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Des surhommes et des
zi
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Mont-Blanc changea de fesse. La
tête d'un clou lui entrait dans le gras. On
l'appelait Mont-Blanc parce qu'il disait avoir
été guide de haute montagne.
Autrefois. Vu son âge, il avait dû
arpenter les séracs en barboteuse. Mais,
charitables, les potes oubliaient de savoir
compter. C'était la règle : chacun
maquillait son cévé et ça
valait peut-être mieux pour éviter les
surprises, les questions embarrassantes. De toute
façon aucun n'était flic, ça
non! Surhomme seulement.
Un zi passa. Il semblait
pressé. Ceux-là aussi, se donnaient
des airs!... Les surhommes détestaient les
zi.
-- Hé, le zi! gouailla
Mont-Blanc, tu cours où? Elle s'est
barrée depuis longtemps rien qu'en pensant
à ta gueule.
Les autres ricanèrent et
le zi se garda bien de répondre. Un seul zi
face à des surhommes, pas fou! Big Mac
émit un gargouillis : les trois
maxi-hamburgers et le Coke géant ne
passaient pas. Les autres se fendirent la
pêche. Le zi prit ça pour lui. Il
haussa les épaules et vira au coin de la rue
en leur faisant le doigt dans son dos sans se
retourner.
Mont-Blanc fixa Big Mac. Ce
gabarit, pas question de l'inclure dans une
cordée. À moins de chercher la mort.
Coller Big Mac dans une cordée revenait
à tirer 130 kg de viande hachée. Il
glissait, et il entraînait tout le pack dans
le premier gouffre venu, l'arrosant de ketchup
à l'hémoglobine une fois en
bas.
-- À quoi tu penses? fit
Big Mac se sentant observé.
-- À mes grimpettes en
altitude.
-- Ouais... firent les autres,
attendant stoïquement la suite.
Big Mac se méprit
:
-- Parce que tu les sautais dans
les congénères? (Il voulait dire
congères.) T'es un courageux,
toi!
-- Mais non, bourrique. Les
hauts sommets, le grand air, le
panorama.
-- Ben ouais! opinèrent
les autres.
-- Ouais en fait, échota
La Scie.
La Scie devait son sobriquet
à un tic devenu toc, genre «Je vais te
dire, en fait. Tu vois, en fait. C'est plus fort
que moi : faut que je dise en fait, en
fait...» Péché mignon des plus
répandus par les temps qui courent, en fait.
La Scie était champion de rhétorique
à peu de frais et beaucoup de faits : il
discourait deux fois plus que l'humanité
courante sans afficher un neurone de
moins.
Et qu'est-ce qu'ils glandaient
là, nos héros? À se glander,
à nous glander? Ils attendaient leur
destinée, comme tout le monde. Qui se
manifesta sous la forme d'une nuée de zi
munis de battes, rameutés par
Doigt-dans-le-dos. Devenu Batte-man,
Doigt-dans-le-dos. Expédition
punitive.
Quand le tsunami reflua, les
surhommes jonchaient le trottoir, salement
amochés. Z'avaient raison de détester
les zi. La preuve!... On sait jamais, avec les zi.
On peut pas leur faire confiance, en
fait.
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Pour qui sonne le
gras
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Il sonne pour toi. Qui d'autre?
Je ne vois que nous deux. Dis-moi si je me trompe.
Comme à Jersey, la mer envahit le paysage
à la vitesse d'un cheval au galop. Alderney,
mon anglo-normande, me donne sa bouche à
baiser.
Dans une vie antérieure,
douze tranches de vies dorées comme des
toasts, odorantes, poivrées de
sésame. Vous étalez la laitance de
hareng, vous parlez sans accent aux sirènes.
Elles vous ont à la bonne tout de suite.
