Damien Sicard

 

Des surhommes et des zi

 

Mont-Blanc changea de fesse. La tête d'un clou lui entrait dans le gras. On l'appelait Mont-Blanc parce qu'il disait avoir été guide de haute montagne. Autrefois. Vu son âge, il avait dû arpenter les séracs en barboteuse. Mais, charitables, les potes oubliaient de savoir compter. C'était la règle : chacun maquillait son cévé et ça valait peut-être mieux pour éviter les surprises, les questions embarrassantes. De toute façon aucun n'était flic, ça non! Surhomme seulement.

Un zi passa. Il semblait pressé. Ceux-là aussi, se donnaient des airs!... Les surhommes détestaient les zi.

-- Hé, le zi! gouailla Mont-Blanc, tu cours où? Elle s'est barrée depuis longtemps rien qu'en pensant à ta gueule.

Les autres ricanèrent et le zi se garda bien de répondre. Un seul zi face à des surhommes, pas fou! Big Mac émit un gargouillis : les trois maxi-hamburgers et le Coke géant ne passaient pas. Les autres se fendirent la pêche. Le zi prit ça pour lui. Il haussa les épaules et vira au coin de la rue en leur faisant le doigt dans son dos sans se retourner.

Mont-Blanc fixa Big Mac. Ce gabarit, pas question de l'inclure dans une cordée. À moins de chercher la mort. Coller Big Mac dans une cordée revenait à tirer 130 kg de viande hachée. Il glissait, et il entraînait tout le pack dans le premier gouffre venu, l'arrosant de ketchup à l'hémoglobine une fois en bas.

-- À quoi tu penses? fit Big Mac se sentant observé.

-- À mes grimpettes en altitude.

-- Ouais... firent les autres, attendant stoïquement la suite.

Big Mac se méprit :

-- Parce que tu les sautais dans les congénères? (Il voulait dire congères.) T'es un courageux, toi!

-- Mais non, bourrique. Les hauts sommets, le grand air, le panorama.

-- Ben ouais! opinèrent les autres.

-- Ouais en fait, échota La Scie.

La Scie devait son sobriquet à un tic devenu toc, genre «Je vais te dire, en fait. Tu vois, en fait. C'est plus fort que moi : faut que je dise en fait, en fait...» Péché mignon des plus répandus par les temps qui courent, en fait. La Scie était champion de rhétorique à peu de frais et beaucoup de faits : il discourait deux fois plus que l'humanité courante sans afficher un neurone de moins.

 

Et qu'est-ce qu'ils glandaient là, nos héros? À se glander, à nous glander? Ils attendaient leur destinée, comme tout le monde. Qui se manifesta sous la forme d'une nuée de zi munis de battes, rameutés par Doigt-dans-le-dos. Devenu Batte-man, Doigt-dans-le-dos. Expédition punitive.

Quand le tsunami reflua, les surhommes jonchaient le trottoir, salement amochés. Z'avaient raison de détester les zi. La preuve!... On sait jamais, avec les zi. On peut pas leur faire confiance, en fait.

 

 

 

Pour qui sonne le gras

 

Il sonne pour toi. Qui d'autre? Je ne vois que nous deux. Dis-moi si je me trompe. Comme à Jersey, la mer envahit le paysage à la vitesse d'un cheval au galop. Alderney, mon anglo-normande, me donne sa bouche à baiser.

