la mesure en levant et tu envoies la sauce. Tu envoies la sauce! ENVOIE LA SAUCE!... Que la putain de machine d'enfer de merde se mette en branle, qu'elle écrase tout sur son passage. Qu'elle nous propulse au-delà d'ici dans le hurlement des cors, des trombones, le staccato martelé (col legno) des bois d'archets sur les cordes (attention au départ des harpes, aux deux coups du gong appuyé par le sarrusophone), le rugissement des huit timbales, le claquement du fouet. Qu'elle emporte le morceau de planète où nous sommes accrochés, et nous envoie rejoindre le fond des yeux de lady Weswood pour lui donner son dernier spectacle. C'est maintenant le vrai public qui se trouve dans la salle, le soir de la première a bien fini par arriver, Shashmashazam secoue les murs comme un tremblement de terre, je sens que nous avons gagné, j'ai envie de hurler. Lasserloff se raccroche à mon bras. Il est superbe dans son smoking. Le visage de marbre, il pleure, les larmes roulent dans sa barbe. Il ressemble à un fleuve de la statuaire classique, il est sublime. Katcha me pétrit l'épaule laissée libre. Ces deux andouilles me secouent comme un prunier, mais je m'avise enfin que ce sont mes sanglots. Istvan, le rideau baissé, vient s'abattre sur moi comme un milan aveugle avant les premiers rappels. Nourdine m'embrasse avec fureur au point de m'étouffer. Je sens qu'on m'emporte, une masse verticale remonte en grondant jusqu'aux cintres, je me trouve dans la bouche béante du public, noire de lumières, assourdissante de cris, d'applaudissements, au bord d'un océan de rumeurs, de tempêtes, où s'engloutit le soleil innombrable du grand lustre, claquent les voiles des capes, des foulards, des étoles, le temps d'un escalier, me dis-je, le temps d'un escalier, à peine celui d'ouvrir les yeux, sortant de mon sommeil, sur la dentelle d'or des volets refermés au fond de mon hôtel du bout du monde où ne filtre aucun bruit,-- que celui de ma respiration. Je suis si bien, flottant à la dérive, dans la pénombre, cependant que l'hiver astique ses cadrans d'acier bleu. Que l'été écrase de ses trompettes le marbre orange des palais de la Crète. Danse pour moi, Tamara, tanagra, petite comme ma paume, nue, rose sur mes draps roses. Cependant qu'autour de toi, minuscule comme des puces, bondit la pékinoise horde d'Amanda, que le Diable la patafiole! Allez coucher, Potofilov! D'abord, que fais-tu sur la carpette? Dehors, chien! En travers de la porte! Que je ne t'entende pas souffler, ni ronfler. Si tu n'as rien à faire, mets-toi donc en quête de vodka. Quelle plus belle perspective? À part, cela va sans dire -- et ne dis rien, maroufle! --, la perspective Nevski. Même un porc comme toi peut le comprendre, n'est-ce pas? Aussi, referme ton clapoir et pars pour la vodka comme on part pour le Graal. Je veux ignorer comment tu auras fait, si tu auras renié ta mère, dévalisé la Vassilievna ou soudoyé le starets. Malheur à toi si tu soustrais une seule goutte du nectar! même pour sauver la vie de l'Oiseau Bleu prisonnier des glaces de l'Iénisséi. Je le verrais. Tais-toi! tu mens comme un arracheur de dents. La preuve : il ne te reste que des chicots. D'ailleurs, tu me rapporteras une bouteille cachetée, ce sera plus sûr. Une bonne bouteille ventrue du Kazakstan, verte, mais d'un vert délicat comme les yeux de la princesse Aurore, qu'on puisse voir au travers, cachetée de cire, de la belle cire rouge d'Arkangelsk. J'y exige le sceau imprimé du prévôt des marchands de Tsarskoïé-Sélo, avec l'ours, le tonneau et les six abeilles, sans oublier, pris sous la cire, le ruban bleu