Avec cette mer qui monte trop vite, ça peut
vous sauver de la noyade. Mais si vous êtes
dans la Sierra Madre, vous n'avez rien à
craindre de la noyade. Voilà pourquoi des
tas de loqueteux cherchent l'or plutôt que
les perles. Quoique un arroyo qui semble à
sec comme ça, comme d'habitude, peut vous
emporter en trois secondes vers la mer où la
seule sirène qui vous guette est celle de la
bagnole du shérif, une armoire à
glace sans tain cousin de John Wayne. Il vous colle
son revolver sur la nuque, ce con, et il vous dit,
mégot scotché au rictus : «T'as
bien fait de venir, Billy, justement on
t'attendait.» Puis il se remet à
mâcher sa gomme. Vous vous retenez de faire
observer qu'entre la nicotine et la chlorophylle
faudrait choisir. Les annonceurs
n'apprécient pas le facteur incertitude. La
seconde d'après, vous admirez le cerveau
capable de mâcher en fumant et lycée
de Versailles tout en vissant une pétoire
sur votre bulbe sans se tirer dans le pied. Et
vous, le chéri de ces dames, vous creusez le
cigare pour trouver une réplique digne d'une
anthologie de la vacuité, genre
«Fallait commencer le bal sans moi,
Gwendoline.»
Variantes de John Wayne :
Charlton Heston, Clint Eastwood. Mais c'est la
même sirène. T'as pas le choix. Pareil
pour la cuisine. Ou les fayots, les hamburgers de
merde noyés dans le ketchup. Ou les fayots,
les burritos de merde noyés dans le tabasco.
Selon que t'opères au Kansas ou au
Nouveau-Mexique. Pour se taper des T-bones, du
suprême de volaille arrosés de
chardonnay, faut changer de série. Avoir vu
le jour dans le Maine. Consommer du 12 ans
d'âge plutôt que du tord-boyaux. De la
poupette de luxe, pas des radasses.
Ô combien de marins,
combien de capitaines, qui sont partis foireux
cueillir les marjolaines... n'ont vu que le jusant,
et le haut du beffroi, et le chien du curé
qui causa leur effroi. Ils vendirent leur âme
à monsieur Lagardère, à la
Lili Marlène et nanani
nanère...
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Check-up
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Dardir se sentait plutôt
comateux. La soirée précédente
avait été mouvementée. Il
n'aurait pas dû boire autant ni se taper une
demi-douzaine de pipettes. Surtout la pipette en
sari violine ras-de-moule qui lui avait tout de
suite paru suspecte. Mais bon. Plus le moment de
regretter. À présent, il fallait
faire le tour de la machine, vérifier
si ça fonctionnait encore.
Côté circon ok. Il
ne se rappelait plus le schéma de la
transformation du méson en glueball, mais
qui a besoin de transformer des mésons en
glueballs? Il se consola en évoquant la pure
beauté de la formule de Veneziano. La
théorie des cordes était dans ses
cordes. Waf-waf.
Bon, les trijumeaux faisaient
leur office et aucun oeil ne manquait à
l'appel. Des petits ratés dans le spectre
infrarouge pour la vision nocturne, mais le soleil
était au zénith. On verrait ça
plus tard. Inutile d'angoisser pour des frites.
Mauvais pour la tension. Ah! la tension!... 125.000
volts. OK. Il pouvait encore fournir un chef-lieu
de canton pas trop orienté
high-tech.
Par acquit de conscience, il
agita ses 26 orteils, pianotant furieusement de la
base comme s'il répétait le Concerto
pour le pied gauche.
Dardir poussa un soupir de
soulagement. Pas trop de bobo, finalement. Il s'en
tirait à bon compte.
Mais qu'est-ce qu'il
était moche!
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Si jamais je te
prince
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Zoltan était un prince un
peu passé de mode. Plus tendance
aujourd'hui, sauf pour quelques chanteurs ou
mafieux russes. Autrefois Zoltan était un
nom de tsar. Tsar, pas star, bande de
gnous!
Un brin efféminé,
même, Zoltan. Plutôt un plus,
ça. Mais la tradition était
bousculée, qui veut que les princes
séduisent les princesses, quitte à
les bousculer, elles. Pas des
drag-queens.
Il habitait un château sur
l'Olt, rive gauche: Thunder-ten-trac, hanté,
hérité d'ancêtres vampires
remontant à Dracula par les pals. Au fond,
il s'emmerdait. Rien d'original, prince ou pas.