Dans une vie antérieure, douze tranches de vies dorées comme des toasts, odorantes, poivrées de sésame. Vous étalez la laitance de hareng, vous parlez sans accent aux sirènes. Elles vous ont à la bonne tout de suite. Avec cette mer qui monte trop vite, ça peut vous sauver de la noyade. Mais si vous êtes dans la Sierra Madre, vous n'avez rien à craindre de la noyade. Voilà pourquoi des tas de loqueteux cherchent l'or plutôt que les perles. Quoique un arroyo qui semble à sec comme ça, comme d'habitude, peut vous emporter en trois secondes vers la mer où la seule sirène qui vous guette est celle de la bagnole du shérif, une armoire à glace sans tain cousin de John Wayne. Il vous colle son revolver sur la nuque, ce con, et il vous dit, mégot scotché au rictus : «T'as bien fait de venir, Billy, justement on t'attendait.» Puis il se remet à mâcher sa gomme. Vous vous retenez de faire observer qu'entre la nicotine et la chlorophylle faudrait choisir. Les annonceurs n'apprécient pas le facteur incertitude. La seconde d'après, vous admirez le cerveau capable de mâcher en fumant et lycée de Versailles tout en vissant une pétoire sur votre bulbe sans se tirer dans le pied. Et vous, le chéri de ces dames, vous creusez le cigare pour trouver une réplique digne d'une anthologie de la vacuité, genre «Fallait commencer le bal sans moi, Gwendoline.»

Variantes de John Wayne : Charlton Heston, Clint Eastwood. Mais c'est la même sirène. T'as pas le choix. Pareil pour la cuisine. Ou les fayots, les hamburgers de merde noyés dans le ketchup. Ou les fayots, les burritos de merde noyés dans le tabasco. Selon que t'opères au Kansas ou au Nouveau-Mexique. Pour se taper des T-bones, du suprême de volaille arrosés de chardonnay, faut changer de série. Avoir vu le jour dans le Maine. Consommer du 12 ans d'âge plutôt que du tord-boyaux. De la poupette de luxe, pas des radasses.

Ô combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis foireux cueillir les marjolaines... n'ont vu que le jusant, et le haut du beffroi, et le chien du curé qui causa leur effroi. Ils vendirent leur âme à monsieur Lagardère, à la Lili Marlène et nanani nanère...

Check-up

 

Dardir se sentait plutôt comateux. La soirée précédente avait été mouvementée. Il n'aurait pas dû boire autant ni se taper une demi-douzaine de pipettes. Surtout la pipette en sari violine ras-de-moule qui lui avait tout de suite paru suspecte. Mais bon. Plus le moment de regretter. À présent, il fallait faire le tour de la machine, vérifier si ça fonctionnait encore.

Côté circon ok. Il ne se rappelait plus le schéma de la transformation du méson en glueball, mais qui a besoin de transformer des mésons en glueballs? Il se consola en évoquant la pure beauté de la formule de Veneziano. La théorie des cordes était dans ses cordes. Waf-waf.

Bon, les trijumeaux faisaient leur office et aucun oeil ne manquait à l'appel. Des petits ratés dans le spectre infrarouge pour la vision nocturne, mais le soleil était au zénith. On verrait ça plus tard. Inutile d'angoisser pour des frites. Mauvais pour la tension. Ah! la tension!... 125.000 volts. OK. Il pouvait encore fournir un chef-lieu de canton pas trop orienté high-tech.

Par acquit de conscience, il agita ses 26 orteils, pianotant furieusement de la base comme s'il répétait le Concerto pour le pied gauche.

Dardir poussa un soupir de soulagement. Pas trop de bobo, finalement. Il s'en tirait à bon compte.

 

Mais qu'est-ce qu'il était moche!

Si jamais je te prince

 

Zoltan était un prince un peu passé de mode. Plus tendance aujourd'hui, sauf pour quelques chanteurs ou mafieux russes. Autrefois Zoltan était un nom de tsar. Tsar, pas star, bande de gnous!

Un brin efféminé, même, Zoltan. Plutôt un plus, ça. Mais la tradition était bousculée, qui veut que les princes séduisent les princesses, quitte à les bousculer, elles. Pas des drag-queens.

Il habitait un château sur l'Olt, rive gauche: Thunder-ten-trac, hanté, hérité d'ancêtres vampires remontant à Dracula par les pals. Au fond, il s'emmerdait. Rien d'original, prince ou pas. Mais son état comportait des obligations non négociables: soutenir sa réputation, être attentif aux autres, s'inquiéter du vulgum. Une torture. Puis chasser les dragons, pas des militaires, hélas: des créatures squameuses, puantes, cracheuses de feu. Sans l'espoir, s'il avait l'héroïsme de déposer un tendre baiser sur leurs écailles, de les voir se transformer en princesses (un pis-aller).

