Michel Deltheil

 

 

 

 

 

 

Périodiquement, les statistiques nationales révèlent dans notre pays une forte, sinon désastreuse propension à 1'alcoolisme, bien plus avérée, nous dit-on, que dans le reste du monde.

Le Français serait-il moins vertueux que l'Allemand, le Hollandais, I'Espagnol, I'Anglais... qui ne passent pourtant point pour des modèles de sobriété? Absolument pas! C'est qu'en France, vous l'aurez sans doute remarqué, tous les métiers donnent soif (d'où les innombrables Cafés: du Commerce, de la Poste, des Artistes, de la Banque, de la Marine, des Aviateurs, des Sportifs, de l'Industrie, des Mines, du Théâtre, de la Comédie, des Ministères, des Camionneurs, des Voyageurs, de la Gare... jusqu'aux Ambassadeurs !).

 

Les autres nations boivent par désoeuvrement, par atavisme, par VICE, n'hésitons pas à l'écrire. Chez nous, il s'agit de raisons purement professionnelles, donc techniques. Cette règle maudite ne semble pas souffrir d'exception. Avez-vous songé à l'enfer, au sens propre, que représente le labeur quotidien du boulanger, du cuisinier, du métallurgiste? À l'atmosphère desséchante qui accable le plâtrier, le maçon? Aux dures obligations du représentant de commerce, du P.D.G., de I'homme politique ou simplement public,-- gens par ailleurs de parole (je veux dire: faisant surtout appel à leur appareil phonatoire)? Au long calvaire de l'agriculteur, du facteur, du professeur de gymnastique, de l'instituteur? Au désert climatisé, trop souvent surchauffé, qui étouffe l'employé de bureau, le fonctionnaire, et quasiment tout le secteur tertiaire? À la tension insupportable, aggravée par les intempéries, du marin, du pilote de ligne, du conducteur d'engins ou de locomotive? Ces travailleurs, et tant d'autres, ne boivent point par dépravation: ils boivent parce qu'ils ont soif. Et ils ont soif parce qu'ils pratiquent des métiers assoiffants.

 

Mais, direz-vous, n'en va-t-il pas de même ailleurs? Eh bien, non! Les apparences sont trompeuses. On y poursuit effectivement des activités semblables, mais dans un contexte fort différent, ce qui change tout. Vous n'allez pas comparer le docker de Southampton et celui du Havre! L'ouvrier couvreur de Valparaiso et celui de La Courneuve. Si vous le faites, c'est que vous êtes de mauvaise foi, ou manquez de civisme. Ces gens-là n'ont pas des besoins identiques. Ils ne baignent pas non plus dans le même tissu socio-culturel.

Quand l'Américain du Nord a soif, il boit du lait (ou du Coca). Celui du Sud s'adonne au thé ou au maté (à moins qu'il ne préfère le Coca). Ailleurs encore, c'est l'eau (ou le Coca). Mais en France?!... Qu'avons-nous d'autre à nous envoyer derrière la cravate que du pinard? Du pinard, du pastis ou du pernod. Toujours modestes, notons-le: «un petit blanc, un petit Côtes, un petit Ricard...» Il n' y a que leur nombre qui ne le soit guère, mais comment faire autrement? Plus à plaindre qu'à blâmer, nous glissons davantage sur la pente de la fatalité que sur celle de 1'intempérance.

En France, je le répéte, ce sont les métiers qui donnent soif. Rien d'autre. Quant aux chômeurs et aux inactifs, ou bien ils se souviennent, prisonniers de réflexes supportés avec une admirable résignation, ou bien ils se préparent, avec une non moins admirable conscience professionnelle. Sans parler de ceux qui boivent par sympathie, comme vibrent les cordes en harmoniques, les liquides par contagion, les métaux par contiguïté. Nos pires ennemis ne nous reconnaissent-ils pas de chaudes qualités fraternelles? Travail, famille, empathie...

Aussi, les statistiques peuvent bien raconter ce qu'elles veulent, nous savons, nous, qu'elles chantent en réalité nos mérites. Simplement, elles les expriment en degrés d'alcool.

 

 © Le Phare de Frazé