Mais son état comportait des obligations non
négociables: soutenir sa réputation,
être attentif aux autres, s'inquiéter
du vulgum. Une torture. Puis chasser les dragons,
pas des militaires, hélas: des
créatures squameuses, puantes, cracheuses de
feu. Sans l'espoir, s'il avait
l'héroïsme de déposer un tendre
baiser sur leurs écailles, de les voir se
transformer en princesses (un
pis-aller).
La chasse aux dragons requiert
un attirail particulier, encombrant, tout à
la charge de l'intéressé,-- outre le
sort peu enviable de se geler le cul en des lieux
inhospitaliers.
Le romantisme, cela n'existe que
pour les autres. Un jour pourtant une beauté
apparut, la princesse Toudsuite (une cinglée
de Cinghalaise). On eût dit un bouton de rose
nimbé de vaporeux mouslipouf machin, couvert
d'une rosée de perles, de saphirs, de
diamants. Strictement tenu par le
répertoire, Zoltan murmura:
-- Ô miracle de l'Orient!
es-tu un mirage? un avatar de Kâli-Fourchon?
la réincarnation de
Shiva-Shivapa?...
La princesse ouvrit des yeux
incrédules et, quoique verts, d'une
insondable stupidité, pour
s'écrier:
-- Ben vous alors!
Zoltan, immédiatement, se
remit à s'emmerder.
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Christophette
Colombe
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L'Histoire est une grande
raconteuse d'histoires, une grande menteuse.
Christophe Colomb, pensant découvrir les
Indes, n'a jamais découvert
l'Amérique (c'était d'ailleurs pas
l'Amérique, il avait tout faux dès le
départ), c'est Christophette qui l'a
trouvée. Vous avez bien lu: Christophe
était une bonne femme! Les machos encombrant
les mers comme les universités n'ont jamais
voulu l'admettre. Ils ont fait de Christophette un
Christophe, de Colombe un Colomb. De l'oiseau
symbole de grâce et de paix un profiteur
colonialiste.
Des preuves? En voici. Chaud
devant!
D'abord les bailleurs de fonds,
les rois de Portugal, d'Angleterre et de France.
Des hommes, ben tiens! De toute évidence,
Christophette a couché. Pas avec des
tapettes, pour sûr! Et qui l'a
bombardée amiralette, gouverneuse
générale des îles et continents
à découvrir? Isabelle de Castille!
ENTRE FEMMES ON SE SOUTIENT. Qu'on soit de la
tondeuse ou du gazon.
Et comment se nommaient les
trois caravelles? La Maria, la Niña et la
Pinta. Pas le Mario, le Niño et le Pinto!
Maria, Niña et Pinta (celle qui buvait)
étaient les trois tantes de Christophette.
Christophe n'a jamais eu de tantes, proscrites
à Gênes. D'ailleurs tiens, les
origines de Christophe, on raconte aussi n'importe
quoi! Un coup c'est Gênes, un coup c'est
Savone. Pourquoi pas Le Creusot? Certains tiennent
à Savone (surtout les Savonais et les
Savonnettes). Christophette était née
à Porto, quartier de Cruz, ce qui explique
la tante pochetronne et les poils sous les bras.
Mais revenons à nos moutons, dont
l'Atlantique foisonne. Non sans jeter un oeil
à l'iconographie.
Musée naval de Madrid.
À gauche Colomb, peinture anonyme
(déjà c'est louche). À droite
notre Colombe, la vraie. À
l'évidence, il y a eu des repeints,
bidouillage. À l'évidence aussi,
Christophette est moche comme un pou. Elle voit pas
mieux autour d'elle. À sa place, je serais
resté mec mais bon. C'est comme ça
qu'elle débarque à Guanahani. Une
île! Prendre une île pour un continent,
faut pas manquer d'air. Le premier crétin
venu n'a qu'à ouvrir un atlas pour constater
que la navigateuse se fout du monde, du Nouveau
comme de l'Ancien. On nous cache peut-être
que la chérie suivait le triste exemple de
tata Pinta (voir le blair de
l'anonyme).