La chasse aux dragons requiert un attirail particulier, encombrant, tout à la charge de l'intéressé,-- outre le sort peu enviable de se geler le cul en des lieux inhospitaliers.

Le romantisme, cela n'existe que pour les autres. Un jour pourtant une beauté apparut, la princesse Toudsuite (une cinglée de Cinghalaise). On eût dit un bouton de rose nimbé de vaporeux mouslipouf machin, couvert d'une rosée de perles, de saphirs, de diamants. Strictement tenu par le répertoire, Zoltan murmura:

-- Ô miracle de l'Orient! es-tu un mirage? un avatar de Kâli-Fourchon? la réincarnation de Shiva-Shivapa?...

La princesse ouvrit des yeux incrédules et, quoique verts, d'une insondable stupidité, pour s'écrier:

-- Ben vous alors!

Zoltan, immédiatement, se remit à s'emmerder.

 

Christophette Colombe

 

L'Histoire est une grande raconteuse d'histoires, une grande menteuse. Christophe Colomb, pensant découvrir les Indes, n'a jamais découvert l'Amérique (c'était d'ailleurs pas l'Amérique, il avait tout faux dès le départ), c'est Christophette qui l'a trouvée. Vous avez bien lu: Christophe était une bonne femme! Les machos encombrant les mers comme les universités n'ont jamais voulu l'admettre. Ils ont fait de Christophette un Christophe, de Colombe un Colomb. De l'oiseau symbole de grâce et de paix un profiteur colonialiste.

Des preuves? En voici. Chaud devant!

D'abord les bailleurs de fonds, les rois de Portugal, d'Angleterre et de France. Des hommes, ben tiens! De toute évidence, Christophette a couché. Pas avec des tapettes, pour sûr! Et qui l'a bombardée amiralette, gouverneuse générale des îles et continents à découvrir? Isabelle de Castille! ENTRE FEMMES ON SE SOUTIENT. Qu'on soit de la tondeuse ou du gazon.

Et comment se nommaient les trois caravelles? La Maria, la Niña et la Pinta. Pas le Mario, le Niño et le Pinto! Maria, Niña et Pinta (celle qui buvait) étaient les trois tantes de Christophette. Christophe n'a jamais eu de tantes, proscrites à Gênes. D'ailleurs tiens, les origines de Christophe, on raconte aussi n'importe quoi! Un coup c'est Gênes, un coup c'est Savone. Pourquoi pas Le Creusot? Certains tiennent à Savone (surtout les Savonais et les Savonnettes). Christophette était née à Porto, quartier de Cruz, ce qui explique la tante pochetronne et les poils sous les bras. Mais revenons à nos moutons, dont l'Atlantique foisonne. Non sans jeter un oeil à l'iconographie.

Musée naval de Madrid. À gauche Colomb, peinture anonyme (déjà c'est louche). À droite notre Colombe, la vraie. À l'évidence, il y a eu des repeints, bidouillage. À l'évidence aussi, Christophette est moche comme un pou. Elle voit pas mieux autour d'elle. À sa place, je serais resté mec mais bon. C'est comme ça qu'elle débarque à Guanahani. Une île! Prendre une île pour un continent, faut pas manquer d'air. Le premier crétin venu n'a qu'à ouvrir un atlas pour constater que la navigateuse se fout du monde, du Nouveau comme de l'Ancien. On nous cache peut-être que la chérie suivait le triste exemple de tata Pinta (voir le blair de l'anonyme).

Les naturels du coin psalmodient en se prosternant «Acocacoca!» (ils ne rajoutent pas «cola», ce qui prouve bien qu'on n'était pas en Amérique -- aussi sourde qu'aveugle, la mignonne). Si elle essuya (dans la marine, depuis, tu salues ce qui bouge, tu frottes tout le reste)... essuya les mutineries répétées des matafs, c'est qu'elle sifflait à elle seule la réserve de rhum, pas encore des Antilles puisqu'elle arrivait à peine.

Son confesseur (l'ensoutané qui lui fouettait la chatte), un intrigant, lui souffla que les peuplades sauvages avaient la réputation d'être cannibales. Il confondait cannibale et cannabis, comme Christophette le constata bientôt, se faisant bouffer le minou par des artistes qui la fournissaient en pétards en reconnaissance du sien, pendant que l'abbé tirait la gueule. Christophe, lui, aurait fini comme Cook aux îles Sandwich, les bien nommées, malgré la répulsion qu'inspirait la viande avariée aux Guanahanais, de toute façon végétariens. Au lieu de quoi, rentré en Espagne, il fut reçu en grande pompe (le duc de Medina chaussait du 52) et confirmé dans son statut de vice-roi. Roi du vice, prétends-je, car on perd sa trace dans les mauvais lieux du Sado, comme le rapporte Maso qui fait rien que cafter dans ses Mémoires du temps en oubliant de préciser lequel. On l'a mis au coin et c'est pas moi qui irait le chercher.

Au bout du compte, tout ce que rapporta Colomb de ses voyages fut la syphilis, qu'il nous refila généreusement via les bons sauvages, les lamas et les créatures qu'il fréquenta. Alors que Colombe nous rapporta l'or, des terres nouvelles, les républicains, les démocrates, les caucus, le créationnisme, MacDonald et Mickey Mouse. Pour finir par Ben Laden.

Un doute vous vient? Marco Polo ne serait-il pas Marquette Paulette? Bravo! on voit que vous avez été à bonne école! Comment aurait-elle pu arriver à pied de la Chine?

Quand je vous dis que les historiens racontent n'importe quoi...

Raoul Debaze

Carnet de l'électeur Debaze

 

Je n'écrirai que la vérité vraie. Ceci n'est pas la déclaration d'un politique quelconque. C'est la mienne au début de ce carnet.

 

Tout le monde parle de réforme. Il faut faire des réformes. Réformer les institutions, la société, la justice, les programmes scolaires, que sais-je. Qu'est-ce que ça veut dire? Rien. C'est notre sport national. Chacun propose la sienne mais personne n'en veut. Sans sa réforme à lui, nul n'existe. Le peuple veut ci, le peuple veut ça. C'est quoi le peuple? Une fumée commode. Moi, fumée parmi des millions d'autres, toutes les réformes qui m'intéressent, c'est:

1/ Qu'on arrête de me prendre pour un âne et de parler à ma place.

2/ Trouver un emploi.

3/ Avoir un salaire décent.

4/ Payer moins cher dans les magasins.

5/ Pouvoir de temps en temps m'offrir un petit extra. Lequel? Je n'en sais rien et ça ne regarde personne.

6/ Ne plus être assommé d'interdits, défenses et mises en garde.

7/ Ne pas finir en déchet dans un mouroir.

 

À part ça, si on veut augmenter le prix de la marine de plaisance, des caisses de luxe et des montres en or, je m'en bats l'oeil. Ça ne me concerne pas.

 

J'ai de l'instruction, gaffe! De l'éducation (encore plus rare). Ce qui me permet de voir immédiatement la lanterne dans le messie tout en restant cool (style relâché). En style vulgaire: faut pas me la faire. Plus vulgaire et même grossier: on ne m'encule qu'avec mon accord. Ça s'appelle des niveaux de langage, voyez-vous. Notion inconnue des politiques, qui ne pratiquent qu'un niveau. Le leur.

Je ne donne pas ma voix à n'importe qui. Au reste, je la prête seulement. On a eu beau couper la tête de Louis XVI, elle repousse à chaque nouvelle élection.

La France est une monarchie élective dont le roi aurait tort d'oublier qu'il ne règne que sur des grenouilles et se retrouve au fond de la mare à la première erreur.