Les naturels du coin psalmodient
en se prosternant «Acocacoca!» (ils ne
rajoutent pas «cola», ce qui prouve bien
qu'on n'était pas en Amérique --
aussi sourde qu'aveugle, la mignonne). Si elle
essuya (dans la marine, depuis, tu salues ce qui
bouge, tu frottes tout le reste)... essuya les
mutineries répétées des
matafs, c'est qu'elle sifflait à elle seule
la réserve de rhum, pas encore des Antilles
puisqu'elle arrivait à peine.
Son confesseur
(l'ensoutané qui lui fouettait la chatte),
un intrigant, lui souffla que les peuplades
sauvages avaient la réputation d'être
cannibales. Il confondait cannibale et cannabis,
comme Christophette le constata bientôt, se
faisant bouffer le minou par des artistes qui la
fournissaient en pétards en reconnaissance
du sien, pendant que l'abbé tirait la
gueule. Christophe, lui, aurait fini comme Cook aux
îles Sandwich, les bien nommées,
malgré la répulsion qu'inspirait la
viande avariée aux Guanahanais, de toute
façon végétariens. Au lieu de
quoi, rentré en Espagne, il fut reçu
en grande pompe (le duc de Medina chaussait du 52)
et confirmé dans son statut de vice-roi. Roi
du vice, prétends-je, car on perd sa trace
dans les mauvais lieux du Sado, comme le rapporte
Maso qui fait rien que cafter dans ses
Mémoires du temps en oubliant de
préciser lequel. On l'a mis au coin et c'est
pas moi qui irait le chercher.
Au bout du compte, tout ce que
rapporta Colomb de ses voyages fut la syphilis,
qu'il nous refila généreusement via
les bons sauvages, les lamas et les
créatures qu'il fréquenta. Alors que
Colombe nous rapporta l'or, des terres nouvelles,
les républicains, les démocrates, les
caucus, le créationnisme, MacDonald et
Mickey Mouse. Pour finir par Ben Laden.
Un doute vous vient? Marco Polo
ne serait-il pas Marquette Paulette? Bravo! on voit
que vous avez été à bonne
école! Comment aurait-elle pu arriver
à pied de la Chine?
Quand je vous dis que les
historiens racontent n'importe quoi...
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Raoul Debaze
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Carnet de
l'électeur Debaze
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Je n'écrirai que la
vérité vraie. Ceci n'est pas la
déclaration d'un politique quelconque. C'est
la mienne au début de ce carnet.
Tout le monde parle de
réforme. Il faut faire des réformes.
Réformer les institutions, la
société, la justice, les programmes
scolaires, que sais-je. Qu'est-ce que ça
veut dire? Rien. C'est notre sport national. Chacun
propose la sienne mais personne n'en veut. Sans sa
réforme à lui, nul n'existe. Le
peuple veut ci, le peuple veut ça. C'est
quoi le peuple? Une fumée commode. Moi,
fumée parmi des millions d'autres, toutes
les réformes qui m'intéressent,
c'est:
1/ Qu'on arrête de me
prendre pour un âne et de parler à ma
place.
2/ Trouver un emploi.
3/ Avoir un salaire
décent.
4/ Payer moins cher dans les
magasins.
5/ Pouvoir de temps en temps
m'offrir un petit extra. Lequel? Je n'en sais rien
et ça ne regarde personne.
6/ Ne plus être
assommé d'interdits, défenses et
mises en garde.
7/ Ne pas finir en déchet
dans un mouroir.
À part ça, si on
veut augmenter le prix de la marine de plaisance,
des caisses de luxe et des montres en or, je m'en
bats l'oeil. Ça ne me concerne
pas.
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J'ai de l'instruction, gaffe! De
l'éducation (encore plus rare). Ce qui me
permet de voir immédiatement la lanterne
dans le messie tout en restant cool (style
relâché). En style vulgaire: faut pas
me la faire. Plus vulgaire et même grossier:
on ne m'encule qu'avec mon accord. Ça
s'appelle des niveaux de langage, voyez-vous.
Notion inconnue des politiques, qui ne pratiquent
qu'un niveau. Le leur.
Je ne donne pas ma voix à
n'importe qui. Au reste, je la prête
seulement. On a eu beau couper la tête de
Louis XVI, elle repousse à chaque nouvelle
élection.
La France est une monarchie
élective dont le roi aurait tort d'oublier
qu'il ne règne que sur des grenouilles et se
retrouve au fond de la mare à la
première erreur.