Vaux de ville

 

Épictète de Vaux avait le considérable avantage d'habiter Paris, ce qui lui valait de payer son minable deux pièces cinq fois plus cher qu'ailleurs, de se battre quotidiennement avec les cloportes de son espèce pour prendre le métro et de faire à pied, les jours de grève, les six kilomètres qui le séparaient de son lieu de travail, la Banque Internationale d'Ille-et-Vilaine, où il était caissier. Les pieds de Vaux auraient bien eu besoin d'un podologue, mais c'était au-dessus de ses moyens.

Son réel tourment : être ignoré, en dépit d'Épictète, souvenir tenace d'un géniteur inconscient et facétieux, d'ailleurs disparu sans laisser d'adresse, qualité qu'il n'avait jamais eue. Rien ne mettait davantage en fureur Épictète que lorsqu'un inconnu lui demandait : «De Vaux? Ne seriez-vous pas en famille avec Abel Rognon de Vaux, de Champrond en Perchet?»

Eh! c'est qu'il y avait le Vaux de ville et le Vaux des champs. Mais c'était le second, sociétaire de la Comédie française, qui était célèbre! Cela, le sociétaire-caissier de la Banque Internationale, quoique d'Ille-et-Vilaine, ne pouvait l'admettre, ni s'abaisser à monter au questionneur un bateau qui aurait pu couler sa maigre réputation. Il ravalait donc sa rancoeur en rêvant au jour où, peut-être, il prendrait sa revanche d'éclatante manière. Comment? cela restait à voir et vint plus tôt qu'il n'aurait cru.

Abel Rognon de Vaux, confortable quinqua, jouait à la scène comme en privé les séducteurs charbonneux et se prit de fantaisie pour une Amandine Dinguedon, de trente ans sa cadette. Regrettable erreur de distribution! Amandine se trouvait être, par le plus grand des hasards, petite-nièce de la grand-tante du parrain par alliance d'Épictète, lequel apprit l'événement dans le carnet mondain du Figaro (les barbiers, comme les raseurs, ont la langue trop longue). Aussitôt, un plan machiavélique surgit dans cet esprit obscurci par son obscurité.

Il alla traîner ses guêtres à Champrond, villégiature du Comédieu, et ne manqua pas de tomber au détour d'une brocante sur Amandine en vadrouille, seule (Abel jouait à Paris Le Cocu magnifique).

-- Amandine! par exemple! s'exclama Épictète d'une voix de gorge.

-- Mais, monsieur... se rebiffa la châtelaine.

-- Épictète! expliqua l'obscur.

-- Et pis quoi? questionna la fée Clochette, qui n'avait guère poussé au-delà du Brevet.

-- Épictète! Tu es la petite-nièce de la grand-tante de mon parrain par alliance.

-- Vous croyez?

-- Je t'ai fait sauter sur mes genoux quand tu avais 6 ans, tu penses si je te reconnais!

-- Ah?

-- Et je suis prêt à recommencer! rumina le monstre à part lui.

Car la toute fraîche Amandine de Vaux n'était point dépourvue d'attraits. De ceux qui vous font sauter sur n'importe quels genoux.

-- Mais alors nous sommes en famille! conclut l'innocente.

-- Je me tue à vous l'apprendre.

(Oublié, le tu d'accroche : indispensable vous, pour être à tu et à toi avec la victime.)

-- C'est Abel qui va être étonné.

-- Oh mais il ne faut rien lui dire, souffla Caïn, je vous porterais tort. Je suis un personnage sans importance.

-- Je ne trouve pas. Vous avez quelque chose dans le regard qui force la sympathie.

Toc! pincée! Ce qu'Épictète avait dans le regard, c'était un brin de strabisme divergent, mais quand on n'a pas dépassé le Brevet... un brin aussi de libido (niveau Bac).

-- Viens, prenons le thé chez moi!

Bing! ferrée!

-- Le thé?... le thé-thé?... Ce ne serait pas convenable. Vous êtes à présent, je crois, une femme mariée... Que dirait votre époux?

-- Il n'est pas là.

-- Évidemment, c'est une raison. Mais non.

-- Il joue Le Cocu magnifique.

-- Tiens, quelle idée!

-- C'est du théâtre. C'est à Paris.

-- J'en viens. J'irai voir ça. Je suis curieux de voir ça.

-- Il vous donnera des invitations.

-- Non. Restons discrets, je vous l'ai dit.

-- Monsieur...

-- Épictète.

-- Épictète, ces sentiments vous honorent.

(Si vous saviez combien peu! vous ignorez lesquels!)

-- Ça vient d'où, Épictète?

-- D'Épire, par la Phrygie.

Les yeux de la sociétaire s'arrondirent de surprise :

-- Comme le bonnet alors! Vous seriez étranger?

-- Rassurez-vous, nos origines sont bourguignonnes. Les Vaux viennent du Morvan.

-- Ah ben! me voilà rassurée!

Le caissier s'autorisa un trait d'esprit :

-- Les Vaux ont la caillette près du bonnet.

Il fut le seul à rire. Un four! Aussi béant que celui de la mignonne. Mais il fallait conclure. Délicat, comme de boucler un opéra-bouffe, achever un conflit.

-- Madame, on vous cherche partout!

Un domestique! sauvé! Amandine se retourna :

-- Amadeus, voici...

Épictète avait disparu. Sauvé par un Amadeus ex machina!

-- Je voulais vous présenter quelqu'un de ma famille, mais il a disparu.

-- Oh madame! je vous présente mes condoléances!

Amadeus prit l'air de circonstance. Amadeus Mozzarella, car il était aussi italien, qu'espagnol celui qui grandira (depuis Volpone, tous les domestiques d'Abel étaient italiens).

La suite devait apparenter notre caissier, dans la mouscaille, à Mosca, joué sur les planches par Abel, faisant des deux rivaux des doublures, situation que nul feuilletoniste n'oserait imaginer et que les philosophes ne manqueront pas d'apprécier comme une ironie du sort assortie d'une pirouette de langage.

Naturellement, Amandine succomba avec horreur et délice à son peu séduisant séducteur, abritant ses amours coupables dans un garni payé à son insu par les cachets du sociétaire qui triomphait dans La Locandiera.

*

 

Certains me reprocheront d'avoir bâclé mon affaire. Je me console en pensant à ceux qui me remercieront d'avoir abrégé leur supplice.

 

Quand homo est là...

 

Nous connaissons l'homo africanus, l'homo habilis, l'homo erectus, l'homo sapiens, l'homo sapiens sapiens (après le bac), qui tous se signalent par leur inventivité, leur sauvagerie, leurs instincts destructeurs. Des animaux nuisibles, en quelque sorte. Les pires de la planète. Où en sommes-nous à présent? À l'apparition récente du pire des pires : l'homo touristicus.

On reconnaît sans peine les sites fréquentés par ses ancêtres aux amoncellements de coquillages qu'ils balançaient autour d'eux après consommation sans prendre la peine de les jeter à la poubelle,-- que pour cette raison on nomme coquillères. On repérera de la même façon les lieux traversés par l'homo touristicus aux canettes, tas de bouteilles et boîtes de bière, soda... qu'ils ont abandonnées sans vergogne. Toujours cossard de nature, sale comme un cochon (qui, lui, dit sale comme un homme), l'homo prétendu sapiens a chié où il se trouvait, ce qui nous renseigne sur son alimentation grâce aux particules fossilisées contenues dans les étrons. Nous savons ainsi qu'il bouffait des bananes, des racines, des graminées, de gros minets (machairodus), des T-bones de mammouth (avec les bones)... L'homo touristicus, déféquant aussi sur le terrain sans respect de l'environnement, ne nous cachera pas davantage qu'il faisait son ordinaire de steaks frites, pizzas, Big Mac, barquettes de cabillaud béchamel et fourrés praline. Nous saurons aussi, quand les torche-cul auront été autre chose que des pierres ou des poignées d'herbes mêlées d'orties, qu'il lisait surtout l'Équipe et France-Dimanche, même à l'étranger.