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Vaux de
ville
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Épictète de Vaux
avait le considérable avantage d'habiter
Paris, ce qui lui valait de payer son minable deux
pièces cinq fois plus cher qu'ailleurs, de
se battre quotidiennement avec les cloportes de son
espèce pour prendre le métro et de
faire à pied, les jours de grève, les
six kilomètres qui le séparaient de
son lieu de travail, la Banque Internationale
d'Ille-et-Vilaine, où il était
caissier. Les pieds de Vaux auraient bien eu besoin
d'un podologue, mais c'était au-dessus de
ses moyens.
Son réel tourment :
être ignoré, en dépit
d'Épictète, souvenir tenace d'un
géniteur inconscient et facétieux,
d'ailleurs disparu sans laisser d'adresse,
qualité qu'il n'avait jamais eue. Rien ne
mettait davantage en fureur Épictète
que lorsqu'un inconnu lui demandait : «De
Vaux? Ne seriez-vous pas en famille avec Abel
Rognon de Vaux, de Champrond en
Perchet?»
Eh! c'est qu'il y avait le Vaux
de ville et le Vaux des champs. Mais c'était
le second, sociétaire de la Comédie
française, qui était
célèbre! Cela, le
sociétaire-caissier de la Banque
Internationale, quoique d'Ille-et-Vilaine, ne
pouvait l'admettre, ni s'abaisser à monter
au questionneur un bateau qui aurait pu couler sa
maigre réputation. Il ravalait donc sa
rancoeur en rêvant au jour où,
peut-être, il prendrait sa revanche
d'éclatante manière. Comment? cela
restait à voir et vint plus tôt qu'il
n'aurait cru.
Abel Rognon de Vaux, confortable
quinqua, jouait à la scène comme en
privé les séducteurs charbonneux et
se prit de fantaisie pour une Amandine Dinguedon,
de trente ans sa cadette. Regrettable erreur de
distribution! Amandine se trouvait être, par
le plus grand des hasards, petite-nièce de
la grand-tante du parrain par alliance
d'Épictète, lequel apprit
l'événement dans le carnet mondain du
Figaro (les barbiers, comme les raseurs, ont
la langue trop longue). Aussitôt, un plan
machiavélique surgit dans cet esprit
obscurci par son obscurité.
Il alla traîner ses
guêtres à Champrond,
villégiature du Comédieu, et ne
manqua pas de tomber au détour d'une
brocante sur Amandine en vadrouille, seule (Abel
jouait à Paris Le Cocu
magnifique).
-- Amandine! par exemple!
s'exclama Épictète d'une voix de
gorge.
-- Mais, monsieur... se rebiffa
la châtelaine.
-- Épictète!
expliqua l'obscur.
-- Et pis quoi? questionna la
fée Clochette, qui n'avait guère
poussé au-delà du Brevet.
-- Épictète! Tu es
la petite-nièce de la grand-tante de mon
parrain par alliance.
-- Vous croyez?
-- Je t'ai fait sauter sur mes
genoux quand tu avais 6 ans, tu penses si je te
reconnais!
-- Ah?
-- Et je suis prêt
à recommencer! rumina le monstre à
part lui.
Car la toute fraîche
Amandine de Vaux n'était point
dépourvue d'attraits. De ceux qui vous font
sauter sur n'importe quels genoux.
-- Mais alors nous sommes en
famille! conclut l'innocente.
-- Je me tue à vous
l'apprendre.
(Oublié, le tu d'accroche
: indispensable vous, pour être à tu
et à toi avec la victime.)
-- C'est Abel qui va être
étonné.
-- Oh mais il ne faut rien lui
dire, souffla Caïn, je vous porterais tort. Je
suis un personnage sans importance.
-- Je ne trouve pas. Vous avez
quelque chose dans le regard qui force la
sympathie.
Toc! pincée! Ce
qu'Épictète avait dans le regard,
c'était un brin de strabisme divergent, mais
quand on n'a pas dépassé le Brevet...
un brin aussi de libido (niveau Bac).
-- Viens, prenons le thé
chez moi!
Bing! ferrée!