Pour trouver une compagne plus ou moins permanente, l'homo d'autrefois attaquait la horde voisine et ramenait sa guenon en la tirant par les cheveux, ce qui demande de la force et un certain courage, et lui procurait au moins de l'exercice. Il suffit à l'homo d'aujourd'hui de fréquenter les bars et d'emballer avec deux ou trois platitudes. Le paléontologue du futur devra bien constater, après étude du squelette, que le sujet était obèse (étape prévisible : homo bibendum). L'état lamentable de la denture le signalera comme adonné au Carambar et au Tagada.

Mes dons de visionnaire (homo pretentiosus) me permettent d'assurer que le réalisateur à venir de la prochaine Guerre du feu se les roulera tranquillement en papillotes, avec les dialoguistes : il suffira de reprendre la version d'origine en conservant les mêmes grognements et de remplacer obstinément (PAO) les silex pour se curer l'oreille et les coquillages où qu'on entend la mer par des téléphones portables.

Dis-moi ton avenir, je te dirai ton présent.

 *

Bon, j'y suis pour rien si à mon âge je suis tombé raide dingue d'une gamine. Limite pédophile. Elle a quoi? J'ose pas dire. 16 ans? C'est ce qu'elle raconte. Pourrait en avoir 12. Je lui ai pas demandé le livret de famille. Elle non plus mes papiers. Je pourrais être son grand-père, va savoir. On s'est trouvé, on se lâche plus. On s'a dans la peau. Pour jouer, sortir, baiser. Être ensemble. La discusse, c'est plus dur : on manque de ponts. Pas les mêmes références, les mêmes repères. Parfois chiant. Tu parles à une mouflette de Sollers, elle croit que c'est un chanteur. Elle te cause de Bazbaz, t'as peur qu'elle soit débile.

Le conflit des générations, c'est vieux comme le monde. Vieux comme moi. Sauf qu'y a pas de conflit. Pas encore. Eh oui, c'est ça la menace! Les pets de madame Oclesse. J'en parle pas, bien sûr. Et elle, elle y pense? À son âge, l'avenir est tellement loin que c'est du présent. Donc il ressemblera tout pareil à celui-ci. Cruelle erreur!

Si j'étais raisonnable, je m'enfuirais. Bientôt, un jeune prédateur me ravira ma sirène. Ou c'est elle qui sortira sa lyre pour lui. Ou elle sautera sur un puceau prépubère. Ou un vieux plus friqué, plus vieux que moi. Si elle est gérontophile. Au diable la raison dans ces affaires déraisonnables! Passion veut dire d'abord impuissance. Commr les actes réflexes, elle échappe à la volonté.

Tout cela est d'une affligeante banalité. Pourtant, la catastrophe arrive et vous en mourez.

 

*

Damien nous a quittés, vous savez? C'est affreux... si jeune!

VACANCES

Qu'est-ce qu'il a, lui, avec ses vacances? C'est pas bien, peut-être? Très bien, mes vacances. Pas de rage de dents, d'appendicite, d'infarctus. Plutôt un gros coup de coeur.

Un gros coup de queue. Une fille, nue, sur la plage, qui dorait sans penser à mal. Moi, j'errais, nu, sans penser à mal. On était seuls. Plage vide, déserte, sur une île déserte. L'instant d'après, on pensait à mal, la plage n'était plus déserte. On faisait de mal à personne. Mais à nous, qu'est-ce qu'on s'est fait du bien! Tout d'un coup, on a réalisé qu'on était nus, qu'on était seuls, qu'on en avait envie tous les deux, qu'on aurait été idiots de pas en profiter. Que la vie n'avait qu'une vie, avant les infarctus, les abcès dentaires, le trou dans la terre. On a exploré nos trous à nous. C'est con, c'est nul, mais qu'est-ce que c'est bon! En bon français, on a baisé. La langue française, tu penses si on s'en foutait, de la langue française! Trop occupés avec les nôtres, qui léchaient partout, goûtaient le bon goût de la vie quand elle n'a pas l'odeur de la mort. Tant qu'on n'y pense pas. Pourquoi y penser, quand on peut? Pourquoi se gâcher la vie avec la mort. Quand on peut. On en a profité.