-- Le thé?... le
thé-thé?... Ce ne serait pas
convenable. Vous êtes à
présent, je crois, une femme
mariée... Que dirait votre
époux?
-- Il n'est pas
là.
-- Évidemment, c'est une
raison. Mais non.
-- Il joue Le Cocu
magnifique.
-- Tiens, quelle
idée!
-- C'est du
théâtre. C'est à
Paris.
-- J'en viens. J'irai voir
ça. Je suis curieux de voir
ça.
-- Il vous donnera des
invitations.
-- Non. Restons discrets, je
vous l'ai dit.
-- Monsieur...
--
Épictète.
-- Épictète, ces
sentiments vous honorent.
(Si vous saviez combien peu!
vous ignorez lesquels!)
-- Ça vient d'où,
Épictète?
-- D'Épire, par la
Phrygie.
Les yeux de la sociétaire
s'arrondirent de surprise :
-- Comme le bonnet alors! Vous
seriez étranger?
-- Rassurez-vous, nos origines
sont bourguignonnes. Les Vaux viennent du
Morvan.
-- Ah ben! me voilà
rassurée!
Le caissier s'autorisa un trait
d'esprit :
-- Les Vaux ont la caillette
près du bonnet.
Il fut le seul à rire. Un
four! Aussi béant que celui de la mignonne.
Mais il fallait conclure. Délicat, comme de
boucler un opéra-bouffe, achever un
conflit.
-- Madame, on vous cherche
partout!
Un domestique! sauvé!
Amandine se retourna :
-- Amadeus, voici...
Épictète avait
disparu. Sauvé par un Amadeus ex
machina!
-- Je voulais vous
présenter quelqu'un de ma famille, mais il a
disparu.
-- Oh madame! je vous
présente mes condoléances!
Amadeus prit l'air de
circonstance. Amadeus Mozzarella, car il
était aussi italien, qu'espagnol celui qui
grandira (depuis Volpone, tous les
domestiques d'Abel étaient
italiens).
La suite devait apparenter notre
caissier, dans la mouscaille, à Mosca,
joué sur les planches par Abel, faisant des
deux rivaux des doublures, situation que nul
feuilletoniste n'oserait imaginer et que les
philosophes ne manqueront pas d'apprécier
comme une ironie du sort assortie d'une pirouette
de langage.
Naturellement, Amandine succomba
avec horreur et délice à son peu
séduisant séducteur, abritant ses
amours coupables dans un garni payé à
son insu par les cachets du sociétaire qui
triomphait dans La Locandiera.
*
Certains me reprocheront d'avoir
bâclé mon affaire. Je me console en
pensant à ceux qui me remercieront d'avoir
abrégé leur supplice.
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Quand homo est
là...
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Nous connaissons l'homo
africanus, l'homo habilis, l'homo erectus, l'homo
sapiens, l'homo sapiens sapiens (après le
bac), qui tous se signalent par leur
inventivité, leur sauvagerie, leurs
instincts destructeurs. Des animaux nuisibles, en
quelque sorte. Les pires de la planète.
Où en sommes-nous à présent?
À l'apparition récente du pire des
pires : l'homo touristicus.
On reconnaît sans peine
les sites fréquentés par ses
ancêtres aux amoncellements de coquillages
qu'ils balançaient autour d'eux après
consommation sans prendre la peine de les jeter
à la poubelle,-- que pour cette raison on
nomme coquillères. On repérera
de la même façon les lieux
traversés par l'homo touristicus aux
canettes, tas de bouteilles et boîtes
de bière, soda... qu'ils ont
abandonnées sans vergogne. Toujours cossard
de nature, sale comme un cochon (qui, lui, dit sale
comme un homme), l'homo prétendu sapiens a
chié où il se trouvait, ce qui nous
renseigne sur son alimentation grâce aux
particules fossilisées contenues dans les
étrons. Nous savons ainsi qu'il bouffait des
bananes, des racines, des graminées, de gros
minets (machairodus), des T-bones de mammouth (avec
les bones)... L'homo touristicus,
déféquant aussi sur le terrain sans
respect de l'environnement, ne nous cachera pas
davantage qu'il faisait son ordinaire de steaks
frites, pizzas, Big Mac, barquettes de cabillaud
béchamel et fourrés praline. Nous
saurons aussi, quand les torche-cul auront
été autre chose que des pierres ou
des poignées d'herbes mêlées
d'orties, qu'il lisait surtout l'Équipe et
France-Dimanche, même à
l'étranger.