Excuse-nous.

Parce qu'on va recommencer. Encore et encore.

Tant qu'on pourra.

Monsieur Croco

Monsieur Croco, en se réveillant un matin, n'avait plus de dents. Il les chercha au fond du marigot, mais ne les trouva pas.

-- Ah mais cela ne va pas! dit-il.

Les gamins du village, tout le monde se moquerait de lui. Il ne ferait plus peur à personne, et comment mangerait-il?

Il alla voir le docteur Miracle.

-- Hé, toi! dit-il, rends-moi mes dents!

-- Je ne peux pas, dit le docteur Miracle, tu es devenu vieux. Mais n'est-ce pas toi qui as mangé hier cette vieille femme? Je te reconnais! Tu es trop gourmand. Il faut manger des jeunes filles bien dodues et bien tendres, pas des vieilles dures et sèches comme de l'okoumé. Tu les auras laissées plantées dedans.

-- Mais alors, elles sont dans mon ventre?

-- Oui, mon frère. Tu es le premier crocodile que je connaisse qui a ses dents dans son ventre.

-- Comment ferai-je pour manger?

-- Tu ne mangeras plus parce que tu es vieux. Et tu mourras, comme tous les vieux crocodiles.

-- Ah mais cela ne va pas! dit monsieur Croco.

Et il fit claquer ses mâchoires. Mais ça donna le bruit de deux jeunes mollets qui se cognaient, comme pour se moquer de lui.

-- Rends-moi mes dents ! cria monsieur Croco, ou je vais te manger!

-- Avec quoi? dit le docteur Miracle.

Et monsieur Croco se mit à pleurer. À présent, les antilopes viendraient boire dans le fleuve sans craindre pour leur vie. Elles verraient très vite qu'il n'avait plus dents. On ne le respecterait plus. Il ne pouvait quand même pas les sucer.

À force de pleurer, il vit plus clair dans sa tête et il pensa à Zboubi le crapaud. Zboubi le crapaud ne croquait pas ses proies, il les gobait. Mais monsieur Croco ne pouvait se contenter de moustiques et de sauterelles. Ça ne faisait pas sérieux. Les jeunes filles dodues, les antilopes, il les attraperait dans ses mâchoires et il les avalerait lentement en prenant son temps, et ses mâchoires pouvaient s'ouvrir autant qu'il faut et ne lâchaient jamais ce qu'elles tenaient. Il savait prendre son temps en faisant semblant de dormir comme du bois flottant. Même s'il fallait dormir encore après avoir avalé d'aussi grosses proies en un seul morceau. Il aimait bien dormir et il avait tout le temps de digérer. Et il faudrait moins se fatiguer pour trouver de quoi manger.

Alors, satisfait, monsieur Croco s'endormit. Et quand il se réveilla, il avait faim et ce fut le premier boa. Il s'appelait monsieur Boa. Et il était très content. Et il alla trouver le docteur Miracle.

-- Hé, toi! je ne suis plus vieux, sorcier de malheur!

-- Mais si, mon frère. En plus tu es monsieur Croco. Je te reconnais, et je ne vois toujours pas de dents. Comment feras-tu, pauvre fou?

-- Comme ça! dit monsieur Boa.

Et il attrapa docteur Miracle dans ses grosses mâchoires, et il ne le lâcha plus. Et le docteur Miracle criait, avançait lentement vers les dents de son ventre et il était très bon. Et monsieur Boa était si content qu'il s'endormit en gobant cette bonne médecine.

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