Pour trouver une compagne plus
ou moins permanente, l'homo d'autrefois attaquait
la horde voisine et ramenait sa guenon en la tirant
par les cheveux, ce qui demande de la force et un
certain courage, et lui procurait au moins de
l'exercice. Il suffit à l'homo d'aujourd'hui
de fréquenter les bars et d'emballer avec
deux ou trois platitudes. Le paléontologue
du futur devra bien constater, après
étude du squelette, que le sujet
était obèse (étape
prévisible : homo bibendum). L'état
lamentable de la denture le signalera comme
adonné au Carambar et au Tagada.
Mes dons de visionnaire (homo
pretentiosus) me permettent d'assurer que le
réalisateur à venir de la prochaine
Guerre du feu se les roulera
tranquillement en papillotes, avec les dialoguistes
: il suffira de reprendre la version d'origine en
conservant les mêmes grognements et de
remplacer obstinément (PAO) les silex pour
se curer l'oreille et les coquillages où
qu'on entend la mer par des
téléphones portables.
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Dis-moi ton avenir, je
te dirai ton présent.
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*
Bon, j'y suis pour rien si
à mon âge je suis tombé raide
dingue d'une gamine. Limite pédophile. Elle
a quoi? J'ose pas dire. 16 ans? C'est ce qu'elle
raconte. Pourrait en avoir 12. Je lui ai pas
demandé le livret de famille. Elle non plus
mes papiers. Je pourrais être son
grand-père, va savoir. On s'est
trouvé, on se lâche plus. On s'a dans
la peau. Pour jouer, sortir, baiser. Être
ensemble. La discusse, c'est plus dur : on manque
de ponts. Pas les mêmes
références, les mêmes
repères. Parfois chiant. Tu parles à
une mouflette de Sollers, elle croit que c'est un
chanteur. Elle te cause de Bazbaz, t'as peur
qu'elle soit débile.
Le conflit des
générations, c'est vieux comme le
monde. Vieux comme moi. Sauf qu'y a pas de conflit.
Pas encore. Eh oui, c'est ça la menace! Les
pets de madame Oclesse. J'en parle pas, bien
sûr. Et elle, elle y pense? À son
âge, l'avenir est tellement loin que c'est du
présent. Donc il ressemblera tout pareil
à celui-ci. Cruelle erreur!
Si j'étais raisonnable,
je m'enfuirais. Bientôt, un jeune
prédateur me ravira ma sirène. Ou
c'est elle qui sortira sa lyre pour lui. Ou elle
sautera sur un puceau prépubère. Ou
un vieux plus friqué, plus vieux que moi. Si
elle est gérontophile. Au diable la raison
dans ces affaires déraisonnables! Passion
veut dire d'abord impuissance. Commr les actes
réflexes, elle échappe à la
volonté.
Tout cela est d'une affligeante
banalité. Pourtant, la catastrophe arrive et
vous en mourez.
*
Damien nous a quittés,
vous savez? C'est affreux... si jeune!
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VACANCES
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Qu'est-ce qu'il a, lui, avec ses
vacances? C'est pas bien, peut-être?
Très bien, mes vacances. Pas de rage de
dents, d'appendicite, d'infarctus. Plutôt un
gros coup de coeur.
Un gros coup de queue. Une
fille, nue, sur la plage, qui dorait sans penser
à mal. Moi, j'errais, nu, sans penser
à mal. On était seuls. Plage vide,
déserte, sur une île déserte.
L'instant d'après, on pensait à mal,
la plage n'était plus déserte. On
faisait de mal à personne. Mais à
nous, qu'est-ce qu'on s'est fait du bien! Tout d'un
coup, on a réalisé qu'on était
nus, qu'on était seuls, qu'on en avait envie
tous les deux, qu'on aurait été
idiots de pas en profiter. Que la vie n'avait
qu'une vie, avant les infarctus, les abcès
dentaires, le trou dans la terre. On a
exploré nos trous à nous. C'est con,
c'est nul, mais qu'est-ce que c'est bon! En bon
français, on a baisé. La langue
française, tu penses si on s'en foutait, de
la langue française! Trop occupés
avec les nôtres, qui léchaient
partout, goûtaient le bon goût de la
vie quand elle n'a pas l'odeur de la mort. Tant
qu'on n'y pense pas. Pourquoi y penser, quand on
peut? Pourquoi se gâcher la vie avec la mort.
Quand on peut. On en a profité.
Excuse-nous.
Parce qu'on va recommencer.
Encore et encore.
Tant qu'on pourra.
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Monsieur
Croco
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Monsieur Croco, en se
réveillant un matin, n'avait plus de dents.
Il les chercha au fond du marigot, mais ne les
trouva pas.
-- Ah mais cela ne va pas!
dit-il.
Les gamins du village, tout le
monde se moquerait de lui. Il ne ferait plus peur
à personne, et comment
mangerait-il?
Il alla voir le docteur
Miracle.
-- Hé, toi! dit-il,
rends-moi mes dents!
-- Je ne peux pas, dit le
docteur Miracle, tu es devenu vieux. Mais n'est-ce
pas toi qui as mangé hier cette vieille
femme? Je te reconnais! Tu es trop gourmand. Il
faut manger des jeunes filles bien dodues et bien
tendres, pas des vieilles dures et sèches
comme de l'okoumé. Tu les auras
laissées plantées dedans.
-- Mais alors, elles sont dans
mon ventre?
-- Oui, mon frère. Tu es
le premier crocodile que je connaisse qui a ses
dents dans son ventre.
-- Comment ferai-je pour
manger?
-- Tu ne mangeras plus parce que
tu es vieux. Et tu mourras, comme tous les vieux
crocodiles.
-- Ah mais cela ne va pas! dit
monsieur Croco.
Et il fit claquer ses
mâchoires. Mais ça donna le bruit de
deux jeunes mollets qui se cognaient, comme pour se
moquer de lui.
-- Rends-moi mes dents ! cria
monsieur Croco, ou je vais te manger!
-- Avec quoi? dit le docteur
Miracle.
Et monsieur Croco se mit
à pleurer. À présent, les
antilopes viendraient boire dans le fleuve sans
craindre pour leur vie. Elles verraient très
vite qu'il n'avait plus dents. On ne le
respecterait plus. Il ne pouvait quand même
pas les sucer.
À force de pleurer, il
vit plus clair dans sa tête et il pensa
à Zboubi le crapaud. Zboubi le crapaud ne
croquait pas ses proies, il les gobait. Mais
monsieur Croco ne pouvait se contenter de
moustiques et de sauterelles. Ça ne faisait
pas sérieux. Les jeunes filles dodues, les
antilopes, il les attraperait dans ses
mâchoires et il les avalerait lentement en
prenant son temps, et ses mâchoires pouvaient
s'ouvrir autant qu'il faut et ne lâchaient
jamais ce qu'elles tenaient. Il savait prendre son
temps en faisant semblant de dormir comme du bois
flottant. Même s'il fallait dormir encore
après avoir avalé d'aussi grosses
proies en un seul morceau. Il aimait bien dormir et
il avait tout le temps de digérer. Et il
faudrait moins se fatiguer pour trouver de quoi
manger.
Alors, satisfait, monsieur Croco
s'endormit. Et quand il se réveilla, il
avait faim et ce fut le premier boa. Il s'appelait
monsieur Boa. Et il était très
content. Et il alla trouver le docteur
Miracle.
-- Hé, toi! je ne suis
plus vieux, sorcier de malheur!
-- Mais si, mon frère. En
plus tu es monsieur Croco. Je te reconnais, et je
ne vois toujours pas de dents. Comment feras-tu,
pauvre fou?
-- Comme ça! dit monsieur
Boa.
Et il attrapa docteur Miracle
dans ses grosses mâchoires, et il ne le
lâcha plus. Et le docteur Miracle criait,
avançait lentement vers les dents de son
ventre et il était très bon. Et
monsieur Boa était si content qu'il
s'endormit en gobant cette bonne
médecine.
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